Bientôt « Un automne en Poésie », saison 9 !

La classe de Seconde 11 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter…

la saison 9 d’Un Automne en Poésie
jeudi 29 novembre — dimanche 30 décembre 2018

C’est la classe de Seconde 11 dont j’ai la charge cette année, qui travaille à l’édition 2018-2019 d’Un automne en poésie. Pour la neuvième année, cette manifestation d’art entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt : plus de quarantaine textes, tous inédits, sont en cours de finalisation et seront progressivement mis en ligne jusqu’à la fin du mois de décembre.

La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Thématique de l’édition 2018-2019 :

Architextures poétiques
des Mots et Merveilles

bruno_rigolt_joconde_2016_web2Rendez-vous à partir du jeudi 29 novembre 2018 !

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018

Section 2 : L’extraordinaire et le merveilleux

Bruno Rigolt


contes_photomontage_dore_perrault_web3Photomontage à partir d’illustrations des contes de Perrault (Gustave Doré)

Cours précédents déjà mis en ligne :

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SECTION 2
l’extraordinaire et le merveilleux

A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation


Niveau de difficulté de ce cours :  moyen à difficile ★★

« […] sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer, à tort ou à raison de superstition, de chimère ; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. »

André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme, 1924
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« Nous sommes dans le monde […] au milieu de choses dont nous n’apercevons même pas l’intérêt, à plus forte raison le sens, qui nous semblent banales et ordinaires — jusqu’au jour où un événement insolite (ou une lecture) viendra nous éveiller, nous forcer à ouvrir les yeux et nous faire pressentir ce qu’il y a derrière. »

Claude-Edmonde Magny, Les Scandales d’Empédocle, 1945

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« Il était une fois…»

Cette phrase par laquelle débutent tous les contes de fée, combien de fois l’avons-nous entendue et prononcée ? Phrase-refuge, phrase-énigme qui nous plonge dans une sorte d’enceinte mentale, de labyrinthe, d’espace-autre, de temps-autre : l’élément perturbateur, l’événement insolite surgissent et tout à coup nous voici plongés dans ce que nous pourrions appeler le Primitif, c’est-à-dire le fait exceptionnel : les animaux qui parlent, les fleurs qui pensent, le vent, la pluie et les arbres qui semblent agir comme des êtres vivants…

De fait, la quête du merveilleux et de l’insolite a toujours été l’objet de fascination : l’anormal, les représentations de monstres humains ou de phénomènes extraordinaires font tellement partie de notre paysage humain que nous les avons intégrés dans l’inconscient collectif sans même y songer : au fond, quelle différence y a-t-il entre les bêtes et dragons de l’Apocalypse et les mutants et autres post-humains qui peuplent Star Wars ou X-Men ? Les Méduses, Chimères, Sphinx et sirènes d’hier continuent de hanter les images mythiques du post-modernisme…

À ce titre, il nous faut ici évoquer le nom de Gilbert Durand, qui avait remarquablement montré dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1960) l’importance de l’étude des symboles et des mythes pour la compréhension des phénomènes humains. Selon lui, la quête de l’extraordinaire est une réponse à l’angoisse existentielle de l’homme, confronté à sa propre finitude. En ce sens l’extraordinaire, parce qu’il postule l’imaginaire, le fantastique ou le merveilleux¹, et qu’il repose sur des peurs ancestrales, est inséparable du magique, du superstitieux, du religieux ou du sacré. 

Donner à voir…

Si l’extraordinaire a toujours été si essentiel, c’est qu’il a « un véritable pouvoir de révélation », comme nous le rappellent les Instructions officielles : « il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Cette expression faire surgir est importante : de fait, il y a dans l’extraordinaire ce que Michel Viegnes appelle à propos du fantastique, « une esthétique de la monstration », « de l’inexplicable et de l’inacceptable. Il joue sur le caractère spectaculaire, au sens propre, de l’être ou de l’objet qu’il donne à voir »².

gustave_dore_petit_poucet« En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. »

Gustave Doré, illustration pour le Petit Poucet

L’extraordinaire élabore des configurations imaginaires qui permettent de s’affranchir de la réalité tout en l’exagérant de manière corrosive, hyperbolique : bien loin de l’imaginaire naïf, simpliste et quelque peu puéril auquel on rattache souvent le merveilleux, c’est au contraire l’effroyable, la métamorphose, le travestissement, la dissimulation, le scandaleux qui sont les ingrédients des contes et entraînent les personnages dans la quête incontournable de la vérité, de la vérité à tout prix, même contre eux-même, au prix de la transgression délibérée d’un interdit, du franchissement de la frontière, qu’elle soit géographique, sociale ou morale.

« Comme le rappelle Sylvie Loiseau dans Le Pouvoir des contes, « Le conte ouvre l’espace de la transgression, décrit avec force détails la scène interdite […] ». C’est ce que fait Boucle d’Or lorsqu’elle regarde à la fenêtre ou dans le trou de la serrure pour voir ce que les ours, par conséquent les adultes, font derrière la porte. Sa curiosité la pousse à transgresser un interdit, et elle ouvre la porte malgré tout »³, devenant l’intruse qui met en danger le bien-être et la sécurité affective de la famille. De même, Peau d’Âne est l’histoire d’un inceste, Tristan et Yseut raconte la transgression des règles de la société et de la religion, Le Seigneur des anneaux nous plonge au cœur d’une géographie imaginaire qui s’affranchit du paradigme de la représentation et de son support : le principe d’identité.

baranowski-la-transgression-dans-le-conteAnne-Marie Baranowski, « La transgression dans le conte. Dévoiler-Avertir-Prévenir ? »

jacques-demy-peau_d_anePeau d’Âne adapté par Jacques Demy en 1970 avec Catherine Deneuve et Jean Marais
© Peau d’Ane, Jacques Demy/Cap écran

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« L’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation »

En puisant leurs sources dans un fond commun de légendes qui font intervenir des êtres surnaturels et des forces occultes, les mythes ou les contes permettent non seulement de nous évader du quotidien, mais plus fondamentalement d’accéder à un autre univers dans lequel notre logique est mise à mal : peur de l’animalité, peur des ténèbres, peur de l’inconnu… En faisant éclater le carcan de la logique, le merveilleux est donc est un moyen de chercher à dominer les peurs inspirées par la réalité.

Comme le rappelle Adrian Marino⁴ à propos du merveilleux fantastique (mais ses remarques peuvent être élargies au merveilleux extraordinaire), « pour que le fantastique impose ses lois, il a besoin d’une véritable fissure dans l’ordre existant, d’une irruption directe, brutale et invincible du mystère à l’intérieur des mécanismes et des prévisions quotidiennes de la vie : l’invasion du sacré à l’intérieur de l’ordre laïque, profane, du surnaturel au milieu du naturel ».

Le rationnel se dérègle, l’inconcevable devient concevable, l’existence monotone fait place à une vie forte et intense : Alice change de taille dans son aventure au pays des merveilles ; les figures de l’étrange et de la monstruosité dictent leur loi dans alice_wonderland_blL’Iliade et l’Odyssée ; les Mille et une nuits commencent par l’évocation d’un génie, « hideuse figure d’une grandeur monstrueuse » ; la citrouille de Cendrillon devient carrosse ; l’âne des Métamorphoses d’Apulée (épisode repris dans Peau d’âne) « crotte de l’or ». 

Alice in the pool of tears →
Arthur Rackham edition of Alice’s Adventures in Wonderland
Source : British Library

Et nous ne demandons qu’à adhérer à ces fictions « placée[s] sous le signe du mensonge et du croire » |source|. Même les objets les plus banals et les plus ordinaires prennent une dimension démesurée : on pourrait évoquer l’épée Excalibur dans la légende du roi Arthur, les bottes de sept lieues dans le Petit Poucet, le filtre magique de Tristan et Iseut, la lampe d’Aladin, la clé interdite de Barbe-Bleue ou le miroir magique de Blanche-Neige

En perturbant les critères de la rationalité et de la vraisemblance, l’extraordinaire suscite tout autant le malaise que le vertige. Dans Un balcon en forêt, Julien Gracq évoque ainsi les contes que l’aspirant Grange, le héros du roman, lisait quand il était petit : « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues »…

leon-carre_mille_et_une_nuits_princesse_boudourLéon Carré, illustration des Mille et une nuits
Source : BnF

Le basculement et la pénétration dans un monde autre et magique sont donc les conditions du merveilleux, qui substitue au mythe de la création sa recréation par l’homme selon un scénario fantasmatique et des représentations susceptibles d’être provoquées par la réalisation d’actes inconscients. Le conte apparaît comme l’incarnation de ces désirs, leur manière de s’objectiver par le merveilleux. La métamorphose de Cendrillon est à ce titre très intéressante à étudier :

Enfin, l’heureux jour arriva ; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put. Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. […] Sa marraine, qui était fée, […] lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu’elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite, elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d’un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. – Tu as raison, dit sa marraine, va voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d’entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l’ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues. Ensuite, elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir, apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s’y tenaient attachés, comme s’ils n’eussent fait autre chose toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien, voilà de quoi aller au bal, n’es-tu pas bien aise ?
– Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits? » Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse […] ».
http://www.cndp.fr/fileadmin/user_upload/CNDP/catalogues/perrault/files/contes_perrault.pdf pages 46-47

Comme nous le voyons, cette scène de métamorphose —véritable fantasme onirique— en permettant de passer d’une forme à l’autre, abolit les frontières entre la réalité et le rêve et renouvelle la relation avec le monde. En transgressant l’arbitraire de sa condition⁵, Cendrillon accède à un nouveau pouvoir —illégitime socialement mais moralement légitime—, lequel favorise tout un imaginaire gustave_dore_barbe_bleue_web1de la transgression : ainsi l’extraordinaire est un moyen d’enquêter sur une zone interdite, de voir ce qu’il n’y a pas à voir.  La désobéissance à la loi sociale devient donc un acte de liberté, et le merveilleux, un principe de raison et une condition de cette liberté.

← Gustave Doré, illustration pour Barbe-Bleue (détail). Source : Gallica

Plus encore, la transgression dans La Barbe-Bleue de Perrault (1697) est présentée comme un encouragement au questionnement et à l’émancipation du personnage féminin : à Barbe Bleue (l’image du pouvoir qui formule la loi et requiert l’obéissance à son injonction), répond la légitimité morale ; au prétendu droit du plus fort, répond l’épanouissement de la sensibilité ; au processus répressif (l’exceptionnelle puissance de Barbe-Bleue liée à la représentation d’une société patriarcale confortée dans ses certitudes), répondent le hors norme et l’hédonisme ; à la servitude, aux règles de conduite sclérosantes, à l’hypocrisie sociale perçues comme autant d’entraves à l’émancipation, répond la rupture, tant il est vrai que la clé du petit cabinet secret, c’est l’essence même de la liberté.

Loin du blabla sentimental et du train-train narratif auxquels on réduit trop souvent l’univers du conte —ramené à sa seule fonction de divertissement— la croyance au merveilleux repose au contraire fondamentalement sur une conscience de l’interdit qui mène au désir de l’enfreindre, au basculement des certitudes, au désir de sonder les abîmes, c’est-à-dire le mal, ce qui est contre l’ordre de la nature des êtres, pour parvenir à la réalisation de soi : or, ce schéma, comme nous l’avons vu, ne s’affranchit en rien de la réalité : il est au contraire la révélation même du réel.

Ainsi, le merveilleux est lié à l’extraordinaire : en « s’éloign[ant] du caractère ordinaire des choses » (Petit Larousse), il nous fait passer d’une perception immédiate et naïve du monde à son caractère problématique. Mais au dérèglement réaliste du fantastique qui postule l’inexplicable dans ce qui semblait connu et compréhensible, le merveilleux fait davantage de l’exceptionnel son actualité, et de l’irréel sa réalité, c’est-à-dire qu’il postule l’imaginaire comme principe organisateur, comme conciliation du possible et de l’impossible, comme quête existentielle, comme voyage initiatique.
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La fonction herméneutique du merveilleux :
l’imaginaire de la quête

Tous les contes reposent en effet sur une quête, qui est au centre de l’énigme et de sa résolution : résultant de la perturbation de la situation initiale, elle engage les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire et transfiguratrice. Comme l’a bien montré Vladimir Propp (La Morphologie du conte, Paris, Seuil 1970), « l’objet de la quête se trouve dans un autre royaume » : ainsi le déplacement du héros dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel du conte merveilleux, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparations, privations, souffrances, humiliations, combats… Le héros doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction herméneutique* est essentielle.

* L’herméneutique : c’est-à-dire le déchiffrement, le décryptage, l’interprétation des symboles. Nous retiendrons ces propos de Michel Viegnes : « Le code herméneutique renvoie aux questions et interrogations que soulève un récit, et aux réponses qu’il y apporte ou non. On peut également définir ce code comme la tension qui se crée entre une énigme et sa résolution » (Viegnes, op.cit. page 216).

Si le château de la Belle au bois dormant est par sa magnificence le symbole même de l’extraordinaire, il est isolé du reste du monde par la forêt, dont l’aspect funèbre et inquiétant est le lieu de toutes les métamorphoses et de toutes les épreuves : tantôt protectrice et nourricière, tantôt fatale par son pouvoir d’engloutissement des êtres humains qui s’y introduisent, elle est le royaume de forces étranges : monde clos et lugubre qui fait perdre au héros ses repères. Dans Cendrillon, la forêt c’est aussi le lieu où l’on se perd et où l’on se retrouve, espace mystérieux et symbolique conçu sur le modèle de la quête initiatique.

mary-blair_disney_cinderellaMary Blair, illustration pour l’adaptation de Cendrillon (Walt Disney)

Que l’on songe aussi à Blanche Neige qui, au bout de sa course dans l’épaisse et noire forêt, tombe épuisée et se réveille dans une clairière, sous les yeux ébahis des lapins, des écureuils, des biches et des oiseaux. De même, dans le premier tome du Seigneur des anneaux, la transition entre le monde sûr et familier et le territoire au-delà est marqué par la rencontre avec Tom Bombadil dans la Vieille forêt, frontière à la croisée des mondes entre le conscient et l’inconscient. On pourrait également mentionner, parmi tant d’autres histoires, la Reine des neiges, où Andersen relate les différentes étapes du merveilleux voyage de la petite Gerda en quête de son ami disparu. nrp_tolkien_cartesL’extraordinaire dessine ainsi une sorte de géographie imaginaire constituée d’espaces multidimensionnels où se superposent les mondes de l’intérieur et ceux de l’extérieur pour constituer cette géographie du non-lieu, géographie utopique et pourtant ancrée dans la réalité toponymique que nous connaissons.

← Alain Barbé, « Cartographier l’imaginaire »
NRP Collège, « Des compétences pour lire et écrire la poésie », mars 2014, page 11.

En faisant référence à ce qui est extraordinaire et grandiose, le merveilleux participe en outre à un réenchantement du monde qui se combine souvent avec le spirituel et le poétique. Si le Seigneur des anneaux est ainsi un projet politique —une réflexion passionnante sur le pouvoir, la liberté et la tyrannie— il est aussi un projet épique et utopiste au sens où l’entend Umberto Eco : « on peut imaginer que le monde possible qui est raconté est parallèle au nôtre, qu’il existe quelque part bien qu’il nous soit normalement inaccessible ». En allant jusqu’à inventer des alphabets, et des langues spécifiques qui emportent le lecteur vers des terres lointaines et inconnues, Tolkien inaugure non seulement le genre de l’héroic fantasy, mais il crée un véritable monde, parallèle au nôtre et structuré autour d’une mythologie et d’une cosmogonie, qui nous invitent à un phénomène de décrochage temporel et spatial, à un écart par rapport au monde « ordinaire ».

L’extraordinaire comme métaphore

Cet écart est proprement métaphorique : tout comme une métaphore, le merveilleux est déviant. Il nous confronte à un système doté en apparence de pertinence et de repères référentiels (cf. les fameuses cartes de Tolkien, v. supra : « Un système cohérent ») mais qui perd peu à peu le lecteur en détruisant ses certitudes matérialistes. Car il nous manque l’élément le plus essentiel qui est le déchiffrement, profondément spirituel et moral : c’est alors que l’énoncé déviant amène progressivement à donner sens à ce qui paraissait en manquer. À la différence du fantastique qui ramène l’homme à sa déréliction et à sa détresse, le merveilleux élève l’être : il en est la révélation extraordinaire.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le non-sens apparent s’éclaire pour celui qui sait s’émerveiller et percevoir la place de l’extraordinaire : c’est particulièrement sensible dans Miss Peregrine et les enfants particuliers où personne ne veut croire aux récits fabuleux du grand-père de Jacob Portman. Comme il a été très justement dit, « si le merveilleux a partie liée avec la croyance, il devient factice quand on cesse d’y croire, quand les conditions d’une rencontre privilégiée ne sont plus réunies ; la merveille abandonnée, falsifiée, réduite à un clinquant ou un vernis, n’a plus que le pouvoir d’abuser le lecteur » (Les Dossiers d’Universalis).

Si pour les profanes l’extraordinaire apparaît donc comme une réalité désordonnée, aléatoire, sans fondement logique, arbitraire et incompréhensible, celui qui vit dans le conte, ou en comprend le sens profond, est au contraire comme révélé. De fait, la première fonction du conte est de nous faire adhérer à ces figures de l’étrange et de la monstruosité par un passage du domaine du connu à l’inconnu selon la logique d’un franchissement de frontière qui invite à une lecture symbolique et interprétative : ainsi le code herméneutique est-il essentiel quand on aborde l’extraordinaire, car il amène, un peu à la manière d’un enquêteur, à interpréter des indices en apparence dépourvus de sens.

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Sindbad et le vieil homme de la mer Mehmed ibn Emir Hasan al-Su’ûdî, Matâli’ al-su‘âda wa yanâbi‘ al-siyâda (Le Lever des astres chanceux et les Sources de la souveraineté) Istanbul (Turquie), 1582. © BnF |http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8427189w/f168.item|

La trilogie du Seigneur des anneaux de Tolkien relate à ce titre le long et périlleux voyage de la Communauté de l’Anneau, voyage qui est aussi un rite de passage célébrant la transition d’un statut à un autre, et de notre part un parcours de lecture qui, en modifiant progressivement notre horizon d’attente, conduit à l’élucidation : le voyage des personnages, tout comme notre voyage littéraire à travers les pages, se transforme en une authentique expérience existentielle qui nécessite donc au départ un décentrement, un changement de lieu, d’époque, de perspective.

De même, dans Miss Peregrine et les enfants particuliers, l’histoire du jeune héros s’oriente selon un cheminement intérieur, un voyage rituel autant qu’un extraordinaire itinéraire initiatique qui nous amène peu à peu à la révélation du Temps retrouvé. Ce déchiffrement moral et symbolique, nous pourrions le reconnaître dans les différents voyages de Sindbad ou dans Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf (1906-1907), savoureux périple dans l’inconnu, entièrement imprégné d’une quête identitaire.

Et ce n’est pas un hasard si dans Harry Potter, le quai 9 ¾ d’où part le Poudlard Express, est le lieu —invisible aux moldus— d’un basculement entre le réel et l’imaginaire. En quittant la gare de King’s Cross, le héros passe par la frontière magique : la géographie urbaine s’évanouit pour permettre la construction imaginaire d’un univers qui annihile le temps ordinaire au profit d’un autre temps et d’un autre espace dont le sens immanent, accessible aux seuls initiés, échappe aux profanes. Parce qu’il est le lieu où se joue le destin de l’homme, le merveilleux est comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger, de manière imaginaire et onirique, le réel, afin d’y trouver un sens.

 harry-potter_voyageHarry Potter : le voyage comme itinéraire initiatique…

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CONCLUSION


L

a réflexion sur l’extraordinaire suppose, comme nous l’avons compris depuis le début de l’année, un univers de référence qui passe le réel. Les contes, les légendes, mais aussi comme nous le verrons dans le cours suivant, les mythes, par l’intensité des histoires qu’ils racontent, les passions vécues par les personnages —leurs traumatismes, les catastrophes qu’ils subissent ou provoquent— constituent donc un mode d’exploration profondément original de notre réalité ; exploration qui passe par le détour du providentiel et du surnaturel pour mieux nous amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens.

De fait, l’extraordinaire permet aussi une expérience intérieure car il relève de la quête initiatique en assignant au héros une finalité qui l’amène, en jouant librement avec l’imagination, à idéaliser le réel : expérience transgressive, écart par rapport à la norme et la raison apparentes ; mais aussi et surtout véhicule d’un questionnement identitaire qui passe souvent par le code herméneutique et le déchiffrement symbolique. Accéder à l’extraordinaire n’est donc pas une vaine échappatoire mais une aventure de tout l’être, quêteuse d’absolu et de déchiffrement, qui heurte de plein fouet les systèmes de valeurs, les normes sociales et les croyances.

C’est donc en apparence seulement que la structure des contes est circulaire comme on l’entend dire parfois à tort. Car le héros ne revient jamais à son point de départ, ni le lecteur à la première page : l’extraordinaire est une expérience empirique transformatrice. Si elle égare l’homme sur des routes divino-humaines qui le fragmentent, le morcellent, elle est aussi une transfiguration du réel vécue comme expérience métaphysique et confrontation à soi-même. Tel est le sens de la quête et du voyage extraordinaire dans les contes : permettre à la femme et à l’homme, en redécouvrant sa vision du monde, de se rencontrer soi-même…

Bruno Rigolt
© octobre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


NOTES

1. On fera bien évidemment attention à distinguer le merveilleux du fantastique : « dans le merveilleux, le surnaturel est accepté, admis et ordonné comme un élément d’un monde lui-même merveilleux […] [qui fait] coïncider le réel avec le surnaturel en emportant l’adhésion immédiate et du personnage et du lecteur » (Nathalie Prince, La Littérature fantastique, 2e édition, Paris, Armand Colin 2015). Le fantastique au contraire « se caractérise par une intrusion brutale du mystère dans la vie réelle. » (Pierre-Georges Castex, Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant, Paris éd. José Corti, 1951).
Nathalie Prince ajoute ces remarques essentielles : « Il apparaît ici que le fantastique et l’immixtion du désordre dans l’ordre, de l’impossible dans le réel, alors que le féerique faisait de ce désordre son ordre même. Dans le féerique le surnaturel et le naturel sont contiguës : là un monde est merveilleux, ici un monde réel. La c’est l’imaginaire, ici c’est le lecteur. Dans le fantastique, l’impossible et le réel sont ambigus au sens littéral du terme, c’est-à-dire mêlés, mélangés. Le fantastique « a toujours un pied dans le monde réel », écrit Gautier, prêt à intituler l’une de ses œuvres Le Fantastique en habit noir, c’est-à-dire l’habit de tous les jours, l’habit ordinaire, pour bien marquer le fait qu’il doit porter le sceau du réel ».
2. Michel Viegnes, Le Fantastique, Paris GF Flammarion, « Corpus », page 16.
3. Estelle Hollemaert, « Quel rôle joue le conte dans le développement de la personnalité de l’enfant et de sa socialisation au cycle 1 ? », Éducation 2013.
4. Cité par Ionel Buse, Mythes populaires dans la prose fantastique de Mircea Eliade, Paris L’Harmattan 2013, page 14.
5. Cf. ce passage de Cendrillon : « Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c’était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame, et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête ». Op. cit. p. 45.

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jackson_lord_of_ringsL’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais
Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★★★

 
  • Autoexercice 1
    « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues » (Julien Gracq).
    → À votre tour, évoquez quelques sensations que vous ont procurées les contes de votre enfance. Dans quelle mesure ces contes répondent-ils à la définition de l’extraordinaire ?
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  • Autoexercice 2
    → Lisez un ou plusieurs des neuf contes de Perrault mis en ligne par le CNDP.
    → En quoi votre lecture s’accorde-t-elle avec ce jugement (premier cours sur l’extraordinaire) : « du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel. »
  • Autoexercice 3
    Les illustrations des contes de Perrault par Gustave Doré sont à juste titre mondialement connues. La BnF leur a d’ailleurs consacré une riche exposition en 2014.
    → Accédez tout d’abord à cette exposition et lancez l’album.
    → Quelle est la fonction de ces illustrations ? Outre leurs grandes qualités esthétiques et ornementales, essayez de montrer en justifiant votre démonstration comment Gustave Doré parvient à impliquer le lecteur dans l’étrange et l’extraordinaire.
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  • Autoexercice 4
    L’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.
    → Regardez attentivement l’affiche du film (voyez un peu plus haut), et montrez qu’elle met en évidence tout un imaginaire de la quête en engageant les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire. Vous pourrez vous aider par exemple de ce montage musical qui évoque quelques scènes culte :
  • Autoexercice 5
    genevrier
    Par sa violence et sa cruauté, le Conte du genévrier adapté par Jacob Grimm en 1812,  est une histoire proprement choquante qui est une véritable mise en question idéologique du réel. De fait, cette fiction transpose dans l’univers du conte toute la tragédie de l’existence.
    Lisez ce conte puis analysez brièvement la couverture choisie par l’éditeur (Le Genévrier Éditions, 2012).
    → Essayez ensuite de construire un argumentaire autour de la problématique suivante : « Dans quelle mesure l’extraordinaire transforme-t-il notre conscience du réel ? »

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Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, octobre 2016_

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Catherine Pozzi…

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Catherine Pozzi
(1882 — 1934 Paris )  FRANCE

Hier, dimanche 10 juillet : Renée Vivien… France
Demain, mardi 12 juillet : Yves Bonnefoy… France

 

« Maya »

Je descends les degrés de siècles et de sable
Qui retournent à vous l’instant désespéré
Terre des temples d’or, j’entre dans votre fable
__________Atlantique adoré.

D’un corps qui ne m’est plus que fuie enfin la flamme
L’Âme est un nom chéri détesté du destin —
Que s’arrête le temps, que s’affaisse la trame,
Je reviens sur mes pas vers l’abîme enfantin.

Les oiseaux sur le vent dans l’ouest marin s’engagent,
Il faut voler, bonheur, à l’ancien été
Tout endormi profond où cesse le rivage

Rochers, le chant, le roi, l’arbre longtemps bercé,
Astres longtemps liés à mon premier visage,

Singulier soleil de calme couronné.

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Catherine Pozzi  (1882-1934)
Poèmes, Paris Gallimard 1959
Édition utilisée :  Catherine Pozzi, Œuvre poétique, textes recueillis, établis et présentés par Lawrence Joseph. Paris Éditions de la Différence 1988, page 59.

Soir_et_la_mer_ Bruno Rigolt_2016« Il faut voler, bonheur, à l’ancien été/Tout endormi profond où cesse le rivage… »
© 2012, 2016 Bruno Rigolt, (Cliché personnel et peinture numérique)

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Bientôt… « Un été en poésie »… édition 2016 : 10 juillet-10 août 2016

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »

Thématique de l’édition 2016 : 

« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages »

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année encore, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

Pays représentés : France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie, Grèce, Italie.

Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a © Copyright juillet 2016, Bruno Rigolt
(peinture numérique spécialement créée pour l’expo 2016)

« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le champ symbolique de la fabrication de l’objet

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure la fabrication de l’objet change-t-elle le statut de l’objet ?

mots clés : Objet artisanal, objet de série, geste, machine, modes de production

Comme l’a bien montré A. Moles, l’objet est « porteur de messages fonctionnels et symboliques »|1| : il traduit une idéologie, une fonction de voir le monde. C’est ainsi que l’objet artisanal s’exprime d’abord par l’instrument primordial de la main qui l’a fabriqué. Henri Focillon remarquait à ce titre : « Le geste qui crée exerce une action continue sur la vie intérieure. La main arrache le toucher à sa passivité réceptive, elle l’orga­nise pour l’expérience et pour l’action. Elle apprend à l’homme à posséder l’étendue, le poids, la densité, le nombre »|2|. Cette marque de l’homo faber est souvent décelable à la surface de l’œuvre : l’exécution manuelle exprime la maîtrise d’un art autant que l’état d’une tradition, d’un savoir-faire patrimonial. 

Par sa configuration, l’objet artisanal rend également possible l’instauration d’une médiation à la nature et d’une relation essentielle à la matière mise en forme manuellement : argile, bois, écorce, cuir, métaux… Comme le notait Pierrette Grondin, « Ces matériaux sont d’ailleurs utilisés depuis des siècles pour la fabrication d’objets d’usage courant. Ce qui nous amène à dire qu’ils sont à la portée de la compréhension de l’utilisateur. Alors que les matières plastiques […] demeurent souvent mystérieuses en ce qui concerne leur composition et leur fabrication » |3|. En rompant ses liens avec les forces de la nature, l’objet de série semble perdre une partie de lui-même : la matière, c’est-à-dire ce qui rattache l’objet au sujet.

De fait, à la différence de l’outil, qui est un prolongement du corps, la machine est « doué[e] d’extériorité par rapport à la structure et à la dynamique de l’individu »|4|. En poussant à son paroxysme l’artificialité et l’éphémérité, l’objet produit en série affranchit donc la matière de sa contingence avec notre environnement comme il disqualifie d’une certaine manière le travail de la main humaine : mué en marchandise, en chose, en produit, en truc, en gadget jetable, l’objet de série entraîne ainsi un changement majeur dans la philosophie représentative de la réalité. Tel est le thème de ce « 75 minutes » qui vous amène à réfléchir au champ symbolique de la fabrication de l’objet.

1.  Henri Focillon (Éloge de la main, PUF, Paris 1934)
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 4.
3. Pierrette Grondin, Cyberculture et objets de design industriel, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan, 2001, page 42.
4. Gilbert Simondon, L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Éd. Jérôme Millon, Grenoble 2005, page 516. Voir aussi : « Psychosociologie de la technicité », cours dispensé en 1960-1961 et publié dans le Bulletin de la faculté de psychologie de Lyon en 1961. L’auteur analyse en particulier le rapport de l’homme à la technique et au monde.

Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 : 5 minutes. Documents 2 et 3 : 30 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. « Un tourneur au travail »
|Source| : Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Collection « Ethnologie de la France » n° 22, Paris 2002

2. Gérard Chazal, Formes, figures, réalité, Champ Vallon, coll. « Milieux », Seyssel 1997 |Source|
Depuis la page 154 (« Dans la machine, la ruse consistera donc »), jusqu’au bas de la page 155 (« La rupture instauratrice de la machine rompt ces limites »).

3. Arlette Schweitz, compte-rendu de lecture de l’ouvrage de Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection.
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002, vol. 57, n° 5, pages 1413-1414.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2002_num_57_5_280111_t1_1413_0000_1

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Commentez les photographies du document 1 à la lumière de ces propos éclairants d’Henri Focillon (Éloge de la main, 1934) : « La main sait que l’objet est habité par le poids, qu’il est lisse ou rugueux, qu’il n’est pas soudé au fond de ciel ou de terre avec lequel il semble faire corps. L’action de la main définit le creux de l’espace et le plein des choses qui l’occupent. Surface, volume, densité, pesanteur ne sont pas des phénomènes optiques. C’est entre les doigts, c’est au creux des paumes que l’homme les connut d’abord. L’espace, il le mesure, non du regard, mais de sa main et de son pas. Le toucher emplit la nature de forces mystérieuses. Sans lui elle restait pareille aux délicieux paysages de la chambre noire, légers, plats et chimériques ».
– Dans quelle mesure ces propos de Gérard Chazal vous paraissent-ils bien illustrer les six photographies présentées dans le document 1 ? « Avec l’outil, la fin [= la finalité] de l’activité est présente dans le geste, ligne_assemblageelle y est comme engluée, comme attachée à notre corps. Le plus bel et le plus pur exemple est certainement donné par les mains du potier simulant le vase qu’elles forment ». Comparez avec la photographie ci-contre.
← Ligne d’assemblage robotisée (usine Hyundai de Nosovice). |
Source© Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir
– Étayez cette réflexion (doc. 2) : « Dans la machine, la ruse consistera donc à dissocier le geste ou l’ensemble de gestes qui constituaient la procédure de fabrication de l’objet fabriqué ».
– En exploitant le document 3, dites pourquoi Thierry Bonot a intitulé son ouvrage La Vie des objets ?

– En quoi l’achat d’une poterie (doc. 3) peut-il être comparé à un « investissement d’ordre patrimonial » (p. 1413) ?
– Expliquez ces propos (doc. 3, p. 1414) : « L’objet relique, l’objet sacralisé, représente le savoir-faire d’un aïeul ».
– Dans quelle mesure le développement de l’objet de série, en entraînant une rationalisation des modes de production, a-t-il eu pour conséquence de faire de l’impersonnalité, un style ? Illustrez en faisant une recherche à partir des travaux d’Andy Warhol. 

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : samedi 4 avril (Thème : Ces objets… « Le discrédit de l’objet ») et vendredi 17 avril (Thème : Ces objets… « objet et liberté d’expression… Autour du crayon… »)

La citation de la semaine… Gloria Anzaldúa…

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« Pour survivre à la Frontière, il te faut vivre sans frontières, être un croisement de chemins… »

To survive the Borderlands you must live sin fronteras be a crossroads…

To Live in the Borderlands
Vivre à la Frontière

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole
ni gabacha¹, eres mestizamulata, half-breed ni blanche¹, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,
Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,
you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;
moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet²
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra³ aux points de contrôle ;
Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta
gorge ;

In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

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Gloria E. Anzaldúa
Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194

Traduction française : Bruno Rigolt

NOTES

1. gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs.
2. tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs.
3. la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

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Gloria Anzaldúa ou la « mestiza consciousness »… 

Poète, essayiste, féministe convaincue et militante homosexuelle, Gloria Evangelina Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004)|1| a fortement marqué la vie intellectuelle outre-Atlantique. Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, elle a fait partie des pionnières de la culture Chicana|2| et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse »|3|. Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza. Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer Borderlandsune réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. 

Ada Savin montre très bien que « l’œuvre de Gloria Anzaldúa est une tentative de transcender les bipolarités : son homosexualité fait pendant à son sang métissé, sa langue n’est ni l’espagnol ni l’anglais mais un permanent va-et-vient entre les deux idiomes. Sa voix se situe dans l’interstice entre les deux pays, dans le no-man’s-borderlands qui est aussi le site d’une kinesis linguistique. Si l’anglais est une langue acquise, que les écrivains chicanos ne possèdent pas vraiment, l’espagnol porte la marque de leur aliénation culturelle, de la perte douloureuse de la langue d’origine »|4|

Le passage présenté ici est très caractéristique de ce déchirement, de cette blessure ouverte :

Vivre à la frontière ça veut dire
que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole

ni blanche, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
prise dans le feu croisé des camps ennemis
tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;

Mais ce clivage structurel, loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, est riche au contraire d’une « pensée frontalière », nomade et hybride, qui est la prise de conscience de la mestiza, c’est-à-dire prise de conscience de la frontière pensée au féminin. Dénonçant l’ethnocentrisme, l’homophobie et le sexisme aussi bien dans la culture dominante des États-Unis que dans les communautés d’origine mexicaine, Gloria Anzaldúa propose de faire de l’identité métisse (mestizaje identity) la base d’une nouvelle archéologie du savoir, assumant ses différences et ses particularités. Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands« la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis, vers une perspective plus globale, qui inclut plutôt que d’exclure […] [La métisse] possède une personnalité plurielle, elle fonctionne de manière pluraliste »|5|

D’une logique territoriale
à une pensée frontalière trans-territoriale…

Cette « personnalité plurielle », « inspirée par la réalité quotidienne de la Frontera, faite d’hybridité ethnique, de mélanges interlinguistiques et d’appartenance géopolitique incertaine »|6| qui transcende bien évidemment les catégories d’identité, de citoyenneté, de territoire national, puisqu’elle appelle à la solidarité, est très bien exprimée dans le texte par le « Spanglish » qui oblige à une lecture bilingue dont il est difficile de rendre compte en français : « Cuando vives en la frontera / people walk through you, the wind steals your voice ». Matière première du lien social, le langage pour Anzaldúa est donc une enclave de liberté puisqu’il témoigne de la possibilité la plus concrète de dépasser les valeurs normalisatrices pour promouvoir l’identité plurielle d’une « mestiza consciousness ». De fait, toute sa vie et son œuvre se sont construites dans cette conscience d’une subjectivité hybride et métissée : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures — aussi bien des cultures de l’Amérique latine, des gens de couleur et aussi des Européens »|7|.

Comme le montre très bien Carolina Meloni, « sa propre identité est déjà un croisement de frontières. Anzaldúa se définit par sa condition d’étrangère située entre des cultures qui ne la reconnaissent pas comme une égale ; elle se définit aussi par sa condition de femme autre, d’intruse située entre les frontières. Moitié-moitié. Anzaldúa décrit cette scène liminaire comme le non-lieu de la femme d’origine immigrante, lesbienne et de classe sociale pauvre qui habite au sein d’une Amérique blanche, hétérosexuelle et bourgeoise. Géographiquement, Anzaldúa se situe à la frontière, celle qui sépare le Mexique des États-Unis, mais elle possède aussi d’autres frontières beaucoup plus profondes, telles que les frontières identitaires, linguistiques, épistémologiques et sexuelles. Son corps même est un croisement de chemins, une sorte de carrefour. Ni complètement mexicaine, mais pas non plus américaine ; traversée par les deux langues du colonisateur :
Gloria_Anzaldua l’espagnol et l’anglais ; rejetée par la culture traditionnelle mexicaine, et vue comme une étrangère par la culture anglo-saxonne, Anzaldúa revendique une identité hybride, un sujet métis et non homogène »|8|.

Gloria Anzaldúa © →

Repenser le féminisme…

C’est ainsi qu’en défendant une conception relationnelle du monde célébrant la différence et la mixité culturelle, Borderlands a contribué à renouveler le champ épistémologique du féminisme. De fait, à partir des années 70 et surtout dans les années 80, sous l’influence par exemple de Monique Wittig|9|, des écrivaines antillaises francophones ou des mouvements féministes noir-américains, un vaste questionnement beaucoup plus ouvert à d’autres catégories identitaires voit le jour dans le monde quant à l’influence des facteurs de classe et des structures sociales sur la condition des femmes de couleur. Au sein même du féminisme, ces courants de pensée progressistes ont en effet repensé les interrelations entre sexisme et racisme. Dans cet ordre d’idée, citons l’ouvrage édité en collaboration avec Cherrie Moraga, This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color, qui a marqué la littérature féministe dès sa parution, en 1981. Gloria Anzaldúa « y dénonce avec force la marginalisation des femmes et des féministes « de couleur » au sein des théorisations féministes et confronte les féministes « blanches » à leur propre racisme »|10|. En ce sens, le Black Feminism ou le Chicana Feminism se sont définis comme une « minorité dans la minorité », stigmatisant la prétention d’un « féminisme blanc » —hégémonique, occidental et bourgeois, héritier malgré lui du racisme institutionnalisé des sociétés anciennement esclavagistes— à l’universalisme en matière d’oppression sexiste.

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Comme vous le voyez, toute l’originalité de l’écriture migrante et plurielle d’Anzaldúa est de nous amener non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité de genre et de culture, mais aussi à une nouvelle conception des notions de frontière, beaucoup plus subjectives et fictionnelles que géographiques : de fait, une culture ne peut rester vivante que lorsqu’elle est hétérogène et qu’elle met l’accent sur l’altérité. Comment ne pas évoquer pour terminer le nom d’Édouard Glissant|11| dont le questionnement autour du concept de Créolité|12| et de métissage pourrait être rapproché de plusieurs préoccupations d’Anzaldúa relatives à l’hybridation intertextuelle, et tout particulièrement
Gloria_Anzaldua_3au plurilinguisme et à la transculturalité. Pour tous ces auteurs, la manière dont la langue s’hybridise et se cherche dans l’expérience du différent est un vecteur décisif de tolérance, de rencontre des cultures et de compréhension entre les peuples…

© Bruno Rigolt, août 2014

← Gloria Anzaldúa ©

NOTES

1. Pour une biographie très complète (en anglais), voyez cet ouvrage : AnaLouise Keating (ed.), The Gloria Anzaldúa Reader, 2009 Duke University Press, page 325 et s. Une bibliographie est consultable en cliquant ici (University of Minnesota).
2. Chicanos :  Américains d’ascendance mexicaine vivant à la frontière entre le 
Mexique et les Etats-Unis.
3. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222.
4. Ada Savin, Les Chicanos aux États-Unis : Étrangers dans leur propre pays ?, Paris L’Harmattan 1998, page 149.
5. Gloria Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, op.cit. pp. 78-80. Cité et traduit par 
Salah el Moncef bin Khalifa (Université de Nantes), « Nomadismes et identités transfrontalières – Anzaldúa avec Nietzsche [Deuxième partie] », section 12 ; in : Amerika2 | 2010 : Frontières – La Mémoire et ses représentations esthétiques en Amérique latine /1
6. Salah el Moncef bin Khalifa, op.cit. section 2.
7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002  page 15).
8. Carolina Meloni (Universidad Europea de Madrid), « Corps/Texte/Genre : Gloria Anzaldúa et l’écriture organique », in : 
Lectures du genre n° 9, « Dissidences génériques et gender dans les Amériques », page 124. → Lire en ligne.
9. Monique Wittig, The Straight Mind and Other Essays, Boston, Beacon Press, 1992 (compte-rendu de lecture). Édition française : La Pensée straight, Paris, Balland 2001.
10. Julie Depelteau, Subjectivité, différence, interconnexion et affiliation : les théorisations de Gloria E. Anzaldúa contre l’exclusion, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en Science Politique, Université du Québec à Montréal, mars 2011 (« Résumé« ).
11. Édouard Glissant,  Le Discours antillais, Paris, Seuil 1989.
12. Le « linguiste Jean Bernabé et deux romanciers Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant […] définissent la Créolité comme étant « l’agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol ». Danielle Dumontet, « Le meurtre du père dans la littérature antillaise ou l’émancipation d’une littérature » in Immaculada Linares éd., Littératures francophones, Universitat de València, 1996, pp. 86-87.

→ Les internautes intéressé/es par cet article pourront lire également de très riches contributions dans le n°18 (2011) des Cahiers du CEDREF : « Théories féministes et queers décoloniales. Interventions Chicanas et Latinas états-uniennes » (Sous la direction de Paola Bacchetta, Jules Falquet et Norma Alarcón).

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, EPC août 2014__