Bientôt « Un automne en Poésie », saison 9 !

La classe de Seconde 11 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter…

la saison 9 d’Un Automne en Poésie
jeudi 29 novembre — dimanche 30 décembre 2018

C’est la classe de Seconde 11 dont j’ai la charge cette année, qui travaille à l’édition 2018-2019 d’Un automne en poésie. Pour la neuvième année, cette manifestation d’art entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt : plus de quarantaine textes, tous inédits, sont en cours de finalisation et seront progressivement mis en ligne jusqu’à la fin du mois de décembre.

La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Thématique de l’édition 2018-2019 :

Architextures poétiques
des Mots et Merveilles

bruno_rigolt_joconde_2016_web2Rendez-vous à partir du jeudi 29 novembre 2018 !

Bientôt "Un automne en Poésie", saison 9 !

La classe de Seconde 11 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter…

la saison 9 d’Un Automne en Poésie
jeudi 29 novembre — dimanche 30 décembre 2018

C’est la classe de Seconde 11 dont j’ai la charge cette année, qui travaille à l’édition 2018-2019 d’Un automne en poésie. Pour la neuvième année, cette manifestation d’art entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt : plus de quarantaine textes, tous inédits, sont en cours de finalisation et seront progressivement mis en ligne jusqu’à la fin du mois de décembre.

La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…

Thématique de l’édition 2018-2019 :

Architextures poétiques
des Mots et Merveilles

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BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018

Section 2 : L’extraordinaire et le merveilleux

Bruno Rigolt


contes_photomontage_dore_perrault_web3Photomontage à partir d’illustrations des contes de Perrault (Gustave Doré)

Cours précédents déjà mis en ligne :

2

 

SECTION 2
l’extraordinaire et le merveilleux

A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation


Niveau de difficulté de ce cours :  moyen à difficile ★★

« […] sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer, à tort ou à raison de superstition, de chimère ; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. »

André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme, 1924
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« Nous sommes dans le monde […] au milieu de choses dont nous n’apercevons même pas l’intérêt, à plus forte raison le sens, qui nous semblent banales et ordinaires — jusqu’au jour où un événement insolite (ou une lecture) viendra nous éveiller, nous forcer à ouvrir les yeux et nous faire pressentir ce qu’il y a derrière. »

Claude-Edmonde Magny, Les Scandales d’Empédocle, 1945

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« Il était une fois…»

Cette phrase par laquelle débutent tous les contes de fée, combien de fois l’avons-nous entendue et prononcée ? Phrase-refuge, phrase-énigme qui nous plonge dans une sorte d’enceinte mentale, de labyrinthe, d’espace-autre, de temps-autre : l’élément perturbateur, l’événement insolite surgissent et tout à coup nous voici plongés dans ce que nous pourrions appeler le Primitif, c’est-à-dire le fait exceptionnel : les animaux qui parlent, les fleurs qui pensent, le vent, la pluie et les arbres qui semblent agir comme des êtres vivants…

De fait, la quête du merveilleux et de l’insolite a toujours été l’objet de fascination : l’anormal, les représentations de monstres humains ou de phénomènes extraordinaires font tellement partie de notre paysage humain que nous les avons intégrés dans l’inconscient collectif sans même y songer : au fond, quelle différence y a-t-il entre les bêtes et dragons de l’Apocalypse et les mutants et autres post-humains qui peuplent Star Wars ou X-Men ? Les Méduses, Chimères, Sphinx et sirènes d’hier continuent de hanter les images mythiques du post-modernisme…

À ce titre, il nous faut ici évoquer le nom de Gilbert Durand, qui avait remarquablement montré dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1960) l’importance de l’étude des symboles et des mythes pour la compréhension des phénomènes humains. Selon lui, la quête de l’extraordinaire est une réponse à l’angoisse existentielle de l’homme, confronté à sa propre finitude. En ce sens l’extraordinaire, parce qu’il postule l’imaginaire, le fantastique ou le merveilleux¹, et qu’il repose sur des peurs ancestrales, est inséparable du magique, du superstitieux, du religieux ou du sacré. 

Donner à voir…

Si l’extraordinaire a toujours été si essentiel, c’est qu’il a « un véritable pouvoir de révélation », comme nous le rappellent les Instructions officielles : « il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Cette expression faire surgir est importante : de fait, il y a dans l’extraordinaire ce que Michel Viegnes appelle à propos du fantastique, « une esthétique de la monstration », « de l’inexplicable et de l’inacceptable. Il joue sur le caractère spectaculaire, au sens propre, de l’être ou de l’objet qu’il donne à voir »².

gustave_dore_petit_poucet« En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. »

Gustave Doré, illustration pour le Petit Poucet

L’extraordinaire élabore des configurations imaginaires qui permettent de s’affranchir de la réalité tout en l’exagérant de manière corrosive, hyperbolique : bien loin de l’imaginaire naïf, simpliste et quelque peu puéril auquel on rattache souvent le merveilleux, c’est au contraire l’effroyable, la métamorphose, le travestissement, la dissimulation, le scandaleux qui sont les ingrédients des contes et entraînent les personnages dans la quête incontournable de la vérité, de la vérité à tout prix, même contre eux-même, au prix de la transgression délibérée d’un interdit, du franchissement de la frontière, qu’elle soit géographique, sociale ou morale.

« Comme le rappelle Sylvie Loiseau dans Le Pouvoir des contes, « Le conte ouvre l’espace de la transgression, décrit avec force détails la scène interdite […] ». C’est ce que fait Boucle d’Or lorsqu’elle regarde à la fenêtre ou dans le trou de la serrure pour voir ce que les ours, par conséquent les adultes, font derrière la porte. Sa curiosité la pousse à transgresser un interdit, et elle ouvre la porte malgré tout »³, devenant l’intruse qui met en danger le bien-être et la sécurité affective de la famille. De même, Peau d’Âne est l’histoire d’un inceste, Tristan et Yseut raconte la transgression des règles de la société et de la religion, Le Seigneur des anneaux nous plonge au cœur d’une géographie imaginaire qui s’affranchit du paradigme de la représentation et de son support : le principe d’identité.

baranowski-la-transgression-dans-le-conteAnne-Marie Baranowski, « La transgression dans le conte. Dévoiler-Avertir-Prévenir ? »

jacques-demy-peau_d_anePeau d’Âne adapté par Jacques Demy en 1970 avec Catherine Deneuve et Jean Marais
© Peau d’Ane, Jacques Demy/Cap écran

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« L’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation »

En puisant leurs sources dans un fond commun de légendes qui font intervenir des êtres surnaturels et des forces occultes, les mythes ou les contes permettent non seulement de nous évader du quotidien, mais plus fondamentalement d’accéder à un autre univers dans lequel notre logique est mise à mal : peur de l’animalité, peur des ténèbres, peur de l’inconnu… En faisant éclater le carcan de la logique, le merveilleux est donc est un moyen de chercher à dominer les peurs inspirées par la réalité.

Comme le rappelle Adrian Marino⁴ à propos du merveilleux fantastique (mais ses remarques peuvent être élargies au merveilleux extraordinaire), « pour que le fantastique impose ses lois, il a besoin d’une véritable fissure dans l’ordre existant, d’une irruption directe, brutale et invincible du mystère à l’intérieur des mécanismes et des prévisions quotidiennes de la vie : l’invasion du sacré à l’intérieur de l’ordre laïque, profane, du surnaturel au milieu du naturel ».

Le rationnel se dérègle, l’inconcevable devient concevable, l’existence monotone fait place à une vie forte et intense : Alice change de taille dans son aventure au pays des merveilles ; les figures de l’étrange et de la monstruosité dictent leur loi dans alice_wonderland_blL’Iliade et l’Odyssée ; les Mille et une nuits commencent par l’évocation d’un génie, « hideuse figure d’une grandeur monstrueuse » ; la citrouille de Cendrillon devient carrosse ; l’âne des Métamorphoses d’Apulée (épisode repris dans Peau d’âne) « crotte de l’or ». 

Alice in the pool of tears →
Arthur Rackham edition of Alice’s Adventures in Wonderland
Source : British Library

Et nous ne demandons qu’à adhérer à ces fictions « placée[s] sous le signe du mensonge et du croire » |source|. Même les objets les plus banals et les plus ordinaires prennent une dimension démesurée : on pourrait évoquer l’épée Excalibur dans la légende du roi Arthur, les bottes de sept lieues dans le Petit Poucet, le filtre magique de Tristan et Iseut, la lampe d’Aladin, la clé interdite de Barbe-Bleue ou le miroir magique de Blanche-Neige

En perturbant les critères de la rationalité et de la vraisemblance, l’extraordinaire suscite tout autant le malaise que le vertige. Dans Un balcon en forêt, Julien Gracq évoque ainsi les contes que l’aspirant Grange, le héros du roman, lisait quand il était petit : « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues »…

leon-carre_mille_et_une_nuits_princesse_boudourLéon Carré, illustration des Mille et une nuits
Source : BnF

Le basculement et la pénétration dans un monde autre et magique sont donc les conditions du merveilleux, qui substitue au mythe de la création sa recréation par l’homme selon un scénario fantasmatique et des représentations susceptibles d’être provoquées par la réalisation d’actes inconscients. Le conte apparaît comme l’incarnation de ces désirs, leur manière de s’objectiver par le merveilleux. La métamorphose de Cendrillon est à ce titre très intéressante à étudier :

Enfin, l’heureux jour arriva ; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put. Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. […] Sa marraine, qui était fée, […] lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu’elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite, elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d’un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. – Tu as raison, dit sa marraine, va voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d’entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l’ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues. Ensuite, elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir, apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s’y tenaient attachés, comme s’ils n’eussent fait autre chose toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien, voilà de quoi aller au bal, n’es-tu pas bien aise ?
– Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits? » Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse […] ».
http://www.cndp.fr/fileadmin/user_upload/CNDP/catalogues/perrault/files/contes_perrault.pdf pages 46-47

Comme nous le voyons, cette scène de métamorphose —véritable fantasme onirique— en permettant de passer d’une forme à l’autre, abolit les frontières entre la réalité et le rêve et renouvelle la relation avec le monde. En transgressant l’arbitraire de sa condition⁵, Cendrillon accède à un nouveau pouvoir —illégitime socialement mais moralement légitime—, lequel favorise tout un imaginaire gustave_dore_barbe_bleue_web1de la transgression : ainsi l’extraordinaire est un moyen d’enquêter sur une zone interdite, de voir ce qu’il n’y a pas à voir.  La désobéissance à la loi sociale devient donc un acte de liberté, et le merveilleux, un principe de raison et une condition de cette liberté.

← Gustave Doré, illustration pour Barbe-Bleue (détail). Source : Gallica

Plus encore, la transgression dans La Barbe-Bleue de Perrault (1697) est présentée comme un encouragement au questionnement et à l’émancipation du personnage féminin : à Barbe Bleue (l’image du pouvoir qui formule la loi et requiert l’obéissance à son injonction), répond la légitimité morale ; au prétendu droit du plus fort, répond l’épanouissement de la sensibilité ; au processus répressif (l’exceptionnelle puissance de Barbe-Bleue liée à la représentation d’une société patriarcale confortée dans ses certitudes), répondent le hors norme et l’hédonisme ; à la servitude, aux règles de conduite sclérosantes, à l’hypocrisie sociale perçues comme autant d’entraves à l’émancipation, répond la rupture, tant il est vrai que la clé du petit cabinet secret, c’est l’essence même de la liberté.

Loin du blabla sentimental et du train-train narratif auxquels on réduit trop souvent l’univers du conte —ramené à sa seule fonction de divertissement— la croyance au merveilleux repose au contraire fondamentalement sur une conscience de l’interdit qui mène au désir de l’enfreindre, au basculement des certitudes, au désir de sonder les abîmes, c’est-à-dire le mal, ce qui est contre l’ordre de la nature des êtres, pour parvenir à la réalisation de soi : or, ce schéma, comme nous l’avons vu, ne s’affranchit en rien de la réalité : il est au contraire la révélation même du réel.

Ainsi, le merveilleux est lié à l’extraordinaire : en « s’éloign[ant] du caractère ordinaire des choses » (Petit Larousse), il nous fait passer d’une perception immédiate et naïve du monde à son caractère problématique. Mais au dérèglement réaliste du fantastique qui postule l’inexplicable dans ce qui semblait connu et compréhensible, le merveilleux fait davantage de l’exceptionnel son actualité, et de l’irréel sa réalité, c’est-à-dire qu’il postule l’imaginaire comme principe organisateur, comme conciliation du possible et de l’impossible, comme quête existentielle, comme voyage initiatique.
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La fonction herméneutique du merveilleux :
l’imaginaire de la quête

Tous les contes reposent en effet sur une quête, qui est au centre de l’énigme et de sa résolution : résultant de la perturbation de la situation initiale, elle engage les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire et transfiguratrice. Comme l’a bien montré Vladimir Propp (La Morphologie du conte, Paris, Seuil 1970), « l’objet de la quête se trouve dans un autre royaume » : ainsi le déplacement du héros dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel du conte merveilleux, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparations, privations, souffrances, humiliations, combats… Le héros doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction herméneutique* est essentielle.

* L’herméneutique : c’est-à-dire le déchiffrement, le décryptage, l’interprétation des symboles. Nous retiendrons ces propos de Michel Viegnes : « Le code herméneutique renvoie aux questions et interrogations que soulève un récit, et aux réponses qu’il y apporte ou non. On peut également définir ce code comme la tension qui se crée entre une énigme et sa résolution » (Viegnes, op.cit. page 216).

Si le château de la Belle au bois dormant est par sa magnificence le symbole même de l’extraordinaire, il est isolé du reste du monde par la forêt, dont l’aspect funèbre et inquiétant est le lieu de toutes les métamorphoses et de toutes les épreuves : tantôt protectrice et nourricière, tantôt fatale par son pouvoir d’engloutissement des êtres humains qui s’y introduisent, elle est le royaume de forces étranges : monde clos et lugubre qui fait perdre au héros ses repères. Dans Cendrillon, la forêt c’est aussi le lieu où l’on se perd et où l’on se retrouve, espace mystérieux et symbolique conçu sur le modèle de la quête initiatique.

mary-blair_disney_cinderellaMary Blair, illustration pour l’adaptation de Cendrillon (Walt Disney)

Que l’on songe aussi à Blanche Neige qui, au bout de sa course dans l’épaisse et noire forêt, tombe épuisée et se réveille dans une clairière, sous les yeux ébahis des lapins, des écureuils, des biches et des oiseaux. De même, dans le premier tome du Seigneur des anneaux, la transition entre le monde sûr et familier et le territoire au-delà est marqué par la rencontre avec Tom Bombadil dans la Vieille forêt, frontière à la croisée des mondes entre le conscient et l’inconscient. On pourrait également mentionner, parmi tant d’autres histoires, la Reine des neiges, où Andersen relate les différentes étapes du merveilleux voyage de la petite Gerda en quête de son ami disparu. nrp_tolkien_cartesL’extraordinaire dessine ainsi une sorte de géographie imaginaire constituée d’espaces multidimensionnels où se superposent les mondes de l’intérieur et ceux de l’extérieur pour constituer cette géographie du non-lieu, géographie utopique et pourtant ancrée dans la réalité toponymique que nous connaissons.

← Alain Barbé, « Cartographier l’imaginaire »
NRP Collège, « Des compétences pour lire et écrire la poésie », mars 2014, page 11.

En faisant référence à ce qui est extraordinaire et grandiose, le merveilleux participe en outre à un réenchantement du monde qui se combine souvent avec le spirituel et le poétique. Si le Seigneur des anneaux est ainsi un projet politique —une réflexion passionnante sur le pouvoir, la liberté et la tyrannie— il est aussi un projet épique et utopiste au sens où l’entend Umberto Eco : « on peut imaginer que le monde possible qui est raconté est parallèle au nôtre, qu’il existe quelque part bien qu’il nous soit normalement inaccessible ». En allant jusqu’à inventer des alphabets, et des langues spécifiques qui emportent le lecteur vers des terres lointaines et inconnues, Tolkien inaugure non seulement le genre de l’héroic fantasy, mais il crée un véritable monde, parallèle au nôtre et structuré autour d’une mythologie et d’une cosmogonie, qui nous invitent à un phénomène de décrochage temporel et spatial, à un écart par rapport au monde « ordinaire ».

L’extraordinaire comme métaphore

Cet écart est proprement métaphorique : tout comme une métaphore, le merveilleux est déviant. Il nous confronte à un système doté en apparence de pertinence et de repères référentiels (cf. les fameuses cartes de Tolkien, v. supra : « Un système cohérent ») mais qui perd peu à peu le lecteur en détruisant ses certitudes matérialistes. Car il nous manque l’élément le plus essentiel qui est le déchiffrement, profondément spirituel et moral : c’est alors que l’énoncé déviant amène progressivement à donner sens à ce qui paraissait en manquer. À la différence du fantastique qui ramène l’homme à sa déréliction et à sa détresse, le merveilleux élève l’être : il en est la révélation extraordinaire.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le non-sens apparent s’éclaire pour celui qui sait s’émerveiller et percevoir la place de l’extraordinaire : c’est particulièrement sensible dans Miss Peregrine et les enfants particuliers où personne ne veut croire aux récits fabuleux du grand-père de Jacob Portman. Comme il a été très justement dit, « si le merveilleux a partie liée avec la croyance, il devient factice quand on cesse d’y croire, quand les conditions d’une rencontre privilégiée ne sont plus réunies ; la merveille abandonnée, falsifiée, réduite à un clinquant ou un vernis, n’a plus que le pouvoir d’abuser le lecteur » (Les Dossiers d’Universalis).

Si pour les profanes l’extraordinaire apparaît donc comme une réalité désordonnée, aléatoire, sans fondement logique, arbitraire et incompréhensible, celui qui vit dans le conte, ou en comprend le sens profond, est au contraire comme révélé. De fait, la première fonction du conte est de nous faire adhérer à ces figures de l’étrange et de la monstruosité par un passage du domaine du connu à l’inconnu selon la logique d’un franchissement de frontière qui invite à une lecture symbolique et interprétative : ainsi le code herméneutique est-il essentiel quand on aborde l’extraordinaire, car il amène, un peu à la manière d’un enquêteur, à interpréter des indices en apparence dépourvus de sens.

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Sindbad et le vieil homme de la mer Mehmed ibn Emir Hasan al-Su’ûdî, Matâli’ al-su‘âda wa yanâbi‘ al-siyâda (Le Lever des astres chanceux et les Sources de la souveraineté) Istanbul (Turquie), 1582. © BnF |http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8427189w/f168.item|

La trilogie du Seigneur des anneaux de Tolkien relate à ce titre le long et périlleux voyage de la Communauté de l’Anneau, voyage qui est aussi un rite de passage célébrant la transition d’un statut à un autre, et de notre part un parcours de lecture qui, en modifiant progressivement notre horizon d’attente, conduit à l’élucidation : le voyage des personnages, tout comme notre voyage littéraire à travers les pages, se transforme en une authentique expérience existentielle qui nécessite donc au départ un décentrement, un changement de lieu, d’époque, de perspective.

De même, dans Miss Peregrine et les enfants particuliers, l’histoire du jeune héros s’oriente selon un cheminement intérieur, un voyage rituel autant qu’un extraordinaire itinéraire initiatique qui nous amène peu à peu à la révélation du Temps retrouvé. Ce déchiffrement moral et symbolique, nous pourrions le reconnaître dans les différents voyages de Sindbad ou dans Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf (1906-1907), savoureux périple dans l’inconnu, entièrement imprégné d’une quête identitaire.

Et ce n’est pas un hasard si dans Harry Potter, le quai 9 ¾ d’où part le Poudlard Express, est le lieu —invisible aux moldus— d’un basculement entre le réel et l’imaginaire. En quittant la gare de King’s Cross, le héros passe par la frontière magique : la géographie urbaine s’évanouit pour permettre la construction imaginaire d’un univers qui annihile le temps ordinaire au profit d’un autre temps et d’un autre espace dont le sens immanent, accessible aux seuls initiés, échappe aux profanes. Parce qu’il est le lieu où se joue le destin de l’homme, le merveilleux est comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger, de manière imaginaire et onirique, le réel, afin d’y trouver un sens.

 harry-potter_voyageHarry Potter : le voyage comme itinéraire initiatique…

_

CONCLUSION


L

a réflexion sur l’extraordinaire suppose, comme nous l’avons compris depuis le début de l’année, un univers de référence qui passe le réel. Les contes, les légendes, mais aussi comme nous le verrons dans le cours suivant, les mythes, par l’intensité des histoires qu’ils racontent, les passions vécues par les personnages —leurs traumatismes, les catastrophes qu’ils subissent ou provoquent— constituent donc un mode d’exploration profondément original de notre réalité ; exploration qui passe par le détour du providentiel et du surnaturel pour mieux nous amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens.

De fait, l’extraordinaire permet aussi une expérience intérieure car il relève de la quête initiatique en assignant au héros une finalité qui l’amène, en jouant librement avec l’imagination, à idéaliser le réel : expérience transgressive, écart par rapport à la norme et la raison apparentes ; mais aussi et surtout véhicule d’un questionnement identitaire qui passe souvent par le code herméneutique et le déchiffrement symbolique. Accéder à l’extraordinaire n’est donc pas une vaine échappatoire mais une aventure de tout l’être, quêteuse d’absolu et de déchiffrement, qui heurte de plein fouet les systèmes de valeurs, les normes sociales et les croyances.

C’est donc en apparence seulement que la structure des contes est circulaire comme on l’entend dire parfois à tort. Car le héros ne revient jamais à son point de départ, ni le lecteur à la première page : l’extraordinaire est une expérience empirique transformatrice. Si elle égare l’homme sur des routes divino-humaines qui le fragmentent, le morcellent, elle est aussi une transfiguration du réel vécue comme expérience métaphysique et confrontation à soi-même. Tel est le sens de la quête et du voyage extraordinaire dans les contes : permettre à la femme et à l’homme, en redécouvrant sa vision du monde, de se rencontrer soi-même…

Bruno Rigolt
© octobre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


NOTES

1. On fera bien évidemment attention à distinguer le merveilleux du fantastique : « dans le merveilleux, le surnaturel est accepté, admis et ordonné comme un élément d’un monde lui-même merveilleux […] [qui fait] coïncider le réel avec le surnaturel en emportant l’adhésion immédiate et du personnage et du lecteur » (Nathalie Prince, La Littérature fantastique, 2e édition, Paris, Armand Colin 2015). Le fantastique au contraire « se caractérise par une intrusion brutale du mystère dans la vie réelle. » (Pierre-Georges Castex, Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant, Paris éd. José Corti, 1951).
Nathalie Prince ajoute ces remarques essentielles : « Il apparaît ici que le fantastique et l’immixtion du désordre dans l’ordre, de l’impossible dans le réel, alors que le féerique faisait de ce désordre son ordre même. Dans le féerique le surnaturel et le naturel sont contiguës : là un monde est merveilleux, ici un monde réel. La c’est l’imaginaire, ici c’est le lecteur. Dans le fantastique, l’impossible et le réel sont ambigus au sens littéral du terme, c’est-à-dire mêlés, mélangés. Le fantastique « a toujours un pied dans le monde réel », écrit Gautier, prêt à intituler l’une de ses œuvres Le Fantastique en habit noir, c’est-à-dire l’habit de tous les jours, l’habit ordinaire, pour bien marquer le fait qu’il doit porter le sceau du réel ».
2. Michel Viegnes, Le Fantastique, Paris GF Flammarion, « Corpus », page 16.
3. Estelle Hollemaert, « Quel rôle joue le conte dans le développement de la personnalité de l’enfant et de sa socialisation au cycle 1 ? », Éducation 2013.
4. Cité par Ionel Buse, Mythes populaires dans la prose fantastique de Mircea Eliade, Paris L’Harmattan 2013, page 14.
5. Cf. ce passage de Cendrillon : « Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c’était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame, et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête ». Op. cit. p. 45.

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jackson_lord_of_ringsL’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais
Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★★★

 
  • Autoexercice 1
    « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues » (Julien Gracq).
    → À votre tour, évoquez quelques sensations que vous ont procurées les contes de votre enfance. Dans quelle mesure ces contes répondent-ils à la définition de l’extraordinaire ?
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  • Autoexercice 2
    → Lisez un ou plusieurs des neuf contes de Perrault mis en ligne par le CNDP.
    → En quoi votre lecture s’accorde-t-elle avec ce jugement (premier cours sur l’extraordinaire) : « du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel. »
  • Autoexercice 3
    Les illustrations des contes de Perrault par Gustave Doré sont à juste titre mondialement connues. La BnF leur a d’ailleurs consacré une riche exposition en 2014.
    → Accédez tout d’abord à cette exposition et lancez l’album.
    → Quelle est la fonction de ces illustrations ? Outre leurs grandes qualités esthétiques et ornementales, essayez de montrer en justifiant votre démonstration comment Gustave Doré parvient à impliquer le lecteur dans l’étrange et l’extraordinaire.
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  • Autoexercice 4
    L’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.
    → Regardez attentivement l’affiche du film (voyez un peu plus haut), et montrez qu’elle met en évidence tout un imaginaire de la quête en engageant les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire. Vous pourrez vous aider par exemple de ce montage musical qui évoque quelques scènes culte :
  • Autoexercice 5
    genevrier
    Par sa violence et sa cruauté, le Conte du genévrier adapté par Jacob Grimm en 1812,  est une histoire proprement choquante qui est une véritable mise en question idéologique du réel. De fait, cette fiction transpose dans l’univers du conte toute la tragédie de l’existence.
    Lisez ce conte puis analysez brièvement la couverture choisie par l’éditeur (Le Genévrier Éditions, 2012).
    → Essayez ensuite de construire un argumentaire autour de la problématique suivante : « Dans quelle mesure l’extraordinaire transforme-t-il notre conscience du réel ? »

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 _

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, octobre 2016_

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Catherine Pozzi…

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Catherine Pozzi
(1882 — 1934 Paris )  FRANCE

Hier, dimanche 10 juillet : Renée Vivien… France
Demain, mardi 12 juillet : Yves Bonnefoy… France

 

« Maya »

Je descends les degrés de siècles et de sable
Qui retournent à vous l’instant désespéré
Terre des temples d’or, j’entre dans votre fable
__________Atlantique adoré.

D’un corps qui ne m’est plus que fuie enfin la flamme
L’Âme est un nom chéri détesté du destin —
Que s’arrête le temps, que s’affaisse la trame,
Je reviens sur mes pas vers l’abîme enfantin.

Les oiseaux sur le vent dans l’ouest marin s’engagent,
Il faut voler, bonheur, à l’ancien été
Tout endormi profond où cesse le rivage

Rochers, le chant, le roi, l’arbre longtemps bercé,
Astres longtemps liés à mon premier visage,

Singulier soleil de calme couronné.

_

Catherine Pozzi  (1882-1934)
Poèmes, Paris Gallimard 1959
Édition utilisée :  Catherine Pozzi, Œuvre poétique, textes recueillis, établis et présentés par Lawrence Joseph. Paris Éditions de la Différence 1988, page 59.

Soir_et_la_mer_ Bruno Rigolt_2016« Il faut voler, bonheur, à l’ancien été/Tout endormi profond où cesse le rivage… »
© 2012, 2016 Bruno Rigolt, (Cliché personnel et peinture numérique)

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Bientôt… « Un été en poésie »… édition 2016 : 10 juillet-10 août 2016

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »

Thématique de l’édition 2016 : 

« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages »

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année encore, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

Pays représentés : France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie, Grèce, Italie.

Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a © Copyright juillet 2016, Bruno Rigolt
(peinture numérique spécialement créée pour l’expo 2016)

« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le champ symbolique de la fabrication de l'objet

75_minutes_gabarit_2014
Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure la fabrication de l’objet change-t-elle le statut de l’objet ?

mots clés : Objet artisanal, objet de série, geste, machine, modes de production

Comme l’a bien montré A. Moles, l’objet est « porteur de messages fonctionnels et symboliques »|1| : il traduit une idéologie, une fonction de voir le monde. C’est ainsi que l’objet artisanal s’exprime d’abord par l’instrument primordial de la main qui l’a fabriqué. Henri Focillon remarquait à ce titre : « Le geste qui crée exerce une action continue sur la vie intérieure. La main arrache le toucher à sa passivité réceptive, elle l’orga­nise pour l’expérience et pour l’action. Elle apprend à l’homme à posséder l’étendue, le poids, la densité, le nombre »|2|. Cette marque de l’homo faber est souvent décelable à la surface de l’œuvre : l’exécution manuelle exprime la maîtrise d’un art autant que l’état d’une tradition, d’un savoir-faire patrimonial. 

Par sa configuration, l’objet artisanal rend également possible l’instauration d’une médiation à la nature et d’une relation essentielle à la matière mise en forme manuellement : argile, bois, écorce, cuir, métaux… Comme le notait Pierrette Grondin, « Ces matériaux sont d’ailleurs utilisés depuis des siècles pour la fabrication d’objets d’usage courant. Ce qui nous amène à dire qu’ils sont à la portée de la compréhension de l’utilisateur. Alors que les matières plastiques […] demeurent souvent mystérieuses en ce qui concerne leur composition et leur fabrication » |3|. En rompant ses liens avec les forces de la nature, l’objet de série semble perdre une partie de lui-même : la matière, c’est-à-dire ce qui rattache l’objet au sujet.

De fait, à la différence de l’outil, qui est un prolongement du corps, la machine est « doué[e] d’extériorité par rapport à la structure et à la dynamique de l’individu »|4|. En poussant à son paroxysme l’artificialité et l’éphémérité, l’objet produit en série affranchit donc la matière de sa contingence avec notre environnement comme il disqualifie d’une certaine manière le travail de la main humaine : mué en marchandise, en chose, en produit, en truc, en gadget jetable, l’objet de série entraîne ainsi un changement majeur dans la philosophie représentative de la réalité. Tel est le thème de ce « 75 minutes » qui vous amène à réfléchir au champ symbolique de la fabrication de l’objet.

1.  Henri Focillon (Éloge de la main, PUF, Paris 1934)
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 4.
3. Pierrette Grondin, Cyberculture et objets de design industriel, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan, 2001, page 42.
4. Gilbert Simondon, L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Éd. Jérôme Millon, Grenoble 2005, page 516. Voir aussi : « Psychosociologie de la technicité », cours dispensé en 1960-1961 et publié dans le Bulletin de la faculté de psychologie de Lyon en 1961. L’auteur analyse en particulier le rapport de l’homme à la technique et au monde.

Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 : 5 minutes. Documents 2 et 3 : 30 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. « Un tourneur au travail »
|Source| : Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Collection « Ethnologie de la France » n° 22, Paris 2002

2. Gérard Chazal, Formes, figures, réalité, Champ Vallon, coll. « Milieux », Seyssel 1997 |Source|
Depuis la page 154 (« Dans la machine, la ruse consistera donc »), jusqu’au bas de la page 155 (« La rupture instauratrice de la machine rompt ces limites »).

3. Arlette Schweitz, compte-rendu de lecture de l’ouvrage de Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection.
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002, vol. 57, n° 5, pages 1413-1414.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2002_num_57_5_280111_t1_1413_0000_1

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Commentez les photographies du document 1 à la lumière de ces propos éclairants d’Henri Focillon (Éloge de la main, 1934) : « La main sait que l’objet est habité par le poids, qu’il est lisse ou rugueux, qu’il n’est pas soudé au fond de ciel ou de terre avec lequel il semble faire corps. L’action de la main définit le creux de l’espace et le plein des choses qui l’occupent. Surface, volume, densité, pesanteur ne sont pas des phénomènes optiques. C’est entre les doigts, c’est au creux des paumes que l’homme les connut d’abord. L’espace, il le mesure, non du regard, mais de sa main et de son pas. Le toucher emplit la nature de forces mystérieuses. Sans lui elle restait pareille aux délicieux paysages de la chambre noire, légers, plats et chimériques ».
– Dans quelle mesure ces propos de Gérard Chazal vous paraissent-ils bien illustrer les six photographies présentées dans le document 1 ? « Avec l’outil, la fin [= la finalité] de l’activité est présente dans le geste, ligne_assemblageelle y est comme engluée, comme attachée à notre corps. Le plus bel et le plus pur exemple est certainement donné par les mains du potier simulant le vase qu’elles forment ». Comparez avec la photographie ci-contre.
← Ligne d’assemblage robotisée (usine Hyundai de Nosovice). |
Source© Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir
– Étayez cette réflexion (doc. 2) : « Dans la machine, la ruse consistera donc à dissocier le geste ou l’ensemble de gestes qui constituaient la procédure de fabrication de l’objet fabriqué ».
– En exploitant le document 3, dites pourquoi Thierry Bonot a intitulé son ouvrage La Vie des objets ?

– En quoi l’achat d’une poterie (doc. 3) peut-il être comparé à un « investissement d’ordre patrimonial » (p. 1413) ?
– Expliquez ces propos (doc. 3, p. 1414) : « L’objet relique, l’objet sacralisé, représente le savoir-faire d’un aïeul ».
– Dans quelle mesure le développement de l’objet de série, en entraînant une rationalisation des modes de production, a-t-il eu pour conséquence de faire de l’impersonnalité, un style ? Illustrez en faisant une recherche à partir des travaux d’Andy Warhol. 

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : samedi 4 avril (Thème : Ces objets… « Le discrédit de l’objet ») et vendredi 17 avril (Thème : Ces objets… « objet et liberté d’expression… Autour du crayon… »)

« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le champ symbolique de la fabrication de l’objet

75_minutes_gabarit_2014

Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure la fabrication de l’objet change-t-elle le statut de l’objet ?

mots clés : Objet artisanal, objet de série, geste, machine, modes de production

Comme l’a bien montré A. Moles, l’objet est « porteur de messages fonctionnels et symboliques »|1| : il traduit une idéologie, une fonction de voir le monde. C’est ainsi que l’objet artisanal s’exprime d’abord par l’instrument primordial de la main qui l’a fabriqué. Henri Focillon remarquait à ce titre : « Le geste qui crée exerce une action continue sur la vie intérieure. La main arrache le toucher à sa passivité réceptive, elle l’orga­nise pour l’expérience et pour l’action. Elle apprend à l’homme à posséder l’étendue, le poids, la densité, le nombre »|2|. Cette marque de l’homo faber est souvent décelable à la surface de l’œuvre : l’exécution manuelle exprime la maîtrise d’un art autant que l’état d’une tradition, d’un savoir-faire patrimonial. 

Par sa configuration, l’objet artisanal rend également possible l’instauration d’une médiation à la nature et d’une relation essentielle à la matière mise en forme manuellement : argile, bois, écorce, cuir, métaux… Comme le notait Pierrette Grondin, « Ces matériaux sont d’ailleurs utilisés depuis des siècles pour la fabrication d’objets d’usage courant. Ce qui nous amène à dire qu’ils sont à la portée de la compréhension de l’utilisateur. Alors que les matières plastiques […] demeurent souvent mystérieuses en ce qui concerne leur composition et leur fabrication » |3|. En rompant ses liens avec les forces de la nature, l’objet de série semble perdre une partie de lui-même : la matière, c’est-à-dire ce qui rattache l’objet au sujet.

De fait, à la différence de l’outil, qui est un prolongement du corps, la machine est « doué[e] d’extériorité par rapport à la structure et à la dynamique de l’individu »|4|. En poussant à son paroxysme l’artificialité et l’éphémérité, l’objet produit en série affranchit donc la matière de sa contingence avec notre environnement comme il disqualifie d’une certaine manière le travail de la main humaine : mué en marchandise, en chose, en produit, en truc, en gadget jetable, l’objet de série entraîne ainsi un changement majeur dans la philosophie représentative de la réalité. Tel est le thème de ce « 75 minutes » qui vous amène à réfléchir au champ symbolique de la fabrication de l’objet.

1.  Henri Focillon (Éloge de la main, PUF, Paris 1934)
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 4.
3. Pierrette Grondin, Cyberculture et objets de design industriel, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan, 2001, page 42.
4. Gilbert Simondon, L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Éd. Jérôme Millon, Grenoble 2005, page 516. Voir aussi : « Psychosociologie de la technicité », cours dispensé en 1960-1961 et publié dans le Bulletin de la faculté de psychologie de Lyon en 1961. L’auteur analyse en particulier le rapport de l’homme à la technique et au monde.

Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 : 5 minutes. Documents 2 et 3 : 30 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. « Un tourneur au travail »
|Source| : Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Collection « Ethnologie de la France » n° 22, Paris 2002

2. Gérard Chazal, Formes, figures, réalité, Champ Vallon, coll. « Milieux », Seyssel 1997 |Source|
Depuis la page 154 (« Dans la machine, la ruse consistera donc »), jusqu’au bas de la page 155 (« La rupture instauratrice de la machine rompt ces limites »).

3. Arlette Schweitz, compte-rendu de lecture de l’ouvrage de Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection.
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002, vol. 57, n° 5, pages 1413-1414.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2002_num_57_5_280111_t1_1413_0000_1

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Commentez les photographies du document 1 à la lumière de ces propos éclairants d’Henri Focillon (Éloge de la main, 1934) : « La main sait que l’objet est habité par le poids, qu’il est lisse ou rugueux, qu’il n’est pas soudé au fond de ciel ou de terre avec lequel il semble faire corps. L’action de la main définit le creux de l’espace et le plein des choses qui l’occupent. Surface, volume, densité, pesanteur ne sont pas des phénomènes optiques. C’est entre les doigts, c’est au creux des paumes que l’homme les connut d’abord. L’espace, il le mesure, non du regard, mais de sa main et de son pas. Le toucher emplit la nature de forces mystérieuses. Sans lui elle restait pareille aux délicieux paysages de la chambre noire, légers, plats et chimériques ».
– Dans quelle mesure ces propos de Gérard Chazal vous paraissent-ils bien illustrer les six photographies présentées dans le document 1 ? « Avec l’outil, la fin [= la finalité] de l’activité est présente dans le geste, ligne_assemblageelle y est comme engluée, comme attachée à notre corps. Le plus bel et le plus pur exemple est certainement donné par les mains du potier simulant le vase qu’elles forment ». Comparez avec la photographie ci-contre.
← Ligne d’assemblage robotisée (usine Hyundai de Nosovice). |
Source© Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir
– Étayez cette réflexion (doc. 2) : « Dans la machine, la ruse consistera donc à dissocier le geste ou l’ensemble de gestes qui constituaient la procédure de fabrication de l’objet fabriqué ».
– En exploitant le document 3, dites pourquoi Thierry Bonot a intitulé son ouvrage La Vie des objets ?

– En quoi l’achat d’une poterie (doc. 3) peut-il être comparé à un « investissement d’ordre patrimonial » (p. 1413) ?
– Expliquez ces propos (doc. 3, p. 1414) : « L’objet relique, l’objet sacralisé, représente le savoir-faire d’un aïeul ».
– Dans quelle mesure le développement de l’objet de série, en entraînant une rationalisation des modes de production, a-t-il eu pour conséquence de faire de l’impersonnalité, un style ? Illustrez en faisant une recherche à partir des travaux d’Andy Warhol. 

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : samedi 4 avril (Thème : Ces objets… « Le discrédit de l’objet ») et vendredi 17 avril (Thème : Ces objets… « objet et liberté d’expression… Autour du crayon… »)

La citation de la semaine… Gloria Anzaldúa…

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« Pour survivre à la Frontière, il te faut vivre sans frontières, être un croisement de chemins… »

To survive the Borderlands you must live sin fronteras be a crossroads…

To Live in the Borderlands
Vivre à la Frontière

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole
ni gabacha¹, eres mestizamulata, half-breed ni blanche¹, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,
Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,
you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;
moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet²
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra³ aux points de contrôle ;
Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta
gorge ;

In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

Gloria_Anzaldua_signature_4

Gloria E. Anzaldúa
Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194

Traduction française : Bruno Rigolt

NOTES

1. gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs.
2. tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs.
3. la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

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Gloria Anzaldúa ou la « mestiza consciousness »… 

Poète, essayiste, féministe convaincue et militante homosexuelle, Gloria Evangelina Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004)|1| a fortement marqué la vie intellectuelle outre-Atlantique. Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, elle a fait partie des pionnières de la culture Chicana|2| et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse »|3|. Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza. Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer Borderlandsune réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. 

Ada Savin montre très bien que « l’œuvre de Gloria Anzaldúa est une tentative de transcender les bipolarités : son homosexualité fait pendant à son sang métissé, sa langue n’est ni l’espagnol ni l’anglais mais un permanent va-et-vient entre les deux idiomes. Sa voix se situe dans l’interstice entre les deux pays, dans le no-man’s-borderlands qui est aussi le site d’une kinesis linguistique. Si l’anglais est une langue acquise, que les écrivains chicanos ne possèdent pas vraiment, l’espagnol porte la marque de leur aliénation culturelle, de la perte douloureuse de la langue d’origine »|4|

Le passage présenté ici est très caractéristique de ce déchirement, de cette blessure ouverte :

Vivre à la frontière ça veut dire
que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole

ni blanche, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
prise dans le feu croisé des camps ennemis
tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;

Mais ce clivage structurel, loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, est riche au contraire d’une « pensée frontalière », nomade et hybride, qui est la prise de conscience de la mestiza, c’est-à-dire prise de conscience de la frontière pensée au féminin. Dénonçant l’ethnocentrisme, l’homophobie et le sexisme aussi bien dans la culture dominante des États-Unis que dans les communautés d’origine mexicaine, Gloria Anzaldúa propose de faire de l’identité métisse (mestizaje identity) la base d’une nouvelle archéologie du savoir, assumant ses différences et ses particularités. Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands« la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis, vers une perspective plus globale, qui inclut plutôt que d’exclure […] [La métisse] possède une personnalité plurielle, elle fonctionne de manière pluraliste »|5|

D’une logique territoriale
à une pensée frontalière trans-territoriale…

Cette « personnalité plurielle », « inspirée par la réalité quotidienne de la Frontera, faite d’hybridité ethnique, de mélanges interlinguistiques et d’appartenance géopolitique incertaine »|6| qui transcende bien évidemment les catégories d’identité, de citoyenneté, de territoire national, puisqu’elle appelle à la solidarité, est très bien exprimée dans le texte par le « Spanglish » qui oblige à une lecture bilingue dont il est difficile de rendre compte en français : « Cuando vives en la frontera / people walk through you, the wind steals your voice ». Matière première du lien social, le langage pour Anzaldúa est donc une enclave de liberté puisqu’il témoigne de la possibilité la plus concrète de dépasser les valeurs normalisatrices pour promouvoir l’identité plurielle d’une « mestiza consciousness ». De fait, toute sa vie et son œuvre se sont construites dans cette conscience d’une subjectivité hybride et métissée : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures — aussi bien des cultures de l’Amérique latine, des gens de couleur et aussi des Européens »|7|.

Comme le montre très bien Carolina Meloni, « sa propre identité est déjà un croisement de frontières. Anzaldúa se définit par sa condition d’étrangère située entre des cultures qui ne la reconnaissent pas comme une égale ; elle se définit aussi par sa condition de femme autre, d’intruse située entre les frontières. Moitié-moitié. Anzaldúa décrit cette scène liminaire comme le non-lieu de la femme d’origine immigrante, lesbienne et de classe sociale pauvre qui habite au sein d’une Amérique blanche, hétérosexuelle et bourgeoise. Géographiquement, Anzaldúa se situe à la frontière, celle qui sépare le Mexique des États-Unis, mais elle possède aussi d’autres frontières beaucoup plus profondes, telles que les frontières identitaires, linguistiques, épistémologiques et sexuelles. Son corps même est un croisement de chemins, une sorte de carrefour. Ni complètement mexicaine, mais pas non plus américaine ; traversée par les deux langues du colonisateur :
Gloria_Anzaldua l’espagnol et l’anglais ; rejetée par la culture traditionnelle mexicaine, et vue comme une étrangère par la culture anglo-saxonne, Anzaldúa revendique une identité hybride, un sujet métis et non homogène »|8|.

Gloria Anzaldúa © →

Repenser le féminisme…

C’est ainsi qu’en défendant une conception relationnelle du monde célébrant la différence et la mixité culturelle, Borderlands a contribué à renouveler le champ épistémologique du féminisme. De fait, à partir des années 70 et surtout dans les années 80, sous l’influence par exemple de Monique Wittig|9|, des écrivaines antillaises francophones ou des mouvements féministes noir-américains, un vaste questionnement beaucoup plus ouvert à d’autres catégories identitaires voit le jour dans le monde quant à l’influence des facteurs de classe et des structures sociales sur la condition des femmes de couleur. Au sein même du féminisme, ces courants de pensée progressistes ont en effet repensé les interrelations entre sexisme et racisme. Dans cet ordre d’idée, citons l’ouvrage édité en collaboration avec Cherrie Moraga, This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color, qui a marqué la littérature féministe dès sa parution, en 1981. Gloria Anzaldúa « y dénonce avec force la marginalisation des femmes et des féministes « de couleur » au sein des théorisations féministes et confronte les féministes « blanches » à leur propre racisme »|10|. En ce sens, le Black Feminism ou le Chicana Feminism se sont définis comme une « minorité dans la minorité », stigmatisant la prétention d’un « féminisme blanc » —hégémonique, occidental et bourgeois, héritier malgré lui du racisme institutionnalisé des sociétés anciennement esclavagistes— à l’universalisme en matière d’oppression sexiste.

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Comme vous le voyez, toute l’originalité de l’écriture migrante et plurielle d’Anzaldúa est de nous amener non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité de genre et de culture, mais aussi à une nouvelle conception des notions de frontière, beaucoup plus subjectives et fictionnelles que géographiques : de fait, une culture ne peut rester vivante que lorsqu’elle est hétérogène et qu’elle met l’accent sur l’altérité. Comment ne pas évoquer pour terminer le nom d’Édouard Glissant|11| dont le questionnement autour du concept de Créolité|12| et de métissage pourrait être rapproché de plusieurs préoccupations d’Anzaldúa relatives à l’hybridation intertextuelle, et tout particulièrement
Gloria_Anzaldua_3au plurilinguisme et à la transculturalité. Pour tous ces auteurs, la manière dont la langue s’hybridise et se cherche dans l’expérience du différent est un vecteur décisif de tolérance, de rencontre des cultures et de compréhension entre les peuples…

© Bruno Rigolt, août 2014

← Gloria Anzaldúa ©

NOTES

1. Pour une biographie très complète (en anglais), voyez cet ouvrage : AnaLouise Keating (ed.), The Gloria Anzaldúa Reader, 2009 Duke University Press, page 325 et s. Une bibliographie est consultable en cliquant ici (University of Minnesota).
2. Chicanos :  Américains d’ascendance mexicaine vivant à la frontière entre le 
Mexique et les Etats-Unis.
3. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222.
4. Ada Savin, Les Chicanos aux États-Unis : Étrangers dans leur propre pays ?, Paris L’Harmattan 1998, page 149.
5. Gloria Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, op.cit. pp. 78-80. Cité et traduit par 
Salah el Moncef bin Khalifa (Université de Nantes), « Nomadismes et identités transfrontalières – Anzaldúa avec Nietzsche [Deuxième partie] », section 12 ; in : Amerika2 | 2010 : Frontières – La Mémoire et ses représentations esthétiques en Amérique latine /1
6. Salah el Moncef bin Khalifa, op.cit. section 2.
7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002  page 15).
8. Carolina Meloni (Universidad Europea de Madrid), « Corps/Texte/Genre : Gloria Anzaldúa et l’écriture organique », in : 
Lectures du genre n° 9, « Dissidences génériques et gender dans les Amériques », page 124. → Lire en ligne.
9. Monique Wittig, The Straight Mind and Other Essays, Boston, Beacon Press, 1992 (compte-rendu de lecture). Édition française : La Pensée straight, Paris, Balland 2001.
10. Julie Depelteau, Subjectivité, différence, interconnexion et affiliation : les théorisations de Gloria E. Anzaldúa contre l’exclusion, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en Science Politique, Université du Québec à Montréal, mars 2011 (« Résumé« ).
11. Édouard Glissant,  Le Discours antillais, Paris, Seuil 1989.
12. Le « linguiste Jean Bernabé et deux romanciers Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant […] définissent la Créolité comme étant « l’agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol ». Danielle Dumontet, « Le meurtre du père dans la littérature antillaise ou l’émancipation d’une littérature » in Immaculada Linares éd., Littératures francophones, Universitat de València, 1996, pp. 86-87.

→ Les internautes intéressé/es par cet article pourront lire également de très riches contributions dans le n°18 (2011) des Cahiers du CEDREF : « Théories féministes et queers décoloniales. Interventions Chicanas et Latinas états-uniennes » (Sous la direction de Paola Bacchetta, Jules Falquet et Norma Alarcón).

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© Bruno Rigolt, EPC août 2014__

Colette, ou le féminisme humaniste… Par Sybille M.

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars

À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, l’Espace Pédagogique Contributif va publier plusieurs travaux de recherche consacrés au féminisme. Voici la première contribution proposée par Sybille, brillante élève de Première S…

Colette
ou le féminisme humaniste

Colette_expo_2

par Sybille M.
Classe de première S2 

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« — Elle est en acier !
Elle est « en femme », simplement, et cela suffit. »
Colette, La Vagabonde, 1910

 

Introduction

Colette et ses chats, Colette danseuse légère qui scandalise la Belle Époque par ses amours féminines et ses tenues d’homme, Colette séquestrée par Willy, ou encore Colette féministe… On a beaucoup écrit sur la « Vagabonde », mais derrière tous ces clichés, que pouvons-nous retenir de son œuvre et que savons-nous même de la femme ? De fait, toute sa vie, l’auteure du Blé en herbe a joué avec son image, elle s’est créé un personnage, un mythe qui semble, aujourd’hui encore, avoir pris le dessus sur la réalité. Comme le notent avec une grande justesse Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, « Colette est tout entière dans [le] paradoxe […]. Elle pose nue […], mais d’abord elle pose, et ne laisse voir d’elle-même qu’une image organisée. Jamais elle ne se laisse surprendre »|1|.

Colette_lauthentiqueExtrait de Colette l’authentique, par Nicole Ferrier-Caverivière
PUF « Écrivains », Paris 1998, page 181

Cette auteure énigmatique publie son premier roman, au côté de son mari Willy, en 1900 : Claudine à l’école. C’est un grand succès commercial qui lancera la fameuse série des Claudine et propulsera la carrière littéraire et journalistique de Colette. Vingt-trois ans plus tard, elle écrit le Blé en herbe qui sera controversé dès sa sortie car il Colette_Claudine_a_lécoleaborde le thème de la découverte de l’amour, de la désillusion sentimentale et des rapports physiques entre un adolescent et une femme plus âgée. Entre la Claudine effrontée et la « dame en blanc » séduisant Phil, Colette scandalise parce que son œuvre est d’abord un affranchissement des normes et des hiérarchies sociales, une objectivation et une appropriation du corps de la femme par une femme en tant que sujet narratologique, et non plus en tant qu’objet. Revenons par exemple sur le Blé en herbe : bien plus qu’une bouleversante histoire sur le trouble des passions naissantes, certes quelque peu surannée, mettant en scène un couple d’adolescents à l’aube de leur vie d’adulte, ce roman d’apprentissage constitue surtout une critique des conventions morales de l’époque et Colette y exprime implicitement son féminisme. Tel sera l’objet de la présente étude. Nous verrons tout d’abord comment Colette a toute sa vie durant, cultivé son image et combattu les conventions, ensuite nous étudierons dans quelle mesure le Blé en herbe illustre si bien le « féminisme paradoxal » de Colette…

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Colette : une certaine image et un combat

Sidonie-Gabrielle Colette naît le 28 janvier 1878 dans une famille cultivée de la petite bourgeoisie provinciale. Ses premières lectures vont marquer son style d’écriture. Ainsi, sa passion pour Balzac se retrouve dans ses descriptions, si poétiques quand elle évoque les paysages, les parfums et les sens. Mais l’auteur de la Comédie humaine se retrouve en Colette_Sido_Copyright_RuedesArchivesfiligrane dans les aphorismes qui abondent dans l’œuvre de Colette et dans son style d’écriture qui fait alterner si souvent le présent gnomique dans les passages narratifs|2|. Elle grandit aux côté de sa mère, Sido, qu’elle présente dans Journal à rebours (1941) comme « le personnage principal de toute [sa] vie » |3|. En 1893, elle se marie à Henry Gauthier Villars dit « Willy ».

Sido, la mère de Colette →
© Rue des Archives

Il la pousse à raconter ses souvenirs et l’introduit bien malgré elle dans les mondanités de la vie parisienne |4|. Il l’emmène dans les salons littéraires à la mode qui fleurissent alors à Paris : c’est là par exemple qu’elle rencontre Marcel Proust qui exercera sur elle une influence considérable. Mais Colette ne publiera pas sous son propre nom. Loin s’en faut ! « Willy affirme qu’il a reçu [Claudine à l’école] d’une jeune fille dont il couvre l’anonymat en faisant figurer son propre nom sur la couverture. En réalité, c’est Colette, sa femme, qui a écrit à sa demande ce roman fabriqué à partir de souvenirs d’enfance » |5|. Suivront Claudine à Paris (1901), Claudine en ménage (1902) et enfin Claudine s’en va (1903) dont les dernières pages peuvent se lire comme la préfiguration du divorce de Colette avec Willy en 1910.

Comme nous le voyons, la vie de Colette influe considérablement sur son œuvre. C’est ainsi qu’en 1905 par exemple, elle rencontre Mathilde de Morny, dite Missy avec qui elle entretiendra une relation sulfureuse.

Mathilde de Morny (1862-1944), a scandalisé et fasciné la « Belle Époque ». Dernière fille du duc de Morny et de son épouse la princesse Sophie Troubetzkoï, elle était donc par la main gauche arrière petite-fille de Talleyrand et petite-fille de la reine Hortense, mère légitime de Napoléon III et officieuse de Morny.  Elle fut élevée par le duc de Sesto, grand d’Espagne, second mari de sa mère, tuteur d’Alphonse XII et gouverneur de Madrid. Mariée à dix-huit ans à Jacques, marquis de Belbeuf, elle s’en sépara rapidement, affichant ses préférences pour les femmes. Sa conduite extravagante en fait une célébrité parisienne, les adolescentes imitent ses tenues et, sur les boulevards, on boit une marquise, cocktail qu’elle a lancé. Belle et follement riche, elle entretient Liane de Pougy, la courtisane la plus chère d’Europe, puis, pendant dix ans, Colette. Elle s’exhibe avec celle-ci sur la scène du Moulin-Rouge, déchaînant une tempête. En 1900, elle adopte définitivement le costume masculin, se fait appeler « Monsieur le Marquis » et « Oncle Max » par ses intimes. Colette l’a immortalisée au masculin dans Max de La Vagabonde et au féminin dans la chevalière du Pur et l’ImpurColette_3Extrait de : Claude Francis, Fernande Gontier, Mathilde de Morny : la scandaleuse marquise et son temps, Perrin 2000.

← Colette jouant le rôle d’un faune (1906) dans le mimodrame « L’Amour, le Désir et la Chimère » de Francis de Croisset et Jean Houguès.

C’est en effet au côté de Missy que Colette, tout en se consolant de la dureté et de l’inconstance des hommes, prend goût au scandale. « Au fil des spectacles […], elle n’hésite pas à apparaître nue sous des robes de voile »|6|. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette image à la fois choquante et fascinante, libre et mystérieuse est en fait le témoignage d’une émancipation, d’un affranchissement, d’une libération des dogmatismes et des tabous. Lors d’une fameuse représentation du mimodrame Rêve d’Egypte au Moulin Rouge en 1907, Missy qui joue le rôle d’un archéologue rend la vie par un long baiser, à une momie (Colette) : traitées par le public du Moulin-Rouge de « sales gousses », Colette_La_Chairelles devront prendre la fuite et le spectacle est interdit. Quelques mois plus tard, Colette exhibe un sein nu dans la pantomime La Chair ce qui lui vaut de nombreuses critiques et caricatures.

À la fois exploratoires et ludiques, ces frasques, comme nous le suggérions, ont un rapport étroit avec la pensée de Colette. Des œuvres comme l‘Ingénue libertine (1909) ou la Vagabonde (1910) sont d’abord des œuvres de libération dans la recherche d’un vécu du corps différent : on peut y voir une véritable mutation de même qu’une affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte. Nous pourrions citer ici Julia Kristeva qui, dans le Génie féminin, écrit ces lignes pleines de sens et de profondeur : « C’est par son cantique de la jouissance féminine [que Colette] domine la littérature de la première moitié du XXe siècle. Détestant les féministes, fréquentant les homosexuelles […], elle impose néanmoins une fierté de femme qui n’est pas étrangère, en profondeur, à la révolution des mentalités qui verra s’amorcer lentement l’émancipation économique et sexuelle des femmes. […] Affrontant avec courage la nécessité de gagner sa vie, âpre au gain autant que dépensière, Colette parvient à conquérir son indépendance économique, sachant d’instinct que celle-ci préconditionne toute autre forme de liberté : « Je suis guidée par l’ambition folle de gagner ma vie moi-même, tant au théâtre que dans la littérature et je vous réponds qu’il y faut de l’entêtement » (Lettre à Claude Farrère, 1904) |7|.

C’est pendant sa collaboration avec le journal Le Matin que Colette rencontre son second mari Henry De Jouvenel. Ils se marient en 1912 et un an plus tard, Colette accouche d’une fille baptisée Colette et surnommée « Bel Gazou ». Colette ne sera pas une « mère » exemplaire : sa maternité revêt même un « caractère accidentel » pour reprendre l’une de ses expressions dans le Fanal bleu. Elle reprend activement l’écriture et abandonne sa carrière d’actrice, son talent désormais est reconnu : les roman Mitsou (1919) et Chéri (1920) lui valent la Légion d’Honneur qu’elle reçoit au côté de l’écrivain Marcel Proust qui dira avoir été « fier d’être décoré en même temps que l’auteure du génial Chéri ».

Il est intéressant de s’attarder sur ces deux romans : avec le Blé en herbe publié après la guerre, ces textes proposent un dénouement faussement ouvert comme l’a remarqué Paula Dumont : « […] le contexte historique de Mitsou et la logique interne de Chéri et du Blé en Herbe ne poussent pas les personnages de ces œuvres vers un avenir heureux » |8|. En 1921, lors de vacances en Bretagne, Colette a une aventure avec le fils de son mari, Bertrand de Jouvenel. Cet événement l’inspire pour l’écriture du Blé en Herbe, premier livre signé « Colette » qui parait en 1923. La place me manque pour évoquer l’extraordinaire carrière journalistique de Colette, mais c’est une période fascinante à étudier, et ses chroniques journalistiques |9| ont représenté une activité de près de trente ans !

Je vous conseille de lire cette remarquable étude de Philippe Goudey, « Colette, l’écriture du reportage »
publiée dans Littérature et reportage, coll. sous la direction de Myriam Boucharenc et Joëlle Deluche, Presses Universitaires de Limoges,
page 59 et s.

Elle publie peu après plusieurs romans tels que La Fin de Chéri (1926) et Sido (1930). En 1933, elle épouse Maurice Goudeket son troisième mari, dont elle dira : « Je crois qu’il est la perle, le joyau des voisins de campagne? Présent et absent quand on le souhaite. C’est un homme que j’aurais dû adopter vingt ans plus tôt… »|10|. La relation que Colette entretiendra avec Maurice est plus apaisée que lors de ses unions précédentes. Comme le note Josette Rico, « avec Maurice Goudeket, Colette manifeste, contrairement aux préjugés qui prévalaient au siècle précédent, qu’une femme peut être écrivain et vivre de sa plume sans avoir à sacrifier le lien sentimental avec un homme. L’indépendance acquise par la plume se double pour elle désormais d’un relatif épanouissement affectif » |11|.

Cette période voit le triomphe de l’auteure et sa reconnaissance institutionnelle ; en 1936, elle succède à Anna de Noailles à l’Académie royale de langue et littérature française de Belgique, et en 1945 elle est reçue à l’Académie Goncourt et y sera élue présidente en 1949. Parallèlement à cela, elle écrit Gigi (1944), L’Étoile Vesper (1946) et Le fanal Bleu (1949). Colette aimait également le cinéma, elle a écrit pendant la Première guerre mondiale des articles sur le cinéma muet, elle avait des projets avec l’actrice Musidora et souhaitait voir ses romans portés à l’écran. Ce fut le cas de plusieurs d’entre eux : ainsi, sur l’image ci-contre, elle rencontre les acteurs de l’adaptation du Blé en herbe (réal. Claude Autant-Lara) qui sort quelques mois avant sa mort.

Colette meurt le 4 août 1954 et reçoit des obsèques nationales, mais l’Église lui refuse les obsèques religieuses à cause de sa vie trop libre qui a scandalisé les mœurs de l’époque ! Assurément, « libre », Colette l’a été, jusque dans l’expression et la revendication du désir féminin. Nous pourrions citer ici ces propos de Jean Cocteau, tout à fait éclairants quant à notre sujet : « Sans doute faut-il saluer en madame Colette la libératrice d’une psychologie féminine […] ». Comme nous l’avons analysé précédemment, cette libération du corps est surtout une libération sociale permettant à la femme de se débarrasser de la souffrance causée par l’homme et de sa soumission. Colette était une femme à la fois belle et intelligente, reconnue par ses pairs : le très misogyne Montherlant confiera même : « C’est la seule femme à propos de qui j’ai parlé de génie ».

Colette a joué de cette ambiguïté toute sa vie en restant toujours indépendante et émancipée : entre ses trois mariages, sa fille, ses scandales d’actrices, ses relations et son comportement masculin, l’auteure de la Vagabonde est à la fois un symbole de liberté et de féminité. Comme le rappelle à juste titre Rachel Prizac, « une part de la fascination qu’exerce encore aujourd’hui celle qu’Aragon qualifiait de “plus grand écrivain français”, tient à la liberté de ton et de comportement qu’elle manifesta tout au long de sa vie » |12|.

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Colette, féministe ?

Colette n’était certes pas une militante. Elle était féministe à sa manière, au quotidien et ne se préoccupait pas des mouvements de masse ou bien de politique : Aragon l’a qualifiée « d’étrangère à l’histoire ». De fait, elle n’a jamais participé à aucun mouvement féministe, au contraire, elle les rejetait et les dénigrait : en 1910, elle critique le mouvement des suffragettes en affirmant d’un ton péremptoire : « Les suffragettes ? Elles méritent le fouet et le harem ». La vie de Colette est donc faite d’un principe d’unité et de contradiction, voilà pourquoi on peut parler d’un féminisme paradoxal : Colette_cheveux_1Colette était une sorte d’hermaphrodite mentale : que ce soit dans son œuvre ou dans sa vie, elle n’était pas féministe mais revendiquait son indépendance, elle n’était pas anticonformiste mais n’était pas non plus conforme, elle était scandaleusement sage ! À la fois moderne dans sa manière de vivre, quand elle défendait l’émancipation de la femme comme sujet et non comme objet, et hors de la scène, « étrangère à l’histoire ».

Selon Alain Brunet, Colette « admettait aisément que des individus ayant une physiologie différente aient des rôles différents. Elle estimait ridicule qu’une femme s’intéresse à la politique ou revendique le droit de vote, domaine, à ses yeux, réservé aux hommes ». Ce féminisme, que l’on qualifiera de différentialiste avec Annie Leclerc, assume cette part de différence entre les hommes et les femmes, et revendique haut et fort l’identité féminine. Colette revendiquait sa liberté en temps qu’individu : elle considérait qu’il ne devait pas y avoir de hiérarchie entre les êtres vivants et s’insurgeait contre les conventions morales et le mariage qui pousse la femme au rang d’objet. De fait, elle luttait contre les stéréotypes et les clichés qui régissaient la vie des femmes. Le critique littéraire Benjamin Crémieux qualifie son féminisme de « philosophie de la vie, des rapport entre Femme et Homme ». Si nous osions l’expression, nous dirions que cette « étrangère à l’histoire » pour reprendre les propos d’Aragon à été une remarquable « faiseuse d’Histoire » par sa vie même, et par sa plume.

Il suffit de se pencher sur sa biographie pour voir que Colette défendait la cause des femmes. Elle était très libre dans ses actes : le divorce était encore très mal vu à l’époque mais cela ne l’a pas empêché de se marier trois fois. De plus, elle a toujours cherché à être financièrement indépendante, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle écrivait et, dans sa jeunesse, jouait sur scène.

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Le féminisme dans Le Blé en Herbe

D’après Frédéric Maget, l’œuvre de Colette est une « longue et lente quête de soi et la plupart de ses fictions ont été forgées à partir des événements de sa vie ». La majorité de ses romans peuvent en effet se lire comme des autofictions. « Tout en refusant l’écriture autobiographique, [Colette] a su injecter assez d’elle-même et de sa vie dans ses œuvres pour se dire de manière biaisée, et forger dans le même temps, consciemment ou non, l’image qu’elle laisserait à la postérité » |13|. Lire Colette, c’est donc découvrir, derrière les personnages féminins la face cachée de Colette : dans les Claudine, on lit la vie d’une jeune provinciale qui va s’émanciper et devenir une femme. Dans Claudine s’en va, Annie, de femme soumise qu’elle était, apprend ce qu’est la vie. Le texte s’achève sur le départ vers la liberté et vers une vie nouvelle. Dans le Blé en herbe, Vinca ressemble physiquement à la jeune Colette : très fine, petite, et féminine. Colette dit elle-même à ses lecteurs : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle ». Quant à la conquérante et dominante « dame en blanc », maîtresse de son corps et de Phil, n’est-elle pas aussi un double de l’auteure ?

Ce roman a fait couler beaucoup d’encre : Colette y raconte l’histoire d’amour de Phil et Vinca, respectivement 16 et 15 ans, lors de leurs vacances en Bretagne. Cependant, ce qui n’aurait été qu’une banale romance est perturbé par l‘arrivée de « la dame en blanc » une femme mystérieuse d’une trentaine d’année qui va séduire Phil. Ce sera pour les adolescents une sorte de révélation douloureuse de la vie. Cette histoire est librement inspirée d’une relation qu’entretient Colette avec son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, lors de vacances en Bretagne en 1920 (l’aventure se passe en effet dans le même cadre). Bertrand, âgé de 17 ans, avait à cette époque une relation avec une jeune fille de son âge « Pam », cependant, il cède à la séduction de Colette qui avait à ce moment presque 50 ans. On peut donc faire une comparaison entre l’idylle adolescente de Phil et Vinca et celle de Bertrand et Pam qui est dérangée par l’arrivée de Mme Dalleray/Colette. Quand Bertrand parle de cette relation, l’analogie avec le roman parait évidente : « Elle avait apparemment décidé de me former […]. Devant la maison juchée s’étendait une large plage de sable désertique ; je prenais plaisir à y courir. Colette me regardait sans doute, car un jour où, devant la maison et vêtu d’un caleçon de bain, elle passa son bras sur mes reins, je me souviens encore d’un tressaillement que j’éprouvai. […] Colette entreprit mon éducation sentimentale ».

Mais ce roman est surtout le roman de la « douleur d’aimer ». Dans l’œuvre de Colette, d’ailleurs, si ce thème est récurent, il prend dans le Blé en herbe une connotation plus pathétique : lorsque Vinca se rend compte de la tromperie, elle ne cède pas à la douleur ou au désespoir ; désillusionnée, elle continue d’adorer l’illusion en refusant de se séparer de Phil. Mais les derniers mots du livre sont comme un aveu d’échec. Après son union avec Vinca qu’il qualifie de « plaisir mal donné, mal reçu», Philippe constate amèrement: «Ni héros ni bourreau… Un peu de douleur, un peu de plaisir… Je ne lui aurai donné que cela… que cela… » Les dernières lignes du roman sont sans équivoque : « Il ne songea pas non plus que dans quelques semaines l’enfant qui chantait pouvait pleurer, effarée, condamnée, à la même fenêtre ». « Effarée », « condamnée »… Ces termes sont essentiels car ils font ressentir toute la difficulté d’être femme.

Plus que la « douleur d’aimer » et la trahison, Colette aborde un thème très délicat et inhabituel à l’époque : la découverte de l’amour physique. Encore une fois, Colette scandalise. Même si aujourd’hui, cela ne choque plus guère, l’auteure du roman a dû ruser pour publier ce récit controversé à l’époque.

Le blé en Herbe est publié en feuilleton dans Le Matin : chaque chapitre a son propre titre et rien ne les relie entre eux car il n’apparaît pas de mention « à suivre ». Le lecteur pense qu’il lit une suite d’épisodes de la vie adolescente de Vinca et de Phil. Colette en profite pour que le lecteur doute, ce n’est que dans l’avant dernier chapitre qu’il apprend les relations physiques entre Mme Dalleray et Phil cependant, les derniers mots de ce chapitre
sont censurés pour que rien ne soit explicite. Le dernier chapitre annonce la fin de la supercherie de Colette, Colette_Le Blé en herbeelle révèle la relation physique entre Phil et Vinca, les lecteurs, choqués, réagissent et la publication est interrompue le 31 mars 1923.

← Colette avec les comédiens du Blé en herbe (1953)

Malgré la censure, Colette réussi à publier son roman dans son entièreté en juillet 1923. La censure a compliqué cette publication par rapport aux thèmes abordés et au fait que les relations physiques soient explicites bien que l’écriture soit très pudique. Cependant, les lecteurs du Matin n’ont pas reproché à Colette l’expression de son féminisme dans le Blé en Herbe, en effet, les personnages féminins du roman ont un caractère très affirmé qui, lorsqu’on y porte attention, n’est pas anodin.

Les personnages féminins 

Dans ce roman, les personnages de femmes prennent une grande importance et sont le centre du roman. C’est un parfait exemple de la volonté de Colette de montrer des femmes-sujets, et non des femmes-objets (qui n’ont aucune maîtrise de la narration mais sont plutôt à l’histoire ce que seraient des meubles à une pièce).

D’un côté, Colette nous présente le personnage de Vinca, une jeune fille de quinze ans qui sort tout juste de l’enfance. Son corps n’est pas encore celui d’une femme mais sa force morale et physique est surprenante, elle est vive et malgré son aspect de jeune fille futile, loin de tous les problèmes d’adulte, elle se révèle un personnage profond et grave et parfois, le lecteur a l’impression d’être confronté à une jeune femme plutôt qu’à une adolescente.

De l’autre côté, le personnage de Mme Dalleray est bien plus troublant et mystérieux. Son identité n’est pas immédiatement révélée ce qui la rend énigmatique, en effet, elle séduit Phil mais aussi le lecteur qui veut connaitre cette femme détachée et sensuelle, qui semble contrôler tous ce qui se trouve autour d’elle. Ainsi elle séduit Phil comme un chat qui jouerait avec sa proie, féline et maligne, il ne peut pas s’en défaire, il devient dépendant de
Colette_femme_écrivain_Agence_Mondial_détailcette femme qui lui semble parfaite dans sa féminité et qui est pour lui comme un maître. Mme Dalleray semble être l’incarnation de la femme fatale, séductrice et féline dont la féminité et donc, « l’identité féminine », est pleinement assumée.

Colette en 1932 (détail) → 
Agence de presse Mondial. Source : Gallica bnf.fr Bibliothèque nationale de France

Ces deux personnages, opposés qu’ils sont en apparence, renvoient une même image de la femme : qu’elle soit fragile ou conquérante, elle souffre car elle s’engage, elle donne tout d’elle-même, à la différence de Philippe qui est un personnage plus malléable, moins franc, plus dissimulateur. Toujours indécis, Phil fait souffrir Vinca pour profiter du peu de temps qu’il peut passer avec Mme Dalleray et faire son « éducation sentimentale ». L’expression du féminisme de Colette dans le Blé en Herbe joue principalement sur ce point : Phil, le seul personnage masculin agit lâchement alors que Vinca et Mme Dalleray sont fortes et ne s’effacent pas en présence d’un homme, au contraire, elles sont le sujet narratologique de l’histoire, le centre du roman.

Cette masculinisation de la femme représente une inversion des rôles dans les relations de pouvoir femme/homme, Colette affirme donc ses idées et critique ainsi la hiérarchie imposée par la société entre mâle et femelle, mais elle montre aussi son refus des conventions morales où l’homme dirige les actions de sa femme qui doit lui obéir. Ici les femmes sont indépendantes dans leurs actes et c’est Phil qui subit les actions de ces deux femmes. Leur force et leur virilité sont montrées à la fois sur le plan physique mais aussi sur le plan moral :

Lors de sa première visite chez Camille Dalleray, Phil la décrit d’une manière assez surprenante : elle possède une « douce voix virile » et un « sourire aisé et presque masculin », plus tard dans le roman elle est décrite avec « l’air d’un beau garçon ». Tous ces qualificatifs sont très étranges pour une femme qui semble pourtant si séductrice. Mme Dalleray dirige l’action, elle séduit très facilement Phil. Ce rôle de domination est traditionnellement celui de l’homme, ce qui rend l’inversion plus forte, Colette_expo_4elle guide les gestes du jeune garçon à chaque moment comme si elle était une marionnettiste. Phil va jusqu’à la nommer son « maître », cette marque de soumission montre bien l’importance et le pouvoir de la femme dans ce roman.

Mais si pouvoir il y a, c’est d’abord le droit pour une femme de décider de son corps. C’est aussi la recherche de la franchise : l’amour total apparaît ainsi dans le roman comme lieu conflictuel et sacrificiel en ce sens qu’il est un don de soi :

– Dites-moi, monsieur Phil… Une question… Une simple question… Ces beaux chardons bleus, vous les avez cueillis pour moi, pour me faire plaisir ? 
– Oui… 
– C’est charmant. Pour me faire plaisir. Mais avez-vous pensé plus vivement à mon plaisir de les recevoir – comprenez-moi bien ! – qu’à votre plaisir de les cueillir pour moi et de me les offrir ?

Il l’écoutait mal, et la regardait parler comme un sourd-muet, l’esprit attaché à la forme de sa bouche et au battement de ses cils. Il ne comprit pas, et répondit au hasard : 

– J’ai pensé que ça vous serait agréable… Et puis vous m’aviez offert de l’orangeade…Elle retira sa main, qu’elle avait posée sur le bras de Phil, et rouvrit tout grand le battant à demi fermé de la grille. 
– Bien. Mon petit, il faut vous en aller, et ne plus revenir ici. 
– Comment ?… 
– Personne ne vous a demandé de m’être agréable. Quittez donc l’obligeant souci
qui vous amène, aujourd’hui, à me bombarder de chardons bleus. Adieu, monsieur Phil. À moins que…

Ce renversement du statut traditionnel de la femme est essentiel. Ainsi qu’il a été dit, « c’est
à la femme qu’appartiennent la lucidité et la force, tandis que l’homme demeure le plus souvent la victime de ses obsessions |14|.

Vinca est elle aussi masculine mais d’une manière différente. La jeune fille à l’apparence fragile doit s’endurcir face aux agissements et à la trahison de Phil dont elle se rend vite compte. Ainsi, fait-elle preuve d’un « mépris, tout viril pour la faiblesse suspecte du garçon qui pleurait». Un épisode est particulièrement illustratif de ce renversement des rôles :

Ils capturèrent un homard et Vinca fourgonna terriblement le « quai » où habitait un congre. 
– Tu vois bien qu’il y est !cria-t-elle en montrant le bout du crochet de fer, teint de sang rose. 
Phil pâlit et ferma les yeux. 
– Laisse cette bête ! dit-il d’une voix étouffée. 
– Penses-tu ! Je te garantis que je l’aurai… Mais qu’est-ce que tu as ? 
– Rien. 

Il cachait de son mieux une douleur qu’il ne comprenait pas. Qu’avait-il donc conquis, la nuit dernière, dans l’ombre parfumée, entre des bras jaloux de le faire homme et victorieux ? Le droit
de souffrir ? Le droit de défaillir de faiblesse devant une enfant innocente et dure ? Le droit de trembler inexplicablement, devant la vie délicate des bêtes et le sang échappé à ses sources ?…

Il aspira l’air en suffoquant, porta les mains à son visage et éclata en sanglots. Il pleurait avec une violence telle qu’il dut s’asseoir, et Vinca se tint debout, armée de son crochet mouillé de Kertesz_Colette-bsang, comme une tortionnaire. […] Puis elle ramassa avec soin son cabas de raphia où sautaient des poissons, son havenet, passa son crochet de fer à sa ceinture comme une épée, et s’éloigna d’un pas ferme, sans se retourner.

← André Kertesz (1894-1985), Colette (1930). Détail.

Dans cet épisode, la femme forte qui est représentée par Vinca est mise en valeur par la faiblesse du personnage masculin qui subit l’action. Il est « tout à coup fatigué, penchant et faible » en présence de son « maître », et son visage qui est décrit comme celui d’un beau jeune homme, a parfois « les traits plaintifs, et moins pareils à ceux d’un homme qu’à ceux d’une jeune fille meurtrie ». Dans son impuissance, il regarde Vinca en l’admirant avec « une sorte de crainte » : l’homme est soumis à la femme, les inversions sont nombreuses mais lors de la lecture, cela ne saute pas aux yeux de prime abord. Colette cache ses indices discrètement et la force des personnages féminins par rapport au personnage masculin s’impose progressivement comme une évidence, comme quelque chose de normal.

Toute la question est de comprendre l’enjeu : pour Colette, le « blé en herbe », c’est d’abord pour une femme faire l’apprentissage de la vie. Comme nous le notions, la fin apparemment ouverte du roman peut se lire comme une condamnation sans appel : en fait de plaisirs, la femme colettienne mange son « blé en herbe »…

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Conclusion

Ainsi que nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance, elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond Annie, le double de Colette dans Claudine s’en va : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Tel est le féminisme de Colette : en s’affranchissant des règles de la bienséance attendue du deuxième sexe, l’auteure a fasciné autant qu’elle a choqué, mais si cause féministe il y a dans son œuvre, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur. D’ailleurs, toute sa vie, « elle oscillera entre soumission et rébellion à l’ordre établi. Ainsi Colette a-t-elle pu être jugée comme d’avant-garde par certains, et rétrograde par d’autres : elle se situe en fait au cœur même de ce paradoxe qui la rend plus subtile, et peut-être la mieux représentative des femmes » |15|.

Voici pourquoi j’ai tant aimé travailler sur Colette et lire le Blé en Herbe, parce qu’au-delà de l’histoire, l’auteure en donnant naissance à des personnages qui ordonnent symboliquement le récit, a profondément renouvelé les thèmes et la manière dont la femme est porteuse d’une nouvelle vision du monde, apte à repenser le lien social et, pour reprendre ces belles remarques de Julia Kristeva, à « s’immerger dans un orgasme singulier avec la chair du monde. Lequel la fragmente, la naufrage et la sublime. Et où il n’y a plus ni moi ni sexe, mais des plantes, des bêtes, des monstres et des merveilles : autant d’éclats de liberté » |16|. Si le féminisme de Colette milite, c’est donc en faveur de la vie, de l’amour : c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

© Sybille M., mars 2014 (Classe de Première S2, promotion 2013-2014)
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)
Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt

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NOTES

1. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004
2. Témoin, ce passage du Blé en herbe, très représentatif : « Ils nageaient côte à côte, lui plus blanc de peau, la tête noire et ronde sous ses cheveux mouillés, elle brûlée comme une blonde, coiffée d’un foulard bleu. Le bain quotidien, joie silencieuse et complète, rendait à leur âge difficile la paix et l’enfance, toutes deux en péril. »
3. Cité par Paula Dumont dans L
es Convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 134.
4. Voir à ce sujet : Beïda Chikhi, L’Écrivain masqué, « La légende Willy », page 142.

5. Jean-Joseph Julaud, Petit livre des Grands écrivains, First.
6. Dominique Marny, Les Belles de Cocteau, Paris, J-C Lattès 1995. Voir la page.
7. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, Paris, Fayard 2002, page 24.
8. Paula Dumont, Les convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 115.
9. Voir à ce titre, Colette journaliste : Chroniques et reportages (1893-1955).
10. Cité par Josette Rico, dans Colette ou le désir entravé, Paris, L’Harmattan 2004, page 247.
11. ibid. page 243.
12. Voir cette page.
13. Stéphanie Michineau, L’Autofiction dans l’œuvre de Colette, Thèse de Doctorat (Univ. du Maine, Le Mans 2007). Pour accéder à l’ouvrage en version pdf, cliquez ici.
14. Gabriella Tegyey, Treize récits de femmes (1917-1997) de Colette à Cixous : voix multiples, voix croisées, Paris, L’Harmattan page 239.
15. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, op. cit.
16. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, op. cit. p. 25.

BIBLIOGRAPHIE

Outre les ouvrages cités plus haut, j’ai consulté :

  • Colette, Le Blé en herbe, texte intégral. Édition de Frédéric Maget. Paris : Flammarion 2013.
  • Texte intégral du roman mis en ligne ; téléchargeable en version pdf.
  • TDC n°880 (15/09/2004), p3 à 54. Dossier par Frédéric Maget ; interview d’Alain Brunet, biographe de Colette ; article « l’alphabet de Colette » par Julia Kristeva.
  • Florence Tamagne, « Colette l’Insoumise », L’Histoire n°277 (06/2003), p. 50-51.
  • Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller, Dictionnaire des femmes célèbres de tous les temps et de tous les pays, Paris : R. Laffont, 1992
  • J.P. de Beaumarchais, D. Couty et A. Rey, Dictionnaire des écrivains de langue française, Paris : Larousse 1999
  • L’Herne, Cahier Colette, dirigé par Gérard Bonal et Frédéric Maget, ainsi que cette page et celle-ci.

Crédit iconographique :

TDC n°880 (15/09/2004)
Image du film le Blé en Herbe de Claude Autant-Lara sorti en 1954
Gallica-BnF
De nombreuses photographies ont été retouchées, colorisées et recadrées numériquement (Bruno Rigolt)

Quelques illustrations nous ont été inspirées par ce très beau livre : Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004. Merci par avance aux auteures et à l’éditeur de nous avoir permis ces modestes emprunts.

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J'ai lu… J'ai aimé… L'Étrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde… par Camille H.

 

livre_jai_lu_jai_aiméJ’ai lu… J’ai aimé… 
L’Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde par Camille H. 
(Classe de Seconde 11, promotion 2013-2014)

Aujourd’hui, j’ai choisi, de vous parler du génial récit écrit en 1886 par Robert Louis Stevenson : L’Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde [COTE CDI : 802-3 STE]. Livre court s’il en est (96 pages chez Librio), mais ô combien riche d’une histoire prenante et captivante !


« A quire full of utter nonsense… »

John Ezard, dans le Guardian du‎ 25 octobre 2000 |1| relate une anecdote intéressante  quant à la rédaction de l’ouvrage, reprise d’ailleurs dans Wikipédia : en fait, ce livre serait né d’un cauchemar de l’auteur, qui l’écrivit d’un trait à son réveil, mais sa femme trouvant le manuscrit inabouti, Stevenson le jeta au feu et recommença. Il avoua même que ce premier jet n’était qu’un « cahier entier rempli d’absurdités » (« A quire full of utter nonsense… ») :

« One of the enduring mysteries of English literature was solved last night when it emerged that the first, impassioned draft of Robert Louis Stevenson’s Dr Jekyll and Mr Hyde was destroyed by the author’s wife. Fanny Stevenson burned it after dismissing it to a friend as « a quire full of utter nonsense ». She said – of what became the world’s most admired and profound horror story – « He said it was his greatest work. I shall burn it after I show it to you ».

En apprenant cette anecdote amusante, le livre ne m’apparut que plus attrayant et c’est sur lui que mon choix s’est porté, choix que je ne regrette aucunement.Stevenson Mais avant de rentrer dans les détails, quelques mots sur l’auteur…

L’auteur de l’Île au Trésor…

Né à Édimbourg le 13 novembre 1850 (dans une famille d’ingénieurs spécialistes des phares!), Robert Louis Stevenson fait partie avec Robert Burns et Walter Scott de ces grands écrivains qui ont marqué de leur empreinte la littérature écossaise. Sans doute connaissez-vous l’Île au Trésor, mais d’autres œuvres comme Enlevé !, Un mort encombrant ou Le Voleur de cadavres méritent votre attention. C’est bien sûr avec Dr Jekyll et Mr Hyde que Stevenson rencontre son plus grand succès ! Ce livre est en effet considéré à juste titre comme une véritable étude sur la dualité de la personne humaine.

Un décor funeste…

Je ne vais pas vous raconter l’histoire (d’ailleurs vous trouverez un peu partout sur le Net des résumés tout à fait recommandables) mais mettre l’accent sur quelques aspects de ce curieux récit. Imaginez d’abord le décor de Londres au dix-neuvième siècle : non pas les rues rassurantes de la City ou des beaux quartiers de l’ouest mais plutôt un cadre nocturne, brumeux, propice à l’anonymat, à la transgression et à la misère, un cadre inquiétant préfigurant l’atmosphère des crimes de Whitechapel |2| : les lieux privilégiés par Cam Kennedy_JekyllStevenson sont en effet les ruelles peu fréquentées la nuit, éloignées des grands axes de passage.

Cam Kennedy  → 
Illustration de l’ouvrage Dr Jekyll and Mr Hyde RL Stevenson’s Strange Case,  adapted by Alan Grant, 2008

D’ailleurs, le fait qu’une grande partie du récit se passe la nuit plonge le lecteur dans les profondeurs glauques et glacées du Londres populaire. Alors que les protagonistes de l’histoire appartiennent à l’univers de la bourgeoisie, la ville apparaît presque toujours plongée dans la brume, en hiver. Nous passons d’un cadre social accueillant, confortable, à un milieu sordide où le lecteur s’aventure non sans effroi, qui plus est renforcé, lors des soirs de meurtre, par la lune rouge sang !

… pour un récit savamment construit !

De fait, le récit commence ainsi : deux cousins, M. Utterson et M. Enfield, passent par hasard lors d’une promenade dominicale devant une porte ; celle-ci éveille chez Enfield une histoire aussi singulière qu’effrayante : la nuit une fillette bouscule par mégarde un petit homme trapu au regard glacial. Entrant dans une colère noire, l’homme pousse la petite au sol et la piétine violemment. Poursuivi par Enfield et contraint de s’expliquer, l’homme pénètre dans une maison et en ressort avec un chèque de cent livres pour étouffer l’affaire. Or, la demeure n’est autre que la maison même d’un respectable ami de M. Utterson : le docteur Henry Jekyll, un scientifique chevronné et reconnu. Utterson, notaire de profession, se souvient du testament de ce dernier, et remarque qu’il lègue tous ses biens à sa mort, ou en cas de sa disparition, à un certain Edward Hyde. Il tente alors de voir son ami, pour lui parler de tout ceci, mais celui-ci est absent à chacune de ses visites ou malade. Quant aux crimes épouvantables du monstre, ils ne cessent d’ensanglanter Londres…

S’en suit une narration complexe privilégiant les changements de points de vue : d’abord celui d’Enfield au début de la nouvelle qui porte à la connaissance d’Utterson l’histoire et le pousse à mener l’enquête. Puis celui de Lannyon : son apparition est certes brève, mais son rôle est extrêmement important dans la compréhension de la narration. Enfin, le point de vue de Jekyll qui, permettant de vivre le drame de l’intérieur, et d’en comprendre l’engrenage ainsi que les mécanismes fatals, amène à la dimension psychologique (le côté obscur de la personnalité) et morale du récit : l’impossible coïncidence du Bien et du Mal.

Le style de Stevenson

On a parfois reproché au style de Stevenson d’être trop « simple » ou « destiné aux adolescents ». Pourtant l’auteur de l’Île au Trésor prit de cours les critiques avec ce récit d’une grande justesse dans l’évocation des lieux et la description des personnages.

Premièrement, cette nouvelle étant à caractéristique policière, tout est fait pour que le lecteur s’y perde : d’abord l’auteur ne précise pas quand se déroule le récit, à part une vague indication d’époque (les années 1800), mais sans jamais donner de dates précises. Plus fondamentalement, j’ai particulièrement aimé l’emboîtement des récits et le fait que toutes les révélations ne soient faites qu’au dernier chapitre. Il y a là un véritable travail entrepris par Stevenson.

Par ailleurs, comme je le suggérais précédemment, le décor funèbre des quartiers misérables, à la fois réel et irréel, est propice à faire naître l’angoisse : tout est fait pour déboussoler le lecteur, et bien qu’il comprenne ce qu’il lit, il ne peut se situer dans le temps et dans l’espace, ni même s’en remettre au personnage narrateur qui lui-même raconte des faits dont il n’a pas été l’acteur principal mais simplement un témoin.

À  cet égard, l’idée que le récit soit raconté à la troisième personne, et que le personnage principal sur lequel l’histoire se base, ne soit pas Jekyll mais l’avocat Utterson, renforce l’ignorance du lecteur quant au dénouement du récit ; nous devons nous en remettre à la connaissance forcément partielle d’Utterson sur tous les faits qui arrivent : celui-ci doit en effet jouer les apprentis détectives en menant l’enquête en même temps que le lecteur.

Le jeu des focalisations est également déroutant : alors que les premiers chapitres privilégient souvent la focalisation zéro, les deux derniers chapitres mettent au contraire l’accent sur la focalisation interne : ce système narratif complexe est particulièrement déroutant pour le lecteur !

Ce monstre qui sommeille en chacun de nous…

Le personnage qui m’a vraiment fasciné est évidemment celui de Hyde : en particulier, le récit est palpitant grâce au traitement du point de vue. Tantôt objective et documentaire, tantôt subjective, la description de Hyde est proprement stupéfiante ! Jekyll_Rouben Mamoulian_1931Avec quel art Stevenson parvient à évoquer le monstre qui sommeille en chacun de nous. La monstruosité est évoquée tout au long du récit, de même que la peur d’autrui et de l’inconnu.

Frédéric March dans l’adaptation de Rouben Mamoulian (1931)

Il y a aussi l’utilisation de plusieurs figures de rhétorique dont le but est de mettre en lumière la fonction dramatique ou symbolique de la description. Elles renforcent ainsi certaines descriptions, comme cet exemple du chapitre 8 (« La dernière nuit ») au moment où arrivent Poole et Utterson dans la cour extérieure du cabinet de Jekyll :

« C’était une vraie nuit de mars, tempétueuse et froide ; un pâle croissant de lune, couché sur le dos comme si le vent l’eût culbuté, luisait sous un tissu diaphane et léger de fuyantes effilochures nuageuses. Le vent coupait presque la parole et sa flagellation mettait le sang au visage. Il semblait en outre avoir vidé les rues de passants plus qu’à l’ordinaire ; et M. Utterson croyait n’avoir jamais vu cette partie de Londres aussi déserte. Il eût préféré le contraire ; jamais encore il n’avait éprouvé un désir aussi vif de voir et de coudoyer ses frères humains ; car en dépit de ses efforts, il avait l’esprit accablé sous un angoissant pressentiment de catastrophe. Lorsqu’ils arrivèrent sur la place, le vent y soulevait des tourbillons de poussière, et les ramures squelettiques du jardin flagellaient les grilles. »

D’autres passages sont vraiment passionnants à lire dans la mesure où ils amènent le lecteur, en se projetant dans l’histoire et les grandes solitudes funèbres de Jekyll, à percevoir le conflit interne dans lequel Hyde tente de prendre possession du docteur : « Je me bornerai donc à dire qu’après avoir reconnu dans mon corps naturel la simple auréole et comme l’émanation de certaines des forces qui constituent mon esprit… » ; « la citadelle intime de l’individu » ; « les portes de la prison constituée par ma disposition psychologique »… Le vocabulaire de la perception, et plus particulièrement l’intérêt de Stevenson pour l’intériorité et la psychologie du personnage, largement dominant dans l’œuvre, met en évidence la personnalité bicéphale du docteur.

Frederic March_Rouben Mamoulian_1931
Frederic March et  Miriam Hopkins dans l’adaptation de Rouben Mamoulian (1931)
© Sportsphoto/Allstar

Des thèmes qui portent à réflexion

Le face-à-face de Jekyll et de son double, représentatif du combat entre le Bien et le Mal, m’a également replongé dans le climat de décadence propre au romantisme noir : le double incarnant tout à la fois la conscience morale et les mauvais penchants de l’individu. Ce qui est vraiment passionnant dans ce court récit, c’est aussi la façon dont il semble annoncer le débat sur le moi, Mattotti-Jekyll_2si important avec la découverte quelques années plus tard de l’inconscient par Freud.

Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde → 
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

Cette découverte de l’inconscient va en effet bouleverser la vision de l’Homme et du monde. Défini comme la partie obscure la plus impénétrable de la personnalité de chacun, il y a d’abord le Ça ; Le Ça n’est autre que Hyde. Quant au Surmoi, il est la face lumineuse, socialisée, de la personnalité de Jekyll, qui voudrait, en vain, canaliser ses fantasmes. C’est sur ce terrain que la nouvelle de Stevenson m’a vraiment passionné : en particulier ce « dédoublement manichéen » |3|.

Mais l’œuvre amène aussi à réfléchir à la lutte des classes (les deux visages du Dr Jekyll pouvant être mis en relation avec l’opposition des quartiers nobles et misérables), et sur les rapports entre l’éthique et la connaissance scientifique : Jekyll, devenu obsédé par ses recherches, va tellement loin dans les découvertes que tous ses confrères prennent peur et refusent de le suivre. Le livre, comme le Frankenstein de Mary Shelley (1818), aborde en effet les nouveaux problèmes moraux auxquels nous confrontent certaines avancées scientifiques, et fait surgir une question fondamentale : L’homme peut-il tout rendre possible ?

Un livre qui n’a cessé de fasciner depuis sa publication…

Vous l’aurez compris, Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde s’est imposé comme un classique littéraire qui fascine depuis sa création, et continue de fasciner encore aujourd’hui ! C’est bien pour cela que les adaptations cinématographiques de la nouvelle de Stevenson sont si nombreuses :  depuis le film muet américain réalisé par Otis Turner en 1908 on en compte plus de 16 au cinéma, sans compter les séries télévisées ainsi que les adaptations théâtrales ! Nous pourrions évoquer aussi l’univers de la bande dessinée : en particulier la magnifique adaptation de l’illustrateur italien, Lorenzo Mattotti (Casterman, 2002)… L’œuvre eut même droit à des parodies (celles des Minikeums ou la bande dessinée Léonard (n° 34) : Docteur Génie et Mister Aïe. Enfin, des groupes ou des chanteurs aussi illustres que Serge Gainsbourg, The Who, Mattotti-Jekyll_1Renaud ou les BB Brunes ont immortalisé le récit fantastique de Stevenson… C’est dire sa popularité.

← Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

Plus qu’un simple livre, cet ouvrage est presque un phénomène de la littérature  qui se doit d’être lu ! L’histoire tient, certes, sur peu de pages comparée à d’autres romans du même genre, mais elle est si complète et resserrée qu’elle dramatise davantage la narration qu’un roman par exemple. Bref, ce livre est un délice qui comblera les amateurs du genre !

© Camille H., décembre 2013
(Classe de Seconde 11, promotion 2013-2014)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt


NOTES

1. John Ezard, « The story of Dr Jekyll, Mr Hyde and Fanny, the angry wife who burned the first draft » (The Guardian, 25 octobre 2000).
2. Il faut aussi savoir qu’en 1888 la capitale britannique est frappée par d’odieux crimes perpétrés la nuit, plongeant les habitants de Londres dans une peur palpable. Même si le tueur ne fut jamais retrouvé, de nombreuses personnes ont cru déceler dans Hyde « Jack The Ripper » (Jack l’éventreur) : dans les deux cas, les meurtres ont lieu dans le périmètre de Whitechapel, un quartier misérable à l’époque du nord de Londres.
3. Voir en particulier cette page de l’Encyclopédie en ligne Larousse).

Mattotti-Jekyll_0Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002

J’ai lu… J’ai aimé… L’Étrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde… par Camille H.

 

livre_jai_lu_jai_aiméJ’ai lu… J’ai aimé… 
L’Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde par Camille H. 
(Classe de Seconde 11, promotion 2013-2014)

Aujourd’hui, j’ai choisi, de vous parler du génial récit écrit en 1886 par Robert Louis Stevenson : L’Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde [COTE CDI : 802-3 STE]. Livre court s’il en est (96 pages chez Librio), mais ô combien riche d’une histoire prenante et captivante !


« A quire full of utter nonsense… »

John Ezard, dans le Guardian du‎ 25 octobre 2000 |1| relate une anecdote intéressante  quant à la rédaction de l’ouvrage, reprise d’ailleurs dans Wikipédia : en fait, ce livre serait né d’un cauchemar de l’auteur, qui l’écrivit d’un trait à son réveil, mais sa femme trouvant le manuscrit inabouti, Stevenson le jeta au feu et recommença. Il avoua même que ce premier jet n’était qu’un « cahier entier rempli d’absurdités » (« A quire full of utter nonsense… ») :

« One of the enduring mysteries of English literature was solved last night when it emerged that the first, impassioned draft of Robert Louis Stevenson’s Dr Jekyll and Mr Hyde was destroyed by the author’s wife. Fanny Stevenson burned it after dismissing it to a friend as « a quire full of utter nonsense ». She said – of what became the world’s most admired and profound horror story – « He said it was his greatest work. I shall burn it after I show it to you ».

En apprenant cette anecdote amusante, le livre ne m’apparut que plus attrayant et c’est sur lui que mon choix s’est porté, choix que je ne regrette aucunement.Stevenson Mais avant de rentrer dans les détails, quelques mots sur l’auteur…

L’auteur de l’Île au Trésor…

Né à Édimbourg le 13 novembre 1850 (dans une famille d’ingénieurs spécialistes des phares!), Robert Louis Stevenson fait partie avec Robert Burns et Walter Scott de ces grands écrivains qui ont marqué de leur empreinte la littérature écossaise. Sans doute connaissez-vous l’Île au Trésor, mais d’autres œuvres comme Enlevé !, Un mort encombrant ou Le Voleur de cadavres méritent votre attention. C’est bien sûr avec Dr Jekyll et Mr Hyde que Stevenson rencontre son plus grand succès ! Ce livre est en effet considéré à juste titre comme une véritable étude sur la dualité de la personne humaine.

Un décor funeste…

Je ne vais pas vous raconter l’histoire (d’ailleurs vous trouverez un peu partout sur le Net des résumés tout à fait recommandables) mais mettre l’accent sur quelques aspects de ce curieux récit. Imaginez d’abord le décor de Londres au dix-neuvième siècle : non pas les rues rassurantes de la City ou des beaux quartiers de l’ouest mais plutôt un cadre nocturne, brumeux, propice à l’anonymat, à la transgression et à la misère, un cadre inquiétant préfigurant l’atmosphère des crimes de Whitechapel |2| : les lieux privilégiés par Cam Kennedy_JekyllStevenson sont en effet les ruelles peu fréquentées la nuit, éloignées des grands axes de passage.

Cam Kennedy  → 
Illustration de l’ouvrage Dr Jekyll and Mr Hyde RL Stevenson’s Strange Case,  adapted by Alan Grant, 2008

D’ailleurs, le fait qu’une grande partie du récit se passe la nuit plonge le lecteur dans les profondeurs glauques et glacées du Londres populaire. Alors que les protagonistes de l’histoire appartiennent à l’univers de la bourgeoisie, la ville apparaît presque toujours plongée dans la brume, en hiver. Nous passons d’un cadre social accueillant, confortable, à un milieu sordide où le lecteur s’aventure non sans effroi, qui plus est renforcé, lors des soirs de meurtre, par la lune rouge sang !

… pour un récit savamment construit !

De fait, le récit commence ainsi : deux cousins, M. Utterson et M. Enfield, passent par hasard lors d’une promenade dominicale devant une porte ; celle-ci éveille chez Enfield une histoire aussi singulière qu’effrayante : la nuit une fillette bouscule par mégarde un petit homme trapu au regard glacial. Entrant dans une colère noire, l’homme pousse la petite au sol et la piétine violemment. Poursuivi par Enfield et contraint de s’expliquer, l’homme pénètre dans une maison et en ressort avec un chèque de cent livres pour étouffer l’affaire. Or, la demeure n’est autre que la maison même d’un respectable ami de M. Utterson : le docteur Henry Jekyll, un scientifique chevronné et reconnu. Utterson, notaire de profession, se souvient du testament de ce dernier, et remarque qu’il lègue tous ses biens à sa mort, ou en cas de sa disparition, à un certain Edward Hyde. Il tente alors de voir son ami, pour lui parler de tout ceci, mais celui-ci est absent à chacune de ses visites ou malade. Quant aux crimes épouvantables du monstre, ils ne cessent d’ensanglanter Londres…

S’en suit une narration complexe privilégiant les changements de points de vue : d’abord celui d’Enfield au début de la nouvelle qui porte à la connaissance d’Utterson l’histoire et le pousse à mener l’enquête. Puis celui de Lannyon : son apparition est certes brève, mais son rôle est extrêmement important dans la compréhension de la narration. Enfin, le point de vue de Jekyll qui, permettant de vivre le drame de l’intérieur, et d’en comprendre l’engrenage ainsi que les mécanismes fatals, amène à la dimension psychologique (le côté obscur de la personnalité) et morale du récit : l’impossible coïncidence du Bien et du Mal.

Le style de Stevenson

On a parfois reproché au style de Stevenson d’être trop « simple » ou « destiné aux adolescents ». Pourtant l’auteur de l’Île au Trésor prit de cours les critiques avec ce récit d’une grande justesse dans l’évocation des lieux et la description des personnages.

Premièrement, cette nouvelle étant à caractéristique policière, tout est fait pour que le lecteur s’y perde : d’abord l’auteur ne précise pas quand se déroule le récit, à part une vague indication d’époque (les années 1800), mais sans jamais donner de dates précises. Plus fondamentalement, j’ai particulièrement aimé l’emboîtement des récits et le fait que toutes les révélations ne soient faites qu’au dernier chapitre. Il y a là un véritable travail entrepris par Stevenson.

Par ailleurs, comme je le suggérais précédemment, le décor funèbre des quartiers misérables, à la fois réel et irréel, est propice à faire naître l’angoisse : tout est fait pour déboussoler le lecteur, et bien qu’il comprenne ce qu’il lit, il ne peut se situer dans le temps et dans l’espace, ni même s’en remettre au personnage narrateur qui lui-même raconte des faits dont il n’a pas été l’acteur principal mais simplement un témoin.

À  cet égard, l’idée que le récit soit raconté à la troisième personne, et que le personnage principal sur lequel l’histoire se base, ne soit pas Jekyll mais l’avocat Utterson, renforce l’ignorance du lecteur quant au dénouement du récit ; nous devons nous en remettre à la connaissance forcément partielle d’Utterson sur tous les faits qui arrivent : celui-ci doit en effet jouer les apprentis détectives en menant l’enquête en même temps que le lecteur.

Le jeu des focalisations est également déroutant : alors que les premiers chapitres privilégient souvent la focalisation zéro, les deux derniers chapitres mettent au contraire l’accent sur la focalisation interne : ce système narratif complexe est particulièrement déroutant pour le lecteur !

Ce monstre qui sommeille en chacun de nous…

Le personnage qui m’a vraiment fasciné est évidemment celui de Hyde : en particulier, le récit est palpitant grâce au traitement du point de vue. Tantôt objective et documentaire, tantôt subjective, la description de Hyde est proprement stupéfiante ! Jekyll_Rouben Mamoulian_1931Avec quel art Stevenson parvient à évoquer le monstre qui sommeille en chacun de nous. La monstruosité est évoquée tout au long du récit, de même que la peur d’autrui et de l’inconnu.

Frédéric March dans l’adaptation de Rouben Mamoulian (1931)

Il y a aussi l’utilisation de plusieurs figures de rhétorique dont le but est de mettre en lumière la fonction dramatique ou symbolique de la description. Elles renforcent ainsi certaines descriptions, comme cet exemple du chapitre 8 (« La dernière nuit ») au moment où arrivent Poole et Utterson dans la cour extérieure du cabinet de Jekyll :

« C’était une vraie nuit de mars, tempétueuse et froide ; un pâle croissant de lune, couché sur le dos comme si le vent l’eût culbuté, luisait sous un tissu diaphane et léger de fuyantes effilochures nuageuses. Le vent coupait presque la parole et sa flagellation mettait le sang au visage. Il semblait en outre avoir vidé les rues de passants plus qu’à l’ordinaire ; et M. Utterson croyait n’avoir jamais vu cette partie de Londres aussi déserte. Il eût préféré le contraire ; jamais encore il n’avait éprouvé un désir aussi vif de voir et de coudoyer ses frères humains ; car en dépit de ses efforts, il avait l’esprit accablé sous un angoissant pressentiment de catastrophe. Lorsqu’ils arrivèrent sur la place, le vent y soulevait des tourbillons de poussière, et les ramures squelettiques du jardin flagellaient les grilles. »

D’autres passages sont vraiment passionnants à lire dans la mesure où ils amènent le lecteur, en se projetant dans l’histoire et les grandes solitudes funèbres de Jekyll, à percevoir le conflit interne dans lequel Hyde tente de prendre possession du docteur : « Je me bornerai donc à dire qu’après avoir reconnu dans mon corps naturel la simple auréole et comme l’émanation de certaines des forces qui constituent mon esprit… » ; « la citadelle intime de l’individu » ; « les portes de la prison constituée par ma disposition psychologique »… Le vocabulaire de la perception, et plus particulièrement l’intérêt de Stevenson pour l’intériorité et la psychologie du personnage, largement dominant dans l’œuvre, met en évidence la personnalité bicéphale du docteur.

Frederic March_Rouben Mamoulian_1931
Frederic March et  Miriam Hopkins dans l’adaptation de Rouben Mamoulian (1931)
© Sportsphoto/Allstar

Des thèmes qui portent à réflexion

Le face-à-face de Jekyll et de son double, représentatif du combat entre le Bien et le Mal, m’a également replongé dans le climat de décadence propre au romantisme noir : le double incarnant tout à la fois la conscience morale et les mauvais penchants de l’individu. Ce qui est vraiment passionnant dans ce court récit, c’est aussi la façon dont il semble annoncer le débat sur le moi, Mattotti-Jekyll_2si important avec la découverte quelques années plus tard de l’inconscient par Freud.

Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde → 
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

Cette découverte de l’inconscient va en effet bouleverser la vision de l’Homme et du monde. Défini comme la partie obscure la plus impénétrable de la personnalité de chacun, il y a d’abord le Ça ; Le Ça n’est autre que Hyde. Quant au Surmoi, il est la face lumineuse, socialisée, de la personnalité de Jekyll, qui voudrait, en vain, canaliser ses fantasmes. C’est sur ce terrain que la nouvelle de Stevenson m’a vraiment passionné : en particulier ce « dédoublement manichéen » |3|.

Mais l’œuvre amène aussi à réfléchir à la lutte des classes (les deux visages du Dr Jekyll pouvant être mis en relation avec l’opposition des quartiers nobles et misérables), et sur les rapports entre l’éthique et la connaissance scientifique : Jekyll, devenu obsédé par ses recherches, va tellement loin dans les découvertes que tous ses confrères prennent peur et refusent de le suivre. Le livre, comme le Frankenstein de Mary Shelley (1818), aborde en effet les nouveaux problèmes moraux auxquels nous confrontent certaines avancées scientifiques, et fait surgir une question fondamentale : L’homme peut-il tout rendre possible ?

Un livre qui n’a cessé de fasciner depuis sa publication…

Vous l’aurez compris, Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde s’est imposé comme un classique littéraire qui fascine depuis sa création, et continue de fasciner encore aujourd’hui ! C’est bien pour cela que les adaptations cinématographiques de la nouvelle de Stevenson sont si nombreuses :  depuis le film muet américain réalisé par Otis Turner en 1908 on en compte plus de 16 au cinéma, sans compter les séries télévisées ainsi que les adaptations théâtrales ! Nous pourrions évoquer aussi l’univers de la bande dessinée : en particulier la magnifique adaptation de l’illustrateur italien, Lorenzo Mattotti (Casterman, 2002)… L’œuvre eut même droit à des parodies (celles des Minikeums ou la bande dessinée Léonard (n° 34) : Docteur Génie et Mister Aïe. Enfin, des groupes ou des chanteurs aussi illustres que Serge Gainsbourg, The Who, Mattotti-Jekyll_1Renaud ou les BB Brunes ont immortalisé le récit fantastique de Stevenson… C’est dire sa popularité.

← Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

Plus qu’un simple livre, cet ouvrage est presque un phénomène de la littérature  qui se doit d’être lu ! L’histoire tient, certes, sur peu de pages comparée à d’autres romans du même genre, mais elle est si complète et resserrée qu’elle dramatise davantage la narration qu’un roman par exemple. Bref, ce livre est un délice qui comblera les amateurs du genre !

© Camille H., décembre 2013
(Classe de Seconde 11, promotion 2013-2014)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt


NOTES

1. John Ezard, « The story of Dr Jekyll, Mr Hyde and Fanny, the angry wife who burned the first draft » (The Guardian, 25 octobre 2000).
2. Il faut aussi savoir qu’en 1888 la capitale britannique est frappée par d’odieux crimes perpétrés la nuit, plongeant les habitants de Londres dans une peur palpable. Même si le tueur ne fut jamais retrouvé, de nombreuses personnes ont cru déceler dans Hyde « Jack The Ripper » (Jack l’éventreur) : dans les deux cas, les meurtres ont lieu dans le périmètre de Whitechapel, un quartier misérable à l’époque du nord de Londres.
3. Voir en particulier cette page de l’Encyclopédie en ligne Larousse).

Mattotti-Jekyll_0Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002

Un Automne en Poésie, Saison 5 Deuxième livraison

Les classes de Seconde 3 et de Seconde 11
du Lycée en Forêt présentent…

Pour fêter comme il se doit la rentrée littéraire, la classe de Seconde 3 et la classe de Seconde 11 du Lycée en Forêt (promotion 2013-2014) vous invitent à la saison 5 d’Un Automne en Poésie, événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne.

Puisant leur inspiration dans le message poétique du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la deuxième livraison de textes.

Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif jusqu’en décembre 2013. Bonne lecture !

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

________________

                    

                           

Précieuses confusions

par Maud C., Marianne N. et Juliette B.-L.
Classe de Seconde 11

Des rames du temps parvient
L’insaisissable amour, tel tes yeux
Renferment les émeraudes cachotières,
Scintillant dans un lointain éphémère.

Glacé par le poison de l’insouciance,
L’éden bucolique de l’enfance
Heurte la porte de mon cœur,
Ton regard s’envole à travers les cieux.

Ouvre-moi l’immensité de tes blessures
Dans l’intime plainte d’un souffle d’argent
Rends précieux le sacrifice de mes larmes
Tes paroles voguent sur la mer du soir

De ta source jaillit un azur brûlant
Et mon cœur à tes lèvres pleure
Et mes cils à tes mots se figent ;
La neige embrase l’amère confusion.

Quand l’aurore apposera son chaste baiser,
Un char parfumé envahira tes jours
Souverain, majestueux, il t’emmènera pour toujours
Sur le soir de la mer…

« Souverain, majestueux, il t’emmènera pour toujours sur le soir de la mer… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt, composition d’après René Magritte : « Poison » (1949)

                 

                  

L’Amour de l’Atlantique

par Sandra C.
Classe de Seconde 3

                    

Je suis dans des champs de lumière
Emprisonnée dans mes rêves pleins de sève et de vie
L’étoile filante du voyage a touché mon âme
Un immense cœur de miel s’envole

Comme les rayons de mon être, vers un lieu infini.
Une porte s’ouvre à mes pieds
Et j’observe le futur s’inscrire dans le passé !
J’entends le mythe fabuleux du chant d’éternelle liberté

Transporter le vent de multiples couleurs sur Londres.
Je vois des merveilles dans l’oubli
De la solitude et de l’ombre
Dérober l’amour de l’Atlantique !

Joseph Mallord William Turner, « Le Dernier Voyage du Téméraire » (1839). Huile sur toile, Londres, National Gallery.

          

                   

Haïkus

par Lynne C. et Matthis L.
Classe de Seconde 11

La liberté de l’oiseau
Vaut cent mille fleurs,
Ses ailes ont troublé
Les millénaires

L’enfance est une bougie
Qui se consume
Laissant des perles de cire derrière elle

La mer a la même durée de vie
Que l’amour. Son doux vol traverse les ténèbres
Vers l’infini du cœur…

Voyage — Éternité

par Pauline O. et Idriss
Classe de Seconde 3

                         

Oublier les servitudes des villes de chagrin
Pour l’aventure infinie de l’espace
Je navigue tel un oiseau cherchant où migrer
Vers un bonheur éternel où passe

La lumière bleue du soir.
Voyage interdit vers un bonheur éternel,
Pour recevoir l’illusion de l’instantanément
ouvert au soleil.

Couleur azur qui envahit mes pensées
Mythe de la déesse de l’amour
Lointaine et constellée
À l’inquisition d’un trésor perdu.

Infinitié bleue de la mer
Qui embesogne
L’horizon de mes pensées
Où se repose le soir…

« Oublier les servitudes des villes de chagrin
Pour l’aventure infinie de l’espace… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt (peinture numérique et photomontage)
© Bruno Rigolt, novembre 2013

Voyage équationnel

par Sarah T. et Kassandra R.
Classe de Seconde 3

          

Sachant que toute fonction linéaire est une fonction affine dont le terme constant est égal au voyage…

 J’ai calculé l’équation de ton cœur
En m’aidant de mes sentiments
Et de quelques fonctions affines.
Dans le plan munie d’un repère,

J’ai conjecturé la valeur de ton nom.
Avec toute cette liberté proportionnelle
J’ai démontré la majestueuse rosée de l’espace
Et donné ton utilité en horizon.

Par ce résultat,
J’ai calculé la pureté de mes faiblesses
Goutte après goutte qui tombe
Rien qu’un instant sur mon cœur seulement…

 « … en m’aidant de mes sentiments et de quelques fonctions affines… »

Photomontage et peinture numérique : B. R.

               

  

À brève échéance

Création collective
(Charline, Maelys, Matthieu, Sari, Loïc, Marjorie, Salim, Oriana, Matthis,
Thomas, Amélie, Marianne, Camille H., Héloïse, Valentin, Camille G.)

Classe de Seconde 11


Les étoiles de la nuit ont émigré vers mon cœur
La mer est un étalement bleu d’exil
Partie en voyage.

La famine de mes sentiments à brève échéance
S’est nourrie de caps de bonne espérance
Et de latitudes en partance.

L’invention extraordinaire de l’aube
Citoyenne arctique de l’homme
A déforesté mes forêts de chagrins et de larmes

Ma vie, peuplée jadis de solitude
A frôlé le grand méridien
Tracé sur les lèvres de la mer…

                


Brefs poèmes

Création collective
(Alexis, Cléa, Fayçal, Léo, Amélie, Bastien, Lynne, Melvin, Benjamin,
Maud, Jade, Inès, Juliette, Julien, Alexandre)

Classe de Seconde 11

 

La sinuosité de mon âme a produit

des variations saisonnières

de feuilles et de vent

La monarchie de mon cœur a engendré une espèce de civilisation

Douloureuse et silencieuse aux confins de mes larmes

un peu plus loin encore…

Solitaire arc-en-ciel, le perroquet ouvre ses ailes aux profondeurs chagrines

Et quand il inonde dans un souffle profond l’exotique aquilon

L’impossible transgression de l’ailleurs se dévoile à mes yeux.

Le perroquet se lève, douloureux vertige qui produit l’irréel

Des tourments révélés.

                       

                           

Quelle est cette lumière ?

par William S. et Alexandre H.
Classe de Seconde 3

J’étais en train de poursuivre mon passé
Et non mon lendemain
Mais une fée a pris mon cœur
Pour l’emmener au bout du monde.

Quelle est cette lumière entre tes mains
Qui éclaire mon avenir ?
C’est un nouveau matin
Que j’ai enfin trouvé où dort le souvenir…

          

                

Comme un abîme fleuri de chagrins

par Maud C.
Classe de Seconde 11

              

À l’approche de l’abîme solitaire de mon âme
L’aube nourrie de baies généreuses
S’est refermée comme un abîme fleuri de chagrins
Où l’heure naissante ne bat qu’à demi,
Où le temps n’apparait qu’à demain.

Je dévale cette pente vers l’oubli
Vert de bleu que je ne saurais taire
Vert de nuit que je ne saurai dire.

Une montagne dans le vague tenait les chants du colibri
Simplicité mouvante de promesse,
Elle m’enivre et me blesse
M’entrainant par delà les latitudes dévastées
Au pays où l’alouette sourit au futur bruissement.

Je dévale cette pente vers le vent
Vert de nuit que je ne saurais dire
Vert de bleu que je ne saurai taire.

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, novembre 2013

                  

                         

Dans les îles de nuits

Maxime B.
Classe de Seconde 3

 

Tremper sa solitude dans l’azur de l’oubli
Soutenir le bateau des merveilles du passé
Et dérober les chaleureux trésors de l’amour
Pour nager à l’autre bout de la terre

Échapper aux pirates des villes
À leurs canons de pollution
Et laisser les combats du chagrin
Pour naviguer jusqu’aux îles du Bonheur

Ces îles de nuits de l’autre côté de la mer
Là où vivent les fleurs protectrices de joie
Là où tristesse et peur n’existent pas
Elles aiment et adoptent le voyageur.

« … Pour naviguer jusqu’aux îles du Bonheur/Ces îles de nuits de l’autre côté de la mer… »

                        

                    

La deuxième livraison de textes est terminée.
Prochaine livraison : samedi 23 novembre 2013

Un été en Poésie 2013… Toute l'expo publiée !

Dans le cadre de ses missions de valorisation de la place accordée aux femmes dans l’histoire culturelle (*), de promotion de l’écriture poétique, ainsi que des littératures francophones et étrangères, l’Espace Pédagogique Contributif a présenté du lundi 22 juillet au jeudi 22 août 2013 inclus une exposition inédite : « Un été en poésie ». Mêlant écriture et arts visuels, ce tour du monde poétique avait pour but de faire découvrir la poésie dans sa diversité. 

L’ensemble des textes vient d’être rassemblé sur une même page afin de faciliter la visite de l’exposition…

(*) Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité hommes-femmes a été strictement respecté.

Je visite l’exposition virtuelle !

Vous pouvez aussi feuilleter le livre :

Un été en Poésie. Edition 2013

(cliquez sur une page pour afficher le livre en grand format ; appuyez sur echap pour quitter le mode plein écran)
 

Pays représentés (par ordre alphabétique) pour l’édition 2013 :

ALLEMAGNE ALGÉRIE ARGENTINE BELGIQUE BRÉSIL CANADA (QUÉBEC) CHILI CONGO ÉGYPTE ÉTATS-UNIS FRANCE GRANDE-BRETAGNE GRÈCE IRAN ISRAËL ITALIE JAPON PORTUGAL ROUMANIE SÉNÉGAL SUISSE TUNISIE TURQUIE

Écrivain(e)s exposé(e)s (par ordre alphabétique) :

|Anne-Marie Alonzo|Marie-Claire Bancquart|Nicole Barrière|Mousse Boulanger|Charlotte Brontë|William Carlos Williams|Lucie Delarue-Mardrus|Marceline Desbordes-Valmore|Mohammed Dib|Birago Diop|Moshé Dor|Georges Duhamel|Marguerite Duras|Forough Farrokhzad|Robert Frost|Stefan George|Renée Guirguis|Edmond Haraucourt|Anne Hébert|Nazim Hikmet|Roberto Juarroz|André Pieyre de Mandiargues|Pablo Neruda|Anna de Noailles|Marie Noël|Fernando Pessoa|Catherine Pozzi|Adélia Prado|Amina Saïd|Georges Séféris|Shiki|Jean-Baptiste Tati Loutard|Giuseppe Ungaretti|Hélène Vacaresco|Paul Valéry|Renée Vivien|Robert Vivier|Marguerite Yourcenar|


Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cette exposition est mise à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner l’URL de la page (http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/un-ete-en-poesie-saison-1-22-juillet-22-aout-2013/) ainsi que la source (Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif).

Un été en Poésie 2013… Toute l’expo publiée !

Dans le cadre de ses missions de valorisation de la place accordée aux femmes dans l’histoire culturelle (*), de promotion de l’écriture poétique, ainsi que des littératures francophones et étrangères, l’Espace Pédagogique Contributif a présenté du lundi 22 juillet au jeudi 22 août 2013 inclus une exposition inédite : « Un été en poésie ». Mêlant écriture et arts visuels, ce tour du monde poétique avait pour but de faire découvrir la poésie dans sa diversité. 

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(*) Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité hommes-femmes a été strictement respecté.

Je visite l’exposition virtuelle !

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Un été en Poésie. Edition 2013

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Pays représentés (par ordre alphabétique) pour l’édition 2013 :

ALLEMAGNE ALGÉRIE ARGENTINE BELGIQUE BRÉSIL CANADA (QUÉBEC) CHILI CONGO ÉGYPTE ÉTATS-UNIS FRANCE GRANDE-BRETAGNE GRÈCE IRAN ISRAËL ITALIE JAPON PORTUGAL ROUMANIE SÉNÉGAL SUISSE TUNISIE TURQUIE

Écrivain(e)s exposé(e)s (par ordre alphabétique) :

|Anne-Marie Alonzo|Marie-Claire Bancquart|Nicole Barrière|Mousse Boulanger|Charlotte Brontë|William Carlos Williams|Lucie Delarue-Mardrus|Marceline Desbordes-Valmore|Mohammed Dib|Birago Diop|Moshé Dor|Georges Duhamel|Marguerite Duras|Forough Farrokhzad|Robert Frost|Stefan George|Renée Guirguis|Edmond Haraucourt|Anne Hébert|Nazim Hikmet|Roberto Juarroz|André Pieyre de Mandiargues|Pablo Neruda|Anna de Noailles|Marie Noël|Fernando Pessoa|Catherine Pozzi|Adélia Prado|Amina Saïd|Georges Séféris|Shiki|Jean-Baptiste Tati Loutard|Giuseppe Ungaretti|Hélène Vacaresco|Paul Valéry|Renée Vivien|Robert Vivier|Marguerite Yourcenar|


Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cette exposition est mise à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner l’URL de la page (http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/un-ete-en-poesie-saison-1-22-juillet-22-aout-2013/) ainsi que la source (Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif).

La citation de la semaine… Edwin Abbott Abbott…

« […] à Flatland, toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux. »

the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.

             

[…] à Flatland tous les êtres humains étaient des Figures régulières, c’est-à-dire des Figures de construction régulière. J’entends par là qu’une Femme doit être non seulement une Ligne, mais une Ligne Droite ; qu’un Artisan ou un Soldat doit avoir deux côtés égaux ;  que les Commerçants doivent avoir trois côtés égaux ; les Hommes de Loi (catégorie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir), quatre côtés égaux, et qu’en général chez un Polygone tous les côtés doivent être égaux.

[…] Ce dont je parle, c’est de l’égalité des côtés, et point n’est besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre qu’à Flatland toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux.
[…]
« L’Irrégularité de Figure » est un terme qui désigne chez nous quelque chose aussi grave au moins que, chez vous, un mélange de distorsion morale et de criminalité ; nous traitons cette perversion en conséquence. Certes, nous avons nos faiseurs de paradoxes qui nient la nécessité d’une relation entre l’Irrégularité géométrique et morale.

« L’Irrégulier, disent-ils, est dès sa naissance dépisté par ses propres parents, accablé de sarcasmes par ses frères et sœurs, négligé par les domestiques, méprisé et soupçonné par la société ; il se voit interdire tous les postes à responsabilités, toutes les situations de confiance, toutes les activités utiles. La police surveille de près chacun de ses mouvements jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité et se présente à l’inspection ; puis, soit il est détruit si l’on constate qu’il dépasse la marge de déviation admise, soit il est enfermé dans un Bureau Gouvernemental en qualité d’employé de septième classe ; il se voit contraint d’exercer pendant toute sa morne existence un métier sans intérêt pour un salaire misérable, obligé de vivre jour et nuit au bureau, de se soumettre même pendant ses congés à une surveillance étroite ; comment s’étonner que la nature humaine, fût-elle de l’essence la meilleure et la plus pure, sombre dans l’amertume et la perversion au milieu de ces circonstances ? »

Ce raisonnement fort plausible ne parvient pas à me convaincre –pas plus qu’il n’a convaincu les plus sages de nos Hommes d’État– que nos ancêtres ont eu tort de poser en axiome politique l’impossibilité de tolérer l’Irrégularité sans mettre en danger la sécurité de l’État. La vie de l’Irrégulier est dure. Cela ne fait aucun doute ; mais les intérêts du Plus Grand Nombre exigent qu’il en soit ainsi. Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?
[…]
Je n’en suis pas pour autant disposé à recommander (du moins pour l’instant) l’emploi des mesures extrêmes adoptées par certains États, où le nouveau-né dont l’angle dévie d’un demi-degré par rapport à la norme est aussitôt détruit sans autre forme de procès. Parmi nos plus grands personnages, nos génies même, il en est qui se sont trouvés affligés, pendant les premiers jours de leur vie, de déviations allant jusqu’à quarante-cinq minutes, ou même au-delà ; et la perte de leur précieuse existence aurait été pour l’État un mal irréparable. En outre, l’art de la médecine a remporté quelques-uns de ses plus beaux triomphes en guérissant, soit partiellement, soit totalement l’Irrégularité par des compressions, des extensions, des trépanations, des colligations et autres opérations chirurgicales ou esthétiques. Optant, par conséquent, pour une Via Media, je ne définirai aucune ligne de démarcation fixe ou absolue ; mais, à l’époque où le corps commence à se charpenter, et si le Conseil Médical déclare que la guérison est improbable, je suggérerai de mettre un terme aux souffrances du rejeton Irrégulier en le faisant passer sans douleur de vie à trépas.

Edwin A. Abbott
Flatland, une aventure à plusieurs dimensions, 1884

Librio, © E.J.L. 2013, chapitre 7 « Des formes irrégulières », pages 40-43
Traduit de l’anglais par Élisabeth Gille (cette traduction a d’abord paru chez Denoël en 1968).
Vous pouvez lire en ligne le roman dans son intégralité en cliquant ici, néanmoins je vous recommande pour plus de confort d’acheter chez Librio la version papier pour un prix très raisonnable (3€).

                  

[…] every human being in Flatland is a Regular Figure, that is to say of regular construction. By this I mean that a Woman must not only be a line, but a straight line; that an Artisan or Soldier must have two of his sides equal; that Tradesmen must have three sides equal; Lawyers (of which class I am a humble member), four sides equal, and, generally, that in every Polygon, all the sides must be equal.

[…] I am speaking of the equality of sides, and it does not need much reflection to see that the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.
[…]
“Irregularity of Figure” means with us the same as, or more than, a combination of moral obliquity and criminality with you, and is treated accordingly. There are not wanting, it is true, some promulgatorsof paradoxes who maintain that there is no necessary connection between geometrical and moral Irregularity. “The Irregular,” they say, “is from his birth scouted by his own parents, derided by his brothers and sisters, neglected by the domestics, scorned and suspected by society, and excluded from all posts of responsibility, trust, and useful activity. His every movement is jealously watched by the police till he comes of age and presents himself for inspection; then he is either destroyed, if he is found to exceed the fixed margin of deviation, at an uninteresting occupation for a miserable stipend; obliged to live and board at the office, and to take even his vacation under close supervision; what wonder that human nature, even in the best and purest, is embittered and perverted by such surroundings!”

All this very plausible reasoning does not convince me, as it has not convinced the wisest of our Statesmen, that our ancestors erred in laying it down as an axiom of policy that the toleration of Irregularity is incompatible with the safety of the State. Doubtless, the life of an Irregular is hard; but the interests of the Greater Number require that it shall be hard. If a man with a triangular front and a polygonal back were allowed to exist and to propagate a still more Irregular posterity, what would become of the arts of life? Are the houses and doors and churches in Flatland to be altered in order to accommodate such monsters? […]
Not that I should be disposed to recommend (at present) the extreme measures adopted by some States, where an infant whose angle deviates by half a degree from the correct angularity is summarily destroyed at birth. Some of our highest and ablest men, men of real genius, have during their earliest days laboured under deviations as great as, or even greater than forty-five minutes: and the loss of their precious lives would have been an irreparable injury to the State. The art of healing also has achieved some of its most glorious triumphs in the compressions, extensions, trepannings, colligations, and other surgical or diaetetic operations by which Irregularity has been partly or wholly cured. Advocating therefore a Via Media, I would lay down no fixed or absolute line of demarcation; but at the period when the frame is just beginning to set, and when the Medical Board has reported that recovery is improbably, I would suggest that the Irregular offspring be painlessly and mercifully consumed.

Edwin A. Abbott
Flatland, A Romance in Many Dimensions
(Londres, Seeley 1884)

Pour lire en ligne le roman dans son intégralité (en anglais), cliquez ici.

Couverture originale de Flatland (illustration de l’auteur)

Publié en 1884 par Edwin A. Abbott (1838-1926), célèbre théologien et universitaire anglais,  Flatland est un court roman allégorique qui relève à la fois de la fable de science-fiction, de la fantaisie mathématique et du conte philosophique. L’histoire, qui donne vie à des figures géométriques, a pour narrateur un carré qui vit dans un monde plat : Flatland. Les personnages y sont des cercles, des triangles, des carrés, des polygones… Dans ce monde dénué de hauteur n’existent que deux dimensions, la longueur et la largeur. Les habitants ne peuvent donc ni monter ni descendre, ni en concevoir la possibilité même.

Toute la première partie de l’ouvrage (Notre monde) décrit la société bidimensionnelle de Flatland.  À ce titre, l’ouvrage cache une satire implicite de la société aristocratique victorienne puisque le nombre de côtés des polygones-habitants détermine la classe sociale des individus : plus ce nombre est grand, et plus ils sont élevés hiérarchiquement. Ainsi, dans Flatland, tout s’ordonne selon un principe strict, à savoir que l’ordre naturel de la société repose sur l’égalité des côtés : au sommet la caste des prêtres symbolisée par les Cercles, au bas de l’échelle, les triangles isocèles symbolisant les soldats et la plèbe. Les femmes quant à elles sont réduites à de simples lignes, et les individus déviants sont représentés par des polygones irréguliers dont la difformité géométrique cache une irrégularité morale.

La deuxième partie de l’ouvrage (Autres mondes) est d’une grande originalité, tant scientifique que sociale : alors qu’il médite en l’an 2000 sur son existence dans l’univers bidimensionnel de Flatland, le carré-narrateur reçoit la visite d’un étranger, qui se fait appeler une Sphère. Traversant l’espace plan de son univers que le Carré croyait universel, la Sphère l’entraîne dans un espace à trois dimensions, lui offrant une vision inédite de son propre univers vu du dessus : Flatland devient Spaceland. Bouleversé par la vision de cet espace en trois dimensions, l’infortuné Carré veut témoigner de ce qu’il a vu et compris (la possibilité d’une autre dimension), et faire partager son voyage initiatique à ses concitoyens en propageant « l’Évangile des Trois Dimensions ».

Arrêté et traduit devant le Conseil pour avoir voulu subvertir l’ordre de la pensée unique, il sera condamné à la détention perpétuelle comme un dangereux révolutionnaire. À cet égard, si la fin de l’ouvrage est empreinte d’un profond pessimisme, elle délivre aussi un message humaniste de tolérance et de paix :

Je n’ai donc absolument aucun disciple et, à ma connaissance, la Révélation millénaire m’a été faite pour rien. Là-haut, à Spaceland, Prométhée fut châtié pour avoir apporté le feu aux mortels, mais moi —pauvre Prométhée de Flatland— je suis en prison sans avoir apporté quoi que ce soit à mes compatriotes. Je survis cependant, en espérant que ces Mémoires parviendront, je ne sais comment, jusqu’à un esprit humain, dans une Dimension quelconque, et susciteront une race rebelle qui refusera de se confiner aux limitations dimensionnelles. (Librio, page 119)

Comme l’a très bien montré Paul Watzlawick¹, « ce que Flatland dépeint avec éclat est la complète relativité de la réalité. Sans doute l’élément le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité est-il l’illusion d’une réalité « réelle », avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement. Il faut par ailleurs un haut degré de maturité et de tolérance envers les autres pour vivre avec une vérité relative, avec des questions auxquelles il n’est pas de réponse, la certitude qu’on ne sait rien et les incertitudes résultant des paradoxes. Mais si nous ne pouvons développer cette faculté, nous nous relèguerons, sans le savoir, au monde du Grand Inquisiteur, où nous mènerons une vie de mouton, troublée de temps à autre par l’âcre fumée de quelque autodafé, ou des cheminées d’un crématoire ».
← Edwin Abbott Abbot
De fait, si l’ouvrage d’Edwin A. Abbott connut un regain d’intérêt au vingtième siècle grâce aux découvertes d’Einstein quant à la relativité restreinte, il amène fondamentalement à une réflexion critique en matière de rapports de pouvoir sur nos valeurs institutionnelles et morales. C’est ainsi que Flatland peut être replacé dans le contexte particulier de certaines dérives sociales caractéristiques de l’Angleterre victorienne. Il faut rappeler en effet que « le concept moderne d’eugénisme (eugenics) est inventé en 1883 par le statisticien Francis Galton, le cousin du célèbre Darwin »². Par exemple, le passage que j’ai sélectionné pour cette Citation de la semaine peut se lire comme la critique sous-jacente d’une société eugéniste et formatée multipliant les exigences de normalité :

Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?

Comme nous le voyons dans ces lignes, l’action eugénique à l’encontre des individus non conformes amène à une réflexion sur la notion même de normalité, si importante quand on aborde par exemple la liberté face à la conception totalitaire de la rationalité  : les figures irrégulières et déviantes constituent ainsi une menace conceptuelle contre l’ordre moral et social. De même, lorsque le personnage narrateur (le Carré) bouscule la logique linéaire des habitants de Flatland, il faut voir dans cette transgression (qui semble préfigurer 1984 d’Orwell, dont le titre ne peut que faire songer à la date de publication du roman d’Edwin A. Abbott) l’impossibilité même de toute pensée autonome.

En ce sens, Flatland apparaît comme une brillante dystopie antiautoritaire. Cette dimension politique de l’œuvre n’a presque pas été étudiée ; elle est néanmoins essentielle et invite le lecteur à une réflexion critique sur les rapports entre pensée et liberté.

Bruno Rigolt

 

1.  Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication, Seuil « Points Essais », Paris 1978. Voyez en particulier cette page.
2. Gilbert Hottois, Jean-Noël Missa, Nouvelle Encyclopédie de bioéthique : médecine, environnement, biotechnologie, De Boeck Université, Bruxelles 2001, page 421.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie Noël

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie Noël (1883 — 1967, Auxerre) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Chanson

Quand il est entré dans mon logis clos,
J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,
L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…
Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Il m’a demandé des outils à nous.
Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,
Qu’ils semblaient, —si gais, si légers, si doux,—
Deux petits oiseaux caressant la dalle

De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?

Il m’a demandé du beurre, du pain,
— ma main en l’ouvrant caressait la huche —
Du cidre nouveau, j’allais et ma main
Caressait les bols, la table, la cruche.

Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?

Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi.
J’ai parlé de tout, des poules, des chèvres,
Du froid, du chaud, des gens, et ma voix
En sortant de moi caressait mes lèvres…

Et je causais, je causais, je causais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

Quand il est parti, pour finir l’ourlet
Que j’avais laissé, je me suis assise…
L’aiguille chantait, l’aiguille volait,
Mes doigts caressaient notre toile bise…

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Marie Noël
Les Chansons et les Heures, 1920

Françoise Duparc (1726-1778), « Femme cousant » c. 1750-1760
Marseille, Musée des Beaux-Arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Paul Valéry

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Paul Valéry (1871, Sète — 1945, Paris) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Sur l’obscur de la mer (*)

__Une mer qui semble unie, — çà et là dans le plan,
çà et là dans le temps — éclate un petit fait d’écume ;
__un événement candide sur l’obscur de la mer,
ici ou là ;
__Jamais au même lieu ;
__un épisode,
__un indice de chocs entre des puissances invisibles
__et des différences internes,
__çà et là, ici ou là.
__L’eau changée en neige, l’instant du choc changé
en blancheur, et le mouvement massif en désordre de
gouttes que l’ordre pesant résorbe aussitôt.

(*) titre donné à partir d’une expression du texte, non choisi par P. Valéry

Paul Valéry
Poèmes et PPA (Petits Poèmes Abstraits), 1929
Édition utilisée : Paul Valéry, Poésie perdue. Les poèmes en prose des Cahiers
Édition de Michel Jarrety, NRF Gallimard, Paris 2000, page 192.

Illustration : © Bruno Rigolt
« Soir et la Mer IV » Peinture numérique et photographie, août 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Nicole Barrière

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Nicole Barrière (contemporaine) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

[sans titre]

Revient indemne l’Ombre
L’enfance criant son mutisme
L’énigme du poème qui contient tout entier
La même femme
Elle veille la lumière secrète d’autres rêves
Dont tu ne sais rien
Femme debout, de face
Elle a fait la rencontre endeuillée de l’histoire
Tu ne sais rien de sa clarté
Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace
Tu demeures comme elle, blessé à demi-mot
Tu l’aimeras errante, endormie, enroulée de linceul ou debout face au mur
Défais ta vie de ses fragiles habits
Aime, aime ses chevauchées d’azur dans ton pays écorché
Quand la brise court sur les oliviers
Ose ses lèvres, ose la rose dans sa nacre vivante
Ce monde de beauté où tu la vois dormir.

Nicole Barrière
 Femmes en parallèle : Anthologie personnelle
L’Harmattan, Paris 2010. Page 15.

« Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace »

Illustration : Kay Sage (1898-1963), « I Saw Three Cities », 1944
Princeton University Art Museum
Crédit photographique : Bruce M. White

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Duras

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Duras
(1914, Saigon — 1996, Paris)… FRANCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Ce matin : Georges Séféris… GRÈCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Les Mains négatives

On appelle mains négatives, les peintures de mains trouvées dans les grottes magdaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique. Le contour de ces mains —posées grandes ouvertes sur la pierre— était enduit de couleur. Le plus souvent de bleu, de noir. Parfois de rouge. Aucune explication n’a été trouvée à cette pratique.

       

Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit

ces mains
ouvertes

Bleues
Et noires

Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit

L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime

Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel

Plates

Posées écartelées sur le granit gris

Pour que quelqu’un les ait vues.

Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans

Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer, je t’aime

J’aimerai quiconque entendra que je crie

Sur la terre vide resteront ces mains  sur la paroi de granit face au fracas de l’océan

Insoutenable

Personne n’entendra plus

Ne verra

Trente mille ans
Ces mains-là, noires

La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir
la paroi de la pierre

Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait
qui
criait dans cette lumière blanche

Le désir
le mot n’est pas encore inventé

Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force

et puis il a crié

Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin

Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité
je
t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur

Le vent souffle du continent il repousse
l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra

Je veux t’aimer je t’aime

Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc

Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi.

Marguerite Duras
Les Mains négatives, 1978
Marguerite Duras, Le Navire Night – Césarée – Les Mains négatives – Aurélia Steiner
Mercure de France, Paris 1979, page 97 et suivantes.

La Cueva de las Manos (la Grotte des mains)
Patagonie, Argentine


Le court métrage réalisé en 1979 par Marguerite Duras
Sur les images de Paris la nuit, désert, Marguerite Duras interprète comme un appel les traces de mains peintes dans les grottes préhistoriques d’Espagne

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Georges Séféris

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Georges Séféris  (1900, [Smyrne] Izmir — 1971, Athènes)… GRÈCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Cet après-midi : Marguerite Duras… FRANCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Le Dernier Jour
(extrait)

Le ciel était couvert. Nul ne se décidait.
Un vent léger soufflait. « Ce n’est pas le grégos, c’est le sirocco » fit quelqu’un.
Quelques minces cyprès cloués sur le versant et la mer grise,
avec des flaques de lumière, un peu plus loin.
Les soldats présentaient les armes quand la bruine se mit à tomber.
« Ce n’est pas le grégos, c’est le sirocco. » Ce fut la seule chose précise que l’on entendit.
Pourtant, nous le savions que dès l’aube suivante
Rien ne nous resterait, pas même la femme buvant près de nous le sommeil
Pas même le souvenir d’avoir été, jadis, hommes,
Rien, dès l’aube suivante.

« Ce vent fait songer au printemps » disait l’amie qui marchait près de moi.
En regardant au loin, « le printemps
Tombé soudain en plein hiver près de la mer bouchée.
Printemps si imprévu. Tant d’années ont passé. Comment allons-nous mourir ? »
[…]

Georges Séféris
Poèmes. 1933-1955, suivis de Trois poèmes secrets

Traduit du grec par Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki.
Préface d’Yves Bonnefoy, postface de Gaëtan Picon
© Gallimard, NRF « Poésie », page 103.

Pour mieux comprendre le contexte politique évoqué dans ce poème, voyez cette page de l’ouvrage de Jean Bessière et Judit Maár, L’Écriture empoisonnée (L’Harmattan, Paris 2007).

 Yiánnis Móralis
(« Dix dessins en couleur pour les poèmes de Georges Séféris« , 1965)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Robert Frost

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Robert Frost (1874, San Francisco — 1963, Boston )… ÉTATS-UNIS

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Ce matin : Marie-Claire Bancquart… FRANCE
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;

Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

 

La route non empruntée

Deux routes bifurquaient dans un bois jaune
Et au regret de ne pouvoir prendre les deux
Car voyageant seul, je suis resté longtemps
Les yeux fixés sur l’une des deux aussi loin que je le pouvais
Jusqu’à un virage qui se perdait dans les broussailles ;

Alors j’ai suivi l’autre route, tout aussi envisageable
Et peut-être même plus justifiée encore
Parce que recouverte d’herbes ne demandant qu’à être foulées ;
Cependant, ceux qui étaient passés par là
Les avaient empruntées de façon assez semblable.

Et toutes deux en ce matin s’étiraient
Parmi des feuilles qu’aucun pas n’avait encore souillées
Je réservais la première route pour une autre fois
Sachant pourtant qu’un chemin menant à un autre chemin,
Je doutais d’y revenir jamais.

Un jour, dans des années et des années
Je conterai tout cela en soupirant, à savoir que
Deux routes bifurquaient dans un bois, et que moi —
J’ai suivi celle par laquelle on chemine le moins souvent
Et cela a fait toute la différence.

 

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

Traduction : Bruno Rigolt

À propos de la traduction : On trouve sur le net quelques traductions plus ou moins heureuses, et souvent contestables de ce très beau texte. Aucune ne répondant à mes attentes, j’ai donc proposé une nouvelle traduction, sachant que la syntaxe française rend difficilement compte de la structure rythmique et métrique très particulière du texte composé d’ennéasyllabes (vers de 9 syllabes). Enfin, ce poème, le premier du recueil Mountain Interval est en italiques dans la première édition (1916). C’est la raison pour laquelle il figure en italiques ici.

Pour en savoir plus sur les interprétations de ce poème complexe et souvent mal compris, voyez cette page (en anglais, mais passionnante à lire, et d’un haut niveau d’analyse, qui m’a été particulièrement utile pour aborder la traduction).

 Illustration : © Bruno Rigolt, « Robert Frost as Robert Frost » (2013)
Photomontage d’après des images de presse de Robert Frost (jeune et vieux) et d’une huile sur toile de Gustave Doré : « Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’enfer« , 1861 (Musée de Bourg en Bresse, France).

Concernant mon choix de l’Enfer de Dante pour l’illustration, voir : George Montiero, Robert Frost and the New England Renaissance. Lexington, KY:  The University Press of Kentucky, 1988. Copyright © 1988 by the UP of  Kentucky

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie-Claire Bancquart

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie-Claire Bancquart (1932, Aubin —       ) FRANCE

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Cet après-midi : Robert Frost… ÉTATS-UNIS
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

UTOPIQUES

Massacres, guerres s’éparpillent
s’écartent
recommencent dans le fracas.
Qui a soif de sang, qu’il morde son siècle.

Ah, que les mots se reprennent au fil
d’un futur sans visibilité arrière

qu’ils soient miraculeux feuillages sans racines
où le vent jouerait libre jeu.

Mais tuer la mémoire
commencer de rien ?

Pas possible

l’inhumain
l’inanimal
n’en finissent pas.

Seulement, comme sourit et parle un grand malade,
remplir une proche seconde
avec le livre ouvert
dans le silence, sauf le bruit de tourner la page.

Marie-Claire Bancquart
in Le Nouveau recueil, revue trimestrielle de littérature et de critique
Champ Vallon 62, mars-mai 2002. Page 82.

 « l’inhumain / l’inanimal / n’en finissent pas » 

Illustration : Otto Dix (1891-1969) « Sturmtruppe geht unter Gas vor » (« Assaut sous les gaz »), 1924
Gravure aquatinte. Berlin, Deutsches Historiches Museum

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : André Pieyre de Mandiargues

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… André Pieyre de Mandiargues (1909 — 1991, Paris)… FRANCE

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Ce matin, Anne Hébert… CANADA

Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert FROST…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

 

Lèvres bleues

Les lèvres bleues du canot
Sur le sable gris de la plage
Qu’un reflet de lune illumine
Dirais-tu qu’elles vont ouvrir
Une bouche de noyée
Pour dire ce que toute femme
Aurait pu dire à tout homme
Et que nulle n’a jamais dit ?
 

André Pieyre de Mandiargues
1er septembre 1974
L’Ivre Œil
in Écriture ineffable, précédé de Ruisseau des solitude, L’Ivre Œil et suivi de Gris de perle
© NRF « Poésie » Gallimard, Paris 2010. Page 215.


Illustration : Man Ray, 1936. D’après « À l’heure de l’observatoire : les amoureux ».
Photographie réalisée pour Harper’s Bazaar : « Modèle allongé bras levé sous un tableau de Man Ray »

Image colorisée.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anne Hébert

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anne Hébert (1916 — 2000, province du Québec)… CANADA

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Cet après-midi : André Pieyre de Mandiargues… FRANCE
Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert Frost…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

                                          

Les Mains

Elle est assise au bord des saisons
Et fait miroiter ses mains comme des rayons.

Elle est étrange
Et regarde ses mains que colorent les jours.

Les jours sur ses mains
L’occupent et la captivent.

Elle ne les referme jamais
Et les tend toujours.

Les signes du monde
Sont gravés à même ses doigts.

Tant de chiffres profonds
L’accablent de bagues massives et travaillées.

D’elle pour nous
Nul lieu d’accueil et d’amour

Sans cette offrande impitoyable
Des mains de douleurs parées
Ouvertes au soleil.

Anne Hébert
Le Tombeau des rois, 1953. © Éditions du Seuil, Paris 1960
Première parution (à compte d’auteur aux Éditions de l’Institut littéraire du Québec ) : 1953

 « Des mains de douleurs parées / Ouvertes au soleil »
Illustration : © Bruno Rigolt « Hands in the Sun » (Peinture numérique, 2013)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Mousse Boulanger

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Mousse Boulanger (1926, Boncourt —          )… SUISSE

Hier, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI
Demain, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

 

Quel temps fait-il en moi ?

Les fourmis déménagent
l’innocence meurt
avant l’apprentissage de la morsure

Une mésange picore
les moucherons endormis
sur le grillage du jardin
la pluie du matin
coule sur le fil
les gouttes se pourchassent
comme les enfants
partis

 

Lente extinction de la nuit
vers les jades du matin
des fleurs d’étoiles traînent
sur le jardin

bourdonnement d’abeilles
semblable à la marelle
des quatre vents

 

Quel destin a posé
un doigt au cœur ?
Les larmes se perdent
dans un mouchoir

Le ciel reste bleu.

 

Mousse Boulanger
L’Écuelle des souvenirs. Récit-poème
L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 2000. Page 17 (« Quel temps fait-il en moi ? »), page 13

 Illustration : Vincent Van Gogh
« Le Jardin de l’hôpital Saint-Paul » (huile sur toile, 1889)
collection privée, Genève

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Pablo Neruda

 

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pablo Neruda (1904, Parral — 1973, Santiago)… CHILI

Hier, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar.. FRANCE/ÉTATS-UNIS
Demain, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE

 

Poema XV

Me gustas cuando callas porque estás como ausente,
y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca.
Parece que los ojos se te hubieran volado
y parece que un beso te cerrara la boca.

Como todas las cosas están llenas de mi alma
emerges de las cosas, llena del alma mía.
Mariposa de sueño, te pareces a mi alma,
y te pareces a la palabra melancolía.

Me gustas cuando callas y estás como distante.
Y estás como quejándote, mariposa en arrullo.
Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza:
déjame que me calle con el silencio tuyo.

Déjame que te hable también con tu silencio
claro como una lámpara, simple como un anillo.
Eres como la noche, callada y constelada.
Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente.
Distante y dolorosa como si hubieras muerto.
Una palabra entonces, una sonrisa bastan.
Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

Pablo Neruda
 Veinte poemas de amor y una canción desesperada, 1924
Editorial EDAF, Madrid 2009, page 85

                    

Poème XV

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente,
et tu m’entends de loin, et ma voix point ne te touche.
On dirait que tes yeux se sont envolés
et on dirait qu’un baiser t’aurait scellé la bouche.

Comme toutes les choses sont emplies de mon âme
tu émerges des choses, de toute mon âme emplie.
Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie.

Tu me plais quand tu te tais et sembles distante.
Et tu sembles gémir, papillon dans la berceuse.
Et tu m’entends de loin, et ma voix ne t’atteint pas :
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, muette et constellée.
Ton silence est d’étoile, si lointain et simple.

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente.
Distante et endolorie comme si tu étais morte.
Un mot alors, un sourire suffisent.
Et la joie que ce ne soit pas vrai, la joie m’emporte.

Pablo Neruda
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée suivi de Les Vers du capitaine
Traduction de Claude Couffon et Christian Rinderknecht
Gallimard « Poésie », édition bilingue, Paris 1998. Pages 66-67. 

 « Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie. »

Illustration : Kay Sage (1898, New York — 1963, Woodbury)
« Le Passage » (autoportrait), 1956
(collection particulière)



Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Forough Farrokhzad

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Forough Farrokhzad (1934 — 1967, Téhéran)… IRAN

Hier, mardi 13 août : Georges Duhamel… FRANCE
Demain, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar… FRANCE/ÉTATS-UNIS

 

Le vent nous emportera

Dans ma nuit brève, hélas
le vent a rendez-vous avec les feuilles.
dans ma nuit brève il y a la peur
et l’effroi dévastateur          

Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Je regarde ce bonheur avec les yeux d’un étranger.
Je me suis accoutumée à mon désespoir.
Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?

En cet instant, en cette nuit,
quelque chose survient. La lune
est inquiète et rouge ; les nuages
forment un cortège funèbre
attendant de pleurer sur le toit du ciel
ce toit friable sur le point de s’écrouler.

Un instant,
Puis rien.

Derrière cette fenêtre, tremble la nuit
Et la terre s’est arrêtée de tourner. 

Par delà cette fenêtre, les yeux de l’inconnu
Se posent sur toi et moi.
Ô toi verdoyante, des pieds à la tête —
Pose le souvenir fébrile de tes mains dans les miennes…
______________________Mes mains qui t’aiment.

Et abandonne tes lèvres
______________________Dans la chaleur de la vie
À la caresse de mes lèvres qui t’aiment.
Un jour le vent nous emportera.
Le vent nous emportera.

Forough Farrokhzad
Source : Furūgh Farrukhzād, Selected Poems of Forugh Farrokhzad, Translated bay Sholeh Wolpé. University of Arkansas Press 2007. page 34

Traduction française (à partir du texte anglais de S. Wolpé) : Bruno Rigolt

 Illustration : © Bruno Rigolt
« Arbres dans le vent », juin 2013

Ecriture contributive Dissertation « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Corrigé élève

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

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Ecriture contributive Dissertation "Selon vous, qu'est-ce qu'un bon livre ?" Corrigé élève

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

NetÉtiquette : Licence Creative Commonscomme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les textes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du texte cité (URL de la page).

J’ai lu au CDI… « La Moustache » d’Emmanuel Carrère… par Romane G.

J’ai lu au CDI

La Moustache
d’Emmanuel Carrère (1986)

Folio Gallimard 2005, 182 pages.
Cote CDI : R CAR (consultez la fiche détaillée ou réservez ce document sur e-sidoc)

La Moustache ou l’art du trompe-l’œil littéraire…
Par Romane G. (classe de Seconde 9, promotion 2012-2013)

Écrivain, essayiste, réalisateur et scénariste, Emmanuel Carrère est né à Paris le 9 décembre 1957. Fils de la célèbre historienne et académicienne Hélène Carrère d’Encausse, il poursuit des études à Sciences-po puis débute comme critique de cinéma pour Positif et Télérama avant de publier un essai sur le cinéaste Werner Herzog  en 1982. Par la suite, il se consacre surtout au roman dont plusieurs seront particulièrement remarqués : ainsi, L’Amie du jaguar (1983), La Classe de neige (prix Fémina 1995) ou Limonov  (prix Renaudot 2011).

Le livre dont j’ai décidé de vous parler aujourd’hui s’intitule La Moustache. Publié en 1986, il raconte une histoire dont la situation initiale est à première vue réaliste et banale : un jour, un homme (dont on ne connaîtra jamais le prénom : il sera toujours désigné par le pronom personnel il) décide de se couper la moustache alors que sa femme Agnès ne l’a jamais connu sans. En rentrant, elle ne se rend même pas compte du changement, pas plus que le couple d’amis chez qui ils vont dîner…  Le héros croit d’abord à un « complot » de ses proches, mais très vite il finit par douter : a-t-il ou non jamais porté une moustache ? Il n’a quand même pas rêvé : preuve en est la photo de lui sur l’île de Java où il était parti avec sa femme en vacances du temps où il est certain qu’il portait alors la moustache… Mais il ne trouve pas la fameuse photo, et sa femme semble perdre la tête à son tour : non seulement elle ne se rappelle même pas de leur voyage à Java, mais encore moins de leurs amis. Elle prétend même que son beau-père est mort alors que tout prouve le contraire.

Dans cette histoire de plus en plus terrifiante, tout se contredit et se détraque ! Comme il a été très justement remarqué, « l’habileté de Carrère est dans le glissement insensible et continu qui fait passer d’un léger doute quotidien à une impression de cauchemar éveillé. Tout l’univers du personnage bascule » (Dominique Rabaté, « L’exaltation du quotidien » in Jean-Pierre Saïdah (sous la direction de), Enchantements : Mélanges offerts à Yves Vadé, page 230). Personnellement, j’ai beaucoup apprécié l’ouvrage, et je vous en recommande la lecture : la structure du récit, très brève, et le choix de la focalisation interne permettent de vivre au jour le jour avec le personnage et de partager ses propres angoisses. L’un des thèmes essentiels est en effet celui de la folie. La question ne cesse de se poser à chaque page : qui est fou ? Qui ment ? Qui dit la vérité ? Qui doit-on croire ? Plus les pages se tournent, plus l’angoisse s’intensifie et finit même par atteindre les certitudes du lecteur, qui se projette dans l’histoire, au point de s’identifier au personnage, et d’éprouver sa peur et son angoisse. Le lecteur va même jusqu’à supposer que c’est lui qui devient fou à la lecture de ce trompe-l’œil littéraire !

L’auteur oscille astucieusement entre le réalisme référentiel et banal du quotidien et l’inquiétante étrangeté du fantastique.  C’est ainsi que l’histoire se situe à Paris dans un décor bien réel, de même que le voyage en Chine, à Hong-Kong ainsi que sur l’île de Java dont les personnages semblent exister réellement. Ce monde pourrait être le nôtre ! Tout d’ailleurs est très détaillé dans le livre : le nom des rues, des endroits connus, des objets familiers sont mentionnés. Tous ces indices de vraisemblabilisation, en reproduisant le réel, le mettent plus encore à distance et renforcent d’autant plus le sentiment déstabilisant qui s’empare du lecteur. De même, bien que le point de vue interne domine, l’emploi de la troisième personne dans le discours produit un écart entre le récit et les pensées du personnage, renforçant cette impression de mythomanie, de trouble de la personnalité, de réalité qui dérape. Selon moi, tout l’art de Carrère est donc d’interroger dans ce roman troublant la notion même de réel et d’identité en faisant passer une infinité de sentiments et de perceptions à la fois, ce qui est la caractéristique du genre fantastique.

De cette œuvre, je retiendrai la mécanique presque kafkaïenne, qui déstructure complètement le réel : on passe de l’onirique d’abord puis au cauchemar ! Cela m’a fait aussi penser à La Part des ténèbres de Stephen King que j’avais lu et qui multiplie également les effets de miroir et de dédoublement (le personnage s’interroge sur la réalité du double issue de son imagination). Carrère affirmera à ce titre sa dette à l’égard de grands romanciers américains comme Richard Matheson : je vous conseille d’ailleurs de lire l’Homme qui rétrécit, histoire tout aussi terrifiante d’un homme qui disparaît progressivement aux yeux de son entourage qui lui devient inexorablement étranger et hostile…

© Romane G. Janvier 2013
Classe de Seconde 9 (Promotion 2012-2013)

Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

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