J’ai lu… J’ai aimé… L’Étrange cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde… par Camille H.

 

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L’Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde par Camille H. 
(Classe de Seconde 11, promotion 2013-2014)

Aujourd’hui, j’ai choisi, de vous parler du génial récit écrit en 1886 par Robert Louis Stevenson : L’Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde [COTE CDI : 802-3 STE]. Livre court s’il en est (96 pages chez Librio), mais ô combien riche d’une histoire prenante et captivante !


« A quire full of utter nonsense… »

John Ezard, dans le Guardian du‎ 25 octobre 2000 |1| relate une anecdote intéressante  quant à la rédaction de l’ouvrage, reprise d’ailleurs dans Wikipédia : en fait, ce livre serait né d’un cauchemar de l’auteur, qui l’écrivit d’un trait à son réveil, mais sa femme trouvant le manuscrit inabouti, Stevenson le jeta au feu et recommença. Il avoua même que ce premier jet n’était qu’un « cahier entier rempli d’absurdités » (« A quire full of utter nonsense… ») :

« One of the enduring mysteries of English literature was solved last night when it emerged that the first, impassioned draft of Robert Louis Stevenson’s Dr Jekyll and Mr Hyde was destroyed by the author’s wife. Fanny Stevenson burned it after dismissing it to a friend as « a quire full of utter nonsense ». She said – of what became the world’s most admired and profound horror story – « He said it was his greatest work. I shall burn it after I show it to you ».

En apprenant cette anecdote amusante, le livre ne m’apparut que plus attrayant et c’est sur lui que mon choix s’est porté, choix que je ne regrette aucunement.Stevenson Mais avant de rentrer dans les détails, quelques mots sur l’auteur…

L’auteur de l’Île au Trésor…

Né à Édimbourg le 13 novembre 1850 (dans une famille d’ingénieurs spécialistes des phares!), Robert Louis Stevenson fait partie avec Robert Burns et Walter Scott de ces grands écrivains qui ont marqué de leur empreinte la littérature écossaise. Sans doute connaissez-vous l’Île au Trésor, mais d’autres œuvres comme Enlevé !, Un mort encombrant ou Le Voleur de cadavres méritent votre attention. C’est bien sûr avec Dr Jekyll et Mr Hyde que Stevenson rencontre son plus grand succès ! Ce livre est en effet considéré à juste titre comme une véritable étude sur la dualité de la personne humaine.

Un décor funeste…

Je ne vais pas vous raconter l’histoire (d’ailleurs vous trouverez un peu partout sur le Net des résumés tout à fait recommandables) mais mettre l’accent sur quelques aspects de ce curieux récit. Imaginez d’abord le décor de Londres au dix-neuvième siècle : non pas les rues rassurantes de la City ou des beaux quartiers de l’ouest mais plutôt un cadre nocturne, brumeux, propice à l’anonymat, à la transgression et à la misère, un cadre inquiétant préfigurant l’atmosphère des crimes de Whitechapel |2| : les lieux privilégiés par Cam Kennedy_JekyllStevenson sont en effet les ruelles peu fréquentées la nuit, éloignées des grands axes de passage.

Cam Kennedy  → 
Illustration de l’ouvrage Dr Jekyll and Mr Hyde RL Stevenson’s Strange Case,  adapted by Alan Grant, 2008

D’ailleurs, le fait qu’une grande partie du récit se passe la nuit plonge le lecteur dans les profondeurs glauques et glacées du Londres populaire. Alors que les protagonistes de l’histoire appartiennent à l’univers de la bourgeoisie, la ville apparaît presque toujours plongée dans la brume, en hiver. Nous passons d’un cadre social accueillant, confortable, à un milieu sordide où le lecteur s’aventure non sans effroi, qui plus est renforcé, lors des soirs de meurtre, par la lune rouge sang !

… pour un récit savamment construit !

De fait, le récit commence ainsi : deux cousins, M. Utterson et M. Enfield, passent par hasard lors d’une promenade dominicale devant une porte ; celle-ci éveille chez Enfield une histoire aussi singulière qu’effrayante : la nuit une fillette bouscule par mégarde un petit homme trapu au regard glacial. Entrant dans une colère noire, l’homme pousse la petite au sol et la piétine violemment. Poursuivi par Enfield et contraint de s’expliquer, l’homme pénètre dans une maison et en ressort avec un chèque de cent livres pour étouffer l’affaire. Or, la demeure n’est autre que la maison même d’un respectable ami de M. Utterson : le docteur Henry Jekyll, un scientifique chevronné et reconnu. Utterson, notaire de profession, se souvient du testament de ce dernier, et remarque qu’il lègue tous ses biens à sa mort, ou en cas de sa disparition, à un certain Edward Hyde. Il tente alors de voir son ami, pour lui parler de tout ceci, mais celui-ci est absent à chacune de ses visites ou malade. Quant aux crimes épouvantables du monstre, ils ne cessent d’ensanglanter Londres…

S’en suit une narration complexe privilégiant les changements de points de vue : d’abord celui d’Enfield au début de la nouvelle qui porte à la connaissance d’Utterson l’histoire et le pousse à mener l’enquête. Puis celui de Lannyon : son apparition est certes brève, mais son rôle est extrêmement important dans la compréhension de la narration. Enfin, le point de vue de Jekyll qui, permettant de vivre le drame de l’intérieur, et d’en comprendre l’engrenage ainsi que les mécanismes fatals, amène à la dimension psychologique (le côté obscur de la personnalité) et morale du récit : l’impossible coïncidence du Bien et du Mal.

Le style de Stevenson

On a parfois reproché au style de Stevenson d’être trop « simple » ou « destiné aux adolescents ». Pourtant l’auteur de l’Île au Trésor prit de cours les critiques avec ce récit d’une grande justesse dans l’évocation des lieux et la description des personnages.

Premièrement, cette nouvelle étant à caractéristique policière, tout est fait pour que le lecteur s’y perde : d’abord l’auteur ne précise pas quand se déroule le récit, à part une vague indication d’époque (les années 1800), mais sans jamais donner de dates précises. Plus fondamentalement, j’ai particulièrement aimé l’emboîtement des récits et le fait que toutes les révélations ne soient faites qu’au dernier chapitre. Il y a là un véritable travail entrepris par Stevenson.

Par ailleurs, comme je le suggérais précédemment, le décor funèbre des quartiers misérables, à la fois réel et irréel, est propice à faire naître l’angoisse : tout est fait pour déboussoler le lecteur, et bien qu’il comprenne ce qu’il lit, il ne peut se situer dans le temps et dans l’espace, ni même s’en remettre au personnage narrateur qui lui-même raconte des faits dont il n’a pas été l’acteur principal mais simplement un témoin.

À  cet égard, l’idée que le récit soit raconté à la troisième personne, et que le personnage principal sur lequel l’histoire se base, ne soit pas Jekyll mais l’avocat Utterson, renforce l’ignorance du lecteur quant au dénouement du récit ; nous devons nous en remettre à la connaissance forcément partielle d’Utterson sur tous les faits qui arrivent : celui-ci doit en effet jouer les apprentis détectives en menant l’enquête en même temps que le lecteur.

Le jeu des focalisations est également déroutant : alors que les premiers chapitres privilégient souvent la focalisation zéro, les deux derniers chapitres mettent au contraire l’accent sur la focalisation interne : ce système narratif complexe est particulièrement déroutant pour le lecteur !

Ce monstre qui sommeille en chacun de nous…

Le personnage qui m’a vraiment fasciné est évidemment celui de Hyde : en particulier, le récit est palpitant grâce au traitement du point de vue. Tantôt objective et documentaire, tantôt subjective, la description de Hyde est proprement stupéfiante ! Jekyll_Rouben Mamoulian_1931Avec quel art Stevenson parvient à évoquer le monstre qui sommeille en chacun de nous. La monstruosité est évoquée tout au long du récit, de même que la peur d’autrui et de l’inconnu.

Frédéric March dans l’adaptation de Rouben Mamoulian (1931)

Il y a aussi l’utilisation de plusieurs figures de rhétorique dont le but est de mettre en lumière la fonction dramatique ou symbolique de la description. Elles renforcent ainsi certaines descriptions, comme cet exemple du chapitre 8 (« La dernière nuit ») au moment où arrivent Poole et Utterson dans la cour extérieure du cabinet de Jekyll :

« C’était une vraie nuit de mars, tempétueuse et froide ; un pâle croissant de lune, couché sur le dos comme si le vent l’eût culbuté, luisait sous un tissu diaphane et léger de fuyantes effilochures nuageuses. Le vent coupait presque la parole et sa flagellation mettait le sang au visage. Il semblait en outre avoir vidé les rues de passants plus qu’à l’ordinaire ; et M. Utterson croyait n’avoir jamais vu cette partie de Londres aussi déserte. Il eût préféré le contraire ; jamais encore il n’avait éprouvé un désir aussi vif de voir et de coudoyer ses frères humains ; car en dépit de ses efforts, il avait l’esprit accablé sous un angoissant pressentiment de catastrophe. Lorsqu’ils arrivèrent sur la place, le vent y soulevait des tourbillons de poussière, et les ramures squelettiques du jardin flagellaient les grilles. »

D’autres passages sont vraiment passionnants à lire dans la mesure où ils amènent le lecteur, en se projetant dans l’histoire et les grandes solitudes funèbres de Jekyll, à percevoir le conflit interne dans lequel Hyde tente de prendre possession du docteur : « Je me bornerai donc à dire qu’après avoir reconnu dans mon corps naturel la simple auréole et comme l’émanation de certaines des forces qui constituent mon esprit… » ; « la citadelle intime de l’individu » ; « les portes de la prison constituée par ma disposition psychologique »… Le vocabulaire de la perception, et plus particulièrement l’intérêt de Stevenson pour l’intériorité et la psychologie du personnage, largement dominant dans l’œuvre, met en évidence la personnalité bicéphale du docteur.

Frederic March_Rouben Mamoulian_1931
Frederic March et  Miriam Hopkins dans l’adaptation de Rouben Mamoulian (1931)
© Sportsphoto/Allstar

Des thèmes qui portent à réflexion

Le face-à-face de Jekyll et de son double, représentatif du combat entre le Bien et le Mal, m’a également replongé dans le climat de décadence propre au romantisme noir : le double incarnant tout à la fois la conscience morale et les mauvais penchants de l’individu. Ce qui est vraiment passionnant dans ce court récit, c’est aussi la façon dont il semble annoncer le débat sur le moi, Mattotti-Jekyll_2si important avec la découverte quelques années plus tard de l’inconscient par Freud.

Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde → 
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

Cette découverte de l’inconscient va en effet bouleverser la vision de l’Homme et du monde. Défini comme la partie obscure la plus impénétrable de la personnalité de chacun, il y a d’abord le Ça ; Le Ça n’est autre que Hyde. Quant au Surmoi, il est la face lumineuse, socialisée, de la personnalité de Jekyll, qui voudrait, en vain, canaliser ses fantasmes. C’est sur ce terrain que la nouvelle de Stevenson m’a vraiment passionné : en particulier ce « dédoublement manichéen » |3|.

Mais l’œuvre amène aussi à réfléchir à la lutte des classes (les deux visages du Dr Jekyll pouvant être mis en relation avec l’opposition des quartiers nobles et misérables), et sur les rapports entre l’éthique et la connaissance scientifique : Jekyll, devenu obsédé par ses recherches, va tellement loin dans les découvertes que tous ses confrères prennent peur et refusent de le suivre. Le livre, comme le Frankenstein de Mary Shelley (1818), aborde en effet les nouveaux problèmes moraux auxquels nous confrontent certaines avancées scientifiques, et fait surgir une question fondamentale : L’homme peut-il tout rendre possible ?

Un livre qui n’a cessé de fasciner depuis sa publication…

Vous l’aurez compris, Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde s’est imposé comme un classique littéraire qui fascine depuis sa création, et continue de fasciner encore aujourd’hui ! C’est bien pour cela que les adaptations cinématographiques de la nouvelle de Stevenson sont si nombreuses :  depuis le film muet américain réalisé par Otis Turner en 1908 on en compte plus de 16 au cinéma, sans compter les séries télévisées ainsi que les adaptations théâtrales ! Nous pourrions évoquer aussi l’univers de la bande dessinée : en particulier la magnifique adaptation de l’illustrateur italien, Lorenzo Mattotti (Casterman, 2002)… L’œuvre eut même droit à des parodies (celles des Minikeums ou la bande dessinée Léonard (n° 34) : Docteur Génie et Mister Aïe. Enfin, des groupes ou des chanteurs aussi illustres que Serge Gainsbourg, The Who, Mattotti-Jekyll_1Renaud ou les BB Brunes ont immortalisé le récit fantastique de Stevenson… C’est dire sa popularité.

← Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

Plus qu’un simple livre, cet ouvrage est presque un phénomène de la littérature  qui se doit d’être lu ! L’histoire tient, certes, sur peu de pages comparée à d’autres romans du même genre, mais elle est si complète et resserrée qu’elle dramatise davantage la narration qu’un roman par exemple. Bref, ce livre est un délice qui comblera les amateurs du genre !

© Camille H., décembre 2013
(Classe de Seconde 11, promotion 2013-2014)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt


NOTES

1. John Ezard, « The story of Dr Jekyll, Mr Hyde and Fanny, the angry wife who burned the first draft » (The Guardian, 25 octobre 2000).
2. Il faut aussi savoir qu’en 1888 la capitale britannique est frappée par d’odieux crimes perpétrés la nuit, plongeant les habitants de Londres dans une peur palpable. Même si le tueur ne fut jamais retrouvé, de nombreuses personnes ont cru déceler dans Hyde « Jack The Ripper » (Jack l’éventreur) : dans les deux cas, les meurtres ont lieu dans le périmètre de Whitechapel, un quartier misérable à l’époque du nord de Londres.
3. Voir en particulier cette page de l’Encyclopédie en ligne Larousse).

Mattotti-Jekyll_0Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).