La citation de la semaine… Haruki Murakami…

« Écoute le bruit du vent », m’a dit Oshima. Je tends l’oreille. Mais aucun vent ne souffle ici…

— Écoute. La bataille qui mettra fin à toutes les batailles n’existe pas, dit le garçon nommé Corbeau. La guerre se nourrit d’elle-même. Elle lèche le sang que la violence a répandu, elle dévore la chair blessée par les combats. La guerre est une sorte de créature autosuffisante qui renaît d’elle-même. Il faut que tu le saches.
[…] Tu dois dépasser la peur et la colère qui sont en toi, dit le garçon nommé Corbeau. Laisser entrer dans ton cœur une lumière rayonnante qui en fera fondre la glace. C’est ainsi que tu deviendras un vrai dur. Alors tu seras enfin le garçon de quinze ans le plus endurci du monde. Tu comprends ce que je veux dire ? Il n’est pas top tard pour te retrouver vraiment.

[…]

Je me retourne. Le garçon nommé Corbeau n’est plus là. Le silence a absorbé ma question.
Seul dans la forêt profonde, l’être que je suis me paraît étrangement vide. Il me semble être devenu moi aussi un de ces hommes vides, dont Oshima m’a parlé un jour. Il y a un grand vide en moi, et il s’étend progressivement. En ce moment même, il dévore le peu de substance qui me reste. J’entends le bruit de ses mandibules. Je comprends de moins en moins qui je suis.haruki-murakami.1300605959.jpg Je me sens perdu. Là où je suis, il n’y a ni directions, ni ciel, ni terre. Je pense à Melle Saeki, à Sakura, à Oshima. Mais je suis à des années-lumières du lieu où ils sont. C’est comme si je regardais dans des jumelles à l’envers. J’aurai beau tendre les mains, je n’arriverai pas à les toucher. Je suis seul, perdu dans un obscur labyrinthe. « Ecoute le bruit du vent », m’a dit Oshima. Je tends l’oreille. Mais aucun vent ne souffle ici.

[…] Mes réflexions aboutissent dans un cul-de-sac de labyrinthe. Qu’y a-t-il vraiment en moi ? Y a-t-il vraiment quoi que ce soit pour s’opposer au vide ?
Si je pouvais éliminer mon existence ? Au cœur de cette épaisse muraille végétale, sur ce chemin qui n’en est pas un, j’arrêterais de respirer, j’enseveliserais en silence ma conscience dans les ténèbres, ferais couler jusqu’à la dernière goutte mon sang obscur imprégné de violence, laisserais pourrir mon patrimoine génétique dans ces sous-bois. Ainsi je pourrais mettre un terme final à ma bataille. Sinon, je continuerai éternellement à tuer celui qui est mon père, à souiller celle qui est ma mère, à salir celle qui est ma sœur et à détruire jusqu’au monde lui-même. Je ferme les yeux, essaie de trouver mon propre centre. Il est recouvert de ténèbres irrégulières, aux bords effilochés. Puis ces nuages sombres se déchirent, et les feuilles des cornouaillers scintillent, telles des milliers de lames dans le clair de lune…

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, éd. Belfond, Paris 2005, chapitre 41 (extraits). Traduction : Corinne Atlan.
japon.1300603233.jpg Haruki Murakami (村上 春樹), écrivain japonais contemporain (Kyoto, 12 janvier 1949). Du même auteur : La Fin des temps (Seuil, « Points » 2001) ; Après le tremblement de terre (10/18 2002) ; L’Éléphant s’évaporeSaules aveugles, femme endormie : deux recueils de nouvelles traduits chez Belfond (2008).

Je vous invite à découvrir cette semaine l’univers fascinant d’Haruki Murakami, un des très grands auteurs contemporains. Comme beaucoup d’écrivains japonais, son œuvre participe d’une esthétique de l’ambivalence et de l’ambiguïté, mêlant l’ésotérisme à la réalité quotidienne, la fable fantastique au voyage initiatique. Voici comment l’éditeur présente le roman : « Kafka Tamura, quinze ans, s’enfuit de sa maison de Tokyo pour échapper à la terrible prophétie que son père a prononcée contre lui. De l’autre côté de l’archipel, Nakata, un vieil homme amnésique décide lui aussi de prendre la route. Leurs deux destinées s’entremêlent pour devenir le miroir l’une de l’autre tandis que, sur leur chemin, la réalité bruisse d’un murmure enchanteur. Les forêts se peuplent de soldats échappés de la dernière guerre, les poissons tombent du ciel et les prostituées se mettent à lire Hegel. Conte initiatique du XXIe siècle, Kafka sur le rivage nous plonge dans une odyssée moderne et onirique au cœur du Japon contemporain ».

De fait, le terme d’odyssée n’est pas trop fort pour qualifier l’univers initiatique de Murakami, dont l’exploration des confins de l’irrationel et de l’inconscient sous-tend la démarche littéraire. Comme l’auteur le dira lui-même, « Tout est dans la quête. En écrivant des histoires, je cherche ma propre histoire, mon âme profonde sous la surface ». Mais cette quête de soi est en même temps perte du sens :

Si je pouvais éliminer mon existence ? Au cœur de cette épaisse muraille végétale, sur ce chemin qui n’en est pas un, j’arrêterais de respirer, j’enseveliserais en silence ma conscience dans les ténèbres, ferais couler jusqu’à la dernière goutte mon sang obscur imprégné de violence, laisserais pourrir mon patrimoine génétique dans ces sous-bois…

Conscient et inconscient se mêlent pour créer une écriture typiquement japonaise dans sa quête du dépassement, répondant aux mouvements de l’âme, et faisant surgir des mots un mystère qui n’est pas sans rappeler l’art calligraphique, dans son éthique du geste, dont l’ivresse créatrice permet à l’artiste de transformer l’âme en pinceau et de dépasser le figuratif pour accéder à la personnalité profonde. André Clavel dans l’Express du 5 janvier 2006 souligne à ce titre combien l’écriture de Murakami « distille ses nectars dans une œuvre subtile, complexe, où les ténèbres les plus inquiétantes et la grâce la plus lumineuse se mêlent jusqu’au vertige […] d’une prose presque impalpable, feutrée, aussi dépouillée qu’un champ de neige » :

Je ferme les yeux, essaie de trouver mon propre centre. Il est recouvert de ténèbres irrégulières, aux bords effilochés. Puis ces nuages sombres se déchirent, et les feuilles des cornouaillers scintillent, telles des milliers de lames dans le clair de lune…

             

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« Seul dans la forêt profonde, l’être que je suis me paraît étrangement vide… » (ill. BR)

ECulturE…

Lancement d’une nouvelle rubrique bimensuelle : ECulturE

L’actualité de la culture numérique…

e-culture.1292840427.jpgLa numérisation du patrimoine culturel universel qui est en train de s’accomplir sous nos yeux, va transformer durablement l’accès aux connaissances, la transmission du savoir, et les conditions de la recherche. À travers cette transformation sans précédent des pratiques culturelles, qui bouleverse déjà notre vie quotidienne, se joue en fait une recomposition majeure des rapports entre la société et la culture. Dans le domaine de la culture numérique (ou eculture), la France occupe une position majeure (¹) qui a largement influencé la construction d’une bibliothèque numérique europeana.1292821182.jpgeuropéenne : Europeana.

À son lancement en 2008, Europeana n’était qu’un ambitieux prototype, mais il est devenu aujourd’hui une réalité : vous pouvez d’ores et déjà accéder à un portail multilingue de plus de deux millions d’œuvres : peintures, musiques, films et livres provenant des galeries, bibliothèques, archives et musées de l’Europe entière ! En ce moment par exemple, une magnifique exposition intitulée « Reading Europe » vous permettra de vous balader virtuellement à travers les bibliothèques nationales européennes et de feuilleter plus de mille livres et manuscrits rares.

Reading Europe from Europeana on Vimeo.

Je ne saurais trop vous conseiller de vous adapter dès maintenant à l’utilisation de ces nouveaux outils et services, qui témoignent d’une part du fort dynamisme des réseaux de coopération culturelle en Europe, et qui invitent d’autre part à modifier les usages éducatifs ainsi que les pratiques d’apprentissage. Pour vous en convaincre, prenez le temps de découvrir la nouvelle version de Gallica, qui est la bibliothèque numérique de la prestigieuse Bibliothèque nationale de France (BnF). gallica.1292825591.jpgRempli d’innovations technologiques et d’outils de navigation sophistiqués, le site est de loin le premier portail culturel francophone, avec pas moins de 160000 livres numérisés et près de 700000 magazines ou revues ! Son partenariat avec Wikimedia permettra par ailleurs d’intégrer au projet Wikisource des milliers d’ouvrages francophones tombés dans le domaine public.

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Guilhem Molinier, Las Leys d’amors, un manuscrit exceptionnel (lettrines dorées, filigranées, enluminures…) datant de… 1356 : à consulter sur le site de la Bibliothèque de Toulouse, partenaire de Gallica, ou à télécharger au format pdf.

À la différence de son concurrent privé Google-livres, toujours incontournable mais plus généraliste, Gallica propose un portail de recherche unique, de nombreux contenus interactifs et dynamiques et surtout des ressources très spécialisées, souvent remarquables pour leur contenu patrimonial, historique ou littéraire, allant des livres numérisés aux cartes, revues, photographies, en passant par les manuscrits et même les enluminures ou les partitions de musique, excessivement rares et précieuses pour certaines. Par ailleurs, la numérisation en réseau avec d’autres bibliothèques, tant françaises qu’étrangères, et la constitution d‘un fonds d’archives de l’Internet, unique au monde avec plus de 14 milliards de fichiers de sites web, font de Gallica un portail dont nul n’oserait récuser aujourd’hui le décisif ascendant. 

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Feulletez grâce à Gallica cet exemplaire très rare d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud, publié à Bruxelles en 1873 pour la modique somme… d’un franc !

Si vous êtes un(e) passionné(e) d’Histoire, allez faire un tour aussi du côté du site « Patrimoine numérique« , qui est un immense catalogue collectif du patrimoine culturel numérisé. Vous y trouverez des collections d’ouvrages, des productions multimédia associées (site internet, dévédérom, cédérom…), et des expositions en ligne d’une remarquable tenue (en ce moment un très riche dossier sur la seconde Guerre mondiale et la présentation des collections numérisées relatives au sujet : fonds photographiques, films, affiches, archives…). Sur un plan plus simple et plus pratique, le portail peut vous aider à faire des recherches historiques sur une époque, une période précise, et même pourquoi pas vous aider à construire votre arbre généalogique !

Mais l’un des aspetcs les plus ludiques et les plus stimulants de la mise en place d’un fonds numérique s’appuie sur la possibilité pour l’internaute d’interagir directement dans de nombreux espaces participatifs comme Facebook ou Twitter. La page Facebook de Gallica est à ce titre très riche : vous pouvez poster des commentaires, des avis, des annotations personnelles, etc. Comme vous le voyez, l’image « poussiéreuse » que l’on avait, il y a quelques années à peine, de la bibliothèque, a complètement changé. Dès lors, il nous appartient nous-mêmes de nous « dépoussiérer » quelque peu au risque de ressembler à ceux qui, au quinzième siècle, n’ont pas compris combien l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1455 allait bouleverser les conditions de la diffusion du savoir en Europe… 

En ce début de vingt-et-unième siècle, une même révolution du savoir se produit sous nos yeux : la révolution numérique oblige à construire différemment la recherche documentaire, la diffusion des connaissances (et bien entendu les pratiques pédagogiques…) : plus rien ne sera jamais comme avant ! C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de lancer « ECulturE ». Dans cette nouvelle rubrique, je sélectionnerai parmi quelques sites majeurs des documents présentant un intérêt pour l’étudiant(e) souhaitant améliorer sa culture générale. Pour cette première édition d’ECulturE, je vous invite à découvrir un ouvrage qui va vous plonger au cœur du Paris de la Belle Époque : Vingt jours à Paris… par Constant de Tours, publié à Paris en 1890 soit un an après la construction de la Tour Eiffel ! À la fois guide touristique et magnifique recueil de dessins, cet ouvrage qui provient de la BNF se feuillette comme un album. De plus, il est rempli d’anecdotes pittoresques et amusantes !

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Vingt jours à Paris… par Constant de Tours (Paris, 1890)

Regardez aussi ce catalogue de l’Exposition Universelle à Paris en 1889 !

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(1) Sur les deux millions de documents qu’Europeana regroupe à l’heure actuelle, la France est le principal pourvoyeur du fonds (52 %). Saviez-vous aussi que grâce à l’INA,  la France sera en 2015 le seul pays au monde à avoir sauvegardé l’intégralité de son patrimoine audiovisuel ?

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Quelques bibliothèques numériques en bref…

Europeana
Projet européen d’envergure. L’objectif est de parvenir à numériser près de six millions de sources (livres, documents sonores, images, enregistrements audiovisuels, films, etc.) provenant des galeries, bibliothèques, archives et musées de l’Europe entière.
BnF-Gallica
Les collections numériques de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Portail multisupport extrêmement riche : imprimés (livres, périodiques et presse) en mode image et en mode texte, manuscrits rares, documents sonores, documents iconographiques, cartes et plans…
Google-livres
Accédez grâce à un vaste catalogue généraliste à des millions d’ouvrages publiés dans le monde entier.
Patrimoine numérique
Le catalogue en ligne du patrimoine culturel numérisé (collections numérisées et productions multimédia associées). Un portail très riche.
INA
Le catalogue de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) donne accès à trois millions d’heures de radio et de télévision françaises, et à plus d’un million de documents photographiques. La plupart de ces documents sont consultables gratuitement. Les fonds d’archives de l’INA sont les plus importants d’Europe.

Au fil des pages… Méditations poétiques…

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Méditations poétiques

Retrouvez l’émotion qu’ont dû éprouver les contemporains de Lamartine en feuilletant cette neuvième édition des Méditations poétiques, datée de 1823, et conservée parmi d’autres manuscrits rares à la New York Public Library (NYPL), l’une des plus importantes et des plus prestigieuses bibliothèques américaines. À la différence d’un tirage récent par exemple qui, en modifiant la composition typographique, les polices de caractère, etc. ne permet pas vraiment de s’approprier le texte, cette ancienne édition, pleine de charme, a tout d’abord un intérêt rétrospectif : sans doute comprendrez-vous mieux, en feuilletant les pages, en regardant les six belles lithographies originales, pourquoi les Méditations poétiques de Lamartine ont à ce point cristallisé les attentes de toute une génération en faisant descendre la poésie au cœur même de l’homme afin de le toucher, comme le dira Lamartine “par les innombrables frissons de l’âme et de la nature”. 

En outre, si vous avez à cœur d’enrichir votre culture générale, les Méditations de Lamartine sont une excellente introduction au vaste mouvement de renouveau, spirituel, artistique et social que fut le Romantisme. Certes, ce mince recueil ne comporte que vingt-quatre poèmes mais il fut un véritable événement littéraire, une “révélation” (Sainte-Beuve), et c’est à juste titre qu’on peut le considérer comme le premier manifeste du Romantisme. De fait, en remettant au centre de la pratique artistique et poétique le sentiment de la nature, l’élan élégiaque, l’emphase, l’effusion lyrique, le langage de la contemplation, cet ouvrage est un véritable dépaysement littéraire. Ne ratez surtout pas la lecture de « L’Isolement » (page 1), du « Soir » (page 29), de « L’Immortalité » (page 37), du « Vallon » (page 45) et bien sûr du « Lac » (page 103) : de toutes les Méditations, c’est sans doute la plus poignante et la plus profondément humaine…

Vous pouvez également télécharger cet ouvrage au format pdf ou epub.

 

La citation de la semaine… Honoré de Balzac…

Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, « le lys de cette vallée »…

Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. — Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? À cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le BR_illustration_lys_dans_la_vallée_webtemps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier¹. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L’amour infini, sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps, si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l’automne ! Au printemps, l’amour y bat des ailes à plein ciel ; en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s’y repose sur des touffes dorées qui communiquent à l’âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ? je ne l’aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert ; je l’aime comme un artiste aime l’art ; je l’aime moins que je ne vous aime, mais sans la Touraine, peut-être ne vivrais-je plus. Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus², flétrie si l’on y touche…

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, 1836

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Honoré de Balzac (1799-1850) est un monument de la littérature française. Il a produit une œuvre romanesque aussi vaste que dense : 91 romans marqués par la technique du retour des personnages, et rassemblés sous le titre La Comédie humaine³. Achevé en 1835 et publié en volume un an plus tard, le Lys dans la vallée constitue le dernier tome des Scènes de la vie de campagne, et fait partie avec Eugénie Grandet (1833) ou le Père Goriot (1834) des Études de mœurs réparties en six livres³. Ce roman, qui comporte de nombreux éléments autobiographiques (Balzac y évoque indirectement sa passion pour madame de Berny, à tel point que le je de l’auteur se confond souvent avec le je du narrateur), est d’abord le roman de l’enfance et de l’amour, avant d’être le roman de la désillusion amoureuse. L’histoire, au demeurant, est simple, et apparente le Lys dans la vallée à un roman de l’éducation sentimentale : Félix de Vandenesse, jeune homme romantique, fragile et délaissé par sa mère tombe éperdument amoureux lors d’un bal donné à Tours par le Duc d’Angoulême, de la belle madame de Mortsauf, mariée et plus âgée que lui. Mais cet amour est celui d’un amour impossible…

Le passage présenté est celui où Félix de Vandenesse, bien des années plus tard, se remémore son arrivée à pied depuis Tours dans la vallée de l’Indre : il acquiert tout à coup la conviction que la jeune femme rencontrée lors du bal habite dans la vallée qui honore_de_balzac_1.1291363833.JPGs’offre à son regard. C’est l’occasion pour le narrateur (mais c’est bien Balzac qui parle ici) de se livrer à une suggestive comparaison entre le paysage de la Touraine, tout en galbes et en arrondis, et la femme aimée. De fait, le but pour l’auteur n’est pas tant de décrire la réalité que d’amener à une lecture symbolique du lieu, métamorphosé et poétisé par le désir amoureux : la nature est décrite en fonction des battements du cœur. Les personnifications nombreuses, de même que les métaphores florales participent à une sorte d’humanisation de la nature « belle et vierge comme une fiancée ». La découverte du paysage s’apparente ainsi à un dévoilement de la femme idéale, totalement confondue avec le lieu : « Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus ».

De fait, on est surpris par la symbolique du lieu, qui semble ainsi avoir une âme :  en participant à l’intériorité de l’homme, la contemplation de la nature ouvre sur la révélation amoureuse ; la description si sensuelle de la « frémissante » vallée de l’Indre, tout en courbes et en arrondis, emprunte un ensemble de valeurs à l’emblématique du désir : les multiples boucles et méandres de l’Indre, « ce long ruban d’eau qui ruisselle »,  qui « se roule par des mouvements de serpent » et provoque l’« étonnement voluptueux » du narrateur, suggèrent bien l’éternel féminin et la tentation ; tentation d’autant plus grande qu’elle se heurte à un amour qui restera interdit… Par son lyrisme intime et personnel, ce texte, qui figure parmi les plus belles pages de la poésie amoureuse, est aussi une merveilleuse invitation à découvrir le Romantisme : l’élan élégiaque, l’emphase, l’effusion, le langage de la contemplation, l’importance de la nature, complice et témoin de l’amour sont en effet caractéristiques du lyrisme romantique dont le but est de faire descendre la poésie au cœur même de l’homme afin de le toucher, comme le disait Lamartine, « par les innombrables frissons de l’âme et de la nature »…

Bruno Rigolt

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1. Hallebergier : variété d’abricotier (l’orthogrphe exacte est : albergier).
2. Convolvulus : liseron.
3. Pour comprendre le plan de la Comédie humaine, je vous conseille d’accéder à cette page, très bien faite.
 
→ Accédez au texte intégral du Lys dans la vallée en cliquant ici (Wikisource).
→ Écoutez ou téléchargez gratuitement le livre audio du Lys dans la vallée en cliquant ici (Litteratureaudio.com)
Crédit iconographique : © Bruno Rigolt
(d’après Alexander Ignatius Roche, « 
Portrait de jeune femme en blanc ». Paris, Musée d’Orsay)

Après incident technique… Retour progressif à la normale…

La plate-forme de blogs du Monde.fr a été fermée à la suite d’un incident technique grave depuis mercredi midi. Celle-ci est à nouveau disponible. Cependant, un très grand nombre de données qui étaient hébergées par les serveurs ont été définitivement effacées. Leur restauration, qui exige un travail considérable, va entraîner un retard dans la publication des contributions. Je vous remercie de votre compréhension.

La citation de la semaine… Annie Leclerc…

« Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde… »

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Annie Leclerc_3Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 70 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de Philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme. De fait, l’auteure y exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir et construire. À la différence du féminisme « égalitariste » par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé « différentialiste » car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale. 

En somme, ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

Approche originale s’il en est mais qui ne va pas sans difficulté : de nombreuses féministes égalitaristes (Élisabeth Badinter |source| entre autres) ont en effet reproché à Annie Leclerc de défendre implicitement une certaine « répartition des tâches » au nom de données biologiques. Rappelez-vous la fameuse affirmation de Simone de Beauvoir Annie Leclerc_2dans le Deuxième sexe (1949) : « On ne naît pas femme, on le devient », autrement dit, la « féminité » de la femme ne serait que le produit de déterminismes et de conditionnements idéologiques que seule l’égalité entre sexes peut remettre en cause. En réfutant cette indifférenciation des genres, Annie Leclerc montre au contraire que l’égalitarisme n’est qu’un mythe élaboré par la société : croyant être l’égale des hommes, la femme bien souvent ne fait qu’en reproduire le discours, et la virilité de la pensée. Or, sa vraie supériorité est ailleurs : c’est en elle-même, dans sa féminité même, que la femme doit la chercher. 

Les propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent donc sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est exister. S’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole.

L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même et à développer son humanité propre par l’éducation et la connaissance. Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « Inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme doit être posé comme la condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme…

Copyright © novembre 2010, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

« Liberté, Egalité, Parité »… Parce que la littérature s’écrit aussi au féminin… Espace Pédagogique Contributif

Pour une analyse complète de cet extrait, cliquez ici.

Voir aussi : Marie Denis, compte-rendu de l’ouvrage d’Annie Leclerc, Parole de Femme
(Les Cahiers du GRIF, n°3, 1974. » Ceci (n’) est (pas) mon corps » pp. 83-84).

Ces autres « Citations de la semaine » peuvent également vous intéresser :
Christine de Pisan ;  Olympe de Gouges ; George Sand ; Colette ; Simone de Beauvoir ; Benoîte Groult ; Gabriela Mistral

Au fil des pages… Patrimoine littéraire européen: Mondialisation de l'Europe, 1885-1922…

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Patrimoine littéraire européen : Mondialisation de l’Europe, 1885-1922

Rédigé sous la direction de Jean-Claude Polet (De Boeck Université, Bruxelles 2000), ce volumineux ouvrage de 1136 pages est une passionnante introduction à la littérature européenne, et plus largement aux transformations du contexte social et culturel du début du vingtième siècle. Voici comment l’éditeur présente cette anthologie : « Entre la mort de Victor Hugo (1885) et celle de Marcel Proust (1922), l’Histoire de l’Europe connaît un de ses accomplissements décisifs. Si les empires coloniaux avaient déjà répandu sa civilisation, ses langues et sa culture dans le monde, la Première Guerre mondiale, la fondation de la Société des nations (1920) et l’établissement de l’URSS (1922) achèvent de mondialiser ses normes et de faire de ses valeurs le méridien de référence de l’humanité universelle. Expression, par le langage verbal artistement maîtrisé, des relations que l’homme entretient avec lui-même et avec le monde, la littérature, au cours de cette période en Europe, est travaillée par la conscience de sa haute mission humaine » (pour lire la suite, cliquez ici).

Même si l’ouvrage n’est consultable que partiellement, les passages librement accessibles sont suffisants pour découvrir, à côté d’œuvres célèbres, des cultures et des auteurs qui nous sont peu familiers (catalans, arméniens, estoniens, bulgares, gaéliques…). Ce livre offre aussi un très beau panorama sur les relations qui se sont établies entre le contexte linguistique et littéraire et le contexte historique ou idéologique. Les auteurs sélectionnés de même que les extraits présentés, expliqués toujours de façon très pédagogique, permettent de mieux appréhender les clivages qui ont traversé l’Europe et qui la bouleversent encore aujourd’hui : crise de l’État-nation, crise des comportements et des valeurs, crise de la spiritualité. Mais comme le fait bien voir le livre, cet ébranlement de l’humanisme occidental a pour contrepoint un extraordinaire foisonnement d’idées, de tendances et d’écoles, caractéristiques des aspirations modernistes revendiquées par des générations nouvelles d’écrivains qui, à l’aube du vingtième siècle, n’ont cessé de questionner l’Europe sur son identité, sa culture et son destin…

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 Si les caractères s’affichent en taille trop petite, pensez à utiliser l’outil de zoom intégré au livre numérique. Pour un plus grand confort de lecture, vous pouvez consulter cet ouvrage dans Google-livres en cliquant ici.

Comment « bien lire » ?

Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” (ce n’est d’ailleurs ni le but ni le principe d’un tel ouvrage) mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.
 Les internautes ayant consulté cette page pourront également être intéressés par ces articles :
Recommandations de lecture : les guides de culture générale ; L’Indispensable en culture générale… Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po ; Le Guide des Études ; Dictionnaire de culture générale (Francis Foreaux) ; Dictionnaire de culture générale (Pierre Gévart) ; Anthologie de la poésie française ; Introduction aux littératures francophones : Afrique, Caraïbe, Maghreb

Au fil des pages… Patrimoine littéraire européen: Mondialisation de l’Europe, 1885-1922…

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Patrimoine littéraire européen : Mondialisation de l’Europe, 1885-1922

Rédigé sous la direction de Jean-Claude Polet (De Boeck Université, Bruxelles 2000), ce volumineux ouvrage de 1136 pages est une passionnante introduction à la littérature européenne, et plus largement aux transformations du contexte social et culturel du début du vingtième siècle. Voici comment l’éditeur présente cette anthologie : « Entre la mort de Victor Hugo (1885) et celle de Marcel Proust (1922), l’Histoire de l’Europe connaît un de ses accomplissements décisifs. Si les empires coloniaux avaient déjà répandu sa civilisation, ses langues et sa culture dans le monde, la Première Guerre mondiale, la fondation de la Société des nations (1920) et l’établissement de l’URSS (1922) achèvent de mondialiser ses normes et de faire de ses valeurs le méridien de référence de l’humanité universelle. Expression, par le langage verbal artistement maîtrisé, des relations que l’homme entretient avec lui-même et avec le monde, la littérature, au cours de cette période en Europe, est travaillée par la conscience de sa haute mission humaine » (pour lire la suite, cliquez ici).

Même si l’ouvrage n’est consultable que partiellement, les passages librement accessibles sont suffisants pour découvrir, à côté d’œuvres célèbres, des cultures et des auteurs qui nous sont peu familiers (catalans, arméniens, estoniens, bulgares, gaéliques…). Ce livre offre aussi un très beau panorama sur les relations qui se sont établies entre le contexte linguistique et littéraire et le contexte historique ou idéologique. Les auteurs sélectionnés de même que les extraits présentés, expliqués toujours de façon très pédagogique, permettent de mieux appréhender les clivages qui ont traversé l’Europe et qui la bouleversent encore aujourd’hui : crise de l’État-nation, crise des comportements et des valeurs, crise de la spiritualité. Mais comme le fait bien voir le livre, cet ébranlement de l’humanisme occidental a pour contrepoint un extraordinaire foisonnement d’idées, de tendances et d’écoles, caractéristiques des aspirations modernistes revendiquées par des générations nouvelles d’écrivains qui, à l’aube du vingtième siècle, n’ont cessé de questionner l’Europe sur son identité, sa culture et son destin…

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 Si les caractères s’affichent en taille trop petite, pensez à utiliser l’outil de zoom intégré au livre numérique. Pour un plus grand confort de lecture, vous pouvez consulter cet ouvrage dans Google-livres en cliquant ici.

Comment « bien lire » ?

Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” (ce n’est d’ailleurs ni le but ni le principe d’un tel ouvrage) mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.
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Recommandations de lecture : les guides de culture générale ; L’Indispensable en culture générale… Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po ; Le Guide des Études ; Dictionnaire de culture générale (Francis Foreaux) ; Dictionnaire de culture générale (Pierre Gévart) ; Anthologie de la poésie française ; Introduction aux littératures francophones : Afrique, Caraïbe, Maghreb

La citation de la semaine… George Sand…

« Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles….»

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

← Portrait de George Sand par Auguste Charpentier (1835). Musée de la Vie romantique, Paris.

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre six », mai 1837

De l’œuvre très dense —et inégale— de George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876), la postérité n’a souvent retenu que quelques romans idéalistes et moralisants : qui n’a pas souvenir d’avoir lu dans son enfance au moins une page de la Mare au diable (1846), de la Petite Fadette (1849) ou de François le Champi (1850) ? Réduire pour autant la littérature de « la bonne dame de Nohant » à cette trilogie champêtre serait une injustice tant ses écrits sont riches d’une pensée profondément réformatrice. Témoin ces Lettres à Marcie, publiées en 1837 par Lamennais dans le journal Le Monde, dont il était le directeur. C’est en effet sous l’influence des idées nouvelles (le socialisme humanitaire de george-sand_11.1287227576.JPGPierre Leroux, le féminisme saint-simonien, le Romantisme social de Hugo pour ne citer que quelques exemples), que George Sand entreprend ces pseudo-lettres d’inspiration égalitariste et féministe.

George Sand photographiée par Félix Nadar → (1864) Photographie recadrée et retouchée numériquement.

Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier… De fait, on peut le comprendre, étant donné le contexte socioculturel de l’époque : car c’est bien d’émancipation sociale, de remise en cause de lois, d’usages ou de stéréotypes culturels qu’il est question ici… Si tant de critiques hostiles —même à notre époque— ont souvent schématisé et appauvri la personnalité de George Sand au point de ne montrer d’elle qu’une femme au cœur des polémiques et revendiquant ses conquêtes amoureuses, c’est parce que sa pensée, particulièrement émancipatrice, soulève des problèmes qui sont hélas toujours d’actualité dans de nombreuses régions du monde : qu’il s’agisse de l’accès à l’école, à l’éducation ou à l’emploi, du droit au divorce, à la contraception, voire même de l’accès aux droits sociaux et à la santé.

Un texte « politique » : convaincre et persuader

On devine à travers le locuteur George Sand elle-même. De lait, la position de l’énonciation dans cette lettre est explicitement féminine et solidaire de la cause des femmes en général. D’où le rôle des indices énonciatifs. Indices personnels d’abord : importance du « je » dans tout le texte, qui cherche à faire prendre conscience de la nécessaire émancipation des femmes. On peut noter également la recherche assumée d’un style qui cherche à se dégager des stéréotypes : d’où l’emploi d’un vocabulaire qui refuse une différenciation sexuée discriminante (homme/femme) et préfère les catégories mâle/femelle qui ont une connotation plus formelle, anatomo-physiologique (« Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle ») : si socialement l’homme s’affirme supérieur à la femme, ils ont un statut fondamentalement égal (mâle=femelle). On pourrait également souligner l’emploi répété de tournures au présent de vérité générale qui situent le texte dans une perspective universalisante : « certains préjugés refusent aux femmes » ; « C’est un étrange abus de la liberté philosophique… » ; « L’égalité […] n’est pas la similitude » ; « Les femmes reçoivent une déplorable éducation » ; etc.

Par ailleurs, George Sand cherche à agir sur le lecteur en l’amenant à changer d’avis. Le destinataire en effet n’est pas Marcie (qui n’existe pas bien sûr) mais les militantes féministes et bien sûr les lecteurs du Monde, c’est-à-dire les hommes eux-mêmes qu’il s’agit de persuader. Les choix stylistiques sont donc d’ordre affectif. Conformément au schéma de Jakobson, le texte se définit par sa fonction émotive (qui met l’accent sur le locuteur, en soulignant ses émotions, son investissement personnel, affectif) et impressive (convaincre le récepteur).

Vous aurez certainement relevé les nombreux modalisateurs ainsi que les fréquentes marques de jugement : « je sais que certains préjugés  » ; « Cette préoccupation me semble assez triste » ; « je me résignerais difficilement  » ; « C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer » ; « Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout » ; « Ils ont spéculé  » ; « Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme » ; « oppresseur ». De même, les modalisateurs de doute, en particulier le conditionnel, accentuent la mise à distance de l’écrivaine avec les thèses réfutées : « la femme aurait les mêmes passions… elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs… on la soumettrait… et elle n’aurait pas un libre arbitre… Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. »

Enfin, observez combien  les questions rhétoriques à travers des phrases interro-négatives servent à impliquer plus encore le lecteur : « elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? ». Dans le même ordre d’idée, les tournures exclamatives nombreuses ainsi que les tournures anaphoriques accusatrices associées à des effets de forte gradation confèrent au texte un fort aspect polémique (il s’agit bien d’un blâme contre les hommes) : « Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès ».

La stratégie argumentative de George Sand dans le texte

Largement influencé par le féminisme utopique de Charles Fourier, le texte est basé sur le refus des valeurs masculines de la société de l’époque. Comme nous le voyons en effet, le passage présenté oppose nettement deux points de vue : celui des femmes et celui des hommes. Ainsi, le choix de diffuser sa pensée par voie de presse répond à une stratégie bien précise de George Sand. Pour autant, son argumentation est subtile, voire ambigüe lorsqu’elle affirme que « l’égalité n’est pas la similitude » : l’auteure en particulier ne reconnaît pas aux femmes l’égalité juridique et politique du fait même d’un principe de différences de goût et de comportement : « Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles ».

Si, pour george Sand, la séparation des sphères est essentielle, l’auteure milite toutefois en faveur de l’émergence d’une société moderne et démocratique, grâce à l’affranchissement des femmes : « Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine. ». L’égalité, qui n’est pas seulement égalité entre l’homme et la femme, mais égalité des individus entre eux, suppose une formation morale et intellectuelle de même niveau, apte à incarner des valeurs nouvelles de la société républicaine ; or ces valeurs ne sauraient exister sans une éducation égalitaire : comme elle le dit, « les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. » De fait, pour George Sand, la persistance de l’illettrisme empêche un suffrage véritablement universel : dépourvues d’instruction et juridiquement dépendantes, comment les femmes pourraient-elles s’assumer socialement ?

Certains critiques ont vu dans les fréquentes références à la religion un signe du conservatisme social de George Sand : c’est une erreur. Elles servent d’abord à s’assurer une légitimité vis-à-vis de Lamennais, directeur du Monde, mais aussi prêtre (à cette époque, George Sand avait en effet rompu avec le catholicisme). Plus subtilement, ces références, très fortement imprimées de rousseauisme, permettent d’évaluer la distance qui sépare l’auteure du formalisme religieux et de la sacro-sainte autorité masculine : selon George Sand, si l’homme entretient une relation inégale avec la femme, et qu’il la méprise, alors il va contre le droit naturel : « Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime » ; « Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits » : ces deux passages sont extrêmement transgressifs car ils amènent à penser que la domination masculine est à l’opposé même de la foi.

La conquête de l’identité et de l’écriture

Comme il a été très justement remarqué, « Le premier combat politique de George Sand est celui qu’elle a mené pour conquérir son indépendance. Elle a toujours dénoncé la condition de mineures civiles dans laquelle étaient maintenues les femmes mariées » (source). En fait, le texte est sous-tendu par un postulat qui est celui d’une essence féminine : l’auteure y exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire par l’éducation.

À la différence du féminisme « égalitariste » par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme qu’on appellera plus tard « différentialiste », célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes. On a beaucoup reproché à George Sand (voir en particulier : Nigel Harkness, « Sand, Lamennais et le féminisme : le cas des Lettres à Marcie« , in Le Siècle de George Sand, Rodopi 1998) d’exprimer « une critique assez forte des mouvements féministes en France au dix-neuvième siècle et [de faire] l’éloge de la femme dans son rôle maternel » (Nigel Harkness, op. cit. page 185). En fait, ce que propose George Sand dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une « culture au féminin ».

Par sa nature même, la femme possède des qualités lui permettant de gagner son indépendance sociale et sentimentale, donc de ne plus être une femme-objet mais une femme-sujet existentiel, dont l’objectif d’émancipation s’inscrit à la fois dans la logique égalitariste de la démocratie républicaine, et dans l’appropriation par la femme des savoirs masculins pour mieux revendiquer son identité.

Particulièrement émancipatrice, la pensée de George Sand soulève des problèmes qui sont hélas toujours d’actualité dans de nombreuses régions du monde : qu’il s’agisse de l’accès à l’école, à l’éducation ou à l’emploi, du droit au divorce, à la contraception, voire même de l’accès aux droits sociaux et à la santé. La valeur féministe et théorique du texte est donc indéniable. On notera également le grand modernisme et l’engagement sur la question des relations entre les sexes. En conclusion, ce texte illustre bien « l’universalisme à la française, dont [George Sand] revendique l’extension aux femmes » (Bernard Hamon, George Sand et la politique, L’Harmattan, Paris 2001, page 11).

© Bruno Rigolt, octobre 2010-avril 2013 (révision du manuscrit : 27 avril 2013)

* Cliquez sur le lien pour télécharger le texte complet (avec d’autres œuvres) au format pdf ou au format epub.
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Au fil des pages… Anthologie de la poésie française…

 

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Anthologie de la poésie française

Joignez l’utile à l’agréable en parcourant cette Anthologie de la poésie française du Moyen Âge à nos jours (Philippe Sabourdy, Studyrama, 2005).

L’utile, c’est d’abord l’Épreuve Anticipée de Français : n’oubliez pas que si la poésie « tombe » au Bac, le corpus proposé pourra bien évidemment comporter des textes issus d’autres mouvements culturels que ceux que vous avez étudiés. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander d’élargir vos connaisances. L’avantage de cette anthologie est qu’elle présente un panorama très large : depuis les ballades populaires jusqu’aux vers libres, des poésies les plus classiques aux poèmes contemporains. Vous y découvrirez aussi de nombreux textes expliqués et commentés. Mais lire des poèmes, c’est aussi jouer avec les mots, rêver, aller à la rencontre… Comme le dit l’auteur dans son introduction, quand « l’on est ému par un poète, c’est que deux intériorités, celle de l’auteur et la nôtre, se sont rencontrées ». Si cette anthologie est donc d’abord une incitation à un voyage dans le riche patrimoine de notre littérature, elle est aussi une invitation à la rencontre : lire un poème, c’est toujours emporter avec soi les mots d’un(e) autre, et c’est aussi rencontrer derrière le texte le visage intime et la voix secrète de l’auteur.

La citation de la semaine… Benoîte Groult…

Nous vivions comme on nous enjoignait de vivre, pensions comme on nous imposait de penser…

Quand suis-je devenue féministe ? Je ne m’en suis même pas aperçue. C’est arrivé beaucoup plus tard et sans doute parce que j’avais eu tant de mal à devenir féminine. Toute cette jeunesse paralysée par le trac de ne pas correspondre à la définition imposée […]. Pendant tous ces siècles, happées dans un vertige climatisé, nous vivions comme on nous enjoignait de vivre, pensions comme on nous imposait de penser […]. benoite_groult_1.1285526373.JPGIci, vous pouvez… là, c’est laid. Et notre docilité devant les lois de la société camouflées en décrets de la Providence paraissait si congénitale, on s’était si bien habitué en haut lieu à nous voir rester à notre place, que l’on est stupéfait, voire indigné aujourd’hui, devant cette soudaine agitation qui s’est emparée de tant de femmes. Harpies domestiques ou Messalines, saintes femmes ou putains, mères dévouées ou mères indignes, d’accord. Ce sont des types codifiés et admis et nous restons dans nos rôles. Mais que nous nous mêlions de repenser chaque acte de la vie selon notre optique à nous, de tout remettre en question depuis le « Tu enfanteras dans la douleur » si longtemps subi comme une volonté divine, jusqu’au schéma du bonheur humble et passif mitonné pour nous par Freud, notre Petit Père, voilà qui paraît indécent et inadmissible. Les hommes ont toujours été ravis quand nous étions capricieuses, coquettes, jalouses, possessives, vénales, frivoles… excellents défauts, soigneusement encouragés parce que rassurants pour eux. Mais que ces créatures-là se mettent à penser, à vivre en dehors des rails, c’est la fin d’un équilibre, c’est la faute inexpiable.

Benoîte Groult, Ainsi soit-elle, Grasset, Paris 1975.

Si « le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours ». Ces propos de Benoîte Groult lors d’un entretien (¹) posent tout l’enjeu d’Ainsi soit-elle. Publié en 1975 lors de « l’année de la femme », et récemment réédité au Livre de Poche (5 €), Ainsi soit-elle est en effet un ouvrage qu’il faut avoir lu et qu’il faut relire, particulièrement aujourd’hui où le statut et le droit des femmes sont si remis en cause dans le monde et où la dévalorisation du féminin en littérature perdure de façon inquiétante. Dès les années Cinquante, le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1949) s’en était pris aux représentations identitaires, tant masculines que féminines, aux clichés et aux stéréotypes de toute sorte : « On ne naît pas femme, on le devient ». De fait, depuis plus de deux mille ans, beaucoup d’hommes adeptes d’une intolérance extrême, puisent dans les dogmes et les croyances de toute sorte des passages qui n’ont d’autre but que d’assurer la soumission des femmes.

Le plus inquiétant est que l’on se soit accommodé de cette folie ordinaire : « Une femme meurt tous les trois jours du fait de violences conjugales » rappellent quotidiennement entre deux publicités des spots télévisés : c’en est presque devenu banal… Et c’est la raison pour laquelle je vous invite à lire Ainsi soit-elle. Dans cet ouvrage, Benoîte Groult « analyse  en effet « l’infini servage » de la femme, sa dégradation physique et morale, […] il fait le procès des Hommes avec un humour acide. Mais Benoîte Groult sait aussi transmettre son émotion » (²) : évocations poétiques de la Bretagne natale, retour sur l’enfance, moments de complicité entre femmes… Plus fondamentalement, cet essai militant vous amènera à réfléchir avec lucidité et courage sur vos propres comportements : si le féminisme, particulièrement dans la décennie 70, a permis l’émergence d’un nouveau regard moral sur le monde, le désintérêt aujourd’hui des hommes (et des femmes) pour cette cause est peut-être prémonitoire : la mort des femmes est toujours la mort du monde quelque part…

Bruno Rigolt

(1) Florence Montreynaud, Le Féminisme n’a jamais tué personne, Les grandes conférences, Québec 2004, page 11.
(2) Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Mary-Helen Becker, Erica Mendelson Eisinger, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, éd. Karthala, Paris 1996.

Les internautes ayant lu cet article pourront également consulter :
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Au fil des pages… L'Indispensable en culture générale… Réussir l'épreuve de culture générale à Sciences Po…

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L’Indispensable en culture générale

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Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po

Tous les stratèges vous le diront : la réussite passe par l’anticipation. Vous êtes nombreuses et nombreux à envisager de rentrer dans une Grande École, un IUT renommé, un Institut d’études politiques. Mais accéder à une filière sélective se prépare longuement avant. Certains se diront peut-être : « Je suis en Seconde ou en Première, j’ai bien le temps » ou alors : « Je n’ai pas encore fait de Philo, or beaucoup de sujets abordent des questions que je ne pourrai pas comprendre ». La grande erreur de ces étudiants est d’abord de se sous-estimer : « Je ne suis pas capable de » alors que vous êtes tout à fait capable (mais en cédant au découragement, on cède souvent à la paresse… Pas vrai ?). L’autre erreur, c’est de sous-estimer le niveau de culture générale qui sera exigé de vous : or, c’est sur la culture générale que se font les sélections. Si vous attendez l’année du concours, il sera malheureusement trop tard, car vous n’aurez ni le temps, ni l’ambition, ni une acquisition suffisante des méthodes de pensée et de travail requises. C’est dès maintenant que vous devez vous y préparer : et c’est d’autant plus facile qu’il n’y a pas pour le moment de risque pour vous ni d’enjeu immédiat. Il n’en ira pas de même l’année du concours !

Je vous recommande donc de parcourir ces deux ouvrages, dont les parties librement consultables sont suffisamment nombreuses pour en permettre une exploitation pertinente.

  • Le premier livre, L’Indispensable en culture générale, est relativement accessible : rédigé en 2008 par Jean-Marie Nicolle, il propose sous forme de fiches synthétiques, d’aborder les grandes problématiques culturelles, scientifiques, philosophiques qui ont marqué l’histoire des civilisations. L’intérêt du livre réside dans sa grande clarté et dans le nombre de notions abordées.

  • Quant à l’ouvrage de Joseph Larbre paru en 2005 (Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po), s’il s’adresse d’abord aux futurs candidats à Sciences Po, il touche évidemment un lectorat plus large. Vous pourrez y découvrir de passionnantes questions de Philosophie qui vous donneront envie d’être déjà en Terminale ! Si vous suivez une filière ES, vous retrouverez des problématiques déjà abordées en Première qui vous permettront de réinvestir utilement vos connaissances.

Le but bien entendu n’est pas de « tout lire » (qui consiste souvent à ne rien lire du tout) mais de lire un peu « au fil des pages », selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, un texte de référence, un sujet de dissertation, afin de vous « familiariser » avec l’esprit du concours. Si une notion vous intéresse mais qu’elle vous semble peu claire dans un ouvrage, essayez de voir comment elle est traitée dans l’autre manuel, ou tentez d’en savoir davantage sur Wikipedia par exemple. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe !

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 Ces ouvrages sont également susceptibles de vous intéresser :

Réussir la dissertation de philosophie: Auteurs et méthode    130 thèmes de culture générale


Voyez aussi cet article qui aborde un autre ouvrage de culture générale.

Au fil des pages… L’Indispensable en culture générale… Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po…

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L’Indispensable en culture générale

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Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po

Tous les stratèges vous le diront : la réussite passe par l’anticipation. Vous êtes nombreuses et nombreux à envisager de rentrer dans une Grande École, un IUT renommé, un Institut d’études politiques. Mais accéder à une filière sélective se prépare longuement avant. Certains se diront peut-être : « Je suis en Seconde ou en Première, j’ai bien le temps » ou alors : « Je n’ai pas encore fait de Philo, or beaucoup de sujets abordent des questions que je ne pourrai pas comprendre ». La grande erreur de ces étudiants est d’abord de se sous-estimer : « Je ne suis pas capable de » alors que vous êtes tout à fait capable (mais en cédant au découragement, on cède souvent à la paresse… Pas vrai ?). L’autre erreur, c’est de sous-estimer le niveau de culture générale qui sera exigé de vous : or, c’est sur la culture générale que se font les sélections. Si vous attendez l’année du concours, il sera malheureusement trop tard, car vous n’aurez ni le temps, ni l’ambition, ni une acquisition suffisante des méthodes de pensée et de travail requises. C’est dès maintenant que vous devez vous y préparer : et c’est d’autant plus facile qu’il n’y a pas pour le moment de risque pour vous ni d’enjeu immédiat. Il n’en ira pas de même l’année du concours !

Je vous recommande donc de parcourir ces deux ouvrages, dont les parties librement consultables sont suffisamment nombreuses pour en permettre une exploitation pertinente.

  • Le premier livre, L’Indispensable en culture générale, est relativement accessible : rédigé en 2008 par Jean-Marie Nicolle, il propose sous forme de fiches synthétiques, d’aborder les grandes problématiques culturelles, scientifiques, philosophiques qui ont marqué l’histoire des civilisations. L’intérêt du livre réside dans sa grande clarté et dans le nombre de notions abordées.

  • Quant à l’ouvrage de Joseph Larbre paru en 2005 (Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po), s’il s’adresse d’abord aux futurs candidats à Sciences Po, il touche évidemment un lectorat plus large. Vous pourrez y découvrir de passionnantes questions de Philosophie qui vous donneront envie d’être déjà en Terminale ! Si vous suivez une filière ES, vous retrouverez des problématiques déjà abordées en Première qui vous permettront de réinvestir utilement vos connaissances.

Le but bien entendu n’est pas de « tout lire » (qui consiste souvent à ne rien lire du tout) mais de lire un peu « au fil des pages », selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, un texte de référence, un sujet de dissertation, afin de vous « familiariser » avec l’esprit du concours. Si une notion vous intéresse mais qu’elle vous semble peu claire dans un ouvrage, essayez de voir comment elle est traitée dans l’autre manuel, ou tentez d’en savoir davantage sur Wikipedia par exemple. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe !

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Voyez aussi cet article qui aborde un autre ouvrage de culture générale.

La citation de la semaine… Michel Butor…

« … se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez… »

La hauteur des maisons diminue, le désordre de leur disposition s’accentue, les accrocs dans le tissu urbain se multiplient, les buissons au bord de la route, les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles, les premières plaques de boue, les premiers morceaux de campagne déjà presque plus verte sous le ciel bas, devant la ligne de collines qui se devine à l’horizon avec ses bois.

[…]. Balayant vivement de leur raie noire toute l’étendue de la vitre, se succèdent sans interruption les poteaux de ciment ou de fer ; montent, s’écartent, redescendent, reviennent, s’entrecroisent, se multiplient, se réunissent, rythmés par leurs isolateurs, les fils téléphoniques semblables à une complexe portée musicale, non point chargée de notes, mais indiquant les sons et leurs mariages par le simple jeu de ses lignes.

Un peu plus loin, un peu plus lente, la masse des bois de moins en moins interrompue de villages ou de maisons, tourne sur elle-même, s’entrouvre en une allée, se replie comme se masquant derrière un de ses membres.

C’est une véritable forêt que le train longe, non, traverse, puisqu’au-delà de ce carreau où s’appuie toujours votre tempe, de l’autre côté du corridor vide maintenant et de ses vitres dont vous apercevez toujours la succession jusqu’à l’extrémité du wagon, c’est le même spectacle de futaie broussailleuse et terne qui va s’épaississant.

La voie ferrée y creuse une tranchée qui se resserre de telle sorte que vous ne voyez plus du tout le ciel, que le sol même se relève en de hauts remblais de terre nue ou de maçonnerie sur laquelle un instant, juste le temps de les reconnaître, se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez certes, mais peut-être pas aussi tôt, que vous avez lues maintes fois, que vous guettez à chaque passage pourvu qu’il fasse jour, parce qu’elles vous indiquent soit que l’arrivée est prochaine soit que le voyage est vraiment commencé.

[…] De l’autre côté du corridor, une onze chevaux noire démarre devant une église, suit une route qui longe la voie, rivalise avec vous de vitesse, se rapproche, s’éloigne, disparaît derrière un bois, reparaît, traverse un petit fleuve avec ses saules et une barque abandonnée, se laisse distancer, rattrape le chemin perdu, puis s’arrête à un carrefour, tourne et s’enfuit vers un village dont le clocher bientôt s’efface derrière un repli de terrain. Passe la gare de Montereau. »

Michel Butor, La Modification, Les Éditions de Minuit, Paris 1957.


Michel Butor, Photomontage (© Bruno Rigolt, février 2010)

Rédigée en 1957, la Modification apparaît d’emblée comme un texte fondateur de ce qu’on appellera « le nouveau roman ». Certes, il est possible de lire le livre comme un roman traditionnel. L’histoire est au demeurant très banale : le héros, Léon Delmont, directeur pour la France d’une société italienne, 45 ans marié, quatre enfants, habitant Place du Panthéon à Paris part pour Rome (où il va une fois par mois environ) à l’insu de ses patrons pour rejoindre sa maîtresse, Cécile Darcella, qu’il a rencontrée deux ans auparavant. Il lui a trouvé un emploi à Paris et compte rompre avec sa femme Henriette, sur l’insistance de Cécile qui supporte de moins en moins cette situation fausse. Pour ne pas être reconnu, il est monté dans un compartiment de troisième classe. Au fur et à mesure que progresse le voyage (au demeurant très inconfortable), Delmont est gagné par la crainte de devoir quitter sa femme et de supporter une Cécile devenue soudain encombrante si elle s’installait à Paris. D’où le titre du roman : toute l’histoire repose en effet sur la « modification » du projet initial. Finalement à son arrivée à Rome, Léon Delmont repart le soir même pour Paris sans avoir parlé à Cécile : il n’y aura eu aucune « modification » du « train-train »quotidien !

Ce n’est donc pas au niveau de l’histoire que réside l’intérêt de ce roman mais plutôt de la façon dont elle est racontée et qui valut à son auteur une reconnaissance quasi unanime : en premier lieu, Butor a délaissé la traditionnelle narration à la première ou à la troisième personne pour privilégier tout au long du livre un monologue intérieur, mais à la deuxième personne du pluriel. Dès les premières lignes, le lecteur est ainsi bouleversé dans ses habitudes et se sent presque « mis en accusation » :

Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.

À cette contestation des règles traditionnelles de l’énonciation, s’ajoute une transgression des codes romanesques, caractéristique de ce qu’on appellera le Nouveau roman. Le personnage, “soupçonné” d’être “trop honnête”, trop “ordinaire” est littéralement “assassiné” par cette entreprise de démystification du romanesque : de là les tentatives de nombreux écrivains (Alain Robbe-Grillet, chef de file du mouvement, Michel Butor, Nathalie Sarraute) d’abandonner les accessoires classiques du roman, au point d’appauvrir considérablement l’intrigue (d’un point de vue narratif, il ne se passe pas grand chose dans ces romans) pour mieux prendre de recul avec le réel. Le but en effet n’est pas de divertir, mais plutôt d’amener le lecteur à une distance critique vis-à-vis du romanesque traditionnel : Delmont n’a rien du héros exceptionnel ; bien au contraire : c’est le type même de l’homme dans ce qu’il a de plus quelconque, sans poids ni épaisseur, mais décrit dans son évolution psychologique d’une façon presque clinique, qui provoque parfois le malaise.

De fait, ce parti pris ultra-réaliste du roman est proprement déroutant : tout nous est minutieusement décrit avec la précision des clichés photographiques, même les détails en apparence les plus banals, amenant ainsi le lecteur à s’interroger sur lui-même et plus fondamentalement sur l’insignifiance de la vie et l’émiettement de l’être :

[…] se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez certes, mais peut-être pas aussi tôt, que vous avez lues maintes fois, que vous guettez à chaque passage pourvu qu’il fasse jour, parce qu’elles vous indiquent soit que l’arrivée est prochaine soit que le voyage est vraiment commencé.

Si vous aimez les voyages (et particulièrement les voyages en train), je vous conseille de lire cet ouvrage à juste titre célèbre qui parvient à faire de nous, lecteurs, le personnage à la fois fictif et pourtant bien réel de cet « antiroman ».

Michel Butor (Photomontage d’après un tableau de René Magritte : « La Reproduction interdite » (1937)
© René Magritte, Museum Boijmans Van Beuningen (Rotterdam). © Bruno Rigolt, février 2010.

Pour aller plus loin…

Voir aussi sur le site de l’INA l’interview de Michel Butor par Pierre Dumayet à propos de La Modification.

La citation (ou anti-citation) de la semaine… Paul Flat…

« La femme littéraire est un monstre… »

La Femme littéraire est un monstre, au sens latin du mot (*). Elle est un monstre, parce qu’elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle parce qu’elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier terme du raisonnement, c’est qu’elle reproduit, comme en un saisissant microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent notre monde moderne.

[…] Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l’élevant au rang littéraire, sera-ce peu de dire [que la Femme-auteur est] antimorale. C’est amorale qu’il faut substituer.

Pour ce qui est du point de vue social, on voit assez maintenant quel ferment [son] œuvre représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le monde, et vers lesquelles il faudra bien qu’il se retourne un jour, faute d’une meilleure lumière pour le guider!

Paul Flat, Nos femmes de lettres, Paris, Perrin 1908

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« Dr Syntax with a Blue Stocking Beauty » (Dr Syntaxe avec une Beauté en « Bas-bleus« ). Détail, 1812.
Dans la continuité du philosophe allemand Arthur Schopenhauer qui prétendait que la femme était « un animal à cheveux longs et à idées courtes », le critique, homme de lettres et chroniqueur Paul Flat (1865-1918) rédige en 1908 un essai intitulé Nos femmes de lettres (**). Dans cet ouvrage à visée didactique autant que moralisatrice, l’auteur interprète le phénomène de l’écriture féminine et plus largement de l’émancipation des femmes comme une perversion qui irait à l’encontre de la nature du « deuxième sexe ». Témoin cette métaphore du monstre, qui ressortit d’ailleurs plus à l’affectivité qu’à la raison, pour rendre compte de l’anormalité de la femme de lettres, par définition « contre-nature » puisqu’elle cherche à s’affranchir en quelque sorte d’une détermination biologique et sociologique la cantonnant à la futilité et à la passivité. Or la vision idéologique que donne l’ouvrage de Paul Flat de ces « bas-bleus« , est d’autant plus remarquable qu’elle reflète parfaitement la structure intellectuelle de la société.
De fait, à partir du dix-neuvième siècle surtout (Madame de Staël, George Sand…), les femmes vont investir le champ littéraire et social, contribuant autant à l’essor et à la démocratisation du genre romanesque qu’à la constitution d’une sensibilité et d’un lectorat nouveaux. Mais paradoxalement, le développement de l’écriture féminine puis des mouvements féministes à la fin du dix-neuvième siècle se doublent d’un virulent conservatisme social (***). Époque révolue… Quoique… Il faut déplorer combien, à notre époque encore, nombre d’ouvrages de littérature, pourtant soucieux de s’actualiser en renouvelant leurs contenus intellectuels, peinent à mentionner les écrivaines. Cette situation discriminante, relevant sans doute de clichés ou de stéréotypes inconscients, contribue à perpétuer des modèles de représentation qui accréditent des images volontairement sexistes de la femme, et portent préjudice au renouvellement de l’enseignement des littératures que ces ouvrages prétendaient pourtant mettre en évidence (****).

_________________

(*) Du latin « monstrum » : créature étonnante qui « donne à voir » (montre=monstre) l’insolite, l’anormal. (**) Paul Flat, Nos femmes de lettres, Librairie académique Perrin, Paris 1909. L’ouvrage est accessible gratuitement par téléchargement (Project Gutenberg EBook) en cliquant ici. (***) Anne-Marie Thiesse fait remarquer par exemple qu’au début du vingtième siècle, les femmes ne peuvent prétendre à une carrière littéraire « qu’à deux conditions fort restrictives : associer à des ambitions littéraires (et un talent certain) une vie privée publiquement scandaleuse ou cacher du mieux possible cette honteuse association de la féminité et de la plume ». Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, éd. Le Chemin vert, Paris, 1984. Cité par Monique De Saint Martin, « Les « femmes écrivains » et le champ littéraire« , Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, volume 83, p. 54. (****) Voir à ce sujet : Les Femmes dans les livres scolaires (collectif, éd. Mardaga, Wavre 1995) ou La Représentation des hommes et des femmes dans les livres scolaires : rapport au Premier ministre (La Documentation française, Paris 1997).

La citation de la semaine… Michel Houellebecq…

« Les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires »…

Aux humains de l’ancienne race, notre monde fait l’effet d’un paradis. Il nous arrive d’ailleurs parfois de nous qualifier nous-mêmes —sur un mode, il est vrai, légèrement humoristique— de ce nom de « dieux » qui les avait tant fait rêver.

L’histoire existe ; elle s’impose, elle domine, son empire est inéluctable. Mais au-delà du strict plan historique, l’ambition ultime de cet ouvrage est de saluer cette espèce infortunée et courageuse qui nous a créés. Cette espèce douloureuse houellebecq.1262687004.jpget vile, à peine différente du singe, qui portait en elle tant d’aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité, parfois capable d’explosions de violence inouïes, mais qui ne cessa jamais pourtant de croire à la bonté et à l’amour. Cette espèce aussi qui, pour la première fois de l’histoire du monde, sut envisager la possibilité de son propre dépassement ; et qui, quelques années plus tard, su mettre ce dépassement en pratique. Au moment où ses derniers représentants vont s’éteindre, nous estimons légitime de rendre à l’humanité ce dernier hommage ; hommage qui, lui aussi, finira par s’effacer et se perdre dans les sables du temps ; il est cependant nécessaire que cet hommage, au moins une fois, ait été accompli. Ce livre est dédié à l’homme ».

Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, « Épilogue » (dernière page). Éditions Flammarion, Paris 1998, p. 394

Peut-on parler d’une littérature « fin de siècle » ? De même que la fin du dix-neuvième sera marquée par le pessimisme et l’idée de décadence, c’est sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la littérature mais plus largement l’art de la fin du vingtième siècle. À ce titre, l’œuvre de l’écrivain français Michel Houellebecq (né en 1958 à La Réunion) traduit très bien la décadence sociologique et morale de notre société, et les angoisses des générations actuelles face à la pérennité des civilisations (*). C’est dans ce contexte que l’auteur publie en 1998 Les Particules élémentaires, roman volontairement transgressif et provocateur sur le désenchantement du monde : tout ne serait qu’illusion dans les rapports humains…

Au-delà des vifs débats qu’a suscités la parution de ce roman (sulfureux par houellebecq1.1262789512.jpgailleurs), il faut reconnaître à Houellebecq d’avoir peint la crise de la société actuelle. Crise d’autant plus violente que notre modernité est un archipel infini d’idées, de croyances, de rites, de changements macro et micro-sociaux qui imposent la vision nouvelle d’un monde plus fragmenté que jamais… “Dégénération » (**), “génération perdue”, “35 heures”, mobilité sociale, familles recomposées, crise des valeurs, “génération Internet”, “réseaux sociaux”, mondialisation… Autant d’expressions qui évoquent certes d’autres lieux, d’autres temps, d’autres façons de parler, de consommer, mais plus globalement l’idée d’un monde en archipel, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures (***).

Le passage présenté pourrait être utilement mis en relation avec cet extrait d’une étude que Houellebecq a consacrée à l’un des grands maîtres du Fantastique, l’écrivain américain Howard Philips Lovecraft (Contre le monde, contre la vie, éd. du Rocher, Paris 2005, page 13) : « L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l’emporter. La race humaine disparaîtra. D’autres races apparaîtront, et disparaîtront à leur tour. Les cieux seront glaciaux et vides, traversés par la faible lumière d’étoiles à demi-mortes. Qui, elles aussi, disparaîtront. Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires« …

_____________

(*) L’écrivain américain Bret Easton Ellis est caractéristique de ce nihilisme social. Voyez aussi cette citation très célèbre de Paul Valéry sur la mort des civilisations. (**) « Dégénération » : titre d’une chanson de M. Farmer. (***) B. Rigolt, « Questions de “Génération(s)”… Crises, changement social et ruptures…« 
Crédit photographique : B.R. Photomontages à partir de clichés de presse modifiés numériquement.

Pour aller plus loin…
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La citation de la semaine… Herta Müller…

« Dans le juron chaque mot est une balle qui peut toucher les choses avec des mots sur les lèvres… »

« La fourmi transporte une mouche morte. La fourmi ne voit pas le chemin, elle retourne la mouche et revient sur ses pas. La mouche est trois fois plus grande que la fourmi. Adina rentre le coude, elle ne veut pas barrer le chemin à la mouche. Un morceau de goudron brille près du genou d’Adina, il cuit au soleil. Elle le tapote du bout du doigt, un fil de goudron s’étire à l’intérieur de sa main, se fige en l’air et se brise.

La fourmi a une tête d’épingle, le soleil n’a pas la place de la brûler. herta-muller.1262000464.jpgIl pique. La fourmi se perd. Elle rampe, mais elle ne vit pas ; pour l’œil, elle n’est pas un animal. Comme elle, les graines des herbes rampent à la périphérie de la ville. La mouche est vivante parce qu’elle est trois fois plus grande et qu’elle est transportée par la fourmi ; pour l’œil, elle est un animal.

Clara ne voit pas la mouche, le soleil est un potiron de braise, il éblouit. […] Clara se fabrique un chemisier pour l’été. L’aiguille plonge, le fil avance pas à pas, ta mère sur la glace, lance Clara qui lèche le sang sur son doigt. Un juron sur la glace, la mère de l’aiguille, le petit brin de fil, le gros fil. Dans les jurons de Clara, tout a une mère.

La mère de l’aiguille est l’endroit qui saigne. La mère de l’aiguille est la plus vieille aiguille du monde, celle qui a donné naissance à toutes les aiguilles. Elle cherche pour toutes ses aiguilles un doigt à piquer sur toutes les mains du monde qui cousent. Dans son juron le monde est petit, un bout d’aiguille et un bout de sang sont suspendus au-dessus de lui. Et dans ce juron, la mère du fil est à l’affût au-dessus du monde, avec des brins emmêlés.

[…] Clara a toujours des rides quand elle dit des jurons, car dans le juron chaque mot est une balle qui peut toucher les choses avec des mots sur les lèvres. Même la mère des choses. […] Les jurons sont froids. Les jurons n’ont pas besoin de dahlias, de pain, de pommes, ni d’été. Ils ne sont ni à sentir ni à manger. »

Herta Müller, « Le chemin du ver dans la pomme » dans Le Renard était déjà le chasseur (roman), éd. du Seuil, Paris 1997 pages 9-10 (éd. originale : Der Fuchs war damals schon der Jäger, 1992). Traduction : Nicole Bary.

Peu connue des lecteurs français (*), la romancière allemande d’origine roumaine Herta Müller est pourtant une immense écrivaine (Prix Nobel de Littérature 2009). Née dans la région de Timişoara le 17 août 1953, elle luttera directement contre la dictature de Ceauşescu avant de fuir en Allemagne en 1987. Le passage présenté ici est l’incipit du roman (magnifiquement traduit par Nicole Bary). Voici comment l’éditeur français présente l’ouvrage : « Dans la Roumanie de Ceausescu, Adina s’aperçoit que des inconnus herta-muller-roman.1262005890.jpgdécoupent jour après jour, en son absence, la fourrure de renard qui décore son appartement. À cause de cette menace, la jeune enseignante proche d’auteurs-compositeurs dissidents se sait espionnée par les services secrets et découvre qu’une de ses amies fréquente justement un officier de la Securitate. Le renard est le chasseur »…

Le jury du Nobel n’a-t-il pas déclaré au sujet d’Herta Müller qu’avec la concentration de la poésie et l’objectivé de la prose l’auteure dessinait les paysages de l’abandon et l’univers des déshérités ? Paysages de la Roumanie, mais aussi paysages de l’âme humaine : la dénonciation de la dictature débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence du régime, Müller conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie de l’aiguille par exemple) permet ainsi un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

Exclusif :

Lisez en ligne le discours pour la réception du Prix Nobel d’Herta Müller : « Chaque mot en sait long sur le cercle vicieux » (texte disponible en Français, en Allemand, en Anglais et en Espagnol). Pour télécharger le discours en Français au format .pdf, cliquez ici.

_____________

(*) Parmi les dix-neuf romans et recueils écrits par Herta Müller, trois textes seulement ont été traduits en Français : L’Homme est un grand faisan sur terre (Gallimard, 1990) ; Le Renard était déjà le chasseur (Seuil, 1997) et La Convocation (Métailié, 2001).

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Crédit photographique : B. Rigolt, d’après des clichés de presse.

L’encrier bavard… Chronique littéraire tenue par Janyce Inès et Deborah… Chronique du 30 novembre 2009

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Aujourd’hui :

Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie, ou l’ambition féminine au dix-huitième siècle (Le Livre de Poche, 1997. Cote CDI : 396 17 BAD).

         

Le sujet…

Histoire étonnante de deux destins similaires : celui de deux jeunes femmes portant le même prénom, possédant les mêmes ambitions et rêvant au même idéal : madame du Châtelet et madame d’Épinal… Même si l’ouvrage d’Élisabeth  Badinter est un peu ancien de par sa date de parution, il est néanmoins d’une brûlante actualité ! Question en effet toujours controversée que celle de l’ambition féminine, « la grande affaire des hommes » : socialement et culturellement, une femme qui a de l’ambition est toujours un peu mal vue, et provoque une certaine suspicion. On connaît par exemple madame du Châtelet pour avoir été la compagne de Voltaire, mais sait-on qu’elle traduisit le grand œuvre de Newton, et qu’elle s’imposa à l’égal des savants de son temps ? Sait-on que madame d’Épinay fit valoir du temps de Rousseau des idées pédagogiques qui renouvelèrent l’approche de la maternité ? De fait, comme le dit l’auteure, « rares sont les moments de l’Histoire où l’alliance des badinter_emilie_emilie.1259777494.jpgdeux mots « ambition » et « féminine » n’a pas choqué »… C’est donc dans son acception la plus noble qu’il faut comprendre le terme « ambition » : loin d’être une vanité, l’ambition féminine est ainsi un affranchissement des limites qu’impose la société, une émancipation.

Notre avis…

L’intérêt de cette double biographie, féministe par excellence, est à notre avis de plonger d’abord le lecteur au cœur des Lumières et d’en renouveler subtilement l’approche à travers deux destins de femmes : de fait, Élisabeth Badinter (spécialiste du dix-huitième siècle) nous présente le véritable combat de ces femmes dans leur temps. Nous les découvrons sûres d’elles, soucieuses de leur valeur, prêtes à tout pour faire triompher leurs idées. Écrire pour elles est d’abord une mission : loin d’être des « femmes savantes » (avec toutes les connotations péjoratives de cette expression), elles ont souvent abandonné la vie mondaine et amoureuse pour se consacrer au travail intellectuel, définissant par la même occasion une sorte de « devoir d’écriture ». L’intérêt de l’ouvrage est justement de lever le voile sur le courage et les motivations réelles de ces deux ambitieuses dans un siècle d’hommes… D’ailleurs, le combat féministe est-il pour autant terminé ? N’a-t-on pas tendance, même de nos jours, à évacuer le problème de l’identité féminine et de la fonction sociale des femmes ? Ne cherche-t-on pas à inscrire l’ambition féminine dans des clichés où l’éternel féminin le dispute aux représentations assez stéréotypées de l’accomplissement de la femme dans la séduction ou la maternité ?

Quelques citations…

« En ce temps où l’éducation des filles était si négligée, et se limitait la plupart du temps à un peu d’écriture, de lecture, quelques bribes d’histoire et aux arts d’agrément, Émilie [du Châtelet] fit des études approfondies dont beaucoup d’hommes du monde ne pouvaient même pas se targuer… » (pages 67-68).

« Madame du Châtelet n’a jamais été déchirée entre ses passions et ses devoirs. Ella a toujours fait passer les premières avant les seconds » (page 173).

© Janyce M. Inès E. Deborah S. (Seconde 18, Lycée en Forêt – Montargis – France) novembre 2009

L'encrier bavard… Chronique littéraire tenue par Janyce Inès et Deborah… Chronique du 30 novembre 2009

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Aujourd’hui :

Élisabeth Badinter, Émilie, Émilie, ou l’ambition féminine au dix-huitième siècle (Le Livre de Poche, 1997. Cote CDI : 396 17 BAD).

         

Le sujet…

Histoire étonnante de deux destins similaires : celui de deux jeunes femmes portant le même prénom, possédant les mêmes ambitions et rêvant au même idéal : madame du Châtelet et madame d’Épinal… Même si l’ouvrage d’Élisabeth  Badinter est un peu ancien de par sa date de parution, il est néanmoins d’une brûlante actualité ! Question en effet toujours controversée que celle de l’ambition féminine, « la grande affaire des hommes » : socialement et culturellement, une femme qui a de l’ambition est toujours un peu mal vue, et provoque une certaine suspicion. On connaît par exemple madame du Châtelet pour avoir été la compagne de Voltaire, mais sait-on qu’elle traduisit le grand œuvre de Newton, et qu’elle s’imposa à l’égal des savants de son temps ? Sait-on que madame d’Épinay fit valoir du temps de Rousseau des idées pédagogiques qui renouvelèrent l’approche de la maternité ? De fait, comme le dit l’auteure, « rares sont les moments de l’Histoire où l’alliance des badinter_emilie_emilie.1259777494.jpgdeux mots « ambition » et « féminine » n’a pas choqué »… C’est donc dans son acception la plus noble qu’il faut comprendre le terme « ambition » : loin d’être une vanité, l’ambition féminine est ainsi un affranchissement des limites qu’impose la société, une émancipation.

Notre avis…

L’intérêt de cette double biographie, féministe par excellence, est à notre avis de plonger d’abord le lecteur au cœur des Lumières et d’en renouveler subtilement l’approche à travers deux destins de femmes : de fait, Élisabeth Badinter (spécialiste du dix-huitième siècle) nous présente le véritable combat de ces femmes dans leur temps. Nous les découvrons sûres d’elles, soucieuses de leur valeur, prêtes à tout pour faire triompher leurs idées. Écrire pour elles est d’abord une mission : loin d’être des « femmes savantes » (avec toutes les connotations péjoratives de cette expression), elles ont souvent abandonné la vie mondaine et amoureuse pour se consacrer au travail intellectuel, définissant par la même occasion une sorte de « devoir d’écriture ». L’intérêt de l’ouvrage est justement de lever le voile sur le courage et les motivations réelles de ces deux ambitieuses dans un siècle d’hommes… D’ailleurs, le combat féministe est-il pour autant terminé ? N’a-t-on pas tendance, même de nos jours, à évacuer le problème de l’identité féminine et de la fonction sociale des femmes ? Ne cherche-t-on pas à inscrire l’ambition féminine dans des clichés où l’éternel féminin le dispute aux représentations assez stéréotypées de l’accomplissement de la femme dans la séduction ou la maternité ?

Quelques citations…

« En ce temps où l’éducation des filles était si négligée, et se limitait la plupart du temps à un peu d’écriture, de lecture, quelques bribes d’histoire et aux arts d’agrément, Émilie [du Châtelet] fit des études approfondies dont beaucoup d’hommes du monde ne pouvaient même pas se targuer… » (pages 67-68).

« Madame du Châtelet n’a jamais été déchirée entre ses passions et ses devoirs. Ella a toujours fait passer les premières avant les seconds » (page 173).

© Janyce M. Inès E. Deborah S. (Seconde 18, Lycée en Forêt – Montargis – France) novembre 2009

Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… "Paroles menottées" : Ecriture et Engagement.

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Les classes de Seconde du Lycée en Forêt vous invitent à une exposition exceptionnelle : « Paroles menottées : Écriture et Engagement« . Découvrez chaque semaine une sélection d’extraits présentés et commentés par les élèves d’après l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.

Chaque semaine, un ou plusieurs nouveaux textes : les articles seront progressivement mis en ligne tout au long de l’année… Cliquez sur l’image ou le titre pour accéder à l’article.


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