Les classes de Seconde 7 et Seconde 18 du Lycée en Forêt présentent… "Paroles menottées" : Ecriture et Engagement.

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Les classes de Seconde du Lycée en Forêt vous invitent à une exposition exceptionnelle : « Paroles menottées : Écriture et Engagement« . Découvrez chaque semaine une sélection d’extraits présentés et commentés par les élèves d’après l’anthologie Écrivains en prison (Labor & Fides, 1997). Pour accéder aux parties librement consultables de l’ouvrage sur Google-livres, cliquez ici.

Chaque semaine, un ou plusieurs nouveaux textes : les articles seront progressivement mis en ligne tout au long de l’année… Cliquez sur l’image ou le titre pour accéder à l’article.


timerman_vignette.1259043052.jpgL’Œil de Jacobo Timerman
par Ksenia C.
soljenitsyne_vignette1.1259043004.jpgL’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne
par Hélène P. Antoine M. Romane C. et Deborah S.
ken_saro_wiwa_vignette.1259052063.jpgKen Saro-Wiwa, « La Vraie Prison »
par Seydi B.
molefe_pheto.1259133557.jpgMolefe Pheto… And Night Fell : Memoirs of a Political Prisoner
par Madeleine L. Alizée R. et Inès E.
arthur-koestler.1259135400.jpgArthur Koestler… Dialogue avec la mort
par Claire D. William P. et Florent de W.
yannis-ritsos-miniature.1268416857.jpgYannis Ritsos… Pierres, Répétitions, Barreaux…
par Rayan D.
nien-cheng-miniature.1268461427.jpgNien Cheng… Vie et mort à Shanghai…
par Charlotte B.
ruth-first-miniature.1268499164.jpgRuth First… 117 Days…
par Angélique M.

La citation de la semaine… Erich Maria Remarque…

« Il était tombé la tête en avant, étendu sur le sol, comme s’il dormait… »

Les arbres ont ici un éclat multicolore et doré ; les baies des sorbiers rougissent dans le feuillage. Des routes courent toutes blanches vers l’horizon et les cantines bourdonnent de rumeurs de paix, comme des ruches.

nevinson.1257903140.jpgJe me lève, je suis très calme. Les mois et les années peuvent venir. Ils ne me prendront plus rien. Ils ne peuvent plus rien me prendre. Je suis si seul et si dénué d’espérance que je peux les accueillir sans crainte.

La vie qui m’a porté à travers ces années est encore présente dans mes mains et dans mes yeux. En étais-je le maître? je l’ignore. Mais, tant qu’elle est là, elle cherchera sa route, avec ou sans le consentement de cette force qui est en moi et qui dit « Je ».

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Il tomba en octobre mil neuf cent dix-huit par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau.

Il était tombé la tête en avant, étendu sur le sol, comme s’il dormait. Lorsqu’on le retourna, on vit qu’il n’avail pas dû souffrir longtemps. Son visage était calme et exprimait comme un contentement de ce que cela s’était ainsi terminé.

         

Erich Maria Remarque, À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues), 1929. Traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac, Paris, Stock, Le Livre de poche, dernière page.

Le regard que porte le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) sur l’horreur et l’absurdité de la guerre est empreint de gravité. L’histoire se déroule pendant la Première guerre mondiale : Paul Bäumer, un jeune soldat allemand de dix-neuf ans, relate au jour le jour sa vie dans les tranchées, « uniquement occupée à faire le guet continuellement, pour se garder des menaces de la mort »… Le passage présenté est la dernière page : le récit, jusqu’alors à la première personne, s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : remarque_a_louest_rien_de_nouveau.1257946533.jpgc’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (*) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…

Si vous ne l’avez pas encore lu, je ne saurais trop vous conseiller ce très beau roman : bien plus qu’un témoignage du front ou qu’un réquisitoire contre la violence, c’est d’abord un plaidoyer pacifiste sur la nécessaire fraternité entre les peuples. C’est aussi une réflexion poignante sur le tragique existentiel et sur l’absurdité même de la condition humaine. En ces journées de commémoration (le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, la célébration du quatre-vingt-onzième anniversaire de l’Armistice de 1918), le texte d’Erich Maria Remarque nous oblige à un nécessaire travail de mémoire face à l’oubli, aux blessures et aux tragédies de l’Histoire. Comment ne pas songer ici à ces propos de Jean Guéhenno dans La Mort des autres : « Je connais maintenant la définition de la guerre : la guerre, c’est la mort des autres. On ne la laisse durer que parce que ce sont les autres qui la font et qui en meurent. […]. Notre plus grand manque est de si mal nous souvenir. »

(*) Avertissement de l’auteur (« Ce livre ne prétend être ni une accusation ni un aveu. Il ne cherche qu’à parler d’une génération détruite par la guerre, même quand elle avait échappé à ses obus »).

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Crédit iconographique : C. R. W. Nevinson, Paths of Glory (Les Chemins de la Gloire), 1917, huile sur toile (détail), © Imperial War Museum, Londres.

Au fil des pages… Dictionnaire de culture générale…

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Dictionnaire de culture générale…

Quel que soit votre niveau, il est impératif de vous préparer tôt aux épreuves de « Culture générale » auxquelles vous allez être confronté(e)s dans quelques années voire quelques mois à peine. Il y a peu, j’avais mentionné certains sites utiles ainsi qu’une courte bibliographie (cliquez ici pour accéder à l’article). Mais aujourd’hui, je vous invite à feuilleter (gratuitement et légalement grâce à Google-livres) les premiers chapitres d’un excellent guide de culture générale, rédigé sous la direction de Pierre Gévart (éditions L’Étudiant, Paris 2007). Certes, l’ouvrage n’est consultable qu’en partie, mais c’est amplement suffisant pour découvrir un certains nombre de notions qu’il vous faudra maîtriser de toute façon après le Bac. Si l’objectif premier de ce guide —comme beaucoup d’autres manuels de ce type— est de préparer prioritairement aux grands concours de la fonction publique, vous gagnerez à le lire afin de parfaire vos connaissances, d’approfondir certaines grandes notions et de mieux comprendre les enjeux culturels, sociétaux ou géopolitiques du monde contemporain.

Je ne saurais trop vous conseiller de parcourir (même brièvement) l’introduction de l’ouvrage et plus particulièrement les sections consacrées à la « dissertation de culture générale » (page huit) ainsi qu’aux fameuses « soutenances » orales devant les jurys… Ne manquez pas non plus la partie consacrée à la « lecture en diagonale » (page 15 et suivantes), très utile. En outre, dans les sections consultables du guide, vous pourrez découvrir nombre de notions : savez-vous par exemple ce qu’est « l’altérité » (page 22), ce qu’on entend par « l’aménagement du territoire » (page 26) ? Pourriez-vous expliquer les liens étroits entre l’architecture et la politique (page 31 et s.) ? Quelle définition de l’Art et des arts proposeriez-vous ? (page 33 et s.). Qu’est-ce que la bioéthique et quels débats entraîne-t-elle sur le plan moral et humain (page 52 et s.) ? Qu’entend-on par le terme de « bureaucratie » ? (page 60 et s.). Quelle différence y a-t-il entre le capitalisme et le libéralisme (page 62 et s.), etc.

Cliquez ici pour feuilleter les pages directement dans Google-livres

Mon conseil

Inutile de lire « en une fois » et « linéairement » toutes les pages : ce n’est d’ailleurs pas le principe d’un guide de culture gé. Plus utilement, prenez une notion au hasard et lisez l’article. Le mieux est de reporter sur un petit répertoire les points importants (définition, dates à retenir, auteur clé, citation, etc.) afin de vous constituer progressivement votre propre guide de culture générale. En même temps, cela vous entraînera à la synthèse (Bien entendu, ne notez sur votre répertoire que l’essentiel !). Dès que vous avez 10 minutes (une ou deux fois par semaine), faites ce petit exercice : vous verrez dans un an à peine combien vous aurez progressé !
Les plus curieux d’entre vous utiliseront Google-livres afin de rechercher d’autres ouvrages. Je vous suggère de cliquer sur ce lien pour aller plus loin…

Au fil des pages… New York…

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New York City

Et pourquoi pas un ouvrage « non littéraire », et qui plus est en Anglais (mais très accessible : c’est l’occasion d’apprendre en s’amusant) ? Publié en 2007, ce guide pratique rédigé sous la direction de Gwen Cannon n’est pas seulement destiné à d’éventuels touristes. Ce serait en limiter l’intérêt ! Tout d’abord, il vous permettra d’entreprendre un extraordinaire « voyage immobile » et de goûter à cette faculté d’ubiquité que permet si bien la lecture : quelle indicible sensation d’être ici, et à la fois autre part… C’est ça lire ! Évadez-vous, au fil des 378 pages, dans cette agglomération fascinante, démesurée, monstrueuse parfois qui est à elle seule une « capitale du monde » ! Vous pourrez tout d’abord mieux contextualiser certains lieux emblématiques comme Manhattan (avec Harlem, Broadway), Brooklyn, Queens, le Bronx… Tant d’endroits qui font souvent rêver mais qu’on ne connaît « que de nom » : or, du mythe au stéréotype, il n’y a parfois qu’un pas ! C’est la raison pour laquelle mieux appréhender un lieu, c’est pouvoir en parler intelligemment et dépasser le stade des clichés ou des représentations superficielles.

Mais cette excursion vers « the Big Apple » peut vous inspirer littérairement… De fait, ce qui séduit souvent les lecteurs dans une histoire, ce sont les détails vrais, les « effets de réel », qui servent à ancrer la fiction dans un environnement social, culturel ou géographique vraisemblable ; ainsi, nombreux sont les écrivains qui puisent le cadre de leurs romans dans… les guides touristiques ! Enfin, c’est une évidence de dire que tout étudiant soucieux de sa « Culture générale » se doit de connaître cette mégapole. Ne manquez surtout pas la partie intitulée « Art and Culture » (page 43 et suivantes), remarquablement constituée, qui vous permettra de comprendre pourquoi cette ville a incarné pour des générations et des générations (et incarne encore) tous les rêves du monde… Et puis New York c’est aussi un mythe littéraire. Peut-être lirez-vous un jour l’un de ces très grands romans contemporains : Manhattan Transfer de l’écrivain américain John Dos Passos… Par ses nouveautés stylistiques et ses descriptions naturalistes, cette chronique sociale vous plongera au cœur d’une envoûtante metropolis qui ne s’endort jamais…

Au fil des pages… Voyage en Orient…

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Voyage en Orient

La recherche de l’ailleurs a toujours fasciné… La littérature de voyage témoigne particulièrement bien de cette quête de l’altérité et de l’inconnu : métaphoriquement, le mythe de l’Orient au dix-neuvième siècle apparaît comme le contrepoint des valeurs occidentales, bousculées depuis 1789 et dominées par la Révolution industrielle, le culte du progrès et le matérialisme. S‘il est vrai que la représentation que se fait l’Occidental de l’Orient relève parfois davantage d’un certain exotisme romantique que d’une parfaite rigueur didactique, il faut reconnaître au fait colonial d’avoir suscité un intérêt croissant, à la fois littéraire et ethnographique, pour des cultures dont la diversité et la richesse n’ont d’égal que leur mystère. Si vous parcourez ce Voyage (*), publié en 1851 par le grand poète Gérard de Nerval, vous succomberez aux charmes d’une écriture merveilleusement colorée, qui s’emploie à faire vivre au fil des pages le mirage d’une Méditerranée immuable, à la fois réelle et onirique.
Dès les premières pages (« Route de Genève »), vous vous sentirez dépaysés : les alpages en Suisse, l’excursion éclair à Munich puis la visite de Vienne et enfin la traversée de la Grèce sont autant de préludes à l’arrivée en Égypte (page 87), pittoresque et mouvementée. Le témoignage s’attarde d’abord sur les femmes du Caire, dont la rencontre (ardemment désirée et pourtant impossible !) donne lieu à de savoureux passages, tantôt anecdotiques, tantôt plus graves, sur la vie dans les harems et sur l’éternel féminin. Mais progressivement, le récit de Nerval s’apparente à une quête mystique oscillant sans cesse entre l’Orient réel et l’Orient rêvé. La vision des pyramides fournira ainsi à l’auteur l’occasion de remonter le temps et d’interroger notre rapport au passé et à l’Histoire. Enfin, ne ratez pas la description des côtes de Palestine (page 309), tout empreinte de lyrisme et de mélancolie nostalgique envers ces terres lointaines, terres des origines et source du monde, que le poète va bientôt quitter…

(*) Appartenant au domaine public, l’ouvrage est consultable dans son intégralité grâce à Google-livres, projet qui s’emploie à mettre en ligne l’ensemble du patrimoine littéraire mondial. Vous pouvez également télécharger l’ouvrage au format .pdf en cliquant ici.

La citation de la semaine… Anaïs Nin…

« Écrire doit être une nécessité, tout comme la mer a besoin des tempêtes, et j’appelle cela respirer… »

À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Je ne pouvais vivre dans aucun des mondes qui m’étaient proposés […]. J’ai dû créer un monde pour moi, comme un climat, un pays, une atmosphère, où je puisse respirer, régner et me recréer anais-nin-1.1254664398.jpglorsque j’étais détruite par la vie… C’est un monde pour les autres, un héritage pour les autres, un don aux autres en définitive. Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe, nous écrivons pour élargir notre univers, lorsque nous nous sentons étranglés, gênés, seuls […]. Lorsqu’on crée un monde tolérable pour soi-même, on crée un monde tolérable pour les autres. Nous écrivons pour agrandir le monde que nous trouvons étouffé, rétréci ou désolé. Nous écrivons comme les oiseaux chantent, comme les primitifs dansent leurs rituels. Si vous ne respirez pas en écrivant, si vous ne criez pas en écrivant, si vous ne chantez pas en écrivant, alors n’écrivez pas, car notre culture n’en a nul besoin. Lorsque je n’écris pas, je sens mon univers se rétrécir. Je me sens en prison. Écrire doit être une nécessité, tout comme la mer a besoin des tempêtes, et j’appelle cela respirer… »

Anaïs Nin, Journal, février 1954

Anaïs Nin (1903-1977) est une écrivaine atypique, secrète et mystérieuse. Muse et poétesse, inspiratrice d’Antonin Artaud et d’Henri Miller, elle consacrera une bonne part de son activité créatrice à la rédaction d’un imposant journal (sept tomes au total), dont la veine intimiste et narcissique n’a cessé de fasciner des générations de lecteurs. Commencé à onze ans et jamais interrompu, ce journal constituera pour elle une sorte de thérapie interrogeant le sujet écrivant et l’écrivaine elle-même : tout écrire, tout confier jusqu’au plus intime sera pour elle la seule façon de communiquer aux autres le silence de son être par le pouvoir cathartique des mots.

De fait, Anaïs Nin apparaît comme une femme divisée, fragmentée, à la recherche perpétuelle d’une identité que seule l’écriture lui permettra de retrouver. Dans ce passage justement, elle aborde le processus qui l’amène à ce besoin d’écrire et s’interroge plus largement sur la mission de l’écrivain. Écrire, dit-elle, « c’est un monde pour les autres, un héritage pour les autres, un don aux autres »… À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d' »invitation au voyage » : de cette rencontre avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde : « Lorsqu’on crée un monde tolérable pour soi-même, on crée un monde tolérable pour les autres »…

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Crédit photographique : B. Rigolt (photomontage)
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La citation de la semaine… Nazim Hikmet…

« Halil a peut-être un peu vieilli, mais ni le livre, ni les menottes, ni le cœur n’ont vieilli… »

Les gendarmes et les condamnés dans le premier wagon.
Le sergent n’a pas souri une seule fois
Les mausers* ont été posés dans le filet, mais les menottes entravent toujours.
Deux camps, deux mondes.
Halil lit un livre,
et pour tourner les pages sur ses genoux,
il use adroitement de ses mains liées.
C’est son cinquième voyage depuis treize ans,
un livre et toujours des menottes.
Au-dessus de ses yeux, des rides, sur les tempes des cheveux blancs.
Halil a peut-être un peu vieilli,
mais ni le livre, ni les menottes, ni le cœur n’ont vieilli, […]
À la gare de Gebzé, le train s’arrête, puis repart,
il passe très haut sur le pont de fer.
À droite, la terre s’affaisse soudain de cent et même cent-cinquante brasses.
Et là, tout en bas, tout au fond, le village de la Vieille-Forteresse, sa tour,
et sur la route mince et longue, deux hommes à cheval,
les oliviers, et même la mer déserte…

Nazim Hikmet, « Wagon de troisième classe n°510 », Paysages humains, 1976.
Traduit du Turc par Munevver Andaç. Texte cité par Siobhan Dowd dans Écrivains en prison, Labor & Fides, 1997.

* Mausers : fusils fabriqués à l’origine pour l’armée allemande.

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C’est son courage et son engagement autant que la haute qualité de son œuvre poétique qui ont fait de Nazim Hikmet (1901-1963) l’une des figures les plus emblématiques de la littérature turque contemporaine. Condamné à de longues années de prison pour ses opinions politiques, Hikmet est un auteur engagé, critique et rebelle. Mais son écriture ne se borne pas à transmettre un message de révolte, elle est empreinte à la fois d’un lyrisme inspiré de la vieille tradition ottomane et d’un humanisme populaire qui permet de saisir dans le présent du récit et sa plus quotidienne banalité, l’intimité la plus poignante : « Halil lit un livre, et pour tourner les pages sur ses genoux, il use adroitement de ses mains liées »… Remarquez combien, dans son insignifiance même, ce simple détail des mains liées tenant le livre, accentue la vulnérabilité des prisonniers, livrés à leur silence et à leur détresse.

Le texte d’Hikmet parvient ainsi à greffer sur des notions abstraites —la notion d’engagement, d’emprisonnement— la réalité tangible d’un visage, d’un compartiment de train, d’un paysage qui défile : « le train s’arrête, puis repart, il passe très haut sur le pont de fer […] deux hommes à cheval, les oliviers, la mer… » En puisant dans les infinies possibilités du vers libre sa matière afin de faire mieux vivre la scène, l’écriture refuse tout cliché idéaliste : dépouillée de toute sentimentalité, elle s’attarde sur le monde qui nous entoure, cette vie qui s’écoule, et ces autres vies qui s’arrêtent : pas de pathétique ou de lyrisme. Une écriture de l’instant au contraire, biographique et contingente, qui introduit entre ces prisonniers et nous lecteurs, la médiation d’un sourire, d’une souffrance, d’une blessure. L’acte d’écrire devient ainsi un geste humanitaire, une vocation, un appel, pour atteindre, à travers le monde des images, la vérité morale la plus nue…

Lisez l’intégralité du texte d’Hikmet (p. 143 et suivantes) et d’autres témoignages d’auteurs illustres dans l’ouvrage de Siobhan Dowd, Écrivains en prison, que vous pouvez feuilleter ci-dessous (Pensez à utiliser l’outil zoom pour agrandir la taille des caractères).

Au fil des pages… Les Fleurs du mal…

Chaque semaine, feuilletez un livre…

À nouvelle année scolaire, nouvelle rubrique : la numérisation de livres entreprise par Google offre d’incroyables perspectives, qui vont bouleverser durablement le rapport au savoir, et j’ai souhaité pour ma part que ce cahier de texte d’un nouveau genre, accompagne cette révolution numérique du livre. C’est ainsi que je vous propose dans cette toute nouvelle rubrique de feuilleter chaque semaine quelques pages d’un ouvrage. Je rappelle par ailleurs que je viens d’intégrer Google livres dans les activités des sections de BTS et des classes de Première (bientôt les Seconde…) : les étudiants pourront ainsi au sein d’une même page travailler non seulement sur des articles, naviguer vers d’autres sites, écouter des documents sonores, visionner des vidéos, et maintenant feuilleter tel passage ou chapitre d’un ou plusieurs livres, comme s’ils se trouvaient dans une immense médiathèque. Ce mode de travail multimodal va changer également la façon d’apprendre et bien sûr les pratiques pédagogiques…

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Les Fleurs du mal

Pour cette première édition, redécouvrez (ou découvrez!) un grand classique : Les Fleurs du mal de Baudelaire, mises en image par Louis Joos, illustrateur et auteur de BD bruxellois (éd. La Renaissance du livre, 2002, 2008). Même si cette version électronique de l’ouvrage ne permet pas un accès à toutes les pages, elle offre cependant un aperçu assez large du texte baudelairien et nous rappelle la place primordiale qu’a accordée l’auteur dans ses chroniques littéraires ou critiques picturales à l’art et au rôle symbolique de l’image. À ce titre, le travail à l’encre de chine, au pastel ou à l’aquarelle de Louis Joos met bien en valeur le style tourmenté et la dualité qui font tout le drame et l’intensité des Fleurs du mal. Les dessins semblent en effet illustrer parfaitement le charme propre et les mystères de la poétique baudelairienne, sous-tendue par les tensions conjointes du verbe et de l’imaginaire, du spleen et de l’idéal. C’est cette connivence de l’écrivain et du dessinateur que cet ouvrage nous invite à découvrir ici…

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Si les caractères s’affichent en taille trop petite, pensez à utiliser l’outil de zoom intégré au livre numérique.

La citation de la semaine… Colette…

« Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin… »

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade.

FIN

Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903

Une analyse complète de ce passage est disponible à cette adresse : http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2018/02/08/entrainement-a-leaf-corrige-de-commentaire-litteraire-colette-claudine-sen-va-1903-derniere-page/

est sur ce grand plaidoyer féministe que s’achève la série des Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et la dernière page de Claudine s’en va (1903), que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière (effrontée !) de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal : c’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le texte : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie ». Tout quitter pour tout recommencer… Certes, mais prendre en main son destin personnel pour une femme des années 1900, c’est endosser un grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation des femmes. Mais point de grandiloquence dans ces lignes : si cause féministe il y a, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur.

« Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici… »

Une certaine sensualité stylistique ainsi qu’un regard très intimiste porté sur les êtres et les choses confèrent au texte une indicible poésie. Admirez comment la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie…Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel.

Pourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle.

Les propos de Colette dans ce passage de Claudine s’en va se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde.

Bruno Rigolt
© 2009-2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Crédit photographique : Colette en 1912 (détail) © Roger-Viollet. Retouche et colorisation : Bruno Rigolt / Colette © Roger-Viollet

Méthodologie de la fiche de lecture… Tous niveaux…

           

La Fiche de lecture…

Méthodologie de l’exercice

Que vous soyez lycéen(ne) ou étudiant(e), vous aurez à rédiger des « fiches de lecture ». L’exercice consiste à rendre compte (d’où l’expression parfois employée de « compte-rendu de lecture ») de manière concise et synthétique d’un ouvrage. Ce support de cours expose les règles importantes et la méthode que vous devrez respecter.

Le titre du livre, sa date de publication et de réédition

Rappelez le titre de l’œuvre, la date de première publication. Mentionnez précisément l’édition que vous avez utilisée pour réaliser votre fiche de lecture. Par exemple :

La Cantatrice chauve (1950)
(Édition Folio Gallimard, 1986)

L’auteur (5 à 10 lignes)

Vous devrez succinctement présenter l’auteur : ne vous perdez pas dans les détails. De fait, il est inutile de recopier des notices biographiques ou bibliographiques trop longues, qui n’auraient aucun intérêt. Concentrez-vous sur l’essentiel. Par exemple, les détails biographiques n’ont de valeur que s’ils permettent d’éclairer l’œuvre. De même, il serait insensé de mentionner l’ensemble des ouvrages rédigés par un écrivain : quatre à cinq titres représentatifs sont préférables à une liste interminable !

L’histoire (15 à 20 lignes)
(Cette partie n’est évidemment pas à traiter dans le cas d’un essai, d’un ouvrage didactique, etc.)

Vous devez résumer l’histoire en vous concentrant sur l’essentiel. En premier lieu, votre résumé doit être équilibré : il arrive que des étudiants, ayant consacré trop de place à la première partie d’un roman par exemple, négligent carrément la deuxième partie. C’est évidemment très maladroit. De même, certains omettent, parfois volontairement, de résumer la fin ! N’oubliez pas que votre objectif n’est pas de rédiger un texte d’accroche (comme sur une « quatrième » de couverture) suscitant l’envie de lire un livre mais de vous aider à vous remémorer l’histoire, du début jusqu’à la fin. Par ailleurs, ne résumez jamais page par page : cela vous amènerait non seulement à faire de la paraphrase mais à relever des détails certes importants dans un passage mais insignifiants ou superflus au niveau de l’histoire globale : cherchez plutôt à rendre compte des grandes étapes du récit. Votre résumé sera dans la mesure du possible au présent de narration.

La structure du récit (2 à 3 lignes)

Inutile de rappeler l’histoire bien sûr. En revanche, mentionnez brièvement sur quelle durée s’étend la narration : on n’analysera pas de la même façon une nouvelle et un roman, une histoire qui se déroulerait sur une seule journée (par exemple Cosmopolis de l’écrivain américain Don DeLillo) et un récit qui s’étendrait sur plusieurs années (ainsi Une Vie de Maupassant qui retrace le destin douloureux de l’héroïne depuis l’âge de dix-sept ans jusqu’à quarante-six ans).

Le sujet du livre (5 à 10 lignes)

Le sujet n’est surtout pas à confondre avec l’histoire. Il s’agit d’expliquer le problème posé par le livre, c’est-à-dire ce qui fait l’intérêt, l’enjeu (social, historique, littéraire, politique, etc.) de la narration. Par exemple, l’histoire des mineurs dans un roman naturaliste comme Germinal amène à s’interroger sur les conditions de vie et de travail sous le Second Empire, le machinisme et la révolution industrielle, la lutte des classes, les déterminismes sociaux, etc.

Les thèmes

Mentionnez-les brièvement, sans rentrer dans les détails :

Les personnages principaux

Trois à cinq lignes par personnage important : portrait physique et caractéristiques morales, intellectuelles, évolution de la personnalité, etc. Il est important de relever ces détails pendant la lecture du livre en notant précisément les numéros de pages, afin de vous y référer facilement lorsque vous rédigerez la fiche de lecture ou ultérieurement, si vous avez besoin de travailler sur le livre. Ne mentionnez les personnages secondaires que s’ils présentent un intérêt particulier.

Le décor (5 à 8 lignes)

Le décor dans un roman est évidemment essentiel. La description des lieux peut avoir une fonction référentielle et documentaire importante permettant de mieux comprendre le fonctionnement de la société, d’une famille, etc. De même, le décor participe souvent à la construction du personnage, à la structuration de l’histoire. Dans Germinal par exemple, le décor a une fonction référentielle (informations précises sur les milieux sociaux, les conditions de travail, etc.) et une forte dynamique symbolique (ainsi la présentation du « Voreux » (la mine) qui semble littéralement « dévorer » les ouvriers). Là encore, indiquez quelques pages caractéristiques.

La tonalité et l’atmosphère (5 à 8 lignes)

Il s’agit de mettre l’accent sur les registres employés par l’auteur afin de créer une atmosphère particulière, et donc de produire des effets sur le lecteur : par exemple, une atmosphère réaliste, un registre comique, épique, merveilleux, fantastique, etc.

Le style (10 à 20 lignes)

Il est important d’étudier le style d’un ouvrage, particulièrement si celui-ci est « littéraire ». Relevez les moyens d’expression employés, les figures de style, intéressez-vous au choix du lexique, aux caractéristiques de la syntaxe, à la manière spécifique d’écrire de tel ou tel écrivain. Faites évidemment des citations de passages que vous trouvez représentatifs (en notant les numéros de page). Attention : dans le cas d’un écrit littéraire, c’est évidemment une partie fondamentale du travail puisqu’elle permet de mieux appréhender les caractéristiques d’un genre, ou de mieux saisir la dimension esthétique d’une œuvre en la rattachant par exemple à un mouvement culturel.

La place de l’œuvre (5 à 8 lignes)

Certaines publications ont « marqué » leur temps ou fait débat : il est donc essentiel de mentionner la place de l’ouvrage, de le situer par rapport à d’autres livres abordant une même problématique (intertextualité), etc. Par exemple, quand Jean Anouilh réécrit en 1944 le mythe antique d’Antigone, il faut relever la rupture introduite par la pièce avec la tragédie grecque de Sophocle. De même, il peut être important de replacer le livre dans son contexte (historique, social) afin de mieux mettre en évidence les enjeux de la publication. Ainsi la série Harry Potter par exemple est intéressante d’un point de vue sociologique car les publications ont constitué un phénomène éditorial et marketing sans précédent touchant à la fois les adolescents et les adultes.

Avis personnel et citations (5 à 10 lignes)

Votre appréciation sur l’œuvre, pour être vraiment probante, se doit d’être étayée par un jugement fondé et objectif. Les avis non motivés, ou purement subjectifs, dénués de nuance n’ont aucun intérêt. Enfin, relevez impérativement quelques phrases que vous avez particulièrement aimées (en indiquant les numéros de page). Vous pouvez également mentionner dans cette partie les chapitres les plus essentiels et leur donner un titre afin de vous en souvenir plus facilement.

La citation de la semaine… John Ronald Reuel Tolkien…

« Un anneau… au pays de Mordor où demeurent les Ombres… »

Three Rings for the Elven-kings under the sky
Seven for the Dwarf-lords in their halls of stone,
Nine for Mortal Men doomed to die
One for the Dark Lord on his dark throne
lordrings2.1252814010.jpgIn the Land of Mordor where the Shadows lie.
One Ring to rule them all, One Ring to find them
One Ring to bring them all and in the darkness bind them
In the Land of Mordor where the Shadows lie.
           
 
Trois anneaux pour les Rois-Elfes sous le ciel
Sept pour les Seigneurs-Nains dans leurs palais de pierre
Neuf pour les Hommes Mortels dont le destin est la mort
Un pour le Seigneur Ténébreux sur son sombre trône
Au pays de Mordor où demeurent les Ombres.
Un anneau pour les gouverner tous, Un anneau pour les retrouver tous, 
Un anneau pour les ramener tous et dans les ténèbres les lier
Au pays de Mordor où demeurent les Ombres.
         

J. R. R. Tolkien (1892-1973), The Lord of the Rings (Le Seigneur des Anneaux) 1954-1955

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Professeur de linguistique et de littérature à l’université d’Oxford, Tolkien est universellement connu grâce au Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. Je ne saurais trop vous conseiller la lecture des trois tomes qui le composent : la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi. Toute l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». Le magicien Gandalf fait comprendre à Frodon, un jeune « hobbit », qu’il doit détruire l’anneau à l’endroit même où il fut forgé : le Mont du Destin, au cœur de Mordor : il en va de la survie des peuples libres des « Terres du Milieu ». La trilogie relate le long et périlleux voyage de la Communauté de l’Anneau (Frodon et trois jeunes hobbits).

À la lecture, vous vous sentirez emporté(e) dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties. Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. L’auteur est même allé jusqu’à inventer des alphabets, et des langues spécifiques qui vous emporteront vers des terres lointaines et inconnues. Sur un terrain plus sociologique, cette vaste fresque est également une réflexion passionnante sur le pouvoir, la liberté et la tyrannie. Sans prétendre égaler le livre, l’adaptation cinématographique de la trilogie par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.

Écoutez Tolkien lire le texte en Anglais

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Crédit photographique : B. Rigolt, d’après une image extraite du film de P. Jackson.

La citation de la semaine… Georges Bataille…

« Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre… »

« J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête ; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major.[…]. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts […]. »

Mai 1935

Georges Bataille, Le Bleu du ciel (épilogue), 1957
© J.-J. Pauvert 1957, Gallimard Paris 1971.

Georges Bataille (1897-1962) est un écrivain majeur du vingtième siècle. Son œuvre, animée d’exigences contradictoires, est largement transgressive et provocatrice. Conditionnée par le refus des contingences du monde, elle entremêle dans un style à la fois sulfureux et cérébral, la quête de l’extase et la fascination de la mort, les tragédies politiques et les drames existentiels. Rédigé en 1934-35 pendant la Guerre d’Espagne mais publié en 1957, le Bleu du ciel décrit les dérives d’un homme à travers une Europe en proie au fascisme et à la violence.

Mais Le Bleu du ciel est également un très beau roman d’amour qui peut se lire comme une recherche désespérée de la vérité, une « expérience intérieure » où la débauche est vécue comme possibilité d’une impossible libération face à l’hypocrisie, à la lâcheté, et à l’absurdité des hommes. Ainsi, les fièvres du désir longuement décrites tout au long du récit, opèrent-elles progressivement un singulier renversement ; d’où le titre, très métaphorique. Le passage présenté ici est la fin du roman, annonciatrice des orages de la guerre : la description des jeunesses hitlériennes donne un sens allégorique à l’écriture vécue comme engagement existentiel : à la mort succède l’appel, aux ombres de l’Histoire, le « bleu du ciel »…

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Crédit iconographique : Affiche de propagande pour les Jeunesses hitlériennes (1935) : « La jeunesse sert le Führer. Tous les jeunes de dix ans dans la jeunesse hitlérienne ».

La citation de la semaine… Liliane Wouters…

Quelqu’un —moi— passe pour maître. Maître de quoi ? De ce tout déjà mort, encore à naître…

Dans les muscles, dans le ventre,

dans le squelette muet,

dans les nerfs fragiles, centre

et racines, dans les rêts

du cerveau qui tout agrippe,

quelqu’un est présent, quelqu’un

est objet, seigneur, principe,

seul domaine, lieu commun ;

quelqu’un dit « Je ». Lui répondent

ventre, muscles, et les os

au premier signe des ondes

nerveuses, troublant faisceau.

Quelqu’un —moi— passe pour maître.

Maître de quoi ? De ce tout

déjà mort, encore à naître

ou vivant, je ne sais où.

Liliane Wouters, "Cohortes", Le Gel, éd. Seghers, Paris 1966

Née en 1930 à Ixelles (région de Bruxelles), Liliane Wouters est une auteure belge francophone. Parallèlement à sa carrière d’institutrice jusqu’en 1980, elle a mené une activité brillante d’écrivaine qui lui a valu d’être membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et de l’Académie européenne de poésie. Son approche complexe du réel marie une sensualité charnelle à un mysticisme souvent ardent et brutal, à l’opposé des représentations ou des clichés qui cantonneraient la poésie féminine à n’être qu’un art de l’émerveillement et de la sensation. Bien au contraire, son œuvre poétique est à l’image de ces paysages flamands sous la neige en hiver : sombre et tourmentée, en proie souvent à une sorte de vertige existentiel. Le Gel par exemple, dont est tiré ce texte, est un recueil qui artmod5.1244261356.jpgsitue l’acte poétique dans l’intervalle entre les désillusions du réel et la quête douloureuse de l’absolu. La forme même, souvent discordante et fragmentée, traduit l’inconscient de cette poésie métaphysique : anxiété et cérébralité participent chez Wouters de la volonté d’initier le lecteur à la logique du vivant et de la mort.

En témoigne ce texte qui joue ici sur les réseaux d’images du corps humain : le squelette, les nerfs, le cerveau, le ventre, les muscles, les os font affleurer les différents degrés de signification de l’être… De fait, le regard presque « anatomique » que porte la poétesse se constitue tout à la fois comme le constat d’une identité morcelée et le récit d’une quête existentielle qui ne cessera d’ailleurs de l’animer tout au long de son œuvre. Le Journal d’un scribe par exemple, publié en 1990 (Les Éperonniers, Bruxelles 1990), s’inscrit dans la même problématique mais en renouvelle la portée :

Je viens d’avant le souffle du commencement.
Je n’aurai pas de fin.
Je, c’est-à-dire le
principe qui m’anime
et qui poursuivra son
voyage en me quittant.

À vingt-quatre ans d’intervalle, la récurrence des images et de la thématique ne peut qu’interpeller le lecteur attentif : dans les deux textes, la versification libérée, qui déstructure la syntaxe, les anaphores presque obsédantes du « je », situent la quête poétique dans un absolu existentiel qui est à la base d’une profonde interrogation métaphysique : qu’est-ce que l’être ? Comment situer le corps par rapport à l’âme ? N’est-elle qu’une fonction de l’organisme ou participe-t-elle d’un principe supérieur qui transcenderait l’humain? La poésie de Liliane Wouters, parce qu’elle questionne l’espace sans fin de l’homme, débouche sur une quête qui donne d’autant plus de sens à la vie qu’elle situe l’acte d’écrire dans un ordre spirituel…

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

La citation de la semaine… Jack Kerouac…

« On continua de rouler. Au milieu de l’immense plaine nocturne s’étendait la première ville du Texas… »

On continua de rouler. Au milieu de l’immense plaine nocturne s’étendait la première ville du Texas, Dalhart (¹), que j’avais traversée en 1947. Elle miroitait sur le plancher obscur de la terre, à cinquante milles de là. Ce n’était au clair de lune qu’une étendue de bouteloue et de désert. La lune était à l’horizon. Elle prit de l’embonpoint, elle devint immense et couleur de rouille, elle mûrit et gravita, jusqu’au moment où l’étoile du matin entra en lice et où la rosée souffla par les portières ; et nous roulions toujours. Après Dalhart – boîte de biscuits vide – on déboula sur Amarillo qu’on atteignit dans la matinée, parmi les herbages balayés par les vents, qui, seulement quelques années auparavant, ondoyaient autour d’un campement de tentes de bisons. Maintenant il y avait des stations d’essence et des juke-boxes 1950 dernier cri […] À Childress, sous le soleil brûlant, on mit le cap directement au Sud en bifurquant sur une route secondaire et on s’élança à travers des déserts abyssaux en direction de Paducah, Guthrie et Abilene (Texas). La vieille bagnole chauffait et dansait le bop et s’accrochait opiniâtrement au terrain. De grands tourbillons de sable soufflaient sur nous du fond des espaces miroitants. Stan roulait droit devant lui en parlant de Monte-Carlo et de Cagnes-sur-Mer et de paysages azurés près de Menton où des gens au visage basané erraient entre des murs blancs…

Jack Kerouac, Sur la route (On the road)
© Gallimard 1960, « Folio » Gallimard 2008, 2022 (trad. Jacques Houbart), p. 381-382.

We drove on. Across the immense plain of night lay the first Texas town, Dalhart, which I’d crossed in 1947. It lay glimmering on the dark floor of the earth fifty miles away. The land by moonlight was all mesquite and wastes. On the horizon was the moon. She fattened, she grew huge and rusty, she mellowed and rolled, till the morning-star contended and dews began to blow in our windows—and still we rolled. After Dalhart -empty crackerbox town- we bowled for Amarillo, and reached it in the morning among windy panhandle grasses that only a few years ago, (1910) waved around a collection of buffalo tents. Now there were of course gas stations and new 1950 jukeboxes […]. At Childress in the hot sun we turned directly south on a lesser road and continued across abysmal wastes to Paducah, Guthrie and Abilene Texas. Now Neal had to sleep and Frank and I sat in the front seat and drove. The old car burned and bopped and struggled on. Great clouds of gritty wind blew at us from shimmering spaces. Frank rolled right along with stories about Monte Carlo and Cagnes-sur-Mer and the blue places near Menton where darkfaced people wandered among white walls…

Chef de file de la « Beat Generation » (²), Jack Kerouac (1922-1969) est un écrivain américain d’origine canadienne-française. Très représentative de la Contreculture et largement controversée de son vivant, son œuvre est anticonformiste et annonce la période de contestation sociale qui bouleversera la fin des années Soixante aux États-Unis. Sur la route (rédigé en 1951 mais publié en 1957) se présente à ce titre comme une ode audacieuse à la liberté.

L’impression qui ressort à la lecture de cette immense fresque, partagée entre les paysages uniques de l’Amérique et les dérives de toute sorte, est le don poétique de Kerouac, apte à nous faire ressentir, à travers l’exil des routes, l’immensité même du « paysage humain ». De fait ce roman, largement autobiographique, se lit un peu comme un road movie : la route elle-même devient intrigue et le voyage cheminement spirituel, moyen de s’emparer, en le parcourant, du monde qui nous entoure. « La route est pure. La route rattache l’homme des villes aux grandes forces de la nature » aimait à répéter Kerouac et sans doute il est vrai que ce roman est non seulement une passionnante introduction à la civilisation américaine de la fin des années 50, mais aussi une très belle épopée dont le style spontané n’a cessé d’inspirer les créations romanesques contemporaines.

______________________

(¹) Il est écrit à deux reprises dans l’édition française (Folio, Gallimard 2008, p. 381) « Dalhars » mais il s’agit sans doute d’une coquille : la ville mentionnée est bien Dalhart, située au nord de l’État du Texas.
(²) Regardez également cette vidéo dans laquelle Jack Kerouac explique (en Français) comment et pourquoi  il a créé l’expression de « Beat Generation ». En particulier, retenez les remarques sur l’étymologie du terme « beat » (rapproché du mot français « béatitude »). Un document passionnant ! 

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

La citation de la semaine… Anna Gréki…

« les morts sont des héros qui servent de noms de rues, de clairons, d’alibi, d’oubli… »

Quand il n’y a plus d’idées
il reste toujours les mots
et les morts qui sont des héros
et qui servent de noms de rues
de clairons, d’alibi, d’oubli […]
Dans son bureau climatisé
le bureaucrate dont la chair croît
rêve à la guerre des frontières
et s’étonne en contemplant la baie d’Alger
qu’il fasse si beau si froid
et que son cœur se traîne ventre en l’air
il ne sait où
Peut-être au milieu des requins
rouges et pleins
qui croisent dans la rue de la Révolution ?
Dans le désert des croque-morts
le bureaucrate soupire et plonge
la main dans sa poche
Il en tire son mouchoir et son cœur
s’éponge et le croque
comme une idée juste
comme une noix
à garder pour soi

Anna Gréki, « Les Bons Usages d’un bureaucrate », Temps forts (© Présence africaine, 1966)

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« La baie d’Alger » (détail) d’après P.J Witdoeck (1828)

Étrange destin que celui d’Anna Gréki. Née Anna Colette Grégoire, elle passera son enfance dans les Aurès, une région sauvage, aride et montagneuse qui forme dans l’est de l’Algérie l’Atlas présaharien. Son père, instituteur à Menaa, l’initiera très tôt aux beautés et à la culture de ce pays. Elle en épousera d’ailleurs la cause au point d’interrompre ses études supérieures de Lettres à Paris pour se rapprocher du FLN pendant la guerre de Libération nationale. Devenue elle-même institutrice par conviction et membre du Parti Communiste algérien, elle sera arrêtée puis expulsée. C’est à Tunis qu’elle publiera son premier recueil « de combat » intitulé Algérie, capitale Alger. À l’Indépendance, elle regagnera l’Algérie pour y terminer ses études et poursuivre sa carrière d’enseignante. Morte prématurément en 1966, Anna Gréki laisse une œuvre succincte mais qui mérite qu’on s’y attarde. Son second recueil, Temps forts, publié à titre posthume en 1966, résume bien l’engagement de cette femme écrivain.

Dans ce poème intitulé non sans humour « Les Bons Usages d’un bureaucrate », l’auteure dénonce de façon sarcastique l’abandon des luttes d’hier dans un monde où les héros désormais « servent de noms de rues, de clairons, d’alibi, d’oubli ». Le « fonctionnaire » du poème qui « soupire » et « s’éponge » le front « dans son bureau climatisé » serait ici comme l’allégorie universelle d’un monde « qui a oublié » et renoncé. L’écriture d’Anna Gréki se fait donc autant souvenir et hommage qu’engagement. Souvent violentes dans ses récits et témoignages sur la guerre, les paroles laissent la place à un désenchantement amer et désabusé. Et sans doute les derniers mots du texte, presque tendres et intimistes, légers, spirituels et dérisoires, sont-ils de ceux qui assignent à l’écrivain la mission de témoigner mais aussi de pardonner : « Je suis vêtue de peau fraternelle » aimait à dire Anna Gréki…

Anna Gréki passera son enfance dans les Aurès, une région sauvage, aride et montagneuse qui forme dans l’est de l’Algérie l’Atlas présaharien…

La citation de la semaine… Antonin Artaud…

 

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie… »

Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. Et il y a un étrange parallélisme entre cet effondrement généralisé de la vie qui est à la base de la démoralisation actuelle et le souci d’une culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie. Avant d’en revenir à la culture, je considère que le monde a faim, et qu’il ne se soucie pas de la culture ; et que c’est artificiellement que l’on veut ramener vers la culture des pensées qui ne sont tournées que vers la faim. artaud.1240988374.jpgLe plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.

Man Ray, Photographie d’Antonin Artaud, 1926 →
(Epreuve aux sels d’argent contrecollée sur papier. Marseille, Musée Cantini. © Man Ray Trust/ADAGP)

[…] Si le signe de l’époque est la confusion, je vois à la base de cette confusion une rupture entre les choses, et les paroles, les idées, les signes qui en sont la représentation. […] On juge un civilisé à la façon dont il se comporte, et il pense comme il se comporte ; mais déjà sur le mot de civilisé il y a confusion ; pour tout le monde un civilisé cultivé est un homme renseigné sur des systèmes, et qui pense en systèmes, en formes, en signes, en représentations. […] Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où rien n’adhère plus à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n’est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses ; et jamais on n’aura vu tant de crimes, dont la bizarrerie gratuite ne s’explique que par notre impuissance à posséder la vie.

Antonin Artaud, Le Théâtre et son double
(préface : « Le théâtre et la culture »), Gallimard, Paris 1938

 

Prémonitoires et révolutionnaires : à coup sûr ces mots d’Antonin Artaud (1896-1948) résonnent comme une provocation dans le Paris de l’avant-guerre et semblent préfigurer les heures les plus sombres de notre histoire. Sa poésie, qu’on connaît moins, le range du côté de Lautréamont, cet autre « anti-poète » exilé du monde, ennemi des normes et de la tradition. Le texte présenté ici est la préface du Théâtre et son double, une œuvre majeure qui vise à redéfinir de fond en comble la dramaturgie. Animée d’un souffle épique et parfois délirant (il arrive à l’auteur de s’égarer dans d’interminables diatribes contre l’Occident), sa prose atteint néanmoins une sorte de grandeur quand il définit ce qu’il nomme le « théâtre total », un théâtre qui sonne le glas des conventions de mise en scène et de jeu des acteurs jusque-là admises.

Antonin Artaud, « Autoportrait » (décembre 1948)
Crayon sur papier. Paris, Musée national d’Art moderne.

C’est à l’occasion de l’exposition coloniale de 1931 qu’Artaud découvrira le « gamelan » balinais : un ensemble de gongs et de tambours indonésiens dont la chorégraphie, à l’opposé des canons de la danse occidentale, va lui révéler la puissance transgressive du geste théâtral. C’est ce « bain constant de lumière, d’images, de mouvement et de bruits » qu’il cherchera à recréer dans ses mises en scène. Largement incomprises du public de l’époque car trop avant-gardistes et iconoclastes, la pensée et l’œuvre d’Antonin Artaud n’en ont pas moins bouleversé la littérature dans son ensemble en faisant éclater la notion même de division par genres, responsable d’une séparation des émotions, et en criant l’impérieuse nécessité d’un théâtre libéré des contingences de la scène « à l’italienne », qui va influencer toutes les dramaturgies contemporaines.

Je vous conseille vivement de consulter en ligne le dossier de presse, très documenté et richement illustré, sur l’exposition que la Bibliothèque nationale de France (BNF) a consacrée à Antonin Artaud du 7 novembre 2006 au 4 février 2007.

La citation de la semaine… Georges Bernanos…

« La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont elles rendu l’homme plus humain ? »

« La tragédie de la nouvelle Europe, c’est précisément l’inadaptation de l’homme et du rythme de la vie qui ne se mesure plus au battement de son propre cœur, mais à la rotation vertigineuse des turbines, et qui d’ailleurs s’accélère sans cesse… Une machine fait indifféremment le bien ou le mal. À une machine plus parfaite, c’est-à-dire de plus d’efficience, devrait correspondre une humanité plus raisonnable, plus humaine. La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont-elles rendu l’homme plus humain ? Je pourrai me dispenser de répondre, mais il me semble cependant plus convenable de préciser ma pensée. Les machines n’ont, jusqu’ici du moins, probablement rien changé à la méchanceté foncière de l’homme, mais elles ont exercé cette méchanceté, elles leur en ont révélé la puissance et que l’exercice de cette puissance n’avait, pour ainsi dire, pas de bornes. […] Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie. […] Obéissance et responsabilité, voilà les deux mots magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des machines. »

Georges Bernanos, La France contre les robots, Rio de Janeiro 1944
Éditions Robert Laffont Paris 1947

L’œuvre de Georges Bernanos (1888-1948) a renouvelé, au firmament des Lettres françaises, la vision de l’univers et de l’âme. Pèlerin de l’Absolu, l’auteur du Journal d’un Curé de campagne ou de Monsieur Ouine a mis sa foi au service de l’Esprit. Ce qui lui tient à cœur, c’est l’Homme, l’humanité de l’homme. Dans la France contre les robots, il porte un regard sévère sur ce siècle des machines, selon lui source du déclin de l’Occident et annonciateur du monde de demain, rationalisé et totalitaire.

Il ne s’agit pas pour Bernanos d’anéantir les machines bien sûr mais de rappeler à l’homme sa responsabilité morale dans l’avènement de ce qui pourrait être une contre-civilisation. Comme il le dira dans le journal La Croix du 13 janvier 1945, « ce n’est pas la science qu’il faut incriminer, mais l’usage qu’on en fait »… Sa réflexion est toujours d’actualité : l’homme cybernétique que préfigure le postmodernisme n’est-il pas la triste allégorie de cette civilisation inhumaine qu’évoque ici Bernanos ?

« Contre les robots », le salut réside sans doute dans l’homme lui-même, et dans sa capacité à repenser notre modernité et nos modèles civilisationnels. La réflexion de Bernanos est aujourd’hui plus que d’actualité : en ce vingt-et-unième siècle, il est nécessaire de rappeler combien une société, qui ne résulterait que de la « civilisation des machines » et totalement indifférente à l’humain, ne peut humainement survivre, du fait même de sa limitation intrinsèque. 

La faiblesse d’un tel système réside en effet dans sa contradiction interne : la société technicienne est en fait une société muette : elle décrit une histoire dans laquelle manque le problème historique ; c’est à une dévitalisation du social que nous sommes confrontés. Dans un monde multipolaire où « tout va en tous sens », la grande force de Bernanos est justement de nous obliger à la recherche d’un sens… C’est-à-dire notre capacité à repenser la problématique sociale.

Bruno Rigolt

La citation de la semaine… Anna de Noailles…

Le port de Palerme

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les [su_tooltip text= »les vapeurs : les bateaux à vapeur. »]vapeurs[/su_tooltip], les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage [su_tooltip text= »ineffable : inexprimable, indicible. »]ineffable[/su_tooltip] et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve. 

Anna de Noailles, « Le port de Palerme », Les Vivants et les morts, Paris Arthème Fayard, 1913, p. 143.
|https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k109786v/f143.item|

Née à Paris en 1876, « la muse des jardins » comme la surnommeront ses contemporains, est la descendante d’une grande famille de la noblesse roumaine. Elle s’éteindra en 1933, non sans avoir joué un rôle de tout premier plan dans la vie culturelle et mondaine parisienne. Romancière, autobiographe et poétesse, Anna de Noailles est la première femme Commandeur de la Légion d’Honneur et membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Publié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles.

Anna de Noailles, autoportrait, 1928 →

Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.

Par la place qu’il accorde au rêve et à l’imaginaire, ce « Port de Palerme » assigne en effet à la poésie la mission de créer un autre monde, en contraste avec le monde réel dont il tire néanmoins sa matière et sa substance. Dans la description des activités marchandes par exemple (les « sacs de grains, de farine et de fruits »), ou industrielles (« les vapeurs, les sifflets », les bruits d’usine) se lisent en filigrane l’appel du voyage, la volupté de l’Orient, et l’aspiration à l’infini. Même de simples citernes se métamorphosent soudainement en « citernes du rêve »…

© Bruno Rigolt

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          Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.

          En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3) : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même, le « bruit » dont il est question au vers 2, provient des disputes ou des inlassables tractations marchandes.

          Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.

          Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin. De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

          C’est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.

          Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?

          On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers 8 ou « fondait d’amour » au vers 13 donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.

          De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.

          Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

          Insistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.

          Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».

          Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

          Au terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

Crédit photographique : Bruno Rigolt

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La citation de la semaine… Jean-Paul Sartre…

« L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. »

Puisque l’écrivain n’a aucun moyen de s’évader, nous voulons qu’il embrasse étroitement son époque ; elle est sa chance unique : elle s’est faite pour lui et il est fait pour elle. […] L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. […] Il sait que les mots, comme dit Brice Parain, sont des « pistolets chargés ». S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit sartre.1238652843.jpgcomme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations. […] dès à présent nous pouvons conclure que l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. Nul n’est censé ignorer la loi parce qu’il y a un code et que la loi est chose écrite : après cela, libre à vous de l’enfreindre, mais vous savez les risques que vous courez.

Pareillement, la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent. Et comme il s’est une fois engagé dans l’univers du langage, il ne peut plus jamais feindre qu’il ne sache pas parler : si vous entrez dans l’univers des significations, il n’y a plus rien à faire pour en sortir ; qu’on laisse les mots s’organiser en liberté, ils feront des phrases et chaque phrase contient le langage tout entier et renvoie à tout l’univers : le silence même se définit par rapport aux mots, comme la pause en musique, reçoit son sens des groupes de notes qui l’entourent. Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore…

Jean-Paul Sartre, Situations II, 1948

Écrivain et philosophe, Jean-Paul Sartre (1905-1980) domine l’après-guerre. Comme Voltaire pendant les Lumières ou Hugo au dix-neuvième siècle, il fait figure d’un intellectuel « engagé » dans son époque. Dans Situations II, œuvre critique et politique qui rassemble plusieurs textes parus dans la revue Les Temps Modernes qu’il avait fondée avec Simone de Beauvoir, Sartre insiste sur la participation de la littérature au politique et défend l’idée d’un engagement valant comme « impératif littéraire absolu ».

Pour lui, l’acte d’écrire engagerait donc la responsabilité de l’écrivain et lui donnerait son sens. Comme il l’affirme, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Il doit donc assumer cette portée : refuser de s’engager, c’est paradoxalement s’engager encore : « Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ». 

À ce titre, on a souvent reproché aux Romantiques ou aux théoriciens de l’art pour l’art leur apparent refus d’engagement : tournée sur elle-même, leur poésie ne serait plus ouverte sur le monde mais vers un culte du moi sclérosant et inutile. Pourtant, si l’on reprend la formule de Sartre, « se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler ». La poésie de Mallarmé par exemple, et plus largement des poètes symbolistes, tournée sur elle-même certes, est cependant à l’opposé de la lâcheté sous-entendue par Sartre :  bien au contraire elle reflète à contre-courant les bouleversements économiques et politiques d’une époque.

L’aspiration à l’idéal, au symbole, ne constitue-t-elle pas une écriture consciente de ses choix ? Paraître décadent face au Réalisme politique et idéologique de l’époque, n’est-ce pas assumer un certain idéalisme ? N’est-ce pas aller jusqu’au bout d’une poésie pure, si éloignée pourtant de l’engagement de Sartre ? Et si la réponse résidait justement dans la recherche d’une vérité subjective ? D’ailleurs, n’y a-t-il d’engagement que politique et social ?

Bruno Rigolt

Les élèves ont du talent… Le concours de nouvelles 2009 par la classe de Seconde 12…

Retrouvez chaque semaine un nouveau texte !
La classe de Seconde 12 s’est particulièrement investie dans le concours de nouvelles proposé par le Salon du livre du Montargois. Le sujet était libre mais l’écriture comportait deux contraintes : commencer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il était près de midi, et elle n’avait toujours pas donné signe de vie.” OU “Il avait la passion des vieilles pierres.”… et se terminer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il y eut affluence comme aux fêtes de fin d’année.” OU “Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé.”
Challenge réussi pour la Seconde 12 ! Découvrez chaque semaine un texte particulièrement marquant. Aujourd’hui, laissez-vous emporter par la nouvelle de Kristina, élève allemande de la Seconde 12 qui vient de Greven, la ville jumelée avec Montargis… Comme vous allez le voir, non seulement Kristina maîtrise très bien notre langue, mais elle a su dans cette histoire bouleversante et pathétique évoquer magnifiquement les retrouvailles d’un fils et d’un père. L’action se situe à Tralee, en Irlande…
  

Un été

au bord des larmes

par Kristina S…

Il avait la passion des vieilles pierres. Lui, il était comme les vieilles pierres : ses yeux ne montraient rien que le vide : bleus et clairs (et dangereux). Je me trouvais juste à côté de lui et son souffle salin, qui étourdissait mes sens, venait vers moi comme un flot d’air de la mer. Ses vapeurs lourdes et tièdes m’entouraient, et chaque fois qu’il expirait, elles pénétraient encore plus mes poumons. tralee.1237923542.jpgC’était comme si cet homme regardait à travers moi, comme s’il me déchiffrait à travers le brouillard qui s’accumulait dans mon âme. J’ai eu même à un moment l’impression d’être composé d’air salin, bercé par l’invisible mer de ses yeux, sans contrôle aucun.

Tout à coup mon père se secoue et se précipite dehors… La porte se ferme brusquement. Tout ce qui restait, c’était moi avec beaucoup de peur et en même temps une incroyable admiration, ou du dépit, je ne sais pas. Je compris qu’il ne viendrait pas avec nous. Dans le couloir, j’ai vu deux valises : une pour moi, l’autre pour ma mère. Je savais bien aussi qu’il ne voudrait pas parler de ça, pas avec moi en tout cas ! N’importe : il suffisait de regarder le visage de ma mère pour savoir à quoi elle pensait, pourquoi elle souffrait. Pourtant ma mère est quelqu’un de vivant, quelqu’un de passionnant. Mais dans cette maison elle dépérissait, comme une fleur sans lumière… De quoi un homme a-t-il besoin ? Dans tous les cas, ma mère n’aurait pu le lui apporter… Oui, je comprenais qu’elle souffrait. Je comprenais de toute façon beaucoup en ce temps-là. Une chose restait pourtant mystérieuse : si ce dont ma mère avait tant besoin n’existait pas ici, qu’est-ce que mon père désirait ?

Le jour où nous sommes partis était un dimanche  orageux. Maman a appelé un taxi… Nous nous sommes assis au salon jusqu’à son arrivée. Elle m’a dit qu’elle avait trouvé du travail à Tralee, la grande ville la plus proche, et que tout deviendrait meilleur maintenant. Je n’ai pas eu l’impression qu’il y aurait quelque chose de cette existence qui me manquerait, mais j’étais quand même curieux de connaître cette « nouvelle vie ». Le taxi est arrivé, nous y sommes montés. Fin. Le dernier souvenir de ma vie dans la petite maison au bord de la mer, ce sont quelques larmes : mon père était assis sur une pierre avec vue sur le mugissant lointain. Il n’est pas venu pour nous dire « au revoir ». Il ne nous a même pas suivis des yeux. Mais je crois qu’il pensait à nous…

Je m’appelle Peter et j’ai vingt-six ans. Depuis mes dix ans, ma vie s’écoule à Tralee, au sud-ouest de l’Irlande. Le temps d’avant s’estompe dans ma mémoire : un morceau de temps déchiré de ma vie, un morceau de dix années… Pas plus que ça. Ma vie quotidienne ne se détache pas beaucoup de celle des autres : le travail et un peu de temps libre pour sortir avec les copains, histoire de boire une bière ou deux… tralee2.1237923588.jpgEst-ce que c’est ça la vie ? Les dimanches sont tristes comme des rendez-vous manqués. Ils s’en vont à la campagne pour rendre visite à leur famille…

Un souvenir me revient en mémoire… Le bar était vide, à part quelques ombres qui avaient échoué leurs malheurs dans leurs yeux de hasard ou à cause de l’alcool… Je me suis senti mal à l’aise : je ne suis pas une personne triste, et je n’ai pas non plus l’intention de le devenir ! En buvant ma bière qui devait m’aider à chasser ce petit chagrin passager, j’ai regardé autour de moi : d’abord John, dans le coin gauche ; sa femme l’a un jour flanqué à la porte après la troisième fois qu’il était revenu totalement saoul, à six heures du matin. Puis Henry, le barman, un type monstrueux, mais pas méchant pour deux sous. Mais mon regard se posa finalement sur un homme assis trois chaises plus loin, avec la tête baissée.

Le vertige se propageait en moi : ce n’était quand même pas cette bière insignifiante… Je me suis repris un peu, j’ai levé mes yeux, j’ai compté les chaises jusqu’à cet homme, mon regard a suivi la courbe de son dos, le mouvement de sa nuque, ses cheveux, et ce visage qui se tourne lentement,  le visage de mon père : ses yeux semblaient me regarder pour la première fois, et des rides supplémentaires avaient creusé son front… je n’ai même pas eu le temps d’achever mes pensées… J’ai remarqué que lui aussi me fixait, qu’il s’était levé pour me parler…

Il s’est avancé vers moi, calmement. Mais dans ma tête, les questions se sont empilées : pourquoi ? Et comme s’il répondait à mes pensées, j’ai entendu très distinctement le son de sa voix : « Je suis ici pour toi ». « Bonsoir Papa » fut ma réponse. Il ne disait rien. « Ecoute Papa, tu n’as pas à t’excuser »… Tout le monde n’a pas besoin des mêmes choses pour être heureux, mais nous tous désirons un peu d’amour…  Je n’ai plus jamais revu mon père, après ce soir-là, mais je sais qu’il pense à moi. Moi aussi je songerai à lui : ses derniers mots furent comme un exil : « Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé ».

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