La citation de la semaine… Olympe de Gouges…

« Femme, réveille-toi ! »

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

Olympe de Gouges (1748-1793)
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
« Postambule » (1791)

Illustration : © 2021, B. R.
Photomontage d’après Alexandre Kucharski (attribué à), portrait d’Olympe de Gouges. Pastel sur parchemin, vers 1788 (coll. privée) ; J. Howard Miller, « We Can Do It! », 1942.

Rédigée le 14 août 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est non seulement un plaidoyer fondateur de la cause féministe, mais plus largement un testament emblématique de notre démocratie. Dédiée à Marie-Antoinette pour affirmer que la question des femmes dépasse les clivages sociaux et politiques, la Déclaration de Gouges féminise entièrement la Déclaration des Droits de l’Homme du 27 août 1789. Comme le note Nicole Pellegrin, « c’est là un moyen proprement renversant de prendre au mot les révolutionnaires et de les placer face à leurs contradictions en matière d’égalité »¹. De fait, les femmes sont les grandes perdantes de la Révolution. Avec une ironie féroce, Olympe de Gouges n’hésite pas à stigmatiser ce dénigrement du féminin : « Les femmes ont le droit de monter à l’échafaud. Elles doivent également avoir celui de monter à la tribune ».

Négligée et incomprise de ses contemporains, Olympe de Gouges combattit l’esclavage, le sexisme, les violences faites aux femmes et s’engagea pour la reconnaissance juridique et l’émancipation politique des femmes à travers une œuvre littéraire très riche, et proprement réformatrice. C’est ainsi que la quatrième partie de la Déclaration « propose un « contrat social » qui redéfinit le mariage à la manière de notre PACS actuel »². Sans doute parce qu’elle s’attaquait à tant de préjugés et d’injustices, elle fut jetée en prison par la Terreur révolutionnaire, jugée sommairement et condamnée à l’échafaud. Je vous laisse méditer ces propos tenus par un rédacteur du Moniteur universel : « Elle voulut être homme d’État et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe »³.

Portrait présumé d’Olympe de Gouges, par Madame Aubry.
Aquarelle conservée au musée Carnavalet (Paris).

Ainsi que le remarque Yannick Ripa dans un ouvrage remarquable, « Olympe de Gouges est guillotinée pour avoir enfreint, par un manifeste en faveur des Girondins, la loi du 29 mars 1793 interdisant les écrits contre-révolutionnaires ; son élimination est aussi une condamnation sans appel des femmes révolutionnaires ; le procureur Chaumette la condamne en tant que « femme-homme », « virago » qui « abandonne les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes »⁴.

Par sa force oratoire et la portée de ses idées, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est un texte visionnaire qui se doit de figurer aujourd’hui au Panthéon des Lettres françaises.

Bruno Rigolt

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NOTES
(1) Nicole Pellegrin, Écrits féministes de Christine de Piran à Simone de Beauvoir. Coll. « Champs classiques », Flammarion, Paris 2010, page 76.
(2) ibid. page 77.
(3) Le Moniteur Universel, 29 brumaire an II (19 novembre 1793), t. XVIII, numéro 59. J’aurais pu aussi citer ces propos (sur Olympe de Gouges, Marie Antoinette et Marie-Jeanne Roland) qui vont dans le même sens : « En peu de temps, le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple qui ne sera pas perdu pour elles : car la justice toujours impartiale, place sans cesse la leçon à côté de la sévérité ».
(4) Yannick Ripa, Les Femmes, actrices de l’histoire. France, de 1789 à nos jours. Armand Colin, collection U « Histoire », Paris 2002, page 23. Voici les propos exacts du Procureur Chaumette rapportés par Elisabeth Badinter : « Rappelez-vous cette femme hautaine d’un époux perfide, la Roland, qui se crut propre à gouverner la République, et qui concourut à sa perte. Rappelez-vous, hier cette virago, cette homme-femme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première, institua des assemblées de femmes, voulut politiquer et commit des crimes. Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois ». Elisabeth Badinter, Condorcet, Prudhomme, Guyomar : Paroles d’hommes (1790-1793), P.O.L. Paris 1989, pages 181-182.

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Les élèves ont du talent… Le concours de nouvelles 2009 par la classe de Seconde 12…

Retrouvez chaque semaine un nouveau texte !
La classe de Seconde 12 s’est particulièrement investie dans le concours de nouvelles proposé par le Salon du livre du Montargois. Le sujet était libre mais l’écriture comportait deux contraintes : commencer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il était près de midi, et elle n’avait toujours pas donné signe de vie.” OU “Il avait la passion des vieilles pierres.”… et se terminer obligatoirement par l’UNE de ces deux phrases : “Il y eut affluence comme aux fêtes de fin d’année.” OU “Mais un père est un père et je suis sincèrement désolé.”
prix.1236783460.jpgChallenge réussi pour la Seconde 12 ! Découvrez chaque semaine un texte particulièrement marquant. Aujourd’hui, laissez-vous emporter par la nouvelle de Flora, élève et déléguée de la Seconde 12… Une très belle histoire empreinte d’émotion et de lyrisme, entre autobiographie et fiction (qui valut à son auteure le cinquième prix au salon du livre du Montargois).
L’action se situe à Madagascar…
 

    Ce jour-là, à Tana…

par Flora P…

Il était prés de midi et elle n’avait toujours pas donné de signe de vie. Je m’étais installée près d’une petite colline au sud de la ville, à l’attendre, en vain. Je m’inquiétais car il n’y a qu’un bus qui passe dans la journée. Il ne vient que le mercredi et le jeudi matin, jours de marché. La majorité des gens viennent d’Ihosy et du Grand Sud, et le prochain ne passerait que demain matin. D’ici là…

flora1.1289846345.jpg« Manahoana… »

En l’attendant sous le baobab, j’entendais le vent souffler entre les feuilles ; le soleil s’en allait vers l’ouest… Je m’imaginais notre rencontre, les paroles, les simples « Bonjour, comment vas-tu » que nous allions échanger en Malgache :
– Manahoana, Manahoana y sahasalaurauao ?
– Salaura tsara aho miasoaka…

Venir à Madagascar était mon plus grand rêve. Séraphine ne m’avait jamais vue, seulement en photo. On dialoguait par lettre depuis maintenant un an et demi, depuis que mon grand-père l’avait retrouvée après avoirs passé une annonce dans le journal local. Mes grands-parents et ma mère avaient vécu huit ans à Madagascar et Séraphine avait été la nourrice de ma mère.

J’étais si contente de la rencontrer. J’avais si peur de ne pas la voir. Adossée au tronc de l’arbre géant, je regardais la route blanchie sous le soleil, quelques enfants qui couraient là-bas, à demi nus, une femme qui traversait la route avec ses calebasses d’eau. Le temps s’écoulait, impalpable. Comme je m’assoupissais à cause de la chaleur, je vis au loin le bus qui arrivait, très poussiéreux, couvert de sable et de voyage car il roulait sur des routes de terre et de vent depuis tant d’années…

« j’aimais la lumière blanche de la route, j’aimais le vent et le manioc salé »

Beaucoup de Malgaches en descendirent. Toutes les femmes étaient habillées avec des jupes de couleurs vives et elles portaient des lambas blancs ou écrus sur les épaules. Les hommes avaient des pantalons noirs, des chemises ouvertes et un chapeau de paille. Je regardais les gens descendre un par un, j’étais tellement impatiente de la voir! Les gens venaient dans la ville de Tana car c’était le plus grands marché de la semaine ; les vendeurs s’installaient par terre et disposaient leurs étalages de légumes ou de poissons séchés sur des nattes.flora2.1236711503.jpg

Certains avaient amené leur machine à coudre et confectionnaient des rideaux, des jupes à la demande. Les habitants se préparaient pour le marché. Je commençais à sentir les parfums d’épices et l’odeur nauséabonde du poisson datant de quelques jours me faisait tourner la tête. Mais j’aimais tout cela, j’aimais la lumière blanche de la route, j’aimais le vent et le manioc salé, j’aimais les bruits du marché où l’on mange des fleurs de cactus, j’aimais le bruit des zébus et les vendeurs de lait caillé ou de bijoux d’argent…

Le marché commençait à se remplir de couleurs, de fruits, de tissus lorsqu’elle descendit du bus. Il y avait beaucoup de monde, je me mis debout  pour ne pas la perdre de vue mais aussitôt la foule l’encercla. Mon cœur se serrait mais je gardais espoir pendant trois secondes en la cherchant des yeux partout. Ne la revoyant plus, les larmes me montèrent aux yeux. Vous qui me lisez, comment vous dire l’écho du temps qui résonne dans ces lignes ? Comment vous dire le bruit du vent dans les arbres ? Cette attente devant les cases au toit de paille ?

« Le voyage de la vie commençait… »

Peut être n’était-ce qu’une illusion… Tout à coup, je sentis une main venue du bout du monde, venue du grand sud malgache se poser sur mon épaule, je tournais la tête et je la vis. Elle me prit dans ses bras et nous nous sommes mises à tourner, à rire, à pleurer, un peu comme dans une aventure vers le bleu du ciel : le voyage de la vie commençait. Petit à petit, les gens nous encerclèrent. Toute la poussière de la route s’était envolée, le ciel craquait sous le soleil : même des nuages mauves et roses vinrent à notre rencontre pour voir ce qui se passait.

Je me rappellerai toujours du vent, si proche de nos visages, de nos mains serrées l’une contre l’autre, je me rappellerai des charrettes remplies de marchandises, de ces visages d’hommes qui vendent des éclats de saphir et de béryl en espérant devenir riche… Tous ces gens qui nous regardaient en souriant, ce jour-là, à Tana… Il y eut affluence comme aux fêtes de fin d’année.

© Flora P… Mars 2009 (Lycée en Forêt, Montargis, France)

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La citation de la semaine… Marcel Proust…

« L’édifice immense du souvenir… »

« Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. […]

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray […] ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine proust.1236146581.jpgne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté […]. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante […] aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre […] et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau […] et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Marcel Proust, « Combray », Du coté de chez Swann, À la Recherche du temps perdu, 1913

Cet épisode est en partie autobiographique : c’est lors d’une expérience en janvier 1909 que Proust, en trempant une biscotte de pain grillé dans du thé, songea à l’importance de la mémoire involontaire. Quelques années plus tard il amplifia considérablement ce souvenir au point d’en faire l’un des éléments déclencheurs de la Recherche du temps perdu. Dans ce passage en effet, le narrateur tente de reconstruire le « temps perdu » de l’enfance. Un épisode a priori banal et fortuit (la dégustation d’une « madeleine » trempée dans le thé) fait ressurgir en lui « l’édifice immense du souvenir ». C’est par la réminiscence involontaire que le narrateur retrouve des sensations et des sentiments qu’il croyait avoir à jamais oubliés. De dévoilement en dévoilement, c’est le « temps retrouvé » qui ressurgit… Ce passage à la fois psychologique et métaphysique a suscité un véritable « mythe », entre légende, littérature et psychanalyse. Dans un essai à juste titre célèbre (La Place de la Madeleine, Écriture et fantasme chez Proust) Serge Doubrovsky a d’ailleurs suggéré que le narrateur jouait ici avec les initiales : la Petite Madeleine serait-elle une signature inconsciente de l’auteur lui-même : Proust Marcel ?

La citation de la semaine… Léon Bloy…

« L’affamé représente une souffrance quelconque, une souffrance de tous les siècles… »

 

« L’appétit vient en mangeant. »

Bonne réponse à un homme qui meurt de faim :
« Malheureux, vous ne savez pas ce que vous demandez. Si vous mangiez, vous voudriez manger encore et vous seriez, de plus en plus, à la charge des honnêtes gens qui se ruineraient sans parvenir à vous rassasier. Quand on ne se sent pas capable de rester sur son appétit, on reste sur sa faim et on ne demande pas l’aumône à dix heures du soir. Je me regarderais comme un criminel, si je vous donnais un centime. »

Décor de neige. Celui qui parle est un gros homme congestionné par un délicieux dîner. Il vient de sortir du restaurant et attend sa voiture qui décrit une courbe financière pour venir à lui. L’affamé représente une souffrance quelconque, une souffrance de tous les siècles. L’affameur ne représente rien que le Désespoir, le désespoir rouge tuméfié et crépitant. 

Léon Bloy, Exégèse des lieux communs (CLXII), 1902

 

Léon Bloy est un écrivain « à part », engagé, révolté contre les injustices de toute sorte, volontiers « anti-social », refusant pêle-mêle les protocoles littéraires, les matérialismes ou les dogmes. Par sa violence pamplhlétaire, l’Exégèse des lieux communs est plus qu’un brillant ouvrage satirique. C’est un monument de rébellion contre l’hypocrisie du monde adulte. Par sa verve satirique et sa véhémence lyrique, l’ouvrage mérite absolument qu’on s’y attarde au-delà d’une simple citation. L’auteur y décortique un à un tous les lieux communs, stéréotypes ou clichés d’une époque qui n’est au fond pas si éloignée de la nôtre. Pour lire en ligne le texte complet, cliquez ici : vous verrez combien le style « bloyen » tire sa singularité d’un humour corrosif, d’une soif d’absolu, et d’une exigence à la fois morale, spirituelle et poétique qui font de ce pélerin de l’absolu un maître incontesté de l’art oratoire.

 

La citation de la semaine… Harold Pinter : dire l'indicible…

« I think that we communicate only too well, in our silence »
Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence
Un enragé… engagé…

Dramaturge britannique (1930-2008), reconnu dans le monde entier par un prix Nobel de littérature en 2005, Harold Pinter s’est éteint la veille de Noël, le 24 décembre 2008 à l’âge de soixante-dipinter.1231821104.jpgx-huit ans, des suites d’une longue maladie. Né en 1930 dans le quartier populaire et malfamé (à l’époque) de l’East End de Londres où ses grands-parents juifs avaient immigré, Pinter a eu très tôt la réputation d’un rebelle enragé et engagé.  Hanté toute sa vie par la relation complexe entre la réalité et son dificile déchiffrement par le langage, Pinter a utilisé son théâtre mais aussi la poésie et le cinéma pour représenter les dérives du monde monderne dans toute leur cruauté. Cruauté de l’indifférence de la société, lâcheté et manipulation des hommes… Dans un célèbre discours prononcé au National Student Drama (Festival de Bristol) en 1962, l’auteur s’exclame : « I think that we communicate only too well, in our silence » (*) : « Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence ». La phrase résume à elle seule la pensée de Pinter : quand les masques tombent, il ne reste plus que le silence, l’extrême nudité de la conscience de l’homme face à lui-même… En avançant dans l’âge, Pinter a radicalisé sa pensée dans des réquisitoires de plus en plus sévères à l’encontre des impérialismes (il n’est que d’évoquer sa critique sans appel de l’intervention américaine en Irak (2003) la qualifiant de « terrorisme d’État »)…

« Death » (1997)… Un poème déroutant

Je vous propose aujourd’hui de lire ce poème  intitulé « Death » (« Mort ») dont le sens est en fait très symbolique : rédigé en 1997 lors d’une visite de Pinter dans une morgue, le texte se présente comme une allégorie : les questionnements successifs, qui dérangent, heurtent pinter1.1231826481.jpgle lecteur au point de provoquer sa gêne, voire son dégoût, sont autant d’appels au secours que Pinter adresse à notre monde moderne, sourd à ce que les autres disent et qu’on n’entend pas, à ce qu’ils ont été, à ce qu’ils sont et qu’on ne voit pas. La syntaxe est d’autant plus percutante en Anglais (la traduction ne pose vraiment aucun problème) qu’elle est concise, brutale et directe ; d’où cette impression que derrière la transparence apparente de la scène décrite se cache un obstacle existentiel majeur : il n’y a que des questions sans réponse. Vous remarquerez la disparition des points d’interrogation à la fin du texte, comme si les questionnements successifs n’amenaient à aucun dialogue possible… Comment dès lors ne pas interpréter ce texte comme une parabole poétique sur la condition humaine? Au-delà de la scène décrite, c’est de l’absurdité de notre monde de guerre et de violence qu’il s’agit : parce qu’il se heurte à l’incommunicabilité, le langage de Pinter parvient en fait à son véritable but : questionner notre conscience au plus profond de nous-même.

« Death » (1997)

Where was the body found? Où a été trouvé le corps mort?
Who found the dead body? Qui a trouvé le corps mort?
Was the dead body dead when found? Le corps mort était-il mort quand on l’a trouvé?
How was the dead body found? Comment le corps mort a-t-il été trouvé?

Who was the dead body? Qui était le corps mort?
Who was the father or daughter or brother Qui était le père ou la fille ou le frère
Or uncle or sister or mother or son Ou l’oncle ou la sœur ou la mère ou le fils
Of the dead and abandoned body? Du corps mort et abandonné?
Was the body dead when abandoned? Le corps était-il mort quand on l’a abandonné?
Was the body abandoned? Le corps était-il abandonné?
By whom had it been abandoned? Par qui a-t-il été abandonné?

Was the dead body naked or dressed for a journey? Le corps mort était-il nu ou vêtu pour un voyage?
What made you declare the dead body dead? Pour quelle raison avez-vous déclaré la mort du corps mort?
Did you declare the dead body dead? Avez-vous déclaré comme mort le corps mort?
How well did you know the dead body? Connaissiez-vous bien le corps mort?
How did you know the body was dead? Comment saviez-vous que le corps mort était mort?

Did you wash the dead body Avez-vous lavé le corps mort
Did you close both its eyes Avez-vous refermé ses deux yeux
Did you bury the body Avez-vous enterré le corps
Did you leave it abandoned L’avez-vous laissé abandonné
Did you kiss the dead body Avez-vous embrassé le corps mort

____________

(*) Pour lire le discours dans son intégralité en Anglais (qui n’est pas très difficile à traduire), allez sur la page du Guardian en cliquant ici.)
 

La citation de la semaine… Harold Pinter : dire l’indicible…

« I think that we communicate only too well, in our silence »

Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence

Un enragé… engagé…

Dramaturge britannique (1930-2008), reconnu dans le monde entier par un prix Nobel de littérature en 2005, Harold Pinter s’est éteint la veille de Noël, le 24 décembre 2008 à l’âge de soixante-dipinter.1231821104.jpgx-huit ans, des suites d’une longue maladie. Né en 1930 dans le quartier populaire et malfamé (à l’époque) de l’East End de Londres où ses grands-parents juifs avaient immigré, Pinter a eu très tôt la réputation d’un rebelle enragé et engagé.  Hanté toute sa vie par la relation complexe entre la réalité et son dificile déchiffrement par le langage, Pinter a utilisé son théâtre mais aussi la poésie et le cinéma pour représenter les dérives du monde monderne dans toute leur cruauté. Cruauté de l’indifférence de la société, lâcheté et manipulation des hommes… Dans un célèbre discours prononcé au National Student Drama (Festival de Bristol) en 1962, l’auteur s’exclame : « I think that we communicate only too well, in our silence » (*) : « Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence ». La phrase résume à elle seule la pensée de Pinter : quand les masques tombent, il ne reste plus que le silence, l’extrême nudité de la conscience de l’homme face à lui-même… En avançant dans l’âge, Pinter a radicalisé sa pensée dans des réquisitoires de plus en plus sévères à l’encontre des impérialismes (il n’est que d’évoquer sa critique sans appel de l’intervention américaine en Irak (2003) la qualifiant de « terrorisme d’État »)…

« Death » (1997)… Un poème déroutant

Je vous propose aujourd’hui de lire ce poème  intitulé « Death » (« Mort ») dont le sens est en fait très symbolique : rédigé en 1997 lors d’une visite de Pinter dans une morgue, le texte se présente comme une allégorie : les questionnements successifs, qui dérangent, heurtent pinter1.1231826481.jpgle lecteur au point de provoquer sa gêne, voire son dégoût, sont autant d’appels au secours que Pinter adresse à notre monde moderne, sourd à ce que les autres disent et qu’on n’entend pas, à ce qu’ils ont été, à ce qu’ils sont et qu’on ne voit pas. La syntaxe est d’autant plus percutante en Anglais (la traduction ne pose vraiment aucun problème) qu’elle est concise, brutale et directe ; d’où cette impression que derrière la transparence apparente de la scène décrite se cache un obstacle existentiel majeur : il n’y a que des questions sans réponse. Vous remarquerez la disparition des points d’interrogation à la fin du texte, comme si les questionnements successifs n’amenaient à aucun dialogue possible… Comment dès lors ne pas interpréter ce texte comme une parabole poétique sur la condition humaine? Au-delà de la scène décrite, c’est de l’absurdité de notre monde de guerre et de violence qu’il s’agit : parce qu’il se heurte à l’incommunicabilité, le langage de Pinter parvient en fait à son véritable but : questionner notre conscience au plus profond de nous-même.

« Death » (1997)

Where was the body found? Où a été trouvé le corps mort?
Who found the dead body? Qui a trouvé le corps mort?
Was the dead body dead when found? Le corps mort était-il mort quand on l’a trouvé?
How was the dead body found? Comment le corps mort a-t-il été trouvé?

Who was the dead body? Qui était le corps mort?

Who was the father or daughter or brother Qui était le père ou la fille ou le frère
Or uncle or sister or mother or son Ou l’oncle ou la sœur ou la mère ou le fils
Of the dead and abandoned body? Du corps mort et abandonné?
Was the body dead when abandoned? Le corps était-il mort quand on l’a abandonné?
Was the body abandoned? Le corps était-il abandonné?
By whom had it been abandoned? Par qui a-t-il été abandonné?

Was the dead body naked or dressed for a journey? Le corps mort était-il nu ou vêtu pour un voyage?

What made you declare the dead body dead? Pour quelle raison avez-vous déclaré la mort du corps mort?
Did you declare the dead body dead? Avez-vous déclaré comme mort le corps mort?
How well did you know the dead body? Connaissiez-vous bien le corps mort?
How did you know the body was dead? Comment saviez-vous que le corps mort était mort?

Did you wash the dead body Avez-vous lavé le corps mort
Did you close both its eyes Avez-vous refermé ses deux yeux
Did you bury the body Avez-vous enterré le corps
Did you leave it abandoned L’avez-vous laissé abandonné
Did you kiss the dead body Avez-vous embrassé le corps mort

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(*) Pour lire le discours dans son intégralité en Anglais (qui n’est pas très difficile à traduire), allez sur la page du Guardian en cliquant ici.)
 

La citation de la semaine… Assia Djebar…

Une écriture « contre » : le « contre » de l’opposition, de la révolte… mais c’est aussi tout contre… le besoin d’être auprès de…

Je ne me sais qu’une règle, apprise et éclaircie certes, peu à peu, dans la solitude et loin des chapelles littéraires : ne pratiquer qu’une écriture de nécessité. Une écriture de creusement, de poussée dans le noir et l’obscur ! Une écriture « contre » : le « contre » de l’opposition, de la révolte, quelquefois muette, qui vous ébranle et traverse votre être tout entier. Contre, mais c’est aussi tout contre, c’est-à-dire une écriture du rapprochement, de l’écoute, le besoin d’être auprès de…, de cerner une chaleur humaine, une solidarité, besoin sans doute utopique car je viens d’une société où les rapports entre hommes et femmes, hors les liens familiaux, sont d’une dureté, d’une âpreté qui vous laissent sans voix !

[…] Non, décidément, l’écriture – je veux dire, l’écrit de toute littérature, ainsi que la parole illuminante – n’est pas un faire-part de deuil ou de crime ; non, elle n’est pas une plaque funéraire bavarde, simplement projetée dans l’espace vide, le temps que circulent quelques milliers d’exemplaires de vos pattes de fourmi tracées sur papier, lancés comme un paquet-cadeau à la mort. Non, l’écriture à laquelle je me vouais dans ce malheur algérien […] est le dialogue suspendu avec l’ami sur lequel est tombée la hache, dans la tête de qui a sonné la balle, tandis que vous, vous survivez, tandis que vous, vous questionnez sur les tout petits détails, juste avant que celui – ou celle – que vous avez connu soit pétrifié en victime, en cadavre, en silence !

[…] Edmond Jabès, arraché de son Egypte natale, au milieu de son âge, remarquait : « Les chemins d’encre sont des chemins de sang ! » Il l’écrivait à Paris et je dirais, presque à voix basse. Seule cette force-là, si peu visible, si impalpable, si peu propice aux projecteurs, me semble-t-il, qui devrait me redresser : la seule force, transparente ou friable, de l’écriture. »

Assia Djebar (pseudonyme de Fatma-Zohra Imalhayène), écrivaine algérienne de langue française, élue à l'Académie française en juin 2005. 
À propos de cette citation…

En octobre 2000, Assia Djebar reçoit le « Prix pour la Paix » décerné par les éditeurs et libraires allemands. Elle prononce à cette occasion un discours célèbre intitulé « Idiome de l’exil et langue de l’irréductibilité ». Le texte, qui se présente sous la forme d’une autobiographie littéraire, est l’occasion pour l’auteure de rendre un vibrant hommage aux écrivains algériens victimes du terrorisme : le romancier Tahar Djaout, le poète Youssef Sebti, le dramaturge Abelkader Alloula, assassinés en 1993 et 1994. Ce vibrant plaidoyer invite aussi à réfléchir à la mission de l’écrivain, au statut de la femme algérienne et musulmane, et d’évoquer le contexte culturel mouvant, migratoire, ambivalent de la littérature algérienne de langue française, fortement marqué par la crise des identités.

Le site Remue.net propose le téléchargement de ce discours dans sa version intégrale et corrigée : vous pouvez télécharger le texte dans son intégralité. Les passages les plus significatifs du texte ont été repris par Le Monde du 26 octobre 2000 sous le titre « Le désir sauvage de ne pas oublier ». Pour lire l’article, cliquez ici. Assia Djebar possède un site Internet, pour y accéder, cliquez ici.

Crédit photographique : G.A.F.F. / SIPA

La citation de la semaine… Hélène Cixous…

« L’oranje (*) est mon fruit de naissance… La première fois que j’ai coupé un mot c’était elle. »

« Il faut choisir une sanguine. La nuit le sang remonte les âges. Tout le monde vivant a du sang qui remonte la nuit. Pour favoriser la remontée, oran2.1228931021.jpgje mange ma sanguine. Le jus coule par où j’ai parlé, par où je prends silence, par où entre jour et nuit je crie. L’oranje (*) est mon fruit de naissance et ma fleur prophétique. La première fois que j’ai coupé un mot c’était elle. Je l’ai coupé en deux morceaux inégaux, un plus long, un plus court. J’épluche cette oranje (*) en février 1970. Je l’avais déjà fait en trente autres févriers : il n’y a pas un février où je n’aie mangé l’oranje (*). Elle est pleine de temps… »

Hélène Cixous, Portrait du soleil, © Denoël 1973, éd. des femmes 1999 (rééd.)

(*) Hélène Cixous (romancière, essayiste et féministe française) est née en 1937 à Oran (Algérie). On voit ici le jeu de mot : l’orange, fruit méditerranéen par excellence, est associée à sa ville natale : Oran, et au « je » de l’auteure. Mordre dans l’orange revient pour l’écrivaine à « éplucher » sa vie : le jus de l’orange coule ainsi dans le passé et le présent de l’écrivaine en devenant soudain son « sang »… Le texte présenté ici se situe au début de Portrait du soleil, un livre bouleversant entre autoportrait et fiction…

La citation de la semaine… Paul Valéry…

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs scievalery.1228915225.jpgnces pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie.

Paul Valéry, La Crise de l’esprit, 1919

La citation de la semaine… Marguerite Duras…

« Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde »…

« L’histoire de ma vieMarguerite Duras... n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne.

Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée.

Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé »

Marguerite Duras, L’Été 80, les Éditions de minuit, Paris 1980

La citation de la semaine… Jean-Marie Gustave Le Clézio…

« L’écrivain est un faiseur de paraboles »…

Jean-Marie Le Clézio, Prix Nobel de Littérature 2008 (*)

« Écrire, si ça sert à quelque chose, ce doit être à ça : à témoigner. […]. L’écrivain est un faiseur de paraboles. Son univers ne naît pas de l’illusion de la réalité, mais de la réalité de la fiction. leclezio.1289657074.jpgIl avance ainsi, splendidement aveugle, par à-coups, par duperies, par mensonges, par minuscules complaisances. Ce qu’il crée n’est pas créé pour toujours. Ça doit avoir la joie et la douleur des choses mortelles. Ça doit avoir la puissance de l’imperfection. Et ça doit être doux à écouter, doux et émouvant comme une aventure imaginée. S’il pose des jalons, ce ne sont pas ceux de la vie humaine. Comme une formule d’algèbre, il réduit le monde à l’expression de figures en relation avec un quelconque système cohérent. Et le problème qu’il pose est toujours résolu. L’écriture est la seule forme parfaite du temps. Il y avait un début, il y aura une fin. Il y avait un signe, il y aura une signification.« 

J-M G Le Clézio, « Écrire », L’Extase matérielle (éd. Gallimard, coll. « Le Chemin », Paris 1967)

(*) Le jury du Prix Nobel a célébré chez Le Clézio « l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante ».
Crédit photographique : Service de Presse Gallimard

La citation de la semaine… Nina Bouraoui…

L’écriture, c’est mon vrai pays, le seul dans lequel je vis vraiment, la seule terre que je maîtrise

 
 

Nina BouraouiLongtemps, j’ai eu du mal à communiquer avec les autres. J’ai commencé à écrire, à parler et à aimer en même temps, quand j’étais enfant.

Née d’une mère française et d’un père algérien, j’ai passé les quatorze premières années de ma vie en Algérie, pays dont je ne possédais pas la langue. J’étais une enfant sauvage, réservée, solitaire, et j’ai commencé à écrire sur moi pour compenser cette fuite de la deuxième langue, pour me faire aimer des autres, pour me trouver une place dans ce monde. C’était une forme de quête identitaire. L’écriture, c’est mon vrai pays, le seul dans lequel je vis vraiment, la seule terre que je maîtrise.

Lire le texte complet sur le site de l’Express livres.
Crédit photographique : L'écrivaine Nina Bouraoui en 2005 (prix Renaudot). AFP/J. Demarthon