Entraînement à l’EAF. Dissertation sur « Les Fleurs du mal » de Baudelaire. Travaux d’élèves. Découvrez le travail de Marion M.

Entraînement à l’EAF
Dissertation sur programme [2020-2021]

 

  • Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
  • Œuvre intégrale : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
  • Parcours associé : Alchimie poétique : la boue et l’or

Il y a quelques semaines, j’ai décidé de proposer à la classe de Première Générale 8 du Lycée en Forêt le sujet de dissertation suivant :

« Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord, 1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé.

Le travail, commenté en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur dissertation. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement remarquables, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Après avoir publié la dissertation d’Océane S., je vous laisse découvrir aujourd’hui la dissertation de Marion M.*. (Classe de Première générale 8, promotion 2020-2021).
Note obtenue : 20/20. Bravo à elle pour ce travail de haute tenue intellectuelle.

* Découvrez une autre contribution de Marion sur ce blog pédagogique : https://brunorigolt.org/2020/11/22/un-automne-en-poesie-saison-10-2020-2021-troisieme-livraison/#marionm 

Rappel du sujet :

« Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord,1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé *.

*  Même si Marion n’a pas exploité le parcours mais uniquement Les Fleurs du Mal, sa dissertation n’en est pas moins très probante.

______Parce qu’elle est associée au Ciel, c’est-à-dire à un processus de révélation, la poésie est l’art de la transmutation du profane au sacré grâce au pouvoir des mots : elle est la confidente des émotions créatrices les plus intimes et les plus fortes. Au sein de leurs œuvres, les poètes ont toujours cherché à réenchanter et à réinventer le monde en le rendant meilleur ou plus idéal. C’est ainsi que dans Le livre de mon bord, recueil de notes écrites entre 1930 et 1936, Pierre Reverdy écrit à propos de la poésie : « Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière, mais bien la matière en esprit ».

______Nous pouvons nous demander en quoi cette citation, qui met au jour les secrets de la fabrique poétique, s’accorde avec Les Fleurs du Mal de Baudelaire, recueil poétique souvent associé aux images négatives altérant cette alchimie du bonheur dont parle si bien Pierre Reverdy. Comme nous le comprenons, la problématique qui se dégage de ces premières impressions amène à questionner l’essence même de la poésie : amène-t-elle nécessairement au beau ?

______Certes, comme nous le verrons dans une première partie, les propos de Pierre Reverdy sont très représentatifs de la quête d’une beauté idéale entreprise par Baudelaire. Cependant, cette affirmation trouve aussi ses limites comme le montre l’attirance, voire la fascination pour le mal qui semble parcourir d’un souffle fiévreux la poésie baudelairienne. Nous achèverons notre réflexion en montrant dans notre troisième partie combien au-delà de cette crise du sens, la poésie amène par la transmutation de « la matière en esprit », à une quête idéale de sens.

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______En premier lieu, la poésie est l’une des conditions qui permet à l’humain de satisfaire ses désirs en produisant du beau. Comme le suggère Pierre Reverdy, elle opère la transmutation de « la misère en bonheur ». À ce titre, si la poésie de Baudelaire puise son inspiration dans les sphères de la réalité immédiate et matérielle, c’est pour s’en abstraire grâce au pouvoir de l’imagination créatrice, apte à métamorphoser la condition humaine, malheureuse et vulgaire, par l’alchimie du Verbe.

______La poésie a tout d’abord pour dessein de transmuer un monde matériel bien souvent déceptif en une ivresse apte à éveiller l’espoir ou l’amour. Si Baudelaire paraît si attiré par cette notion d’alchimie, c’est sans doute parce qu’il se transforme en un magicien, capable de transmuer, à la manière d’un alchimiste, les mots et les sentiments pour nous emporter vers l’ailleurs. C’est ainsi que l’appel du voyage, thème particulièrement récurent dans Les Fleurs du Mal, apparaît comme la possibilité d’échapper au spleen. Cette urgence irrépressible du voyage serait comme ce qui permet au poète d’accéder à une réalité épanouissante : face à ce monde sans merveille, monotone et misérable, le voyage permet au contraire d’accéder à un monde extraordinaire. La recherche de l’exotisme et de l’ailleurs permet donc d’accéder à une forme de plénitude : le voyage en effet n’est pas forcément un déplacement physique en poésie, il peut être un simple appel à rêver, à rechercher le bonheur, là où on ne le voit pas forcément. Dans l’un de ses poèmes intitulé « Le Flacon », Baudelaire évoque cet exotisme suggestif par lequel les parfums qui jaillissent de celui-ci, semblent évoquer toute la magie de l’Orient. Cet appel au voyage, rien qu’en humant les odeurs d’un vieux flacon retrouvé, nous amène à comprendre ce pouvoir évocateur de la poésie.

______N’est-elle pas en effet ce qui permet à l’humain d’appréhender la richesse d’un monde dont notre compréhension reste bien souvent provisoire et partielle ? Marcel Proust, dans La Prisonnière, écrivait que « le seul véritable voyage […] ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux ». La poésie serait alors, comme nous le montrerons plus fondamentalement dans notre troisième partie, ces « autres yeux » permettant au poète, en s’évadant de la société, d’accéder à la révélation du mystère afin d’atteindre l’idéal par le pouvoir de l’imaginaire. Remarquons à ce titre que cette quête de l’idéal est aussi une quête du bonheur. Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire définissait le Beau comme « promesse du bonheur » : voici sans doute pourquoi dans Les Fleurs du mal l’imaginaire et le sensoriel sont si entremêlés. Comment ne pas évoquer ici le poème « Parfum exotique », illustration parfaite de la doctrine des synesthésies, chère à Baudelaire ? Par le mélange des sensations qui semblent se fondre et fusionner entre elles, le poète semble passer du monde matériel visible vers le monde invisible de l’idéal : mystérieuse alchimie dans laquelle chacune des qualités sensorielles des objets naturels entre en dialogue avec les autres sensations. Comme on le voit, la mystérieuse sensualité de ce paysage exotique fait de la poésie l’expression d’un paysage rêvé et idéalisé.

______En recherchant, à travers différentes dimensions, à la fois sensitives et sensorielles, des éléments positifs qui lui apporteraient un certain bonheur, le poète parvient à établir des correspondances entre le monde matériel et le monde spirituel, afin de dépasser le spleen pour le transmuer en beauté. Cette quête de l’idéal se retrouve particulièrement dans la recherche de la femme aimée. Quête platonique de l’amour et quête de l’immortelle beauté des choses ne font qu’un : la pureté angélique qui se dégage de la femme remplit le poète d’admiration. C’est ce rapport émerveillé au réel que la poésie intériorise. Ce point de vue est parfaitement illustré par le poème « À une passante » : le poète croise dans la rue une femme qui l’attire et qui est de très grande « beauté », elle le fait « renaître » sur le moment, offrant un sentiment de bonheur intense, entrelacement contradictoire de sensualité et de métaphysique, qui s’évanouit plus tard et le pousse à rechercher cette femme lorsqu’il comprend qu’il ne la reverra sans doute plus. C’est précisément l’impossibilité de cette quête qui en fonde paradoxalement la possibilité : comme si l’émerveillement devant la mystérieuse inconnue débouchait sur la quête d’une beauté pure, en réaction à la société bourgeoise, matérialiste et vulgaire. L’émerveillement amoureux apparaît donc comme un moyen d’appréhender plus intimement le monde, même quand sa compréhension nous échappe.

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______La poésie des Fleurs du mal, comme nous avons essayé de le montrer dans cette première partie, apparaît comme une transmutation de « la misère en bonheur », pour reprendre les propos de Pierre Reverdy. Mais on peut cependant d’interroger sur sa capacité à donner un sens positif à l’indéterminé, à l’incertain, à l’inconnu, Certes, Baudelaire exprime, au travers de l’alchimie poétique, l’appel du voyage de même que de la quête de la beauté, mais cette transmutation de la misère en bonheur est souvent périlleuse, au point d’apparaître comme la négation de l’idéal. D’ailleurs, ainsi que nous allons l’étudier dans notre deuxième partie, le poète n’exprime pas toujours le positif, bien au contraire ! Il peut également chercher à exprimer la douleur, l’imperfection ou le négatif.

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______Ce qui symbolise aux yeux d’une majorité de lecteurs l’univers baudelairien est bien l’alchimie négative : si le poète effectue une transmutation, c’est souvent une transmutation du bien en mal. D’où cette fascination pour la dissonance, le difforme, la laideur, voir le satanique qui caractérisent particulièrement Les Fleurs du mal.

______Nous pouvons observer de prime abord un profond mal-être qui prend à la fois les caractéristiques du désespoir et de la provocation. Par leur contact mortifère, « ces fleurs maladives » métamorphosent le bien en mal : les fleurs naissent du désespoir. Ainsi transparait dans les poèmes de Baudelaire un accablement douloureux, profondément spirituel et cérébral qui affecte le lecteur comme dans le poème « Spleen » (n° 78, Spleen et Idéal) : Baudelaire semble exprimer autant ses désillusions sociales qu’une souffrance personnelle : « de longs corbillards défilent lentement dans mon âme » : le mal ici n’a rien de passager ; c’est bien un mal métaphysique qui s’exprime dans un univers déboussolé et absurde. À un niveau existentiel, le poème évoque bien la vacuité et la vanité de la vie face à laquelle l’homme ne parvient pas à se résigner, cherchant toujours un impossible sens. Mais nous pourrions également interpréter l’œuvre comme une ultime provocation dans le but de « bousculer » les lecteurs, les choquer et ainsi les faire réfléchir sur eux-mêmes. Il apparaît chez Baudelaire une attirance pour le mal qui est consubstantielle à l’alchimie du Verbe : figurer l’infigurable par plaisir et par sentiment de puissance. Baudelaire est en effet un poète maudit, incompris de la société et conscient de sa propre altérité : au-delà de la censure dont plusieurs poèmes ont fait l’objet comme « Les Bijoux », « Lesbos » ou encore « Les Métamorphoses du vampire », ce que révèlent ces pièces condamnées, c’est la volonté très nette chez Baudelaire de repousser les limites de la transgression et de plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, en quête d’un art absolu.

______En outre, nous voyons que Baudelaire esthétise énormément la laideur au point d’amener à un renversement de la beauté. Rompant avec la tradition classique, le poète se plait à introduire la trivialité, le choquant ou le cauchemardesque au sein de l’œuvre d’art : cette alchimie négative trouve son inspiration dans le médiocre ou le laid, et la transmutation d’une chose belle et précieuse en laideur. C’est ainsi que dans le poème « Horreur sympathique » (FM, « Spleen et Idéal », n° LXXXIV), le poète s’exclame : « Vos vastes nuages en deuil / Sont les corbillards de mes rêves ». De même, dans l’« Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du mal » (1861), Baudelaire affirme : « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Adressés à Paris, ces propos sont la consécration du pouvoir maléfique du poète qui au contraire de Midas, change le bien en mal. Il y a donc une esthétisation de la laideur, élevée au rang de beauté inversée : dans le laid, on retrouve le beau, mais un beau antithétique, à l’opposé des thèmes préférés des romantiques : ainsi l’amour est-il à la fois « paradis » et « enfer ». Cette alchimie inversée se perçoit également très bien dans les « Litanies de Satan » : dans ce poème subversif qui est une sorte de contre-prière, Satan est imploré, glorifié. Cela témoigne, encore une fois, de l’attirance pour le mal que Baudelaire ressent, mais une attirance esthétique : le laid, donc le mal, est régulièrement sublimé, voire complétement esthétisé dans une sorte de sorcellerie évocatoire dominée par les pouvoirs du Verbe et les vertus de la forme poétique.

______Enfin, si dans un grand nombre de ses poèmes, Baudelaire embellit ou enlaidit, parfois de manière si exagérée les personnages et les situations, c’est sans doute pour conférer à l’art une place prépondérante : la misère du spleen ou la laideur de l’art se transmuent en beauté négative, seule manière d’exprimer des sentiments authentiques. Métaphore de l’illusion et du rêve, le « fond du gouffre » (« Le voyage ») est pour Baudelaire le lieu de la révélation. Extraire la beauté de la laideur la plus hideuse par la « sorcellerie évocatoire » du langage, là est sans doute l’effet magique de la poésie. Comme l’affirmait Michel Ribon dans Archipel de la laideur (1995), « […] la chose laide, dès qu’elle surgit devant nous, repousse tout notre être dans la nausée ou le dégoût, la répugnance, l’indignation ou la révolte. […] Mais, par sa fascination même, la laideur, qui multiplie dans le réel ses figures d’archipel, se propose à l’artiste comme un défi à relever […] ». C’est donc dans l’exagération même que réside l’art véritable : en glorifiant certains aspects par exemple, ou en exagérant à l’inverse les défauts, le poète devient créateur : la femme parfaite idéalisée dans « A une passante » n’est pas si différente de la « mendiante Rousse » dont le « haillon trop court » la rend totalement laide. Dans les deux cas, le réalisme des images cède le pas au à la souffrance, à la déviation, à la douleur ou au bizarre : comme s’il fallait embrasser la tentation du mal pour trouver l’inspiration. La beauté et l’amour ne suffisent pas à la quête de l’idéal : le poète doit assumer sa part d’obscurité, aussi malheureux soit-il, pour trouver la Lumière…

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______Au terme de ces deux premières parties, il apparaît que la poésie chez Baudelaire incarne une tension parfaitement résumée par les termes de spleen et d’déal. Pour extraire la quintessence de toute chose, le poète comme nous l’avons vu, procède à une alchimie verbale qui consiste à trouver dans la souffrance le salut. Il nous faut désormais interroger plus profondément cette poésie à la lumière de la citation de Pierre Reverdy : alchimie malheureuse qui « change l’or en fer et le paradis en enfer », la poésie n’est-elle pas plus fondamentalement une quête spirituelle, ou plutôt une fusion de la matière et de l’esprit ?

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______Lorsque Pierre Reverdy dit de la poésie qu’elle transmue « la matière en esprit », il montre qu’elle opère à la manière d’un principe créateur. En ce sens, dans Les Fleurs du mal, Baudelaire ne cherche-t-il pas, par la Parole, à transmuer la matière en Lumière ? Ainsi comprise, la poésie devient quête spirituelle par laquelle s’opère la métamorphose du visible vers l’invisible.

______En premier lieu, nous allons montrer que la quête de l’indicible et du spirituel que l’on retrouve dans le recueil des Fleurs du Mal peut s’apparenter chez Baudelaire à une imitation du principe créateur : l’artiste a pour but d’exprimer l’inexprimable, et sa quête de l’idéal s’apparente à cette « Alchimie du Verbe » dont rêvait Rimbaud. En cherchant à faire voir le monde autrement qu’il n’est, le poète « transmue la parole du monde en parole de lumière et les clefs de son langage sont les symboles de la science d’Hermès parce que ce sont les signes que le poète aperçoit immédiatement et déchiffre d’emblée, dans la nature et dans l’art. Sa poésie est aussi naturellement alchimique que l’alchimie est naturellement poétique, et leurs métamorphoses ne font qu’un seul chant » [1]. Ces propos fondamentaux de Roger Parisot nous semblent s’appliquer parfaitement aux Fleurs du Mal : ce n’est pas une simple alchimie qu’opère Baudelaire : il transforme la boue en or spirituel : le langage incarne ici la réflexion, l’esprit et l’inexprimable que veut évoquer le poète : cet or spirituel représente donc toute une réflexion, et toute une symbolique. Comme le montre très bien Marc Eigeldinger dans Le Soleil de la poésie, essai consacré à Baudelaire, Gautier et Rimbaud : « Tel un alchimiste, Baudelaire opère la transmutation de la substance matérielle en substance poétique, il transfigure les objets par la vertu du langage et métamorphose la boue de la capitale en or spirituel […] » [2]. Nous pourrions évoquer ici le poème « L’Aube spirituelle » dans lequel Baudelaire semble chercher l' »inaccessible azur » dans le souvenir d’une femme aimée. S’il est attiré par le gouffre, le poète, « être lucide et pur », aspire à la lumière et au spirituel : véritable quête de l’indicible, qu’il combine à une quête du spirituel.

______Par ailleurs, le poète est un déchiffreur : il perçoit « ce que l’homme a cru voir », comme disait si bien Rimbaud dans « Le bateau ivre » : il voit l’invisible. Au-delà des éléments banals de la vie, des déceptions récurrentes, le poète explore un tout autre univers grâce à cette alchimie spirituelle qui consiste, en détournant le monde de lui-même, à concevoir un autre monde, ou à faire surgir une autre vision du monde. Dans « La lettre du Voyant » rédigée en mai 1871, Rimbaud dit qu’il « faut être voyant, se faire voyant ». Cette expression signifie que le poète doit dépasser les apparences afin de voir l’invisible afin d’avoir la révélation de l’inconnu, c’est-à-dire voir le monde comme il n’a jamais été vu. Cet aspect, très prôné par le surréalisme, cher à Reverdy, et surtout le symbolisme, fait du poète le créateur ultime. Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduira les auteurs à une volonté de recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. C’est ainsi que la poésie symboliste se plaît à déchiffrer les mystères du monde grâce à des symboles qui restent inaccessibles au non initié. Grâce aux symboles, le poète cherche à atteindre une sensibilité et une vérité supérieures. Nous pourrions évoquer ici le poème « Élévation » dans lequel Baudelaire affirme qu’il « comprend sans effort/Le langage des fleurs et des choses muettes ». Ces « choses muettes » ne sont-elles pas ici « l’invisible », « l’indicible » ? Ainsi, Il réinvente le monde en lui donnant une autre vie.

______En définitive, ne faut-il pas aborder Les Fleurs du Mal comme une œuvre profondément symboliste ? Rappelons que pour ce mouvement, qui s’est développé dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, la poésie doit puiser dans l’imaginaire des symboles pour construire du sens. Les sensations et les impressions sont favorisées plutôt que les descriptions trop concrètes ou trop réalistes, car la poésie symboliste proclame le pouvoir de l’Esprit sur les sens, de l’art sur la nature, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel. Nous retrouvons très bien cet aspect dans « l’Albatros », Baudelaire symbolise le poète non compris par la société au travers de l’oiseau, véritable allégorie du poète maudit. Tantôt « Albatros », tantôt « Vampire » ou « Étranger », le poète, s’il puise dans le monde la matière de son inspiration, s’en détache pour mieux le recréer. Ainsi amène-t-il à porter un regard renouvelé sur le monde qui nous entoure. Dans le poème « Correspondances », Baudelaire traduit par un jeu de synesthésies les liens invisibles qui se tissent entre le monde banal et quotidien, et le monde de la création : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants/Doux comme les hautbois, verts comme les prairies… ». Par le jeu des correspondances, dans chaque couleur ou sensation semble s’épanouir une autre vision du monde, dont la fonction herméneutique est essentielle [3] : en parfait alchimiste, le poète nous invite à comprendre que la véritable poésie repose sur une quête : elle engage le lecteur dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire et transfiguratrice. Au-delà de cette quête de l’indicible et du spirituel que nous évoquions, la poésie apparaîtrait ainsi plus qu’une transmutation de la matière en esprit : mais par le pouvoir de l’esprit, elle permet de toucher la matière pure.

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______Pour conclure, si le poète baudelairien, comme nous avons essayé de le montrer tout au long de notre travail, est tellement en quête de cette alchimie poétique qui fascine tant les créateurs, c’est que le poète tient en ses mains le bien et le mal : la poésie est son libre-arbitre. Voici pourquoi il peut tantôt chercher l’idéal mais aussi succomber au mal : le but de l’art est ainsi d’amener à une quête idéale de sens. Au-delà du bien et du mal, l’objet même de la poésie réside peut-être dans cette quête d’un autre monde, capable de restituer l’ordinaire de façon extraordinaire, en amenant un peu d’humanité et en étant au plus près de la condition humaine. Pierre Reverdy écrivait à ce titre que « le poète ne vit guère que de sensations, aspire aux idées, et en fin de compte n’exprime que des sentiments ». De tels propos invitent à comprendre la dimension proprement humaine de l’alchimie poétique. Par la poésie, le banal, le futile, l’anodin prennent paradoxalement une valeur transcendante car ils sont riches d’un monde à explorer, dans lequel l’insignifiant devient signifiant…

©  Marion M.(Lycée en Forêt, Classe de Première Générale 8), novembre 2020.
Relecture du manuscrit  corrections et ajouts éventuels : Bruno Rigolt, février 2021.

NOTES

[1] Roger Parisot, « Poésie alchimique et matière de l’œuvre chez Robert Marteau », in :  Richard Millet (dir.), Pour saluer Robert Marteau, Cahier d’hommages, Champ Vallon p. 186.

[2] Marc Eigeldinger, Le Soleil de la poésie, 1991, Braconnière p. 96

[3] Herméneutique : c’est-à-dire le déchiffrement, le décryptage, l’interprétation des symboles.

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Entraînement à l’EAF. Dissertation sur « Les Fleurs du mal » de Baudelaire. Travaux d’élèves. Découvrez le travail d’Océane S.

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Dissertation sur programme [2020-2021]

 

  • Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
  • Œuvre intégrale : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
  • Parcours associé : Alchimie poétique : la boue et l’or

Il y a quelques semaines, j’ai décidé de proposer à la classe de Première Générale 8 du Lycée en Forêt le sujet de dissertation suivant :

« Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord, 1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé.

Le travail, commenté en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur dissertation. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement remarquables, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Je vous laisse découvrir aujourd’hui la dissertation d’Océane S*. (Classe de Première générale 8, promotion 2020-2021).
Note obtenue : 20/20. Bravo à elle pour ce travail de haute tenue intellectuelle.
Lisez également le travail de Marion M. qui porte sur le même sujet.

* Découvrez une autre contribution d’Océane sur ce blog pédagogique : https://brunorigolt.org/2020/11/22/un-automne-en-poesie-saison-10-2020-2021-troisieme-livraison/

Rappel du sujet :

« Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord,1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé.

______Associée aux sciences occultes du Moyen-Âge, l’alchimie est l’art de la transmutation, permettant de convertir les métaux les plus vils en or. C’est également le cas de l’art poétique qui dans sa quête d’une transformation spirituelle par la parole, métamorphose le monde, donnant une forme transcendante à la réalité. À ce titre, le poète Pierre Reverdy écrivait dans Le Livre de mon bord : « Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit ». Ces propos qui mettent en évidence l’association entre quête alchimique et quête poétique, nous amènent cependant à nous interroger : la poésie, comme dans l’art alchimique, ne serait-elle qu’un moyen de transformation du mal, afin d’atteindre l’idéal ? Le poète a-t-il seulement pour but d’esthétiser et d’embellir la réalité ?

______Ces questionnements fondent la problématique de notre travail à laquelle nous répondrons selon une triple perspective : si la poésie comme nous le montrerons tout d’abord, transmue la misère en bonheur, le poète peut aussi être attiré par le mal, et s’y abandonner. Enfin, il conviendra de dépasser ce dualisme quelque peu réducteur : indépendamment du bien et du mal, l’art poétique ne constitue-t-il pas, comme le suggère Pierre Reverdy, un dépassement du réel, et une alchimie de « la matière en esprit » ? Nous étayerons notre démonstration par Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire ainsi que le parcours qui lui est associé « Alchimie poétique : la boue et l’or ».

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______En premier lieu, nous pouvons considérer que la poésie est un moyen d’idéaliser la banale réalité. Dans Les Fleurs du Mal, Baudelaire évoque à de nombreuses reprises cette aspiration à l’élévation et à la beauté, notamment par un appel de l’ailleurs, qui apparaît comme une sorte d’échappatoire à la misérable condition humaine. C’est ainsi que dans le poème « L’invitation au voyage », le poète s’évade là où « tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté » : évocation lyrique et presque surnaturelle d’un monde enchanteur et d’un bonheur primitiviste que la vie quotidienne dans son conformisme banal serait incapable de comprendre. C’est en effet cette quête onirique, toujours caractérisée par une éternelle insatisfaction, voire un refus du monde présent, qui pousse le poète à partir à la recherche d’un ailleurs vague et imprécis, tel que le dépeint Mallarmé dans « Brise marine » [1] : « Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que les oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». En contrepoint de ce sentiment d’échec existentiel, la poésie procède donc à la fois d’un appel à se libérer des vestiges du quotidien et d’une invitation à entreprendre le voyage rêvé qui est au cœur des ambitions métaphysiques du symbolisme. Le voyage apparaît ici comme une fuite hors du monde, sans réelle attache ni destination : fuite vers un ailleurs plus beau, où les sensations ne seraient plus émoussées par le vulgaire et le banal. Voici sans doute pourquoi la quête du bonheur s’accompagne toujours d’un voyage idéalisé. Plus qu’un simple dépaysement, le voyage est prétexte à une quête de l’inspiration.  Mallarmé annonce dans ce même poème l’idée d’un voyage métaphorique, d’une évasion par le rêve et l’imagination grâce au pouvoir évocateur de la poésie : « Mais ô mon cœur, entends le chant des matelots ! ». Ainsi, la poésie peut-elle « transmuer la misère en bonheur » pour reprendre les mots de Pierre Reverdy, puisqu’elle permet l’idéalisation du réel.

______D’autre part, cette quête du Bonheur va avec celle de l’amour. Envisagé comme quête de l’inaccessible, l’idéal baudelairien est indéniablement sentimental et féminin : cette aspiration à la perfection, au divin, au beau, se manifeste en effet à travers la femme, partagée entre la beauté de Vénus et la grâce spirituelle de la Vierge. « Fugitive beauté / Dont le regard m’a fait renaître » : ainsi la décrit-il dans « À une passante » (Tableaux parisiens) où l’instantanéité du moment et la rencontre qui n’a pas eu lieu est ce qui justement la rend si fascinante, puisqu’elle laisse place aux espoirs et à l’imaginaire fantasmé du poète. Comme un lieu inaccessible, la femme idéale reste à jamais hors du temps, car elle n’existe pas : elle est l’expression tourmentée d’un rêve utopique parfaitement exprimé dans le poème « Un hémisphère dans une chevelure » [2] : « Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! […] Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical […] ». Nous pourrions rattacher ces exemples à la théorie de « l’art pour l’art » fondée sur le culte de la beauté, « déesse et immortelle » tel que la décrit Baudelaire dans « L’étranger » (Le Spleen de Paris). A cette quête de la beauté personnifiée dans la femme comme source inspiratrice, correspond la perfection du langage poétique, comme quête de l’art pour l’art. Il n’est donc pas étonnant que Baudelaire s’exclame : « La poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’elle-même […] » [3]. La poésie n’aurait ainsi de dessein qu’elle-même, à l’opposé de toute préoccupation utilitaire ou matérialiste.

______Pourtant, la poésie ne serait-elle que purement « gratuite » ? N’est-elle pas au contraire la révélation de la condition humaine.? Au-delà de sa propre personne, Baudelaire est en effet sensible à la misère du monde qu’il superpose à la sienne. Dès lors, nous pouvons affirmer que la poésie, comme quête du sens, vise à transmuer la misère humaine : en cherchant à métamorphoser la société vulgaire, le poète métamorphose « la boue en or » et la douleur en plénitude. De fait, les poèmes des Fleurs du Mal, bien que représentatifs d’un profond désespoir intérieur, nous paraissent refléter un état d’âme commun à tous les mortels, dont la triste condition ne pourrait être soulagée que par l’art. C’est ainsi que dans « Les petites vieilles », les femmes décrépies dont il est question sont des « monstres » qui gardent pourtant un semblant de beauté, car leurs yeux sont des « puits faits d’un million de larmes / Des creusets qu’un métal refroidi pailleta ». Le poète est donc celui qui réécrit et par la même occasion embellit le monde grossier par la quête d’une vérité supérieure. Comment ne pas évoquer ici les deux derniers vers du « Mendiant » de Victor Hugo (Les Contemplations) : « Et je regardais, sourd à ce que nous disions, / Sa bure où je voyais des constellations » ? Ainsi, les poètes voient-ils et prennent-ils conscience de ce que les autres méprisent et rejettent.  « La poésie est l’étoile », rappelle à ce titre Hugo dans « La fonction du poète » : comparable à un guide, le poète en éclaireur de l’humanité, conduit les hommes vers la quête du sens. C’est dans cette transmutation que réside le bonheur : telle est la mission, le rôle social du poète, car celui-ci a l’aptitude de voir l’inestimable dans la boue, prélude d’une sorcellerie évocatoire dont il s’agit de découvrir la formule magique. Nous pouvons donc considérer que le poète est un alchimiste de la misère en bonheur : son or n’a rien de métallique ni de vulgaire, il est par une quête de l’idéal, la noble perfection de l’âme qu’il réenchante par le Verbe créateur.

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______Au terme de ces premières réflexions, nous devons cependant nous interroger : la poésie se limite-t-elle seulement à cette alchimie positive ? L’œuvre de Baudelaire n’est-elle pas une « œuvre au noir » qui apparaît, sous de nombreux aspects, à l’opposé du « bien » et du bonheur ?

______Il faut tout d’abord rappeler le rejet de la société et de ses valeurs morales de la part du poète, qui n’y occupe plus qu’une place marginale : il s’y sent étranger et « maudit » pour reprendre la célèbre expression de Paul Verlaine [4]. Cette discrimination amène alors un désir de provocation de la société bourgeoise et une totale contradiction avec les codes de l’époque, allant même jusqu’à une propension au négativisme parfaitement exprimée dans la célèbre dédicace à Théophile Gautier : « Au poète impeccable […] je dédie ces fleurs maladives ». Par leur contact mortifère, les poèmes métamorphosent le bien en mal : les fleurs naissent du désespoir. Ainsi transparait dans les poèmes de Baudelaire un accablement douloureux, profondément spirituel et cérébral qui affecte le lecteur comme dans le poème « Spleen » (n° 78, Spleen et Idéal) : « […] l’Espoir,/ Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique, / Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir ». On retrouve dans ces derniers vers la consécration du Spleen comme négation de « l’Idéal ». À la quête artistique et amoureuse que nous évoquions dans notre première partie, succède le désespoir. L’idéal semble en effet tellement inaccessible que la désillusion suit. Cette opposition Spleen/Idéal qui compose la première partie des Fleurs du Mal est d’autant plus frappante que les deux thèmes se côtoient tout au long de la section. Nous observons peu à peu l’idéal et l’espoir décroitre et le spleen émerger puis triompher à la fin de la section :

« Par toi je change l’or en fer
Et le paradis en enfer ;
Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher,
Et sur les célestes rivages
Je bâtis de grands sarcophages. »

Alors que dans le projet d’épilogue, la poésie présente cette vertu alchimique de transfigurer la « boue » en « or », c’est-à-dire le spleen en idéal, dans « Alchimie de la douleur », la douleur se change, non en or, mais en images funèbres. Cette alchimie inversée exprime autant l’horreur que la fascination : s’il se lamente sur sa douloureuse condition, c’est pour mieux assumer ce choix du malheur ; ultime provocation permettant à l’artiste de féconder sa création.

______Qu’on ne s’y trompe pas en effet : il apparaît chez Baudelaire une attirance pour le mal qui est consubstantielle à l’alchimie du Verbe. Rien que par son titre oxymorique, Les Fleurs du Mal est un recueil qui ne cesse de fasciner par la métaphore alchimique qu’il met en œuvre : figurer l’infigurable. Au-delà de la censure dont plusieurs poèmes ont fait l’objet comme « Les Bijoux », « Lesbos », « Femmes damnées » ou encore « Les Métamorphoses du vampire », ce que révèlent ces pièces condamnées, c’est la volonté très nette chez Baudelaire de repousser les limites de la transgression et de plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, en quête d’un art absolu. Au-delà de l’imaginaire occulte et monstrueux qui a tant fasciné le XIXe siècle, c’est donc le Diable en lui-même qui intrigue le poète, qui bien que croyant, n’hésitera pas à le mentionner à de nombreuses reprises dans ses poèmes, lui accordant ainsi une place sans précédent que Sainte-Beuve a bien mis en évidence dans une lettre qu’il adressa à Baudelaire le 20 juillet 1857 : « Vous vous êtes fait Diable ». Satan, que l’on peut associer à la monstruosité morale, à la déchéance de l’être humain et à la manifestation de tous ses vices, constitue alors une part du poète, qui essaye en tant qu’alchimiste de comprendre cette « boue » afin de façonner son esprit à la noire lumière de la corruption. De là, peut-on encore affirmer que Baudelaire est un poète de l’idéal et du beau ? Comme nous le comprenons, il n’y a pas de « poésie heureuse » pour Baudelaire. S’il s’est fait Diable, c’est peut-être pour mieux nous interpeller sur ce qu’il y a de faux et d’hypocrite dans la rêverie. D’où cette fascination, voire cette obsession pour le mal : n’est-elle pas ce qui justement fait de son recueil une œuvre originale, où sont mêlés intimement les deux opposés ? En faisant du mal son sujet, Baudelaire le met en valeur, le rend presque moralement nécessaire, consubstantiel à la beauté et à l’idéal.

______Enfin, la poésie de Baudelaire est caractérisée par une esthétisation de la laideur, indépendamment de toute considération morale. Cette prise de conscience vise à « émotionnaliser » l’art afin d’en découvrir la vérité idéale. Mais cette vérité n’est pas belle à voir : elle pousse le poète à rechercher et extraire la beauté dans ce qu’il y a de plus laid et de plus trivial, comme pour nous révéler l’image de notre humble condition. Et cela dans le travail même des mots, qui grâce à l’or poétique prennent une toute autre dimension. Cet intérêt pour ce que le monde rejette sert aussi à interpeller le lecteur, qui se remet alors en question. Par exemple, dans le poème « Une charogne », le poète compare la femme aimée à un cadavre en décomposition, et au-delà de la simple provocation, il s’agit surtout de transformer l’immonde en objet poétique :

Alors, ô ma beauté ! Dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Esthétiser le déchet par le renversement de la beauté en laideur, c’est aussi s’inscrire dans la tradition lyrique pour mieux la détourner ; l’idylle amoureuse devient un memento mori : façon de nous interpeller sur le rôle de l’art. Loin de l’esthétique habituelle, le poète nous oblige à voir la surface rugueuse de la beauté. De cette poésie de la laideur, qui est aussi une méditation sur la mort et l’amour, nous retiendrons un aspect essentiel de l’œuvre du poète, qui est la dualité entre le bien et le mal, entre la joie et la douleur, entre l’ombre et la lumière… « J’aime l’araignée et j’aime l’ortie », écrivait justement Victor Hugo dans Les Contemplations (XXVII), où il appelle à « aimer » les êtres les plus vils. Dans le même ordre d’idées, nous pourrions citer Baudelaire qui affirmait : « Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau ». Ces propos [5] sont riches d’enseignement : le langage ne dit donc pas nécessairement le beau, mais il permet au contraire une interrogation sur notre façon de juger la beauté et la laideur. Si Baudelaire rejette tant la doctrine classique, avec sa mesure, sa bienséance et son bon goût, c’est certes pour provoquer mais plus fondamentalement pour nous amener à percevoir différemment le monde. Nous pouvons ainsi en déduire que le mal sous toutes ses formes fait partie intégrante de la poésie qui sert non seulement à l’exprimer, mais aussi, par le biais de celui-ci, à amener à un profond questionnement existentiel.

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______Parvenus à ce point de notre réflexion, il nous faut dès lors questionner plus profondément les propos de Pierre Reverdy : qu’est-ce que réellement la poésie ? Quelle vérité primordiale s’en dégage ? Quelle dimension peut prendre l’art poétique au-delà de la dialectique négative que nous avons étudiée entre le bonheur et la misère, le spleen et l’idéal, le bien et le mal ? Nous allons donc voir en quoi la poésie permet de transmuer la « matière en esprit ».

______Quêteur d’invisible, le poète est tout d’abord à la recherche d’une poésie pure. Grâce à la mystérieuse alchimie qui préside à la création, la poésie nous amène inévitablement à une quête spirituelle et salvatrice incontestablement présente dans l’œuvre de Baudelaire. Celui-ci cherche par l’art poétique un monde supérieur au réel et à la matérialité : « C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie […] que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau ; et quand un poème exquis amène les larmes au bord des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d’un excès de jouissance, elles sont bien plutôt le témoignage […] d’une nature exilée dans l’imparfait et qui voudrait s’emparer immédiatement, sur cette terre même, d’un paradis révélé » [6]. Ces propos de Baudelaire sont révélateurs : l’aspiration poétique vers l’au-delà et le Ciel ramène ici à une dimension spirituelle que seuls les poètes peuvent entrevoir. Marc Eigeldinger évoque très bien cet aspect dans Le Soleil de la poésie, essai consacré à Baudelaire, Gautier et Rimbaud : « Tel un alchimiste, Baudelaire opère la transmutation de la substance matérielle en substance poétique, il transfigure les objets par la vertu du langage et métamorphose la boue de la capitale en or spirituel […] » [7]. Ainsi le poète devient-il un véritable magicien des mots et de la réalité, et la poésie l’expression harmonieuse et sublimée de ce qu’il y a de plus universel dans l’homme : poésie de l’âme ou « poésie pure » selon l’expression de Paul Valéry, apte à nous faire pénétrer au plus profond du secret du monde. Nous pouvons donc considérer que la vraie poésie n’est ni bien ni mal, mais qu’elle possède plutôt ce caractère presque mystique qui permet au poète d’exprimer l’ineffable et de reconstruire spirituellement l’univers.

______Il ressort de nos considérations précédentes que le poète est celui qui perçoit l’invisible, l’immatériel, car il dépasse les apparences pour avoir la révélation de l’inconnu : il voit le monde comme il n’a jamais été vu. Il s’agit en effet d’accéder par la poésie à un autre univers, ignoré du commun des mortels. Comment ne pas songer ici à la « Lettre du voyant » de Rimbaud : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant ». Ainsi, la poésie, parce qu’elle mène à la quête d’une « Alchimie du Verbe » (Rimbaud) est un art d’initiés qui seuls saisissent le sens de sa dimension spiritualiste et mystique. Cette vision élitiste est exprimée par Baudelaire dans « Elévation » : le poète est un être supérieur qui « comprend sans effort / Le langage des fleurs et des choses muettes ! ». Nous pourrions également mentionner ces propos si célèbres de Mallarmé, affirmant en 1884 que « la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence ; elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». C’est à juste titre qu’on a souligné les dérives hermétiques de la poésie symboliste, en particulier celle de Baudelaire ou de Mallarmé dont le langage introduit de la subjectivité dans toute représentation artistique, au risque de devenir parfois quelque peu « artificiel ». De fait, ce « désir de forger, par la syntaxe aussi bien que par le vocabulaire, par l’archaïsme ou le néologisme, une langue poétique absolument distincte de la langue courante » [8] aboutit immanquablement à la quête de l’idéalité, en réaction contre le réalisme et le naturalisme. Il faut comprendre que la poésie « transforme la matière en esprit » uniquement pour ceux qui la conçoivent : c’est le poète qui choisit son lecteur, celui-là qui sera capable de voir et saisir le sens de l’invisible.

______Enfin, « transformer la matière en esprit » revient à transmuer le langage ordinaire en chant poétique, c’est-à-dire à conférer aux mots toute leur puissance évocatrice. Le langage poétique devient alors la forme matérielle et visible de l’idée, donnant au réel un caractère sublime, épuré puisqu’il est suggéré seulement par l’abstraction : « Ce toit tranquille où marchent des colombes », magiquement évoqué par Paul Valéry dans « Le Cimetière marin », n’est-ce pas aussi la poésie « mise au monde » par l’homme ? Tant il est vrai que toute connaissance est une « co-naissance ». Grâce à la métaphore in absentia, la mer et ses voiliers deviennent un « toit » et des « colombes ». Cette recherche de l’abstraction, de l’ambiguïté, du mystère, amène à une forme d’idéalisation stupéfiante : les images, par leur hermétisme même, concourent à la création d’un univers dont le contenu réel nous échappe parce qu’il ouvre à l’insondable : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Mallarmé dira même que « nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite de deviner peu à peu : le suggérer, voilà le rêve » [9]. Le symbolisme, c’est donc aussi et surtout ce pouvoir de suggestion de la poésie, qui permet de recréer le réel, faisant des poètes les déchiffreurs du monde où le réel et l’immatériel s’entrecroisent, où s’unissent la matière et l’esprit : cette union intime de l’idéal et de la poésie fait du poète un prophète, c’est-à-dire, étymologiquement parlant, un interprète de Dieu, dont le langage est sacré et le souffle inspirateur. La poésie devient ainsi acte de connaissance mais aussi acte de foi et de création grâce à l’écriture.

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______Comme nous avons essayé de le montrer en suivant les propos de Pierre Reverdy, la poésie des Fleurs du Mal, plus qu’une dualité douloureuse entre l’expérience de la réalité et l’aspiration à la beauté, amène par l’esprit à un véritable déchiffrement et une renaissance de la vision du monde. C’est cette alchimie poétique qui éloigne le poète du contingent, et qui paradoxalement le rattache pourtant au réel. S’il transmue « la matière en esprit » grâce au langage, véritable creuset d’une alchimie du Verbe, le poète a besoin de cette matière : c’est résolument dans l’humain que se situe sa poésie. Comme l’écrivait justement Pierre Reverdy dans Pour en finir avec la poésie, « s’il n’a pas en lui la matière ou, du moins, s’il n’a pas le pouvoir de garder le contact puissant avec la vie — s’il n’est pas en communion peut-être douloureuse mais profondément intime avec elle, s’il n’est pas un creuset où toutes les sensations que la vie peut donner à un être viennent se fondre, il trébuchera au seuil de l’expression et sa plume ne tracera jamais autre chose que des lignes de cendre sur une feuille de papier ». Ces propos confèrent à l’art poétique toute sa mission transformatrice et humaniste, faisant du poète le grand alchimiste de la vie. Ainsi que l’affirmait Victor Hugo dans la préface des Orientales, « tout est sujet ; tout relève de l’art ; tout a droit de cité en poésie […]. Le poète est libre » et tout, dans le monde, est matière à esprit…

©  Océane S.(Lycée en Forêt, Classe de Première Générale 8), novembre 2020.
Relecture du manuscrit  et ajouts éventuels : Bruno Rigolt, janvier 2021.

NOTES

  • [1] Mallarmé, Poésies. Du Parnasse contemporain, 1866.
  • [2] Petits poèmes en prose, XVII, 1857.
  • [3] Baudelaire, Notes nouvelles sur Edgar Allan Poe, 1857.
  • [4] Paul Verlaine, Les Poètes maudits, 1884.
  • [5] Baudelaire, Exposition Universelle de 1855.
  • [6] Baudelaire, L’Art romantique, 1869.
  • [7] Marc Eigeldinger, Le Soleil de la poésie, 1991, Braconnière p. 96
  • [8] Bertrand Marchal, Le Symbolisme, A. Colin (« Esthétique Lettres Sup. ») Paris 2011, page 21.
  • [9] Réponse de Mallarmé à Jules Huret dans l’Enquête sur l’évolution littéraire. Mallarmé, Œuvres complètes II. Bibl. de la Pléiade, Paris 2003, p. 700.

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L'oral du Bac de Français à partir de la session 2020 (Bac 2021)… Tout sur la nouvelle épreuve orale de l'EAF.

Voir aussi cet article : Oral du Bac, les questions les plus fréquemment posées (mise en ligne : 2 avril 2020)

L’oral de l’Épreuve Anticipée de Français

Voici pour toutes les sections (générales et technologiques), les points essentiels que vous devez connaître pour présenter dans de bonnes conditions la nouvelle épreuve de français à l’oral du Bac.

  • Durée : 20 minutes
  • Préparation : 30 minutes
  • Coefficient 5 : baccalauréat général et technologique

Rappels de méthode

Commencez à planifier vos révisions dès le deuxième trimestre. N’attendez surtout pas le dernier moment ! Pendant l’année, vous devez vous constituer des fiches de révision sur :
  • les objets d’étude ;
  • les mouvements littéraires et culturels abordés ;
  • les auteurs et les textes étudiés.

 N’oubliez pas également de préparer la 2ème partie de l’épreuve qui porte sur l’œuvre que vous avez choisi de présenter ! Attention : l’ouvrage étant laissé au choix du candidat, vous devez évidemment le lire avec soin et le maîtriser.

Votre arrivée dans la salle d’examen…

Tout d’abord, présentez-vous impérativement à l’heure (indiquée sur votre convocation) muni(e) des documents demandés :

  1. votre convocation ;
  2. une pièce OFFICIELLE prouvant votre identité (CNI, passeport, titre de séjour, etc.) ;

    Si vous avez oublié un document officiel (pièce d’identité, convocation, etc.), allez IMMÉDIATEMENT AU SECRÉTARIAT DU BAC afin de faire régulariser votre situation (on pourra être amené à vous demander de repasser dans la journée avec les documents manquants pour vérification). Si vous arrivez juste à temps pour l’épreuve, signalez le problème à l’examinateur : dans la plupart des cas, il vous fera passer l’oral et vous demandera de régulariser dans la journée votre situation auprès du secrétariat d’examen. Il pourra également vous demander de lui présenter en main propre vos justificatifs. Cela dit, je vous conseille de ne RIEN oublier : cela fait toujours mauvaise impression.

  3. le « récapitulatif des œuvres et textes étudiés » (votre liste d’oral), qui doit mentionner les textes étudiés pendant l’année :
    • Baccalauréat général : 20 à 24 textes travaillés en lecture suivie |*| ;
    • Baccalauréat technologique : 12 à 16 textes travaillés en lecture suivie |*| ;
    • Votre descriptif comportera également une partie individuelle indiquant l’œuvre présentée pour l’entretien (lecture cursive obligatoire ou œuvre étudiée en classe).
  4.  des stylos, des surligneurs, ainsi qu’une MONTRE (ou un petit réveil, un minuteur, etc.). Pendant la préparation et le déroulement de l’épreuve, n’hésitez pas à regarder votre montre pour bien gérer le temps.
    ATTENTION : vous n’avez PAS le droit de sortir votre téléphone portable même pour voir l’heure ! Pensez à l’éteindre complètement (S’il venait à sonner ou à vibrer, cela pourrait être interprété comme une tentative de tricherie, et vous pénaliser lourdement) et à le ranger dans vos affaires personnelles que vous déposerez à l’entrée de la salle.

|*| « chaque objet d’étude doit comporter : pour le baccalauréat général au moins cinq textes susceptibles de donner lieu à une interrogation (3 extraits au minimum pour chaque œuvre, 2 extraits au minimum pour le parcours associé) ; pour le baccalauréat technologique au moins trois textes susceptibles de donner lieu à une interrogation (2 extraits au minimum pour chaque œuvre, 1 extrait au minimum pour le parcours associé). » https://www.education.gouv.fr/bo/20/Special7/MENE2019312N.htm 
Le travail de préparation

La préparation à l’oral dure 30 minutes. Pendant ce temps, il vous faudra préparer votre explication de texte mais aussi votre réponse à la question de grammaire posée,. Celle-ci ne peut concerner qu’un passage de l’extrait faisant l’objet de l’explication de texte.

L’exposé. Votre exposé sur le texte se compose d’une brève présentation suivie d’une lecture à voix haute « juste, pertinente et expressive » (notée sur 2 points). Vient ensuite votre explication (évaluée sur 8 points) qui doit durer 8 minutes. Enfin, vous terminerez votre exposé en répondant à la question de grammaire (2 points) qui vous a été posée avant le temps de préparation.

L’entretien. Votre exposé sera suivi d’un entretien de 8 minutes qui fera le point sur votre connaissance de l’oeuvre que vous avez choisie* : tout d’abord, vous la présenterez brièvement (2 à 3 minutes maximum) en justifiant de façon personnelle et motivée vos choix de lecture. Ce sera l’occasion pour vous de faire preuve de conviction. Votre présentation sera suivie d’un échange avec l’examinateur (5 à 6 minutes) au cours duquel il vous amènera à détailler des aspects plus précis : n’hésitez pas à développer votre culture en mettant en valeur votre appropriation du texte en tant que lecteur. Cet entretien pourra éventuellement être élargi à des questionnements plus larges de culture générale liés au texte et à son contexte de publication.

* Rappel : La lecture cursive appartient obligatoirement à un autre siècle que l’œuvre intégrale étudiée.

Première partie de l’oral : exposé sur un des textes du descriptif (12 points)

L’explication de texte à l’oral Il s’agit d’une lecture suivie : c’est-à-dire que vous devez expliquer le texte « à la loupe » en suivant l’ordre de sa composition. À la différence du commentaire qui amène à mettre en valeur des axes principaux, l’explication suivie est linéaire et vise à rendre évident l’agencement du texte. Il s’agit donc d’éclairer progressivement, à partir de vos remarques de détail, le sens global. Attention en effet à ne pas réduire votre analyse à une énumération de remarques sur la forme. Relever des figures de style, des procédés d’écriture, etc. n’a évidemment d’intérêt que dans la mesure où vos remarques permettent de mettre en lumière la progression de la pensée de l’auteur.

Dégager le sens global du texte En premier lieu, n’oubliez pas que tout texte est le résultat d’un acte d’énonciation par un auteur donné, à un moment donné, en un lieu donné. Ces différents paramètres définissent un cadre essentiel pour l’explication : c’est la position de l’énonciateur vis-à-vis d’un « contexte » : ce contexte est essentiel pour comprendre le cadre culturel et social qui entoure le texte à étudier.
  • Vous devez y ajouter 2 éléments : à qui est destiné le texte ? et quelle est l’intention de l’auteur ? Ces différentes observations doivent vous amener à répondre aux questions suivantes : Quelle est l’idée directrice du texte ? Quels sont les moyens essentiels utilisés pour servir cette idée ?
  • Soyez également attentif à l’organisation du texte (sa structuration, la disposition des paragraphes, des strophes), aux mots clés : l’analyse des réseaux lexicaux et thématiques permet bien souvent de guider l’analyse.
Cette première approche globale du texte va vous conduire à la deuxième étape : la lecture détaillée.
La lecture détaillée est essentielle C’est elle qui vous permettra de proposer une observation précise par diverses approches afin de dégager progressivement les centres d’intérêt du texte.  Vous devrez privilégier les outils d’analyse en les mettant au service de l’interprétation : les registres de langue, l’emploi des temps, l’étude des figures de style, des connotations, etc.
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Le déroulement de l’exposé

Avant de lire le texte, faites obligatoirement une brève introduction Dans votre présentation, vous pouvez d’abord situer brièvement* le passage en portant votre attention sur les éléments qui permettent de le contextualiser dans l’œuvre ou dans le parcours associé, de manière à permettre à l’examinateur de suivre l’explication en lui fournissant tous les éléments qui ne figurent pas dans le texte et sont nécessaires à sa compréhension. Puis vous en présentez brièvement le sujet (c’est-à-dire le problème posé qui correspond souvent à l’idée directrice). Votre présentation doit donc rendre compte de l’essentiel du texte, en mettant en valeur un questionnement auquel vous allez répondre tout au long de votre exposé par l’explication linéaire.

* Soyez concis ! Inutile de tout dire : n’oubliez pas qu’on évalue l’aptitude de l’élève à sélectionner dans ses connaissances les éléments pertinents et à hiérarchiser les informations (aptitude à l’esprit de synthèse).

La lecture à voix haute du texte (2 points) Puis vous lisez le texte en y mettant de l’enthousiasme : adoptez par exemple un timbre de voix vivant. Les Instructions officielles |source| précisent que votre lecture doit se faire « à voix haute juste, pertinente et expressive ». Si vous avez une voix monocorde et plutôt faible, efforcez-vous de corriger ces défauts. Votre lecture en effet doit à la fois être expressive et posée. Elle vise à montrer que le texte est compris : le ton que vous employez est important dans l’évaluation (2 points) que l’on fait de votre lecture. N’oubliez pas de marquer des pauses. Elles sont importantes non seulement pour mettre en valeur les mots porteurs de sens, mais aussi afin de déstresser le jour de l’examen (vous reprenez votre respiration pendant les pauses). Dernière remarque : en poésie, le respect de la versification est bien entendu déterminant.

N’oubliez pas que lire un poème, un texte argumentation, de la fiction ou un extrait de théâtre entraîne des postures vocales différentes ! De plus, un texte ne se réduit pas à des phrases : votre lecture doit en éclairer le sens !

Lire un texte poétique
  • La lecture d’un texte poétique obéit à des règles strictes : respectez la versification et tenez compte de la diérèse, qui consiste à prononcer en deux syllabes distinctes deux voyelles successives d’un même mot : « Va te purifier (pu-ri-fier) dans l’air supérieur (su-pé-rieur) » (Baudelaire, « Élévation », FM) : ici 12 syllabes (alexandrin).
  • Tenez compte des enjambements ; marquez les pauses.
  • Votre lecture doit également produire de l’émotion : c’est fondamental en poésie !
Lire un texte appartenant à la littérature d’idées
  • Marquez les articulations argumentatives en insistant sur les connecteurs logiques.
  • Mettez en évidence les registres (ironie, registre polémique, etc.) et les sous-entendus (marques de l’implicite).
  • Insistez sur les mots clés permettant de mettre en valeur une idée.
Lire un extrait de roman
  • Mettez en évidence l’imaginaire de la scène. Votre lecture doit permettre à la personne qui vous écoute de se représenter le cadre, les personnages. Elle doit « donner à voir ».
Lire un texte relevant du théâtre
  • Tout en vous gardant de « théâtraliser » à l’excès, la lecture d’un texte théâtral doit faire imaginer la représentation, les mimiques et le jeu des acteurs. Variez les intonations, oubliez que vous êtes assis à la table et faites comme si vous étiez en train de « jouer » le rôle.
  • Je vous conseille de lire les didascalies. Dans certaines pièces, elles abondent (comme dans le théâtre de Beckett par exemple) et font partie intégrante du texte. Ne pas les lire constituerait une faute. De plus, à moins d’être un acteur entraîné, il est présomptueux de croire qu’on peut tenir compte des indications données sans les lire : cela entraîne souvent les candidats à de fréquentes coupures dans la lecture, et bien souvent à des erreurs préjudiciables. Il est donc préférable de lire les didascalies en variant l’intonation, en réduisant légèrement le volume de la voix.

L’explication linéaire (8 points) L’explication du texte doit associer (sans les dissocier surtout) l’étude du style (remarques précises et variées avec maîtrise des notions et des termes spécifiques) et du sens afin de permettre un repérage et une interprétation efficaces. Ne séparez jamais le fond de la forme : de fait, la forme elle-même contribue au sens. Pour y parvenir, le candidat doit ainsi mettre en œuvre des savoir-faire et utiliser des outils propres à l’examen d’un texte court : c’est également sur la pertinence de leur choix et la qualité de leur utilisation qu’il sera jugé : remarques placées au bon endroit, en cohérence avec l’axe annoncé, remarques ordonnées permettant de mettre en valeur la progression du texte et donc la construction du sens.

Conseils

  • Annoncez au fur et à mesure les phases d’exploration que vous allez conduire. Pensez à mettre en avant les transitions permettant de suivre le fil de l’exposé. Après chaque analyse, tirez un bref bilan (déduction) avant de poursuivre votre exploration du texte.
  • Vos différentes remarques sur le texte doivent être fondées sur des références précises : quand vous citez le texte, n’oubliez pas de justifier toujours le lien entre l’affirmation que vous proposez et la citation retenue.
  • Enfin, rappelez-vous que l’examinateur note la manière dont vous serez capable de structurer et d’orienter vos remarques en fonction des conclusions partielles et de la conclusion générale à laquelle vous voulez aboutir : c’est le parcours analytique. La question que se pose un examinateur est celle-ci : un candidat est-il apte à passer du stade de l’observation de détail à celui de l’interprétation en fonction de perspectives plus larges ?

La conclusion de votre exposé Proposez un bilan global synthétique permettant d’élargir le texte au parcours de lecture, à l’œuvre, au mouvement culturel, à un autre texte étudié, etc.

La question de grammaire (2 points) Comme le précisent les Instructions, « la question porte uniquement sur le texte : elle vise l’analyse syntaxique d’une courte phrase ou d’une partie de phrase ». Cette question peut reposer par exemple sur un exercice de manipulation d’un extrait (transformation, déplacement, changement de classe grammaticale, etc.).

Deuxième partie de l’oral : l’entretien (8 points)

Trois compétences sont essentielles :

  • Cherchez tout d’abord à mettre en avant votre aptitude à développer un propos, à étayer un point de vue, une idée.
  • Votre capacité à dialoguer avec l’examinateur est également essentielle : l’aisance dans la communication, l’utilisation pertinente des notes, la valorisation de votre culture générale sont évidemment des atouts.
  • Enfin, l’examinateur évaluera la qualité de votre expression orale : l’emploi d’un lexique précis, d’une langue correcte, et la connaissance du vocabulaire de l’analyse littéraire, constituent des critères importants de l’évaluation.

L’examinateur par exemple appréciera particulièrement qu’un·e candidat·e défende son point de vue sur une problématique de lecture, à la condition que ce point de vue soit fondé bien entendu et favorise l’expression d’une appréciation critique*, d’une émotion ou d’un jugement d’ordre esthétique. Je vous conseille en outre d’être très attentif aux questions posées : certains candidats par exemple n’écoutent pas bien les questions, ce qui les conduit à répondre de façon erronée ou allusive. Rappelez-vous aussi que la nervosité ne sert à rien : mieux vous aurez préparé l’épreuve, plus vous devriez être calme.

* Attention : « critique » n’a pas ici le sens d’un jugement négatif porté sur l’auteur ou le texte, mais bien plus d’une appréciation objective et vigilante.

L’organisation de votre présentation

Un problème qui va se poser souvent aux candidat·e·s tient à l’organisation de la présentation de l’oeuvre choisie.  N’oubliez pas que votre prestation doit être très brève (2 minutes environ) et ne constitue « qu’un point de départ pour les interactions qui le suivent et qui constituent l’essentiel de l’épreuve » (B. O. n° 17 du 25 avril 2019). Vous avez donc intérêt à préparer soigneusement votre intervention car ce que vous direz va orienter l’entretien avec l’examinateur.

Dès que vous commencerez ce travail de préparation chez vous, je vous conseille de vous poser les questions suivantes : « Qu’est-ce que je veux prouver exactement ? », « D’où est-ce que je vais partir… Pour parvenir où ? » Veillez à structurer votre présentation en choisissant une idée directrice, c’est-à-dire le thème central à partir duquel vous organiserez votre démonstration. Évitez également de trop multiplier les questionnements, qui risquent de faire perdre de vue le principe d’organisation logique de votre exposé.

Concernant les citations, elles sont certes utiles, à la condition de les choisir à bon escient et de ne pas les multiplier, afin d’éviter la lourdeur encyclopédique. Veillez également à soigner particulièrement la conclusion puisqu’elle est le dernier élément que l’examinateur aura encore à l’esprit au moment de débuter l’échange.

Les questions possibles à l’entretien…

Il ne s’agit bien entendu que de pistes. Le but étant qu’un véritable échange s’instaure avec l’examinateur. De fait, l’entretien n’est pas un questionnaire de lecture mais bien plus un dialogue constructif permettant d’apprécier comment le candidat s’est approprié personnellement le texte et comment sa lecture prolonge les réflexions menées en classe sur l’œuvre intégrale et le parcours associé.

  • Pourquoi avoir choisi cette œuvre en particulier ? Quels sentiments a-t-elle provoqué en vous ?
  • Êtes-vous rentré·e facilement dans l’œuvre ou vous a-t-elle déstabilisé·e ?
  • Avez-vous lu cette œuvre rapidement, passionnément, difficilement ?
  • Vous êtes-vous renseigné·e sur le contexte littéraire/culturel/social dans lequel l’oeuvre a été publiée ?
  • Vous êtes-vous renseigné·e sur la vie de l’auteur ? Y a-t-il des aspects qui se retrouvent dans le récit ?
  • Quels thèmes principaux repérez-vous dans ce livre ?
  • Quel est pour vous le message du livre ? A-t-il changé votre vision du monde ?
  • Pourquoi l’auteur a-t-il donné ce tire ?  Si vous deviez donner un autre titre au livre, quel serait-il ?
  • Que pensez-vous de la fin de l’œuvre ? Auriez-vous envisagé un dénouement différent ?
  • Quelle idée soutenue par l’auteur vous a le plus marqué·e ?
  • Pourriez-vous dire que ce livre a influencé certains jugements que vous portez sur le monde ?
  • Ce livre vous a-t-il fait voir différemment le rôle de l’écrivain ?
  • Comment réagiriez-vous face à une personne qui n’a pas aimé le livre ?
  • Quels sont les personnages mis en scène dans le texte et quel rapport entretiennent-ils entre eux ?
  • Vous êtes-vous identifié·e au personnage principal ? ou à un autre personnage ?
  • Quel passage de l’œuvre vous a le plus marqué·e ? Pourquoi ?
  • Quelle citation avez-vous retenue vous paraissant bien illustrer ce livre ?
  • Pensez-vous que ce livre aurait pu intéresser les lecteurs d’une autre époque ?
  • Pourquoi l’auteur a-t-il préféré recourir à la fiction pour transmettre son message ?
  • Si vous deviez inventer la couverture du livre, que feriez-vous ?
  • Connaissez-vous un autre livre du même auteur que vous pourriez recommander ?

Pour l’entraînement…

Pensez à travailler dans 2 directions :

  1. tout d’abord, entraînez-vous à 2 ou 3 par exemple. Interrogez-vous à tour de rôle dans les conditions de l’examen (20 à 25 minutes de préparation et le même temps d’entretien : 2 camarades interrogeant afin de varier l’axe des questions). 
  2. De plus, essayez d’élargir vos connaissances sur les courants littéraires et les contextes — historique ou culturel — afin de pouvoir enrichir vos analyses.
Adoptez la « positive » attitude ! La connaissance du cours ou de l’œuvre ne suffisent pas… Si vos connaissances sont évidemment essentielles, vous réussirez d’autant mieux cette épreuve que vous adopterez face à l’examinateur une attitude positive, si vous êtes convaincant (et convaincu !). Comment voulez-vous qu’on croie en vous si vous apparaissez penaud, peu sûr, vaincu d’avance ? Votre réussite dépend de votre motivation et de votre implication : ce sont vos réactions personnelles de lecteur, votre sensibilité face au texte, votre intérêt et votre motivation qui prouveront que vous possédez les aptitudes pour atteindre les objectifs fixés par l’épreuve.
C’est un détail, mais il est essentiel : tenez-vous droit·e et ne soyez pas nonchalant·e, avachi·e sur la table ! Votre but, c’est de faire valoir votre culture et votre personnalité. N’importe quel examinateur (moi le premier !) serait agacé par l’attitude désinvolte ou relâchée d’un·e candidat·e.
Bonne chance à toutes et à tous !
Donnez le meilleur de vous-même, et ne cédez jamais au découragement, qui est toujours une facilité ! Ayez également une bonne image de vous-même, quel que soit le résultat.

Copyright © mars 2020, Bruno Rigolt

Corrigé de dissertation : Zola, Mauriac, Camus. Fonctions du roman

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : dissertation littéraire
  • Œuvres au programme de mes classes de Première Générale :
    • Albert Camus, L’Étranger
    • François Mauriac : Thérèse Desqueyroux
  • Pour la méthodologie de la dissertation, voir ce support de cours.

Dissertation littéraire

Sujet corrigé
Bruno Rigolt

Rappel du sujet : 

Émile Zola dans Le Roman expérimental (1880) affirme qu’une œuvre littéraire doit être « un procès-verbal, rien de plus : elle n’a que le mérite de l’observation exacte […] ». Ce jugement s’accorde-t-il avec votre lecture de Thérèse Desqueyroux et de L’Étranger ?


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[Introduction]
Elle se compose de trois étapes essentielles : l
’entrée en matière et l’annonce du sujet ; la définition d’une problématique ; l’annonce du plan.

_____En réaction aux écrivains romantiques de la première moitié du XIXe siècle, les romanciers réalistes et naturalistes ont en commun de « dire toute la vérité » selon l’expression bien connue de Maupassant. Fortement marqué par le développement des sciences, Zola définira même le roman selon une méthode indissociable d’une interprétation scientifique et déterministe de la société. C’est ainsi que dans le Roman expérimental, essai paru en 1880, il théorise la doctrine naturaliste en ces termes : « L’œuvre devient un procès-verbal, rien de plus ; elle n’a que le mérite de l’observation exacte […] ».

_____La sévérité d’un tel jugement prête cependant à discussion : le genre romanesque doit-il se borner à présenter un « reflet » de la société, à en être seulement le « miroir », ou doit-il nourrir d’autres ambitions ? Ces questionnements fondent la problématique de notre travail.

_____Si le roman, comme nous le concéderons d’abord, est fondé sur une méthode d’observation objective, nous verrons qu’il peut aussi recomposer le réel, notamment par la remise en question de la notion de personnage telle qu’elle a été élaborée auparavant. Il conviendra enfin de dépasser cette dialectique quelque peu réductrice pour envisager une définition plus profonde du genre romanesque : comme moteur de la conscience humaine, le roman ne permettrait-il pas plutôt, loin d’aliéner l’homme au réel, de l’ouvrir au contraire à un questionnement intérieur, questionnement avant tout philosophique et existentiel ? Nous étayerons notre démonstration par les deux œuvres au programme : Thérèse Desqueyroux de François Mauriac et l’Étranger d’Albert Camus.

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[Développement]
Pour les sujets qui comportent une thèse à discuter, le plan sera évidemment dialectique (thèse validée/discutée/réajustée = certes/mais/en fait).

[Thèse]

_____En premier lieu, il convient de situer le genre romanesque dans le cadre des canons définis par le Naturalisme. Les termes employés par Zola confèrent en effet à l’écriture les caractères d’un « procès-verbal », d’une « observation exacte » de la réalité.

_____Les deux romans soumis à notre étude relèvent par plusieurs aspects de l’analyse naturaliste. Dans Thérèse Desqueyroux, nous retrouvons par exemple une méthode d’observation des personnages qui les enracine fortement dans un déterminisme social et héréditaire : argent, pouvoir, instinct de propriété les conditionnent au point qu’ils semblent ne pas pouvoir échapper à leur destin. Ainsi Thérèse rêve d’un avenir différent, mais elle ne parviendra jamais à le construire. Son crime est le rêve quelque peu bovaryste d’un ailleurs d’autant plus illusoire qu’elle est littéralement prisonnière du milieu et des circonstances sociales. Jeune bourgeoise provinciale, elle a fait un mariage de convenance : placée sous le signe de l’enfermement et de l’incommunicabilité, sa vie de couple met en relief la banalité de l’existence, dans ce qu’elle a de plus ordinaire et trivial. De même, nous avons l’impression que Camus dans L’Étranger, refusant tout artifice rhétorique, se plaît à détailler jusqu’aux limites extrêmes la condition subalterne et médiocre de Meursault, qui apparaît comme le contraire d’un héros. D’ailleurs, le meurtre de l’Arabe s’inscrit dans une forme de fatalité qui n’est pas sans rappeler, autant le naturalisme et son déterminisme, que le fatum de la tragédie antique. Ainsi Meursault voit-il constamment le destin lui échapper : le meurtre de même que la condamnation à mort semblent conditionnés par une existence dérisoire et absurde, vécue dans une passivité et une immédiateté dépourvues de profondeur. Cette existence banale est parfaitement rendue comme l’a souligné Roland Barthes, par l’écriture blanche du roman, dépouillée dans son lexique et sa syntaxe.

_____En outre, nous pouvons noter dans les deux œuvres un refus d’idéaliser le réel. De même que Zola n’économise dans ses romans aucun détail horrible, quitte à choquer par son souci d’être vrai les lecteurs et le « bon goût », Mauriac multiplie les remarques sur le conservatisme politique et social qui règne à Argelouse. Supprimant tout suspens dramatique, l’auteur a restitué le climat oppressant d’une classe sociale soucieuse avant tout de sa réputation. Cette trahison du spirituel est bien rendue par Bernard Desqueyroux : homme d’habitude et de principes, il organise sa vie selon un plan méthodique qui en dit long sur les préjugés de son milieu. De même, Balion, Balionte et Gardère, les domestiques, sont décrits sans concession dans toute leur petitesse et leur médiocrité humaine. Avec une ironie féroce, l’auteur dresse ainsi le « procès-verbal » de cette société du simulacre et de la dissimulation. Camus peint également sans idéalisation l’âpre réalité de la condition humaine : témoin le regard mécanique et froidement informatif que Meursault porte sur les pensionnaires de l’hospice de Marengo, sur la scène de l’enterrement ou le déroulement du crime. Ce parti pris de réalisme se retrouve dans le misérabilisme des situations : Salamano, le voisin de palier de Meursault, promenant son chien qu’il insulte souvent « le long de la rue de Lyon » selon un itinéraire qui n’a pas changé depuis huit ans. Nous pourrions évoquer aussi les accents pétainistes des discours de la Cour lors du procès ou les « cris de haine » de la foule préfigurant à la fin du roman l’exécution capitale. Dans ce monde obscur et lourd, c’est bien la morale des apparences sociales qui domine.

_____Cette observation de la vie réelle dans ce qu’elle a de plus trivial parfois confère aux deux romans un caractère réaliste assez marqué qui conduit à une vision pessimiste du monde : ainsi, la société condamne Thérèse et Meursault tous deux pour avoir refusé de « jouer le jeu » pour reprendre la célèbre formule camusienne dans la préface à l’édition américaine de L’Étranger : dans leur refus même, et malgré leur acte criminel, ils trouvent la dignité et une sorte de salut. Loin du simulacre du monde et de la tentation de chercher refuge et facilité dans le mensonge, le réalisme de leur crime oblige en effet à voir la réalité en face, à ne pas la dissimuler derrière le masque trompeur des apparences et de la médiocrité. Les auteurs examinent les personnes de la réalité, font l’étude des interactions entre l’individu et son milieu afin de montrer la vérité en face : il s’agit de la peinture de l’existence décrite de façon prosaïque, loin de toute transcendance divine ou morale. Meursault est bien un antihéros qui refuse « d’avoir une apparence ou un langage qui trahiraient son être », selon le commentaire de Camus lui-même. On trouve ainsi chez les deux romanciers une évocation très crue de la mort, qu’il s’agisse de l’incipit célèbre de L’Étranger ou des détails sordides de l’empoisonnement chez Mauriac : « Thérèse pourrait réciter la formule inscrite sur l’enveloppe et que l’homme déchiffre d’une voix coupante : Chloroforme : 30 grammes. Aconitine granules n° 20. Digitaline sol. : 20 grammes ». Comme nous le comprenons, le réalisme dont il est question ne doit pas être confondu avec de simples effets de réel : il s’agit plus fondamentalement de peindre un antihéros écrasé par les déterminismes aliénants et de mettre en évidence la loi inexorable des rapports de force et de l’agencement du monde.

[Déduction générale]
_____Ainsi que nous avons cherché à le montrer, les personnages de Thérèse et de Meursault n’assument pas de fonction irréalisante ou même idéalisante. Loin de nier le réel pour lui substituer l’imaginaire ou la quête transcendante, ils s’enracinent au contraire dans l’histoire et l’espace déterministe dans lequel ils vivent : leur drame est précisément de ne pouvoir s’échapper de ce destin imposé que par l’exil ou la mort.

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[Transition]
_____Pour autant, on aurait tort de réduire Thérèse Desqueyroux et l’Étranger à deux romans « d’observation ». Si le projet scientifique de Zola est bien de peindre des êtres seulement « déterminés », c’est-à-dire définis et gouvernés par leur hérédité, leur milieu social et les circonstances qu’ils traversent, Mauriac et Camus dans leur négation de l’histoire comme absolu et dans leur refus des idéologies, donnent au contraire à leur personnage une épaisseur psychologique et humaine qui dépasse largement le cadre de la reproduction exacte de la vie.

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[Antithèse]

_____L’œuvre littéraire, contrairement à ce qu’affirme Zola, n’a pas seulement pour but l’observation exacte : au contraire, la fiction peut chercher à contester une vision du monde donnée a priori. Loin de la neutralité du procès-verbal, « la création, comme l’écrit Camus dans L’Homme révolté, est exigence d’unité et refus du monde. Mais elle refuse le monde à cause de ce qui lui manque et au nom de ce que, parfois, il est ». Si le réel est donc nécessaire à l’art, la création propose un nouveau monde qui passe par une esthétique de la révolte ; révolte artistique et métaphysique contre l’absurdité et le non-sens.

_____Il convient de noter pour commencer combien l’écriture chez Mauriac et Camus est profondément déstabilisatrice : loin de viser à « l’observation », elle cherche plutôt la contestation du romanesque traditionnel : si Roland Barthes que nous évoquions précédemment voit dans l’écriture de l’Étranger un « style de l’absence », c’est que le je de la narration, en échappant précisément au narrateur lui-même, libère le récit de toute rationalité. D’où cette « parole du silence » chez Meursault, « transparente aux choses et opaque aux significations ». Comme l’a bien montré Jean-Paul Sartre, l’hermétisme des émotions conduit le lecteur au sentiment de l’absurde, par le fait même qu’elle le contraint à prendre ses distances avec l’histoire racontée. Ce qui est en effet surprenant dans ce roman tient au fait que, si la façon d’écrire pourrait faire penser parfois à un journal intime, l’absence de toute affectivité, de toute implication émotionnelle, remet en cause l’identification du lecteur au héros. De même, dans Thérèse Desqueyroux, le récit souvent lacunaire fait perdre au lecteur ses repères : la longue analepse sous forme de monologue intérieur qui domine dans la première partie du roman, loin de guider le lecteur vers la résolution d’un problème, le perd au contraire dans l’attente, la réflexion sur la mort et la culpabilité : la place du monologue intérieur ainsi que la technique de l’analepse sont donc bien loin des enquêtes de Zola, entièrement soumises à l’« expérimentation scientifique » : délaissant volontairement le réalisme objectif de l’affaire Henriette Canaby, Mauriac nous plonge davantage dans la subjectivité du personnage. Comme il le dira lui-même, « J’ai emprunté […] les circonstances matérielles de l’empoisonnement mais je n’ai pris qu’une silhouette ».

_____D’ailleurs, Il n’y a pas vraiment de schéma actantiel dans les deux romans : pas de quête suivie, pas d’objet, pas d’état final définitif, et nous pourrions appliquer à Thérèse ce que Camus dit à propos de Meursault : « le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge ». Dans leur exigence d’authenticité, Meursault ou Thérèse ne « jouent » pas la « comédie humaine » ou plutôt « l’inhumaine comédie » : ils ne luttent pas, ils ne se battent pas. Leur drame est donc de refuser le réel qui leur est proposé pour s’enfoncer plus encore dans la banalité transgressive de leur quotidien. Aucune individualité typisée chez ces personnages hors-norme : même leur crime semble dénué d’enjeu. Maurice Maucuer faisait à ce titre remarquer très justement : « On peut donc penser que ce refus d’insérer l’action romanesque dans le déroulement d’événements historiques précis, que ce parti pris d’annuler l’histoire […] traduisent sans doute la volonté de peindre, sans s’arrêter aux particularités d’une époque, une vérité humaine qui est de tous les temps » (Maurice Maucuer, Thérèse Desqueyroux, éd. Hatier, coll. Profil d’une œuvre, p. 28). Pareillement, Meursault ne semble pas avoir d’identité ou de fonction sociale clairement marquée : comme dans le poème de Baudelaire intitulé « L’étranger », l’aspect énigmatique et anticonformiste du personnage est rendu par ses réponses, plus déroutantes les unes que les autres, et qui lui confèrent une sorte d’hermétisme. Au statut de marginal dans le poème répond l’anonymat d’un petit employé algérois sans importance : c’est là le paradoxe de ces personnages « indéchiffrables » voués au silence et à l’incompréhension.

_____Ce refus d’ancrage référentiel est bien sûr irréductible au réalisme tel que le conçoit Émile Zola. Pour l’auteur de Germinal, le roman doit raconter la lutte du capital contre le travail. Ainsi, d’un point de vue narratif par exemple, les étapes du conflit entre les mineurs et le patronat rythment la progression du récit et font monter la tension dramatique. Dans nos deux romans au contraire, tout semble joué d’avance au point qu’il n’y a pas vraiment d’énigme. De même Thérèse et Meursault ne répondent pas à la caractérisation du personnage telle que l’envisagent les romanciers réalistes. Loin de donner à son héros une identité crédible et significative, Camus refuse par exemple le point de vue omniscient qui permettrait de dévoiler le passé de Meursault, de révéler ses pensées, en somme d’organiser un portrait détaillé. S’il assiste à l’enterrement de sa mère sans verser de larmes, s’il accepte avec indifférence la demande en mariage de Marie, s’il ne fait preuve d’aucun remords pendant les onze mois que dure l’instruction, c’est non parce qu’il est ce « monstre », ce criminel au « cœur endurci » que décrira le procureur lors du procès, mais parce qu’il refuse, dans une attitude de « défi », de se plier au « jeu » du monde. En ce sens, il est tout sauf le représentant d’une catégorie sociale. De même, il n’y a pas de type romanesque chez Thérèse au sens défini par Balzac : « Un type […] est un personnage qui résume en lui-même les traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins, il est le modèle du genre ». Point de « modèle » donc chez ces personnages hors-norme, irréductibles à toute caractérisation objective.

[Déduction générale]
_____Alors que le héros réaliste est confronté à une réalité impitoyable face à laquelle il doit déployer son énergie pour survivre ou s’élever, le personnage chez Mauriac et Camus est donc l’expression d’une crise existentielle et identitaire majeure au point qu’on pourrait parler de « mort du personnage » dans les deux romans. Devenue « opaque » sous le regard d’une conscience indéchiffrable, la conscience du personnage présente un aspect énigmatique, voire hermétique.

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[Transition]
_____Parvenus à ce stade de la réflexion, il convient de s’interroger : faut-il envisager le roman, et plus particulièrement le personnage, uniquement sous l’angle du projet réaliste ? Ne peut-on lire L’Étranger ou Thérèse Desqueyroux comme des romans de l’énigme de soi ? Tout l’intérêt de l’écriture fictionnelle à partir du vingtième siècle a été précisément de renouveler la fonction de l’écrivain : à l’enquête chère à Zola, nos deux romans privilégient davantage la quête : quête intérieure indissociable d’un profond questionnement existentiel.

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[Synthèse]

_____Si observation de la réalité il y a, chez Mauriac et Camus c’est une observation du moi le plus intime du personnage, c’est-à-dire l’expression d’un monde intérieur. Point de départ d’une réflexion sur le sens de la vie, le thème de la mort, omniprésent dans les deux œuvres, débouche sur une méditation philosophique essentielle : pourquoi vivre si c’est pour mourir, pourrait dire Camus ? De même, dans Thérèse Desqueyroux, le roman invite le lecteur, grâce au monologue intérieur, à une pratique de l’introspection.

_____De fait, il faut lire d’abord nos deux œuvres comme des romans humanistes qui renvoient à une souffrance de l’être. Romans humanistes mais aussi romans philosophiques : Camus disait justement qu’« un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images », et il est certain qu’en montrant des comportements dépourvus de signification, L’Étranger est révélateur d’une interrogation sur le sens de la vie, déjà esquissée dans Le Mythe de Sisyphe : « Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l’homme prend désormais son sens. Un peuple d’irrationnels s’est dressé et l’entoure jusqu’à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l’absurde s’éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j’allais trop vite. Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’homme ». Plus simplement Camus définira l’absurde comme le « divorce entre l’homme et sa vie ». C’est de cette « confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » que naît le sentiment de l’absurde. Ainsi, l’Étranger comme Thérèse Desqueyroux d’ailleurs ne se réduit pas à un contenu narratif : il est d’abord un roman sur la quête d’authenticité. Le but en effet est de nous amener à trouver dans l’existence la nostalgie d’une vérité « profondément humaine » : l’homme peut tromper les autres mais il ne peut se tromper lui-même. Dans le Mythe de Sisyphe, Camus écrivait à ce titre : « La divine disponibilité du condamné à mort devant qui s’ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube, cet incroyable désintéressement à l’égard de tout, sauf de la flamme pure de la vie, la mort et l’absurde sont ici, on le sent bien, les principes de la seule liberté raisonnable : celle qu’un cœur humain peut éprouver et vivre ».

_____Ces propos, on le pressent, sont de la plus haute importance : prendre conscience de l’absurde pour Camus est presque une obligation morale ; c’est ainsi sauvegarder sa liberté en retrouvant le rapport d’unité à soi-même et au monde. De façon similaire, le crime de Thérèse est une mise en cause de la vie dans ce qu’elle a de plus trivial : vie médiocre, dépourvue de sens, qui aliène à soi-même. Romans de l’incommunicabilité, Thérèse Desqueyroux et l’Étranger sont aussi des romans du silence, du non-dit, de l’ellipse. Dans le monde du simulacre qu’ils cherchent à fuir, il n’y a de place que pour le mensonge, la dissimulation, l’hypocrisie sociale ; et sans doute comprenons-nous mieux la révolte de Meursault à la fin du roman lorsqu’il évoque sa mère : « personne n’avait le droit de pleurer sur elle ». Ce mot « personne » englobe les autres, mais aussi Meursault lui-même, qui se révèle alors celui qui a refusé de pleurer, comme les autres auraient voulu qu’il pleurât pour se conformer aux usages. La révolte de Meursault n’est donc pas une révolte politique au sens où l’entendait Zola : c’est davantage une révolte métaphysique contre les conventions sociales. Pareillement, le personnage de Thérèse ne se limite pas au portrait d’une criminelle. Loin de nous livrer le personnage une fois pour toutes, Mauriac par le truchement de la « remontée des souvenirs », nous présente au contraire un personnage complexe, contradictoire : par son refus de se soustraire à la vacuité du monde, il s’y confronte : le crime apparaît ainsi comme une révolte contre une société prisonnière des préséances et des simulacres odieux. Thérèse et Meursault doivent donc disparaître, seule manière pour l’homme de donner du sens à sa vie dans un monde neutre, un monde qui a cessé d’avoir un sens, où les valeurs sont détruites. La mort n’est plus vécue comme négation mais comme révolte de l’homme contre sa condition, en faisant face jusqu’au bout au nihilisme.

_____Ce refus d’élever le héros de roman au mythe est essentiel. Alors que dans Germinal par exemple, le réalisme de Zola débouche sur une grande fresque historique qui implique une simplification constante des personnages, nos deux romans présentent au contraire des êtres soumis au resserrement temporel et spatial qui est celui des tragédies. Cette atmosphère de huis-clos, en bousculant perpétuellement notre horizon d’attente, oblige à pénétrer l’univers subjectif du héros, et donc à pénétrer dans l’atelier de fabrication du roman : jusqu’à quel point le romancier est-il maître de ses personnages ? Que pense vraiment Meursault ? Est-il possible, quoi que nous fassions, de sonder les profondeurs de l’âme de Thérèse ? Tous deux nous amènent à réfléchir sur nous-même et à nous questionner : de même que Meursault à la fin du roman renonce à donner un sens illusoire à sa vie, Thérèse refuse d’expliquer rationnellement son geste. La complexité du roman ne repose-t-elle pas en grande partie sur la complexité intérieure du personnage ? Complexité bien plus grande encore que le personnage social. Comme l’écrira Mauriac dans Le Roman, « Il s’agit de laisser à nos héros l’illogisme, l’indétermination, la complexité des êtres vivants », donc « laisser aux personnages l’indétermination et le mystère de la vie ». Alors que le roman réaliste va de l’énigme à sa résolution, nos deux romans vont à l’opposé du geste à l’énigme. L’exploration du personnage débouche ainsi sur son propre mystère. En acceptant l’exécution finale, Meursault accepte d’être le bouc émissaire d’une société profondément absurde, déclarant un homme coupable pour la seule raison qu’on ne l’a pas vu pleurer à l’enterrement de sa mère.  Il devient ainsi véritablement libre en acceptant le jugement dernier comme une « grâce » qui préfigure obscurément l’espérance et le salut du monde. De même, l’épilogue de Thérèse Desqueyroux peut se lire selon un sens profondément spirituel. Incapable de fournir à Bernard un mobile précis pour justifier son crime, la jeune femme affirme : « Il se pourrait que ce fût pour voir dans vos yeux une inquiétude, une curiosité, du trouble enfin ». Le champ philosophique dans les deux œuvres est donc celui du déchiffrement : le roman transforme ainsi une interrogation sur le réel en questionnement existentiel.

[Déduction générale]
____Ambiguïté et complexité des personnages vont donc de pair chez Mauriac et Camus qui s’emploient à questionner nos préjugés de lecteur : entre attirance et recul, nous sommes contraints de rentrer dans la subjectivité des personnages, et d’envisager le roman sous l’angle de l’examen de conscience : derrière la figure sulfureuse d’une empoisonneuse ou d’un « barbare » sans remords « étranger » aux hommes mais ouvert « à la tendre indifférence du monde », il faut chercher une valeur symbolique qui est de nous pousser à trouver un sens existentiel à la vie : ainsi les deux romans peuvent s’interpréter comme une quête de conscience morale, symbolisée par « cette nuit chargée de signes et d’étoiles », sur laquelle s’achève L’Étranger.

*      *
*

[Conclusion]
Elle se doit d’être brève et synthétique. Elle comporte en général deux étapes : le bilan ; l’ouverture (ou élargissement).

_____L’exploration du personnage est l’un des mystères sans cesse renouvelé de la complexité du roman. Si les propos d’Émile Zola, en faisant l’apologie de la réalité objective, limitent le travail de l’écrivain à l’observation sociale, il faut reconnaître que tout l’intérêt de L’Étranger et de Thérèse Desqueyroux est d’amener le lecteur, bien au-delà de l’histoire racontée qui nous conduirait de prime abord à condamner deux criminels, à un profond questionnement intérieur.

_____À la trivialité des récits, qui par plusieurs aspects rappelle les querelles et débats soulevés par le Naturalisme, les deux romans mettent donc en évidence une vision profondément contradictoire et complexe de l’être humain. Ainsi, le réel ne suffit point à l’homme pour trouver du sens. Le but du roman n’est-il pas justement de nous confronter à l’indicible ? En cela, il fait émerger un profond message humain, chargé de nous faire entrevoir le bonheur dans l’opacité du monde…

Bruno Rigolt
© mars 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


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© Bruno Rigolt, mars 2018

Bientôt le concours d'art oratoire 2018… Méthodologie, techniques et entraînements…


Concours d’art oratoire

Bruno Rigolt

méthodologie,
techniques et entraînements
Techniques de persuasion et de rhétorique ; procédés de l’éloquence, etc.


 PLAN


Présentation
Le déroulement de l’épreuve
Les types de sujet
Le barème d’évaluation
16 exemples de sujets inédits
Les compétences requises pour le concours
1.
Entraînement n°1 : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
2.
2-1
2-2
2-3
2-4
2-5
Entraînement n°2 : faire sensation à l’oral : les techniques d’accroche
Choisir un angle d’attaque percutant
partir d’une anecdote à fort pouvoir de conviction ou d’émotion : le storytelling
adopter un angle d’attaque original, voire décalé
les questions rhétoriques et la fonction de contact
Souriez, parlez avec assurance et conviction, d’une voix bien placée…
3.
3-1
3-2
3-2
3-3
3-4
Entraînement n°3 : faire sensation à l’oral : structurer les grandes étapes de votre démonstration
« scénarisez » votre intervention !
Complétez et organisez votre brouillon

Ne perdez pas de vue le sujet !
Exemple pratique : intégrer plusieurs techniques oratoires
Zoom sur les techniques utilisées
4.

4-1
Entraînement n°4 : faire sensation à l’oral : conclure une prestation… Les techniques de chute
Planifiez votre conclusion et préparez-la soigneusement !

Présentation

C

comme chaque année, le Rotary Club de Montargis propose aux élèves de Seconde et Première du Lycée en Forêt de participer à un concours d’art oratoire qui aura lieu le mercredi 21 mars 2018 et le jeudi 22 mars 2018. Si vous aimez prendre la parole, saisissez cette occasion unique de vous exprimer à l’oral face à un public (des professionnels et quelques enseignants du Lycée). 

Le déroulement de l’épreuve…

Le jour de l’épreuve, vous aurez le choix entre quatre sujets imposés. Après avoir pris connaissance des sujets, vous n’en retiendrez qu’un seul, que vous préparerez sur place (au CDI) en 30 minutes exactement.

Les sujets proposés portent sur des questions de culture générale :

  • Économie et Société,
  • Littérature et philosophie,
  • Sciences et techniques,
  • Et quelques sujets faisant davantage appel à vos capacités d’originalité.

Votre prestation doit durer 5 minutes au moins ! Le jury attend évidemment des exposés argumentés et réfléchis, ce qui n’empêche nullement l’improvisation : mettez-vous en scène, interpellez votre public un peu comme un acteur « qui fait son numéro » ! Pourquoi pas du Slam si vous en avez le talent. Rien n’est pire qu’un exposé lu de façon monocorde : surprenez le jury !

Le barème d’évaluation
  1. L’art oratoire et l’éloquence (10 points) ;
  2. La rhétorique : l’art du “discours”, la qualité de vos arguments et de vos exemples (10 points).
  1. L’art oratoire touche à l’art de bien parler. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple. La capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont donc essentielles. Au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole ! Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire grâce aux interrogations oratoires, aux apostrophes, etc.

  2. La rhétorique, c’est l’art du discours. Vous avez toutes et tous déjà travaillé sur l’écrit d’invention : cela va vous servir pour le concours ! L’invention, au sens étymologique (du latin inventio) est la capacité de savoir construire un projet, c’est-à-dire de convaincre en organisant votre propos. Vous serez donc noté sur la manière dont vous avez disposé vos idées, structuré votre parcours argumentatif. Pensez à utiliser les procédés propres au discours (choix des arguments, des exemples, des techniques de persuasion, techniques d’amplification, voire de dramatisation) en rapport avec le sujet.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir…
Seize exemples de sujets entièrement inédits (dans l’esprit du Concours) :
  • Histoire et société :
    – Réussir sa vie, c’est être riche de…
    – Est-il possible de concilier le développement durable avec une société où tout semble éphémère ?
    – Pensez-vous qu’il faut réinventer un nouveau modèle social pour notre monde ?
    – C’est quoi, un “faiseur d’histoire(s)” ?

  • Littérature et Philosophie :
    – C’est quoi, être libre ?
    – Quel est l’avantage d’apprendre le Français dans le monde contemporain ?
    – La violence est-elle une force ou une faiblesse ?
    – Et si le plus beau voyage était un voyage immobile ?

  • Sciences et Techniques :
    – Les robots “humanoïdes” sont de plus en plus répandus dans le monde : faut-il en avoir peur ?
    – Comment se dérouleront les cours au Lycée en 2050 ?
    – Le progrès du moteur est-il le moteur du progrès?
    – La morale est-elle l’ennemie de l’Art ?

  • Sujets “inclassables” :
    – Pourquoi est-ce blanc plutôt que noir ?
    – C’est quoi un “po-aime” ?
    – Faites votre éloge.
    – Faire le tour du monde ou faire un tour ?

Les compétences requises pour le concours…

La prise de parole en public requiert plusieurs compétences. Voici quelques conseils pour affronter l’épreuve…

  1. Commencez d’abord à vous préparer “physiquement” à la prise de parole. Choisissez avec soin votre tenue ce jour-là : certes, ce n’est pas un défilé de mode, mais vous parlerez d’autant mieux que vous vous sentirez à l’aise dans vos vêtements (et vos baskets !). N’oubliez pas non plus que la principale difficulté… C’est vous : donc inutile de vous mettre trop la pression avant ! Partez gagnant(e) en vous disant que de toute façon vous n’avez strictement rien à perdre. Dès que vous rentrez, soyez souriant/e, pensez aussi à dire Bonjour ! Cela paraît évident mais parfois, avec le trac…

  2. Regardez votre public. N’oubliez pas non plus que même si une personne du jury ne semble pas faire attention à votre présence quand vous parlez, cela ne veut rien dire : elle donnera un avis sur votre prestation juste après votre départ. Donc regardez tout le monde (et pas seulement une seule personne parce qu’elle vous aura regardé(e) avec bienveillance ou parce que vous la connaissez (votre prof par exemple). Veillez également à vous tenir correctement : inutile de se raidir, mais il ne faut pas non plus être avachi !

  3. Improviser… Mais pas trop ! Bien sûr, le concours exige une certaine part d’improvisation, mais n’en faites pas trop non plus, car cela risquerait de vous entraîner sur un terrain parfois glissant, en particulier au niveau de la maîtrise du non-verbal (la gestuelle) : quand on improvise, on a tendance à “théâtraliser” un peu trop parfois : en libérant la parole, on libère trop ses gestes et on en arrive à “gesticuler”. Donc, gardez toujours une certaine distance en essayant d’articuler au mieux le geste et les registres de langue que vous allez employer (didactique, comique, lyrique, etc.)

  4. S’entraîner avec… une glace et un smartphone ! Voici un excellent exercice qui vous permettra de vérifier que vous maîtrisez votre voix et votre respiration lors de la prise de parole : chez vous, essayez en vous regardant obligatoirement devant une glace (une grande si possible : celle de la salle de bain ou de votre armoire fera l’affaire!) de parler HAUT et FORT. L’exercice d’entraînement que je vous propose consiste à lire un texte neutre (une définition de cours par exemple, comme ça vous ne perdez pas de temps) en regardant le moins possible votre support et en vous fixant le plus possible dans la glace. Relisez plusieurs fois votre texte en variant l’intonation (neutralité, colère, joie, rire, émotion, interpellation, etc.). Si possible, enregistrez-vous avec votre smartphone, un MP3, etc. et écoutez ce que ça donne afin de corriger les petits problèmes (placement de la voix par exemple). Prenez ensuite un sujet au hasard : accordez-vous 20 minutes de préparation et lancez-vous, sans lire vos notes (vous pouvez même vous entraîner dans les transports en commun pour la recherche des arguments) : essayez de trouver des idées créatives, originales, et faites si possible votre exposé devant d’autres personnes : des copains ou des copines, la famille, etc. afin de vous confronter à un public. Si vous êtes seul chez vous, mettez-vous devant une glace et parlez HAUT et FORT en vous obligeant à parler tout en vous regardant.

 
10 sujets d’entraînement…


Voici 10 sujets sur lesquels vous pouvez vous entraîner :

  1. Sur le fronton du Panthéon à Paris est inscrite la devise suivante : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Pensez-vous qu’au nom de la parité, il faudrait modifier cette devise ?
  2. Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ?
  3. Que vous inspirent ces propos d’Antoine de Saint-Exupéry : « La meilleure façon d’unir les hommes, c’est encore de les faire travailler ensemble ».
  4. Peut-on justifier la violence ?
  5. Qu’est-ce qu’un « grand homme » ?
  6. Que vous inspire cette citation de Shakespeare : « Rien n’est plus commun que le désir d’être remarquable » ?
  7. « Parlez-nous de vous »…
  8. Comment faire pour marquer son temps ?
  9. Selon vous, faudrait-il que les robots un jour aient des droits ?
  10. Si la poésie avait une couleur, quelle serait-elle ?
M

algré les apparences, vous verrez que les sujets proposés obéissent tous à des mêmes règles. Il est important tout d’abord de structurer votre exposé afin que le jury suive et comprenne votre démarche : montrez que vous savez où vous allez ! Quel que soit le sujet choisi, privilégiez d’abord un angle d’approche, c’est-à-dire une problématique qui va orienter votre démarche. Surtout ne rédigez pas : cela vous amènerait à lire (ce qui ne serait plus de l’oral, mais une lecture de texte) et donc à être éliminé/e.

Posez-vous des questions,
Faites preuve de curiosité intellectuelle !

Imaginez par exemple que vous avez choisi le sujet n°2 : Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ? Voici un sujet qui peut surprendre au départ, puisqu’il amène à considérer que c’est une preuve d’affection que d’être dur avec quelqu’un : « Je te punis comme il faut, donc je t’aime bien ». Ces deux pensées contradictoires (associer l’amour à une peine sévère) amènent à plusieurs interrogations : par exemple, faut-il éduquer en « châtiant » nécessairement ? N’est-ce pas l’expression d’une volonté de puissance que de prétendre aimer en disposant du sort d’autrui ? Ainsi, la peine de mort, qui est la punition la plus extrême, est-elle dans ces conditions le témoignage d’un amour suprême ? Mais on peut prendre le contre-pied de cet adage : « Qui aime bien ne châtie point ». Dans ces conditions, est-ce que cela signifie : « Qui aime bien, laisse faire » ? Ainsi, innocenter un « voyou » n’est-ce pas lui signifier du mépris et de l’indifférence ? Ne pas châtier, ce serait donc… mal aimer ? Par opposition, « bien châtier » serait faire preuve de courage, d’engagement, d’attention à l’égard de celui qu’on aime. Comme vous le voyez, posez-vous des questions, envisagez le sujet selon plusieurs angles, selon plusieurs points de vue.

Les ressources de l’art oratoire

Rappel : votre oral doit durer 5 minutes au moins ! Les prestations des candidats sont évaluées sur le style, l’élocution, l’expression française et la force de conviction de chacun. Vous devrez développer avant tout la communication : n’oubliez pas que vous allez être noté/e en premier lieu sur votre désir de communiquer. Cultivez votre leadership ! Pensez par exemple à adapter votre voix à la situation de communication ; pensez aussi à adapter votre registre de langue afin d’impliquer vos destinataires. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple : n’hésitez pas à jouer de plusieurs registres (langue populaire/familière/courante/soutenue), à trouver le « ton juste » (enjoué, ironique, oratoire, lyrique, etc.) : la capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont en effet essentielles.

Enfin, au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole :

  • Obligez-vous à faire à l’oral des PHRASES COMPLÈTES à partir de mots clés.
  • Même à l’oral, entraînez-vous à ponctuer correctement, en jouant sur l’intonation.
  • Attention enfin à la reprise trop fréquente de tournures (qui risquerait de rendre votre oral monotone ou pesant pour les auditeurs).

Les sujets proposés au concours vous amèneront également à convaincre, à persuader votre auditoire : sortez des banalités. Certes, il n’est pas question de choquer, de provoquer, mais de surprendre, et d’exploiter pleinement votre personnalité. Pensez enfin à adopter des outils linguistiques appropriés. Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire, gradations, interrogations oratoires, etc.

Entraînements à l’épreuve

① exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires

Aujourd’hui, je vous propose de vous entraîner sur trois procédés essentiels dans l’art oratoire :

  • Métaphore filée ;
  • Anaphores ;
  • Interrogations rhétoriques.

1. La métaphore filée

Prenons un sujet type : vous souhaitez par exemple plaider pour plus de justice sociale. Si vous êtes astucieux, vous allez exploiter la technique de la métaphore filée. Comme vous le savez, on entend par là une métaphore qui se prolonge, qui est développée à travers un même réseau lexical. Si vous avez du mal à trouver ou à formuler vos idées, la métaphore filée constitue une aide précieuse.

Imaginons un candidat qui n’a que peu d’arguments, par exemple « plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde ». Malgré sa justesse, l’idée en elle-même est assez pauvre et banale du fait de son manque d’originalité. Néanmoins, vous allez voir comment une métaphore filée peut la transformer. Pensez par exemple au champ lexical de la construction : « rebâtir, construire, fondations, pierre, maison, édifice, murs… » etc.

Reprenons maintenant notre idée de départ en l’étayant grâce à une métaphore filée :

« Plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde : il faut en effet que tous les murs qui séparent les hommes tombent : mur de l’indifférence, mur du racisme, mur de l’égoïsme. Le monde n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtir le monde pour plus de justice sociale, de construire une nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle. Il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierre de la fraternité ! »

2. Même exemple que précédemment mais avec des anaphores et des interrogations oratoires :

« Mesdames, Messieurs, voilà ce que je vous propose : il faut que tous les murs qui séparent les hommes tombent : mur de l’indifférence, mur de la misère, mur de l’égoïsme. Peut-on accepter de vivre ainsi ? Avons-nous été créés pour nous déchirer ? Pour nous haïr ? Plus de justice sociale ne permettrait-elle pas d’améliorer les conditions de vie et le monde ?

Mesdames, Messieurs, notre monde en effet n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. Devons-nous accepter de laisser mourir cette maison et d’en voir s’écrouler les fondations ? Devons-nous nous résoudre à partir en laissant les clés sur la porte ? Notre terre doit-elle être condamnée à devenir une maison abandonnée ? En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtir le monde, de construire une nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle.

Mesdames, Messieurs, il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierre de la fraternité ! »


  • Pour vous entraîner : gardez si vous le souhaitez le sujet de départ et refaites l’exercice en respectant le même ordre : 1) métaphore filée, 2) métaphore filée + anaphores et interrogations oratoires) mais en utilisant le champ lexical du voyage ou du déplacement (route, partir, chemin, départ, etc.) : comme vous l’avez vu, c’est d’abord un travail de style et d’approfondissement qui est attendu de vous.

Faire sensation à l’oral : les techniques d’accroche

Ne négligez pas les premiers instants ! Étant donné la brièveté des prestations orales (moyenne des temps de parole 5 à 7 minutes environ), la première minute est en effet déterminante pour la réussite de votre intervention.

Voici aujourd’hui, quelques techniques pour travailler votre accroche et renforcer l’adhésion du jury à votre discours…


Technique 1 : choisir un angle d’attaque percutant

C

réez une réaction en rentant rapidement dans le vif du sujet. À la différence de l’écrit, évitez d’introduire par une accroche trop longue (type : du général au particulier), moins adaptée pour un oral bref. Au contraire, attaquez d’emblée en posant un point de vue particulier sur le sujet, donc en partant du concret pour aller vers l’abstrait (raisonnement inductif) et non de l’abstrait vers le concret (raisonnement déductif). Ce point de vue doit être suffisamment original pour séduire, interpeller, surprendre votre auditoire.

Imaginez le sujet suivant : « Progrès technique ou tradition ? »

La difficulté ici serait de partir d’un point de vue trop « académique », par exemple : « Nombreux sont les auteurs à s’être interrogés sur les conséquences du progrès technique. S’il présente d’indéniables avantages, ne risque-t-il pas en revanche d’introduire une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? ». Rien de plus ennuyeux que cette entrée en matière !

Ce qui ne convient pas ici, c’est d’une part le point de vue adopté, (plan dialectique stéréotypé sans aucune originalité), et d’autre part l’impossibilité en 5 minutes de traiter correctement le sujet en raison d’une absence de problématique véritable, et d’une approche beaucoup trop vague, obligeant à rester dans les généralités. Pour mieux élaborer votre questionnement, privilégiez un angle d’attaque original :

Mesdames et Messieurs, Pardonnez-moi si j’ai un peu oublié le sujet, car pour tout vous dire, je suis parti très loin pendant ces 30 minutes de préparation, j’étais sur le chemin de l’Espérance, puis j’ai tourné à gauche, juste derrière les ruches, là où il y a le chemin de Sainte-Marie. Ah oui, c’est vrai… J’ai oublié de vous raconter… Pour tout vous dire, chaque été, je retourne à Sospel dans les Alpes maritimes. Si vous y allez un jour, laissez derrière vous la route départementale 2204, ou même la Départementale 2566, laissez les chiffres, les cahots de la route, les kilomètres avalés à toute vitesse… Ne regardez pas trop le tachymètre numérique multifonction, oubliez la clim, le laser, le GPS multidirectionnel, parce que vous savez… sur le chemin de la Condamine… ou même le chemin du Paradour ou le chemin du Sourcier… les multimètres multifonction… Et le GPS multidirectionnel sur les cailloux… De toute façon avec la vieille grange qui coupe le chemin vous n’irez pas très loin ! 

Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Pensez donc : une vie à entretenir la tradition que lui avait apprise son père, que lui-même tenait de son père… et… je ne sais pas trop mais disons que ça dure depuis un certain temps… Pardonnez-moi je vous raconte tout ça et je crois que j’ai carrément oublié le sujet…

L’astuce ici est de donner l’impression de se détourner du sujet, alors qu’on le traite à fond ! Bien entendu, sur votre brouillon, vous faites en sorte de ne noter que quelques mots clés qui serviront de base à votre démonstration. En aucun cas, vous ne devez rédiger le texte (à part quelques expressions percutantes qui seront semi-rédigées : « Son idéologie à lui, c’est → cigales → terre → main… argile, geste répété… siècles… objet artisanal »).

  • D 2204
  • D 2566
  • chiffres, cahots de la route, kilomètres avalés à toute vitesse… tachymètre numérique multifonction, climatisation,
  • laser, GPS multidirectionnel
  • Chemin de l’espérance
  • Chemin de Sainte-Marie
  • Sospel, Alpes maritimes, Méditerranée, cailloux, vieille grange,
  • potier, cigales, argile, tradition, patrimoine

Vous allez même voir que l’accroche du général au particulier, qui ne convenait pas du tout précédemment, s’intègre désormais plus facilement du fait de l’angle d’attaque choisi qui permet à l’auditeur de mieux percevoir la problématique. Reprenons la fin de l’extrait en rajoutant l’accroche et en approfondissant un peu la démonstration :

Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? » Ces valeurs, ce sont les chemins de Sospel ou d’ailleurs… Car dans le monde, il y a encore plein de mains comme la main de Mathieu, ces mains qui façonnent encore au XXIe siècle des plats en terre et pas des GPS multidirectionnels, des « choses », des « marchandises », des « produits », des « trucs » en plastique et autres gadgets jetables.

Techniques utilisées :

  1. On élabore par quelques mots choisis un scénario imaginaire  en jouant sur les motivations inconscientes des auditeurs : le vieux moulin, Mathieu le potier, etc. 
  2. Pour impliquer le destinataire, on exploite les indices personnels : le « vous » donne au destinataire le sentiment d’être directement sollicité par l’émetteur.
  3. On associe presque sous forme d’oxymore deux termes en totale opposition : idéologie ≠ cigales. La notion d’idéologie dans l’inconscient collectif renvoie en effet à l’idée de système global (voire totalitaire) alors que les cigales évoquent au contraire la nature dans ce qu’elle a de plus poétique, d’infime, d’imperceptible : vos auditeurs peuvent ainsi se projeter très facilement grâce à cette composante imaginaire et affective.
  4. Cela permet d’amener l’idée de tradition et de transmission patrimoniale en centrant sur le petit détail (oublié par la société technicienne) de la main qui façonne l’argile.
  5. On peut alors poser le sujet sous forme plus abstraite à l’aide d’une tournure concessive : « certes… mais… »
  6. Puis on élargit du particulier au général (« les chemins de Sospel ou d’ailleurs. Car dans le monde… ») afin de donner à la réflexion une portée plus universelle.
  7. Pour finir, on reprend un exemple concret sous forme oppositive (la main de Mathieu ≠ choses, marchandises, produits, trucs) qui amène la problématique qui sera développée par la suite : la technique a déshumanisé l’homme.


Technique 2 : partir d’une anecdote à fort pouvoir de conviction ou d’émotion : le storytelling

« R

aconte-moi une histoire » Inspirez-vous de ce que les publicitaires appellent le storytelling, autrement dit le fait de raconter des récits « à fort pouvoir de séduction et de conviction » (Sébastien Durand, Le Storytelling : Réenchantez votre communication !, Paris Dunod 2011). Utilisé pour vanter un produit afin de nouer entre la marque et le consommateur un lien affectif privilégiant la communication émotionnelle, le Storytelling est d’une grande efficacité pour accrocher l’auditoire en s’adressant à ses émotions et à son ressenti : dans de nombreux cas, notamment à l’oral, cela permet d’aborder ensuite plus efficacement l’argumentaire. Dans l’exemple précédent, raconter à vos auditeurs ce qu’ils ont envie d’entendre permet de les faire adhérer très rapidement à votre univers : même si c’est un peu facile et convenu, il paraît évident que s’évader sur un petit chemin des Alpes maritimes à quelques kilomètres de la Méditerranée fera davantage rêver que si l’on évoque les sirènes du progrès technique. Car en fait, on touche les gens au cœur. N’hésitez pas, à la condition de le maîtriser, à user de quelques familiarités, car elles participent de la fonction de contact. Ainsi, dans l’exemple précédent, le mélange de deux registres (didactique-soutenu/anecdotique-familier) permet en effet d’accrocher davantage l’auditoire : 

Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les [au lieu de : « ce sont les »] cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanalCe geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? »


Technique 3 : adoptez un angle d’attaque original, voire décalé

C

eci afin de permettre une mise en perspective inattendue avec le sujet. Le but est certes que vous répondiez au sujet, mais plus encore de vous arranger de telle manière que le sujet réponde à votre point de vue.

Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faites votre éloge ».

Sujet difficile car il risque bien souvent d’amener le candidat à faire une sorte d’énumération de qualités, rapidement lassante. De plus, l’entrée en matière d’un tel sujet n’est pas évidente. Il y a intérêt ici à jouer sur l’interpellation du jury afin de le surprendre. Par exemple, jouer sur le détournement humoristique :

Mesdames et Messieurs, je voudrais vous poser une question : « Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? » Parce que je vais vous parler de quelqu’un qui un jour a eu la bonne idée de faire son éloge devant un très éminent jury, c’était un certain… 28 février 2017. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui : imaginez un garçon brillant, plein d’humour, avec de bons résultats scolaires… Un garçon enthousiaste à l’idée de participer à un concours d’art oratoire, alors que dans le même temps il avait cours de Maths… Ah oui un peu comme moi c’est vrai maintenant que vous me le dites… Je n’avais pas fait le rapprochement voyez-vous. Mais ne parlons pas de moi ! C’est bien Rimbaud qui disait « Je est un autre », non ?

Comme vous le voyez, le candidat joue ici à fond sur 4 éléments :

  • la stratégie de diversion : partir d’un autre sujet (« Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? ») pour mieux éveiller la curiosité de l’auditoire.
  • l’humour, qui favorise la distance autocritique ;
  • l’interpellation du jury par le moyen de la prosopopée : figure de personnification consistant à faire parler une personne vivante ou morte présente ou absente, un être inanimé, en exprimant ce qu’elle serait supposée dire en des circonstances précises : « Ah oui un peu comme moi, c’est vrai maintenant que vous me le dites ».
  • Enfin, la citation très célèbre de Rimbaud (tirée de la « Lettre du voyant ») termine l’accroche par une judicieuse référence littéraire qui amène à questionner le sujet à partir d’un point de vue particulier qui joue sur le dédoublement d’énonciation.

Imaginons un autre sujet : « Faut-il avoir peur de la science ? »

Comme vous allez le voir, le candidat avance une thèse opposée au sens commun et amène à considérer le sujet selon un autre point de vue. N’hésitez pas à montrer votre personnalité !

« Faut-il avoir peur de la science ? » La question relative aux dangers de la science ne serait-elle donc qu’une question rhétorique ? Car pour le sens commun, la science est responsable de tout. Qui n’a pas en mémoire L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde de stevenson ? Qui n’a pas eu peur en songeant à la créature échappant à son inventeur : Frankenstein ? Ne nous dit-on pas tous les jours que « Big Brother  » contrôle en maître absolu nos communications électroniques ?

Oui… Les procès à l’encontre de la science ne manquent pas… Et pourtant, Mesdames et Messieurs, si vous me le permettez, j’aimerais reformuler le sujet : non pas « Faut-il avoir peur de la vérité scientifique ? », mais « Faut-il avoir peur de la vérité morale ? ». Non pas « Faut-il avoir peur du progrès ? », mais « Faut-il avoir peur de ne pas maîtriser le progrès ? ». Non pas « Faut-il avoir peur de la science ? », mais « Faut-il avoir peur de l’homme ? »

Techniques utilisées : 

Premier paragraphe :

  • partir d’une idée portée par le sens commun (« la science fait peur ») ;
  • Étayer rapidement la thèse réfutée sous une forme concessive à l’aide de quelques exemples célèbres qui sont presque des « évidences » (Mr. Hyde, Frankenstein, Big Brother…).
Deuxième paragraphe :
  • Réfuter le sens commun sous forme de structure oppositive (anaphore ternaire : « non pas… mais… »)
  • Privilégier une gradation partant du sens commun (la science fait peur) pour aller vers le sens philosophique (ce n’est pas la science mais l’homme qui fait peur). Ici, la gradation, la structure antithétique identique et le rythme ternaire permettent d’agir sur votre auditoire : n’oubliez pas que la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

Technique 4 : les questions rhétoriques et la fonction de contact

Les questions rhétoriques permettent une bonne entrée en matière. Jouez également sur la fonction de contact :
L

a fonction de contact ou “communication phatique” pour parler comme les linguistes joue un rôle essentiel dans le lien social. Elle n’a pas en soi de contenu informationnel : elle sert à maintenir la communication. Si je dis par exemple « hum hum » ou encore « hein ? », « alors », je ne communique pas réellement d’information. En revanche je maintiens avec mon auditoire un lien afin de renforcer mes propos. Certaines expressions comme « N’est-ce pas ? » font partie de ce qu’on appelle les « marqueurs communicationnels » : il ne s’agit certes pas d’en abuser mais leur emploi peut s’avérer très utile, notamment dans l’entrée en matière de votre oral, afin de mieux capter l’attention de vos auditeurs. N’oubliez pas non plus d’exploiter les questions rhétoriques (ou oratoires)

Prenons par exemple le sujet suivant : « dans nos sociétés de l’hyper-communication, a-t-on encore du temps pour la parole ? »
Imaginez cette entrée en matière (avec votre téléphone en main) :

– Allooooo, allo allo, oui… Non… Ah oui… on peut dire ça comme ça… Oui mais… Mais non pas du tout… Mais non, tu ne me déranges pas… Mais là tu vois je suis au Lycée… et JE N’AI VRAIMENT PAS LE TEMPS, je…

– (vous vous adressez au jury) : Mesdames et Messieurs, excusez-moi, je suis à vous tout de suite, je suis en pleine communica…
– (avec votre pseudo-interlocuteur au téléphone) : mais évidemment… mmm mmm… (de plus en plus haut et fort) Mais c’est naturel, c’est tout naturel… Mais j’aurais fait la même chose… Mais oui… Quoique… Vu comme ça… Ah oui sous cet angle ça change tout… Mais là je ne peux vraiment pas… On se rappelle, c’est ça… Oui…  Mais évidemment… É-VI-DEM-MENT. C’est ça… À très vite… 
– (vous adressant au jury) : Oh ! Excusez-moi… Vous devez vous demander ce que je faisais… Oh pardon de nouveau, mais j’ai un SMS très important, je dois y répondre (vous tapotez sur quelques touches) Maintenant je me dis que… si ça se trouve… vous n’auriez pas répondu vous… Ah si ? Ah cool ! Vous me rassurez ! (vous tapotez encore quelques secondes sur les touches du téléphone).

– (Au jury) N’est-ce pas cool quand même ? On n’est pas bien là ? Quel plaisir d’hypercommuniquer quand même… Voilà un avantage qu’on n’avait pas avant… Avant les gens communiquaient simplement, banalement, ordinairement, lentement. Il fallait un temps inouï pour échanger de vive voix tandis que maintenant tout va hypervite.  La preuve : vous voyez le temps qu’on perd à se parler avec la parole. Je n’ai toujours pas pu évoquer le sujet important pour lequel je suis ici alors que j’ai déjà répondu à 2 SMS.  Maintenant, depuis le Web 2.0 tout va très vite, on hypercommunique, on échange sur des tas de trucs, ça permet de rester en contact ! Mais j’en viens à vous parler de ce qui nous occupe :  « Dans nos sociétés de l’hypercommunication… »

Comme vous le remarquez, le candidat n’a pas beaucoup d’arguments à développer. L’astuce consiste donc à faire un numéro d’acteur en renforçant le pathos, c’est-à-dire les émotions et en martelant le message-clé à l’aide de l’ironie et du décalage. Ce qui serait jugé beaucoup trop lourd à l’écrit devient au contraire un gage d’efficacité à l’oral.

Vous pouvez exploiter également les questions oratoires (ou rhétoriques) : bien posées, elles sont utiles pour faire adhérer les auditeurs à votre propos. Hâtez-vous d’y répondre vous-même afin de donner plus de rythme à votre prestation.

Un dernier mot sur ce qu’on appelle la prétérition, du latin praeteritio (« action de passer sous silence ») : il s’agit d’une figure de style consistant à parler de quelque chose après avoir annoncé qu’on n’allait pas en parler. On peut feindre l’hésitation, la réticence : « Je ne vous dirai pas que » : couplée à l’anaphore et à la prosopopée (voyez plus haut), la prétérition est un gage d’efficacité.

Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faîtes-vous des rêves ? »

Techniques employées : Prétérition + anaphores + prosopopée + questions rhétoriques + gradation

Mesdames et Messieurs,

Ne me demandez surtout pas si je fais des rêves parce que je n’en fais pas du tout. Ne me demandez pas non plus de vous les raconter. Ne me demandez pas si j’aimerais en faire car pour tout vous dire, je n’en ai pas la moindre idée. Vous vous dites certainement : mais pourquoi diable quelqu’un qui ne fait pas de rêves a-t-il choisi pareil sujet ? Il y avait trois autres sujets pourtant tous passionnants [arrangez-vous pour en avoir mémorisé un ou deux].

Oh ! Je sais… Vous allez me dire que si j’ai choisi ce sujet, c’est que je rêvais de dire quelque chose de bien, quelque chose de beau, quelque chose de grand, avec des anaphores et de belles gradations ternaires. Alors là oui, vous vous rapprochez des moyens, mais il faut que je vous parle du but : pour tout vous dire, je ne fais pas de rêves parce que, comme un certain Martin Luther-King le 4 avril 1968  j’ai UN rêve, un rêve bien à moi : je fais le rêve de réinventer l’humain, rien que cela.

Nous connaissons tous ces mots restés célèbres : « Je rêve qu’un jour sur les collines rousses de Géorgie les fils d’anciens esclaves et ceux d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité… » Nous connaissons tous ce texte parce que vous et moi, nous faisons chaque nuit, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque instant le même rêve de nous asseoir « tous ensemble à la table de la fraternité »…

Mais ce qui était un rêve sous les Trente Glorieuses n’est-il pas devenu un cauchemar aujourd’hui ? Quel supplice me direz-vous de faire chaque fois le même rêve et de voir ce rêve à chaque fois non réalisé. N’est-ce pas absurde ? Moi aussi je rêvais d’un monde de fraternité, mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur les délits de faciès et les discriminations. Moi aussi, j’ai rêvé d’un monde de parole mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur le silence des hommes et le cri des enfants.

Alors oui je fais un rêve… Mais il est temps que ce rêve devienne réalité, parce que sinon ce rêve est un cauchemar, et parce qu’un rêve n’a de sens que s’il dépasse les méandres du sommeil, le simulacre du songe. Devant vous, Mesdames et Messieurs, je fais le rêve de la réalité, parce qu’il est temps, comme aurait dit Albert Camus, d’« imaginer Sisyphe heureux »…


Technique 5 : Souriez, parlez avec assurance et conviction, d’une voix bien placée…

P

ensez à augmenter ou au contraire à ralentir votre débit de parole. N’oubliez pas d’accompagner vos arguments par des gestes d’ouverture, qui vont jouer le rôle de métaphore visuelle en traduisant physiquement vos idées, votre personnalité, votre charisme. Comme il a été très bien dit, « l’expression orale, pour être percutante, doit mobiliser toute votre personne, c’est-à-dire pas seulement votre intellect, mais aussi votre regard, votre voix, votre intériorité, votre gestuelle, votre attitude physique » |source|. Pensez par exemple à décoller les coudes du corps afin de renforcer l’amplitude des gestes. Ne restez pas figé/e : soyez bien campé/e « dans vos baskets » (surtout ne vous dandinez pas pour vous donner une convenance !). Donnez-vous de la force de conviction : n’oubliez pas que la gestuelle participe de l’effet produit sur l’auditoire !

Lien utile : regardez cette page du Journal du Net : destinée à renforcer l’efficacité personnelle des managers à l’oral, elle comporte de nombreuses aides précieuses !


Pour finir… Quelques sujets dans l’esprit du concours afin de vous entraîner :

  • « On peut tromper tout le monde, mais on ne peut tromper la vérité. » Que vous inspire ce jugement de Maxime Gorki ?
  • Pour voyager, faut-il partir loin ?
  • Y a-t-il des leçons de l’Histoire ?
  • Faites l’éloge de la lenteur.
  • Le plus beau métier du monde…

Faire sensation à l’oral : structurer les grandes étapes de votre démonstration

Prérequis : avant d’aborder cet entraînement, il est préférable d’avoir pris connaissance :

Même à l’oral, vous devez veillez à structurer votre démonstration. Il faut que les auditeurs perçoivent clairement l’idée directrice (c’est-à-dire la thèse que vous allez soutenir), les arguments et les exemples utilisés. Voici aujourd’hui, quelques techniques pour vous aider à structurer les grandes étapes de votre démonstration…


« Quelle est la première qualité de l’orateur ? L’action, — La seconde ? L’action. — La troisième ? L’action. »

Démosthène (384 avant J.-C. − 322 avant J.-C.)

T

out d’abord je ne reviens pas sur les techniques d’accroche que nous avons abordées dans l’entraînement précédent : ne négligez surtout pas cette étape ! Au brouillon, demandez-vous d’abord quels sont les objectifs que vous voulez atteindre dans votre exposé, au risque d’avancer à l’aveuglette.

Vous ne devez pas vous contenter de répondre à la question posée, mais aller au-delà : il est donc très important lors de la phase préparatoire de « commencer par la fin » c’est-à-dire d’avoir une idée dès le début du « pourquoi » de votre prestation, c’est-à-dire dans quelle perspective vous allez parler.

Soyez enthousiaste ! Sinon vous n’arriverez pas à convaincre efficacement. Certains candidats donnent parfois l’impression de traiter le sujet sous la forme « Je-vais-répondre-à-la-question-qui-m’a-été-posée » ou « parce-qu’on-m’a-demandé-de-traiter-le-sujet ». Mais on ne vous a rien demandé du tout !  Vous êtes venu/e de votre plein gré et c’est vous qui avez choisi le sujet. Rappelez-vous ce jugement de Sénèque (4 avant J. C. − 65 après J. C.), un philosophe et brillant orateur latin : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. »

Vous devez donc être convaincu/e que si vous avez choisi ce sujet c’est parce que vous avez quelque chose à dire et qu’il vous faut convaincre à l’aide d’un argumentaire efficace.


La règle d’or : « scénarisez » votre intervention !

P

our réaliser un exposé oral qui « impacte », vous devez être organisé/e. Le moyen le plus simple de faire une présentation bien construite est de mentionner clairement au brouillon chaque point que vous allez aborder au cours de votre exposé, et la façon dont vous allez l’aborder. Structurez votre intervention du début jusqu’à la fin de celle-ci. Votre prestation orale doit être scénarisée, c’est-à-dire qu’elle doit obéir à un scénario.

Le scénario, c’est l’itinéraire suivi dans l’exposé. Donc sur votre brouillon pensez à noter les grandes étapes qui doivent conduire votre démonstration : vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées si possible de repères temporels (minutage par exemple), de mots clés, de notions ou de données importantes. Mettez-les en évidence sur votre feuille afin de les visualiser immédiatement : ainsi, vous éviterez les trous de mémoire qui sont particulièrement pénalisants à l’oral.

Sur une petite fiche synthétique, qui vous servira de fil conducteur, vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées de repères temporels, de mots clés, de notions ou de données importantes…

Un peu comme le montage au cinéma, la question du découpage de l’exposé est en effet essentielle afin de bien mettre en œuvre votre raisonnement. Dans l’exemple ci-dessus, le candidat a scénarisé son exposé de telle sorte que les contenus importants (arguments :; anecdotes, exemples : ; citations :) sont clairement planifiés sur le papier : grâce à cette méthode, vos idées seront plus claires avant de vous lancer. 


Complétez et organisez votre brouillon

S

ur votre brouillon, pensez à utiliser des codes afin de lire le moins possible au moment de l’oral. Par exemple :

  • ⇏ : antithèse
  • ⇓ : transition
  • ⇛ : conclusion
  • ♡ : appel aux émotions en sollicitant la sympathie et l’imaginaire de l’auditoire
  • ♪ : intonation de la voix, expression gestuelle,
  • etc.

Bien entendu, choisissez vos codes « à vous » : l’essentiel est que vous parveniez à anticiper : n’oubliez pas qu’avec le trac souvent ou le manque d’entraînement, on en oublie certains éléments qui paraissaient pourtant très évidents lors de la préparation. Si par exemple, à côté de quelques mots clés, vous notez : « ♡ et ♪ », vous vous rappellerez quand vous serez devant le jury que vous devez toucher, mettre de l’émotion dans la voix, etc.

 Faites appel aux émotions et intégrez-les dans votre scénario !

Comme nous l’avons vu dans l’entraînement précédent, quand vous voulez convaincre, rappelez-vous qu’il est tout aussi efficace de faire appel aux émotions qu’à la logique : la communication dite « non verbale » est donc très importante car elle permet aussi aux auditeurs de s’identifier aux arguments de l’orateur. Par exemple, à la condition de bien les maîtriser, la gestuelle vous permettra de ressentir davantage vos arguments, et ainsi de mieux toucher votre public.

Une bonne argumentation repose en effet sur deux éléments majeurs :
  • le déroulement d’un raisonnement : l’expression d’un message oral suppose un projet argumentatif développé dans le cadre d’une démonstration ;
  • mais aussi la mise en œuvre de techniques de séduction au moyen du langage (expression émotionnelle) et de la gestuelle. Un discours brillant sur le papier peut s’avérer décevant à l’écoute parce que l’orateur aura trop accordé d’importance au fond, au détriment de la forme du message.

Nous avons abordé dans le premier entraînement certaines figures d’amplification comme l’anaphore, la gradation ou l’hyperbole. Si elles se révèlent utiles pour renforcer votre argumentaire, elles sont en outre nécessaires pour mettre en valeur la cohésion du discours. N’oubliez pas qu’à la différence de l’écrit, le jury ne verra pas la structure de votre travail (paragraphes, alinéas, etc.).

Les connecteurs logiques sont évidemment essentiels. De même, les procédés oratoires, les tonalités employées serviront à renforcer votre propos et à mieux mettre en évidence la structure de l’exposé. Ne négligez pas l’usage des exclamations, le rythme, les changements de registres :

  • didactique : quand vous voulez informer ou expliquer ;
  • lyrique ou pathétique : lorsque vous cherchez à toucher votre public ;
  • polémique si vous voulez prendre à témoin l’auditoire.

Les impacts de l’image corporelle sont très importants à l’oral ! Les émotions concourent à l’effet du discours sur votre auditoire : c’est la raison pour laquelle vous devez les planifier dans votre exposé. La pratique réfléchie des intonations, des gestes, des postures du corps est essentielle car elle permet non seulement de relancer l’intérêt de vos auditeurs, mais aussi de renforcer l’argumentaire. Pensez donc à planifier ces moments !


Ne perdez pas de vue le sujet !

J’

ai souvent vu des orateurs qui, à trop vouloir improviser, oubliaient complètement le sujet posé. C’est la raison pour laquelle je vous recommande de ne pas perdre de vue votre objectif. Ayez donc obligatoirement un fil conducteur afin d’organiser l’ordre des messages.

Une fois le plan scénarisé (voir plus haut), prévoyez aussi les moments de votre exposé où vous allez faire les transitions entre parties, et surtout rappeler le sujet posé (ce que vous avez dit et ce que vous allez dire) :  flèches verticales rouges dans l’exemple ci-dessus) : cela évite le risque de sortir du sujet.

Imaginez par exemple le sujet suivant : « Être scandaleux, c’est dire aujourd’hui ce que tout le monde dira dans dix ans ». Que vous inspire ce jugement de Wolinsky ?

Un tel sujet peut amener très vite au dérapage car il éveille de nombreuses problématiques de discussion : la liberté d’expression ; la réflexion sur la notion de scandale (Rimbaud par exemple a été jugé « scandaleux » : pour autant ce serait réduire Rimbaud que d’affirmer qu’il a été juste en avance sur son temps) ; la légitimité ou non du scandaleux ; la définition même du scandale (un scandale au sens étymologique du terme, est un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien) ; etc. Le risque ici serait de s’embarquer dans de trop nombreuses discussions. D’où l’intérêt de rappeler (flèches rouges ) le sujet posé afin de bien montrer au jury que s’il y a dérapage, c’est un dérapage maîtrisé.

N’oubliez pas enfin que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Si vous n’êtes pas sûr/e de vous, annoncez au fur et à mesure votre démarche argumentative afin que le jury perçoive bien vos objectifs : « J’ai choisi de vous parler de [sujet], pour deux raisons. En premier lieu… Par ailleurs… ». Cela vous évitera les « flottements », les hésitations et vous intéresserez davantage votre auditoire. 


Exemple pratique : intégrer plusieurs techniques oratoires

 

Partons du sujet suivant : « Faites l’éloge de la justice. »


« Bon appétit, Messieurs, ô ministres intègres » [citation], aurais-je pu dire comme Ruy Blas défiant ironiquement les Grands d’Espagne… Mais point d’ironie dans mon propos. Je recommence donc : Bonjour à vous Mesdames et Messieurs, ô jury intègre ». J’ai une question à vous poser : peut-on faire l’éloge de la justice ? Et d’abord, de quelle justice parle-t-on ici ? Qu’est-ce  qui est juste ? Qu’est-ce qui est légitime ? Ce qui est légal ? Ce qui est moral ? [interrogations à valeur polémique]

La guillotine, ce chef-d’œuvre du progrès humain pour certains est encore au XXIe siècle un idéal pour les nostalgiques de la haine [notez le registre ironique et polémique ainsi que les indices de jugement]… Dois-je vous rappeler ce que vous connaissez déjà et qu’on appelle dans tous les bons dictionnaires des évidences ? [interpellation du jury] Évidence de la peine de mort. Évidence de la justification de la torture. Évidence de la corruption, des pendaisons au nom de… [ici, le risque est que le jury puisse penser que le candidat s’égare, d’où l’intérêt de faire une relance].

Oui, tout cela… au nom de quoi ? « De la barbarie ? » Certes non. « De l’injustice ? » Pas davantage. Tout cela au nom de la justice ! [Notez les termes évaluatifs ainsi que l’exagération pour toucher l’auditoire. De même, le paradoxe, en s’opposant au sens commun (la justice a pour vocation d’être juste), a pour effet d’interpeller l’auditeur]

Cette justice-là Mesdames et Messieurs… Cette justice-là [anaphore], je n’en ferai pas l’éloge car la justice, la vraie justice est celle du cœur [le candidat pose sa thèse] : c’est de cette justice-là que j’ai choisi de vous parler. Il faut aimer pour bien juger, et non juger en prétendant aimer [ici le chiasme, qui croise des termes en opposition ou en parallèle permet de renforcer l’idée]. Faire l’éloge de la justice, c’est donc  faire l’éloge de la vérité du cœur.

[Changement de ton, modification de la situation d’énonciation afin d’éveiller la curiosité de l’auditoire]

Il n’avait que sept ans… Sept ans et demi, Mesdames et Messieurs… C’était le 4 décembre 1851, lors du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Sept ans et demi… Il s’appelait Boursier je crois, tué lors d’une fusillade rue Tiquetonne, à Paris, près du faubourg Montmartre… Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. [lien avec le sujet : passage d’un exemple illustratif à l’argumentatif]

Ce « Souvenir de la nuit du Quatre » m’est resté à ce jour en mémoire. Et moi aussi, en ce 28 février, j’ai envie de faire l’éloge de la vraie justice, de cette justice du cœur que j’évoquais à l’instant [Rappel du sujet] Utopie dira-t-on ? Mais ne trouvez-vous pas que le monde serait plus beau à vivre si l’amour avait davantage de place que la mort ? Si les crayons avaient davantage de place que la haine ? [Questions rhétoriques] J’ai envie de dire : « Aime et non pas Haine ». C’est de cette justice-là, Mesdames et Messieurs, que je veux faire l’éloge devant vous [rappel du sujet].

 ZOOM sur les techniques utilisées…

  • Accroche par citation : bien utilisée, la citation lors de l’entrée en matière est tout à fait judicieuse : dans notre cas de figure, elle joue sur l’interpellation (« Bon appétit, Messieurs » ainsi que le jugement de valeur (« ô ministres intègres »). Employé ironiquement chez Hugo pour railler la prétendue probité des Grands d’Espagne, le terme pose d’emblée la question de la justice et surtout de sa définition (la force n’est pas le droit).
  • Interpellation + questions : « J’ai une question à vous poser » : jugée notamment à l’écrit quelque peu familière, l’interpellation, à la condition de ne pas en abuser à l’oral, permet de toucher l’auditoire. Par son aspect assez polémique ici, elle participe à un style fondé sur l’amplification. L’énumération de questions qui vient ensuite permet d’amener le sujet qui sera débattu : faire l’éloge de la justice, certes… Mais « de quelle justice parle-t-on ? »
  • Dans le deuxième paragraphe, l’exemple de la guillotine, allusion directe aux exécutions publiques légitimées par le Droit révolutionnaire au XVIIIe siècle ainsi que la formule ironique (« Ce chef d’œuvre du progrès humain ») joue sur l’évaluation émotionnelle et débouche sur une série d’exemples à valeur argumentative corroborant la thèse réfutée : si la justice n’est pas moralement juste, elle est illégitime.
  • Troisième et quatrième paragraphes : ils mettent en opposition la thèse réfutée et la thèse qui sera soutenue : « la vraie justice est celle du cœur ». (= la vraie justice ne consiste pas à appliquer la loi parce qu’elle est légale mais parce qu’elle est morale et c’est de cette morale du cœur qu’elle doit tirer sa légitimité).
  • Le cinquième paragraphe (« Il n’avait que sept ans et demi…») exploite une technique qui, bien maîtrisée, peut s’avérer tout à fait concluante : la mise en scène de l’événement. Normalement, un énoncé de récit s’insère difficilement dans des textes où domine le système du discours, du fait de la rupture avec la situation d’énonciation qu’il entraîne : ici, en troublant momentanément les repères temporels, de même que par sa force émotionnelle et persuasive, l’anecdote dramatique qui est racontée à l’imparfait opère une sorte de décentrage obligeant les auditeurs à chercher la raison de cette rupture temporelle. Le retour au système du discours par l’emploi anaphorique du passé composé (« Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. ») permet de réaffirmer la thèse soutenue (« la vraie justice est celle du cœur »). Ce rappel est essentiel : dans le cas contraire, on pourrait croire que le candidat s’égare, et qu’il oublie le sujet. À l’inverse, rappeler le sujet en exploitant un témoignage bouleversant ainsi qu’un argument d’autorité (la référence à Hugo fonctionne comme garant de la justesse des propos) permet de justifier les grandes étapes du raisonnement et montrer vers quoi il vous a conduit.
  • Le dernier paragraphe, sur un ton plus didactique et solennel (« Ce ‘Souvenir de la nuit du Quatre’ m’est resté à ce jour en mémoire ») permet de préciser la problématique par une série d’antithèses posées sous forme de questions rhétoriques (« Mais ne trouvez-vous pas que… » amenant les auditeurs à reconnaître la justesse de vos idées. N’hésitez pas à les exploiter : elles permettent de toucher l’auditoire et d’influencer son opinion. Enfin, les sonorités quasi homophones des consonnes « m » et « n » (« J’ai envie de dire : ‘Aime et non pas Haine’ ») participe d’une stratégie de persuasion : les sonorités ont donc ici une teneur argumentative susceptible de mettre l’auditoire dans une disposition émotionnelle favorable à la thèse défendue.

 

Faire sensation à l’oral : conclure une prestation… Les techniques de chute

« On

a oublié de sortir le train d’atterrissage ? » Même si l’exposé s’est bien déroulé, il est toujours délicat de conclure, et bien souvent le plus dur, après qu’on a multiplié dans les airs les figures de voltige oratoire et autres acrobaties rhétoriques, c’est d’atterrir ! De fait, la « chute » (c’est le cas de le dire !), si elle est mal maîtrisée, risque de s’avérer périlleuse. Voici aujourd’hui, quelques techniques pour vous aider à élaborer une conclusion percutante…

« […] la syntaxe de l’improvisation n’est pas celle de l’écriture.  »

André Malraux, préface aux Oraisons funèbres, 1971

« Dans un souci d’efficacité, mettons-nous à la place du destinataire. Qu’attend-il de la fin d’une réflexion ?  D’une part une réponse claire à la problématique posée par l’introduction et d’autre part une esquisse de réflexion sur la mise en œuvre de cette réponse.  »

Bernard Meyer,  Les Pratiques de communication : de l’enseignement supérieur à la vie professionnelle
Armand Colin, « Cursus », 2e édition, Paris 2007, page 174.

Mirabeau (Le Bignon, 1749 – Paris, 1791)
« L’Orateur » (gravure dessinée par H. Baron, et gravée sur acier par Léopold Massard, 1843)
In : Augustin Challamel, Wilhelm Ténin, Les Français sous la Révolution. Quarante scènes et types. Paris, 1843.


Planifiez votre conclusion et préparez-la soigneusement !

Au

même titre que l’accroche (voir entraînement n°2), la conclusion de votre prestation revêt un rôle fondamental et pourtant peu de candidats lui accordent l’importance qu’elle mérite : comme nous l’avons vu, vous devez la préparer soigneusement et la planifier dès l’introduction. Ainsi qu’il a été très justement dit, « commencez […] par la fin, la conclusion, puisque c’est elle qui synthétise l’essentiel de ce que vous voulez démontrer. Votre conclusion, c’est précisément l’idée-force, déjà identifiée, et qui vous a donné le cap […]. Si vous avez eu de la difficulté à formuler cette idée-force, le fait de commencer par la conclusion vous aidera à la mettre en évidence » |Thierry Destrez, Demain, je parle en public, 4e édition, Paris Dunod 2007, page 28|.

Étant donné la brièveté des prestations orales (6 à 7 minutes en moyenne), la conclusion se réduit parfois à d’inévitables redites, surtout si elle est mal préparée.

Or la conclusion joue un rôle majeur :

  • Elle constitue tout d’abord un bilan synthétique vous permettant de montrer que vous avez répondu au sujet (on parle aussi de conclusion fermée).
  • Pensez à bien recentrer sur l’idée principale en valorisant l’argument essentiel que l’auditoire doit mémoriser, au risque de vous éparpiller dans d’interminables considérations (souvent creuses) qui laisseraient le jury sur une impression de redite.
  • Par ailleurs, la conclusion doit ouvrir une perspective : on parle à ce titre de conclusion ouverte. Un élargissement bien maîtrisé doit entraîner l’adhésion de vos auditeurs.

N’oubliez pas un point important que nous avons rappelé dans cette série d’entraînements : la nécessité de différencier l’oral d’une production écrite. Certes, comme à l’écrit, votre conclusion doit contenir un bilan du développement et ouvrir des perspectives. Mais plus encore qu’à l’écrit, impliquez-vous en valorisant des données concrètes ! Plutôt que de conclure sur de l’abstrait, plus délicat parfois à maîtriser, vous pouvez terminer par un exemple à valeur argumentative, ou une anecdote qui synthétise l’essentiel de votre démonstration et en montre la cohérence.

Faites également confiance à votre talent d’orateur : certes, je vous conseille de ne pas trop improviser sur le fond, c’est-à-dire le contenu, le message lui-même qui se doit dans la mesure du possible d’être envisagé (au moins sous forme de plan détaillé) à l’avance. Il est plus facile en revanche d’improviser sur la forme, c’est-à-dire le style qui sous-tend le message, et qui, avec un peu de pratique, vient assez spontanément. Comme l’a dit l’écrivain André Malraux, « […] la syntaxe de l’improvisation n’est pas celle de l’écriture ». L’orateur qui écrit son texte ne l’achève que quand il le prononce, « et il le modifie en parlant » |propos cités par Marie Gérard-Geffray, « Malraux orateur : de l’action présente à la quête de l’intemporel ». In : Colloque Les Mondes de Malraux, 15-16 octobre 2010, Institut catholique de Paris, page 6|

Conclusion fermée ? Conclusion ouverte ? Attention aux pièges des conclusions trop « ouvertes » ne débouchant finalement sur pas grand chose ! Si une conclusion ouverte, qui se termine par exemple par une question indirecte ouvrant sur un thème lié ou une nouvelle perspective, est évidemment une bonne chose, vous devez éviter le piège d’ouvrir sur de l’évasif qui ferait perdre à votre présentation son unité organique et structurelle. Restez concis et trouvez un élargissement qui apparaît comme une conséquence nécessaire de votre démonstration.

Astuce : si vous n’avez pas d’idée, arrangez-vous pour ne pas terminer sur une platitude, des banalités, au risque de laisser le jury sur une impression mitigée. Une technique utilisée parfois consiste à reprendre un élément de l’accroche ou du début de la démonstration, en le réinvestissant de telle sorte que vous entraînerez l’adhésion, l’envie de vous suivre dans votre démonstration. Comme le rappelle encore Thierry Destrez (op. cit. page 49) : « Sachez faire une conclusion incitative […], trouvez un raccourci saisissant, une formule « choc » qui synthétise le cœur du message : c’est ainsi que vous frapperez l’intérêt et la mémoire […]. La conclusion est votre temps fort : elle n’est pas la fin, mais le point culminant de votre présentation ».

À moins de bien maîtriser les techniques, évitez d’utiliser pour la conclusion des figures d’insistance trop marquées (gradations, etc.) : surtout lorsque la prestation est brève, elles donnent un effet assez théâtralisé et manquent de naturel. Attention aussi aux conclusions sous forme de citations toutes faites, plaquées artificiellement sur le sujet.

En revanche, si votre citation vous paraît bien choisie, cela peut être une bonne idée. Mon conseil : ne terminez pas sur la citation mais arrangez-vous pour glisser après la citation quelques mots qui vous permettront de valoriser votre point de vue (et non celui de l’auteur). 

Imaginez par exemple que vous vouliez terminer sur cette célèbre citation de Montaigne : « Un honnête homme, c’est un homme mêlé » (Chapitre 9 du troisième livre des Essais).

  • Regardez la première conclusion : « Tout voyage nous amène à connaître l’autre, à nous ouvrir aux différences. Ainsi, comme l’a si bien dit Montaigne, « Un honnête homme, c’est un homme mêlé ».
    Ce qui est maladroit dans cette conclusion, c’est que le candidat ne valorise pas suffisamment sa pensée. De plus, les marques de l’énonciation sont effacées, ce qui fait qu’on en oublie plus ou moins la pensée de l’orateur pour ne retenir que la phrase de Montaigne.
  • Regardez maintenant la seconde conclusion : « Tout voyage nous amène à connaître l’autre, à nous ouvrir aux différences. Ainsi, comme l’a si bien dit Montaigne, « Un honnête homme, c’est un homme mêlé ». Et je crois qu’en effet il faut célébrer la diversité culturelle pour mieux promouvoir les identités, nous mêler à l’extraordinaire richesse du monde pour en célébrer les particularités. Tant il est vrai que diversité n’a jamais voulu dire uniformité. Voilà le sens du voyage et, Mesdames et Messieurs, je vous pose une question : le plus beau voyage n’est-il pas une rencontre ? Rencontre avec autrui, rencontre avec vous-mêmes, rencontre avec soi-même… ».
    Comme vous le voyez à travers cet exemple, le candidat choisit de réinvestir la citation de Montaigne en lui donnant une autre orientation. Cette technique permet au jury de retenir davantage la problématique interculturelle posée par le candidat à partir de la citation de Montaigne.

Certains candidat/es se demandent comment prendre congé… Terminez par quelques mots de remerciement brefs (« Mesdames et Messieurs, merci de m’avoir écouté ») : inutile de faire long !

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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Simone Veil le 26 novembre 1974, prononce à l’Assemblée Nationale son magnifique discours sur l’IVG

Bientôt le concours d’art oratoire 2018… Méthodologie, techniques et entraînements…


Concours d’art oratoire

Bruno Rigolt

méthodologie,
techniques et entraînements
Techniques de persuasion et de rhétorique ; procédés de l’éloquence, etc.


 PLAN


Présentation
Le déroulement de l’épreuve
Les types de sujet
Le barème d’évaluation
16 exemples de sujets inédits
Les compétences requises pour le concours
1.
Entraînement n°1 : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
2.

2-1
2-2

2-3
2-4
2-5

Entraînement n°2 : faire sensation à l’oral : les techniques d’accroche
Choisir un angle d’attaque percutant
partir d’une anecdote à fort pouvoir de conviction ou d’émotion : le storytelling
adopter un angle d’attaque original, voire décalé
les questions rhétoriques et la fonction de contact
Souriez, parlez avec assurance et conviction, d’une voix bien placée…
3.

3-1
3-2
3-2
3-3
3-4

Entraînement n°3 : faire sensation à l’oral : structurer les grandes étapes de votre démonstration
« scénarisez » votre intervention !
Complétez et organisez votre brouillon

Ne perdez pas de vue le sujet !
Exemple pratique : intégrer plusieurs techniques oratoires
Zoom sur les techniques utilisées
4.

4-1
Entraînement n°4 : faire sensation à l’oral : conclure une prestation… Les techniques de chute
Planifiez votre conclusion et préparez-la soigneusement !

Présentation


C

comme chaque année, le Rotary Club de Montargis propose aux élèves de Seconde et Première du Lycée en Forêt de participer à un concours d’art oratoire qui aura lieu le mercredi 21 mars 2018 et le jeudi 22 mars 2018. Si vous aimez prendre la parole, saisissez cette occasion unique de vous exprimer à l’oral face à un public (des professionnels et quelques enseignants du Lycée). 

Le déroulement de l’épreuve…

Le jour de l’épreuve, vous aurez le choix entre quatre sujets imposés. Après avoir pris connaissance des sujets, vous n’en retiendrez qu’un seul, que vous préparerez sur place (au CDI) en 30 minutes exactement.

Les sujets proposés portent sur des questions de culture générale :

  • Économie et Société,
  • Littérature et philosophie,
  • Sciences et techniques,
  • Et quelques sujets faisant davantage appel à vos capacités d’originalité.

Votre prestation doit durer 5 minutes au moins ! Le jury attend évidemment des exposés argumentés et réfléchis, ce qui n’empêche nullement l’improvisation : mettez-vous en scène, interpellez votre public un peu comme un acteur « qui fait son numéro » ! Pourquoi pas du Slam si vous en avez le talent. Rien n’est pire qu’un exposé lu de façon monocorde : surprenez le jury !

Le barème d’évaluation

  1. L’art oratoire et l’éloquence (10 points) ;
  2. La rhétorique : l’art du “discours”, la qualité de vos arguments et de vos exemples (10 points).
  1. L’art oratoire touche à l’art de bien parler. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple. La capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont donc essentielles. Au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole ! Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire grâce aux interrogations oratoires, aux apostrophes, etc.

  2. La rhétorique, c’est l’art du discours. Vous avez toutes et tous déjà travaillé sur l’écrit d’invention : cela va vous servir pour le concours ! L’invention, au sens étymologique (du latin inventio) est la capacité de savoir construire un projet, c’est-à-dire de convaincre en organisant votre propos. Vous serez donc noté sur la manière dont vous avez disposé vos idées, structuré votre parcours argumentatif. Pensez à utiliser les procédés propres au discours (choix des arguments, des exemples, des techniques de persuasion, techniques d’amplification, voire de dramatisation) en rapport avec le sujet.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir…

Seize exemples de sujets entièrement inédits (dans l’esprit du Concours) :

  • Histoire et société :
    – Réussir sa vie, c’est être riche de…
    – Est-il possible de concilier le développement durable avec une société où tout semble éphémère ?
    – Pensez-vous qu’il faut réinventer un nouveau modèle social pour notre monde ?
    – C’est quoi, un “faiseur d’histoire(s)” ?

  • Littérature et Philosophie :
    – C’est quoi, être libre ?
    – Quel est l’avantage d’apprendre le Français dans le monde contemporain ?
    – La violence est-elle une force ou une faiblesse ?
    – Et si le plus beau voyage était un voyage immobile ?

  • Sciences et Techniques :
    – Les robots “humanoïdes” sont de plus en plus répandus dans le monde : faut-il en avoir peur ?
    – Comment se dérouleront les cours au Lycée en 2050 ?
    – Le progrès du moteur est-il le moteur du progrès?
    – La morale est-elle l’ennemie de l’Art ?

  • Sujets “inclassables” :
    – Pourquoi est-ce blanc plutôt que noir ?
    – C’est quoi un “po-aime” ?
    – Faites votre éloge.
    – Faire le tour du monde ou faire un tour ?

Les compétences requises pour le concours…

La prise de parole en public requiert plusieurs compétences. Voici quelques conseils pour affronter l’épreuve…

  1. Commencez d’abord à vous préparer “physiquement” à la prise de parole. Choisissez avec soin votre tenue ce jour-là : certes, ce n’est pas un défilé de mode, mais vous parlerez d’autant mieux que vous vous sentirez à l’aise dans vos vêtements (et vos baskets !). N’oubliez pas non plus que la principale difficulté… C’est vous : donc inutile de vous mettre trop la pression avant ! Partez gagnant(e) en vous disant que de toute façon vous n’avez strictement rien à perdre. Dès que vous rentrez, soyez souriant/e, pensez aussi à dire Bonjour ! Cela paraît évident mais parfois, avec le trac…

  2. Regardez votre public. N’oubliez pas non plus que même si une personne du jury ne semble pas faire attention à votre présence quand vous parlez, cela ne veut rien dire : elle donnera un avis sur votre prestation juste après votre départ. Donc regardez tout le monde (et pas seulement une seule personne parce qu’elle vous aura regardé(e) avec bienveillance ou parce que vous la connaissez (votre prof par exemple). Veillez également à vous tenir correctement : inutile de se raidir, mais il ne faut pas non plus être avachi !

  3. Improviser… Mais pas trop ! Bien sûr, le concours exige une certaine part d’improvisation, mais n’en faites pas trop non plus, car cela risquerait de vous entraîner sur un terrain parfois glissant, en particulier au niveau de la maîtrise du non-verbal (la gestuelle) : quand on improvise, on a tendance à “théâtraliser” un peu trop parfois : en libérant la parole, on libère trop ses gestes et on en arrive à “gesticuler”. Donc, gardez toujours une certaine distance en essayant d’articuler au mieux le geste et les registres de langue que vous allez employer (didactique, comique, lyrique, etc.)

  4. S’entraîner avec… une glace et un smartphone ! Voici un excellent exercice qui vous permettra de vérifier que vous maîtrisez votre voix et votre respiration lors de la prise de parole : chez vous, essayez en vous regardant obligatoirement devant une glace (une grande si possible : celle de la salle de bain ou de votre armoire fera l’affaire!) de parler HAUT et FORT. L’exercice d’entraînement que je vous propose consiste à lire un texte neutre (une définition de cours par exemple, comme ça vous ne perdez pas de temps) en regardant le moins possible votre support et en vous fixant le plus possible dans la glace. Relisez plusieurs fois votre texte en variant l’intonation (neutralité, colère, joie, rire, émotion, interpellation, etc.). Si possible, enregistrez-vous avec votre smartphone, un MP3, etc. et écoutez ce que ça donne afin de corriger les petits problèmes (placement de la voix par exemple). Prenez ensuite un sujet au hasard : accordez-vous 20 minutes de préparation et lancez-vous, sans lire vos notes (vous pouvez même vous entraîner dans les transports en commun pour la recherche des arguments) : essayez de trouver des idées créatives, originales, et faites si possible votre exposé devant d’autres personnes : des copains ou des copines, la famille, etc. afin de vous confronter à un public. Si vous êtes seul chez vous, mettez-vous devant une glace et parlez HAUT et FORT en vous obligeant à parler tout en vous regardant.

 

10 sujets d’entraînement…


Voici 10 sujets sur lesquels vous pouvez vous entraîner :

  1. Sur le fronton du Panthéon à Paris est inscrite la devise suivante : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Pensez-vous qu’au nom de la parité, il faudrait modifier cette devise ?
  2. Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ?
  3. Que vous inspirent ces propos d’Antoine de Saint-Exupéry : « La meilleure façon d’unir les hommes, c’est encore de les faire travailler ensemble ».
  4. Peut-on justifier la violence ?
  5. Qu’est-ce qu’un « grand homme » ?
  6. Que vous inspire cette citation de Shakespeare : « Rien n’est plus commun que le désir d’être remarquable » ?
  7. « Parlez-nous de vous »…
  8. Comment faire pour marquer son temps ?
  9. Selon vous, faudrait-il que les robots un jour aient des droits ?
  10. Si la poésie avait une couleur, quelle serait-elle ?
M

algré les apparences, vous verrez que les sujets proposés obéissent tous à des mêmes règles. Il est important tout d’abord de structurer votre exposé afin que le jury suive et comprenne votre démarche : montrez que vous savez où vous allez ! Quel que soit le sujet choisi, privilégiez d’abord un angle d’approche, c’est-à-dire une problématique qui va orienter votre démarche. Surtout ne rédigez pas : cela vous amènerait à lire (ce qui ne serait plus de l’oral, mais une lecture de texte) et donc à être éliminé/e.

Posez-vous des questions,
Faites preuve de curiosité intellectuelle !

Imaginez par exemple que vous avez choisi le sujet n°2 : Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ? Voici un sujet qui peut surprendre au départ, puisqu’il amène à considérer que c’est une preuve d’affection que d’être dur avec quelqu’un : « Je te punis comme il faut, donc je t’aime bien ». Ces deux pensées contradictoires (associer l’amour à une peine sévère) amènent à plusieurs interrogations : par exemple, faut-il éduquer en « châtiant » nécessairement ? N’est-ce pas l’expression d’une volonté de puissance que de prétendre aimer en disposant du sort d’autrui ? Ainsi, la peine de mort, qui est la punition la plus extrême, est-elle dans ces conditions le témoignage d’un amour suprême ? Mais on peut prendre le contre-pied de cet adage : « Qui aime bien ne châtie point ». Dans ces conditions, est-ce que cela signifie : « Qui aime bien, laisse faire » ? Ainsi, innocenter un « voyou » n’est-ce pas lui signifier du mépris et de l’indifférence ? Ne pas châtier, ce serait donc… mal aimer ? Par opposition, « bien châtier » serait faire preuve de courage, d’engagement, d’attention à l’égard de celui qu’on aime. Comme vous le voyez, posez-vous des questions, envisagez le sujet selon plusieurs angles, selon plusieurs points de vue.

Les ressources de l’art oratoire

Rappel : votre oral doit durer 5 minutes au moins ! Les prestations des candidats sont évaluées sur le style, l’élocution, l’expression française et la force de conviction de chacun. Vous devrez développer avant tout la communication : n’oubliez pas que vous allez être noté/e en premier lieu sur votre désir de communiquer. Cultivez votre leadership ! Pensez par exemple à adapter votre voix à la situation de communication ; pensez aussi à adapter votre registre de langue afin d’impliquer vos destinataires. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple : n’hésitez pas à jouer de plusieurs registres (langue populaire/familière/courante/soutenue), à trouver le « ton juste » (enjoué, ironique, oratoire, lyrique, etc.) : la capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont en effet essentielles.

Enfin, au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole :

  • Obligez-vous à faire à l’oral des PHRASES COMPLÈTES à partir de mots clés.
  • Même à l’oral, entraînez-vous à ponctuer correctement, en jouant sur l’intonation.
  • Attention enfin à la reprise trop fréquente de tournures (qui risquerait de rendre votre oral monotone ou pesant pour les auditeurs).

Les sujets proposés au concours vous amèneront également à convaincre, à persuader votre auditoire : sortez des banalités. Certes, il n’est pas question de choquer, de provoquer, mais de surprendre, et d’exploiter pleinement votre personnalité. Pensez enfin à adopter des outils linguistiques appropriés. Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire, gradations, interrogations oratoires, etc.

Entraînements à l’épreuve

① exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires

Aujourd’hui, je vous propose de vous entraîner sur trois procédés essentiels dans l’art oratoire :

  • Métaphore filée ;
  • Anaphores ;
  • Interrogations rhétoriques.

1. La métaphore filée

Prenons un sujet type : vous souhaitez par exemple plaider pour plus de justice sociale. Si vous êtes astucieux, vous allez exploiter la technique de la métaphore filée. Comme vous le savez, on entend par là une métaphore qui se prolonge, qui est développée à travers un même réseau lexical. Si vous avez du mal à trouver ou à formuler vos idées, la métaphore filée constitue une aide précieuse.

Imaginons un candidat qui n’a que peu d’arguments, par exemple « plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde ». Malgré sa justesse, l’idée en elle-même est assez pauvre et banale du fait de son manque d’originalité. Néanmoins, vous allez voir comment une métaphore filée peut la transformer. Pensez par exemple au champ lexical de la construction : « rebâtir, construire, fondations, pierre, maison, édifice, murs… » etc.

Reprenons maintenant notre idée de départ en l’étayant grâce à une métaphore filée :

« Plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde : il faut en effet que tous les murs qui séparent les hommes tombent : mur de l’indifférence, mur du racisme, mur de l’égoïsme. Le monde n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtir le monde pour plus de justice sociale, de construire une nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle. Il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierre de la fraternité ! »

2. Même exemple que précédemment mais avec des anaphores et des interrogations oratoires :

« Mesdames, Messieurs, voilà ce que je vous propose : il faut que tous les murs qui séparent les hommes tombent : mur de l’indifférence, mur de la misère, mur de l’égoïsme. Peut-on accepter de vivre ainsi ? Avons-nous été créés pour nous déchirer ? Pour nous haïr ? Plus de justice sociale ne permettrait-elle pas d’améliorer les conditions de vie et le monde ?

Mesdames, Messieurs, notre monde en effet n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. Devons-nous accepter de laisser mourir cette maison et d’en voir s’écrouler les fondations ? Devons-nous nous résoudre à partir en laissant les clés sur la porte ? Notre terre doit-elle être condamnée à devenir une maison abandonnée ? En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtir le monde, de construire une nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle.

Mesdames, Messieurs, il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierre de la fraternité ! »


  • Pour vous entraîner : gardez si vous le souhaitez le sujet de départ et refaites l’exercice en respectant le même ordre : 1) métaphore filée, 2) métaphore filée + anaphores et interrogations oratoires) mais en utilisant le champ lexical du voyage ou du déplacement (route, partir, chemin, départ, etc.) : comme vous l’avez vu, c’est d’abord un travail de style et d’approfondissement qui est attendu de vous.

Faire sensation à l’oral : les techniques d’accroche

Ne négligez pas les premiers instants ! Étant donné la brièveté des prestations orales (moyenne des temps de parole 5 à 7 minutes environ), la première minute est en effet déterminante pour la réussite de votre intervention.

Voici aujourd’hui, quelques techniques pour travailler votre accroche et renforcer l’adhésion du jury à votre discours…


Technique 1 : choisir un angle d’attaque percutant


C

réez une réaction en rentant rapidement dans le vif du sujet. À la différence de l’écrit, évitez d’introduire par une accroche trop longue (type : du général au particulier), moins adaptée pour un oral bref. Au contraire, attaquez d’emblée en posant un point de vue particulier sur le sujet, donc en partant du concret pour aller vers l’abstrait (raisonnement inductif) et non de l’abstrait vers le concret (raisonnement déductif). Ce point de vue doit être suffisamment original pour séduire, interpeller, surprendre votre auditoire.

Imaginez le sujet suivant : « Progrès technique ou tradition ? »

La difficulté ici serait de partir d’un point de vue trop « académique », par exemple : « Nombreux sont les auteurs à s’être interrogés sur les conséquences du progrès technique. S’il présente d’indéniables avantages, ne risque-t-il pas en revanche d’introduire une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? ». Rien de plus ennuyeux que cette entrée en matière !

Ce qui ne convient pas ici, c’est d’une part le point de vue adopté, (plan dialectique stéréotypé sans aucune originalité), et d’autre part l’impossibilité en 5 minutes de traiter correctement le sujet en raison d’une absence de problématique véritable, et d’une approche beaucoup trop vague, obligeant à rester dans les généralités. Pour mieux élaborer votre questionnement, privilégiez un angle d’attaque original :

Mesdames et Messieurs, Pardonnez-moi si j’ai un peu oublié le sujet, car pour tout vous dire, je suis parti très loin pendant ces 30 minutes de préparation, j’étais sur le chemin de l’Espérance, puis j’ai tourné à gauche, juste derrière les ruches, là où il y a le chemin de Sainte-Marie. Ah oui, c’est vrai… J’ai oublié de vous raconter… Pour tout vous dire, chaque été, je retourne à Sospel dans les Alpes maritimes. Si vous y allez un jour, laissez derrière vous la route départementale 2204, ou même la Départementale 2566, laissez les chiffres, les cahots de la route, les kilomètres avalés à toute vitesse… Ne regardez pas trop le tachymètre numérique multifonction, oubliez la clim, le laser, le GPS multidirectionnel, parce que vous savez… sur le chemin de la Condamine… ou même le chemin du Paradour ou le chemin du Sourcier… les multimètres multifonction… Et le GPS multidirectionnel sur les cailloux… De toute façon avec la vieille grange qui coupe le chemin vous n’irez pas très loin ! 

Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Pensez donc : une vie à entretenir la tradition que lui avait apprise son père, que lui-même tenait de son père… et… je ne sais pas trop mais disons que ça dure depuis un certain temps… Pardonnez-moi je vous raconte tout ça et je crois que j’ai carrément oublié le sujet…

L’astuce ici est de donner l’impression de se détourner du sujet, alors qu’on le traite à fond ! Bien entendu, sur votre brouillon, vous faites en sorte de ne noter que quelques mots clés qui serviront de base à votre démonstration. En aucun cas, vous ne devez rédiger le texte (à part quelques expressions percutantes qui seront semi-rédigées : « Son idéologie à lui, c’est → cigales → terre → main… argile, geste répété… siècles… objet artisanal »).

  • D 2204
  • D 2566
  • chiffres, cahots de la route, kilomètres avalés à toute vitesse… tachymètre numérique multifonction, climatisation,
  • laser, GPS multidirectionnel
  • Chemin de l’espérance
  • Chemin de Sainte-Marie
  • Sospel, Alpes maritimes, Méditerranée, cailloux, vieille grange,
  • potier, cigales, argile, tradition, patrimoine

Vous allez même voir que l’accroche du général au particulier, qui ne convenait pas du tout précédemment, s’intègre désormais plus facilement du fait de l’angle d’attaque choisi qui permet à l’auditeur de mieux percevoir la problématique. Reprenons la fin de l’extrait en rajoutant l’accroche et en approfondissant un peu la démonstration :

Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? » Ces valeurs, ce sont les chemins de Sospel ou d’ailleurs… Car dans le monde, il y a encore plein de mains comme la main de Mathieu, ces mains qui façonnent encore au XXIe siècle des plats en terre et pas des GPS multidirectionnels, des « choses », des « marchandises », des « produits », des « trucs » en plastique et autres gadgets jetables.

Techniques utilisées :

  1. On élabore par quelques mots choisis un scénario imaginaire  en jouant sur les motivations inconscientes des auditeurs : le vieux moulin, Mathieu le potier, etc. 
  2. Pour impliquer le destinataire, on exploite les indices personnels : le « vous » donne au destinataire le sentiment d’être directement sollicité par l’émetteur.
  3. On associe presque sous forme d’oxymore deux termes en totale opposition : idéologie ≠ cigales. La notion d’idéologie dans l’inconscient collectif renvoie en effet à l’idée de système global (voire totalitaire) alors que les cigales évoquent au contraire la nature dans ce qu’elle a de plus poétique, d’infime, d’imperceptible : vos auditeurs peuvent ainsi se projeter très facilement grâce à cette composante imaginaire et affective.
  4. Cela permet d’amener l’idée de tradition et de transmission patrimoniale en centrant sur le petit détail (oublié par la société technicienne) de la main qui façonne l’argile.
  5. On peut alors poser le sujet sous forme plus abstraite à l’aide d’une tournure concessive : « certes… mais… »
  6. Puis on élargit du particulier au général (« les chemins de Sospel ou d’ailleurs. Car dans le monde… ») afin de donner à la réflexion une portée plus universelle.
  7. Pour finir, on reprend un exemple concret sous forme oppositive (la main de Mathieu ≠ choses, marchandises, produits, trucs) qui amène la problématique qui sera développée par la suite : la technique a déshumanisé l’homme.


Technique 2 : partir d’une anecdote à fort pouvoir de conviction ou d’émotion : le storytelling


« R

aconte-moi une histoire » Inspirez-vous de ce que les publicitaires appellent le storytelling, autrement dit le fait de raconter des récits « à fort pouvoir de séduction et de conviction » (Sébastien Durand, Le Storytelling : Réenchantez votre communication !, Paris Dunod 2011). Utilisé pour vanter un produit afin de nouer entre la marque et le consommateur un lien affectif privilégiant la communication émotionnelle, le Storytelling est d’une grande efficacité pour accrocher l’auditoire en s’adressant à ses émotions et à son ressenti : dans de nombreux cas, notamment à l’oral, cela permet d’aborder ensuite plus efficacement l’argumentaire. Dans l’exemple précédent, raconter à vos auditeurs ce qu’ils ont envie d’entendre permet de les faire adhérer très rapidement à votre univers : même si c’est un peu facile et convenu, il paraît évident que s’évader sur un petit chemin des Alpes maritimes à quelques kilomètres de la Méditerranée fera davantage rêver que si l’on évoque les sirènes du progrès technique. Car en fait, on touche les gens au cœur. N’hésitez pas, à la condition de le maîtriser, à user de quelques familiarités, car elles participent de la fonction de contact. Ainsi, dans l’exemple précédent, le mélange de deux registres (didactique-soutenu/anecdotique-familier) permet en effet d’accrocher davantage l’auditoire : 

Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les [au lieu de : « ce sont les »] cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanalCe geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? »


Technique 3 : adoptez un angle d’attaque original, voire décalé


C

eci afin de permettre une mise en perspective inattendue avec le sujet. Le but est certes que vous répondiez au sujet, mais plus encore de vous arranger de telle manière que le sujet réponde à votre point de vue.

Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faites votre éloge ».

Sujet difficile car il risque bien souvent d’amener le candidat à faire une sorte d’énumération de qualités, rapidement lassante. De plus, l’entrée en matière d’un tel sujet n’est pas évidente. Il y a intérêt ici à jouer sur l’interpellation du jury afin de le surprendre. Par exemple, jouer sur le détournement humoristique :

Mesdames et Messieurs, je voudrais vous poser une question : « Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? » Parce que je vais vous parler de quelqu’un qui un jour a eu la bonne idée de faire son éloge devant un très éminent jury, c’était un certain… 28 février 2017. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui : imaginez un garçon brillant, plein d’humour, avec de bons résultats scolaires… Un garçon enthousiaste à l’idée de participer à un concours d’art oratoire, alors que dans le même temps il avait cours de Maths… Ah oui un peu comme moi c’est vrai maintenant que vous me le dites… Je n’avais pas fait le rapprochement voyez-vous. Mais ne parlons pas de moi ! C’est bien Rimbaud qui disait « Je est un autre », non ?

Comme vous le voyez, le candidat joue ici à fond sur 4 éléments :

  • la stratégie de diversion : partir d’un autre sujet (« Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? ») pour mieux éveiller la curiosité de l’auditoire.
  • l’humour, qui favorise la distance autocritique ;
  • l’interpellation du jury par le moyen de la prosopopée : figure de personnification consistant à faire parler une personne vivante ou morte présente ou absente, un être inanimé, en exprimant ce qu’elle serait supposée dire en des circonstances précises : « Ah oui un peu comme moi, c’est vrai maintenant que vous me le dites ».
  • Enfin, la citation très célèbre de Rimbaud (tirée de la « Lettre du voyant ») termine l’accroche par une judicieuse référence littéraire qui amène à questionner le sujet à partir d’un point de vue particulier qui joue sur le dédoublement d’énonciation.

Imaginons un autre sujet : « Faut-il avoir peur de la science ? »

Comme vous allez le voir, le candidat avance une thèse opposée au sens commun et amène à considérer le sujet selon un autre point de vue. N’hésitez pas à montrer votre personnalité !

« Faut-il avoir peur de la science ? » La question relative aux dangers de la science ne serait-elle donc qu’une question rhétorique ? Car pour le sens commun, la science est responsable de tout. Qui n’a pas en mémoire L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde de stevenson ? Qui n’a pas eu peur en songeant à la créature échappant à son inventeur : Frankenstein ? Ne nous dit-on pas tous les jours que « Big Brother  » contrôle en maître absolu nos communications électroniques ?

Oui… Les procès à l’encontre de la science ne manquent pas… Et pourtant, Mesdames et Messieurs, si vous me le permettez, j’aimerais reformuler le sujet : non pas « Faut-il avoir peur de la vérité scientifique ? », mais « Faut-il avoir peur de la vérité morale ? ». Non pas « Faut-il avoir peur du progrès ? », mais « Faut-il avoir peur de ne pas maîtriser le progrès ? ». Non pas « Faut-il avoir peur de la science ? », mais « Faut-il avoir peur de l’homme ? »

Techniques utilisées : 

Premier paragraphe :

  • partir d’une idée portée par le sens commun (« la science fait peur ») ;
  • Étayer rapidement la thèse réfutée sous une forme concessive à l’aide de quelques exemples célèbres qui sont presque des « évidences » (Mr. Hyde, Frankenstein, Big Brother…).

Deuxième paragraphe :

  • Réfuter le sens commun sous forme de structure oppositive (anaphore ternaire : « non pas… mais… »)
  • Privilégier une gradation partant du sens commun (la science fait peur) pour aller vers le sens philosophique (ce n’est pas la science mais l’homme qui fait peur). Ici, la gradation, la structure antithétique identique et le rythme ternaire permettent d’agir sur votre auditoire : n’oubliez pas que la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

Technique 4 : les questions rhétoriques et la fonction de contact


Les questions rhétoriques permettent une bonne entrée en matière. Jouez également sur la fonction de contact :

L

a fonction de contact ou “communication phatique” pour parler comme les linguistes joue un rôle essentiel dans le lien social. Elle n’a pas en soi de contenu informationnel : elle sert à maintenir la communication. Si je dis par exemple « hum hum » ou encore « hein ? », « alors », je ne communique pas réellement d’information. En revanche je maintiens avec mon auditoire un lien afin de renforcer mes propos. Certaines expressions comme « N’est-ce pas ? » font partie de ce qu’on appelle les « marqueurs communicationnels » : il ne s’agit certes pas d’en abuser mais leur emploi peut s’avérer très utile, notamment dans l’entrée en matière de votre oral, afin de mieux capter l’attention de vos auditeurs. N’oubliez pas non plus d’exploiter les questions rhétoriques (ou oratoires)

Prenons par exemple le sujet suivant : « dans nos sociétés de l’hyper-communication, a-t-on encore du temps pour la parole ? »

Imaginez cette entrée en matière (avec votre téléphone en main) :

– Allooooo, allo allo, oui… Non… Ah oui… on peut dire ça comme ça… Oui mais… Mais non pas du tout… Mais non, tu ne me déranges pas… Mais là tu vois je suis au Lycée… et JE N’AI VRAIMENT PAS LE TEMPS, je…

– (vous vous adressez au jury) : Mesdames et Messieurs, excusez-moi, je suis à vous tout de suite, je suis en pleine communica…
– (avec votre pseudo-interlocuteur au téléphone) : mais évidemment… mmm mmm… (de plus en plus haut et fort) Mais c’est naturel, c’est tout naturel… Mais j’aurais fait la même chose… Mais oui… Quoique… Vu comme ça… Ah oui sous cet angle ça change tout… Mais là je ne peux vraiment pas… On se rappelle, c’est ça… Oui…  Mais évidemment… É-VI-DEM-MENT. C’est ça… À très vite… 
– (vous adressant au jury) : Oh ! Excusez-moi… Vous devez vous demander ce que je faisais… Oh pardon de nouveau, mais j’ai un SMS très important, je dois y répondre (vous tapotez sur quelques touches) Maintenant je me dis que… si ça se trouve… vous n’auriez pas répondu vous… Ah si ? Ah cool ! Vous me rassurez ! (vous tapotez encore quelques secondes sur les touches du téléphone).

– (Au jury) N’est-ce pas cool quand même ? On n’est pas bien là ? Quel plaisir d’hypercommuniquer quand même… Voilà un avantage qu’on n’avait pas avant… Avant les gens communiquaient simplement, banalement, ordinairement, lentement. Il fallait un temps inouï pour échanger de vive voix tandis que maintenant tout va hypervite.  La preuve : vous voyez le temps qu’on perd à se parler avec la parole. Je n’ai toujours pas pu évoquer le sujet important pour lequel je suis ici alors que j’ai déjà répondu à 2 SMS.  Maintenant, depuis le Web 2.0 tout va très vite, on hypercommunique, on échange sur des tas de trucs, ça permet de rester en contact ! Mais j’en viens à vous parler de ce qui nous occupe :  « Dans nos sociétés de l’hypercommunication… »

Comme vous le remarquez, le candidat n’a pas beaucoup d’arguments à développer. L’astuce consiste donc à faire un numéro d’acteur en renforçant le pathos, c’est-à-dire les émotions et en martelant le message-clé à l’aide de l’ironie et du décalage. Ce qui serait jugé beaucoup trop lourd à l’écrit devient au contraire un gage d’efficacité à l’oral.

Vous pouvez exploiter également les questions oratoires (ou rhétoriques) : bien posées, elles sont utiles pour faire adhérer les auditeurs à votre propos. Hâtez-vous d’y répondre vous-même afin de donner plus de rythme à votre prestation.

Un dernier mot sur ce qu’on appelle la prétérition, du latin praeteritio (« action de passer sous silence ») : il s’agit d’une figure de style consistant à parler de quelque chose après avoir annoncé qu’on n’allait pas en parler. On peut feindre l’hésitation, la réticence : « Je ne vous dirai pas que » : couplée à l’anaphore et à la prosopopée (voyez plus haut), la prétérition est un gage d’efficacité.

Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faîtes-vous des rêves ? »

Techniques employées : Prétérition + anaphores + prosopopée + questions rhétoriques + gradation

Mesdames et Messieurs,

Ne me demandez surtout pas si je fais des rêves parce que je n’en fais pas du tout. Ne me demandez pas non plus de vous les raconter. Ne me demandez pas si j’aimerais en faire car pour tout vous dire, je n’en ai pas la moindre idée. Vous vous dites certainement : mais pourquoi diable quelqu’un qui ne fait pas de rêves a-t-il choisi pareil sujet ? Il y avait trois autres sujets pourtant tous passionnants [arrangez-vous pour en avoir mémorisé un ou deux].

Oh ! Je sais… Vous allez me dire que si j’ai choisi ce sujet, c’est que je rêvais de dire quelque chose de bien, quelque chose de beau, quelque chose de grand, avec des anaphores et de belles gradations ternaires. Alors là oui, vous vous rapprochez des moyens, mais il faut que je vous parle du but : pour tout vous dire, je ne fais pas de rêves parce que, comme un certain Martin Luther-King le 4 avril 1968  j’ai UN rêve, un rêve bien à moi : je fais le rêve de réinventer l’humain, rien que cela.

Nous connaissons tous ces mots restés célèbres : « Je rêve qu’un jour sur les collines rousses de Géorgie les fils d’anciens esclaves et ceux d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité… » Nous connaissons tous ce texte parce que vous et moi, nous faisons chaque nuit, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque instant le même rêve de nous asseoir « tous ensemble à la table de la fraternité »…

Mais ce qui était un rêve sous les Trente Glorieuses n’est-il pas devenu un cauchemar aujourd’hui ? Quel supplice me direz-vous de faire chaque fois le même rêve et de voir ce rêve à chaque fois non réalisé. N’est-ce pas absurde ? Moi aussi je rêvais d’un monde de fraternité, mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur les délits de faciès et les discriminations. Moi aussi, j’ai rêvé d’un monde de parole mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur le silence des hommes et le cri des enfants.

Alors oui je fais un rêve… Mais il est temps que ce rêve devienne réalité, parce que sinon ce rêve est un cauchemar, et parce qu’un rêve n’a de sens que s’il dépasse les méandres du sommeil, le simulacre du songe. Devant vous, Mesdames et Messieurs, je fais le rêve de la réalité, parce qu’il est temps, comme aurait dit Albert Camus, d’« imaginer Sisyphe heureux »…


Technique 5 : Souriez, parlez avec assurance et conviction, d’une voix bien placée…


P

ensez à augmenter ou au contraire à ralentir votre débit de parole. N’oubliez pas d’accompagner vos arguments par des gestes d’ouverture, qui vont jouer le rôle de métaphore visuelle en traduisant physiquement vos idées, votre personnalité, votre charisme. Comme il a été très bien dit, « l’expression orale, pour être percutante, doit mobiliser toute votre personne, c’est-à-dire pas seulement votre intellect, mais aussi votre regard, votre voix, votre intériorité, votre gestuelle, votre attitude physique » |source|. Pensez par exemple à décoller les coudes du corps afin de renforcer l’amplitude des gestes. Ne restez pas figé/e : soyez bien campé/e « dans vos baskets » (surtout ne vous dandinez pas pour vous donner une convenance !). Donnez-vous de la force de conviction : n’oubliez pas que la gestuelle participe de l’effet produit sur l’auditoire !

Lien utile : regardez cette page du Journal du Net : destinée à renforcer l’efficacité personnelle des managers à l’oral, elle comporte de nombreuses aides précieuses !


Pour finir… Quelques sujets dans l’esprit du concours afin de vous entraîner :

  • « On peut tromper tout le monde, mais on ne peut tromper la vérité. » Que vous inspire ce jugement de Maxime Gorki ?
  • Pour voyager, faut-il partir loin ?
  • Y a-t-il des leçons de l’Histoire ?
  • Faites l’éloge de la lenteur.
  • Le plus beau métier du monde…

Faire sensation à l’oral : structurer les grandes étapes de votre démonstration

Prérequis : avant d’aborder cet entraînement, il est préférable d’avoir pris connaissance :

Même à l’oral, vous devez veillez à structurer votre démonstration. Il faut que les auditeurs perçoivent clairement l’idée directrice (c’est-à-dire la thèse que vous allez soutenir), les arguments et les exemples utilisés. Voici aujourd’hui, quelques techniques pour vous aider à structurer les grandes étapes de votre démonstration…


« Quelle est la première qualité de l’orateur ? L’action, — La seconde ? L’action. — La troisième ? L’action. »

Démosthène (384 avant J.-C. − 322 avant J.-C.)

T

out d’abord je ne reviens pas sur les techniques d’accroche que nous avons abordées dans l’entraînement précédent : ne négligez surtout pas cette étape ! Au brouillon, demandez-vous d’abord quels sont les objectifs que vous voulez atteindre dans votre exposé, au risque d’avancer à l’aveuglette.

Vous ne devez pas vous contenter de répondre à la question posée, mais aller au-delà : il est donc très important lors de la phase préparatoire de « commencer par la fin » c’est-à-dire d’avoir une idée dès le début du « pourquoi » de votre prestation, c’est-à-dire dans quelle perspective vous allez parler.

Soyez enthousiaste ! Sinon vous n’arriverez pas à convaincre efficacement. Certains candidats donnent parfois l’impression de traiter le sujet sous la forme « Je-vais-répondre-à-la-question-qui-m’a-été-posée » ou « parce-qu’on-m’a-demandé-de-traiter-le-sujet ». Mais on ne vous a rien demandé du tout !  Vous êtes venu/e de votre plein gré et c’est vous qui avez choisi le sujet. Rappelez-vous ce jugement de Sénèque (4 avant J. C. − 65 après J. C.), un philosophe et brillant orateur latin : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. »

Vous devez donc être convaincu/e que si vous avez choisi ce sujet c’est parce que vous avez quelque chose à dire et qu’il vous faut convaincre à l’aide d’un argumentaire efficace.


La règle d’or : « scénarisez » votre intervention !


P

our réaliser un exposé oral qui « impacte », vous devez être organisé/e. Le moyen le plus simple de faire une présentation bien construite est de mentionner clairement au brouillon chaque point que vous allez aborder au cours de votre exposé, et la façon dont vous allez l’aborder. Structurez votre intervention du début jusqu’à la fin de celle-ci. Votre prestation orale doit être scénarisée, c’est-à-dire qu’elle doit obéir à un scénario.

Le scénario, c’est l’itinéraire suivi dans l’exposé. Donc sur votre brouillon pensez à noter les grandes étapes qui doivent conduire votre démonstration : vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées si possible de repères temporels (minutage par exemple), de mots clés, de notions ou de données importantes. Mettez-les en évidence sur votre feuille afin de les visualiser immédiatement : ainsi, vous éviterez les trous de mémoire qui sont particulièrement pénalisants à l’oral.

Sur une petite fiche synthétique, qui vous servira de fil conducteur, vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées de repères temporels, de mots clés, de notions ou de données importantes…

Un peu comme le montage au cinéma, la question du découpage de l’exposé est en effet essentielle afin de bien mettre en œuvre votre raisonnement. Dans l’exemple ci-dessus, le candidat a scénarisé son exposé de telle sorte que les contenus importants (arguments :; anecdotes, exemples : ; citations :) sont clairement planifiés sur le papier : grâce à cette méthode, vos idées seront plus claires avant de vous lancer. 


Complétez et organisez votre brouillon


S

ur votre brouillon, pensez à utiliser des codes afin de lire le moins possible au moment de l’oral. Par exemple :

  • ⇏ : antithèse
  • ⇓ : transition
  • ⇛ : conclusion
  • ♡ : appel aux émotions en sollicitant la sympathie et l’imaginaire de l’auditoire
  • ♪ : intonation de la voix, expression gestuelle,
  • etc.

Bien entendu, choisissez vos codes « à vous » : l’essentiel est que vous parveniez à anticiper : n’oubliez pas qu’avec le trac souvent ou le manque d’entraînement, on en oublie certains éléments qui paraissaient pourtant très évidents lors de la préparation. Si par exemple, à côté de quelques mots clés, vous notez : « ♡ et ♪ », vous vous rappellerez quand vous serez devant le jury que vous devez toucher, mettre de l’émotion dans la voix, etc.

 Faites appel aux émotions et intégrez-les dans votre scénario !

Comme nous l’avons vu dans l’entraînement précédent, quand vous voulez convaincre, rappelez-vous qu’il est tout aussi efficace de faire appel aux émotions qu’à la logique : la communication dite « non verbale » est donc très importante car elle permet aussi aux auditeurs de s’identifier aux arguments de l’orateur. Par exemple, à la condition de bien les maîtriser, la gestuelle vous permettra de ressentir davantage vos arguments, et ainsi de mieux toucher votre public.

Une bonne argumentation repose en effet sur deux éléments majeurs :

  • le déroulement d’un raisonnement : l’expression d’un message oral suppose un projet argumentatif développé dans le cadre d’une démonstration ;
  • mais aussi la mise en œuvre de techniques de séduction au moyen du langage (expression émotionnelle) et de la gestuelle. Un discours brillant sur le papier peut s’avérer décevant à l’écoute parce que l’orateur aura trop accordé d’importance au fond, au détriment de la forme du message.

Nous avons abordé dans le premier entraînement certaines figures d’amplification comme l’anaphore, la gradation ou l’hyperbole. Si elles se révèlent utiles pour renforcer votre argumentaire, elles sont en outre nécessaires pour mettre en valeur la cohésion du discours. N’oubliez pas qu’à la différence de l’écrit, le jury ne verra pas la structure de votre travail (paragraphes, alinéas, etc.).

Les connecteurs logiques sont évidemment essentiels. De même, les procédés oratoires, les tonalités employées serviront à renforcer votre propos et à mieux mettre en évidence la structure de l’exposé. Ne négligez pas l’usage des exclamations, le rythme, les changements de registres :

  • didactique : quand vous voulez informer ou expliquer ;
  • lyrique ou pathétique : lorsque vous cherchez à toucher votre public ;
  • polémique si vous voulez prendre à témoin l’auditoire.

Les impacts de l’image corporelle sont très importants à l’oral ! Les émotions concourent à l’effet du discours sur votre auditoire : c’est la raison pour laquelle vous devez les planifier dans votre exposé. La pratique réfléchie des intonations, des gestes, des postures du corps est essentielle car elle permet non seulement de relancer l’intérêt de vos auditeurs, mais aussi de renforcer l’argumentaire. Pensez donc à planifier ces moments !


Ne perdez pas de vue le sujet !


J’

ai souvent vu des orateurs qui, à trop vouloir improviser, oubliaient complètement le sujet posé. C’est la raison pour laquelle je vous recommande de ne pas perdre de vue votre objectif. Ayez donc obligatoirement un fil conducteur afin d’organiser l’ordre des messages.

Une fois le plan scénarisé (voir plus haut), prévoyez aussi les moments de votre exposé où vous allez faire les transitions entre parties, et surtout rappeler le sujet posé (ce que vous avez dit et ce que vous allez dire) :  flèches verticales rouges dans l’exemple ci-dessus) : cela évite le risque de sortir du sujet.

Imaginez par exemple le sujet suivant : « Être scandaleux, c’est dire aujourd’hui ce que tout le monde dira dans dix ans ». Que vous inspire ce jugement de Wolinsky ?

Un tel sujet peut amener très vite au dérapage car il éveille de nombreuses problématiques de discussion : la liberté d’expression ; la réflexion sur la notion de scandale (Rimbaud par exemple a été jugé « scandaleux » : pour autant ce serait réduire Rimbaud que d’affirmer qu’il a été juste en avance sur son temps) ; la légitimité ou non du scandaleux ; la définition même du scandale (un scandale au sens étymologique du terme, est un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien) ; etc. Le risque ici serait de s’embarquer dans de trop nombreuses discussions. D’où l’intérêt de rappeler (flèches rouges ) le sujet posé afin de bien montrer au jury que s’il y a dérapage, c’est un dérapage maîtrisé.

N’oubliez pas enfin que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Si vous n’êtes pas sûr/e de vous, annoncez au fur et à mesure votre démarche argumentative afin que le jury perçoive bien vos objectifs : « J’ai choisi de vous parler de [sujet], pour deux raisons. En premier lieu… Par ailleurs… ». Cela vous évitera les « flottements », les hésitations et vous intéresserez davantage votre auditoire. 


Exemple pratique : intégrer plusieurs techniques oratoires


 

Partons du sujet suivant : « Faites l’éloge de la justice. »


« Bon appétit, Messieurs, ô ministres intègres » [citation], aurais-je pu dire comme Ruy Blas défiant ironiquement les Grands d’Espagne… Mais point d’ironie dans mon propos. Je recommence donc : Bonjour à vous Mesdames et Messieurs, ô jury intègre ». J’ai une question à vous poser : peut-on faire l’éloge de la justice ? Et d’abord, de quelle justice parle-t-on ici ? Qu’est-ce  qui est juste ? Qu’est-ce qui est légitime ? Ce qui est légal ? Ce qui est moral ? [interrogations à valeur polémique]

La guillotine, ce chef-d’œuvre du progrès humain pour certains est encore au XXIe siècle un idéal pour les nostalgiques de la haine [notez le registre ironique et polémique ainsi que les indices de jugement]… Dois-je vous rappeler ce que vous connaissez déjà et qu’on appelle dans tous les bons dictionnaires des évidences ? [interpellation du jury] Évidence de la peine de mort. Évidence de la justification de la torture. Évidence de la corruption, des pendaisons au nom de… [ici, le risque est que le jury puisse penser que le candidat s’égare, d’où l’intérêt de faire une relance].

Oui, tout cela… au nom de quoi ? « De la barbarie ? » Certes non. « De l’injustice ? » Pas davantage. Tout cela au nom de la justice ! [Notez les termes évaluatifs ainsi que l’exagération pour toucher l’auditoire. De même, le paradoxe, en s’opposant au sens commun (la justice a pour vocation d’être juste), a pour effet d’interpeller l’auditeur]

Cette justice-là Mesdames et Messieurs… Cette justice-là [anaphore], je n’en ferai pas l’éloge car la justice, la vraie justice est celle du cœur [le candidat pose sa thèse] : c’est de cette justice-là que j’ai choisi de vous parler. Il faut aimer pour bien juger, et non juger en prétendant aimer [ici le chiasme, qui croise des termes en opposition ou en parallèle permet de renforcer l’idée]. Faire l’éloge de la justice, c’est donc  faire l’éloge de la vérité du cœur.

[Changement de ton, modification de la situation d’énonciation afin d’éveiller la curiosité de l’auditoire]

Il n’avait que sept ans… Sept ans et demi, Mesdames et Messieurs… C’était le 4 décembre 1851, lors du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Sept ans et demi… Il s’appelait Boursier je crois, tué lors d’une fusillade rue Tiquetonne, à Paris, près du faubourg Montmartre… Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. [lien avec le sujet : passage d’un exemple illustratif à l’argumentatif]

Ce « Souvenir de la nuit du Quatre » m’est resté à ce jour en mémoire. Et moi aussi, en ce 28 février, j’ai envie de faire l’éloge de la vraie justice, de cette justice du cœur que j’évoquais à l’instant [Rappel du sujet] Utopie dira-t-on ? Mais ne trouvez-vous pas que le monde serait plus beau à vivre si l’amour avait davantage de place que la mort ? Si les crayons avaient davantage de place que la haine ? [Questions rhétoriques] J’ai envie de dire : « Aime et non pas Haine ». C’est de cette justice-là, Mesdames et Messieurs, que je veux faire l’éloge devant vous [rappel du sujet].

 ZOOM sur les techniques utilisées…

  • Accroche par citation : bien utilisée, la citation lors de l’entrée en matière est tout à fait judicieuse : dans notre cas de figure, elle joue sur l’interpellation (« Bon appétit, Messieurs » ainsi que le jugement de valeur (« ô ministres intègres »). Employé ironiquement chez Hugo pour railler la prétendue probité des Grands d’Espagne, le terme pose d’emblée la question de la justice et surtout de sa définition (la force n’est pas le droit).
  • Interpellation + questions : « J’ai une question à vous poser » : jugée notamment à l’écrit quelque peu familière, l’interpellation, à la condition de ne pas en abuser à l’oral, permet de toucher l’auditoire. Par son aspect assez polémique ici, elle participe à un style fondé sur l’amplification. L’énumération de questions qui vient ensuite permet d’amener le sujet qui sera débattu : faire l’éloge de la justice, certes… Mais « de quelle justice parle-t-on ? »
  • Dans le deuxième paragraphe, l’exemple de la guillotine, allusion directe aux exécutions publiques légitimées par le Droit révolutionnaire au XVIIIe siècle ainsi que la formule ironique (« Ce chef d’œuvre du progrès humain ») joue sur l’évaluation émotionnelle et débouche sur une série d’exemples à valeur argumentative corroborant la thèse réfutée : si la justice n’est pas moralement juste, elle est illégitime.
  • Troisième et quatrième paragraphes : ils mettent en opposition la thèse réfutée et la thèse qui sera soutenue : « la vraie justice est celle du cœur ». (= la vraie justice ne consiste pas à appliquer la loi parce qu’elle est légale mais parce qu’elle est morale et c’est de cette morale du cœur qu’elle doit tirer sa légitimité).
  • Le cinquième paragraphe (« Il n’avait que sept ans et demi…») exploite une technique qui, bien maîtrisée, peut s’avérer tout à fait concluante : la mise en scène de l’événement. Normalement, un énoncé de récit s’insère difficilement dans des textes où domine le système du discours, du fait de la rupture avec la situation d’énonciation qu’il entraîne : ici, en troublant momentanément les repères temporels, de même que par sa force émotionnelle et persuasive, l’anecdote dramatique qui est racontée à l’imparfait opère une sorte de décentrage obligeant les auditeurs à chercher la raison de cette rupture temporelle. Le retour au système du discours par l’emploi anaphorique du passé composé (« Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. ») permet de réaffirmer la thèse soutenue (« la vraie justice est celle du cœur »). Ce rappel est essentiel : dans le cas contraire, on pourrait croire que le candidat s’égare, et qu’il oublie le sujet. À l’inverse, rappeler le sujet en exploitant un témoignage bouleversant ainsi qu’un argument d’autorité (la référence à Hugo fonctionne comme garant de la justesse des propos) permet de justifier les grandes étapes du raisonnement et montrer vers quoi il vous a conduit.
  • Le dernier paragraphe, sur un ton plus didactique et solennel (« Ce ‘Souvenir de la nuit du Quatre’ m’est resté à ce jour en mémoire ») permet de préciser la problématique par une série d’antithèses posées sous forme de questions rhétoriques (« Mais ne trouvez-vous pas que… » amenant les auditeurs à reconnaître la justesse de vos idées. N’hésitez pas à les exploiter : elles permettent de toucher l’auditoire et d’influencer son opinion. Enfin, les sonorités quasi homophones des consonnes « m » et « n » (« J’ai envie de dire : ‘Aime et non pas Haine’ ») participe d’une stratégie de persuasion : les sonorités ont donc ici une teneur argumentative susceptible de mettre l’auditoire dans une disposition émotionnelle favorable à la thèse défendue.

 

Faire sensation à l’oral : conclure une prestation… Les techniques de chute

« On

a oublié de sortir le train d’atterrissage ? » Même si l’exposé s’est bien déroulé, il est toujours délicat de conclure, et bien souvent le plus dur, après qu’on a multiplié dans les airs les figures de voltige oratoire et autres acrobaties rhétoriques, c’est d’atterrir ! De fait, la « chute » (c’est le cas de le dire !), si elle est mal maîtrisée, risque de s’avérer périlleuse. Voici aujourd’hui, quelques techniques pour vous aider à élaborer une conclusion percutante…

« […] la syntaxe de l’improvisation n’est pas celle de l’écriture.  »

André Malraux, préface aux Oraisons funèbres, 1971

« Dans un souci d’efficacité, mettons-nous à la place du destinataire. Qu’attend-il de la fin d’une réflexion ?  D’une part une réponse claire à la problématique posée par l’introduction et d’autre part une esquisse de réflexion sur la mise en œuvre de cette réponse.  »

Bernard Meyer,  Les Pratiques de communication : de l’enseignement supérieur à la vie professionnelle
Armand Colin, « Cursus », 2e édition, Paris 2007, page 174.

Mirabeau (Le Bignon, 1749 – Paris, 1791)
« L’Orateur » (gravure dessinée par H. Baron, et gravée sur acier par Léopold Massard, 1843)
In : Augustin Challamel, Wilhelm Ténin, Les Français sous la Révolution. Quarante scènes et types. Paris, 1843.


Planifiez votre conclusion et préparez-la soigneusement !


Au

même titre que l’accroche (voir entraînement n°2), la conclusion de votre prestation revêt un rôle fondamental et pourtant peu de candidats lui accordent l’importance qu’elle mérite : comme nous l’avons vu, vous devez la préparer soigneusement et la planifier dès l’introduction. Ainsi qu’il a été très justement dit, « commencez […] par la fin, la conclusion, puisque c’est elle qui synthétise l’essentiel de ce que vous voulez démontrer. Votre conclusion, c’est précisément l’idée-force, déjà identifiée, et qui vous a donné le cap […]. Si vous avez eu de la difficulté à formuler cette idée-force, le fait de commencer par la conclusion vous aidera à la mettre en évidence » |Thierry Destrez, Demain, je parle en public, 4e édition, Paris Dunod 2007, page 28|.

Étant donné la brièveté des prestations orales (6 à 7 minutes en moyenne), la conclusion se réduit parfois à d’inévitables redites, surtout si elle est mal préparée.

Or la conclusion joue un rôle majeur :

  • Elle constitue tout d’abord un bilan synthétique vous permettant de montrer que vous avez répondu au sujet (on parle aussi de conclusion fermée).
  • Pensez à bien recentrer sur l’idée principale en valorisant l’argument essentiel que l’auditoire doit mémoriser, au risque de vous éparpiller dans d’interminables considérations (souvent creuses) qui laisseraient le jury sur une impression de redite.
  • Par ailleurs, la conclusion doit ouvrir une perspective : on parle à ce titre de conclusion ouverte. Un élargissement bien maîtrisé doit entraîner l’adhésion de vos auditeurs.

N’oubliez pas un point important que nous avons rappelé dans cette série d’entraînements : la nécessité de différencier l’oral d’une production écrite. Certes, comme à l’écrit, votre conclusion doit contenir un bilan du développement et ouvrir des perspectives. Mais plus encore qu’à l’écrit, impliquez-vous en valorisant des données concrètes ! Plutôt que de conclure sur de l’abstrait, plus délicat parfois à maîtriser, vous pouvez terminer par un exemple à valeur argumentative, ou une anecdote qui synthétise l’essentiel de votre démonstration et en montre la cohérence.

Faites également confiance à votre talent d’orateur : certes, je vous conseille de ne pas trop improviser sur le fond, c’est-à-dire le contenu, le message lui-même qui se doit dans la mesure du possible d’être envisagé (au moins sous forme de plan détaillé) à l’avance. Il est plus facile en revanche d’improviser sur la forme, c’est-à-dire le style qui sous-tend le message, et qui, avec un peu de pratique, vient assez spontanément. Comme l’a dit l’écrivain André Malraux, « […] la syntaxe de l’improvisation n’est pas celle de l’écriture ». L’orateur qui écrit son texte ne l’achève que quand il le prononce, « et il le modifie en parlant » |propos cités par Marie Gérard-Geffray, « Malraux orateur : de l’action présente à la quête de l’intemporel ». In : Colloque Les Mondes de Malraux, 15-16 octobre 2010, Institut catholique de Paris, page 6|

Conclusion fermée ? Conclusion ouverte ? Attention aux pièges des conclusions trop « ouvertes » ne débouchant finalement sur pas grand chose ! Si une conclusion ouverte, qui se termine par exemple par une question indirecte ouvrant sur un thème lié ou une nouvelle perspective, est évidemment une bonne chose, vous devez éviter le piège d’ouvrir sur de l’évasif qui ferait perdre à votre présentation son unité organique et structurelle. Restez concis et trouvez un élargissement qui apparaît comme une conséquence nécessaire de votre démonstration.

Astuce : si vous n’avez pas d’idée, arrangez-vous pour ne pas terminer sur une platitude, des banalités, au risque de laisser le jury sur une impression mitigée. Une technique utilisée parfois consiste à reprendre un élément de l’accroche ou du début de la démonstration, en le réinvestissant de telle sorte que vous entraînerez l’adhésion, l’envie de vous suivre dans votre démonstration. Comme le rappelle encore Thierry Destrez (op. cit. page 49) : « Sachez faire une conclusion incitative […], trouvez un raccourci saisissant, une formule « choc » qui synthétise le cœur du message : c’est ainsi que vous frapperez l’intérêt et la mémoire […]. La conclusion est votre temps fort : elle n’est pas la fin, mais le point culminant de votre présentation ».

À moins de bien maîtriser les techniques, évitez d’utiliser pour la conclusion des figures d’insistance trop marquées (gradations, etc.) : surtout lorsque la prestation est brève, elles donnent un effet assez théâtralisé et manquent de naturel. Attention aussi aux conclusions sous forme de citations toutes faites, plaquées artificiellement sur le sujet.

En revanche, si votre citation vous paraît bien choisie, cela peut être une bonne idée. Mon conseil : ne terminez pas sur la citation mais arrangez-vous pour glisser après la citation quelques mots qui vous permettront de valoriser votre point de vue (et non celui de l’auteur). 

Imaginez par exemple que vous vouliez terminer sur cette célèbre citation de Montaigne : « Un honnête homme, c’est un homme mêlé » (Chapitre 9 du troisième livre des Essais).

  • Regardez la première conclusion : « Tout voyage nous amène à connaître l’autre, à nous ouvrir aux différences. Ainsi, comme l’a si bien dit Montaigne, « Un honnête homme, c’est un homme mêlé ».
    Ce qui est maladroit dans cette conclusion, c’est que le candidat ne valorise pas suffisamment sa pensée. De plus, les marques de l’énonciation sont effacées, ce qui fait qu’on en oublie plus ou moins la pensée de l’orateur pour ne retenir que la phrase de Montaigne.
  • Regardez maintenant la seconde conclusion : « Tout voyage nous amène à connaître l’autre, à nous ouvrir aux différences. Ainsi, comme l’a si bien dit Montaigne, « Un honnête homme, c’est un homme mêlé ». Et je crois qu’en effet il faut célébrer la diversité culturelle pour mieux promouvoir les identités, nous mêler à l’extraordinaire richesse du monde pour en célébrer les particularités. Tant il est vrai que diversité n’a jamais voulu dire uniformité. Voilà le sens du voyage et, Mesdames et Messieurs, je vous pose une question : le plus beau voyage n’est-il pas une rencontre ? Rencontre avec autrui, rencontre avec vous-mêmes, rencontre avec soi-même… ».
    Comme vous le voyez à travers cet exemple, le candidat choisit de réinvestir la citation de Montaigne en lui donnant une autre orientation. Cette technique permet au jury de retenir davantage la problématique interculturelle posée par le candidat à partir de la citation de Montaigne.

Certains candidat/es se demandent comment prendre congé… Terminez par quelques mots de remerciement brefs (« Mesdames et Messieurs, merci de m’avoir écouté ») : inutile de faire long !

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


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Simone Veil le 26 novembre 1974, prononce à l’Assemblée Nationale son magnifique discours sur l’IVG

EAF Écrit d'invention : "Il faut réinventer l'Homme !", par Roxane C. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


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Il faut réinventer l’Homme !

____

 

____Mesdames, Messieurs,

D

epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

____

C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

____

C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

___

Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Écrit d’invention : « Il faut réinventer l’Homme ! », par Roxane C. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


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Il faut réinventer l’Homme !

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____Mesdames, Messieurs,

D

epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

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C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

____

C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

___

Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


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EAF Commentaire d'un texte littéraire : Colette, "Claudine s'en va", par Philippine L. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

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→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Ilana A. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


___

e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

_

____

D

ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

_

____

C

omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

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C

ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

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insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Philippine L. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

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Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


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e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

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ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

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C

omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

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C

ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

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insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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EAF Commentaire d'un texte littéraire : Colette, "Claudine s'en va", par Ilana A. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

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Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


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e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

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D’

emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

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P

ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

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À

bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

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Comme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Ilana A. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
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Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


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e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

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D’

emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

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P

ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

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À

bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

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Comme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
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EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s'en va (1903), dernière page.

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN


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uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

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emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

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C

omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

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ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

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ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)


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© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page.

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN


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uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

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emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

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omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

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ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

*      *
*

___

ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

Corpus EAF : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

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Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture

Questions (4 points) :

Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 

TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 

TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 

TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Corpus EAF : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

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Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture
Questions (4 points) :
Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 
TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 
TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 
TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


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© Bruno Rigolt, février 2018

EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l’éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
_____
Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

_

[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

_

[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

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[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 

_

[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

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EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l'éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
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Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

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[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

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[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

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[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 


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[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

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Aujourd’hui, mercredi 14 juin, la contribution de Merveille (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

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Aujourd’hui, jeudi 15 juin, la contribution de Merveille (Première S2)
 Jeudi 15
 juin : Sidonie M. (Première STMG-2)

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« La Décision »

par Merveille M.
Classe de Première S-2

Au commencement, nous agissons dans le doute

Voici la décision se jouant à l’instant
L’éternelle raison nous dictant ses choix contraires
L’éternelle folie clamant rêve et destin
Voici la décision se jouant dans la vie

Après l’écoute des mouvements espérés
Après la vision de l’Art auditif du vide
Il y avait la liberté des sentiments

Prophétie annonçant le saut vers l’inconnu
Généalogie des racines du cœur
Paul, et Silvain, feu et paix élèvent le Soi

Révélation de la Décision intuitive

Illustration choisie par Merveille : Paul Blanchard, « Deep Blue II », 2016
|Gesso, acrylique, feuille d’or sur toile|Source|

 

Le point de vue de l’auteure…

« La Décision » est un poème philosophique visant à traiter d’un sujet qui a un impact sur la vie de chacun d’entre nous. Une décision est une « action de décider quelque chose ou de se décider, après délibération individuelle ou collective » (CNRTL). Si elle a pour origine différentes motivations, elle entraîne un choix, qui lui-même débouchera sur plusieurs conséquences. J’ai donc voulu, avec mon poème, amener les personnes le lisant à une profonde réflexion existentielle et métaphysique privilégiant l’aspect religieux, l’aspect philosophique et moral ainsi que l’action humaine.

En premier lieu, mon poème revêt une signification profondément originale et significative. C’est tout d’abord la dimension religieuse qui frappera le lecteur puisque le début de chaque vers évoque la Bible, par exemple les Proverbes ou  certaines lettres pastorales (comme la première épître aux Thessaloniciens). La forme du poème, très solennelle de par les tournures anaphoriques et les alexandrins, renforce le côté recherché du texte organisé en cinq strophes, la première et la dernière étant des monostiches encadrant le quatrain et les deux tercets.

Au niveau des sonorités, les nombreux parallélismes sonores créent une esthétique de la répétition que viennent renforcer les parallélismes d’éléments rythmiques. Ainsi, trois anaphores sont remarquables : il faut ici rappeler l’étymologie du terme. L’anaphore est en effet l’acte de présenter vers le haut une offrande à Dieu : « Voici la décision se jouant »…  Cette longue phrase se retrouve aux deuxième et cinquième vers comme pour rappeler la prière eucharistique au cours de laquelle s’accomplit le mystère sacré.

De même, la répétition de « L’éternel » aux troisième et quatrième vers, puis « Après » qui se trouve aux sixième et septième vers soulignent l’importance des choix, et plus fondamentalement des choix éthiques, qui nous confrontent toujours à nos propres responsabilités, en nous invitant à prendre les bonnes décisions. Le fait qu’une décision pose un acte sur un moment donné, fait que cet acte aura des répercutions définitives dans « l’après » de notre existence. Il s’agit d’un des moments de la vie où la victoire et la défaite sont ses deux issues possibles.

L’absence presque totale de ponctuation − à part trois virgules − a moins pour volonté, comme chez Apollinaire par exemple d’ouvrir à la lecture les champs du possible, que de retrouver une rythmique qui est celle des versets bibliques : rythmique ample et profonde, suggérant la prise de décision lucide et assumée, évoquant aussi le mouvement de la Parole dans le langage. Les allégories du feu et de la paix par les personnages de Paul et Silvain viennent ajouter à cette succession de significations la quête introspective et mystique : écouter « l’Art auditif » et voir avec notre vision « des mouvements » de notre corps.

Si chaque vers a son importance intrinsèque, ils sont tous liés entre eux. Le début du poème par exemple est fortement marqué par le questionnement : « Au commencement, nous agissons dans le doute ». L’action d’agir nous a été attribuée depuis le commencement de notre capacité de décider, et ces actions nous mènent vers des conséquences inconnues. Agir dans le doute est donc une très bonne définition du mot décider : décider c’est agir dans le doute, et c’est conséquemment s’affirmer en osant douter. Le présent de vérité générale montre combien cette philosophie de pensée relève de la véridicité, c’est-à-dire de ce que l’on admet pour vrai.

La deuxième strophe vient renforcer ces présupposés : de fait, une décision n’est pas synonyme de choix : un choix est produit par notre « raison » (v.3) : en ce sens il semble relever de l’explicable et du rationnel. La décision au contraire se joue toujours dans un rapport plus subjectif à nous-même : elle est faite par notre « folie » (v.4) et se trouve quelque part dans l’au-delà de notre raison. Et cet au-delà s’appelle la foi : ses répercussions ont pour durée notre « vie » (v.5), c’est-à-dire que la décision nous engage moralement, elle nous détermine à être.

La troisième strophe présente l’une des issues de la décision : décision positive, car constitutive de tout l’être. Mais pour arriver à cette issue, encore faut-il pouvoir écouter les « mouvements » (v.6) de la vie en soi et lui donner son assentiment sans ressentir de restriction et en agissant dans le doute. Agir dans le doute relève de « l’art auditif du vide » (v.7), périphrase désignant l’art du silence : douter, c’est faire silence en soi, c’est écouter la parole du silence pour trouver paix et apaisement. L’hypallage présent aux vers six et sept exprime l’individu perdu car il n’agit plus avec sa raison mais avec sa folie.

La brusque irruption de l’imparfait avec l’auxiliaire avoir au vers 8 (« Il y avait la liberté des sentiments ») montre que l’obtention de cette « liberté des sentiments » était obtenue dans le passé, et qu’elle continue d’être obtenue. D’où le sens de la quatrième strophe qui semble prolonger cette lancée des sentiments, des sensations et du Soi. L’expression  de « saut vers l’inconnu » au vers 9, est tout sauf un saut dans le vide : elle montre au contraire que la décision est la prise de commande des sentiments de notre Soi pour aller vers l’ailleurs, une destination inconnue, faite de quête et de mystère.

La « Prophétie » au vers 9 est ainsi comme le pressentiment d’un événement futur majeur : dans ma poésie, elle annonce ce « saut vers l’inconnu » (v.9), cette volonté de vivre et de croire, ce