Entraînement à l’EAF. Dissertation sur « Les Fleurs du mal » de Baudelaire. Travaux d’élèves. Découvrez le travail de Marion M.

Entraînement à l’EAF
Dissertation sur programme [2020-2021]

 

  • Objet d’étude : La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
  • Œuvre intégrale : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal
  • Parcours associé : Alchimie poétique : la boue et l’or

Il y a quelques semaines, j’ai décidé de proposer à la classe de Première Générale 8 du Lycée en Forêt le sujet de dissertation suivant :

« Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord, 1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé.

Le travail, commenté en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur dissertation. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement remarquables, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Après avoir publié la dissertation d’Océane S., je vous laisse découvrir aujourd’hui la dissertation de Marion M.*. (Classe de Première générale 8, promotion 2020-2021).
Note obtenue : 20/20. Bravo à elle pour ce travail de haute tenue intellectuelle.

* Découvrez une autre contribution de Marion sur ce blog pédagogique : https://brunorigolt.org/2020/11/22/un-automne-en-poesie-saison-10-2020-2021-troisieme-livraison/#marionm 

Rappel du sujet :

« Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière mais bien la matière en esprit » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord,1948). Ces propos du poète Pierre Reverdy s’accordent-ils avec votre lecture des Fleurs du Mal ? Votre réflexion prendra appui sur l’œuvre de Baudelaire et votre connaissance du parcours associé *.

*  Même si Marion n’a pas exploité le parcours mais uniquement Les Fleurs du Mal, sa dissertation n’en est pas moins très probante.

______Parce qu’elle est associée au Ciel, c’est-à-dire à un processus de révélation, la poésie est l’art de la transmutation du profane au sacré grâce au pouvoir des mots : elle est la confidente des émotions créatrices les plus intimes et les plus fortes. Au sein de leurs œuvres, les poètes ont toujours cherché à réenchanter et à réinventer le monde en le rendant meilleur ou plus idéal. C’est ainsi que dans Le livre de mon bord, recueil de notes écrites entre 1930 et 1936, Pierre Reverdy écrit à propos de la poésie : « Transmuer la misère en bonheur – grâce à l’or – voilà le grand, l’incroyable et mystérieux coup d’alchimie. Non pas la matière en une autre matière, mais bien la matière en esprit ».

______Nous pouvons nous demander en quoi cette citation, qui met au jour les secrets de la fabrique poétique, s’accorde avec Les Fleurs du Mal de Baudelaire, recueil poétique souvent associé aux images négatives altérant cette alchimie du bonheur dont parle si bien Pierre Reverdy. Comme nous le comprenons, la problématique qui se dégage de ces premières impressions amène à questionner l’essence même de la poésie : amène-t-elle nécessairement au beau ?

______Certes, comme nous le verrons dans une première partie, les propos de Pierre Reverdy sont très représentatifs de la quête d’une beauté idéale entreprise par Baudelaire. Cependant, cette affirmation trouve aussi ses limites comme le montre l’attirance, voire la fascination pour le mal qui semble parcourir d’un souffle fiévreux la poésie baudelairienne. Nous achèverons notre réflexion en montrant dans notre troisième partie combien au-delà de cette crise du sens, la poésie amène par la transmutation de « la matière en esprit », à une quête idéale de sens.

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______En premier lieu, la poésie est l’une des conditions qui permet à l’humain de satisfaire ses désirs en produisant du beau. Comme le suggère Pierre Reverdy, elle opère la transmutation de « la misère en bonheur ». À ce titre, si la poésie de Baudelaire puise son inspiration dans les sphères de la réalité immédiate et matérielle, c’est pour s’en abstraire grâce au pouvoir de l’imagination créatrice, apte à métamorphoser la condition humaine, malheureuse et vulgaire, par l’alchimie du Verbe.

______La poésie a tout d’abord pour dessein de transmuer un monde matériel bien souvent déceptif en une ivresse apte à éveiller l’espoir ou l’amour. Si Baudelaire paraît si attiré par cette notion d’alchimie, c’est sans doute parce qu’il se transforme en un magicien, capable de transmuer, à la manière d’un alchimiste, les mots et les sentiments pour nous emporter vers l’ailleurs. C’est ainsi que l’appel du voyage, thème particulièrement récurent dans Les Fleurs du Mal, apparaît comme la possibilité d’échapper au spleen. Cette urgence irrépressible du voyage serait comme ce qui permet au poète d’accéder à une réalité épanouissante : face à ce monde sans merveille, monotone et misérable, le voyage permet au contraire d’accéder à un monde extraordinaire. La recherche de l’exotisme et de l’ailleurs permet donc d’accéder à une forme de plénitude : le voyage en effet n’est pas forcément un déplacement physique en poésie, il peut être un simple appel à rêver, à rechercher le bonheur, là où on ne le voit pas forcément. Dans l’un de ses poèmes intitulé « Le Flacon », Baudelaire évoque cet exotisme suggestif par lequel les parfums qui jaillissent de celui-ci, semblent évoquer toute la magie de l’Orient. Cet appel au voyage, rien qu’en humant les odeurs d’un vieux flacon retrouvé, nous amène à comprendre ce pouvoir évocateur de la poésie.

______N’est-elle pas en effet ce qui permet à l’humain d’appréhender la richesse d’un monde dont notre compréhension reste bien souvent provisoire et partielle ? Marcel Proust, dans La Prisonnière, écrivait que « le seul véritable voyage […] ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux ». La poésie serait alors, comme nous le montrerons plus fondamentalement dans notre troisième partie, ces « autres yeux » permettant au poète, en s’évadant de la société, d’accéder à la révélation du mystère afin d’atteindre l’idéal par le pouvoir de l’imaginaire. Remarquons à ce titre que cette quête de l’idéal est aussi une quête du bonheur. Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire définissait le Beau comme « promesse du bonheur » : voici sans doute pourquoi dans Les Fleurs du mal l’imaginaire et le sensoriel sont si entremêlés. Comment ne pas évoquer ici le poème « Parfum exotique », illustration parfaite de la doctrine des synesthésies, chère à Baudelaire ? Par le mélange des sensations qui semblent se fondre et fusionner entre elles, le poète semble passer du monde matériel visible vers le monde invisible de l’idéal : mystérieuse alchimie dans laquelle chacune des qualités sensorielles des objets naturels entre en dialogue avec les autres sensations. Comme on le voit, la mystérieuse sensualité de ce paysage exotique fait de la poésie l’expression d’un paysage rêvé et idéalisé.

______En recherchant, à travers différentes dimensions, à la fois sensitives et sensorielles, des éléments positifs qui lui apporteraient un certain bonheur, le poète parvient à établir des correspondances entre le monde matériel et le monde spirituel, afin de dépasser le spleen pour le transmuer en beauté. Cette quête de l’idéal se retrouve particulièrement dans la recherche de la femme aimée. Quête platonique de l’amour et quête de l’immortelle beauté des choses ne font qu’un : la pureté angélique qui se dégage de la femme remplit le poète d’admiration. C’est ce rapport émerveillé au réel que la poésie intériorise. Ce point de vue est parfaitement illustré par le poème « À une passante » : le poète croise dans la rue une femme qui l’attire et qui est de très grande « beauté », elle le fait « renaître » sur le moment, offrant un sentiment de bonheur intense, entrelacement contradictoire de sensualité et de métaphysique, qui s’évanouit plus tard et le pousse à rechercher cette femme lorsqu’il comprend qu’il ne la reverra sans doute plus. C’est précisément l’impossibilité de cette quête qui en fonde paradoxalement la possibilité : comme si l’émerveillement devant la mystérieuse inconnue débouchait sur la quête d’une beauté pure, en réaction à la société bourgeoise, matérialiste et vulgaire. L’émerveillement amoureux apparaît donc comme un moyen d’appréhender plus intimement le monde, même quand sa compréhension nous échappe.

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______La poésie des Fleurs du mal, comme nous avons essayé de le montrer dans cette première partie, apparaît comme une transmutation de « la misère en bonheur », pour reprendre les propos de Pierre Reverdy. Mais on peut cependant d’interroger sur sa capacité à donner un sens positif à l’indéterminé, à l’incertain, à l’inconnu, Certes, Baudelaire exprime, au travers de l’alchimie poétique, l’appel du voyage de même que de la quête de la beauté, mais cette transmutation de la misère en bonheur est souvent périlleuse, au point d’apparaître comme la négation de l’idéal. D’ailleurs, ainsi que nous allons l’étudier dans notre deuxième partie, le poète n’exprime pas toujours le positif, bien au contraire ! Il peut également chercher à exprimer la douleur, l’imperfection ou le négatif.

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______Ce qui symbolise aux yeux d’une majorité de lecteurs l’univers baudelairien est bien l’alchimie négative : si le poète effectue une transmutation, c’est souvent une transmutation du bien en mal. D’où cette fascination pour la dissonance, le difforme, la laideur, voir le satanique qui caractérisent particulièrement Les Fleurs du mal.

______Nous pouvons observer de prime abord un profond mal-être qui prend à la fois les caractéristiques du désespoir et de la provocation. Par leur contact mortifère, « ces fleurs maladives » métamorphosent le bien en mal : les fleurs naissent du désespoir. Ainsi transparait dans les poèmes de Baudelaire un accablement douloureux, profondément spirituel et cérébral qui affecte le lecteur comme dans le poème « Spleen » (n° 78, Spleen et Idéal) : Baudelaire semble exprimer autant ses désillusions sociales qu’une souffrance personnelle : « de longs corbillards défilent lentement dans mon âme » : le mal ici n’a rien de passager ; c’est bien un mal métaphysique qui s’exprime dans un univers déboussolé et absurde. À un niveau existentiel, le poème évoque bien la vacuité et la vanité de la vie face à laquelle l’homme ne parvient pas à se résigner, cherchant toujours un impossible sens. Mais nous pourrions également interpréter l’œuvre comme une ultime provocation dans le but de « bousculer » les lecteurs, les choquer et ainsi les faire réfléchir sur eux-mêmes. Il apparaît chez Baudelaire une attirance pour le mal qui est consubstantielle à l’alchimie du Verbe : figurer l’infigurable par plaisir et par sentiment de puissance. Baudelaire est en effet un poète maudit, incompris de la société et conscient de sa propre altérité : au-delà de la censure dont plusieurs poèmes ont fait l’objet comme « Les Bijoux », « Lesbos » ou encore « Les Métamorphoses du vampire », ce que révèlent ces pièces condamnées, c’est la volonté très nette chez Baudelaire de repousser les limites de la transgression et de plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, en quête d’un art absolu.

______En outre, nous voyons que Baudelaire esthétise énormément la laideur au point d’amener à un renversement de la beauté. Rompant avec la tradition classique, le poète se plait à introduire la trivialité, le choquant ou le cauchemardesque au sein de l’œuvre d’art : cette alchimie négative trouve son inspiration dans le médiocre ou le laid, et la transmutation d’une chose belle et précieuse en laideur. C’est ainsi que dans le poème « Horreur sympathique » (FM, « Spleen et Idéal », n° LXXXIV), le poète s’exclame : « Vos vastes nuages en deuil / Sont les corbillards de mes rêves ». De même, dans l’« Ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du mal » (1861), Baudelaire affirme : « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». Adressés à Paris, ces propos sont la consécration du pouvoir maléfique du poète qui au contraire de Midas, change le bien en mal. Il y a donc une esthétisation de la laideur, élevée au rang de beauté inversée : dans le laid, on retrouve le beau, mais un beau antithétique, à l’opposé des thèmes préférés des romantiques : ainsi l’amour est-il à la fois « paradis » et « enfer ». Cette alchimie inversée se perçoit également très bien dans les « Litanies de Satan » : dans ce poème subversif qui est une sorte de contre-prière, Satan est imploré, glorifié. Cela témoigne, encore une fois, de l’attirance pour le mal que Baudelaire ressent, mais une attirance esthétique : le laid, donc le mal, est régulièrement sublimé, voire complétement esthétisé dans une sorte de sorcellerie évocatoire dominée par les pouvoirs du Verbe et les vertus de la forme poétique.

______Enfin, si dans un grand nombre de ses poèmes, Baudelaire embellit ou enlaidit, parfois de manière si exagérée les personnages et les situations, c’est sans doute pour conférer à l’art une place prépondérante : la misère du spleen ou la laideur de l’art se transmuent en beauté négative, seule manière d’exprimer des sentiments authentiques. Métaphore de l’illusion et du rêve, le « fond du gouffre » (« Le voyage ») est pour Baudelaire le lieu de la révélation. Extraire la beauté de la laideur la plus hideuse par la « sorcellerie évocatoire » du langage, là est sans doute l’effet magique de la poésie. Comme l’affirmait Michel Ribon dans Archipel de la laideur (1995), « […] la chose laide, dès qu’elle surgit devant nous, repousse tout notre être dans la nausée ou le dégoût, la répugnance, l’indignation ou la révolte. […] Mais, par sa fascination même, la laideur, qui multiplie dans le réel ses figures d’archipel, se propose à l’artiste comme un défi à relever […] ». C’est donc dans l’exagération même que réside l’art véritable : en glorifiant certains aspects par exemple, ou en exagérant à l’inverse les défauts, le poète devient créateur : la femme parfaite idéalisée dans « A une passante » n’est pas si différente de la « mendiante Rousse » dont le « haillon trop court » la rend totalement laide. Dans les deux cas, le réalisme des images cède le pas au à la souffrance, à la déviation, à la douleur ou au bizarre : comme s’il fallait embrasser la tentation du mal pour trouver l’inspiration. La beauté et l’amour ne suffisent pas à la quête de l’idéal : le poète doit assumer sa part d’obscurité, aussi malheureux soit-il, pour trouver la Lumière…

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______Au terme de ces deux premières parties, il apparaît que la poésie chez Baudelaire incarne une tension parfaitement résumée par les termes de spleen et d’déal. Pour extraire la quintessence de toute chose, le poète comme nous l’avons vu, procède à une alchimie verbale qui consiste à trouver dans la souffrance le salut. Il nous faut désormais interroger plus profondément cette poésie à la lumière de la citation de Pierre Reverdy : alchimie malheureuse qui « change l’or en fer et le paradis en enfer », la poésie n’est-elle pas plus fondamentalement une quête spirituelle, ou plutôt une fusion de la matière et de l’esprit ?

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______Lorsque Pierre Reverdy dit de la poésie qu’elle transmue « la matière en esprit », il montre qu’elle opère à la manière d’un principe créateur. En ce sens, dans Les Fleurs du mal, Baudelaire ne cherche-t-il pas, par la Parole, à transmuer la matière en Lumière ? Ainsi comprise, la poésie devient quête spirituelle par laquelle s’opère la métamorphose du visible vers l’invisible.

______En premier lieu, nous allons montrer que la quête de l’indicible et du spirituel que l’on retrouve dans le recueil des Fleurs du Mal peut s’apparenter chez Baudelaire à une imitation du principe créateur : l’artiste a pour but d’exprimer l’inexprimable, et sa quête de l’idéal s’apparente à cette « Alchimie du Verbe » dont rêvait Rimbaud. En cherchant à faire voir le monde autrement qu’il n’est, le poète « transmue la parole du monde en parole de lumière et les clefs de son langage sont les symboles de la science d’Hermès parce que ce sont les signes que le poète aperçoit immédiatement et déchiffre d’emblée, dans la nature et dans l’art. Sa poésie est aussi naturellement alchimique que l’alchimie est naturellement poétique, et leurs métamorphoses ne font qu’un seul chant » [1]. Ces propos fondamentaux de Roger Parisot nous semblent s’appliquer parfaitement aux Fleurs du Mal : ce n’est pas une simple alchimie qu’opère Baudelaire : il transforme la boue en or spirituel : le langage incarne ici la réflexion, l’esprit et l’inexprimable que veut évoquer le poète : cet or spirituel représente donc toute une réflexion, et toute une symbolique. Comme le montre très bien Marc Eigeldinger dans Le Soleil de la poésie, essai consacré à Baudelaire, Gautier et Rimbaud : « Tel un alchimiste, Baudelaire opère la transmutation de la substance matérielle en substance poétique, il transfigure les objets par la vertu du langage et métamorphose la boue de la capitale en or spirituel […] » [2]. Nous pourrions évoquer ici le poème « L’Aube spirituelle » dans lequel Baudelaire semble chercher l' »inaccessible azur » dans le souvenir d’une femme aimée. S’il est attiré par le gouffre, le poète, « être lucide et pur », aspire à la lumière et au spirituel : véritable quête de l’indicible, qu’il combine à une quête du spirituel.

______Par ailleurs, le poète est un déchiffreur : il perçoit « ce que l’homme a cru voir », comme disait si bien Rimbaud dans « Le bateau ivre » : il voit l’invisible. Au-delà des éléments banals de la vie, des déceptions récurrentes, le poète explore un tout autre univers grâce à cette alchimie spirituelle qui consiste, en détournant le monde de lui-même, à concevoir un autre monde, ou à faire surgir une autre vision du monde. Dans « La lettre du Voyant » rédigée en mai 1871, Rimbaud dit qu’il « faut être voyant, se faire voyant ». Cette expression signifie que le poète doit dépasser les apparences afin de voir l’invisible afin d’avoir la révélation de l’inconnu, c’est-à-dire voir le monde comme il n’a jamais été vu. Cet aspect, très prôné par le surréalisme, cher à Reverdy, et surtout le symbolisme, fait du poète le créateur ultime. Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduira les auteurs à une volonté de recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. C’est ainsi que la poésie symboliste se plaît à déchiffrer les mystères du monde grâce à des symboles qui restent inaccessibles au non initié. Grâce aux symboles, le poète cherche à atteindre une sensibilité et une vérité supérieures. Nous pourrions évoquer ici le poème « Élévation » dans lequel Baudelaire affirme qu’il « comprend sans effort/Le langage des fleurs et des choses muettes ». Ces « choses muettes » ne sont-elles pas ici « l’invisible », « l’indicible » ? Ainsi, Il réinvente le monde en lui donnant une autre vie.

______En définitive, ne faut-il pas aborder Les Fleurs du Mal comme une œuvre profondément symboliste ? Rappelons que pour ce mouvement, qui s’est développé dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, la poésie doit puiser dans l’imaginaire des symboles pour construire du sens. Les sensations et les impressions sont favorisées plutôt que les descriptions trop concrètes ou trop réalistes, car la poésie symboliste proclame le pouvoir de l’Esprit sur les sens, de l’art sur la nature, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel. Nous retrouvons très bien cet aspect dans « l’Albatros », Baudelaire symbolise le poète non compris par la société au travers de l’oiseau, véritable allégorie du poète maudit. Tantôt « Albatros », tantôt « Vampire » ou « Étranger », le poète, s’il puise dans le monde la matière de son inspiration, s’en détache pour mieux le recréer. Ainsi amène-t-il à porter un regard renouvelé sur le monde qui nous entoure. Dans le poème « Correspondances », Baudelaire traduit par un jeu de synesthésies les liens invisibles qui se tissent entre le monde banal et quotidien, et le monde de la création : « Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants/Doux comme les hautbois, verts comme les prairies… ». Par le jeu des correspondances, dans chaque couleur ou sensation semble s’épanouir une autre vision du monde, dont la fonction herméneutique est essentielle [3] : en parfait alchimiste, le poète nous invite à comprendre que la véritable poésie repose sur une quête : elle engage le lecteur dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire et transfiguratrice. Au-delà de cette quête de l’indicible et du spirituel que nous évoquions, la poésie apparaîtrait ainsi plus qu’une transmutation de la matière en esprit : mais par le pouvoir de l’esprit, elle permet de toucher la matière pure.

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______Pour conclure, si le poète baudelairien, comme nous avons essayé de le montrer tout au long de notre travail, est tellement en quête de cette alchimie poétique qui fascine tant les créateurs, c’est que le poète tient en ses mains le bien et le mal : la poésie est son libre-arbitre. Voici pourquoi il peut tantôt chercher l’idéal mais aussi succomber au mal : le but de l’art est ainsi d’amener à une quête idéale de sens. Au-delà du bien et du mal, l’objet même de la poésie réside peut-être dans cette quête d’un autre monde, capable de restituer l’ordinaire de façon extraordinaire, en amenant un peu d’humanité et en étant au plus près de la condition humaine. Pierre Reverdy écrivait à ce titre que « le poète ne vit guère que de sensations, aspire aux idées, et en fin de compte n’exprime que des sentiments ». De tels propos invitent à comprendre la dimension proprement humaine de l’alchimie poétique. Par la poésie, le banal, le futile, l’anodin prennent paradoxalement une valeur transcendante car ils sont riches d’un monde à explorer, dans lequel l’insignifiant devient signifiant…

©  Marion M.(Lycée en Forêt, Classe de Première Générale 8), novembre 2020.
Relecture du manuscrit  corrections et ajouts éventuels : Bruno Rigolt, février 2021.

NOTES

[1] Roger Parisot, « Poésie alchimique et matière de l’œuvre chez Robert Marteau », in :  Richard Millet (dir.), Pour saluer Robert Marteau, Cahier d’hommages, Champ Vallon p. 186.

[2] Marc Eigeldinger, Le Soleil de la poésie, 1991, Braconnière p. 96

[3] Herméneutique : c’est-à-dire le déchiffrement, le décryptage, l’interprétation des symboles.

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Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).

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