10 citations clés de la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » à exploiter pour la dissertation et l’essai au Bac de français

10 citations clés de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne à exploiter pour la dissertation et l’essai au Bac :

Si vous travaillez sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges, voici 10 citations clés expliquées et commentées. Elles vous aideront à enrichir vos démonstration (dissertation sur programme). Si vous êtes en Première technologique, ces citations vous aideront également à étayer vos raisonnements dans l’essai argumentatif.

  • Pourquoi apprendre et utiliser des citations ? Une citation bien choisie vient renforcer un argument en s’appuyant sur l’oeuvre au programme. Cela montre au correcteur votre connaissance de l’oeuvre et donne plus d’intérêt à votre raisonnement.
  • Comment bien utiliser une citation ? Pour être pertinente, la citation doit être en lien direct avec l’argument développé et ne doit pas être placée au hasard. Pensez également à l’introduire correctement : vous pouvez l’amener par une phrase  comme : Selon…, D’après…, À ce sujet, Olympe de Gouges affirme que «…» ; Comme le dit si bien OdG, «…»).
  • Conseil : une citation ne doit pas être placée sans commentaire. Il faut toujours l’expliquer et montrer comment elle illustre votre propre raisonnement.

I) « Préambule » de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne :

« Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? ». DDFC, Préambule

  • Dans ce passage, Olympe de Gouges dénonce l’injustice de la domination masculine en soulignant son absence de fondement légitime. Elle apostrophe violemment les hommes en posant plusieurs questions rhétoriques mettant en cause les fondements du pouvoir masculin, et suggérant qu’il repose sur la force physique ou les préjugés, plutôt que sur une véritable légitimité morale ou intellectuelle : « Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? ». Olympe de Gouges emploie le champ lexical de la tyrannie pour renforcer cette idée avec les mots : « souverain », « empire » et « opprimer ».
  • L’autrice remet ainsi en cause l’équité des hommes en matière de droits et d’égalité, en soulignant que la question vient d’une femme, ce qui souligne son droit à la parole. En mettant en avant l’injustice de cette oppression , elle invite à une réflexion sur les droits des femmes et leur accès à la justice et à la citoyenneté
  • Dans ce passage, l’emprise de l’homme sur la femme est assimilée aux formes les plus contestables du pouvoir, que la Révolution prétendait pourtant abattre. Le registre employé est le registre polémique et satirique. L’homme est ici violemment attaqué et ridiculisé : interpellation directe, ton accusateur, questions rhétoriques forçant l’interlocuteur à se justifier.  

« Bizarre, aveugle, boursouflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité, dans l’ignorance la plus crasse, il [l’homme] veut commander en despote » […]. DDFC, Préambule

  • Dans cet extrait du Préambule, Olympe de Gouges critique violemment l’attitude des hommes face à la domination qu’ils exercent sur les femmes. D’emblée, l’autrice souligne l’incohérence entre l’époque des Lumières, censée être marquée par le progrès et la raison (« ce siècle de lumières et de sagacité »), et l’ignorance persistante des hommes quant à l’égalité des sexes. Elle brosse un portrait dévalorisant de l’arrogance intellectuelle des hommes à travers une accumulation de qualificatifs péjoratifs (bizarre, aveugle, boursouflé),
  • L’image du despote souligne l’injustice et l’abus de pouvoir, mettant en parallèle la domination des hommes sur les femmes avec les tyrannies politiques combattues par les Lumières. L’extrait met donc en évidence l’hypocrisie des Révolutionnaires qui prônent la raison et la liberté, tout en maintenant les femmes dans la soumission
  • Le registre dominant est le registre polémique, renforcé par une tonalité satirique : le portrait caricatural de l’homme (boursouflé de sciences et dégénéré) le ridiculise, soulignant son incohérence et son ignorance malgré son savoir apparent. La tonalité satirique dénonce avec force l’obscurantisme des hommes dans un siècle qui se prétend « éclairé ».

« Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent d’être constituées en Assemblée nationale ». DDFC, Préambule

  • Dans cet extrait du Préambule, Olympe de Gouges revendique explicitement la participation des femmes à la vie politique. En reprenant le vocabulaire institutionnel de la Révolution française, l’autrice réclame pour les femmes les mêmes droits de représentation que les hommes. L’énumération « Les mères, les filles, les sœurs » souligne que les femmes, en tant que citoyennes et membres de la société, doivent bénéficier des mêmes droits politiques que les hommes. Le parallèle avec la Révolution est explicite2: En les désignant comme représentantes de la nation, Olympe de Gouges insiste sur l’appropriation par les femmes d’un rôle jusqu’alors réservé aux hommes, contestant ainsi leur exclusion du pouvoir.
  • Ce passage s’inscrit dans une logique d’émancipation féminine et constitue une critique implicite de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), qui n’accordait aucun droit politique aux femmes. Il permet en outre à l’autrice d’affirmer avec force l’exigence d’une reconnaissance politique des femmes, en l’inscrivant dans les idéaux de liberté et d’égalité portés par la Révolution française.
  • Le registre dominant ici est le registre argumentatif : la démonstration repose sur une logique d’égalité, en s’appuyant sur les principes révolutionnaires pour justifier la légitimité des revendications féminines. L’usage de verbes d’action forts (demandent d’être constituées) illustre une volonté de changement et une prise de parole directe.

II) Articles de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne :

« La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits ». DDFC, art. 1

  • L’article 1 de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne reprend presque mot pour mot l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), mais en y intégrant explicitement les femmes. En reprenant la formulation de la déclaration de 1789, Olympe de Gouges met en évidence les insuffisances d’un texte qui prône l’égalité tout en excluant la moitié de l’humanité.
  • Cette affirmation du principe d’égalité pose donc un principe fondamental : les femmes ont, dès leur naissance, les mêmes droits que les hommes. Cet article est particulièrement marquant car il constitue un manifeste politique en faveur de l’émancipation des femmes, en réclamant pour elles un statut juridique et citoyen équivalent à celui des hommes. Ce premier article fixe donc le cadre de toute la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne : une réhabilitation des droits des femmes dans un contexte révolutionnaire qui les a laissées de côté.
  • Le registre dominant est didactique et juridique : l’énoncé adopte un ton solennel, propre aux textes fondateurs, et pose par l’emploi du présent de vérité générale un principe universel et intemporel relevant du droit naturel1. La tonalité est par ailleurs revendicative : Il s’agit d’un acte politique fort qui défie directement l’ordre établi et demande une refonte constitutionnelle.

« […] l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison. » DDFC, art. 4

  • Dans cet article, Olympe de Gouges dénonce les limites arbitraires imposées aux femmes et réclame une réforme fondée sur des principes universels relevant du « droit naturel »1. L’autrice affirme tout d’abord que les seules restrictions aux droits des femmes résultent d’une « tyrannie perpétuelle » exercée par les hommes. Elle met ainsi en lumière l’injustice de la Révolution qui entrave la liberté des femmes.
  • Cet article constitue par ailleurs un appel à une réforme législative : en proposant que ces limites injustes soient corrigées, Olympe de Gouges s’appuie sur « les lois de la nature et de la raison », principes chers aux philosophes des Lumières. Cela suggère que l’égalité entre les sexes est une exigence rationnelle et naturelle, et non une construction sociale. En invoquant la raison, l’autrice rejette par ailleurs les arguments traditionnels (force physique, coutumes, religion) qui justifieraient l’infériorisation des femmes. Ce passage s’inscrit donc dans une démarche révolutionnaire et juridique, visant à inscrire l’égalité des sexes dans le droit naturel et non dans un système de domination arbitraire.
  • Le registre dominant est le registre polémique. L’expression « tyrannie perpétuelle » souligne la violence et l’injustice de la domination masculine. La dimension argumentative est également essentielle : l’autrice ne se contente pas de dénoncer, elle propose une réforme fondée sur la nature et la raison : valeurs universelles qui renforcent la légitimité de sa revendication.

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune […] ». DDFC, art. 10

  • Cet article est essentiel : Olympe de Gouges revendique la liberté d’expression pour les femmes et met en évidence l’injustice de leur exclusion des droits politiques. En reprenant le principe révolutionnaire de liberté d’opinion, Olympe de Gouges souligne que ce droit doit s’appliquer à tous, y compris aux femmes.
  • Par ailleurs, cet article met en évidence une contradiction : les femmes subissent les peines les plus lourdes (comme la peine de mort) mais sont privées de droits politiques. Si « la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la Tribune » : par cette antithèse frappante, l’autrice dénonce les insuffisances du système révolutionnaire qui prône l’égalité, mais qui continue à exclure les femmes des droits citoyens. La Tribune, symbole du pouvoir et de la prise de parole publique, représente ici l’accès des femmes aux débats et à la vie politique.
  • Le registre dominant est le registre polémique et didactique. Polémique car l’opposition entre l’échafaud et la tribune est particulièrement provocante et force à une prise de conscience quant à l’incohérence du système. D’un point de vue argumentatif, l’autrice s’appuie sur un principe fondamental de la Révolution française (liberté d’opinion) pour revendiquer l’égalité des droits entre hommes et femmes, notamment en matière de participation politique.

« La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration ». DDFC, art. 15

  • Ce passage de l’article 15 de la Déclaration d’Olympe de Gouges revendique le droit des femmes à participer à la vie politique et à exiger des comptes des dirigeants, tout comme les hommes. En s’appuyant sur le principe fondamental de la souveraineté du peuple, l’autrice dénonce l’exclusion des femmes de la citoyenneté active et affirme qu’elles contribuent à la société (par le travail, les impôts, etc.), et doivent donc bénéficier des mêmes droits politiques, notamment celui de contrôle des affaires publiques (« a le droit de demander compte à tout agent public, de son administration »).
  • Ce passage est porteur d’une forte dimension revendicative. L’expression « la masse des femmes » souligne leur exclusion massive du pouvoir. De même, l’idée de « demander compte » est largement polémique face aux injustices du régime politique. Sur le plan argumentatif, le raisonnement est imparable : si les femmes contribuent à l’État, elles doivent avoir un droit de regard sur son administration. La tournure impersonnelle de la phrase cherche à convaincre, en plaçant les femmes dans un cadre collectif et légitime, qui ne peut être ignoré.

« Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ; la Constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la nation, n’a pas coopéré à sa rédaction. » DDFC, art. 16

  • Cet article affirme un principe démocratique essentiel : une société ne peut être considérée comme légitime et conforme aux principes de justice que si les droits fondamentaux de tous sont garantis et que la séparation des pouvoirs est clairement définie. Inspirée par Montesquieu, Olympe de Gouges rappelle que sans séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), une Constitution n’a aucune valeur réelle et ne peut être considérée comme valide.
  • L’originalité du texte d’Olympe de Gouges réside en outre dans l’ajout d’une condition essentielle à la légitimité d’une Constitution : la participation de la majorité des individus qui composent la nation à sa rédaction. Olympe de Gouges souligne donc implicitement que les femmes sont exclues de ce processus, alors qu’elles constituent une part essentielle de la population. Elle dénonce ainsi le caractère illégitime d’une constitution qui ne prendrait pas en compte les droits des femmes et ne serait élaborée que par les hommes. Olympe de Gouges défend ainsi un véritable principe d’égalité et de souveraineté populaire, soulignant que la démocratie ne peut exister sans la participation de tous. Cette vision anticipe les revendications féministes modernes en faveur du droit de vote et de l’égalité politique.
  • Le registre didactique et polémique domine largement : Olympe de Gouges utilise tout d’abord un raisonnement logique (« garantie des droits » pour tous et « séparation des pouvoirs ») pour établir la légitimité d’une Constitution. L’affirmation « n’a point de Constitution » et « la Constitution est nulle » pose un principe absolu, renforcé par l’utilisation du présent de vérité générale qui donne une dimension universelle à son raisonnement. Le registre polémique est également très marqué : la phrase « si la majorité des individus qui composent la nation, n’a pas coopéré à sa rédaction » comporte une critique implicite des Révolutionnaires qui excluent les femmes du processus législatif. L’emploi du qualificatif « nulle » est particulièrement polémique : il ne s’agit pas seulement d’un manquement, mais d’une invalidation complète de la Constitution si les femmes ne sont pas impliquées.

III) Postambule de la Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne :

« Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits ». DDFC, Postambule

  • Olympe de Gouges lance ici un appel vibrant aux femmes pour qu’elles prennent conscience de leur oppression et revendiquent leurs droits. On notera tout d’abord l’appel à la prise de conscience : l’impératif « Femme, réveille-toi ! » constitue une injonction directe. Il suggère que les femmes ont été maintenues dans une forme de passivité et qu’il est temps pour elles de s’émanciper.
  • Les références aux Lumières sont par ailleurs nombreuses : l’image du « tocsin », évoque une alarme ou un appel à la mobilisation, qui rappelle les grands événements de la Révolution française et donne à ce discours une dimension combative. De même, la référence à la raison est essentielle : la raison et la lutte pour l’égalité sont en effet l’arme des philosophes dans leurs combats contre l’obscurantisme. C’est en effet au nom de la raison qu’Olympe de Gouges dénonce les inégalités hommes-femmes. La raison évoque donc l’idée d’éclairer les hommes par la connaissance et l’accès au savoir. L’expression « se fait entendre dans tout l’univers » suggère enfin que la lutte pour l’égalité dépasse le cadre français et concerne toutes les femmes du monde. Ce passage s’inscrit donc dans une logique d’éveil et d’émancipation des femmes, les incitant à revendiquer activement leurs droits au même titre que les hommes l’ont fait lors de la Révolution.
  • Le registre dominant est le registre oratoire dont le but est de convaincre par la parole : recours à l’apostrophe, à la métaphore et à l’hyperbole, amplification rythmique de la phrase, ton emphatique, etc. L’usage d’impératifs et d’images fortes donne par ailleurs au texte un ton solennel destiné à frapper le lecteur autant qu’à satisfaire la logique. Le champ lexical de l’alerte (« tocsin ») et de la revendication (« reconnais tes droits ») rappelle les appels à la mobilisation du peuple pendant la Révolution.

« Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir ». DDFC, Postambule

  • Dans cet extrait du Postambule, Olympe de Gouges adresse un message d’espoir et d’émancipation aux femmes, en les incitant à agir pour leur liberté. L’expression « Quelles que soient les barrières » montre que l’oppression des femmes est réelle et multiple, mais pas insurmontable : l’autrice insiste sur le fait que ces obstacles ne doivent pas être acceptés comme une fatalité. Le passage souligne en effet que la clé de l’émancipation des femmes réside dans leur propre volonté : « il est en votre pouvoir de les affranchir ». Cette phrase renforce l’idée que les femmes ne sont pas condamnées à subir, mais qu’elles peuvent agir et se libérer elles-mêmes. Le verbe « vouloir » est une exhortation à l’action : il met l’accent sur la prise de conscience et la détermination individuelle et collective nécessaires pour atteindre l’égalité.  Ce passage traduit donc une vision volontariste et engagée de la lutte féministe, insistant sur la nécessité pour les femmes de s’impliquer activement dans leur propre libération.
  • Le registre dominant est le registre exhortatif (exhortatif : qui incite à agir et pousse à l’action) et engagé. Olympe de Gouges lance un appel aux femmes dans le but de les sensibiliser, les inciter, les mobiliser pour qu’elles se révoltent contre leur condition. Ce texte constitue donc un appel à l’action et à l’engagement.

© Bruno Rigolt, janvier 2025.

1.  Le droit naturel désigne une théorie essentielle de la philosophie du droit selon laquelle il existe des droits fondamentaux inhérents à la nature humaine, indépendants des lois créées par les sociétés humaines. Ces droits sont considérés comme universels, inaliénables et intemporels. Ils sont souvent associés à des principes éhiques et moraux, et se trouvent au-delà du « droit positif » (créé par les autorités humaines et variable dans le temps).
2.  Le « Serment du Jeu de Paume » : le 20 juin 1789, les députés du Tiers-État, se voyant empêchés de se réunir dans la salle des États généraux, font le serment de ne pas se séparer avant d’avoir rédigé une constitution pour le royaume. Ce serment marque le début de l’Assemblée nationale constituante. Par la suite, cette Assemblée a travaillé sur l’élaboration de textes fondateurs, dont la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui sera adoptée le 26 août 1789. Ce texte fondamental pose les principes de liberté, d’égalité, de fraternité, et affirme les droits naturels et imprescriptibles de l’homme, notamment la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.

Un été en Poésie… 20 juillet-12 août 2022… Aujourd’hui Alfonsina Storni

« Un été en Poésie »… du mercredi 20 juillet 2022 au vendredi 12 août inclus.

Cette année, « Un été en Poésie » a pour thème le voyage : voyages réels ou voyages extraordinaires qui laissent la porte ouverte à l’imaginaire, au fantasme ou au mythe… L’écriture poétique, parce qu’elle est une terre d’exploration, permet de prendre le large, s’ouvrir au monde et « faire l’expérience de soi-même face aux autres, face à l’inconnu »¹. Comme l’écrivait justement le philosophe Vladimir Jankélévitch, « l’aventure n’est pas sans l’ouverture »² : la lecture d’un poème est d’abord un voyage : voyage à travers soi et à travers l’autre… 

Entre errances et partances, frontières et rencontres, dépaysement et quête d’humanité, le voyage, parce qu’il défie la vision figée de l’existence, débouche dans l’océan infini de la vie…

1. Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de BTS, session 2023 « Invitation au voyage » : https://www.education.gouv.fr/bo/22/Hebdo7/ESRS2201905N.htm
2. Vladimir Jankélévitch, L’Aventure, l’ennui, le sérieux, Flammarion, Champs Essais, 2019, p. 195

Aujourd’hui… Alfonsina Storni
(1892, Capriasca, canton suisse du Tessin  — 1938, Mar del Plata, Argentine) Argentine

Lundi 1er août : Jean-Jacques Goldman

Yo en el fondo del mar

En el fondo del mar
hay una casa
de cristal.

A una avenida
de madréporas
da.

Un gran pez de oro,
a las cinco,
me viene a saludar.

Me trae
un rojo ramo
de flores de coral.

Duermo en una cama
un poco más azul
que el mar.

Un pulpo
me hace guiños
a través del cristal.

En el bosque verde
que me circunda
—din don… din dan—
se balancean y cantan
las sirenas
de nácar verdemar.

Y sobre mi cabeza
arden, en el crepúsculo,
las erizadas puntas del mar.

Alfonsina Storni, ​Mundo de siete pozos​, 1935.
Antología mayor,Jesús Munárriz (éd.), Jorge Rodríguez Padrón (Introduction), Madrid, Hiperión, 2005.
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Moi au fond de la mer

Au fond de la mer
Il y a une maison
de verre.

Elle donne
sur une avenue
de madrépores¹.

Un grand poisson d’or,
à cinq heures,
vient me saluer.

Il m’apporte
un bouquet rouge
de fleurs de corail.

Je dors dans un lit
un peu plus bleu
que la mer.

Un poulpe
me fait un clin d’œil
À travers la vitre.

Dans la forêt verte
qui m’entoure
—ding dong… ding dang—
se balancent et chantent
les sirènes
de nacre vert de mer

Et au-dessus de ma tête
brûlent, dans le crépuscule,
les pointes hérissées de la mer.

1. madrépore : variété de corail très ramifié que l’on trouve dans les mers chaudes.

Traduction française : BR

« Un grand poisson d’or,
à cinq heures,
vient me saluer
 »…

Illustration : BR

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Vénus Khoury-Ghata

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Vénus Khoury-Ghata 
(1937, Beharré, Liban  — ) LIBAN/FRANCE

Dimanche 31 juillet : Leah Goldberg… Israël
Mardi 2 août : Salah Stétié… Liban/France

 

« Maison posée sur le paysage
à la saignée de l’air
»


Maison posée sur le paysage à la saignée de l’air

Maison malgré ses fumées qui marchent à reculons
dans le ciel absent

Quatre fenêtres pour allumer la nuit éteindre le jour
et un sentier à deux traits de crayon

Un vent à trois cordes fait frémir les barreaux des fenêtres

pilleur de ruches

mangeur de miel sous les yeux de l’apiculteur vu de dos
et qui ne peut que se désoler

la maison dit-il est accroupie sur un livre et la page n’est pas tournée

Vénus Khoury-Ghata (1937- )
Poème rédigé en 2011 pour le Printemps des Poètes

Mirbeau_Les eucalyptus_2 « Maison posée sur le paysage à la saignée de l’air… »

Illustration : Madeleine Mirbeau, « Les eucalyptus » (huile sur toile), 1984
Collection privée

frise_1
– 
 

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Joyce Mansour

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui…  Joyce Mansour 
(Bowden, Royaume-Uni, 1928—Paris, 1986) ÉGYPTE

Lundi 25  juillet : Amina Saïd… Tunisie
Mercredi 27  juillet : Ghassan Zaqtan… Palestine

 

« Bleu comme le désert »

Heureux les solitaires
Ceux qui sèment le ciel dans le sable avide
Ceux qui cherchent le vivant sous les jupes du vent
Ceux qui courent haletants après un rêve évaporé
Car ils sont le sel de la terre
Heureuses les vigies sur l’océan du désert
Celles qui poursuivent le fennec au-delà du mirage
Le soleil ailé perd ses plumes à l’horizon
L’éternel été rit de la tombe humide
Et si un grand cri résonne dans les rocs alités
Personne ne l’entend personne
Le désert hurle toujours sous un ciel impavide
L’œil fixe plane seul
Comme l’aigle au point du jour
La mort avale la rosée
Le serpent étouffe le rat
Le nomade sous sa tente écoute crisser le temps
Sur le gravier de l’insomnie
Tout est là en attente d’un mot déjà énoncé
Ailleurs

Joyce Mansour (1928-1986)
Poèmes posthumes in Prose et poésie, Actes Sud, 1991, pages 19-20.
Sur Joyce Mansour, voir aussi « La citation de la semaine » qui lui est consacrée.

Copyright_Bruno Rigolt_Nuit dans le désert du Sahara« Tout est là en attente d’un mot déjà énoncé
Ailleurs »

Illustration : Bruno Rigolt, « Nuit dans le désert du Sahara »
(cliché personnel modifié et peinture numérique)

© Copyright 2015, Bruno Rigolt 

frise_1
black_ribbon
à la mémoire du Père Jacques Hamel, 86 ans,
sauvagement assassiné dans son église 
mardi 26 juillet 2016, à Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen.
– 
 

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Abdellatif Laâbi

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Abdellatif Laâbi ♂
(Fès, 1942 — ) MAROC

Hier, lundi 18 juillet : Álvaro de Campos (Fernando Pessoa)… Portugal
Demain, mercredi 20 juillet : Samira Negrouche… Algérie

 

« L’arbre est féminin »

L’arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l’azur
L’Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?

Abdellatif Laâbi (1942- ), site web
Petit musée portatif, Paris  Al Manar 2002
– 

Beatrice 2016_Rigolt_Redon_Klimt_web_4 « De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?
 »

Crédit iconographique : © juillet 2016, Bruno Rigolt, photomontage et peinture numérique
D'après Odilon Redon (« Béatrice », 1885 (pastel, coll. privée) et Gustav Klimt, « L’arbre de vie », c. 1905-1909, Esquisse pour la fresque du palais Stoclet de Bruxelles. Vienne (Autriche), Museum für Angewandte Kunst (Musée des Arts Appliqués)
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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Catherine Pozzi…

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Catherine Pozzi
(1882 — 1934 Paris )  FRANCE

Hier, dimanche 10 juillet : Renée Vivien… France
Demain, mardi 12 juillet : Yves Bonnefoy… France

 

« Maya »

Je descends les degrés de siècles et de sable
Qui retournent à vous l’instant désespéré
Terre des temples d’or, j’entre dans votre fable
__________Atlantique adoré.

D’un corps qui ne m’est plus que fuie enfin la flamme
L’Âme est un nom chéri détesté du destin —
Que s’arrête le temps, que s’affaisse la trame,
Je reviens sur mes pas vers l’abîme enfantin.

Les oiseaux sur le vent dans l’ouest marin s’engagent,
Il faut voler, bonheur, à l’ancien été
Tout endormi profond où cesse le rivage

Rochers, le chant, le roi, l’arbre longtemps bercé,
Astres longtemps liés à mon premier visage,

Singulier soleil de calme couronné.

_

Catherine Pozzi  (1882-1934)
Poèmes, Paris Gallimard 1959
Édition utilisée :  Catherine Pozzi, Œuvre poétique, textes recueillis, établis et présentés par Lawrence Joseph. Paris Éditions de la Différence 1988, page 59.

Soir_et_la_mer_ Bruno Rigolt_2016« Il faut voler, bonheur, à l’ancien été/Tout endormi profond où cesse le rivage… »
© 2012, 2016 Bruno Rigolt, (Cliché personnel et peinture numérique)

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La citation de la semaine… Edwin Abbott Abbott…

« […] à Flatland, toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux. »

the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.

             

[…] à Flatland tous les êtres humains étaient des Figures régulières, c’est-à-dire des Figures de construction régulière. J’entends par là qu’une Femme doit être non seulement une Ligne, mais une Ligne Droite ; qu’un Artisan ou un Soldat doit avoir deux côtés égaux ;  que les Commerçants doivent avoir trois côtés égaux ; les Hommes de Loi (catégorie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir), quatre côtés égaux, et qu’en général chez un Polygone tous les côtés doivent être égaux.

[…] Ce dont je parle, c’est de l’égalité des côtés, et point n’est besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre qu’à Flatland toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux.
[…]
« L’Irrégularité de Figure » est un terme qui désigne chez nous quelque chose aussi grave au moins que, chez vous, un mélange de distorsion morale et de criminalité ; nous traitons cette perversion en conséquence. Certes, nous avons nos faiseurs de paradoxes qui nient la nécessité d’une relation entre l’Irrégularité géométrique et morale.

« L’Irrégulier, disent-ils, est dès sa naissance dépisté par ses propres parents, accablé de sarcasmes par ses frères et sœurs, négligé par les domestiques, méprisé et soupçonné par la société ; il se voit interdire tous les postes à responsabilités, toutes les situations de confiance, toutes les activités utiles. La police surveille de près chacun de ses mouvements jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité et se présente à l’inspection ; puis, soit il est détruit si l’on constate qu’il dépasse la marge de déviation admise, soit il est enfermé dans un Bureau Gouvernemental en qualité d’employé de septième classe ; il se voit contraint d’exercer pendant toute sa morne existence un métier sans intérêt pour un salaire misérable, obligé de vivre jour et nuit au bureau, de se soumettre même pendant ses congés à une surveillance étroite ; comment s’étonner que la nature humaine, fût-elle de l’essence la meilleure et la plus pure, sombre dans l’amertume et la perversion au milieu de ces circonstances ? »

Ce raisonnement fort plausible ne parvient pas à me convaincre –pas plus qu’il n’a convaincu les plus sages de nos Hommes d’État– que nos ancêtres ont eu tort de poser en axiome politique l’impossibilité de tolérer l’Irrégularité sans mettre en danger la sécurité de l’État. La vie de l’Irrégulier est dure. Cela ne fait aucun doute ; mais les intérêts du Plus Grand Nombre exigent qu’il en soit ainsi. Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?
[…]
Je n’en suis pas pour autant disposé à recommander (du moins pour l’instant) l’emploi des mesures extrêmes adoptées par certains États, où le nouveau-né dont l’angle dévie d’un demi-degré par rapport à la norme est aussitôt détruit sans autre forme de procès. Parmi nos plus grands personnages, nos génies même, il en est qui se sont trouvés affligés, pendant les premiers jours de leur vie, de déviations allant jusqu’à quarante-cinq minutes, ou même au-delà ; et la perte de leur précieuse existence aurait été pour l’État un mal irréparable. En outre, l’art de la médecine a remporté quelques-uns de ses plus beaux triomphes en guérissant, soit partiellement, soit totalement l’Irrégularité par des compressions, des extensions, des trépanations, des colligations et autres opérations chirurgicales ou esthétiques. Optant, par conséquent, pour une Via Media, je ne définirai aucune ligne de démarcation fixe ou absolue ; mais, à l’époque où le corps commence à se charpenter, et si le Conseil Médical déclare que la guérison est improbable, je suggérerai de mettre un terme aux souffrances du rejeton Irrégulier en le faisant passer sans douleur de vie à trépas.

Edwin A. Abbott
Flatland, une aventure à plusieurs dimensions, 1884

Librio, © E.J.L. 2013, chapitre 7 « Des formes irrégulières », pages 40-43
Traduit de l’anglais par Élisabeth Gille (cette traduction a d’abord paru chez Denoël en 1968).
Vous pouvez lire en ligne le roman dans son intégralité en cliquant ici, néanmoins je vous recommande pour plus de confort d’acheter chez Librio la version papier pour un prix très raisonnable (3€).

                  

[…] every human being in Flatland is a Regular Figure, that is to say of regular construction. By this I mean that a Woman must not only be a line, but a straight line; that an Artisan or Soldier must have two of his sides equal; that Tradesmen must have three sides equal; Lawyers (of which class I am a humble member), four sides equal, and, generally, that in every Polygon, all the sides must be equal.

[…] I am speaking of the equality of sides, and it does not need much reflection to see that the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.
[…]
“Irregularity of Figure” means with us the same as, or more than, a combination of moral obliquity and criminality with you, and is treated accordingly. There are not wanting, it is true, some promulgatorsof paradoxes who maintain that there is no necessary connection between geometrical and moral Irregularity. “The Irregular,” they say, “is from his birth scouted by his own parents, derided by his brothers and sisters, neglected by the domestics, scorned and suspected by society, and excluded from all posts of responsibility, trust, and useful activity. His every movement is jealously watched by the police till he comes of age and presents himself for inspection; then he is either destroyed, if he is found to exceed the fixed margin of deviation, at an uninteresting occupation for a miserable stipend; obliged to live and board at the office, and to take even his vacation under close supervision; what wonder that human nature, even in the best and purest, is embittered and perverted by such surroundings!”

All this very plausible reasoning does not convince me, as it has not convinced the wisest of our Statesmen, that our ancestors erred in laying it down as an axiom of policy that the toleration of Irregularity is incompatible with the safety of the State. Doubtless, the life of an Irregular is hard; but the interests of the Greater Number require that it shall be hard. If a man with a triangular front and a polygonal back were allowed to exist and to propagate a still more Irregular posterity, what would become of the arts of life? Are the houses and doors and churches in Flatland to be altered in order to accommodate such monsters? […]
Not that I should be disposed to recommend (at present) the extreme measures adopted by some States, where an infant whose angle deviates by half a degree from the correct angularity is summarily destroyed at birth. Some of our highest and ablest men, men of real genius, have during their earliest days laboured under deviations as great as, or even greater than forty-five minutes: and the loss of their precious lives would have been an irreparable injury to the State. The art of healing also has achieved some of its most glorious triumphs in the compressions, extensions, trepannings, colligations, and other surgical or diaetetic operations by which Irregularity has been partly or wholly cured. Advocating therefore a Via Media, I would lay down no fixed or absolute line of demarcation; but at the period when the frame is just beginning to set, and when the Medical Board has reported that recovery is improbably, I would suggest that the Irregular offspring be painlessly and mercifully consumed.

Edwin A. Abbott
Flatland, A Romance in Many Dimensions
(Londres, Seeley 1884)

Pour lire en ligne le roman dans son intégralité (en anglais), cliquez ici.

Couverture originale de Flatland (illustration de l’auteur)

Publié en 1884 par Edwin A. Abbott (1838-1926), célèbre théologien et universitaire anglais,  Flatland est un court roman allégorique qui relève à la fois de la fable de science-fiction, de la fantaisie mathématique et du conte philosophique. L’histoire, qui donne vie à des figures géométriques, a pour narrateur un carré qui vit dans un monde plat : Flatland. Les personnages y sont des cercles, des triangles, des carrés, des polygones… Dans ce monde dénué de hauteur n’existent que deux dimensions, la longueur et la largeur. Les habitants ne peuvent donc ni monter ni descendre, ni en concevoir la possibilité même.

Toute la première partie de l’ouvrage (Notre monde) décrit la société bidimensionnelle de Flatland.  À ce titre, l’ouvrage cache une satire implicite de la société aristocratique victorienne puisque le nombre de côtés des polygones-habitants détermine la classe sociale des individus : plus ce nombre est grand, et plus ils sont élevés hiérarchiquement. Ainsi, dans Flatland, tout s’ordonne selon un principe strict, à savoir que l’ordre naturel de la société repose sur l’égalité des côtés : au sommet la caste des prêtres symbolisée par les Cercles, au bas de l’échelle, les triangles isocèles symbolisant les soldats et la plèbe. Les femmes quant à elles sont réduites à de simples lignes, et les individus déviants sont représentés par des polygones irréguliers dont la difformité géométrique cache une irrégularité morale.

La deuxième partie de l’ouvrage (Autres mondes) est d’une grande originalité, tant scientifique que sociale : alors qu’il médite en l’an 2000 sur son existence dans l’univers bidimensionnel de Flatland, le carré-narrateur reçoit la visite d’un étranger, qui se fait appeler une Sphère. Traversant l’espace plan de son univers que le Carré croyait universel, la Sphère l’entraîne dans un espace à trois dimensions, lui offrant une vision inédite de son propre univers vu du dessus : Flatland devient Spaceland. Bouleversé par la vision de cet espace en trois dimensions, l’infortuné Carré veut témoigner de ce qu’il a vu et compris (la possibilité d’une autre dimension), et faire partager son voyage initiatique à ses concitoyens en propageant « l’Évangile des Trois Dimensions ».

Arrêté et traduit devant le Conseil pour avoir voulu subvertir l’ordre de la pensée unique, il sera condamné à la détention perpétuelle comme un dangereux révolutionnaire. À cet égard, si la fin de l’ouvrage est empreinte d’un profond pessimisme, elle délivre aussi un message humaniste de tolérance et de paix :

Je n’ai donc absolument aucun disciple et, à ma connaissance, la Révélation millénaire m’a été faite pour rien. Là-haut, à Spaceland, Prométhée fut châtié pour avoir apporté le feu aux mortels, mais moi —pauvre Prométhée de Flatland— je suis en prison sans avoir apporté quoi que ce soit à mes compatriotes. Je survis cependant, en espérant que ces Mémoires parviendront, je ne sais comment, jusqu’à un esprit humain, dans une Dimension quelconque, et susciteront une race rebelle qui refusera de se confiner aux limitations dimensionnelles. (Librio, page 119)

Comme l’a très bien montré Paul Watzlawick¹, « ce que Flatland dépeint avec éclat est la complète relativité de la réalité. Sans doute l’élément le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité est-il l’illusion d’une réalité « réelle », avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement. Il faut par ailleurs un haut degré de maturité et de tolérance envers les autres pour vivre avec une vérité relative, avec des questions auxquelles il n’est pas de réponse, la certitude qu’on ne sait rien et les incertitudes résultant des paradoxes. Mais si nous ne pouvons développer cette faculté, nous nous relèguerons, sans le savoir, au monde du Grand Inquisiteur, où nous mènerons une vie de mouton, troublée de temps à autre par l’âcre fumée de quelque autodafé, ou des cheminées d’un crématoire ».
← Edwin Abbott Abbot
De fait, si l’ouvrage d’Edwin A. Abbott connut un regain d’intérêt au vingtième siècle grâce aux découvertes d’Einstein quant à la relativité restreinte, il amène fondamentalement à une réflexion critique en matière de rapports de pouvoir sur nos valeurs institutionnelles et morales. C’est ainsi que Flatland peut être replacé dans le contexte particulier de certaines dérives sociales caractéristiques de l’Angleterre victorienne. Il faut rappeler en effet que « le concept moderne d’eugénisme (eugenics) est inventé en 1883 par le statisticien Francis Galton, le cousin du célèbre Darwin »². Par exemple, le passage que j’ai sélectionné pour cette Citation de la semaine peut se lire comme la critique sous-jacente d’une société eugéniste et formatée multipliant les exigences de normalité :

Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?

Comme nous le voyons dans ces lignes, l’action eugénique à l’encontre des individus non conformes amène à une réflexion sur la notion même de normalité, si importante quand on aborde par exemple la liberté face à la conception totalitaire de la rationalité  : les figures irrégulières et déviantes constituent ainsi une menace conceptuelle contre l’ordre moral et social. De même, lorsque le personnage narrateur (le Carré) bouscule la logique linéaire des habitants de Flatland, il faut voir dans cette transgression (qui semble préfigurer 1984 d’Orwell, dont le titre ne peut que faire songer à la date de publication du roman d’Edwin A. Abbott) l’impossibilité même de toute pensée autonome.

En ce sens, Flatland apparaît comme une brillante dystopie antiautoritaire. Cette dimension politique de l’œuvre n’a presque pas été étudiée ; elle est néanmoins essentielle et invite le lecteur à une réflexion critique sur les rapports entre pensée et liberté.

Bruno Rigolt

 

1.  Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication, Seuil « Points Essais », Paris 1978. Voyez en particulier cette page.
2. Gilbert Hottois, Jean-Noël Missa, Nouvelle Encyclopédie de bioéthique : médecine, environnement, biotechnologie, De Boeck Université, Bruxelles 2001, page 421.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie Noël

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie Noël (1883 — 1967, Auxerre) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Chanson

Quand il est entré dans mon logis clos,
J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,
L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…
Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Il m’a demandé des outils à nous.
Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,
Qu’ils semblaient, —si gais, si légers, si doux,—
Deux petits oiseaux caressant la dalle

De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?

Il m’a demandé du beurre, du pain,
— ma main en l’ouvrant caressait la huche —
Du cidre nouveau, j’allais et ma main
Caressait les bols, la table, la cruche.

Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?

Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi.
J’ai parlé de tout, des poules, des chèvres,
Du froid, du chaud, des gens, et ma voix
En sortant de moi caressait mes lèvres…

Et je causais, je causais, je causais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

Quand il est parti, pour finir l’ourlet
Que j’avais laissé, je me suis assise…
L’aiguille chantait, l’aiguille volait,
Mes doigts caressaient notre toile bise…

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Marie Noël
Les Chansons et les Heures, 1920

Françoise Duparc (1726-1778), « Femme cousant » c. 1750-1760
Marseille, Musée des Beaux-Arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Paul Valéry

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Paul Valéry (1871, Sète — 1945, Paris) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Sur l’obscur de la mer (*)

__Une mer qui semble unie, — çà et là dans le plan,
çà et là dans le temps — éclate un petit fait d’écume ;
__un événement candide sur l’obscur de la mer,
ici ou là ;
__Jamais au même lieu ;
__un épisode,
__un indice de chocs entre des puissances invisibles
__et des différences internes,
__çà et là, ici ou là.
__L’eau changée en neige, l’instant du choc changé
en blancheur, et le mouvement massif en désordre de
gouttes que l’ordre pesant résorbe aussitôt.

(*) titre donné à partir d’une expression du texte, non choisi par P. Valéry

Paul Valéry
Poèmes et PPA (Petits Poèmes Abstraits), 1929
Édition utilisée : Paul Valéry, Poésie perdue. Les poèmes en prose des Cahiers
Édition de Michel Jarrety, NRF Gallimard, Paris 2000, page 192.

Illustration : © Bruno Rigolt
« Soir et la Mer IV » Peinture numérique et photographie, août 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Nicole Barrière

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Nicole Barrière (contemporaine) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

[sans titre]

Revient indemne l’Ombre
L’enfance criant son mutisme
L’énigme du poème qui contient tout entier
La même femme
Elle veille la lumière secrète d’autres rêves
Dont tu ne sais rien
Femme debout, de face
Elle a fait la rencontre endeuillée de l’histoire
Tu ne sais rien de sa clarté
Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace
Tu demeures comme elle, blessé à demi-mot
Tu l’aimeras errante, endormie, enroulée de linceul ou debout face au mur
Défais ta vie de ses fragiles habits
Aime, aime ses chevauchées d’azur dans ton pays écorché
Quand la brise court sur les oliviers
Ose ses lèvres, ose la rose dans sa nacre vivante
Ce monde de beauté où tu la vois dormir.

Nicole Barrière
 Femmes en parallèle : Anthologie personnelle
L’Harmattan, Paris 2010. Page 15.

« Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace »

Illustration : Kay Sage (1898-1963), « I Saw Three Cities », 1944
Princeton University Art Museum
Crédit photographique : Bruce M. White

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Duras

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Duras
(1914, Saigon — 1996, Paris)… FRANCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Ce matin : Georges Séféris… GRÈCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Les Mains négatives

On appelle mains négatives, les peintures de mains trouvées dans les grottes magdaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique. Le contour de ces mains —posées grandes ouvertes sur la pierre— était enduit de couleur. Le plus souvent de bleu, de noir. Parfois de rouge. Aucune explication n’a été trouvée à cette pratique.

       

Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit

ces mains
ouvertes

Bleues
Et noires

Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit

L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime

Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel

Plates

Posées écartelées sur le granit gris

Pour que quelqu’un les ait vues.

Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans

Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer, je t’aime

J’aimerai quiconque entendra que je crie

Sur la terre vide resteront ces mains  sur la paroi de granit face au fracas de l’océan

Insoutenable

Personne n’entendra plus

Ne verra

Trente mille ans
Ces mains-là, noires

La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir
la paroi de la pierre

Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait
qui
criait dans cette lumière blanche

Le désir
le mot n’est pas encore inventé

Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force

et puis il a crié

Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin

Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité
je
t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur

Le vent souffle du continent il repousse
l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra

Je veux t’aimer je t’aime

Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc

Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi.

Marguerite Duras
Les Mains négatives, 1978
Marguerite Duras, Le Navire Night – Césarée – Les Mains négatives – Aurélia Steiner
Mercure de France, Paris 1979, page 97 et suivantes.

La Cueva de las Manos (la Grotte des mains)
Patagonie, Argentine


Le court métrage réalisé en 1979 par Marguerite Duras
Sur les images de Paris la nuit, désert, Marguerite Duras interprète comme un appel les traces de mains peintes dans les grottes préhistoriques d’Espagne

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Robert Frost

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Robert Frost (1874, San Francisco — 1963, Boston )… ÉTATS-UNIS

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Ce matin : Marie-Claire Bancquart… FRANCE
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;

Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

 

La route non empruntée

Deux routes bifurquaient dans un bois jaune
Et au regret de ne pouvoir prendre les deux
Car voyageant seul, je suis resté longtemps
Les yeux fixés sur l’une des deux aussi loin que je le pouvais
Jusqu’à un virage qui se perdait dans les broussailles ;

Alors j’ai suivi l’autre route, tout aussi envisageable
Et peut-être même plus justifiée encore
Parce que recouverte d’herbes ne demandant qu’à être foulées ;
Cependant, ceux qui étaient passés par là
Les avaient empruntées de façon assez semblable.

Et toutes deux en ce matin s’étiraient
Parmi des feuilles qu’aucun pas n’avait encore souillées
Je réservais la première route pour une autre fois
Sachant pourtant qu’un chemin menant à un autre chemin,
Je doutais d’y revenir jamais.

Un jour, dans des années et des années
Je conterai tout cela en soupirant, à savoir que
Deux routes bifurquaient dans un bois, et que moi —
J’ai suivi celle par laquelle on chemine le moins souvent
Et cela a fait toute la différence.

 

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

Traduction : Bruno Rigolt

À propos de la traduction : On trouve sur le net quelques traductions plus ou moins heureuses, et souvent contestables de ce très beau texte. Aucune ne répondant à mes attentes, j’ai donc proposé une nouvelle traduction, sachant que la syntaxe française rend difficilement compte de la structure rythmique et métrique très particulière du texte composé d’ennéasyllabes (vers de 9 syllabes). Enfin, ce poème, le premier du recueil Mountain Interval est en italiques dans la première édition (1916). C’est la raison pour laquelle il figure en italiques ici.

Pour en savoir plus sur les interprétations de ce poème complexe et souvent mal compris, voyez cette page (en anglais, mais passionnante à lire, et d’un haut niveau d’analyse, qui m’a été particulièrement utile pour aborder la traduction).

 Illustration : © Bruno Rigolt, « Robert Frost as Robert Frost » (2013)
Photomontage d’après des images de presse de Robert Frost (jeune et vieux) et d’une huile sur toile de Gustave Doré : « Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’enfer« , 1861 (Musée de Bourg en Bresse, France).

Concernant mon choix de l’Enfer de Dante pour l’illustration, voir : George Montiero, Robert Frost and the New England Renaissance. Lexington, KY:  The University Press of Kentucky, 1988. Copyright © 1988 by the UP of  Kentucky

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie-Claire Bancquart

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie-Claire Bancquart (1932, Aubin —       ) FRANCE

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Cet après-midi : Robert Frost… ÉTATS-UNIS
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

UTOPIQUES

Massacres, guerres s’éparpillent
s’écartent
recommencent dans le fracas.
Qui a soif de sang, qu’il morde son siècle.

Ah, que les mots se reprennent au fil
d’un futur sans visibilité arrière

qu’ils soient miraculeux feuillages sans racines
où le vent jouerait libre jeu.

Mais tuer la mémoire
commencer de rien ?

Pas possible

l’inhumain
l’inanimal
n’en finissent pas.

Seulement, comme sourit et parle un grand malade,
remplir une proche seconde
avec le livre ouvert
dans le silence, sauf le bruit de tourner la page.

Marie-Claire Bancquart
in Le Nouveau recueil, revue trimestrielle de littérature et de critique
Champ Vallon 62, mars-mai 2002. Page 82.

 « l’inhumain / l’inanimal / n’en finissent pas » 

Illustration : Otto Dix (1891-1969) « Sturmtruppe geht unter Gas vor » (« Assaut sous les gaz »), 1924
Gravure aquatinte. Berlin, Deutsches Historiches Museum

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : André Pieyre de Mandiargues

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… André Pieyre de Mandiargues (1909 — 1991, Paris)… FRANCE

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Ce matin, Anne Hébert… CANADA

Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert FROST…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

 

Lèvres bleues

Les lèvres bleues du canot
Sur le sable gris de la plage
Qu’un reflet de lune illumine
Dirais-tu qu’elles vont ouvrir
Une bouche de noyée
Pour dire ce que toute femme
Aurait pu dire à tout homme
Et que nulle n’a jamais dit ?
 

André Pieyre de Mandiargues
1er septembre 1974
L’Ivre Œil
in Écriture ineffable, précédé de Ruisseau des solitude, L’Ivre Œil et suivi de Gris de perle
© NRF « Poésie » Gallimard, Paris 2010. Page 215.


Illustration : Man Ray, 1936. D’après « À l’heure de l’observatoire : les amoureux ».
Photographie réalisée pour Harper’s Bazaar : « Modèle allongé bras levé sous un tableau de Man Ray »

Image colorisée.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anne Hébert

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anne Hébert (1916 — 2000, province du Québec)… CANADA

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Cet après-midi : André Pieyre de Mandiargues… FRANCE
Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert Frost…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

                                          

Les Mains

Elle est assise au bord des saisons
Et fait miroiter ses mains comme des rayons.

Elle est étrange
Et regarde ses mains que colorent les jours.

Les jours sur ses mains
L’occupent et la captivent.

Elle ne les referme jamais
Et les tend toujours.

Les signes du monde
Sont gravés à même ses doigts.

Tant de chiffres profonds
L’accablent de bagues massives et travaillées.

D’elle pour nous
Nul lieu d’accueil et d’amour

Sans cette offrande impitoyable
Des mains de douleurs parées
Ouvertes au soleil.

Anne Hébert
Le Tombeau des rois, 1953. © Éditions du Seuil, Paris 1960
Première parution (à compte d’auteur aux Éditions de l’Institut littéraire du Québec ) : 1953

 « Des mains de douleurs parées / Ouvertes au soleil »
Illustration : © Bruno Rigolt « Hands in the Sun » (Peinture numérique, 2013)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Jean-Baptiste Tati Loutard

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jean-Baptiste Tati Loutard
(1938, Pointe-Noire — 2009, Paris )… CONGO

Hier, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE
Demain, lundi 19 août : 2 livraisons
– Anne Hébert… CANADA (publication du matin)

– André Pieyre de Mandiargues… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

L’envers du soleil
(Des chômeurs dans la nuit)

À présent plus de soleil fertile
Où midi cultivait des rayons
Pour l’enchantement du retour.

C’est une nuit opaque comme un brouet noir
Dans la grande écuelle du Ciel ;
C’est une nuit qui traverse la terre
Sans son monocle lunaire
Et se brise aux rares lampes du chemin
En fragments jaunâtres dont les noctuelles
Font leur miel et leur feu de joie.
Passe la longue caravane des arbres,
Vers quel autre cirque du lendemain ?
Ceux qui la suivent titubent de fatigue,
Et leurs noms manquent au registre du travail !
Ils ont planté sans répit leurs jambes
Dans la clarté du jour
Et n’ont récolté que le bruit de leurs pas.
Maintenant, ils préfèrent suivre les arbres
Dans la fosse commune de la nuit.
Que son ombre leur soit légère !

 

Jean-Baptiste Tati Loutard
L’Envers du soleil, L’Harmattan, Paris 1978, page 9
Première édition : 1970 (éd. Pierre-Jean Oswald)

 Illustration : Leon Bibel (1913–1995)
« Unemployed Marchers » (lithographie en couleur, c. 1938)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Mousse Boulanger

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Mousse Boulanger (1926, Boncourt —          )… SUISSE

Hier, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI
Demain, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

 

Quel temps fait-il en moi ?

Les fourmis déménagent
l’innocence meurt
avant l’apprentissage de la morsure

Une mésange picore
les moucherons endormis
sur le grillage du jardin
la pluie du matin
coule sur le fil
les gouttes se pourchassent
comme les enfants
partis

 

Lente extinction de la nuit
vers les jades du matin
des fleurs d’étoiles traînent
sur le jardin

bourdonnement d’abeilles
semblable à la marelle
des quatre vents

 

Quel destin a posé
un doigt au cœur ?
Les larmes se perdent
dans un mouchoir

Le ciel reste bleu.

 

Mousse Boulanger
L’Écuelle des souvenirs. Récit-poème
L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 2000. Page 17 (« Quel temps fait-il en moi ? »), page 13

 Illustration : Vincent Van Gogh
« Le Jardin de l’hôpital Saint-Paul » (huile sur toile, 1889)
collection privée, Genève

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Pablo Neruda

 

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pablo Neruda (1904, Parral — 1973, Santiago)… CHILI

Hier, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar.. FRANCE/ÉTATS-UNIS
Demain, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE

 

Poema XV

Me gustas cuando callas porque estás como ausente,
y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca.
Parece que los ojos se te hubieran volado
y parece que un beso te cerrara la boca.

Como todas las cosas están llenas de mi alma
emerges de las cosas, llena del alma mía.
Mariposa de sueño, te pareces a mi alma,
y te pareces a la palabra melancolía.

Me gustas cuando callas y estás como distante.
Y estás como quejándote, mariposa en arrullo.
Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza:
déjame que me calle con el silencio tuyo.

Déjame que te hable también con tu silencio
claro como una lámpara, simple como un anillo.
Eres como la noche, callada y constelada.
Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente.
Distante y dolorosa como si hubieras muerto.
Una palabra entonces, una sonrisa bastan.
Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

Pablo Neruda
 Veinte poemas de amor y una canción desesperada, 1924
Editorial EDAF, Madrid 2009, page 85

                    

Poème XV

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente,
et tu m’entends de loin, et ma voix point ne te touche.
On dirait que tes yeux se sont envolés
et on dirait qu’un baiser t’aurait scellé la bouche.

Comme toutes les choses sont emplies de mon âme
tu émerges des choses, de toute mon âme emplie.
Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie.

Tu me plais quand tu te tais et sembles distante.
Et tu sembles gémir, papillon dans la berceuse.
Et tu m’entends de loin, et ma voix ne t’atteint pas :
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, muette et constellée.
Ton silence est d’étoile, si lointain et simple.

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente.
Distante et endolorie comme si tu étais morte.
Un mot alors, un sourire suffisent.
Et la joie que ce ne soit pas vrai, la joie m’emporte.

Pablo Neruda
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée suivi de Les Vers du capitaine
Traduction de Claude Couffon et Christian Rinderknecht
Gallimard « Poésie », édition bilingue, Paris 1998. Pages 66-67. 

 « Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie. »

Illustration : Kay Sage (1898, New York — 1963, Woodbury)
« Le Passage » (autoportrait), 1956
(collection particulière)



Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Yourcenar

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Yourcenar
(1903, Bruxelles — 1967, Bangor, USA)… FRANCE/ÉTATS-UNIS

Hier, mercredi 14 août : Forough Farrokhzad… IRAN
Demain, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI

 

Cantilène pour un visage

Pulpe sanglante de l’été
Divisant la chair d’une face ;
Double lac d’immobile glace
Sous la paupière, orbe bleuté.

Dents picorant parmi les roses ;
Narines, portail aux parfums ;
Larges plans ronds où se reposent
Les hâles des soleils défunts.

Visage où ne bat aucun rêve,
À peine beau, presque enfantin,
Visage craintif où se lève
Le sourire, ainsi qu’un matin.

Visage où l’eau des larmes flue
Comme un ruisseau dans un verger,
Coffret charnel de l’âme tue,
Visage humain, masque étranger.

L’immuable beauté des pierres
Vit en toi, dur masque tranchant,
Et quand tu fermes les paupières,
Je crois voir le soleil couchant.

Marguerite Yourcenar
Les Charités d’Alcippe, La Flûte enchantée, Liège 1956
Gallimard, Paris 1984 pour la présente publication, page 14

 Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013
D’après Balthus, « Jeune fille avec une jupe blanche » (1955) ; Magritte, « La Page blanche » (1967)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Forough Farrokhzad

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Forough Farrokhzad (1934 — 1967, Téhéran)… IRAN

Hier, mardi 13 août : Georges Duhamel… FRANCE
Demain, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar… FRANCE/ÉTATS-UNIS

 

Le vent nous emportera

Dans ma nuit brève, hélas
le vent a rendez-vous avec les feuilles.
dans ma nuit brève il y a la peur
et l’effroi dévastateur          

Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Je regarde ce bonheur avec les yeux d’un étranger.
Je me suis accoutumée à mon désespoir.
Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?

En cet instant, en cette nuit,
quelque chose survient. La lune
est inquiète et rouge ; les nuages
forment un cortège funèbre
attendant de pleurer sur le toit du ciel
ce toit friable sur le point de s’écrouler.

Un instant,
Puis rien.

Derrière cette fenêtre, tremble la nuit
Et la terre s’est arrêtée de tourner. 

Par delà cette fenêtre, les yeux de l’inconnu
Se posent sur toi et moi.
Ô toi verdoyante, des pieds à la tête —
Pose le souvenir fébrile de tes mains dans les miennes…
______________________Mes mains qui t’aiment.

Et abandonne tes lèvres
______________________Dans la chaleur de la vie
À la caresse de mes lèvres qui t’aiment.
Un jour le vent nous emportera.
Le vent nous emportera.

Forough Farrokhzad
Source : Furūgh Farrukhzād, Selected Poems of Forugh Farrokhzad, Translated bay Sholeh Wolpé. University of Arkansas Press 2007. page 34

Traduction française (à partir du texte anglais de S. Wolpé) : Bruno Rigolt

 Illustration : © Bruno Rigolt
« Arbres dans le vent », juin 2013