Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Vénus Khoury-Ghata

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Vénus Khoury-Ghata 
(1937, Beharré, Liban  — ) LIBAN/FRANCE

Dimanche 31 juillet : Leah Goldberg… Israël
Mardi 2 août : Salah Stétié… Liban/France

 

« Maison posée sur le paysage
à la saignée de l’air
»


Maison posée sur le paysage à la saignée de l’air

Maison malgré ses fumées qui marchent à reculons
dans le ciel absent

Quatre fenêtres pour allumer la nuit éteindre le jour
et un sentier à deux traits de crayon

Un vent à trois cordes fait frémir les barreaux des fenêtres

pilleur de ruches

mangeur de miel sous les yeux de l’apiculteur vu de dos
et qui ne peut que se désoler

la maison dit-il est accroupie sur un livre et la page n’est pas tournée

Vénus Khoury-Ghata (1937- )
Poème rédigé en 2011 pour le Printemps des Poètes

Mirbeau_Les eucalyptus_2 « Maison posée sur le paysage à la saignée de l’air… »

Illustration : Madeleine Mirbeau, « Les eucalyptus » (huile sur toile), 1984
Collection privée

frise_1
– 
 

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Joyce Mansour

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui…  Joyce Mansour 
(Bowden, Royaume-Uni, 1928—Paris, 1986) ÉGYPTE

Lundi 25  juillet : Amina Saïd… Tunisie
Mercredi 27  juillet : Ghassan Zaqtan… Palestine

 

« Bleu comme le désert »

Heureux les solitaires
Ceux qui sèment le ciel dans le sable avide
Ceux qui cherchent le vivant sous les jupes du vent
Ceux qui courent haletants après un rêve évaporé
Car ils sont le sel de la terre
Heureuses les vigies sur l’océan du désert
Celles qui poursuivent le fennec au-delà du mirage
Le soleil ailé perd ses plumes à l’horizon
L’éternel été rit de la tombe humide
Et si un grand cri résonne dans les rocs alités
Personne ne l’entend personne
Le désert hurle toujours sous un ciel impavide
L’œil fixe plane seul
Comme l’aigle au point du jour
La mort avale la rosée
Le serpent étouffe le rat
Le nomade sous sa tente écoute crisser le temps
Sur le gravier de l’insomnie
Tout est là en attente d’un mot déjà énoncé
Ailleurs

Joyce Mansour (1928-1986)
Poèmes posthumes in Prose et poésie, Actes Sud, 1991, pages 19-20.
Sur Joyce Mansour, voir aussi « La citation de la semaine » qui lui est consacrée.

Copyright_Bruno Rigolt_Nuit dans le désert du Sahara« Tout est là en attente d’un mot déjà énoncé
Ailleurs »

Illustration : Bruno Rigolt, « Nuit dans le désert du Sahara »
(cliché personnel modifié et peinture numérique)

© Copyright 2015, Bruno Rigolt 

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à la mémoire du Père Jacques Hamel, 86 ans,
sauvagement assassiné dans son église 
mardi 26 juillet 2016, à Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen.
– 
 

Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Abdellatif Laâbi

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Abdellatif Laâbi ♂
(Fès, 1942 — ) MAROC

Hier, lundi 18 juillet : Álvaro de Campos (Fernando Pessoa)… Portugal
Demain, mercredi 20 juillet : Samira Negrouche… Algérie

 

« L’arbre est féminin »

L’arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l’azur
L’Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?

Abdellatif Laâbi (1942- ), site web
Petit musée portatif, Paris  Al Manar 2002
– 

Beatrice 2016_Rigolt_Redon_Klimt_web_4 « De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?
 »

Crédit iconographique : © juillet 2016, Bruno Rigolt, photomontage et peinture numérique
D'après Odilon Redon (« Béatrice », 1885 (pastel, coll. privée) et Gustav Klimt, « L’arbre de vie », c. 1905-1909, Esquisse pour la fresque du palais Stoclet de Bruxelles. Vienne (Autriche), Museum für Angewandte Kunst (Musée des Arts Appliqués)
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Un été en Poésie (saison 3) 10 juillet-10 août 2016… Aujourd’hui Catherine Pozzi…

Pour la troisième année, du dimanche 10 juillet 2016 au mercredi 10 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie »…
Affiche Un été en Poésie_Copyright Bruno Rigolt_2016-07_a
Thématique de l’édition 2016 : 
« D’Europe et de Méditerranées… Poésies de tous les rivages ». 

Chaque jour, du dimanche au jeudi, un poème sera publié. Cette année, de très nombreux pays seront représentés dans ce voyage en Europe et autour de la Méditerranée, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.


Pays représentés :
France, Espagne, Portugal, Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie,
Grèce, Italie.

Aujourd’hui… Catherine Pozzi
(1882 — 1934 Paris )  FRANCE

Hier, dimanche 10 juillet : Renée Vivien… France
Demain, mardi 12 juillet : Yves Bonnefoy… France

 

« Maya »

Je descends les degrés de siècles et de sable
Qui retournent à vous l’instant désespéré
Terre des temples d’or, j’entre dans votre fable
__________Atlantique adoré.

D’un corps qui ne m’est plus que fuie enfin la flamme
L’Âme est un nom chéri détesté du destin —
Que s’arrête le temps, que s’affaisse la trame,
Je reviens sur mes pas vers l’abîme enfantin.

Les oiseaux sur le vent dans l’ouest marin s’engagent,
Il faut voler, bonheur, à l’ancien été
Tout endormi profond où cesse le rivage

Rochers, le chant, le roi, l’arbre longtemps bercé,
Astres longtemps liés à mon premier visage,

Singulier soleil de calme couronné.

_

Catherine Pozzi  (1882-1934)
Poèmes, Paris Gallimard 1959
Édition utilisée :  Catherine Pozzi, Œuvre poétique, textes recueillis, établis et présentés par Lawrence Joseph. Paris Éditions de la Différence 1988, page 59.

Soir_et_la_mer_ Bruno Rigolt_2016« Il faut voler, bonheur, à l’ancien été/Tout endormi profond où cesse le rivage… »
© 2012, 2016 Bruno Rigolt, (Cliché personnel et peinture numérique)

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La citation de la semaine… Edwin Abbott Abbott…

« […] à Flatland, toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux. »

the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.

             

[…] à Flatland tous les êtres humains étaient des Figures régulières, c’est-à-dire des Figures de construction régulière. J’entends par là qu’une Femme doit être non seulement une Ligne, mais une Ligne Droite ; qu’un Artisan ou un Soldat doit avoir deux côtés égaux ;  que les Commerçants doivent avoir trois côtés égaux ; les Hommes de Loi (catégorie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir), quatre côtés égaux, et qu’en général chez un Polygone tous les côtés doivent être égaux.

[…] Ce dont je parle, c’est de l’égalité des côtés, et point n’est besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre qu’à Flatland toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux.
[…]
« L’Irrégularité de Figure » est un terme qui désigne chez nous quelque chose aussi grave au moins que, chez vous, un mélange de distorsion morale et de criminalité ; nous traitons cette perversion en conséquence. Certes, nous avons nos faiseurs de paradoxes qui nient la nécessité d’une relation entre l’Irrégularité géométrique et morale.

« L’Irrégulier, disent-ils, est dès sa naissance dépisté par ses propres parents, accablé de sarcasmes par ses frères et sœurs, négligé par les domestiques, méprisé et soupçonné par la société ; il se voit interdire tous les postes à responsabilités, toutes les situations de confiance, toutes les activités utiles. La police surveille de près chacun de ses mouvements jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité et se présente à l’inspection ; puis, soit il est détruit si l’on constate qu’il dépasse la marge de déviation admise, soit il est enfermé dans un Bureau Gouvernemental en qualité d’employé de septième classe ; il se voit contraint d’exercer pendant toute sa morne existence un métier sans intérêt pour un salaire misérable, obligé de vivre jour et nuit au bureau, de se soumettre même pendant ses congés à une surveillance étroite ; comment s’étonner que la nature humaine, fût-elle de l’essence la meilleure et la plus pure, sombre dans l’amertume et la perversion au milieu de ces circonstances ? »

Ce raisonnement fort plausible ne parvient pas à me convaincre –pas plus qu’il n’a convaincu les plus sages de nos Hommes d’État– que nos ancêtres ont eu tort de poser en axiome politique l’impossibilité de tolérer l’Irrégularité sans mettre en danger la sécurité de l’État. La vie de l’Irrégulier est dure. Cela ne fait aucun doute ; mais les intérêts du Plus Grand Nombre exigent qu’il en soit ainsi. Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?
[…]
Je n’en suis pas pour autant disposé à recommander (du moins pour l’instant) l’emploi des mesures extrêmes adoptées par certains États, où le nouveau-né dont l’angle dévie d’un demi-degré par rapport à la norme est aussitôt détruit sans autre forme de procès. Parmi nos plus grands personnages, nos génies même, il en est qui se sont trouvés affligés, pendant les premiers jours de leur vie, de déviations allant jusqu’à quarante-cinq minutes, ou même au-delà ; et la perte de leur précieuse existence aurait été pour l’État un mal irréparable. En outre, l’art de la médecine a remporté quelques-uns de ses plus beaux triomphes en guérissant, soit partiellement, soit totalement l’Irrégularité par des compressions, des extensions, des trépanations, des colligations et autres opérations chirurgicales ou esthétiques. Optant, par conséquent, pour une Via Media, je ne définirai aucune ligne de démarcation fixe ou absolue ; mais, à l’époque où le corps commence à se charpenter, et si le Conseil Médical déclare que la guérison est improbable, je suggérerai de mettre un terme aux souffrances du rejeton Irrégulier en le faisant passer sans douleur de vie à trépas.

Edwin A. Abbott
Flatland, une aventure à plusieurs dimensions, 1884

Librio, © E.J.L. 2013, chapitre 7 « Des formes irrégulières », pages 40-43
Traduit de l’anglais par Élisabeth Gille (cette traduction a d’abord paru chez Denoël en 1968).
Vous pouvez lire en ligne le roman dans son intégralité en cliquant ici, néanmoins je vous recommande pour plus de confort d’acheter chez Librio la version papier pour un prix très raisonnable (3€).

                  

[…] every human being in Flatland is a Regular Figure, that is to say of regular construction. By this I mean that a Woman must not only be a line, but a straight line; that an Artisan or Soldier must have two of his sides equal; that Tradesmen must have three sides equal; Lawyers (of which class I am a humble member), four sides equal, and, generally, that in every Polygon, all the sides must be equal.

[…] I am speaking of the equality of sides, and it does not need much reflection to see that the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.
[…]
“Irregularity of Figure” means with us the same as, or more than, a combination of moral obliquity and criminality with you, and is treated accordingly. There are not wanting, it is true, some promulgatorsof paradoxes who maintain that there is no necessary connection between geometrical and moral Irregularity. “The Irregular,” they say, “is from his birth scouted by his own parents, derided by his brothers and sisters, neglected by the domestics, scorned and suspected by society, and excluded from all posts of responsibility, trust, and useful activity. His every movement is jealously watched by the police till he comes of age and presents himself for inspection; then he is either destroyed, if he is found to exceed the fixed margin of deviation, at an uninteresting occupation for a miserable stipend; obliged to live and board at the office, and to take even his vacation under close supervision; what wonder that human nature, even in the best and purest, is embittered and perverted by such surroundings!”

All this very plausible reasoning does not convince me, as it has not convinced the wisest of our Statesmen, that our ancestors erred in laying it down as an axiom of policy that the toleration of Irregularity is incompatible with the safety of the State. Doubtless, the life of an Irregular is hard; but the interests of the Greater Number require that it shall be hard. If a man with a triangular front and a polygonal back were allowed to exist and to propagate a still more Irregular posterity, what would become of the arts of life? Are the houses and doors and churches in Flatland to be altered in order to accommodate such monsters? […]
Not that I should be disposed to recommend (at present) the extreme measures adopted by some States, where an infant whose angle deviates by half a degree from the correct angularity is summarily destroyed at birth. Some of our highest and ablest men, men of real genius, have during their earliest days laboured under deviations as great as, or even greater than forty-five minutes: and the loss of their precious lives would have been an irreparable injury to the State. The art of healing also has achieved some of its most glorious triumphs in the compressions, extensions, trepannings, colligations, and other surgical or diaetetic operations by which Irregularity has been partly or wholly cured. Advocating therefore a Via Media, I would lay down no fixed or absolute line of demarcation; but at the period when the frame is just beginning to set, and when the Medical Board has reported that recovery is improbably, I would suggest that the Irregular offspring be painlessly and mercifully consumed.

Edwin A. Abbott
Flatland, A Romance in Many Dimensions
(Londres, Seeley 1884)

Pour lire en ligne le roman dans son intégralité (en anglais), cliquez ici.

Couverture originale de Flatland (illustration de l’auteur)

Publié en 1884 par Edwin A. Abbott (1838-1926), célèbre théologien et universitaire anglais,  Flatland est un court roman allégorique qui relève à la fois de la fable de science-fiction, de la fantaisie mathématique et du conte philosophique. L’histoire, qui donne vie à des figures géométriques, a pour narrateur un carré qui vit dans un monde plat : Flatland. Les personnages y sont des cercles, des triangles, des carrés, des polygones… Dans ce monde dénué de hauteur n’existent que deux dimensions, la longueur et la largeur. Les habitants ne peuvent donc ni monter ni descendre, ni en concevoir la possibilité même.

Toute la première partie de l’ouvrage (Notre monde) décrit la société bidimensionnelle de Flatland.  À ce titre, l’ouvrage cache une satire implicite de la société aristocratique victorienne puisque le nombre de côtés des polygones-habitants détermine la classe sociale des individus : plus ce nombre est grand, et plus ils sont élevés hiérarchiquement. Ainsi, dans Flatland, tout s’ordonne selon un principe strict, à savoir que l’ordre naturel de la société repose sur l’égalité des côtés : au sommet la caste des prêtres symbolisée par les Cercles, au bas de l’échelle, les triangles isocèles symbolisant les soldats et la plèbe. Les femmes quant à elles sont réduites à de simples lignes, et les individus déviants sont représentés par des polygones irréguliers dont la difformité géométrique cache une irrégularité morale.

La deuxième partie de l’ouvrage (Autres mondes) est d’une grande originalité, tant scientifique que sociale : alors qu’il médite en l’an 2000 sur son existence dans l’univers bidimensionnel de Flatland, le carré-narrateur reçoit la visite d’un étranger, qui se fait appeler une Sphère. Traversant l’espace plan de son univers que le Carré croyait universel, la Sphère l’entraîne dans un espace à trois dimensions, lui offrant une vision inédite de son propre univers vu du dessus : Flatland devient Spaceland. Bouleversé par la vision de cet espace en trois dimensions, l’infortuné Carré veut témoigner de ce qu’il a vu et compris (la possibilité d’une autre dimension), et faire partager son voyage initiatique à ses concitoyens en propageant « l’Évangile des Trois Dimensions ».

Arrêté et traduit devant le Conseil pour avoir voulu subvertir l’ordre de la pensée unique, il sera condamné à la détention perpétuelle comme un dangereux révolutionnaire. À cet égard, si la fin de l’ouvrage est empreinte d’un profond pessimisme, elle délivre aussi un message humaniste de tolérance et de paix :

Je n’ai donc absolument aucun disciple et, à ma connaissance, la Révélation millénaire m’a été faite pour rien. Là-haut, à Spaceland, Prométhée fut châtié pour avoir apporté le feu aux mortels, mais moi —pauvre Prométhée de Flatland— je suis en prison sans avoir apporté quoi que ce soit à mes compatriotes. Je survis cependant, en espérant que ces Mémoires parviendront, je ne sais comment, jusqu’à un esprit humain, dans une Dimension quelconque, et susciteront une race rebelle qui refusera de se confiner aux limitations dimensionnelles. (Librio, page 119)

Comme l’a très bien montré Paul Watzlawick¹, « ce que Flatland dépeint avec éclat est la complète relativité de la réalité. Sans doute l’élément le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité est-il l’illusion d’une réalité « réelle », avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement. Il faut par ailleurs un haut degré de maturité et de tolérance envers les autres pour vivre avec une vérité relative, avec des questions auxquelles il n’est pas de réponse, la certitude qu’on ne sait rien et les incertitudes résultant des paradoxes. Mais si nous ne pouvons développer cette faculté, nous nous relèguerons, sans le savoir, au monde du Grand Inquisiteur, où nous mènerons une vie de mouton, troublée de temps à autre par l’âcre fumée de quelque autodafé, ou des cheminées d’un crématoire ».
← Edwin Abbott Abbot
De fait, si l’ouvrage d’Edwin A. Abbott connut un regain d’intérêt au vingtième siècle grâce aux découvertes d’Einstein quant à la relativité restreinte, il amène fondamentalement à une réflexion critique en matière de rapports de pouvoir sur nos valeurs institutionnelles et morales. C’est ainsi que Flatland peut être replacé dans le contexte particulier de certaines dérives sociales caractéristiques de l’Angleterre victorienne. Il faut rappeler en effet que « le concept moderne d’eugénisme (eugenics) est inventé en 1883 par le statisticien Francis Galton, le cousin du célèbre Darwin »². Par exemple, le passage que j’ai sélectionné pour cette Citation de la semaine peut se lire comme la critique sous-jacente d’une société eugéniste et formatée multipliant les exigences de normalité :

Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?

Comme nous le voyons dans ces lignes, l’action eugénique à l’encontre des individus non conformes amène à une réflexion sur la notion même de normalité, si importante quand on aborde par exemple la liberté face à la conception totalitaire de la rationalité  : les figures irrégulières et déviantes constituent ainsi une menace conceptuelle contre l’ordre moral et social. De même, lorsque le personnage narrateur (le Carré) bouscule la logique linéaire des habitants de Flatland, il faut voir dans cette transgression (qui semble préfigurer 1984 d’Orwell, dont le titre ne peut que faire songer à la date de publication du roman d’Edwin A. Abbott) l’impossibilité même de toute pensée autonome.

En ce sens, Flatland apparaît comme une brillante dystopie antiautoritaire. Cette dimension politique de l’œuvre n’a presque pas été étudiée ; elle est néanmoins essentielle et invite le lecteur à une réflexion critique sur les rapports entre pensée et liberté.

Bruno Rigolt

 

1.  Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication, Seuil « Points Essais », Paris 1978. Voyez en particulier cette page.
2. Gilbert Hottois, Jean-Noël Missa, Nouvelle Encyclopédie de bioéthique : médecine, environnement, biotechnologie, De Boeck Université, Bruxelles 2001, page 421.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie Noël

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie Noël (1883 — 1967, Auxerre) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Chanson

Quand il est entré dans mon logis clos,
J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,
L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…
Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Il m’a demandé des outils à nous.
Mes pieds ont couru, si vifs, dans la salle,
Qu’ils semblaient, —si gais, si légers, si doux,—
Deux petits oiseaux caressant la dalle

De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu voulais ?

Il m’a demandé du beurre, du pain,
— ma main en l’ouvrant caressait la huche —
Du cidre nouveau, j’allais et ma main
Caressait les bols, la table, la cruche.

Deux fois, dix fois, vingt fois je les touchais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu cherchais ?

Il m’a fait sur tout trente-six pourquoi.
J’ai parlé de tout, des poules, des chèvres,
Du froid, du chaud, des gens, et ma voix
En sortant de moi caressait mes lèvres…

Et je causais, je causais, je causais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

Quand il est parti, pour finir l’ourlet
Que j’avais laissé, je me suis assise…
L’aiguille chantait, l’aiguille volait,
Mes doigts caressaient notre toile bise…

Et je cousais, je cousais, je cousais…
— Mon cœur, qu’est-ce que tu faisais ?

Marie Noël
Les Chansons et les Heures, 1920

Françoise Duparc (1726-1778), « Femme cousant » c. 1750-1760
Marseille, Musée des Beaux-Arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Paul Valéry

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Paul Valéry (1871, Sète — 1945, Paris) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Sur l’obscur de la mer (*)

__Une mer qui semble unie, — çà et là dans le plan,
çà et là dans le temps — éclate un petit fait d’écume ;
__un événement candide sur l’obscur de la mer,
ici ou là ;
__Jamais au même lieu ;
__un épisode,
__un indice de chocs entre des puissances invisibles
__et des différences internes,
__çà et là, ici ou là.
__L’eau changée en neige, l’instant du choc changé
en blancheur, et le mouvement massif en désordre de
gouttes que l’ordre pesant résorbe aussitôt.

(*) titre donné à partir d’une expression du texte, non choisi par P. Valéry

Paul Valéry
Poèmes et PPA (Petits Poèmes Abstraits), 1929
Édition utilisée : Paul Valéry, Poésie perdue. Les poèmes en prose des Cahiers
Édition de Michel Jarrety, NRF Gallimard, Paris 2000, page 192.

Illustration : © Bruno Rigolt
« Soir et la Mer IV » Peinture numérique et photographie, août 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Nicole Barrière

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Nicole Barrière (contemporaine) … FRANCE

Hier, mercredi 21 août : Georges Séféris… GRÈCE ; Marguerite Duras… FRANCE

Aujourd’hui, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

[sans titre]

Revient indemne l’Ombre
L’enfance criant son mutisme
L’énigme du poème qui contient tout entier
La même femme
Elle veille la lumière secrète d’autres rêves
Dont tu ne sais rien
Femme debout, de face
Elle a fait la rencontre endeuillée de l’histoire
Tu ne sais rien de sa clarté
Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace
Tu demeures comme elle, blessé à demi-mot
Tu l’aimeras errante, endormie, enroulée de linceul ou debout face au mur
Défais ta vie de ses fragiles habits
Aime, aime ses chevauchées d’azur dans ton pays écorché
Quand la brise court sur les oliviers
Ose ses lèvres, ose la rose dans sa nacre vivante
Ce monde de beauté où tu la vois dormir.

Nicole Barrière
 Femmes en parallèle : Anthologie personnelle
L’Harmattan, Paris 2010. Page 15.

« Elle a conquis seule la grande plaine du ciel et la liberté d’espace »

Illustration : Kay Sage (1898-1963), « I Saw Three Cities », 1944
Princeton University Art Museum
Crédit photographique : Bruce M. White

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Duras

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Duras
(1914, Saigon — 1996, Paris)… FRANCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Ce matin : Georges Séféris… GRÈCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Les Mains négatives

On appelle mains négatives, les peintures de mains trouvées dans les grottes magdaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique. Le contour de ces mains —posées grandes ouvertes sur la pierre— était enduit de couleur. Le plus souvent de bleu, de noir. Parfois de rouge. Aucune explication n’a été trouvée à cette pratique.

       

Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit

ces mains
ouvertes

Bleues
Et noires

Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit

L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime

Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel

Plates

Posées écartelées sur le granit gris

Pour que quelqu’un les ait vues.

Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans

Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer, je t’aime

J’aimerai quiconque entendra que je crie

Sur la terre vide resteront ces mains  sur la paroi de granit face au fracas de l’océan

Insoutenable

Personne n’entendra plus

Ne verra

Trente mille ans
Ces mains-là, noires

La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir
la paroi de la pierre

Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait
qui
criait dans cette lumière blanche

Le désir
le mot n’est pas encore inventé

Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force

et puis il a crié

Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin

Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité
je
t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur

Le vent souffle du continent il repousse
l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra

Je veux t’aimer je t’aime

Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc

Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi.

Marguerite Duras
Les Mains négatives, 1978
Marguerite Duras, Le Navire Night – Césarée – Les Mains négatives – Aurélia Steiner
Mercure de France, Paris 1979, page 97 et suivantes.

La Cueva de las Manos (la Grotte des mains)
Patagonie, Argentine


Le court métrage réalisé en 1979 par Marguerite Duras
Sur les images de Paris la nuit, désert, Marguerite Duras interprète comme un appel les traces de mains peintes dans les grottes préhistoriques d’Espagne

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Robert Frost

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Robert Frost (1874, San Francisco — 1963, Boston )… ÉTATS-UNIS

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Ce matin : Marie-Claire Bancquart… FRANCE
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;

Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

 

La route non empruntée

Deux routes bifurquaient dans un bois jaune
Et au regret de ne pouvoir prendre les deux
Car voyageant seul, je suis resté longtemps
Les yeux fixés sur l’une des deux aussi loin que je le pouvais
Jusqu’à un virage qui se perdait dans les broussailles ;

Alors j’ai suivi l’autre route, tout aussi envisageable
Et peut-être même plus justifiée encore
Parce que recouverte d’herbes ne demandant qu’à être foulées ;
Cependant, ceux qui étaient passés par là
Les avaient empruntées de façon assez semblable.

Et toutes deux en ce matin s’étiraient
Parmi des feuilles qu’aucun pas n’avait encore souillées
Je réservais la première route pour une autre fois
Sachant pourtant qu’un chemin menant à un autre chemin,
Je doutais d’y revenir jamais.

Un jour, dans des années et des années
Je conterai tout cela en soupirant, à savoir que
Deux routes bifurquaient dans un bois, et que moi —
J’ai suivi celle par laquelle on chemine le moins souvent
Et cela a fait toute la différence.

 

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

Traduction : Bruno Rigolt

À propos de la traduction : On trouve sur le net quelques traductions plus ou moins heureuses, et souvent contestables de ce très beau texte. Aucune ne répondant à mes attentes, j’ai donc proposé une nouvelle traduction, sachant que la syntaxe française rend difficilement compte de la structure rythmique et métrique très particulière du texte composé d’ennéasyllabes (vers de 9 syllabes). Enfin, ce poème, le premier du recueil Mountain Interval est en italiques dans la première édition (1916). C’est la raison pour laquelle il figure en italiques ici.

Pour en savoir plus sur les interprétations de ce poème complexe et souvent mal compris, voyez cette page (en anglais, mais passionnante à lire, et d’un haut niveau d’analyse, qui m’a été particulièrement utile pour aborder la traduction).

 Illustration : © Bruno Rigolt, « Robert Frost as Robert Frost » (2013)
Photomontage d’après des images de presse de Robert Frost (jeune et vieux) et d’une huile sur toile de Gustave Doré : « Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’enfer« , 1861 (Musée de Bourg en Bresse, France).

Concernant mon choix de l’Enfer de Dante pour l’illustration, voir : George Montiero, Robert Frost and the New England Renaissance. Lexington, KY:  The University Press of Kentucky, 1988. Copyright © 1988 by the UP of  Kentucky

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie-Claire Bancquart

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie-Claire Bancquart (1932, Aubin —       ) FRANCE

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Cet après-midi : Robert Frost… ÉTATS-UNIS
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

UTOPIQUES

Massacres, guerres s’éparpillent
s’écartent
recommencent dans le fracas.
Qui a soif de sang, qu’il morde son siècle.

Ah, que les mots se reprennent au fil
d’un futur sans visibilité arrière

qu’ils soient miraculeux feuillages sans racines
où le vent jouerait libre jeu.

Mais tuer la mémoire
commencer de rien ?

Pas possible

l’inhumain
l’inanimal
n’en finissent pas.

Seulement, comme sourit et parle un grand malade,
remplir une proche seconde
avec le livre ouvert
dans le silence, sauf le bruit de tourner la page.

Marie-Claire Bancquart
in Le Nouveau recueil, revue trimestrielle de littérature et de critique
Champ Vallon 62, mars-mai 2002. Page 82.

 « l’inhumain / l’inanimal / n’en finissent pas » 

Illustration : Otto Dix (1891-1969) « Sturmtruppe geht unter Gas vor » (« Assaut sous les gaz »), 1924
Gravure aquatinte. Berlin, Deutsches Historiches Museum

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : André Pieyre de Mandiargues

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… André Pieyre de Mandiargues (1909 — 1991, Paris)… FRANCE

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Ce matin, Anne Hébert… CANADA

Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert FROST…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

 

Lèvres bleues

Les lèvres bleues du canot
Sur le sable gris de la plage
Qu’un reflet de lune illumine
Dirais-tu qu’elles vont ouvrir
Une bouche de noyée
Pour dire ce que toute femme
Aurait pu dire à tout homme
Et que nulle n’a jamais dit ?
 

André Pieyre de Mandiargues
1er septembre 1974
L’Ivre Œil
in Écriture ineffable, précédé de Ruisseau des solitude, L’Ivre Œil et suivi de Gris de perle
© NRF « Poésie » Gallimard, Paris 2010. Page 215.


Illustration : Man Ray, 1936. D’après « À l’heure de l’observatoire : les amoureux ».
Photographie réalisée pour Harper’s Bazaar : « Modèle allongé bras levé sous un tableau de Man Ray »

Image colorisée.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anne Hébert

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anne Hébert (1916 — 2000, province du Québec)… CANADA

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Cet après-midi : André Pieyre de Mandiargues… FRANCE
Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert Frost…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

                                          

Les Mains

Elle est assise au bord des saisons
Et fait miroiter ses mains comme des rayons.

Elle est étrange
Et regarde ses mains que colorent les jours.

Les jours sur ses mains
L’occupent et la captivent.

Elle ne les referme jamais
Et les tend toujours.

Les signes du monde
Sont gravés à même ses doigts.

Tant de chiffres profonds
L’accablent de bagues massives et travaillées.

D’elle pour nous
Nul lieu d’accueil et d’amour

Sans cette offrande impitoyable
Des mains de douleurs parées
Ouvertes au soleil.

Anne Hébert
Le Tombeau des rois, 1953. © Éditions du Seuil, Paris 1960
Première parution (à compte d’auteur aux Éditions de l’Institut littéraire du Québec ) : 1953

 « Des mains de douleurs parées / Ouvertes au soleil »
Illustration : © Bruno Rigolt « Hands in the Sun » (Peinture numérique, 2013)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Jean-Baptiste Tati Loutard

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jean-Baptiste Tati Loutard
(1938, Pointe-Noire — 2009, Paris )… CONGO

Hier, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE
Demain, lundi 19 août : 2 livraisons
– Anne Hébert… CANADA (publication du matin)

– André Pieyre de Mandiargues… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

L’envers du soleil
(Des chômeurs dans la nuit)

À présent plus de soleil fertile
Où midi cultivait des rayons
Pour l’enchantement du retour.

C’est une nuit opaque comme un brouet noir
Dans la grande écuelle du Ciel ;
C’est une nuit qui traverse la terre
Sans son monocle lunaire
Et se brise aux rares lampes du chemin
En fragments jaunâtres dont les noctuelles
Font leur miel et leur feu de joie.
Passe la longue caravane des arbres,
Vers quel autre cirque du lendemain ?
Ceux qui la suivent titubent de fatigue,
Et leurs noms manquent au registre du travail !
Ils ont planté sans répit leurs jambes
Dans la clarté du jour
Et n’ont récolté que le bruit de leurs pas.
Maintenant, ils préfèrent suivre les arbres
Dans la fosse commune de la nuit.
Que son ombre leur soit légère !

 

Jean-Baptiste Tati Loutard
L’Envers du soleil, L’Harmattan, Paris 1978, page 9
Première édition : 1970 (éd. Pierre-Jean Oswald)

 Illustration : Leon Bibel (1913–1995)
« Unemployed Marchers » (lithographie en couleur, c. 1938)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Mousse Boulanger

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Mousse Boulanger (1926, Boncourt —          )… SUISSE

Hier, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI
Demain, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

 

Quel temps fait-il en moi ?

Les fourmis déménagent
l’innocence meurt
avant l’apprentissage de la morsure

Une mésange picore
les moucherons endormis
sur le grillage du jardin
la pluie du matin
coule sur le fil
les gouttes se pourchassent
comme les enfants
partis

 

Lente extinction de la nuit
vers les jades du matin
des fleurs d’étoiles traînent
sur le jardin

bourdonnement d’abeilles
semblable à la marelle
des quatre vents

 

Quel destin a posé
un doigt au cœur ?
Les larmes se perdent
dans un mouchoir

Le ciel reste bleu.

 

Mousse Boulanger
L’Écuelle des souvenirs. Récit-poème
L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 2000. Page 17 (« Quel temps fait-il en moi ? »), page 13

 Illustration : Vincent Van Gogh
« Le Jardin de l’hôpital Saint-Paul » (huile sur toile, 1889)
collection privée, Genève

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Pablo Neruda

 

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pablo Neruda (1904, Parral — 1973, Santiago)… CHILI

Hier, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar.. FRANCE/ÉTATS-UNIS
Demain, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE

 

Poema XV

Me gustas cuando callas porque estás como ausente,
y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca.
Parece que los ojos se te hubieran volado
y parece que un beso te cerrara la boca.

Como todas las cosas están llenas de mi alma
emerges de las cosas, llena del alma mía.
Mariposa de sueño, te pareces a mi alma,
y te pareces a la palabra melancolía.

Me gustas cuando callas y estás como distante.
Y estás como quejándote, mariposa en arrullo.
Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza:
déjame que me calle con el silencio tuyo.

Déjame que te hable también con tu silencio
claro como una lámpara, simple como un anillo.
Eres como la noche, callada y constelada.
Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente.
Distante y dolorosa como si hubieras muerto.
Una palabra entonces, una sonrisa bastan.
Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

Pablo Neruda
 Veinte poemas de amor y una canción desesperada, 1924
Editorial EDAF, Madrid 2009, page 85

                    

Poème XV

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente,
et tu m’entends de loin, et ma voix point ne te touche.
On dirait que tes yeux se sont envolés
et on dirait qu’un baiser t’aurait scellé la bouche.

Comme toutes les choses sont emplies de mon âme
tu émerges des choses, de toute mon âme emplie.
Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie.

Tu me plais quand tu te tais et sembles distante.
Et tu sembles gémir, papillon dans la berceuse.
Et tu m’entends de loin, et ma voix ne t’atteint pas :
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, muette et constellée.
Ton silence est d’étoile, si lointain et simple.

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente.
Distante et endolorie comme si tu étais morte.
Un mot alors, un sourire suffisent.
Et la joie que ce ne soit pas vrai, la joie m’emporte.

Pablo Neruda
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée suivi de Les Vers du capitaine
Traduction de Claude Couffon et Christian Rinderknecht
Gallimard « Poésie », édition bilingue, Paris 1998. Pages 66-67. 

 « Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie. »

Illustration : Kay Sage (1898, New York — 1963, Woodbury)
« Le Passage » (autoportrait), 1956
(collection particulière)



Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Yourcenar

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Yourcenar
(1903, Bruxelles — 1967, Bangor, USA)… FRANCE/ÉTATS-UNIS

Hier, mercredi 14 août : Forough Farrokhzad… IRAN
Demain, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI

 

Cantilène pour un visage

Pulpe sanglante de l’été
Divisant la chair d’une face ;
Double lac d’immobile glace
Sous la paupière, orbe bleuté.

Dents picorant parmi les roses ;
Narines, portail aux parfums ;
Larges plans ronds où se reposent
Les hâles des soleils défunts.

Visage où ne bat aucun rêve,
À peine beau, presque enfantin,
Visage craintif où se lève
Le sourire, ainsi qu’un matin.

Visage où l’eau des larmes flue
Comme un ruisseau dans un verger,
Coffret charnel de l’âme tue,
Visage humain, masque étranger.

L’immuable beauté des pierres
Vit en toi, dur masque tranchant,
Et quand tu fermes les paupières,
Je crois voir le soleil couchant.

Marguerite Yourcenar
Les Charités d’Alcippe, La Flûte enchantée, Liège 1956
Gallimard, Paris 1984 pour la présente publication, page 14

 Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013
D’après Balthus, « Jeune fille avec une jupe blanche » (1955) ; Magritte, « La Page blanche » (1967)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Forough Farrokhzad

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Forough Farrokhzad (1934 — 1967, Téhéran)… IRAN

Hier, mardi 13 août : Georges Duhamel… FRANCE
Demain, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar… FRANCE/ÉTATS-UNIS

 

Le vent nous emportera

Dans ma nuit brève, hélas
le vent a rendez-vous avec les feuilles.
dans ma nuit brève il y a la peur
et l’effroi dévastateur          

Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Je regarde ce bonheur avec les yeux d’un étranger.
Je me suis accoutumée à mon désespoir.
Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?

En cet instant, en cette nuit,
quelque chose survient. La lune
est inquiète et rouge ; les nuages
forment un cortège funèbre
attendant de pleurer sur le toit du ciel
ce toit friable sur le point de s’écrouler.

Un instant,
Puis rien.

Derrière cette fenêtre, tremble la nuit
Et la terre s’est arrêtée de tourner. 

Par delà cette fenêtre, les yeux de l’inconnu
Se posent sur toi et moi.
Ô toi verdoyante, des pieds à la tête —
Pose le souvenir fébrile de tes mains dans les miennes…
______________________Mes mains qui t’aiment.

Et abandonne tes lèvres
______________________Dans la chaleur de la vie
À la caresse de mes lèvres qui t’aiment.
Un jour le vent nous emportera.
Le vent nous emportera.

Forough Farrokhzad
Source : Furūgh Farrukhzād, Selected Poems of Forugh Farrokhzad, Translated bay Sholeh Wolpé. University of Arkansas Press 2007. page 34

Traduction française (à partir du texte anglais de S. Wolpé) : Bruno Rigolt

 Illustration : © Bruno Rigolt
« Arbres dans le vent », juin 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Georges Duhamel

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Georges Duhamel (Paris, 1884 — Valmondois, 1966)… FRANCE

Hier, lundi 12 août : Stefan George… ALLEMAGNE
Demain, mercredi 14 août : Forough Farrokhzad… IRAN

 

Élégies

Le vent venait du haut de la mer éclatante ;
Un vent sans âme et sans souvenir, mais si pur,
Mais si plein de vertus égales que son souffle
Passait comme l’éternité sur nos visages.

Le littoral, avec ses campagnes, ses routes
Et les maisons de ses villages familiers
Nous offrait maintenant cette face étrangère
Que la mémoire prête aux hommes et aux choses.

De jeunes matelots faisaient ployer les rames
Et la barque rendait un bruit vibrant et creux.
Je vois encore, auprès de tes pieds nus, dormir
Des crustacés captifs aux pinces mutilées.

Le beau silence était fidèlement hanté
Par la détonation lointaine du rivage ;
Nous gagnions un récif solitaire où veillait
Un luisant cormoran qui regardait la mer.

Pensais-je à ce péril qui crispait nos poitrines ?
Pensais-je à l’oiseau noir saignant sur mes genoux ?
Ou bien au coup de feu qui transperça le monde
Quand le héron tomba du faîte des rochers ?

Qu’en sait-elle, aujourd’hui, cette âme partagée
Qui, dans l’universel et vert crépitement,
Calculait âprement, de seconde en seconde,
Ce que vaudrait cette heure au fond de l’avenir ?

Georges Duhamel
Élégies, Mercure de France, Paris 1920

 Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013 (Peinture numérique et photomontage)
Sources : Gustave Le Gray, « La grande vague » (1857) ; Aivazovsky, « Calme sur la mer Méditerranée » (1892) ; Modigliani, « Jeanne Hébuterne au chapeau » (1917)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Stefan George

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Stefan George
(1868, Bingen am Rhein — 1933, Locarno)… ALLEMAGNE

Hier, dimanche 11 août : Renée Guirguis… ÊGYPTE
Demain, mardi 13 août : Georges Duhamel… FRANCE

 

Komm in den totgesagten park und schau

Komm in den totgesagten park und schau :
Der schimmer ferner lächelnder gestade.
Der reinen wolken unverhofftes blau
Erhellt die weiher und die bunten pfade.

Dort nimm das tiefe gelb, das weiche grau
Von birken und von buchs, der wind ist lau.
Die späten rosen welkten noch nicht ganz.
Erlese küsse sie und flicht den kranz.

Vergiss auch diese lezten astern nicht.
Den purpur um die ranken wilder reben
Und auch was übrig blieb von grünem leben
Verwinde leicht im herbstlichen gesicht.

Stefan George
Das Jahr der Seele (L’Année de l’âme), 1897

                                

On dit que les jardins sont morts

On dit que les jardins sont morts ; viens et regarde
Le reflet de ces bords lointains et souriants ;
Et des nuages purs l’azur inespéré
Éclaire les étangs et les couleurs des sentes.

Prends ce jaune profond, le moelleux de ces gris
Parmi les buis et les bouleaux ; la brise est tiède ;
Tardives ne sont point encore flétries les roses,
Choisis-les, baise-les et tresse la couronne.

Songe à n’oublier point les derniers des asters
Ni la pourpre enroulée à la vigne sauvage
Prends ce qui reste encor de vivante verdure
Fonds-le d’un doigt léger dans l’image automnale.

Stefan George
 Das Jahr der Seele (L’Année de l’âme), 1897

in Stefan George, Choix de poèmes, Première période : 1890-1900
Traduit, préfacé et commenté par Maurice Boucher
Aubier, éditions Montaigne, Paris 1941. Page 165.

 Illustration : Armand Charnay (1844-1915), « Soirée d’automne sur la terrasse » (détail)
Fin 19e, premier quart du 20e siècle. Charlieu, musée Hospitalier. Crédit photographique :  Emma Artige.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Renée Guirguis

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Renée Guirguis (1921 — 1985, Le Caire)… ÉGYPTE
Écrivaine égyptienne d’expression française

Hier, samedi 10 août : Edmond Haraucourt FRANCE ; Hélène Vacaresco… ROUMANIE/FRANCE
Demain, lundi 12 août : Stefan George… ALLEMAGNE

 

Récit II
(extrait)

J’ai dit

Et j’ai croisé le rythme des rames
Sur l’écume des tendresses vives
J’ai blessé ma soif concrète
Aux rochers des mers qui s’entrouvrent
J’ai appelé dans le vent qui traînait
Lourd des horizons pris en écharpe
Des horizons qui se noient sans mourir
Et meurent pour que le sang revive
Quelle histoire de cadavres heureux
Racontent les barques renversées et ces voiles
Tombées comme un vol bas qui agonise

Oui je te vois jour qui m’arrête
Aux portes des tombes marines.
Tu parles haut au plus haut des vagues
Dont le jet lance des ébauches de croix
Je sais que les mots ont peur
Des signaux que la nuit fait à la nuit…

Renée Guirguis
Récits, éd. G.L.M., Paris 1952

Citée par Jean-Jacques Luthi, Anthologie de la poésie francophone d’Égypte. Vingt-huit poètes d’Égypte,
L’Harmattan, Paris 2002. Page 243.

 Illustration : Félix Ziem (1821-1911), « Crépuscule sur les bords du Nil à Damanhour » (détail), c. 1859
Rennes, Musée des Beaux-arts

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Hélène Vacaresco

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Hélène Vacaresco
(Elena Văcărescu, 1864 Bucarest — 1947 Paris)… ROUMANIE/FRANCE

Hier, vendredi 9 août : Moshé Dor ISRAËL

Ce matin : Edmond Haraucourt FRANCE
Demain, dimanche 11 août : Renée Guirguis… ÉGYPTE

 

Détachée

Mes yeux, ne suivez plus la lune langoureuse !
Mes mains, n’égarez point vos caressants loisirs
Dans l’herbe souple et drue ou dans la source heureuse !
Je veux vous détacher, mes yeux, de vos désirs.

De tout ce qui vous plaît mes mains, je vous détache :
Que tiédeur et fraîcheur vous manquent tour à tour !
Et vous qui poursuivez tout ce que l’ombre cache,
Mes yeux, reposez-vous d’avoir vu tout l’amour !

Ne touchez plus la flamme, ô mes mains dévorantes,
Frêles de contenir votre propre chaleur,
Et vous, mes doigts glacés aux frissons des attentes,
Ne plongez plus dans l’air votre geste enjôleur !

Ne cherchez plus une eau pour vous revoir vous-mêmes,
Mes yeux, pleins de vertige et de fatalité,
Car vous portez en vous les horizons extrêmes,
Ô mes yeux voyageurs, où vous avez été !

Mes bras, ne bercez point les voluptés éteintes
Dont vous ne pouvez plus ni blêmir ni brûler !
Fermez-vous, mes regards, fermez-vous, mes étreintes,
Car l’espace et l’ardeur n’ont rien à vous donner.

Hélène Vacaresco
La dormeuse éveillée, 1914

 Illustration : Sally Mann « Last Measure » (Battlefields)
Copyright © 2010 by Sally Mann. All Rights Reserved.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Edmond Haraucourt

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Edmond Haraucourt (Bourmont, 1856 — Paris, 1941)… FRANCE

Hier, vendredi 9 août : Moshé Dor ISRAËL

Cet après-midi : Hélène Vacaresco (Elena Văcărescu)… ROUMANIE/FRANCE
Demain, dimanche 11 août : Renée Guirguis… ÉGYPTE

 

Rondel de l’adieu

                

Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

C’est toujours le deuil d’un vœu,
Le dernier vers d’un poème ;
Partir, c’est mourir un peu,
C’est mourir à ce qu’on aime.

Et l’on part, et c’est un jeu,
Et jusqu’à l’adieu suprême
C’est son âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu :
Partir, c’est mourir un peu…

Edmond Haraucourt
Seul, Bibliothèque Charpentier, Paris 1891

Source du manuscrit : BNF-Gallica
Poètes contemporains, Anthologie.
Collection des Amitiés françaises, Firmin-Didot, Paris 1938. Page 12

Illustration : Bruno Rigolt
Composition originale d’après Yohan Jacob Bennetter (1822-1904), « L’appareillage » (détail)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Moshé Dor

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Moshé Dor (1932 Tel Aviv —        )… ISRAËL

Hier, jeudi 8 août : Amina Saïd TUNISIE
Demain, samedi 10 août : 2 livraisons
– Edmond Haraucourt… FRANCE (publication du matin)
– Hélène Vacaresco (Elena Văcărescu)… ROUMANIE/FRANCE (publication de l’après-midi)

 

שלום

Shalom

Deux syllabes plus basses que l’herbe dans un monde
bruyant de grands mots. La lumière
transparente se faufile dans ses nervures, sans qu’un
ange vienne frapper leur modeste tête, sans
qu’un arbre généalogique les protège de son ombre.

Mon amour, du blanc se faufile déjà dans tes
cheveux
comme le givre d’un pays lointain mais
tes mains pour moi restent chaudes et l’herbe
pleine de bruit. Ne vois-tu pas en face
de grands soldats qui passent.

Sur ton cœur aussi le vent est passé
et s’est calmé. Deux syllabes
seulement y restent accrochées
plus basses que l’herbe, très
légères.

 

Moshé Dor
Cité par Nicole Gdalia, Ruth Kartun-Blum, Chant d’Israël, Anthologie de la poésie hébraïque moderne
Éd. Caractères, Paris 1984

Illustration : Bruno Rigolt (photomontage), août 2013

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Amina Saïd

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Amina Saïd (1953 Tunis —         )… TUNISIE
Écrivaine tunisienne d’expression française. Réside en France depuis 1979.

Hier, mercredi 7 août : Shiki Masaoka… JAPON
Demain, vendredi 9 août : Moshé Dor… ISRAËL

 

Sentier de lumière
(extraits)

[…]
je suis née plusieurs fois de chaque étoile
je suis morte autant de fois du soleil des jours
j’ai pris très tôt des bateaux pour nulle part
j’ai demandé une chambre dans la patrie des autres
je n’avais rien accompli avant nos adieux
j’ai habité le couchant le levant et l’espace du vent
j’étais cette étrangère qu’accompagnait le soir
deux fois étrangère entre nord et sud
j’ai gravé des oiseaux tristes sur des pierres grises
j’ai dessiné ces pierres et les ai habitées
j’ai construit des radeaux où il n’y avait pas d’océans
j’ai dressé des tentes où n’étaient nuls déserts
des caravanes m’ont conduite vers un rêve d’orient
mes calligraphies ont voyagé sur le dos des nuages
je me suis souvenue de la neige des amandiers
j’ai suivi la route aérienne des oiseaux
jusqu’au mont de la lune aux duvets des naissances
j’ai appris et oublié toutes les langues de la terre
j’ai fait un grand feu de toutes les patries
j’ai bu quelques soirs au flacon de l’oubli
j’ai cherché mon étoile dans le lit des étoiles
j’ai gardé ton amour au creux de ma paume
j’ai tissé un tapis avec la laine du souvenir
j’ai déplié le monde sous l’arche des commencements
j’ai pansé les plaies du crépuscule
j’ai mis en gerbes mes saisons pour les offrir à la vie
j’ai compté les arbres qui me séparent de toi
nous étions deux sur cette terre nous voilà seuls
j’ai serré une ceinture de mots autour de ma taille
j’ai recouvert d’un linceul l’illusion des miroirs
j’ai cultivé le silence comme une plante rare lueur après lueur
j’ai déchiffré la nuit
[…]

 

Amina Saïd
La Douleur des seuils
La Différence, Paris 2003

Illustration : Fernand Léger (1881-1955), « Paysage romantique », huile sur toile (1946)
Belfort, musée d’Art et d’Histoire. Cliché : BR (août 2012, Musée Chagall, Nice)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Shiki Masaoka (Shiki)

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Shiki Masaoka (1867 Matsuyama — 1902 Tokyo)… JAPON
Masaoka Shiki,
connu sous son prénom Shiki (« Petit Coucou ») est considéré comme l’un des maîtres du haïku  avec Bashō, Buson, et Issa.

 

Hier, mardi 6 août : Lucie Delarue-Mardrus… FRANCE
Demain, jeudi 8 août : Amina Saïd… TUNISIE

 

Haïkus

                         

_____Longueur du jour
le bateau devise
_____avec la grève

(Printemps)

Utagawa Hiroshige (1797-1858), « Yui-shuku » (ukiyo-e, c. 1830), Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō

                             

_____Houle des nuages bas
amoncelés
 _____sur la ligne lointaine de la mer

(Été)

Katsushika Hokusai (1760-1849), « La Grande Vague de Kanagawa » (ukiyo-e, 1831)

                                                    

_____Un oiseau chanta —
tomba au sol
_____une baie rouge

(Automne)

Katsushika Hokusai (1760-1849), « Hibiscus et moineau » (ukiyo-e, c. 1830)

                                    

_____Clair de lune d’hiver —
l’ombre de la parole de pierre
 _____l’ombre du pin

(Hiver)

Kawase Hasui (1883-1957), « Lune d’hiver à Toyamagahara » (ukiyo-e, c. 1931)


Textes extraits de Haïkus anthologie
avant-propos et texte français de Roger Munier, préface de Yves Bonnefoy
Éd. du Seuil. Collection Points poésie, Paris 2006 (p. 45, 97, 157, 207)
.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Lucie Delarue-Mardrus

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Lucie Delarue-Mardrus
(Honfleur, 1874 — Château-Gontier, 1945)… FRANCE

Hier, lundi 5 août : Birago Diop… SÉNÉGAL
Demain, mercredi 7 août : Shiki Masaoka… JAPON

 

Le cri des femmes dans la nuit

Nous sommes devant vous l’être faible et doré,
 _____
Nudité sage sous la robe,
Et notre vrai regard à vos yeux se dérobe ;
Mais quel beau monstre, en nous, cherche à se libérer !

Votre amour masculin, forme de votre haine,
 _____Ne nous laisse, pour liberté,
Que le cri naturel de la maternité.
En elle seulement notre instinct se déchaîne.

Or voyez de quel bras nous serrons nos enfants
 _____Sur nos poitrines nourrissantes !
Se donnent-elles mieux, bêlantes, rugissantes,
La lionne à ses lionceaux, ou la biche à ses faons ?

Sauf cet instinct permis, ce n’est que peur et honte.
 _____Nous tremblons devant votre loi,
Mais il serait aussi la tempête qui monte,
Notre baiser, sans les scrupules, sans la foi !

Nous sommes plus que vous de la race des faunes,
 _____Notre désir est incessant.
Parmi les printemps verts et les automnes jaunes,
Vous devriez nous suivre à nos traces de sang.

Vous avez bien voulu que nous fussions des mères,
 _____Vous, les maîtres, vous les plus forts,
Mères, oui, mais non pas amantes tout entières,
Parce que vous craigniez le cri de notre corps.

Certes, vous le savez, hommes, votre puissance
 _____N’est pas tout ce que nous voulons.
Et, par les belles nuits, nos sanglots sourds et longs
Clameraient vainement votre insuffisance.

Vous êtes tout, logique et science et raison,
 _____Mais vous n’êtes pas nos vrais mâles.
Vous êtes trop humains pour nous trop animales :
La bête féminine aime en toute saison.

Oui, soyez orgueilleux de posséder les femmes !
 _____Mais elles sont comme la mer,
Et toute la ferveur de vos petites âmes
Ne satisfera point l’océan de leur chair !

 

Lucie Delarue-Mardrus
Par vents et marées, 1910

 Illustration : Sarah  Charlesworth (1947-2013), « Figures » (détail), 1983 (Objects of Desire)
New York, Brooklyn Museum
 © Sarah Charlesworth

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Birago Diop

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Birago Diop (1906 — 1989 Dakar)… SÉNÉGAL

Hier, dimanche 4 août : Fernando Pessoa… PORTUGAL
Demain, mardi 6 août : Lucie Delarue-Mardrus… FRANCE

                         

Misère

Larme, larme importune
qui choit sans bruit, dans la nuit
Comme un rayon de lune
dans la nuit qui fuit.
Le cœur vaste comme
un rêve un rêve d’enfant
Souffrant ailleurs
Vous pleure
Serments, leurres
des heures
d’antan.

Murmures, murmures indistincts
qu’on égrène sans fin
qu’on égrène en vain
sur les longs chemins,
Sur les chemins indistincts.
Les peines,
Les petites peines,
Les grandes peines
les peines lointaines
Reviennent
Ternir
le souvenir.

Plainte, plainte douce
sans cesse envolée
Que pousse
l’âme esseulée
Sur l’aile d’un rêve
Elle crève
Comme le sachet
d’un
parfum
secret.

 

Birago Diop
Novembre 1929

Poème publié dans Anthologie de la poésie africaine, Six poètes d’Afrique francophone,
Choix et présentation par Alain Mabanckou, 
Points Poésie 2010, pages 39-40.
Voyez aussi le site Biragodiop.com, remarquablement constitué.

Illustration : Pablo Picasso, « La femme qui pleure avec un mouchoir », huile sur toile (1937)
Madrid, Museo Reina Sofía

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Fernando Pessoa

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Fernando Pessoa (1888 — 1935, Lisbonne)… PORTUGAL

Hier, samedi 3 août : Charlotte Brontë… GRANDE-BRETAGNE
Demain, lundi 5 août : Birago Diop… SÉNÉGAL

Não basta abrir a janela

Não basta abrir a janela
Para ver os campos e o rio.
Não é bastante não ser cego
Para ver as árvores e as flores.
É preciso também não ter filosofia nenhuma.
Com filosofia não há árvores: há ideias apenas.
Há só cada um de nós, como uma cave.
Há só uma janela fechada, e todo o mundo lá fora;
E um sonho do que se poderia ver se a janela se abrisse,
Que nunca é o que se vê quando se abre a janela.

Fernando Pessoa
Poemas Inconjuntos
1913-1915
Pour découvrir d’autres poèmes de Pessoa (en portugais),
cliquez ici.

                                                                   

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre

Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre,
pour voir les champs et la rivière.
Il ne suffit pas de n’être pas aveugle
pour voir les arbres et les fleurs.
Il faut également n’avoir aucune philosophie.
Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres : il n’y a que des idées.
Il n’y a que chacun d’entre nous, telle une cave.
Il n’y a qu’une fenêtre fermée, et tout l’univers à l’extérieur ;
Et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre s’ouvrait,
Et qui jamais n’est ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre.

Fernando Pessoa, 1913-1915
 Poèmes désassemblés

 in Fernando Pessoa, Anthologie des hétéronymes,
coll. « L’œil du poète », éd. Textuel, Paris 2004, page 51
Poèmes traduits du portugais par Maria Antonia Câmara Manuel, Michel Chandeigne, Armand Guibert et al.

Pour écouter ce poème lu en portugais, cliquez ici.
Pour mieux comprendre la dimension symbolique de ce texte, cliquez ici
(Judith Balso, Pessoa, le passeur métaphysique, éd. du Seuil, Paris 2006)

Illustration : Pierre Bonnard (1867-1947), « La petite fenêtre au Cannet » (1946). Huile sur toile
Coll. privée. Crédit photographique : Giraudon

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Charlotte Brontë

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Charlotte Brontë
(1816, Thornton — 1855, Haworth)… GRANDE BRETAGNE 

Hier, vendredi 2 août : Catherine Pozzi… FRANCE
Demain, dimanche 4 août : Fernando Pessoa… PORTUGAL

Evening Solace

The human heart has hidden treasures,
In secret kept, in silence sealed;
The thoughts, the hopes, the dreams, the pleasures,
Whose charms were broken if revealed.
And days may pass in gay confusion,
And nights in rosy riot fly,
While, lost in Fame’s or Wealth’s illusion,
The memory of the Past may die.

But, there are hours of lonely musing,
Such as in evening silence come,
When, soft as birds their pinions closing,
The heart’s best feelings gather home.
Then in our souls there seems to languish
A tender grief that is not woe;
And thoughts that once wrung groans of anguish,
Now cause but some mild tears to flow.

And feelings, once as strong as passions,
Float softly back — ­a faded dream;
Our own sharp griefs and wild sensations,
The tale of others’ sufferings seem.
Oh ! when the heart is freshly bleeding,
How longs it for that time to be,
When, through the mist of years receding,
Its woes but live in reverie!

And it can dwell on moonlight glimmer,
On evening shade and loneliness;
And, while the sky grows dim and dimmer,
Feel no untold and strange distress­
Only a deeper impulse given
By lonely hour and darkened room,
To solemn thoughts that soar to heaven,
Seeking a life and world to come.       

Charlotte Brontë
1846 

                          

Apaisement du soir

Le cœur humain renferme des trésors cachés
Gardés en silence, scellés en secret ;
Des pensées, des espoirs, des rêves, des plaisirs,
Dont les charmes seraient brisés s’ils étaient révélés.
Et les jours passent dans une vaine confusion,
Et les nuits se consument dans un tumulte futile,
C’est alors que, perdue dans l’illusion de la gloire ou de la richesse,
La mémoire du passé peut mourir.

Mais il est des heures de rêverie solitaire,
Où dans le silence venu du soir,
Doux comme des oiseaux dont les ailes se referment,
S’unissent les plus purs mouvements du cœur.
Alors dans notre âme semble languir
Non la désolation mais un chagrin tendre ;
Et les pensées torturées  autrefois par des gémissements d’angoisse,
S’écoulent désormais en des larmes légères.

Des sentiments auparavant aussi forts que les passions
Remontent doucement tel un rêve fané.
Et nos propres peines si aiguës et nos propres tourments
Semblent raconter la souffrance du monde.
Oh ! quand le cœur saigne encore,

Comme il désire qu’arrive enfin le temps
où dans la brume des années qui s’estompent,
Ses tourments s’abandonnent dans la rêverie !

Le cœur peut alors se blottir dans la lueur vacillante du clair de lune
Et la solitude des ombres du soir ;
Et dans le ciel qui s’éteint peu à peu
Non point succomber à quelque étrange et indicible détresse
Mais sentir dans le souffle profond
Venu de l’heure solitaire et des murs endormis,
Les pensées solennelles s’envoler vers le ciel,
À la recherche d’une vie et d’un monde à venir.

Charlotte Brontë
1846

Traduction : Bruno Rigolt
(à ma connaissance, ce texte n’a jamais été traduit dans son intégralité en Français)
Many thanks to Mr. and Mrs. Lister (SC, USA) for the translation help !

Illustration : Thomas Cole (1801-1848), « Romantic Landscape with Ruined Tower » (1832-1836)
New York, Albany Institute of History and Art