La citation de la semaine… Virginia Woolf…

« Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes s’arrêteront soudain… »

I shall walk on the moor. The great horses of the phantom riders will thunder behind me and stop suddenly.

I have torn off the whole of May and June, said Susan, and twenty days of July. I have torn them off and screwed them up so that they no longer exist, save as a weight in my side. They have been crippled days, like moths with shrivelled wings unable to fly. There are only eight days left. In eight days’ time I shall get out of the train and stand on the platform at six twenty five. Then my freedom will unfurl, and all these restrictions that wrinkle and shrivel—hours and order and discipline, and being here and there exactly at the right moment—will crack asunder. Out the day will spring, as I open the carriage-door and see my father in his old hat and gaiters. I shall tremble. I shall burst into tears. Then next morning I shall get up at dawn. I shall let myself out by the kitchen door. I shall walk on the moor. The great horses of the phantom riders will thunder behind me and stop suddenly. I shall see the swallow skim the grass. I shall throw myself on a bank by the river and watch the fish slip in and out among the reeds. The palms of my hands will be printed with pine-needles. virginia_woolf.1240341589.jpgI shall there unfold and take out whatever it is I have made here; something hard. For something has grown in me here, through the winters and summers, on staircases, in bedrooms. I do not want, as Jinny wants, to be admired. I do not want people, when I come in, to look up with admiration. I want to give, to be given, and solitude in which to unfold my possessions. »

« J’ai déchiré tout mai et juin, dit Susan, et vingt jours de juillet. Je les ai déchirés, roulés en boule, pour qu’ils n’existent plus, il reste une lourdeur en moi. C’étaient des jours mutilés, comme des phalènes aux ailes rognées incapables de voler. Il ne reste que huit jours. Dans les huit jours, je descendrai du train, je serai sur le quai à six heures vingt-cinq. Je déroulerai ma liberté, et les restrictions qui froissent et qui plissent – temps, ordre et discipline, être ici et là à l’heure précise – exploseront. Le jour jaillira quand, ouvrant la porte, je verrai mon père avec ses guêtres, son vieux chapeau. Je tremblerai. J’éclaterai en sanglots. Le lendemain je me lèverai à l’aurore. Je sortirai par la porte de la cuisine. Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes tonneront derrière moi et s’arrêteront soudain. Je verrai l’hirondelle raser l’herbe. Je me jetterai au bord de la rivière et je regarderai le poisson plonger et reparaître dans les roseaux. J’aurai les paumes des mains marquées par les aiguilles de pin. Je déferai, j’ôterai ce qui s’est formé ; la dureté d’ici. Car quelque chose a grandi en moi, au fil des hivers et des étés, sur les escaliers, dans les chambres. Je ne veux pas être admirée comme Jinny. Quand j’arrive, je ne veux pas que les gens lèvent les yeux avec admiration. Je veux donner, qu’on me donne, je veux la solitude, et découvrir ce que j’ai. »

© Calmann-Lévy

Virginia Woolf, The Waves (Les Vagues, 1931). Traduction française par Cécile Wajsbrot (Calmann-Lévy, Paris 1994).

Texte intégral (en Anglais) accessible gratuitement en cliquant ici. Téléchargement du roman autorisé (Pour enregistrer le fichier, cliquez ici). Je vous conseille de lire aussi Une chambre à soi, essai féministe magistral, publié pour la première fois en 1929.

Virginia Woolf (1882-1941) est une des plus grandes romancières du vingtième siècle. Née dans un milieu victorien assez atypique, elle cherchera toute sa vie à exprimer par le travail du verbe l’indicible. Cette quête intérieure, tour à tour poétique, violente et subversive la conduira au suicide en 1941. virginia_woolf1.1240332316.jpgLe style de Virginia Woolf, mélange d’intimité et de tension, de secret et de dévoilement, de sensualité et de violence, porte le témoignage de cette souffrance psychique, de cette rupture entre l’existence littéraire et le monde référentiel, et fait toute la force d’une œuvre, considérée à juste titre comme essentielle.

Voici comment la célèbre écrivaine Marguerite Yourcenar, autre traductrice des Vagues, présente l’ouvrage dans la préface (éditions du Livre de Poche) : « Les Vagues est un livre à six personnages, à six instruments plutôt, car il consiste uniquement en longs monologues intérieurs dont les courbes se succèdent, s’entrecroisent, avec une sûreté de dessin qui n’est pas sans rappeler l’Art de la fugue. Dans ce récit musical, les brèves pensées de l’enfance, les rapides réflexions des moments de jeunesse et de camaraderie confiante tiennent lieu des allegros dans les symphonies de Mozart, et cèdent de plus en plus la place aux lents andantes des immenses soliloques sur l’expérience, la solitude et l’âge mûr. Vagues, en effet, autant qu’une méditation sur la vie, se présente comme un essai sur l’isolement humain ».

J’ajouterai qu’à mesure même que les lignes des Vagues se noient dans un plus sombre crépuscule, plus lumineusement apparaît sur les lèvres des mots la poésie de Virginia Woolf : poésie immanente, orientée vers la notation de l’instant présent, et l’évocation de la vie qui s’écoule, aux prises avec le temps, inaccomplie, inexpliquée, à l’affût de l’inacessible…

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Crédit photographique : Associated Press (photographie retouchée numériquement. BR)

La citation de la semaine… Georges Bernanos…

« La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont elles rendu l’homme plus humain ? »

« La tragédie de la nouvelle Europe, c’est précisément l’inadaptation de l’homme et du rythme de la vie qui ne se mesure plus au battement de son propre cœur, mais à la rotation vertigineuse des turbines, et qui d’ailleurs s’accélère sans cesse… Une machine fait indifféremment le bien ou le mal. À une machine plus parfaite, c’est-à-dire de plus d’efficience, devrait correspondre une humanité plus raisonnable, plus humaine. La civilisation des machines a-t-elle amélioré l’homme ? Ont-elles rendu l’homme plus humain ? Je pourrai me dispenser de répondre, mais il me semble cependant plus convenable de préciser ma pensée. Les machines n’ont, jusqu’ici du moins, probablement rien changé à la méchanceté foncière de l’homme, mais elles ont exercé cette méchanceté, elles leur en ont révélé la puissance et que l’exercice de cette puissance n’avait, pour ainsi dire, pas de bornes. […] Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie. […] Obéissance et responsabilité, voilà les deux mots magiques qui ouvriront demain le Paradis de la Civilisation des machines. »

Georges Bernanos, La France contre les robots, Rio de Janeiro 1944
Éditions Robert Laffont Paris 1947

L’œuvre de Georges Bernanos (1888-1948) a renouvelé, au firmament des Lettres françaises, la vision de l’univers et de l’âme. Pèlerin de l’Absolu, l’auteur du Journal d’un Curé de campagne ou de Monsieur Ouine a mis sa foi au service de l’Esprit. Ce qui lui tient à cœur, c’est l’Homme, l’humanité de l’homme. Dans la France contre les robots, il porte un regard sévère sur ce siècle des machines, selon lui source du déclin de l’Occident et annonciateur du monde de demain, rationalisé et totalitaire.

Il ne s’agit pas pour Bernanos d’anéantir les machines bien sûr mais de rappeler à l’homme sa responsabilité morale dans l’avènement de ce qui pourrait être une contre-civilisation. Comme il le dira dans le journal La Croix du 13 janvier 1945, « ce n’est pas la science qu’il faut incriminer, mais l’usage qu’on en fait »… Sa réflexion est toujours d’actualité : l’homme cybernétique que préfigure le postmodernisme n’est-il pas la triste allégorie de cette civilisation inhumaine qu’évoque ici Bernanos ?

« Contre les robots », le salut réside sans doute dans l’homme lui-même, et dans sa capacité à repenser notre modernité et nos modèles civilisationnels. La réflexion de Bernanos est aujourd’hui plus que d’actualité : en ce vingt-et-unième siècle, il est nécessaire de rappeler combien une société, qui ne résulterait que de la « civilisation des machines » et totalement indifférente à l’humain, ne peut humainement survivre, du fait même de sa limitation intrinsèque. 

La faiblesse d’un tel système réside en effet dans sa contradiction interne : la société technicienne est en fait une société muette : elle décrit une histoire dans laquelle manque le problème historique ; c’est à une dévitalisation du social que nous sommes confrontés. Dans un monde multipolaire où « tout va en tous sens », la grande force de Bernanos est justement de nous obliger à la recherche d’un sens… C’est-à-dire notre capacité à repenser la problématique sociale.

Bruno Rigolt

La citation de la semaine… Anna de Noailles…

Le port de Palerme

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les [su_tooltip text= »les vapeurs : les bateaux à vapeur. »]vapeurs[/su_tooltip], les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage [su_tooltip text= »ineffable : inexprimable, indicible. »]ineffable[/su_tooltip] et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve. 

Anna de Noailles, « Le port de Palerme », Les Vivants et les morts, Paris Arthème Fayard, 1913, p. 143.
|https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k109786v/f143.item|

Née à Paris en 1876, « la muse des jardins » comme la surnommeront ses contemporains, est la descendante d’une grande famille de la noblesse roumaine. Elle s’éteindra en 1933, non sans avoir joué un rôle de tout premier plan dans la vie culturelle et mondaine parisienne. Romancière, autobiographe et poétesse, Anna de Noailles est la première femme Commandeur de la Légion d’Honneur et membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Publié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles.

Anna de Noailles, autoportrait, 1928 →

Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.

Par la place qu’il accorde au rêve et à l’imaginaire, ce « Port de Palerme » assigne en effet à la poésie la mission de créer un autre monde, en contraste avec le monde réel dont il tire néanmoins sa matière et sa substance. Dans la description des activités marchandes par exemple (les « sacs de grains, de farine et de fruits »), ou industrielles (« les vapeurs, les sifflets », les bruits d’usine) se lisent en filigrane l’appel du voyage, la volupté de l’Orient, et l’aspiration à l’infini. Même de simples citernes se métamorphosent soudainement en « citernes du rêve »…

© Bruno Rigolt

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          Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.

          En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3) : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même, le « bruit » dont il est question au vers 2, provient des disputes ou des inlassables tractations marchandes.

          Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.

          Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin. De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

          C’est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.

          Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?

          On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers 8 ou « fondait d’amour » au vers 13 donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.

          De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.

          Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

          Insistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.

          Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».

          Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

          Au terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

Crédit photographique : Bruno Rigolt

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La citation de la semaine… Jean-Paul Sartre…

« L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. »

Puisque l’écrivain n’a aucun moyen de s’évader, nous voulons qu’il embrasse étroitement son époque ; elle est sa chance unique : elle s’est faite pour lui et il est fait pour elle. […] L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. […] Il sait que les mots, comme dit Brice Parain, sont des « pistolets chargés ». S’il parle, il tire. Il peut se taire, mais puisqu’il a choisi de tirer, il faut que ce soit sartre.1238652843.jpgcomme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux et pour le seul plaisir d’entendre les détonations. […] dès à présent nous pouvons conclure que l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux autres hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. Nul n’est censé ignorer la loi parce qu’il y a un code et que la loi est chose écrite : après cela, libre à vous de l’enfreindre, mais vous savez les risques que vous courez.

Pareillement, la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent. Et comme il s’est une fois engagé dans l’univers du langage, il ne peut plus jamais feindre qu’il ne sache pas parler : si vous entrez dans l’univers des significations, il n’y a plus rien à faire pour en sortir ; qu’on laisse les mots s’organiser en liberté, ils feront des phrases et chaque phrase contient le langage tout entier et renvoie à tout l’univers : le silence même se définit par rapport aux mots, comme la pause en musique, reçoit son sens des groupes de notes qui l’entourent. Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore…

Jean-Paul Sartre, Situations II, 1948

Écrivain et philosophe, Jean-Paul Sartre (1905-1980) domine l’après-guerre. Comme Voltaire pendant les Lumières ou Hugo au dix-neuvième siècle, il fait figure d’un intellectuel « engagé » dans son époque. Dans Situations II, œuvre critique et politique qui rassemble plusieurs textes parus dans la revue Les Temps Modernes qu’il avait fondée avec Simone de Beauvoir, Sartre insiste sur la participation de la littérature au politique et défend l’idée d’un engagement valant comme « impératif littéraire absolu ».

Pour lui, l’acte d’écrire engagerait donc la responsabilité de l’écrivain et lui donnerait son sens. Comme il l’affirme, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Il doit donc assumer cette portée : refuser de s’engager, c’est paradoxalement s’engager encore : « Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ». 

À ce titre, on a souvent reproché aux Romantiques ou aux théoriciens de l’art pour l’art leur apparent refus d’engagement : tournée sur elle-même, leur poésie ne serait plus ouverte sur le monde mais vers un culte du moi sclérosant et inutile. Pourtant, si l’on reprend la formule de Sartre, « se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler ». La poésie de Mallarmé par exemple, et plus largement des poètes symbolistes, tournée sur elle-même certes, est cependant à l’opposé de la lâcheté sous-entendue par Sartre :  bien au contraire elle reflète à contre-courant les bouleversements économiques et politiques d’une époque.

L’aspiration à l’idéal, au symbole, ne constitue-t-elle pas une écriture consciente de ses choix ? Paraître décadent face au Réalisme politique et idéologique de l’époque, n’est-ce pas assumer un certain idéalisme ? N’est-ce pas aller jusqu’au bout d’une poésie pure, si éloignée pourtant de l’engagement de Sartre ? Et si la réponse résidait justement dans la recherche d’une vérité subjective ? D’ailleurs, n’y a-t-il d’engagement que politique et social ?

Bruno Rigolt

La citation de la semaine… Olympe de Gouges…

« Femme, réveille-toi ! »

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

Olympe de Gouges (1748-1793)
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
« Postambule » (1791)

Illustration : © 2021, B. R.
Photomontage d’après Alexandre Kucharski (attribué à), portrait d’Olympe de Gouges. Pastel sur parchemin, vers 1788 (coll. privée) ; J. Howard Miller, « We Can Do It! », 1942.

Rédigée le 14 août 1791, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est non seulement un plaidoyer fondateur de la cause féministe, mais plus largement un testament emblématique de notre démocratie. Dédiée à Marie-Antoinette pour affirmer que la question des femmes dépasse les clivages sociaux et politiques, la Déclaration de Gouges féminise entièrement la Déclaration des Droits de l’Homme du 27 août 1789. Comme le note Nicole Pellegrin, « c’est là un moyen proprement renversant de prendre au mot les révolutionnaires et de les placer face à leurs contradictions en matière d’égalité »¹. De fait, les femmes sont les grandes perdantes de la Révolution. Avec une ironie féroce, Olympe de Gouges n’hésite pas à stigmatiser ce dénigrement du féminin : « Les femmes ont le droit de monter à l’échafaud. Elles doivent également avoir celui de monter à la tribune ».

Négligée et incomprise de ses contemporains, Olympe de Gouges combattit l’esclavage, le sexisme, les violences faites aux femmes et s’engagea pour la reconnaissance juridique et l’émancipation politique des femmes à travers une œuvre littéraire très riche, et proprement réformatrice. C’est ainsi que la quatrième partie de la Déclaration « propose un « contrat social » qui redéfinit le mariage à la manière de notre PACS actuel »². Sans doute parce qu’elle s’attaquait à tant de préjugés et d’injustices, elle fut jetée en prison par la Terreur révolutionnaire, jugée sommairement et condamnée à l’échafaud. Je vous laisse méditer ces propos tenus par un rédacteur du Moniteur universel : « Elle voulut être homme d’État et il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe »³.

Portrait présumé d’Olympe de Gouges, par Madame Aubry.
Aquarelle conservée au musée Carnavalet (Paris).

Ainsi que le remarque Yannick Ripa dans un ouvrage remarquable, « Olympe de Gouges est guillotinée pour avoir enfreint, par un manifeste en faveur des Girondins, la loi du 29 mars 1793 interdisant les écrits contre-révolutionnaires ; son élimination est aussi une condamnation sans appel des femmes révolutionnaires ; le procureur Chaumette la condamne en tant que « femme-homme », « virago » qui « abandonne les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes »⁴.

Par sa force oratoire et la portée de ses idées, la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne est un texte visionnaire qui se doit de figurer aujourd’hui au Panthéon des Lettres françaises.

Bruno Rigolt

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NOTES
(1) Nicole Pellegrin, Écrits féministes de Christine de Piran à Simone de Beauvoir. Coll. « Champs classiques », Flammarion, Paris 2010, page 76.
(2) ibid. page 77.
(3) Le Moniteur Universel, 29 brumaire an II (19 novembre 1793), t. XVIII, numéro 59. J’aurais pu aussi citer ces propos (sur Olympe de Gouges, Marie Antoinette et Marie-Jeanne Roland) qui vont dans le même sens : « En peu de temps, le tribunal révolutionnaire vient de donner aux femmes un grand exemple qui ne sera pas perdu pour elles : car la justice toujours impartiale, place sans cesse la leçon à côté de la sévérité ».
(4) Yannick Ripa, Les Femmes, actrices de l’histoire. France, de 1789 à nos jours. Armand Colin, collection U « Histoire », Paris 2002, page 23. Voici les propos exacts du Procureur Chaumette rapportés par Elisabeth Badinter : « Rappelez-vous cette femme hautaine d’un époux perfide, la Roland, qui se crut propre à gouverner la République, et qui concourut à sa perte. Rappelez-vous, hier cette virago, cette homme-femme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première, institua des assemblées de femmes, voulut politiquer et commit des crimes. Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois ». Elisabeth Badinter, Condorcet, Prudhomme, Guyomar : Paroles d’hommes (1790-1793), P.O.L. Paris 1989, pages 181-182.

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La citation de la semaine… Marcel Proust…

« L’édifice immense du souvenir… »

« Un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. […]

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray […] ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine proust.1236146581.jpgne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté […]. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante […] aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre […] et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau […] et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. »

Marcel Proust, « Combray », Du coté de chez Swann, À la Recherche du temps perdu, 1913

Cet épisode est en partie autobiographique : c’est lors d’une expérience en janvier 1909 que Proust, en trempant une biscotte de pain grillé dans du thé, songea à l’importance de la mémoire involontaire. Quelques années plus tard il amplifia considérablement ce souvenir au point d’en faire l’un des éléments déclencheurs de la Recherche du temps perdu. Dans ce passage en effet, le narrateur tente de reconstruire le « temps perdu » de l’enfance. Un épisode a priori banal et fortuit (la dégustation d’une « madeleine » trempée dans le thé) fait ressurgir en lui « l’édifice immense du souvenir ». C’est par la réminiscence involontaire que le narrateur retrouve des sensations et des sentiments qu’il croyait avoir à jamais oubliés. De dévoilement en dévoilement, c’est le « temps retrouvé » qui ressurgit… Ce passage à la fois psychologique et métaphysique a suscité un véritable « mythe », entre légende, littérature et psychanalyse. Dans un essai à juste titre célèbre (La Place de la Madeleine, Écriture et fantasme chez Proust) Serge Doubrovsky a d’ailleurs suggéré que le narrateur jouait ici avec les initiales : la Petite Madeleine serait-elle une signature inconsciente de l’auteur lui-même : Proust Marcel ?

La citation de la semaine… Léon Bloy…

« L’affamé représente une souffrance quelconque, une souffrance de tous les siècles… »

 

« L’appétit vient en mangeant. »

Bonne réponse à un homme qui meurt de faim :
« Malheureux, vous ne savez pas ce que vous demandez. Si vous mangiez, vous voudriez manger encore et vous seriez, de plus en plus, à la charge des honnêtes gens qui se ruineraient sans parvenir à vous rassasier. Quand on ne se sent pas capable de rester sur son appétit, on reste sur sa faim et on ne demande pas l’aumône à dix heures du soir. Je me regarderais comme un criminel, si je vous donnais un centime. »

Décor de neige. Celui qui parle est un gros homme congestionné par un délicieux dîner. Il vient de sortir du restaurant et attend sa voiture qui décrit une courbe financière pour venir à lui. L’affamé représente une souffrance quelconque, une souffrance de tous les siècles. L’affameur ne représente rien que le Désespoir, le désespoir rouge tuméfié et crépitant. 

Léon Bloy, Exégèse des lieux communs (CLXII), 1902

 

Léon Bloy est un écrivain « à part », engagé, révolté contre les injustices de toute sorte, volontiers « anti-social », refusant pêle-mêle les protocoles littéraires, les matérialismes ou les dogmes. Par sa violence pamplhlétaire, l’Exégèse des lieux communs est plus qu’un brillant ouvrage satirique. C’est un monument de rébellion contre l’hypocrisie du monde adulte. Par sa verve satirique et sa véhémence lyrique, l’ouvrage mérite absolument qu’on s’y attarde au-delà d’une simple citation. L’auteur y décortique un à un tous les lieux communs, stéréotypes ou clichés d’une époque qui n’est au fond pas si éloignée de la nôtre. Pour lire en ligne le texte complet, cliquez ici : vous verrez combien le style « bloyen » tire sa singularité d’un humour corrosif, d’une soif d’absolu, et d’une exigence à la fois morale, spirituelle et poétique qui font de ce pélerin de l’absolu un maître incontesté de l’art oratoire.

 

La citation de la semaine… Marie Darrieussecq…

À l’Ouest tout est bleu. Le regard est happé par ce bleu qui ouvre la géographie d’angle…

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Est-ce la mer qui arrive sur la côte ? Ou la côte qui arrive sur la mer ? Est-ce la terre qui interrompt la masse de l’eau, ou l’eau qui limite la terre ? Je me tiens devant la mer, la mer de chez moi, celle qui touche la côte basque et me sert de repère pour regarder les autres mers. En face il y a l’Amérique, mais d’abord, à quelques milles à peine, de très profondes fosses, une fracture, un mur jusqu’au fond de l’eau. Au Nord, il y a la forêt. Au Sud, la frontière de l’Espagne. À l’Est, la masse du continent. À l’Ouest tout est bleu. Le regard est happé par ce bleu qui ouvre la géographie d’angle…

Marie Darrieussecq, Prévisions sur les vagues (texte complémentaire au roman Le Mal de mer, © éditions P.O.L, 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 1999).

Née en 1969, Marie Darrieussecq est écrivaine et universitaire. Dans ce court récit où la précision de l’observation « naturaliste » se mêle aux brumes de la mer, l’auteure nous entraîne vers d’autres rivages. Son style d’écriture est à lui seul la symbiose d’une perception physiologique et poétique de l’univers. À la fois précis et suggestifs, les mots jettent sur la grève du quotidien des sensations iodées qui trouvent leur achèvement dans le voyage et l’ailleurs. Un beau texte, entre vents et marées…

La citation de la semaine… William Shakespeare…

« Le monde entier est un théâtre… »

 

shakespeare.1234290265.jpgAll the world’s a stage,
And all the men and women merely players;
They have their exits and their entrances,
And one man in his time plays many parts…

Le monde entier est un théâtre,
Et tous les hommes et les femmes seulement des acteurs;
Ils ont leurs entrées et leurs sorties,
Et un homme dans le cours de sa vie joue différents rôles…

William Shakespeare, As You Like It (Comme il vous plaira), acte II, scène 7

Pour lire l’intégralité de la scène (en Anglais cliquez ici, en Français, cliquez ici).

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Cette citation s’inscrit parfaitement dans la démarche baroque selon laquelle les certitudes ou vérités humaines ne seraient que des illusions. Dans une approche plus contemporaine, ce texte nous invite aussi à une réflexion sur les rapports humains, les normes et les codes sociaux. Que l’on songe par exemple aux romans que Balzac regroupa sous le titre si célèbre de La Comédie humaine… Pour ces auteurs, nul doute que la société est une sorte de théâtre où chacun « joue un rôle ». La mission de l’écrivain est précisément de faire tomber les masques et de mettre à jour le simulacre de « l’inhumaine comédie »… Cette problématique est très riche dans la mesure où elle met à jour notre rapport aux autres et à nous-même. Dans une société du spectacle et de l’apparence, tout ne serait-il qu’illusion au détriment de la vérité ? Divertissement au sens pascalien, surmédiatisation et mise en scène de soi au détriment de la morale ?

 

La citation de la semaine… Les élèves de Seconde 12 ! (1/2)

ecrire.1232563053.jpgUne fois n’est pas coutume, cette semaine et la semaine prochaine je proposerai des citations… d’adolescents, ceux de la classe de Seconde 12 de notre Lycée! Après avoir mené un important travail de recherche sur la fonction de l’écrivain, les jeunes ont souhaité proposer pour ce cahier de texte en ligne leur propre vision de l’écriture. Les propos, d’une grande densité intellectuelle parfois, résument non seulement leurs recherches précédentes, mais en redéfinissent les enjeux à la lumière d’un travail introspectif sur eux-mêmes : « c’est quoi écrire, pour un adolescent européen du vingt-et-unième siècle? »
Voici le premier volet des textes (les autres citations seront publiées mercredi prochain).
Bonne lecture… et bravo encore à toutes ces écrivaines et auteurs en herbe!
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Manon G***me

« Tous ces personnages que je m’invente tissent le fil de mon cocon. »

Lorsque j’écris, je me libère de moi-même : peu à peu les personnages que j’invente s’esquissent, se dessinent et prennent leur envol. En passant de ma vie à celle de l’un de mes personnages inventés, ce n’est pas seulement ma personnalité et ma perception du monde qui changent, c’est aussi mon rapport aux déterminismes, à commencer par le déterminisme physique : à travers mes personnages, je peux être plus petite ou plus grande, plus mince ou plus grosse ! L’écriture est donc une façon de me réinventer : tous ces personnages créés tissent les fils de mon cocon ; chacun apporte sa personnalité et à travers eux je me métamorphose pour prendre mon envol vers ma vie d’adulte, déjà riche de toutes ces vies imaginaires. »

Florine Da***

« Écrire, voilà la vraie parole libre, celle qui permet d’échapper à sa propre solitude. »

« Écrire, c’est quelque part se décrire, c’est-à-dire s’imaginer, se représenter différemment pour ne pas effacer ce que l’on est vraiment. C’est aussi une façon d’avancer sur le chemin pour continuer la vie et toujours se la rappeler. Quand j’écris, il me vient souvent cette impression d’être une prisonnière évadée de son cachot, en quête d’un monde inventé. Parler est parfois impossible, mais écrire, voilà la vraie parole libre, celle qui permet d’échapper à sa propre solitude ! »

Audrey Du***

« Cette présence à soi par l’intermédiaire du texte écrit… »

« Écrire, c’est laisser une marque de soi-même, c’est une façon de dire : « J’ai bel et bien existé ». Ce vécu passe par la graphie : c’est cette présence à soi par l’intermédiaire du texte écrit qui est la plus importante. En ce sens, l’écriture est un talent offert par Dieu qu’il faut utiliser et développer. Plus tard, quand je serai âgée, je relirai ce que j’ai noté et peut-être, en relisant ces mots anciens qui paraîtront soudainement neufs, me regarderai-je d’un œil nouveau? »

Kristina Sp***

« La page me laisse écrire ce que je veux, sans contraintes, comme un miroir de moi-même… »

« Quand j’écris, il y a seulement moi et le papier, il n’y a personne pour me demander quelque chose ou pour commenter ce que je fais : un papier ne peut pas répondre ; il existe seulement pour retenir et aspirer les mots, et à travers eux mes pensées. La page me laisse écrire ce que je veux, sans contraintes, comme un miroir de moi-même, comme une photographie qu’on aurait prise de soi, mais en mieux. Car un cliché photographique montre seulement un instant, un petit moment. Un texte montre un développement, un cheminement… »

Paul Va***

« Le malaise que je ressens aujourd’hui sera-t-il encore le leur? »

« Je ne pense pas devenir un grand écrivain mais je ne peux m’empêcher de penser que beaucoup de chefs-d’œuvre sont l’expression la plus humble de réflexions sur les write3.1232555087.jpgsentiments, les doutes de ceux qui les ont écrits. Et si je continue de rêver, peut-être qu’un jour lointain, mes petits enfants apprendront-ils ce que je ressentais à leur âge? Que sera la vie dans quarante ou cinquante ans? Malgré tous les changements matériels qui bouleverseront notre monde, le malaise que je ressens aujourd’hui et que tant d’autres écrivains ont ressenti bien avant moi, sera-t-il encore le leur? »

Seren Ap***

« Un monde dans lequel chaque homme est l’égal de son prochain »

« Écrire, c’est vivre une autre vie, meilleure que celle qu’on a : j’écris pour m’inventer cette vie que je n’ai pas et que je rêverais de vivre, une vie faite de possibles, où chaque chose peut prendre forme, sans limite ; un monde dans lequel chaque homme est l’égal de son prochain. La feuille blanche entre mes doigts commence alors à prendre forme, à acquérir de la valeur. Ma plume reflète mon cœur sur ce vaste territoire qui lui est dédié. Ce terrain m’est devenu un refuge : je peux m’y retrouver, retrouver la vraie Seren qui était en moi, et que la vie m’avait peut-être fait oublier… »

Fanny Dr***

« La plume file telle une pluie ruisselant sur la vitre. »

Écrire, c’est partir dans un monde à soi. Disparus, les problèmes et petits soucis du quotidien : la réalité n’est qu’une succession de contraintes. C’est dans l’imaginaire que tout est permis : libre d’exprimer sa pensée! La plume file telle une pluie ruisselant sur la vitre. Dans ce monde quelque peu insolite, l’intolérance est bannie : l’écriture devient plurielle. À quoi servirait d’être des milliards d’êtres humains sur terre, s’il n’y a qu’un modèle? Dans ce cas-là, autant n’être qu’un ! Place au farfelu et à l’inattendu. Place à de nouveaux horizons! »

Océane Fr***

« Écrire, c’est pleurer sans verser de larmes ! »

« L’une de mes grandes peurs est d’échouer. Je me rappelle le jour où j’ai ressenti cette peur : j’ai cherché un moyen d’y échapper. L’écriture a été l’un de ces moyens. Écrire c’est se créer un monde intime, un monde de rêve, de fantaisie et d’utopie. Écrire, c’est pleurer sans verser de larmes : c’est exprimer au fil de la plume les sentiments enfouis, ceux qui sont au plus profond du cœur de chacun d’entre nous… »

Charline Ga***

« La possibilité d’un voyage… »

« Je pense que l’écriture est la possibilité d’un voyage. Le plus merveilleux des voyages parce qu’il n’a pas de prix et parce qu’il vous appartient. Ce sentiment d’appartenance est immense : à ce moment-là, on ressent sur les autres, les cultures, le monde qui vous entoure, une impression de plénitude extraordinaire : l’écriture est le seul espace de liberté absolue! » 

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La citation de la semaine… Harold Pinter : dire l’indicible…

« I think that we communicate only too well, in our silence »

Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence

Un enragé… engagé…

Dramaturge britannique (1930-2008), reconnu dans le monde entier par un prix Nobel de littérature en 2005, Harold Pinter s’est éteint la veille de Noël, le 24 décembre 2008 à l’âge de soixante-dipinter.1231821104.jpgx-huit ans, des suites d’une longue maladie. Né en 1930 dans le quartier populaire et malfamé (à l’époque) de l’East End de Londres où ses grands-parents juifs avaient immigré, Pinter a eu très tôt la réputation d’un rebelle enragé et engagé.  Hanté toute sa vie par la relation complexe entre la réalité et son dificile déchiffrement par le langage, Pinter a utilisé son théâtre mais aussi la poésie et le cinéma pour représenter les dérives du monde monderne dans toute leur cruauté. Cruauté de l’indifférence de la société, lâcheté et manipulation des hommes… Dans un célèbre discours prononcé au National Student Drama (Festival de Bristol) en 1962, l’auteur s’exclame : « I think that we communicate only too well, in our silence » (*) : « Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence ». La phrase résume à elle seule la pensée de Pinter : quand les masques tombent, il ne reste plus que le silence, l’extrême nudité de la conscience de l’homme face à lui-même… En avançant dans l’âge, Pinter a radicalisé sa pensée dans des réquisitoires de plus en plus sévères à l’encontre des impérialismes (il n’est que d’évoquer sa critique sans appel de l’intervention américaine en Irak (2003) la qualifiant de « terrorisme d’État »)…

« Death » (1997)… Un poème déroutant

Je vous propose aujourd’hui de lire ce poème  intitulé « Death » (« Mort ») dont le sens est en fait très symbolique : rédigé en 1997 lors d’une visite de Pinter dans une morgue, le texte se présente comme une allégorie : les questionnements successifs, qui dérangent, heurtent pinter1.1231826481.jpgle lecteur au point de provoquer sa gêne, voire son dégoût, sont autant d’appels au secours que Pinter adresse à notre monde moderne, sourd à ce que les autres disent et qu’on n’entend pas, à ce qu’ils ont été, à ce qu’ils sont et qu’on ne voit pas. La syntaxe est d’autant plus percutante en Anglais (la traduction ne pose vraiment aucun problème) qu’elle est concise, brutale et directe ; d’où cette impression que derrière la transparence apparente de la scène décrite se cache un obstacle existentiel majeur : il n’y a que des questions sans réponse. Vous remarquerez la disparition des points d’interrogation à la fin du texte, comme si les questionnements successifs n’amenaient à aucun dialogue possible… Comment dès lors ne pas interpréter ce texte comme une parabole poétique sur la condition humaine? Au-delà de la scène décrite, c’est de l’absurdité de notre monde de guerre et de violence qu’il s’agit : parce qu’il se heurte à l’incommunicabilité, le langage de Pinter parvient en fait à son véritable but : questionner notre conscience au plus profond de nous-même.

« Death » (1997)

Where was the body found? Où a été trouvé le corps mort?
Who found the dead body? Qui a trouvé le corps mort?
Was the dead body dead when found? Le corps mort était-il mort quand on l’a trouvé?
How was the dead body found? Comment le corps mort a-t-il été trouvé?

Who was the dead body? Qui était le corps mort?

Who was the father or daughter or brother Qui était le père ou la fille ou le frère
Or uncle or sister or mother or son Ou l’oncle ou la sœur ou la mère ou le fils
Of the dead and abandoned body? Du corps mort et abandonné?
Was the body dead when abandoned? Le corps était-il mort quand on l’a abandonné?
Was the body abandoned? Le corps était-il abandonné?
By whom had it been abandoned? Par qui a-t-il été abandonné?

Was the dead body naked or dressed for a journey? Le corps mort était-il nu ou vêtu pour un voyage?

What made you declare the dead body dead? Pour quelle raison avez-vous déclaré la mort du corps mort?
Did you declare the dead body dead? Avez-vous déclaré comme mort le corps mort?
How well did you know the dead body? Connaissiez-vous bien le corps mort?
How did you know the body was dead? Comment saviez-vous que le corps mort était mort?

Did you wash the dead body Avez-vous lavé le corps mort
Did you close both its eyes Avez-vous refermé ses deux yeux
Did you bury the body Avez-vous enterré le corps
Did you leave it abandoned L’avez-vous laissé abandonné
Did you kiss the dead body Avez-vous embrassé le corps mort

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(*) Pour lire le discours dans son intégralité en Anglais (qui n’est pas très difficile à traduire), allez sur la page du Guardian en cliquant ici.)
 

La citation de la semaine… Harold Pinter : dire l'indicible…

« I think that we communicate only too well, in our silence »
Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence
Un enragé… engagé…

Dramaturge britannique (1930-2008), reconnu dans le monde entier par un prix Nobel de littérature en 2005, Harold Pinter s’est éteint la veille de Noël, le 24 décembre 2008 à l’âge de soixante-dipinter.1231821104.jpgx-huit ans, des suites d’une longue maladie. Né en 1930 dans le quartier populaire et malfamé (à l’époque) de l’East End de Londres où ses grands-parents juifs avaient immigré, Pinter a eu très tôt la réputation d’un rebelle enragé et engagé.  Hanté toute sa vie par la relation complexe entre la réalité et son dificile déchiffrement par le langage, Pinter a utilisé son théâtre mais aussi la poésie et le cinéma pour représenter les dérives du monde monderne dans toute leur cruauté. Cruauté de l’indifférence de la société, lâcheté et manipulation des hommes… Dans un célèbre discours prononcé au National Student Drama (Festival de Bristol) en 1962, l’auteur s’exclame : « I think that we communicate only too well, in our silence » (*) : « Je pense que nous ne communiquons que trop bien dans notre silence ». La phrase résume à elle seule la pensée de Pinter : quand les masques tombent, il ne reste plus que le silence, l’extrême nudité de la conscience de l’homme face à lui-même… En avançant dans l’âge, Pinter a radicalisé sa pensée dans des réquisitoires de plus en plus sévères à l’encontre des impérialismes (il n’est que d’évoquer sa critique sans appel de l’intervention américaine en Irak (2003) la qualifiant de « terrorisme d’État »)…

« Death » (1997)… Un poème déroutant

Je vous propose aujourd’hui de lire ce poème  intitulé « Death » (« Mort ») dont le sens est en fait très symbolique : rédigé en 1997 lors d’une visite de Pinter dans une morgue, le texte se présente comme une allégorie : les questionnements successifs, qui dérangent, heurtent pinter1.1231826481.jpgle lecteur au point de provoquer sa gêne, voire son dégoût, sont autant d’appels au secours que Pinter adresse à notre monde moderne, sourd à ce que les autres disent et qu’on n’entend pas, à ce qu’ils ont été, à ce qu’ils sont et qu’on ne voit pas. La syntaxe est d’autant plus percutante en Anglais (la traduction ne pose vraiment aucun problème) qu’elle est concise, brutale et directe ; d’où cette impression que derrière la transparence apparente de la scène décrite se cache un obstacle existentiel majeur : il n’y a que des questions sans réponse. Vous remarquerez la disparition des points d’interrogation à la fin du texte, comme si les questionnements successifs n’amenaient à aucun dialogue possible… Comment dès lors ne pas interpréter ce texte comme une parabole poétique sur la condition humaine? Au-delà de la scène décrite, c’est de l’absurdité de notre monde de guerre et de violence qu’il s’agit : parce qu’il se heurte à l’incommunicabilité, le langage de Pinter parvient en fait à son véritable but : questionner notre conscience au plus profond de nous-même.

« Death » (1997)

Where was the body found? Où a été trouvé le corps mort?
Who found the dead body? Qui a trouvé le corps mort?
Was the dead body dead when found? Le corps mort était-il mort quand on l’a trouvé?
How was the dead body found? Comment le corps mort a-t-il été trouvé?

Who was the dead body? Qui était le corps mort?
Who was the father or daughter or brother Qui était le père ou la fille ou le frère
Or uncle or sister or mother or son Ou l’oncle ou la sœur ou la mère ou le fils
Of the dead and abandoned body? Du corps mort et abandonné?
Was the body dead when abandoned? Le corps était-il mort quand on l’a abandonné?
Was the body abandoned? Le corps était-il abandonné?
By whom had it been abandoned? Par qui a-t-il été abandonné?

Was the dead body naked or dressed for a journey? Le corps mort était-il nu ou vêtu pour un voyage?
What made you declare the dead body dead? Pour quelle raison avez-vous déclaré la mort du corps mort?
Did you declare the dead body dead? Avez-vous déclaré comme mort le corps mort?
How well did you know the dead body? Connaissiez-vous bien le corps mort?
How did you know the body was dead? Comment saviez-vous que le corps mort était mort?

Did you wash the dead body Avez-vous lavé le corps mort
Did you close both its eyes Avez-vous refermé ses deux yeux
Did you bury the body Avez-vous enterré le corps
Did you leave it abandoned L’avez-vous laissé abandonné
Did you kiss the dead body Avez-vous embrassé le corps mort

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(*) Pour lire le discours dans son intégralité en Anglais (qui n’est pas très difficile à traduire), allez sur la page du Guardian en cliquant ici.)
 

La citation de la semaine… Assia Djebar…

Une écriture « contre » : le « contre » de l’opposition, de la révolte… mais c’est aussi tout contre… le besoin d’être auprès de…

Je ne me sais qu’une règle, apprise et éclaircie certes, peu à peu, dans la solitude et loin des chapelles littéraires : ne pratiquer qu’une écriture de nécessité. Une écriture de creusement, de poussée dans le noir et l’obscur ! Une écriture « contre » : le « contre » de l’opposition, de la révolte, quelquefois muette, qui vous ébranle et traverse votre être tout entier. Contre, mais c’est aussi tout contre, c’est-à-dire une écriture du rapprochement, de l’écoute, le besoin d’être auprès de…, de cerner une chaleur humaine, une solidarité, besoin sans doute utopique car je viens d’une société où les rapports entre hommes et femmes, hors les liens familiaux, sont d’une dureté, d’une âpreté qui vous laissent sans voix !

[…] Non, décidément, l’écriture – je veux dire, l’écrit de toute littérature, ainsi que la parole illuminante – n’est pas un faire-part de deuil ou de crime ; non, elle n’est pas une plaque funéraire bavarde, simplement projetée dans l’espace vide, le temps que circulent quelques milliers d’exemplaires de vos pattes de fourmi tracées sur papier, lancés comme un paquet-cadeau à la mort. Non, l’écriture à laquelle je me vouais dans ce malheur algérien […] est le dialogue suspendu avec l’ami sur lequel est tombée la hache, dans la tête de qui a sonné la balle, tandis que vous, vous survivez, tandis que vous, vous questionnez sur les tout petits détails, juste avant que celui – ou celle – que vous avez connu soit pétrifié en victime, en cadavre, en silence !

[…] Edmond Jabès, arraché de son Egypte natale, au milieu de son âge, remarquait : « Les chemins d’encre sont des chemins de sang ! » Il l’écrivait à Paris et je dirais, presque à voix basse. Seule cette force-là, si peu visible, si impalpable, si peu propice aux projecteurs, me semble-t-il, qui devrait me redresser : la seule force, transparente ou friable, de l’écriture. »

Assia Djebar (pseudonyme de Fatma-Zohra Imalhayène), écrivaine algérienne de langue française, élue à l'Académie française en juin 2005. 
À propos de cette citation…

En octobre 2000, Assia Djebar reçoit le « Prix pour la Paix » décerné par les éditeurs et libraires allemands. Elle prononce à cette occasion un discours célèbre intitulé « Idiome de l’exil et langue de l’irréductibilité ». Le texte, qui se présente sous la forme d’une autobiographie littéraire, est l’occasion pour l’auteure de rendre un vibrant hommage aux écrivains algériens victimes du terrorisme : le romancier Tahar Djaout, le poète Youssef Sebti, le dramaturge Abelkader Alloula, assassinés en 1993 et 1994. Ce vibrant plaidoyer invite aussi à réfléchir à la mission de l’écrivain, au statut de la femme algérienne et musulmane, et d’évoquer le contexte culturel mouvant, migratoire, ambivalent de la littérature algérienne de langue française, fortement marqué par la crise des identités.

Le site Remue.net propose le téléchargement de ce discours dans sa version intégrale et corrigée : vous pouvez télécharger le texte dans son intégralité. Les passages les plus significatifs du texte ont été repris par Le Monde du 26 octobre 2000 sous le titre « Le désir sauvage de ne pas oublier ». Pour lire l’article, cliquez ici. Assia Djebar possède un site Internet, pour y accéder, cliquez ici.

Crédit photographique : G.A.F.F. / SIPA

La citation de la semaine… Raymond Devos…

« Rien… ce n’est pas rien. La preuve c’est qu’on peut le soustraire : rien moins rien = moins que rien! »

« Mesdames et Messieurs … je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire.

Oh! Je sais! Vous pensez : « S’il n’a rien à dire… Il ferait mieux de se taire! » Évidemment! Mais c’est trop facile! C’est trop facile! Vous voudriez que je fasse comme tous ceux qui n’ont rien à dire et qui le gardent pour eux? Eh! bien, non! Mesdames et Messieurs, moi, lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache! Je veux en faire profiter les autres!

Et si, vous-mêmes, Mesdames et Messieurs, vous n’avez rien à dire, eh! bien, on en parle, on en discute! Je ne suis pas ennemi du colloque. devos.1229453560.jpg« Mais, me direz-vous, si on parle pour ne rien dire, de quoi  allons-nous parler? » Eh! bien, de rien! De rien!

Car rien… ce n´est pas rien. La preuve c’est qu´on peut le soustraire. Exemple : rien moins rien = moins que rien! Si l’on peut trouver moins que rien c’est que rien vaut déjà quelque chose! On peut acheter quelque chose avec rien! En le multipliant : une fois rien… c’est rien. Deux fois rien… ce n´est pas beaucoup! Mais trois fois rien? Pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose … et pour pas cher! »

Raymond Devos, extrait du sketch « Parler pour ne rien dire »

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Raymond Devos (1922-2006), humoriste français et véritable magicien du langage. Son style irrationnel, poétique et parfois clownesque est le résultat d’un travail approfondi sur la langue, la polysémie des mots, le mime, et une combinaison subtile d’éléments visuels ou sonores qui ont fait de ses shows un « spectacle total ». Les sketches de Raymond Devos, fondés sur l’absurde, sont une invitation à la quête du sens. L’humoriste s’est en effet joué des conventions de la logique et du langage pour mieux mettre en scène l’absurdité de la condition humaine. Vous pouvez visionner sur Youtube ou Dailymotion quelques sketches célèbres. De nombreux éditeurs les ont également édités sous forme de DVD.

La citation de la semaine… Hélène Cixous…

« L’oranje (*) est mon fruit de naissance… La première fois que j’ai coupé un mot c’était elle. »

« Il faut choisir une sanguine. La nuit le sang remonte les âges. Tout le monde vivant a du sang qui remonte la nuit. Pour favoriser la remontée, oran2.1228931021.jpgje mange ma sanguine. Le jus coule par où j’ai parlé, par où je prends silence, par où entre jour et nuit je crie. L’oranje (*) est mon fruit de naissance et ma fleur prophétique. La première fois que j’ai coupé un mot c’était elle. Je l’ai coupé en deux morceaux inégaux, un plus long, un plus court. J’épluche cette oranje (*) en février 1970. Je l’avais déjà fait en trente autres févriers : il n’y a pas un février où je n’aie mangé l’oranje (*). Elle est pleine de temps… »

Hélène Cixous, Portrait du soleil, © Denoël 1973, éd. des femmes 1999 (rééd.)

(*) Hélène Cixous (romancière, essayiste et féministe française) est née en 1937 à Oran (Algérie). On voit ici le jeu de mot : l’orange, fruit méditerranéen par excellence, est associée à sa ville natale : Oran, et au « je » de l’auteure. Mordre dans l’orange revient pour l’écrivaine à « éplucher » sa vie : le jus de l’orange coule ainsi dans le passé et le présent de l’écrivaine en devenant soudain son « sang »… Le texte présenté ici se situe au début de Portrait du soleil, un livre bouleversant entre autoportrait et fiction…

La citation de la semaine… Paul Valéry…

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs scievalery.1228915225.jpgnces pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie.

Paul Valéry, La Crise de l’esprit, 1919

La citation de la semaine… Marguerite Duras…

« Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde »…

« L’histoire de ma vieMarguerite Duras... n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne.

Je n’ai jamais écrit, croyant le faire, je n’ai jamais aimé, croyant aimer, je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée.

Je me suis dit qu’on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l’amour. Que c’était dans les états d’absence que l’écrit s’engouffrait pour ne remplacer rien de ce qui avait été vécu ou supposé l’avoir été, mais pour en consigner le désert par lui laissé »

Marguerite Duras, L’Été 80, les Éditions de minuit, Paris 1980

La citation de la semaine… Jean-Marie Gustave Le Clézio…

« L’écrivain est un faiseur de paraboles »…

Jean-Marie Le Clézio, Prix Nobel de Littérature 2008 (*)

« Écrire, si ça sert à quelque chose, ce doit être à ça : à témoigner. […]. L’écrivain est un faiseur de paraboles. Son univers ne naît pas de l’illusion de la réalité, mais de la réalité de la fiction. leclezio.1289657074.jpgIl avance ainsi, splendidement aveugle, par à-coups, par duperies, par mensonges, par minuscules complaisances. Ce qu’il crée n’est pas créé pour toujours. Ça doit avoir la joie et la douleur des choses mortelles. Ça doit avoir la puissance de l’imperfection. Et ça doit être doux à écouter, doux et émouvant comme une aventure imaginée. S’il pose des jalons, ce ne sont pas ceux de la vie humaine. Comme une formule d’algèbre, il réduit le monde à l’expression de figures en relation avec un quelconque système cohérent. Et le problème qu’il pose est toujours résolu. L’écriture est la seule forme parfaite du temps. Il y avait un début, il y aura une fin. Il y avait un signe, il y aura une signification.« 

J-M G Le Clézio, « Écrire », L’Extase matérielle (éd. Gallimard, coll. « Le Chemin », Paris 1967)

(*) Le jury du Prix Nobel a célébré chez Le Clézio « l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante ».
Crédit photographique : Service de Presse Gallimard

La citation de la semaine… Nina Bouraoui…

L’écriture, c’est mon vrai pays, le seul dans lequel je vis vraiment, la seule terre que je maîtrise

 
 

Nina BouraouiLongtemps, j’ai eu du mal à communiquer avec les autres. J’ai commencé à écrire, à parler et à aimer en même temps, quand j’étais enfant.

Née d’une mère française et d’un père algérien, j’ai passé les quatorze premières années de ma vie en Algérie, pays dont je ne possédais pas la langue. J’étais une enfant sauvage, réservée, solitaire, et j’ai commencé à écrire sur moi pour compenser cette fuite de la deuxième langue, pour me faire aimer des autres, pour me trouver une place dans ce monde. C’était une forme de quête identitaire. L’écriture, c’est mon vrai pays, le seul dans lequel je vis vraiment, la seule terre que je maîtrise.

Lire le texte complet sur le site de l’Express livres.
Crédit photographique : L'écrivaine Nina Bouraoui en 2005 (prix Renaudot). AFP/J. Demarthon