EAF Écrit d'invention : "Il faut réinventer l'Homme !", par Roxane C. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


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Il faut réinventer l’Homme !

____

 

____Mesdames, Messieurs,

D

epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

____

C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

____

C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

___

Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Écrit d’invention : « Il faut réinventer l’Homme ! », par Roxane C. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


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Il faut réinventer l’Homme !

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____Mesdames, Messieurs,

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epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

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C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

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C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

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Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Commentaire d'un texte littéraire : Colette, "Claudine s'en va", par Philippine L. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

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→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Ilana A. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


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e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

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D

ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

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C

omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

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C

ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

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insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
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EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Philippine L. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

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Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


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e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

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D

ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

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omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

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ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

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insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

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Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


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e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

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D’

emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

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P

ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

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À

bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

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Comme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
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EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Ilana A. (Classe de Première S1)

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


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e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

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emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

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ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

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bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

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omme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Les internautes intéressés pourront consulter le Corrigé Professeur en cliquant ici.


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EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page.

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN


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uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

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R

emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

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C

omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

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P

ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

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ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)

http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2018/02/18/eaf-commentaire-dun-texte-litteraire-colette-claudine-sen-va-par-philippine-l-classe-de-premiere-s1/


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s'en va (1903), dernière page.

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  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

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uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

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emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

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omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

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ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

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ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

Corpus EAF : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

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Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture

Questions (4 points) :

Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 

TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 

TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 

TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


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© Bruno Rigolt, février 2018

Corpus EAF : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

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Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture
Questions (4 points) :
Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 
TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 
TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 
TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l’éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
_____
Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

_

[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

_

[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

_

[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 

_

[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

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Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyrightIl est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l'éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
_____
Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

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[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

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[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

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[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 


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[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

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Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyrightIl est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Aujourd’hui, mercredi 14 juin, la contribution de Merveille (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

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Aujourd’hui, jeudi 15 juin, la contribution de Merveille (Première S2)
 Jeudi 15
 juin : Sidonie M. (Première STMG-2)

-)

« La Décision »

par Merveille M.
Classe de Première S-2

Au commencement, nous agissons dans le doute

Voici la décision se jouant à l’instant
L’éternelle raison nous dictant ses choix contraires
L’éternelle folie clamant rêve et destin
Voici la décision se jouant dans la vie

Après l’écoute des mouvements espérés
Après la vision de l’Art auditif du vide
Il y avait la liberté des sentiments

Prophétie annonçant le saut vers l’inconnu
Généalogie des racines du cœur
Paul, et Silvain, feu et paix élèvent le Soi

Révélation de la Décision intuitive

Illustration choisie par Merveille : Paul Blanchard, « Deep Blue II », 2016
|Gesso, acrylique, feuille d’or sur toile|Source|

 

Le point de vue de l’auteure…

« La Décision » est un poème philosophique visant à traiter d’un sujet qui a un impact sur la vie de chacun d’entre nous. Une décision est une « action de décider quelque chose ou de se décider, après délibération individuelle ou collective » (CNRTL). Si elle a pour origine différentes motivations, elle entraîne un choix, qui lui-même débouchera sur plusieurs conséquences. J’ai donc voulu, avec mon poème, amener les personnes le lisant à une profonde réflexion existentielle et métaphysique privilégiant l’aspect religieux, l’aspect philosophique et moral ainsi que l’action humaine.

En premier lieu, mon poème revêt une signification profondément originale et significative. C’est tout d’abord la dimension religieuse qui frappera le lecteur puisque le début de chaque vers évoque la Bible, par exemple les Proverbes ou  certaines lettres pastorales (comme la première épître aux Thessaloniciens). La forme du poème, très solennelle de par les tournures anaphoriques et les alexandrins, renforce le côté recherché du texte organisé en cinq strophes, la première et la dernière étant des monostiches encadrant le quatrain et les deux tercets.

Au niveau des sonorités, les nombreux parallélismes sonores créent une esthétique de la répétition que viennent renforcer les parallélismes d’éléments rythmiques. Ainsi, trois anaphores sont remarquables : il faut ici rappeler l’étymologie du terme. L’anaphore est en effet l’acte de présenter vers le haut une offrande à Dieu : « Voici la décision se jouant »…  Cette longue phrase se retrouve aux deuxième et cinquième vers comme pour rappeler la prière eucharistique au cours de laquelle s’accomplit le mystère sacré.

De même, la répétition de « L’éternel » aux troisième et quatrième vers, puis « Après » qui se trouve aux sixième et septième vers soulignent l’importance des choix, et plus fondamentalement des choix éthiques, qui nous confrontent toujours à nos propres responsabilités, en nous invitant à prendre les bonnes décisions. Le fait qu’une décision pose un acte sur un moment donné, fait que cet acte aura des répercutions définitives dans « l’après » de notre existence. Il s’agit d’un des moments de la vie où la victoire et la défaite sont ses deux issues possibles.

L’absence presque totale de ponctuation − à part trois virgules − a moins pour volonté, comme chez Apollinaire par exemple d’ouvrir à la lecture les champs du possible, que de retrouver une rythmique qui est celle des versets bibliques : rythmique ample et profonde, suggérant la prise de décision lucide et assumée, évoquant aussi le mouvement de la Parole dans le langage. Les allégories du feu et de la paix par les personnages de Paul et Silvain viennent ajouter à cette succession de significations la quête introspective et mystique : écouter « l’Art auditif » et voir avec notre vision « des mouvements » de notre corps.

Si chaque vers a son importance intrinsèque, ils sont tous liés entre eux. Le début du poème par exemple est fortement marqué par le questionnement : « Au commencement, nous agissons dans le doute ». L’action d’agir nous a été attribuée depuis le commencement de notre capacité de décider, et ces actions nous mènent vers des conséquences inconnues. Agir dans le doute est donc une très bonne définition du mot décider : décider c’est agir dans le doute, et c’est conséquemment s’affirmer en osant douter. Le présent de vérité générale montre combien cette philosophie de pensée relève de la véridicité, c’est-à-dire de ce que l’on admet pour vrai.

La deuxième strophe vient renforcer ces présupposés : de fait, une décision n’est pas synonyme de choix : un choix est produit par notre « raison » (v.3) : en ce sens il semble relever de l’explicable et du rationnel. La décision au contraire se joue toujours dans un rapport plus subjectif à nous-même : elle est faite par notre « folie » (v.4) et se trouve quelque part dans l’au-delà de notre raison. Et cet au-delà s’appelle la foi : ses répercussions ont pour durée notre « vie » (v.5), c’est-à-dire que la décision nous engage moralement, elle nous détermine à être.

La troisième strophe présente l’une des issues de la décision : décision positive, car constitutive de tout l’être. Mais pour arriver à cette issue, encore faut-il pouvoir écouter les « mouvements » (v.6) de la vie en soi et lui donner son assentiment sans ressentir de restriction et en agissant dans le doute. Agir dans le doute relève de « l’art auditif du vide » (v.7), périphrase désignant l’art du silence : douter, c’est faire silence en soi, c’est écouter la parole du silence pour trouver paix et apaisement. L’hypallage présent aux vers six et sept exprime l’individu perdu car il n’agit plus avec sa raison mais avec sa folie.

La brusque irruption de l’imparfait avec l’auxiliaire avoir au vers 8 (« Il y avait la liberté des sentiments ») montre que l’obtention de cette « liberté des sentiments » était obtenue dans le passé, et qu’elle continue d’être obtenue. D’où le sens de la quatrième strophe qui semble prolonger cette lancée des sentiments, des sensations et du Soi. L’expression  de « saut vers l’inconnu » au vers 9, est tout sauf un saut dans le vide : elle montre au contraire que la décision est la prise de commande des sentiments de notre Soi pour aller vers l’ailleurs, une destination inconnue, faite de quête et de mystère.

La « Prophétie » au vers 9 est ainsi comme le pressentiment d’un événement futur majeur : dans ma poésie, elle annonce ce « saut vers l’inconnu » (v.9), cette volonté de vivre et de croire, cette confiance de décision qui justifie de s’ouvrir à l’inconnu. L’évocation de la « Généalogie » au vers 10 suggérant tout à coup les ancêtres établit un lien de parenté familiale et spirituelle, elle permet de connaître ses origines, les « racines du cœur », c’est-à-dire tout ce qui précède pour mieux s’ouvrir aux visions de l’inconnu : elle représente un devoir de se souvenir autant qu’un appel à décider du futur.

Puis vient le dernier vers de cette quatrième strophe qui enracine plus fortement encore le texte dans la spiritualité. Paul et Silvain sont en effet des personnages bibliques : le premier est connu pour sa passion envers la parole de Dieu, passion synonyme de feu, Paul est l’allégorie du « feu » (v.11). Le deuxième, Silvain est connu pour sa fidélité envers son Dieu : honnête et en paix avec lui-même, il est l’allégorie de la « paix » (v.11). Avec la passion qui est le ressenti des émotions et des sensations et la paix qui est apportée par la confiance en Soi, cette dernière est élevée spirituellement lors d’une décision.

Pour finir, le dernier vers de mon poème « Révélation de la décision intuitive » résonne comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger le réel et le vécu, afin d’y trouver un sens caché et symbolique : la décision se révèle être une connaissance directe et immédiate qui ne nécessite pas le recours au raisonnement mais appelle à l’instinct, au pressentiment, et à l’émotion du croire. Comme le lecteur l’aura compris, ce poème relève d’un sujet philosophique où religion et réflexion cognitive se mêlent.

L’être humain pense et agit. Lorsque ses pensées et ses actions sont faites dans un raisonnement réfléchi, les choix se trouvant entre ces deux phases agissent dans une courte durée, ils ont un début attendu et une fin. Lorsque les pensées et les actions de l’être humain sont menées par la folie de l’instant parfois au détriment de la raison, les décisions qui en ressortent ont une durée équivalente à l’existence de l’individu. Ce qui nous mène au paradoxe selon lequel l’irrationnel et les sentiments sont plus fiables que le rationnel et le raisonnement : toute vérité est forcément subjective, et la foi ne peut être qu’une conscience de décision.

Nous décidons d’un métier, nous décidons d’un avenir, nous décidons d’une vie. Les sentiments, les émotions, les sensations, les ressentis et l’Être sont maîtres de cette vie et nous poussent à une décision à leur tour. J’ai décidé d’avoir une religion, cette décision durera toute ma vie. J’ai décidé de faire des études scientifiques, cette décision aura un impact sur toute la durée de mon existence, touchant le métier que j’aurai, l’avenir que j’aurai et la vie que j’aurai. La capacité de décider est détenue par chacun d’entre nous, il ne reste plus qu’à pressentir ce souffle visionnaire pour notre vie que j’ai appelé « La Décision »…

© Merveille M.
Classe de Première S-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Vincent Van Gogh, « La Nuit étoilée », 1889. New York, Museum of Modern Art.

Aujourd’hui, mercredi 14 juin, la contribution de Chloé et Blandine (Première STMG2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

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Aujourd’hui, mercredi 14 juin, la contribution de Chloé et Blandine (Première STMG2)
 Jeudi 15
 juin : Merveille M. (Première S-2) ; Sidonie M. (Première STMG-2)

-)

« Voyage »

par Chloé S. et Blandine P.
Classe de Première STMG-2

L’heure est venue pour moi de partir,
J’ai donc saisi un billet pour la liberté
Pour voir tous les rivages et tous les ciels,
Toutes les rencontres et tous les rêves.

J’ai pris mes valises ouvertes à tous les vents
J’ai décidé de faire le tour de la terre
J’ai touché de ma main le temps qui s’enfuit
Pour jeter l’ancre dans l’encre de l’inconnu.

J’ai appuyé mon oreille contre les cris de la mer :
Mon âme est comme la voix brutale du vent
J’ai vu à l’horizon les longs sanglots de l’océan
Et j’ai traversé la mer noire en robe du soir…


Illustration : Man Ray, 1936. D’après « À l’heure de l’observatoire : les amoureux ».
Photographie réalisée pour Harper’s Bazaar : « Modèle allongé bras levé sous un tableau de Man Ray »
Image colorisée

 

Le point de vue des auteures…

Notre poème a pour thème le voyage : un voyage aussi bien matériel que spirituel. Le texte évoque un départ pour la liberté, vers l’idéal aurait sans doute dit Baudelaire.

Pour suggérer cette évasion vers une autre réalité nous avons privilégié tout d’abord un rythme ample, avec comme c’est le cas aux vers 3 et 4 deux hémistiches balancés autour de la césure :

« Pour voir tous les rivages / et tous les ciels,
Toutes les rencontres / et tous les rêves. »

En outre, nous avons exploité souvent les alexandrins, les décasyllabes, ou les vers de neuf syllabes. Cette ampleur du rythme évoque le balancement de la mer et plus largement l’idée d’évasion. C’est ainsi que les nombreux enjambements de même que les parallélismes sonores confèrent au poème une forme dynamique propre à suggérer l’imaginaire du voyage.

Le lecteur sera sans doute surpris par l’emploi du passé composé dont la valeur d’accompli contraste avec l’évocation d’un voyage qui n’a pas encore été effectué. Ce choix repose sur une double vision : d’une part, nous voulions suggérer que même si le voyage n’a pas encore été accompli, l’expression poétique permet de l’accomplir, car le rêve est ici plus fort que la réalité. Mais les nombreux passés composés qui parcourent le texte peuvent se lire en même temps comme la révélation d’une quête poétique : écrire, n’est-ce pas entreprendre un voyage immobile au pays des mots ? Voici pourquoi au vers huit nous écrivons :

« j’ai touché de ma main le temps qui s’enfuit
Pour jeter l’ancre dans l’encre de l’inconnu ».

Les homonymes (ancre et encre) suggèrent à la fois l’imaginaire du voyage et, comme aurait dit Mallarmé dans « Brise marine », « ce cœur qui dans la mer se trempe ». L’encre de la mer est ici le matériau propre à évoquer la goutte d’encre sur la page qui est comme la goutte d’eau qui se jette dans l’infini de la mer.

Enfin, si Montaigne au seizième siècle rendait hommage à « l’homme mêlé » nous voudrions ajouter que pour nous le voyage est cette possibilité d’accéder à d’autres cultures, à d’autres univers : toutes ces destinations encore inconnues ne sont-elles pas comme une invitation à découvrir le monde dans sa richesse et sa diversité ? Le voyage est ainsi un Humanisme…

Les derniers vers du texte, particulièrement lyriques, se veulent comme un hommage à l’imaginaire fantastique du voyage qui mêle à l’itinéraire géographique le parcours spirituel et onirique :

J’ai vu à l’horizon les longs sanglots de l’océan
Et j’ai traversé la mer noire en robe du soir…

Cette traversée de la mer en robe du soir suggère un peu le passage de l’enfance au monde adulte : véritable traversée vers de nouveaux horizons qui n’ont pas encore été écrits, mais qui s’écriront un jour…

© Chloé S. et Blandine P.
Classe de Première STMG-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.

Espace Pédagogique Contributif

Aujourd’hui, mercredi 14 juin, la contribution de Sarah (Première S2)

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

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Aujourd’hui, mercredi 14 juin, la contribution de Sarah (Première S-2)
 
Mercredi 14 juin : Chloé S. et Blandine P. (Première STMG2)

« Nos fleurs »

par Sarah B.
Classe de Première S-2

Minuit, lumières qui s’éteignent et cœurs qui s’allument
Depuis quand tout est devenu si douloureux ?
Une nuit sans étoiles, mais des étoiles plein le vent
Je tends la main vers le ciel
En espérant toucher tes traits si nets

Minuit, heure des amours essoufflées
D’avoir tant vu le jour et tant fait la nuit
Minuit, tu me happes tout entière
Moi et ma nostalgie passagère
Minuit, emmène moi parmi le vent du soir

Préserve-moi de ces larmes qui coulent à flots
Sur les draps du jour qui s’éteint
Et ces vapeurs d’alcool qui collent au sol
Tandis que mes semelles se mêlent au ciel
Et puis soudain les premiers rayons du soleil

Effleurent cette jeunesse gaspillée
Son ardente chaleur fait sécher mes larmes
Mais pas le souvenir du dernier baiser
Soleil, soleil, n’attise pas nos passions révoltées
Laisse-nous dépérir seuls, loin des fleurs qu’on a tenté de sauver

Illustration proposée par Sarah

Le point de vue de l’auteure… 

Pour bien comprendre le texte, il faut tout d’abord le replacer dans son contexte initial d’écriture : la nuit, ou la révélation de la douleur inexplicable. Le mot minuit, répété en anaphore tout au long des premières strophes sert véritablement de repère à la fois temporel et émotionnel. J’ai par ailleurs écrit ce poème en deux étapes : les deux premières strophes ont été rédigées en pleine nuit, dans un besoin d’écrire ce désespoir existentiel. Puis j’ai rédigé les deux dernières strophes environ un mois après. Elles sont comme une sorte de bilan rétrospectif où se mêle au constat désabusé la nostalgie du bonheur passé.

Le vers 1, de par l’évocation contrastée des cœurs qui s’allument au moment où s’éteignent les lumières du jour pose d’emblée le motif de l’épanchement lyrique qui confère au texte sa puissance évocatrice : au niveau de l’énonciation, la narratrice s’interroge : « Depuis quand tout est devenu si douloureux ? » Questionnement essentiel − renforcé par le rythme de l’alexandrin − dont la réponse semble se perdre dans un impossible désir :

Je tends la main vers le ciel
En espérant toucher tes traits si nets

Si l‘amour est le lieu même d’une douleur sentimentale, le cri de désespoir du vers 2 résonne aussi comme un puissant questionnement métaphysique et identitaire. Il révèle à quel point ce chagrin est inexplicable, et c’est en quoi il est dramatique : à défaut d’offrir une réponse, le questionnement ne fait que refléter le désenchantement énigmatique d’une question restée sans réponse : personne ne sait comment on peut en être arrivé à un tel point de rupture.

Il faut également noter que le point d’interrogation du vers 2 est le seul élément de ponctuation hormis les virgules derrière minuit et soleil : cela ne fait que renforcer la puissance évocatrice de cette « nuis sans étoiles, mais des étoiles plein le vent » : image qui associe dans une forte antithèse le désespoir de la nuit, si féconde en douleurs, à la liberté du vent qui semble purifier, élever la nuit aux dimensions de l’ineffable et de l’inaccessible. Cette idée est renforcée un leu plus loin dans le texte dans les vers 10 à 12 :

Minuit, emmène moi parmi le vent du soir

Préserve-moi de ces larmes qui coulent à flots
Sur les draps du jour qui s’éteint

Comme on le voit, ce poème est une véritable description du désir impossible d’un amour lui-même inaccessible : la nuit prend ainsi le rôle d’un voyage métaphorique qui transcende la douleur pour permettre la quête de l’idéal et du bonheur inatteignable. La nuit devient alors une méditation sur l’amour dont les vers 6 et 7 sont la représentation :

Minuit, heure des amours essoufflées
D’avoir tant vu le jour et tant fait la nuit

L’expression amours essoufflées peut avoir à ce titre plusieurs significations. Si l’on étudie les termes seuls, ils signifient littéralement que le couple est « à bout de souffle », qu’il ne peut simplement plus exister. Mais l’expression suggère plus subtilement un amour à perdre haleine jusqu’à se perdre dans l’imaginaire et ce fameux « dérèglement de tous les sens » dont Rimbaud faisait l’essence même de l’expression poétique.

L’expression « tant vu le jour et tant fait la nuit » évoque presque sous forme d’hypallage (la nuit désignant bien évidemment l’amour) l’image du couple heureux, la fusion des corps et des âmes : les sentiments s’expriment dans la strophe dans toute leur fulgurance, et dans le sillage même de l’amour fou cher aux Surréalistes. L’amour peut ainsi être comparé à l’ivresse des sens : le poème se dérègle, pour suggérer l’enivrement, et pour mieux mettre en rapport le domaine du désir avec la réalité. La nuit devient une blessure du corps, une blessure du cœur ; de même que la poésie devient cette « violence faite au langage » selon les mots célèbres du poète mexicain Octavio Paz.

Dans le poème, l’écriture poétique est ainsi à la frontière entre l’omniprésence de la douleur et l’appel de l’idéal. Il fait passer de la transgression à la révélation. La nuit lève les interdits, elle révèle et transcende à la fois la douleur : elle est la révélation de l’amour comme déchirure de l’être, comme blessure du cœur − et du corps − mais elle donne également sens à la vie : c’est ainsi qu’au vers 10, minuit représente l’espoir évoqué dans une supplication lyrique qui mêle au thème amoureux l’éblouissement ineffable du voyage : « emmène moi parmi le vent du soir ».

Le vent, on l’a vu, est chargé de connotations métaphoriques : il représente l’idéal l’inatteignable ; il est cet amour éternel qui contraste avec la violence des sentiments. La supplication « emmène-moi », très élégiaque, résonne comme une plainte, un besoin pressant de fuir cet horrible sentiment assaillant. Le fait qu’il soit conjugué à l’impératif confère une profonde tonalité injonctive à cet appel. L’hyperbole au vers 11  des « larmes qui coulent à flots » accentue l’idée de douleur mais renforce parallèlement le sentiment d’espérance.

Entre flux et reflux, ainsi va le chagrin, ainsi va la mer : les larmes coulent à flot comme les flots de la mer meurent sur le rivage avant de renaître et repartir vers d’autres voyages… Voici pourquoi le poème joue également sur de forts contrastes dont les vers 13 et 14 sont un parfait exemple : tout semble se mélanger. Une idée de confusion en ressort d’abord, aussitôt dépassée par un fort sentiment de renouveau et de métamorphose :

Et ces vapeurs d’alcool qui collent au sol
Tandis que mes semelles se mêlent au ciel
Et puis soudain les premiers rayons du soleil

Comme si l’ivresse avait finalement amené à l’idéal, fût-il éphémère et dérisoire…  la lente descente vers l’ivresse est contrebalancée par le vers 15 qui traduit une perte de repères, presque un aveuglement devant le jour qui se lève et fait sécher les larmes : est-ce pour autant la fin du calvaire ? Les vers suivants rappellent vite à la dure réalité. D’ailleurs, le soleil évoqué de nouveau au vers 19 est comme une révélation du sens du poème ; il remplace minuit dans son rôle de symbole protecteur. Ce changement de perspective traduit un besoin d’aide, de soutien introuvable. Le souvenir du dernier baiser, suggérant la fin du couple, reste bien ancré dans la mémoire.

À la fin du texte, l’expression passions révoltées traduit dans toute sa force la violence de l’amour à l’adolescence : amour pur, entier, destructeur parfois, inabouti et donc frustrant, blessant. Mais en même temps amour constitutif de l’être. Ainsi ce poème apparaît-il presque comme un roman d’apprentissage : au vers 20, la supplication très explicite « laisse nous dépérir seuls » est à la fois la démonstration de l’abandon, de la fin de cet amour trop douloureux ; et en même temps sa transfiguration.

Les fleurs sont ainsi une métaphore du bonheur, à la fois heureux et perdu : bonheur en fleur, bonheur fané… C’est pourquoi le poème s’intitule « Nos fleurs » : bonheur perdu certes, mais réinvesti poétiquement par l’acte d’écriture. Écrire sur le chagrin, n’est-ce pas le dépasser par l’acte d’écrire ? Toute écriture poétique, parce qu’elle est une expression esthétique est dépassement du désespoir même de la vie en lui donnant une légitimité artistique. Tel est le pouvoir évocateur de la poésie : étrange paradoxe qui donne à voir la présence de l’absence…

La frustration des passions semble ainsi dépassée par l’acte d’écrire ; la mort de l’amour, évoquée ironiquement par « nos fleurs » ressuscite le deuil amoureux en motif littéraire. Grâce au poème, l’amour malheureux devient le sujet même de l’écriture : il n’est plus objet, il n’est plus subi. Il devient au contraire un motif littéraire qui apporte la vie, qui appelle à la vie : L’écriture permet de réaliser une quête de sens à travers la réinterprétation poétique de l’histoire.

© Sarah B., classe de Première S-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.
Espace Pédagogique Contributif

Expo en ligne : « Dis-moi un Po-Aime »… Aujourd’hui la contribution d’Ajar et Asmaa

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

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Aujourd’hui, dimanche 11 juin, la contribution d’Ajar et Asmaa
(Première STMG-2)

 
Mercredi 14 juin : Sarah B. (Première S2) ; Chloé S. et Blandine P. (Première STMG2)

« Aji Takoul »¹

par Ajar Z. et Asmaa O.
Classe de Première STMG-2

La nuit, près de la mer à Wād Lāw²
On entend au loin les vagues
Courant l’une après l’autre comme les enfants du chali³
Nos cheveux volant auprès de cette merveilleuse mélancolie
Accompagnée de différents cris qui sortaient
Des salles de mariage : « you you you »⁴

Je me rappelle des issawa⁵  tapant sur les derbouka⁶
Au-delà de la côte le parfum des épices me transperçait le nez
Tous ces beaux marchands courant auprès de chaque voyageur
Je me rappelle cette rue étroite
J’entendais les voix des mères criant
« Aji takoul »¹

  1. Aji takoul : viens manger
  2. Wād Lāw (ou : Oued Laou ; en Arabe : واد لاو) : ville balnéaire du Maroc, dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.
  3. chali : quartier
  4. youyou : Les youyous (ou you-you ou you you) sont de longs cris aigus et modulés, que poussent les femmes d’Afrique du Nord, y compris juives séfarades, et par extension du Moyen-Orient et de certains pays d’Afrique subsaharienne, pour manifester une émotion collective lors de rassemblements : la joie (dans les mariages et autres festivités), mais aussi « la colère ou le désespoir » (source : Wikipedia).
  5. issawa : nom donné aux danseurs traditionnel du Maroc
  6. derbouka (ou darbouka) : instrument de percussion (tambour) répandu dans toute l’Afrique du Nord.

Cliché proposé par Ajar et Asmaa (modifié numériquement)

_

Le point de vue des auteures…

En fait, même si nous avons choisi « Aji Takoul » comme titre, la ville de Tanger a été notre véritable inspiratrice pour ce texte. Cette merveilleuse cité du nord du Maroc qui évoque tant de mythes littéraires est attachée à notre enfance, et aux nombreux voyages que nous y avons effectués. D’ailleurs, chaque voyageur est obligé d’y passer par bateau ou en voiture. C’est une ville extraordinaire, romanesque et remplie de mystère : on a l’impression quand on arrive à Tanger que l’Atlantique et la Méditerranée se sont unies en un spectacle grandiose.

Notre poème est donc une invitation au voyage. Tout d’abord, Wād Lāw (v.2), c’est la cité balnéaire, c’est le dépaysement… Mais ce que nous avons choisi d’évoquer dans ce texte dès le titre est davantage la vie quotidienne des Tangérois : pour ce faire, nous avons privilégié les mots en Arabe comme « Aji takoul », « chali » (v. 3), « issawa » (v. 7)… Autant d’effets de réel permettant de se projeter dans cet univers si intime et si familier. Cette intimité des lieux est renforcée par le jeu des personnifications : ainsi au vers 3, « les vagues / Courant l’une après l’autre comme les enfants du chali ».

De même, au vers 4, l’évocation de « Nos cheveux volant auprès de cette merveilleuse mélancolie » est comme un voyage vers la liberté de rêver. L’enjambement du vers 2 accentue cette impression de liberté en amenant davantage de fluidité au niveau du rythme. Ce poème a également pour but de transmettre un message rempli de bonheur, d’espoir et d’évasion afin de faire transmettre à toutes celles et ceux qui le liront de partager quelques émotions et sentiment que nous avons déjà vécus.

N’est-ce pas le but de la poésie ? Permettre au lecteur, même s’il est tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un voyage immobile, voyage métaphorique… Pour ce « voyage », nous avons utilisé les quatre sens comme l’ouïe au vers 2 : « On entend au loin les vagues », le toucher au vers 6 : « Ainsi que les issawa tapant sur les derbouka », l’odorat au vers 7 : « Au-delà de cette côte le parfum des épices me transperçait le nez », et enfin la vue qui domine l’ensemble du texte.

Comme le lecteur le comprend, notre poème nous a aussi ramenées à nos sources et à nos origines. Selon nous, le sens de l’écriture poétique est ainsi d’amener à une réflexion sur soi, sur les autres et surtout sur le monde qui nous entoure. C’est de cette altérité bienfaisante que la poésie tire son essence… Car au fond quel est le mieux ? Rester renfermé sur soi-même tout au long de sa vie ou alors s’ouvrir aux autres et découvrir de nouveaux modes de vie ? Telle est la question dont notre poème a proposé d’écrire, très modestement, la réponse.

© Ajar Z. et Asmaa O., classe de Première STMG-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.
Espace Pédagogique Contributif

Tanger (Maroc). © Bruno Rigolt, 2012

Expo en ligne : « Dis-moi un Po-Aime »… Aujourd’hui la contribution d'Ajar et Asmaa

Pour la troisième année consécutive, l’exposition « Dis-moi un Po-aime » est de retour ! Les classes de Première S2 et Première STMG2 du Lycée en Forêt sont fières de vous présenter cette édition 2017 qui a tout d’un grand millésime : l’exposition a été l’occasion d’un travail soutenu mêlant inspiration, invention et revendications intellectuelles ou esthétiques.

Chaque poème est accompagné d’une note d’intention dans laquelle les auteur-e-s expliquent leurs choix esthétiques, précisent le fil conducteur méthodologique, éclairent certains aspects autobiographiques… Le travail ainsi entrepris permet de pousser la lecture de la poésie au-delà des lieux communs pour en faire une authentique quête de vérité. Loin de la lire de l’extérieur, le lecteur curieux pourra au contraire chercher le sens profond que les jeunes auteur-e-s ont voulu conférer à cette expérience esthétique et littéraire. 

Plusieurs fois par semaine jusqu’au début du mois de juillet, les élèves vous inviteront à partager une de leurs créations poétiques…

Bonne lecture !

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Aujourd’hui, dimanche 11 juin, la contribution d’Ajar et Asmaa
(Première STMG-2)

 
Mercredi 14 juin : Sarah B. (Première S2) ; Chloé S. et Blandine P. (Première STMG2)

« Aji Takoul »¹

par Ajar Z. et Asmaa O.
Classe de Première STMG-2

La nuit, près de la mer à Wād Lāw²
On entend au loin les vagues
Courant l’une après l’autre comme les enfants du chali³
Nos cheveux volant auprès de cette merveilleuse mélancolie
Accompagnée de différents cris qui sortaient
Des salles de mariage : « you you you »⁴

Je me rappelle des issawa⁵  tapant sur les derbouka⁶
Au-delà de la côte le parfum des épices me transperçait le nez
Tous ces beaux marchands courant auprès de chaque voyageur
Je me rappelle cette rue étroite
J’entendais les voix des mères criant
« Aji takoul »¹

  1. Aji takoul : viens manger
  2. Wād Lāw (ou : Oued Laou ; en Arabe : واد لاو) : ville balnéaire du Maroc, dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.
  3. chali : quartier
  4. youyou : Les youyous (ou you-you ou you you) sont de longs cris aigus et modulés, que poussent les femmes d’Afrique du Nord, y compris juives séfarades, et par extension du Moyen-Orient et de certains pays d’Afrique subsaharienne, pour manifester une émotion collective lors de rassemblements : la joie (dans les mariages et autres festivités), mais aussi « la colère ou le désespoir » (source : Wikipedia).
  5. issawa : nom donné aux danseurs traditionnel du Maroc
  6. derbouka (ou darbouka) : instrument de percussion (tambour) répandu dans toute l’Afrique du Nord.

Cliché proposé par Ajar et Asmaa (modifié numériquement)

_

Le point de vue des auteures…

En fait, même si nous avons choisi « Aji Takoul » comme titre, la ville de Tanger a été notre véritable inspiratrice pour ce texte. Cette merveilleuse cité du nord du Maroc qui évoque tant de mythes littéraires est attachée à notre enfance, et aux nombreux voyages que nous y avons effectués. D’ailleurs, chaque voyageur est obligé d’y passer par bateau ou en voiture. C’est une ville extraordinaire, romanesque et remplie de mystère : on a l’impression quand on arrive à Tanger que l’Atlantique et la Méditerranée se sont unies en un spectacle grandiose.

Notre poème est donc une invitation au voyage. Tout d’abord, Wād Lāw (v.2), c’est la cité balnéaire, c’est le dépaysement… Mais ce que nous avons choisi d’évoquer dans ce texte dès le titre est davantage la vie quotidienne des Tangérois : pour ce faire, nous avons privilégié les mots en Arabe comme « Aji takoul », « chali » (v. 3), « issawa » (v. 7)… Autant d’effets de réel permettant de se projeter dans cet univers si intime et si familier. Cette intimité des lieux est renforcée par le jeu des personnifications : ainsi au vers 3, « les vagues / Courant l’une après l’autre comme les enfants du chali ».

De même, au vers 4, l’évocation de « Nos cheveux volant auprès de cette merveilleuse mélancolie » est comme un voyage vers la liberté de rêver. L’enjambement du vers 2 accentue cette impression de liberté en amenant davantage de fluidité au niveau du rythme. Ce poème a également pour but de transmettre un message rempli de bonheur, d’espoir et d’évasion afin de faire transmettre à toutes celles et ceux qui le liront de partager quelques émotions et sentiment que nous avons déjà vécus.

N’est-ce pas le but de la poésie ? Permettre au lecteur, même s’il est tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un voyage immobile, voyage métaphorique… Pour ce « voyage », nous avons utilisé les quatre sens comme l’ouïe au vers 2 : « On entend au loin les vagues », le toucher au vers 6 : « Ainsi que les issawa tapant sur les derbouka », l’odorat au vers 7 : « Au-delà de cette côte le parfum des épices me transperçait le nez », et enfin la vue qui domine l’ensemble du texte.

Comme le lecteur le comprend, notre poème nous a aussi ramenées à nos sources et à nos origines. Selon nous, le sens de l’écriture poétique est ainsi d’amener à une réflexion sur soi, sur les autres et surtout sur le monde qui nous entoure. C’est de cette altérité bienfaisante que la poésie tire son essence… Car au fond quel est le mieux ? Rester renfermé sur soi-même tout au long de sa vie ou alors s’ouvrir aux autres et découvrir de nouveaux modes de vie ? Telle est la question dont notre poème a proposé d’écrire, très modestement, la réponse.

© Ajar Z. et Asmaa O., classe de Première STMG-2 (promotion 2016-2017), juin 2017.
Espace Pédagogique Contributif

Tanger (Maroc). © Bruno Rigolt, 2012

Annie Leclerc, « Parole de femme » : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire

Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)

Bruno Rigolt


 

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Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.
Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.
[…] Inventer, est-ce possible ?
[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture,
dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons,
par la même loi, dans le même but mortel.
Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

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UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

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L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


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Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.

_

B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.

Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.

L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.

2
LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


P

our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

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De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

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B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes » : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau ».

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.

Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire » ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.

3
LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.

B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x ». Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹

L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est existerS’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21

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NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, ParisLe Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Annie Leclerc, "Parole de femme" : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire
Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)
Bruno Rigolt


 

Annie Leclerc, Parole de femme, 1974

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Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

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UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)
Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

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L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


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Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.
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B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.
Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.
L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.

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LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


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our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

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De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

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B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes » : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau ».

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.
Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire » ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.

3

 

LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)
Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.


B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x ». Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 
Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹
L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est existerS’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21
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NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, ParisLe Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Corrigé de dissertation : Boris Pasternak… « Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne… »

Dissertation littéraire sujet corrigé
Méthodologie de la dissertation

Rappel du sujet :

Il y a quelques mois, j’avais proposé à mes élèves de Seconde de plancher sur le sujet de dissertation suivant :

À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».

Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Seconde 3 et en Seconde 11 (promotion 2013-2014), j’en ai distingué quelques-uns, particulièrement approfondis, et c’est à ces travaux que j’ai songé en élaborant le présent corrigé : merci entre autres à Maud, Marianne, Héloïse, Juliette, Bastien (Seconde 11, promotion 2013-2014) pour leur implication très probante. BR 


__________

 

_____Plus les sociétés ont été historiquement bouleversées, et plus le rôle spirituel et social des intellectuels a été sollicité. Le marxisme particulièrement en URSS a ainsi placé au premier rang de ses préoccupations la nécessité de faire sortir l’intellectuel de son solipsisme et de lui assigner auprès des masses un véritable statut idéologique. Le poète Evgueni Evtouchenko relate à cet égard dans Autobiographie précoce l’anecdote suivante : à un ouvrier qui lui avait demandé « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit de façon quelque peu paradoxale : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».
_____Ces propos, pour déroutants qu’ils soient, nous amènent à nous interroger : quel est le rôle de l’écrivain ? Doit-il endosser le statut de pédagogue ou au contraire se soustraire aux contingences de l’Histoire ? De façon plus générale, Pasternak nous invite à questionner le statut et la fonction de la littérature dans notre société.
_____Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré la validité de la thèse de Pasternak qui semble éloigner l’écrivain de tout militantisme, nous discuterons cette non-insertion dans le réel : l’intellectuel n’est-il pas, par définition, engagé dans l’Histoire ? Pour autant, cette interférence dans l’action politique trouve aussi ses limites : c’est ainsi que nous achèverons notre réflexion en essayant de montrer combien, plutôt que d’apporter des réponses, l’écrivain doit par son œuvre amener autant à un questionnement qu’à une quête du sens.

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_____Tout d’abord, comme le rappelle Boris Pasternak, l’écrivain « n’a le pouvoir de conduire personne » : si chemin vers la vérité il y a, n’est-il pas d’abord un appel à la liberté intérieure ? Et si l’écrivain est à l’écoute du monde tel « un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », son écriture, par définition individualisante, lui est propre. Sa vision est donc subjective et n’appartient qu’à lui. De fait, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l’art poétique : avant d’être engagement pour les autres, la poésie est engagement pour soi-même. C’est l’être entier qu’elle engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. L’écriture n’est-elle pas en effet, comme l’ont si bien suggéré les romantiques, la peinture d’un paysage intérieur, reflétant, tel un miroir, les idéaux et les états d’âmes ? Caspar David Friedrich, peintre emblématique du mouvement, déclarait à ce propos qu’il faut [res]sentir ce que l’on crée au lieu de l’inventer ; la simple peinture d’un paysage n’étant qu’un prétexte pour se décrire soi-même et pour guider vers la vérité de l’être. L’œuvre est ainsi l’autoportrait de celui qui l’a créée. Comme nous le voyons, il n’y a pas une vérité possible vers laquelle le lecteur tendrait en lisant un texte, mais une multitude de vérités possibles, chacun ayant la sienne. De même, c’est bien une vision personnelle de voir les choses que l’écrivain expose dans son œuvre. Nous pourrions évoquer ici le lyrisme élégiaque de Charlotte Brontë dans « Apaisement du soir« . L’auteure nous dévoile les tourments de son âme sans prétendre « guider » qui que ce soit :

Le cœur humain renferme des trésors cachés
Gardés en silence, scellés en secret ;
Des pensées, des espoirs, des rêves, des plaisirs,
Dont les charmes seraient brisés s’ils étaient révélés.

Impliquée dans un processus d’intériorisation intimement lié à la fonction émotive du langage, l’auteure ne peut être que subjective, car il s’agit d’émotions personnelles qui, substituant à la perception réaliste du monde la vision intérieure de celui qui écrit, ne sauraient être considérées comme modèle ou vérité. D’ailleurs, comme nous le verrons particulièrement par la suite, tout l’intérêt des propos de Boris Pasternak est de montrer que l’appropriation de la vérité est subjective, et qu’il n’y a sans doute pas de vérité objective. Loin de guider quiconque, nombreux sont donc les poètes dont les vers n’ont d’autre but que de conduire, à travers l’expression des émois et des épanchements du moi, vers une vérité qui leur est propre.

_____Comme nous le pressentions, rien n’est plus individuel que l’écriture, et ce serait risquer peut-être d’en pervertir l’usage que d’assigner à l’engagement individuel la mission de servir une lutte collective. Cette quête vers une vérité intérieure est d’autant plus exigeante qu’elle invite en outre à une perception synesthésique du monde en ajoutant ce bruit subtil des « feuilles [qui] bruissent dans le vent » suggéré par Boris Pasternak. En éprouvant le monde par osmose, l’écrivain métamorphose ainsi le réel, il l’idéalise et amène le lecteur à « voir » le monde différemment : « Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler » écrivait Julien Gracq dans Lettrines pour faire comprendre combien l’écrivain, transcendant le texte, doit l’investir d’une quête poétique autant que métaphysique. Comment ne pas citer à cet égard l’exemple des Fleurs du mal de Baudelaire ? En transcendant la description du monde en un paysage intérieur et idéal, le poète montre combien l’art d’écrire relève bien plus de l’imagination que de l’observation. C’est d’ailleurs cet extraordinaire pouvoir d’imagination qui s’impose comme un impératif intime et souvent non formulé de l’art poétique. Qu’on ne se méprenne pas pour autant, l’écrivain non-engagé n’a pas un rôle mineur, bien au contraire : en procédant de la tension qui l’habite entre une conception individualisante de l’écriture et une conception fusionnelle, il peut alors guider ses lecteurs vers le rêve et l’imaginaire et non pas vers une réalité référentielle par trop matérialiste. Nous pourrions évoquer ici Le Grand Meaulnes imaginé par Alain-Fournier : sorte de fiction en trompe l’œil, le roman nous éloigne du fait historique pour nous plonger dans l’inconscient et le merveilleux. Si ce récit mythique né de l’imaginaire fourniérien fascine encore autant aujourd’hui, c’est qu’il répond à un impératif majeur de l’écriture qui est de nous évader. « Guide-nous vers le rêve » aurions-nous pu demander à Boris Pasternak… Comprenons que le rôle de l’écrivain n’est pas de conduire vers une certitude objective mais de faire apparaître, grâce à la magie des mots, le monde sous un jour nouveau : l’idéal intérieur d’un réel transcendé. Qu’il nous soit permis également d’évoquer l’exemple du Petit Prince. Publié le 6 avril 1943 à New York, et contrastant avec la pesante réalité de la guerre, ce conte poétique et philosophique est bien la projection des rêves d’Antoine de Saint Exupéry¹ lors de son exil aux États-Unis. Mêlant dans la même osmose le réel et l’irréel, il se rapproche de la perspective du songe éveillé en incarnant très poétiquement un imaginaire de transcendance de l’homme, à la fois comme être au monde et comme expérience de soi-même. De l’irréalité du rêve, Le Petit prince reprend à ce titre la dimension allégorique, invitant le lecteur à passer du récit autobiographique comme source d’inspiration à un voyage onirique autant qu’initiatique. Retenons de ces exemples qu’en s’affranchissant du réel grâce à l’imagination, l’écrivain est donc, par la magie de ses récits, un éveilleur de rêve.

_____Éveilleur de rêve, mais aussi éveilleur de conscience puisqu’il peut révéler en chacun de nous une vérité intérieure d’autant plus signifiante que sa valeur n’est pas sujette au consensus social. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Boris Pasternak publia en 1929 un texte à caractère autobiographique dédié au poète Rilke, Sauf-conduit, dans lequel, évoquant son propre parcours artistique et délaissant les pressions de l’actualité, l’auteur défend l’existence autonome de l’art. Tel est peut-être le sens même de l’acte d’écrire, c’est-à-dire l’identité du mot avec sa beauté formelle. Il serait intéressant à ce titre de mentionner le mouvement parnassien. S’il lui a été beaucoup reproché de puiser sa matière dans le rejet de tout engagement social et politique, et de sacrifier l’idée à la perfection de la forme, force est de reconnaître que l’art pour l’art peut s’apparenter à une quête de la vérité intérieure. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier écrit qu’« il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid ». Pour excessifs qu’ils puissent paraître, ces propos nous amènent à comprendre combien, plus que d’être un guide politique, l’écrivain peut s’imposer comme un magicien des mots, un « enchanteur », pour reprendre une expression célèbre de Nabokov, c’est-à-dire celui qui donnant à voir la réalité à travers le prisme de l’art, est apte à faire jaillir « quelque lumière même pour les yeux qui ne veulent pas encore voir », selon Julien Gracq dans Au château d’Argol. Tel un sculpteur qui façonne la matière, l’écrivain doit transformer cette matière difficile qu’est le langage par un long et patient travail sur la forme. Comme nous le comprenons, la quête de la perfection littéraire, loin d’imposer aux hommes une quelconque vérité, leur permet d’être sensible à la présence de l’invisible, c’est-à-dire d’entendre le chant des matelots, pour paraphraser Mallarmé, ou de se baigner avec Rimbaud « dans le poème de la mer ». S’il garde certes conscience du réel puisque tel un arbre ses feuilles bruissent aux murmures du monde, l’écrivain lui donne une signification nouvelle issue de l’imaginaire et selon laquelle le monde devient un univers de signes. Ainsi peut-il guider vers la seule connaissance qui vaille et que l’auteur de la fameuse Lettre du Voyant comparait à un « dérèglement de tous les sens ».

_____Mais en transcrivant les « voix intérieures » qui l’animent, l’écrivain va bien au-delà de la simple confidence, il implique son lecteur. Victor Hugo ne s’y était pas trompé : dans la préface des Contemplations (1856), répondant à ceux qui se plaignent des écrivains qui se replient sur soi, il affirme : « Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Cet appel nous amène à réinterpréter les propos de Boris Pasternak : l’écrivain n’est-il pas « l’écho sonore » de son siècle ? Tel serait le sens qu’il faudrait sans doute attribuer à cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dans ces conditions, l’écrivain, puisqu’il est à l’écoute du monde, n’a-t-il pas également pour tâche d’agir, de s’engager dans le réel, de guider vers la vérité documentaire, la vérité des faits, la vérité historique ? Et au risque d’apparaître comme un « chanteur inutile » selon la condamnation sans appel de Victor Hugo dans « Fonction du poète », ne doit-il pas assumer une mission militante vis-à-vis de l’humanité ?

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_____Si l’œuvre littéraire doit « servir » à quelque chose, nombreux sont les écrivains qui ont fait figurer l’engagement au premier rang de leurs préoccupations. Certes, comme nous l’avons vu précédemment, il n’y a pas d’engagement que politique et social ; d’ailleurs, l’écriture littéraire, fût-elle tournée sur elle-même parfois, reflète toujours à contre-courant les bouleversements culturels d’une époque. Cela dit, force est d’admettre que les propos de Boris Pasternak, parce qu’ils privilégient à un code de règles prescriptives (« Guide-nous vers la vérité ») une éthique personnelle, sont quelque peu paradoxaux : comme l’a affirmé Jean-Paul Sartre en 1948 dans un texte célèbre, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Dans ces conditions, ne doit-il pas assumer cette portée ?

_____En premier lieu, reconnaissons qu’il y a dans l’acte d’écrire la quête de l’existant : de fait, l’intellectuel appartient à l’histoire, à la société, aux idéologies. Témoin attentif et lucide de son temps, le poète, tout comme l’écrivain engagé, est donc celui qui, se révélant soucieux d’infléchir par la plume et par le poids des mots, le cours de l’histoire, aspire à mettre son art au service d’une cause. Fût-elle très suggestive par la perception artistique du monde qu’elle fait prévaloir, la comparaison du poète avec un « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », s’apparenterait donc davantage à une formule de refus ou de défi qu’à un acte d’engagement et d’adhésion politique, comme le fut par exemple l’ambition qui a présidé au développement du courant réaliste : en revendiquant l’inscription de la fiction dans la vérité historique, des écrivains comme Zola ou Maupassant ont ainsi rationalisé le romanesque, en en faisant une entreprise explicative apte à participer à « l’enquête universelle, l’esprit de vérité transformant les sociétés » pour reprendre une formule d’Émile Zola dans sa « Lettre à la jeunesse » (1879). De même, lorsque l’auteur de Bel-Ami affirme que le but du romancier « n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements », il cherche à orienter les lecteurs « vers la vérité ». Cette participation de la littérature au politique défend en effet l’idée d’un engagement valant comme un « impératif absolu » et amenant les hommes à prendre en main leur destinée à travers les conditions politiques et sociales dans lesquelles ils se trouvent. Pour Jean-Paul Sartre, que nous évoquions précédemment, « si l’engagement est omniprésent dans le moindre de nos actes, c’est qu’il est constitutif de notre liberté exercée ‘en situation’. Condamné à être libre, je suis donc condamné à m’engager »². Dans ces conditions, l’écrivain joue bien plus qu’un rôle de guide : en servant une cause au service des autres, il devient à ce titre un activiste du Verbe.

_____Parallèlement à ce militantisme revendiqué, l’engagement est la voie d’accès non seulement vers la réalité, mais aussi vers la liberté, puisqu’il sert à affranchir l’individu de la plus cruelle des sujétions : celle du déterminisme. Cette question centrale, qui est au cœur du débat sur la légitimité de l’intellectuel, a été particulièrement bien abordée par le siècle des Lumières qui marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde : plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque providence théologique, les Philosophes invitent davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire. Ainsi, le fameux article de Dumarsais dans l’Encyclopédie fait de l’intellectuel le parangon de la vertu et de la liberté de penser, puisqu’il lui assigne une fonction de questionnement éthique : celui qui a l’esprit critique, qui est libre et qui, doté d’une curiosité intellectuelle, d’un flambeau, réfléchit sur le sens de ses actions, est donc apte à intervenir dans les affaires publiques pour combattre les injustices. Si les Lumières n’ont certes pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, elles en ont cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi. Comme nous le voyons à travers cet exemple, l’intellectuel a pour fonction de dépasser l’esthétique des idées par une éthique des idées, seule capable de conduire vers la vérité. L’écrivain engagé est donc un guide, voire même un porte-parole dont les écrits ont non seulement un statut de témoignage mais plus encore de revendication, puisqu’ils engagent la responsabilité de l’écrivain et lui donnent son sens. Nous aurions pu évoquer ici  le fameux cri de révolte lancé par Olympe de Gouges en 1791 dans sa célèbre « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ou même le magnifique Cahier d’un retour au pays natal, point de départ de la négritude… Autant de textes dont l’impact idéologique fait de l’écriture une arme au service de la liberté et de l’intellectuel la conscience de tous.

_____Enfin, les écrivains, contrairement à ce que laisserait entendre Pasternak peuvent constituer des repères, des avant-gardes dont le but est de conduire les masses vers la vérité, la prise de conscience. Ils assument ainsi une mission d’éducation morale contribuant à « dire l’Histoire » au même titre que les historiens. Qu’il soit progressiste, comme Voltaire, Nazim Hikmet, Simone de Beauvoir ou inscrit dans une tradition intellectuelle marquée par la lucidité et l’esprit de révolte comme François Rabelais, Georges Bernanos, Marguerite Duras ou Assia Djebar, l’écrivain est un garant de la liberté : au-delà d’une critique de l’ordre culturel et social en place, il essaie selon les mots d’Édouard Glissant « d’avancer l’histoire, de mettre en ordre les événements »³, il façonne ainsi l’imaginaire collectif, intervient au milieu de la foule et en façonne les idéaux. Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, Paul Éluard n’hésitant pas à prendre ses distances avec nombre de ses contemporains et stigmatisant, au nom de l’évidence poétique, toute représentation par trop élitiste ou individualisante de la poésie, déclare que les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Comme nous le voyons, dans sa prétention de parler « pour tous », le poète milite plus encore en faveur du changement idéologique. L’engagement est par définition une mise en question du statisme et de l’immobilisme. C’est donc du  fait historique que l’écriture engagée tire sa légitimité ; c’est par l’Histoire qu’elle entre dans l’Histoire. Particulièrement au vingtième siècle, les poètes ont en effet revendiqué l’ancrage de l’écriture dans une historicité cosmopolite. Les bouleversements socio-historiques les ont amenés à remettre en cause nombre de fondements jugés incompatibles avec la société de leur temps. Ainsi, c’est bien le statut de l’intellectuel qui s’est trouvé transformé par l’engagement : il est devenu en quelque sorte un juge à l’égard de ceux qui ne se sont pas engagés. Dans sa volonté de parler « pour tous » ou de conduire vers la vérité, il a ainsi décrédibilisé ceux qui, n’engageant que leur « conscience personnelle », n’avaient pas la prétention de se révolter comme lui. Faut-il dès lors, comme le suggèrent implicitement les propos que l’ouvrier tient à Pasternak, déclarer le non-politique comme le champ de l’arbitraire et conséquemment une écriture plus individualiste comme sclérosante ?

_____Comme nous le comprenons, le refus d’une identité différentielle des intellectuels, qui est au cœur de notre débat, trahit un difficile rapport entre l’écriture et le réel : quelles sont les limites et les finalités du langage ? Qu’attend-on vraiment d’un livre ? Certes l’écrivain doit apporter des réponses, mais une telle conception n’est-elle pas toutefois réductrice, voire dogmatique ? Et la demande, somme toute assez naïve que l’ouvrier formule à Pasternak, n’amène-t-elle pas à douter des réponses toutes faites, surtout en matière de vérité ?

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_____Si la recherche de la vérité détermine nos actions, au sens le plus fort du mot le vrai est ce qui est. Ainsi, lorsque Boris Pasternak dit que « le poète est un arbre »,  il nous donne sa vérité ; or comme nous l’avons suggéré dans notre première partie, toute vérité n’est-elle pas un trait de l’être lui-même ? Dès lors, vouloir guider vers la vérité, ne relèverait-il pas d’une erreur fondamentale qu’ont commise nombre d’intellectuels qui ont joui d’un crédit politique illimité ? N’est-ce pas au nom de cette même vérité dont ils se réclamaient que Robespierre fera guillotiner Olympe de Gouges ? Que Louis-Ferdinand Céline prendra le parti de la collaboration à outrance ? Ou que Sartre écrira que la liberté de critique était totale en URSS ? Que les dissidents étaient des menteurs ? Que le terrorisme et toutes ses violence étaient justifiables au nom d’une juste cause ? Comme nous le voyons, l’articulation de la littérature et de l’éthique est difficile : en ce sens, guider vers la vérité relèverait davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable.

_____Pour commencer, reconnaissons que tout le mérite de Pasternak est de nous donner, par son expérience interprétative du monde, une vision très personnelle du statut et du rôle de l’écrivain. Ce faisant, l’auteur nous amène à nous questionner nous-même : qu’attendons-nous d’un livre ? Pour certains la lecture est une échappatoire, elle peut mêler bouleversement et divertissement, nous amener à un enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même. Lire un livre c’est donc se chercher pour mieux se comprendre soi-même et ainsi mieux comprendre le monde qui nous entoure. Tel sera l’enjeu des Rêveries du promeneur solitaire, dont la première page annonce : « Que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher ». Cette quête que Jean-Jacques Rousseau entend faire partager à son lecteur est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment le lecteur à se chercher devant le texte et peut-être à essayer de se comprendre dans l’acte de lecture : il ressort de ces remarques que lire amène davantage à des questionnements qu’a des réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques. L’exemple de l’autobiographie est d’autant plus intéressant qu’il nous permet de comprendre l’auteur à travers son histoire, de l’envisager dans cette succession d’instants qui ont constitué sa vie. Ainsi, quand nous lisons Si c’est un homme de Primo Levi, œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah, nous sommes amenés à nous poser des tas de questions : « Comment aurions nous supporté ces horreurs ? Aurions-nous survécu ? Aurions-nous essayé de trouver la force de nous sauver ? Aurions-nous supporté le manque de nourriture, la fatigue, la maladie, le fait d’être en permanence rabaissé ? » Plus que de guider vers une responsabilisation de l’écrivain, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous […] la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». Comme nous le comprenons, le rôle de l’écrivain n’est ni de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, ni d’être un quelconque prophète, mais d’apparaître, loin de toute héroïsation, comme un questionneur de la condition humaine.

_____C’est sous l’angle de ce questionnement identitaire qu’il convient donc désormais d’orienter notre traitement du sujet. Si l’œuvre littéraire est une réalité éminemment sociale, définie par sa relation objective aux hommes et au monde, il n’en demeure pas moins qu’au delà de sa fonction politique ou sociale, l’acte d’écrire, comme l’acte de lire, relève davantage d’un questionnement subjectif, d’un déchiffrement : tel serait peut-être le sens caché de cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dès lors, plus que de nous conduire vers la vérité, l’intellectuel peut apprendre aux hommes à se conduire. Cette exaltation de la valeur de l’homme, nul mieux que l’auteur de Gargantua ne l’a mise en pratique : à ce titre, l’abbaye de Thélème, telle que la dessinent les rêves utopiques de Rabelais, enseigne à l’homme à se gouverner lui-même en vertu des préceptes du « Connais-toi toi-même » socratique, à faire retour sur soi, à être capable de se critiquer avant d’entamer la critique d’autrui. En fait, le livre recèle souvent un sens plus profond qu’il faut savoir découvrir ; il invite le lecteur à approfondir le sens du récit, « à rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». Cette belle métaphore rabelaisienne fait ici allusion à quelque chose d’essentiel, qui désigne ce que le lecteur actif doit extraire ou comprendre dans le texte qu’il lit, ce qu’il peut découvrir entre les lignes, le sens souvent caché du texte. L’écriture mais aussi la lecture rend donc possible un authentique retour sur soi-même. C’est ce que suggère le contenu latent du Petit prince : n’est-ce pas un secret d’enfance qui se dévoile dans le rêve éveillé de Saint Exupéry¹ ? « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »… En somme, lire un livre, c’est apprendre à se conduire, à « se faire voyant » tel que l’affirmait Rimbaud, et cela amène aussi à se chercher : dès lors, toute lecture n’est-elle pas un questionnement du livre de soi-même dont nous tournons chaque jour les pages ? Comme nous le comprenons, l’écriture ne conduit pas, elle apprend en fait à se conduire, à « cultiver notre jardin ». Si cette fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide est l’occasion pour Voltaire de refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes, elle ébauche également un principe de sagesse et de modération.

_____Ainsi, la lecture est à la fois une quête métaphysique et un chemin initiatique : celui d’une élévation intérieure, et d’une poétique de l’invisible. Pour paraphraser Louis Lavelle qui disait que « le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible », nous pourrions affirmer que la parole de l’écrivain consiste précisément à conduire vers l’ineffable. L’écriture en effet s’affirme comme un art de la suggestion. Elle médiatise le réel : c’est par le détour des mots que la parole la plus vraie se met en place et que le lecteur peut percevoir, à l’écart des bruits du monde, parfois tristement révélateurs d’une parole vide, d’une parole sans « dire », sans substance, sans vérité, les feuilles qui bruissent dans le vent. À cet égard, la littérature n’est-elle pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? La littérature acquiert ainsi un sens profond, qui va interpeller le lecteur : il s’agit de parler en se taisant. Qu’il nous soit permis pour terminer de citer ces si beaux propos de Marguerite Duras : « Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ». Ce silence de l’écriture est un lieu presque irréel, utopique, qui oblige le sujet pensant à signifier à travers les mots : c’est donc avant tout se taire mais pour mieux parler dans le silence afin de mieux écouter le bruissement des feuilles dans le vent qu’évoque si poétiquement Pasternak. Ainsi le livre oblige les lecteurs à écouter les mots, et les pousse à la réflexion ou à la méditation, pour finalement les amener vers un questionnement essentiel, loin des discours stéréotypés, corrompus et intéressés : il s’agit, en donnant de l’importance au silence, à rendre à la parole son sens, sa profondeur et sa valeur ultime : l’écriture est un non-dit qui dit tout… Comme l’a si bien suggéré le poète Yves Bonnefoy, la poésie retirée du bruit du monde essaie dans le secret de l’abstraction de retrouver une vérité sans cesse dérobée. Finalement, écrire, c’est « écouter le silence », selon les mots d’Edmond Jabès… Avant de nous apprendre à parler, l’acte d’écrire nous apprend à faire silence afin d’écouter l’autre : « Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent », écrivait Annie Leclerc dans Parole de femme, avant d’ajouter : « La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. » Il s’agit donc d’un véritable langage du silence, langage de l’écoute de l’autre, devenu l’unique façon de sauver la parole du monde…

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_____Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, l’acte d’écrire oscille entre le moi collectif et le moi le plus individuel. Mais si l’écriture est d’abord un acte intérieur qui nécessite un repli sur soi, c’est sans doute pour mieux se livrer. De fait, écrire, c’est toujours montrer une partie de soi, se révéler ou se dévoiler. À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe… » En ce sens, l’écriture est une rencontre avec l’autre, un partage, et nous aurions presque envie de demander à Pasternak de nous conduire, non point vers la vérité, mais vers l’altérité. Telle est peut-être la mission de l’écrivain : la littérature donne à voir. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression d’Édouard Glissant un “bâtisseur de langage” capable de réinventer l’homme…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif (Lycée en Forêt/Montargis, France), juillet 2014

NOTES

1. Nous orthographions Saint Exupéry sans trait d’union, selon le souhait de l’écrivain.
2. Gilles Vannier, L’Existentialisme : Littérature et philosophie, Paris L’Harmattan 2001, page 75.
3. Édouard Glissant, Le Quatrième cercle, Paris Éd. du Seuil 1964, page 30.

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