EAF Écrit d'invention : "Il faut réinventer l'Homme !", par Roxane C. (Classe de Première S1)

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


____

Il faut réinventer l’Homme !

____

 

____Mesdames, Messieurs,

D

epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

____

C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

____

C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

___

Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Écrit d’invention : « Il faut réinventer l’Homme ! », par Roxane C. (Classe de Première S1)

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Écrit d’invention

Rappel du sujet d’invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.

par Roxane C.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué quelques devoirs dont celui de Roxane. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 


____

Il faut réinventer l’Homme !

____

 

____Mesdames, Messieurs,

D

epuis des siècles, l’Homme n’a cessé d’être réinventé et redéfini. Si l’on en croit le philosophe de l’Antiquité grecque Platon, l’Homme serait un « animal dépourvu d’ailes, bipède, et dont les ongles sont plats ; celui qui, seul de tous les êtres, est apte à recevoir une connaissance ». Pareille définition fait de l’Homme avec une majuscule le principe de toute chose : c’est l’Honnête homme des humanistes, l’Homme des Droits de l’Homme, le grand Homme du fronton du Panthéon et des manuels d’Histoire…

____Et la femme dans tout cela ? C’est contre ce sexisme ordinaire que réagit violemment la philosophe Annie Leclerc, dans Parole de femme (1974) : « l’Homme c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». J’aimerais prolonger ici ces propos en rappelant que l’Homme est d’abord l’association d’un homme et d’une femme. Annie Leclerc disait justement qu’il fallait inventer la femme. En écho à ses propos, je voudrais affirmer qu’il faut réinventer l’Homme !

Il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités…  

____Réinventer l’Homme et la société qu’il a créée, réinventer les Lois, réécrire les vieux alphabets, redessiner nos rêves ! L’Homme ne peut s’enrichir qu’en grandissant humainement et qu’en acquérant des connaissances l’aidant à évoluer dans la société et à la faire évoluer. Réinventer l’Homme, c’est donc réinventer l’Histoire pour entreprendre et reconstruire l’avenir ; c’est aussi accepter l’idée qu’il faut dépasser les préjugés, débattre des stéréotypes, questionner les inégalités, et les discriminations dont sont victimes tant de minorités culturelles…

____Oui, réinventer l’Homme, c’est selon moi redéfinir un nouveau courant de pensée visant à une transformation en profondeur du monde, c’est aussi questionner la place de l’homme ainsi que celle de la femme dans la société, dans la culture, dans les livres, dans les manuels… C’est redéfinir une égalité pour l’ajuster au réel. Pendant des siècles en effet, l’homme était perçu comme l’être capable de tout : omniscient, il avait réponse à tout, il était le « Docteur sait tout » placé au centre du monde pour mieux le penser à sa mesure. Il inventait, songeait et diffusait ses idées. Mais la femme ? Où était-elle, la femme ? Et qu’était-elle pour l’homme ?

____Selon moi, la femme était réduite à la fonction d’appareil reproducteur. Comme le dit sèchement Annie Leclerc, « nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ». L’Homme était le géniteur auréolé de gloire ! Quant à la femme, elle n’était que la matrice, seul moyen qu’ait trouvé l’homme pour soulager son désir et perpétuer le monde inégal qu’il avait construit. Quoi de plus injuste que cette expression de « femme au foyer » qui, selon les hommes et leur bonne conscience était un poste tout à fait convenable pour une femme. « Fée du logis », « ménagère accomplie », « jeune fille rangée »… Tant de qualificatifs basés sur la subordination de la femme.

____

C

ontre ces préjugés de la discrimination, j’affirme qu’il ne faut pas oublier que l’Homme est la réunion de deux êtres : comme le disait Condorcet, l’homme ne saurait priver « tranquillement la moitié du genre humain » des droits qu’il s’est lui-même arrogés ! La construction du monde se base sur la rencontre d’un homme et d’une femme ; pas sur l’exclusion. Réinventer l’Homme, c’est réinventer le sens que l’on donne à l’humain : que serait l’évolution du monde l’un sans l’autre ?

____Oui vraiment, en ce jour du 8 mars 2018, j’affirme qu’il ne saurait y avoir un monde d’hommes sans droits des femmes, sans paroles des femmes, sans émotions des femmes. Sans cette force qu’ont les femmes d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier. On connaît les propos de Jean Ferrat inspirés d’Aragon : « La femme est l’avenir de l’Homme » : que serait le monde sans elle ? 

L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer…  

____Moi, en tant que femme, j’écris cet article pour vous les femmes du XXIe siècle, et pour vous les hommes : oui, j’écris aujourd’hui pour remettre les choses en place. Et je repose ma question : « Que deviendrait l’Homme sans la femme ? » Celle-ci a bien trop souvent été sous-estimée pendant des siècles, et elle-même s’est sous-estimée. L’Homme disait ; les femmes se taisaient. Et puis les femmes ont fait. Elles ont osé s’affirmer : que l’on songe à Olympe de Gouges, à Marguerite Durand, à Madeleine Pelletier, Pauline Roland, Simone de Beauvoir et tant d’autres…

____De jour en jour la femme a osé montrer ses idées sans craindre les discours passéistes.

____De jour en jour, elle a montré la voie : elle est entrée dans la vie sociale et politique.

____De jour en jour, elle a brisé ses chaînes, elle a bousculé les barrières, elle a incarné la résistance populaire, elle a construit des barricades. Elle n’a plus eu peur. Nous n’avons plus peur. La parole de la femme se libère et c’est comme un grand vent de liberté qui agite l’ancien monde. Liberté de parole, liberté de briser les chaînes : je songe ici à ces femmes du monde du spectacle qui osent parler publiquement des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. Elles n’ont plus peur !

____

C’

est ça la réinvention de l’Homme de nos jours : c’est la nécessaire évolution de la femme dans la société. Le féminisme est bien la condition de l’Humanisme ! Pour moi, lorsqu’on réinvente l’Homme, on réinvente également une égalité de pensée. Qu’il y a-t-il de plus vrai lorsque Annie Leclerc affirme dans Parole de femme « Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? »… 

____Nous avons lutté et nous luttons toujours pour l’égalité des salaires… Des femmes se sont battues pour avoir enfin l’opportunité d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari et elles y sont parvenues. Nous avons bataillé ferme ce droit au bonheur qu’on croyait réservé aux seuls hommes. Et moi je dis que rien n’est impossible. Dans une société nouvelle, rien ne devrait être impossible puisque tout est nouveau !

Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi !  

____Pour ma part, la femme est le contrepoids de l’homme, je veux dire qu’elle est la mesure de l’humain. Dans ce nouvel humanisme que j’appelle de mes vœux, nous aurons toujours besoin de la femme pour équilibrer l’homme et donc créer cette égalité manquante. Ainsi, réinventer l’Homme c’est naître avec les mêmes droits et la même égalité : point de Droits de l’Homme sans l’exigence de la parité. La femme doit être complémentaire de l’homme et l’homme complémentaire de la femme : point d’égalité sans ce principe de complémentarité.

____D’année en année, la femme est parvenue à se faire une place dans la société. De nos jours, elle est de plus en plus reconnue par ses actes dans l’Histoire. Aujourd’hui la Femme c’est Simone Veil, Malala. C’est également Angelina Jolie, Olympe de Gouges, Benoîte Groult, c’est moi, c’est vous, c’est toi… Le nouvel homme ou plutôt dirais-je, la nouvelle femme, ce sont nous toutes et nous tous réunis dans l’Humain. Oui vraiment, en ce jeudi 8 mars 2018, le monde n’est plus la parole de l’homme ; le monde est aussi la parole de la femme.

____C’est ça l’Homme d’aujourd’hui : c’est l’Humain d’une parole commune, d’une culture en partage…

____Tout réinventer, tout réinventer !

___

Roxane C., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Commentaire d'un texte littéraire : Colette, "Claudine s'en va", par Philippine L. (Classe de Première S1)

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

_

→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Ilana A. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


___

e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

_

____

D

ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

_

____

C

omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

_

____

C

ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

_

insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Ilana A. (Première S1) en cliquant ici.
Les internautes intéressés pourront consulter le Corrigé Professeur en cliquant ici.


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Philippine L. (Classe de Première S1)

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Philippine L.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

_

→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Ilana A. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai choisi aujourd’hui de vous faire partager le commentaire de Philippine. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

« Portrait de Colette » par l’actrice française Musidora (1889-1957)
Dessin retouché numériquement


___

e 1850 à 1945, la première vague du féminisme va nourrir un certain nombre de réflexions qui contribueront grandement à la reconnaissance identitaire des femmes. C’est dans ce contexte social bouleversé que paraît en 1903 Claudine s’en va, dernier volume d’un cycle romanesque dont le personnage éponyme assume une totale liberté de parole. C’est donc de façon quelque peu inattendue que le personnage de Claudine, dans ce cinquième tome, s’efface au profit d’une autre héroïne, Annie. Le passage qui nous est présenté est la dernière page de l’œuvre : femme jusqu’alors soumise à son mari Alain, Annie décide de le quitter. Cet épilogue est l’occasion pour Colette, qui était encore mariée à Willy à cette époque, de proposer un plaidoyer touchant, qui oscille entre la description poétique et la prise de position militante.

____En quoi ce texte amène-t-il à une réflexion originale sur le statut et la représentation romanesque de la femme ?

____Ce questionnement conduira notre réflexion. Après avoir montré dans une première partie combien la romancière inscrit son épilogue dans la réflexion sociale, nous expliquerons que la méditation sur la condition de la femme nourrit en outre une conception profondément émancipatrice du tragique féminin : loin d’être une victime passive, Annie apparaît en effet comme une femme qui choisit sa propre destinée. Enfin nous démontrerons qu’en faisant de sa protagoniste sinon une héroïne féministe, du moins une femme qui assume complètement ses choix existentiels, Colette propose une réflexion sur le statut de la femme, entre affranchissement et quête spirituelle.

_

____

D

ans ce texte, l’auteure rend compte tout d’abord d’une réflexion sur la condition féminine au début du XXe siècle. Rédigé en 1903, le roman fait écho à l’incapacité juridique de la femme mariée dont le principe était alors en vigueur. À travers le portrait d’une femme entièrement dédiée à son rôle d’épouse et privée de pouvoirs, Colette dresse le portrait de la bourgeoise type, présentée dans l’acceptation passive des stéréotypes de genre : elle a une « femme de chambre », un « mari », un « chien », et fait quelques voyages mondains vers Bayreuth. Cette description du quotidien le plus bourgeois est aussi l’occasion pour Colette de renforcer les préjugés associés à la représentation de la femme : ainsi, Annie ne semble guère épanouie ; son mariage s’inscrit dans une trame narrative dont nous devinons la banalité et le conformisme. Nous avons presque l’impression que ses seuls repères sociaux sont son mari et sa femme de chambre, qui apparaissent tous deux sur le même plan. Mais cette vision stéréotypée se trouve profondément renversée par le statut de narratrice du personnage féminin : rédigé à la première personne, ce « Journal d’Annie » favorise en effet une forte identité narrative. Désirant sortir de l’emprise de son pygmalion de mari, la jeune femme s’affranchit du rôle social qui lui était jusqu’alors dévolu en faisant de son journal une véritable arme : écrire un journal relève ainsi, non pas de la sphère intime mais plus fondamentalement d’un acte d’affranchissement de la parole féminine.

____Ce texte n’invite-t-il pas en effet toutes les femmes à se remettre en question sur leur situation, leur position face à la domination masculine ? Une métaphore illustre bien cette idée, le terme de « geôlier » employé par Annie pour désigner son mari montre sa détermination à assumer une nouvelle identité narrative. Sa maison, sa vie sont ainsi comparées à une « prison » gardée par Alain, le « geôlier ». Annie serait alors la prisonnière, retenue, sans liberté. À ce titre, l’écriture apparaît comme une sorte d’invitation à l’affranchissement à travers la thématique du départ et du voyage : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » : de cette confrontation avec les autres naît un nouveau regard sur soi-même et sur le monde. Avec « clairvoyance », la narratrice peut alors imaginer son avenir, et devenir bâtisseuse de son propre futur. Mais elle devra en payer le prix : de femme libre, elle devient la femme profanée à la fin du texte dont l’ivresse à narguer les opinions conformistes fait d’elle une héroïne singulièrement tragique : Annie apparaît en effet comme un personnage réprouvé, dont le miroir révèle en fait la sombre destinée : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. […] Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu ». Suscitant autant la pitié que l’effroi le plus total, le personnage n’en apparaît que plus tragique. Exploitant ainsi le cadre pathétique d’un fait divers (« Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »), Colette parvient magnifiquement à resserrer le cadre spatio-temporel. 

____Mais ce tragique qui sous-tend les actions du personnage est loin d’avoir pour seules racines le drame individuel, tant le passage résonne d’échos collectifs et universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Entre liberté de vivre, réflexion forte et lucide sur le sort réservé à celles qui osaient s’émanciper de leur subordination, et réflexion sur le statut de femme objet, la fin du roman révèle l’altérité fondamentale de la femme, porteuse de tous les fantasmes masculins. Ainsi l’auteure souligne, en la transposant dans un cadre collectif, combien la femme reste avant tout un objet de séduction et de désir pour l’homme. Les personnages masculins d’ailleurs sont marqués par un bien cruel déterminisme : d’Alain jusqu’à « l’arthritique des villes d’eau » en passant par « le collégien en vacances », les hommes sont décrits comme des séducteurs, des prédateurs qui « assiègent » la femme « parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées ». Réduite à un corps qu’on « assassine », « outragé et sanglant », la femme qui prétend à la liberté ne peut s’inscrire que dans la marginalité sociale. Cette approche symbolique met donc à nu l’oppression féminine et inscrit cette thématique dans une profonde réflexion sur le destin tragique.

_

____

C

omme nous le comprenons, cette fin de roman est l’occasion pour l’auteure de décrire une femme que l’on pourrait caractériser d’archétype : véritable portrait de l’auteure, Annie est une héroïne tragique qui transforme sa condition en sublimation. De fait, le tragique du personnage lui confère en premier lieu une forte identité lyrique : nous nous identifions complètement à Annie, à travers le portrait poétique qu’en fait l’auteure. Non seulement la jeune femme écrit à la première personne, selon sa subjectivité, ses sentiments les plus intimes, mais en outre elle semble les partager avec le lecteur : nous sommes ainsi invités à pénétrer cette intimité. Le mélange d’une écriture libératrice et en même temps pudique rend le texte particulièrement touchant. D’où ce lyrisme que nous notions. Mais le lyrisme ne doit pas être perçu ici comme un conformisme : il s’agit davantage pour l’héroïne d’accorder son destin avec un profond questionnement introspectif. À cet égard, de nombreux mots décrivent l’état intérieur du personnage principal ; comme le fait qu’Annie soit « toute faible et vacillante », ou bien « fatiguée » : ces deux expressions traduisent les émotions du personnage, comme s’il nous les confiait sur le mode de la confidence. Plusieurs verbes de pensée apparaissent, laissant au lecteur la possibilité de pénétrer l’âme d’Annie, ses doutes, ses hésitations, ses craintes… Comme par exemple quand elle « ne sait pas », ou quand elle « réfléchit », qu’elle « espèr[e] et crain[t]… Cette exploration intime de soi, à la fois subjective et objectivante, nous parait profondément originale dans le texte.

____Point de résignation passive dans l’attitude d’Annie donc, mais au contraire une attitude presque jusqu’au-boutiste de femme qui assume son destin : « Debout, devant la glace, […] de roux vêtue », Annie se « résigne à tout ce qui viendra ». Si le personnage est décrit de manière très féminine, elle se masculinise pourtant dans son refus ostensible de la soumission. Non contente d’être « jolie », elle s’octroie une liberté hors norme, et presque scandaleuse pour l’époque ! L’héroïsme en effet se ressent dans ce que va entreprendre Annie : se lancer dans une véritable aventure, pionnière de la libération des femmes. Bien que paraissant « faible et vacillante » selon son ancienne image à qui elle dit adieu, Annie « par[t] résolument, sans cacher [s]a trace » : acte de courage et de foi, façon d’assumer un statut qui lui est pourtant refusé par la société. D’où les dangers de la quête : le lecteur sent bien qu’Annie devra prendre de bien grands risques pour être libre, comme le suggère l’image funeste du « revolver » qu’elle emporte avec elle. D’ailleurs, le mot « adieu » accentué anaphoriquement, renforce l’idée qu’elle ne retrouvera jamais ce qu’elle avait : elle quitte pour ainsi dire sa « zone de confort » pour se confronter aux aléas du destin. À ce titre, le lexique du voyage présent avec le « rapide Paris-Karlsbad », de même que les noms de lieux, ou l’évocation poétique de la « voyageuse » qui « [s]’évade » font entrer le texte dans la dimension spirituelle de la quête : vivre sa vie comme une aventure, voilà le difficile chemin et le devoir suprême.

____Pour finir, le texte invite à voir dans le personnage d’Annie le porte-parole de toutes les femmes soumises qui voulaient changer de vie. Pour Colette, point d’hésitation : Annie ne changera pas de décision, elle « par[t] résolument » : l’adverbe ne laisse aucune place au doute. De même, le verbe partir, conjugué ici au présent d’énonciation confère au départ d’Annie une forme d’engagement existentiel. Dans la majeure partie du texte, le présent confère en outre au passage une forte dimension symbolique. Annie avoue qu’elle réfléchit depuis « quatre mois » à sa fuite, et qu’elle se « résigne à tout ce qui viendra ». Mais résignation n’est pas soumission : c’est accepter ce qui est, sans déguisement, sans dissimulation, sans faux-semblants. Ici, l’esthétique du miroir implique en effet une dramaturgie permettant à Annie de retrouver son identité symbolique : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? D’où sa décision de « dire adieu » à cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle était : Annie doit ainsi se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), et accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». 

_

____

C

ette fin de Claudine s’en va permet enfin à Colette de proposer une réflexion forte sur le statut de la femme : retrouvant sa liberté et son indépendance, Annie apparaît comme transfigurée. La tonalité presque optimiste des derniers mots du passage inscrit le départ de la jeune femme dans un chemin de vie qui est aussi un cheminement intérieur : l’achèvement du roman se lit en effet moins comme la mort du personnage qu’en relation avec les choix existentiels de Colette elle-même. Annie semble trouver une sorte de paix intérieure en assumant sa solitude et sa marginalité : en acceptant de voyager sans repos, elle est un peu à l’image de l’auteure, accédant à l’indépendance et vivant seule en subvenant elle-même à ses besoins. De même, en résistant à la tentation de l’attachement amoureux, Annie préfère la solitude au sacrifice de son indépendance, le renoncement à une vie sociale réglée, Elle fait donc plus que s’émanciper, elle assume un destin qui l’engage et la responsabilise. La solitude est ainsi la condition d’une douloureuse mais nécessaire revendication identitaire. L’utilisation de mots tels que « solitaire », ou « seule » accentuent cette idée. 

____D’autre part, cet excipit repose sur une profonde quête transcendantale : résultant de la perturbation de la situation initiale (le mariage prison), le départ d’Annie engage le personnage dans un voyage, ou plutôt une errance qui se révèle être une aventure initiatique, extraordinaire et transfiguratrice, comme le suggère l’image finale du « miracle » : l’objet de la quête se trouve ainsi dans un autre royaume (« un à peu près de paradis ») et nous comprenons que le déplacement de l’héroïne dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel de son destin, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparation, privations, souffrances, humiliations, combats, mort et transfiguration… Comme le héros d’un conte, Annie doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction transfiguratrice est essentielle : voici pourquoi Annie voit dans son avenir les signes d’une vie meilleure. Elle veut « espérer » en l’ « avenir », et voit ce départ comme le « recommencement de [s]a vie ». Le futur employé à plusieurs reprises marque l’espoir d’un « miracle espéré » : l’écrivaine nous fait ainsi entrevoir un scénario dans lequel la mort du personnage est dépassée par une esthétique de la transfiguration.

____De fait, ce miracle dont parle Annie, c’est avant tout le miracle de la vie : le plomb de l’existence se transfigure en or miraculeux ; la prison en « foi » ; le mariage subi en « miracle espéré » : le passé est enterré, de même que la souffrance et la mort sont dépassées. La dernière image du roman confère au personnage un statut proprement mythique qui pousse à la fois Annie vers sa propre mort (suggérée par le mot « Fin » qui clôt le roman) et sa transfiguration mythique. C’est sur le verbe « s’évader » que finit le roman Claudine s’en va, et par la même occasion le cycle romanesque des Claudine. Colette, de par son existence, exprime ainsi une foi sans faille en l’avenir de la femme : malgré les vicissitudes, il lui appartient de briser les tabous et de s’évader de la bêtise et de l’inconséquence du monde. S’émanciper, trouver l’indépendance, s’affranchir du lien conjugal n’est donc pas pour la femme aller contre l’homme, c’est assumer son destin. Ce « Journal d’Annie » nous semble ainsi l’affirmation du fondement même de l’identité féminine : ce n’est point seulement un journal intime, mais bien davantage l’expression d’une « écriture-femme », c’est-à-dire un moyen pour Colette d’écrire la femme, autrement dit d’inscrire la question de la Femme dans la question de l’Homme…

_

insi que nous avons cherché à le montrer, Colette propose dans cet épilogue une véritable méditation sur la condition de la femme. Si Annie assume le statut d’une héroïne tragique, elle représente également une figure archétypale de la femme moderne, marquée par son affranchissement des déterminismes.

Ce texte prend de nos jours une résonance particulière : dans un monde où les droits et le statut des femmes apparaissent encore trop souvent bafoués, Colette milite en faveur de la vie, de l’amour : son féminisme n’est pas idéologique, c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

Philippine L., février 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Philippine L. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Ilana A. (Première S1) en cliquant ici.
Les internautes intéressés pourront consulter le Corrigé Professeur en cliquant ici.


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Commentaire d’un texte littéraire : Colette, « Claudine s’en va », par Ilana A. (Classe de Première S1)

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


___

e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

_

____

D’

emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

_

____

P

ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

_

____

À

bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

_

Comme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Les internautes intéressés pourront consulter le Corrigé Professeur en cliquant ici.


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF Commentaire d'un texte littéraire : Colette, "Claudine s'en va", par Ilana A. (Classe de Première S1)

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Commentaire littéraire

Colette, Claudine s’en va (1903),
dernière page 

par Ilana A.
Classe de Première S1, promotion 2017-2018

 

→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Pour voir le corrigé-professeur, cliquez ici.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Première S1, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Ilana, à qui j’ai décerné la note maximale. Bravo à elle et à tous mes étudiants pour leur implication. 

TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

Couverture de l’édition originale de Claudine s’en va
à la Librairie Ollendorff (1903) sous la seule signature de Willy.
Cliché : © Bruno Rigolt


___

e texte qui nous est proposé est l’excipit de Claudine s’en va, dernier ouvrage du cycle romanesque des Claudine. Rédigée en 1903 par Colette, romancière française du début du XXe siècle, cette œuvre relate l’histoire d’Annie, femme dominée par son mari, qui décide de le quitter pour prendre un nouveau départ, ce qui constitue un grand risque à l’époque ! 

Dans ce plaidoyer, Colette élabore une nouvelle approche du personnage féminin auquel le lecteur s’identifie. Aussi nous demanderons-nous quelle vision de la femme ce texte donne-t-il à voir. Nous étudierons d’abord la prise de parole d’une femme qui se met en scène par les mots, puis nous verrons que ce personnage atteint l’universel par la réflexion émancipatoire qu’il mène, avant d’analyser enfin le lyrisme du texte, qui fait tendre le roman vers le poème.

_

____

D’

emblée, cet épilogue romanesque peut se donner à lire comme la prise de parole d’une femme. Au niveau de l’énonciation tout d’abord, le texte est rédigé à la première personne du singulier : le pronom personnel « je » est omniprésent et désigne Annie, femme qui s’émancipe ici par les mots. Bien que relevant du journal intime, sa prise de parole semble se faire à voix haute, d’autant qu’elle s’adresse directement à Claudine à la fin du texte, lorsqu’elle affirme : « Non, Claudine, je ne frémis pas ». Cependant, il apparaît qu’Annie s’adresse surtout à elle-même sous la forme du journal intime, comme en témoigne d’ailleurs le sous-titre du roman : Journal d’AnnieEnvisagé sous cet angle, ce texte sonne comme un monologue, ce qui explique que certaines phrases restent inachevées, comme en suspens : « Dans trente-six heures, il sera ici et moi… »), témoignant de l’hésitation de la pensée, du trouble de la narratrice. Le personnage, comme dans les monologues de théâtre, semble se parler à lui-même, notamment lorsqu’Annie fixe « [s]on image » dans le miroir. D’ailleurs, dans ce paragraphe, le « je » laisse place au « tu », comme lorsqu’elle se dit, sur le mode de la confidence : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». 

____Mais même si ces propos sont prononcés sur le ton de la confidence, ils traduisent avant tout un profond questionnement identitaire : la tendance au monologue explique qu’Annie analyse sa situation dans ce texte, avec une « triste et passagère clairvoyance ». Sa situation est en effet celle d’une femme qui décide de quitter son mari pour prendre son indépendance. Son départ apparaît au début du texte comme « bien réfléchi », ce que révèle l’adverbe « résolument » : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… ». Cependant, bien qu’Annie cherche à se convaincre que son départ n’est pas « une fuite folle, une évasion improvisée », les paragraphes suivants présentent son « avenir » comme « trouble », de même que sa résolution laisse place à une douloureuse et amère résignation : « Je me résigne à tout ce qui viendra ». Ce texte s’apparente donc à un monologue par l’importance donnée au doute, par les fréquentes questions d’une part, et par le jeu des oppositions d’autre part comme en témoigne cette antithèse : « Je veux espérer et craindre…».

____Avec « clairvoyance », Annie peut alors imaginer son avenir, devenir spectatrice de son propre futur, ce qui fait d’elle une héroïne singulièrement tragique, qui finit par quitter son mari faute de liberté individuelle et d’avoir la possibilité de se faire entendre. S’imaginant comme une « dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame », Annie rapproche déjà sa vie d’un genre théâtral, transformée par les gens en une tragédie dont elle sera l’héroïne. Dans le texte d’ailleurs, les sentiments que sa vie inspire au lecteur oscillent entre l’horreur et la pitié. Le destin de « celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant » suscite l’effroi, quand celui de « la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame » inspire la pitié. Plus fondamentalement, nous pourrions dire qu’Annie est aussi une héroïne qui force l’admiration du lecteur,  tant son combat individuel résonne d’échos universels, apparentant le texte à un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes.

_

____

P

ersonnage qui prend un nouveau départ en s’affranchissant du lien conjugal, Annie est l’archétype d’une femme libre, pour qui être femme revient à construire son identité. N’oublions pas en effet que pour une femme des années 1900, quitter son mari et prendre en main son destin personnel, c’est endosser un bien grand risque (le divorce n’avait été autorisé qu’en 1884), et sans doute ce texte constitue-t-il un plaidoyer avant la lettre pour l’émancipation sociale des femmes. Cet excipit met en effet l’accent sur le départ d’Annie, avec la mention du « rapide de Paris-Carlsbad » d’une part et celle de ses deux seuls compagnons de voyage, « Toby le chien, et Toby le revolver » d’autre part, ce qui souligne le caractère jusqu’au-boutiste du voyage. Loin d’être une « fuite folle » ou une « évasion improvisée », ce périple est présenté au contraire dans toute sa dimension transgressive : pour une femme de l’époque, quitter son mari, c’est ressembler à une criminelle en fuite. D’ailleurs, la métaphore filée qui parcourt le début du passage renforce cette idée : le mari devient le « geôlier », celui qui garde les clefs d’une prison, ce qui apparente la vie d’une femme un séjour pénitencier dont on ne peut sortir qu’en regagnant « la lumière [qui brille] aux fentes de la porte ».

____Point pourtant de lâcheté, de dissimulation ou de simulacre dans le départ d’Annie : loin de dissimuler les indices de son forfait (« sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… », elle semble se confronter à son propre destin, malgré son  « trouble avenir », et une existence dénuée de repères  sociaux et institutionnels (« Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse »). Sans doute cela explique-t-il que le seul monde qu’elle puisse imaginer soit proprement un pays « où tout est nouveau » : monde utopique renversant les hiérarchies existantes, qu’elle nomme d’ailleurs quelque peu dérisoirement « à peu près de paradis » : « Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? ». Le parallélisme de ces lignes, qui oppose « la grande terre » à la « petite créature » qu’est Annie, montre bien le sentiment qu’elle éprouve d’être humiliée, écrasée dans un monde où les femmes n’ont pas leur place. Pour une femme comme elle, il s’agit pour exister de se créer une nouvelle identité, à la fois séductrice et profondément transgressive, n’hésitant pas à braver les tabous. Annie est ainsi le porte-parole de ces femmes de l’époque, en quête d’émancipation.

____Par sa décision assumée, ne cherche-t-elle pas ainsi à briser les codes de la société, en voulant exister par elle-même ? Il est intéressant de noter qu’au moment d’imaginer son avenir, le personnage se met en scène comme la femme séductrice et forcément mal vue, celle « dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux ». la femme est d’ailleurs, par métaphore, comparée à une cité qu’on « assiège », faisant de l’homme un conquérant réduisant le féminin à sa beauté physique (« parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées »). La voix qui perce sous celle d’Annie est sans nul doute celle de Colette elle-même, qui dénonce la vision d’une femme-objet que l’on peut posséder, que l’on peut tuer, femme sans identité et sans statut, et dont l’identité sociale est à créer, en ce début de XXe siècle. Pour quitter cette femme « toute faible et vacillante » qu’elle est, Annie doit se faire ses propres adieux (« Adieu, Annie! ), accepter de laisser mourir son ancien moi pour voir advenir le « recommencement de [s]a vie ». Son « image d’ici » doit donc être quittée, pour aboutir à sa transformation en femme qui s’émancipe. Ce passage n’est-il pas aussi le témoignage poignant d’une auteure qui fait ses adieux à un personnage à qui elle s’est attachée ? Cet attachement que Colette porte à Annie explique le traitement esthétique qui lui est réservé, qui fait tendre la fin du roman vers le poème.

_

____

À

bien des égards, ce texte s’apparente à une méditation poétique dans laquelle le personnage exprime, sur un mode profondément lyrique ses émotions. Le champ lexical de la solitude (« voyageuse solitaire », « dîneuse seule ») révèle les vagabondages de la rêverie d’Annie : le rapide Paris-Karlsbad, Bayreuth, sonnent comme les prémisses d’un voyage aux confins de l’Europe. De même, le personnage se met en scène comme l’aurait fait un poète romantique : seul, mélancolique (« dont la mélancolie distante blesse […] »), en proie à la méchanceté humaine (« sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame »). Le mélange de sentiments contraires, comme l’espoir et la crainte, est en outre un lieu commun de la poésie lyrique. Nous pourrions ajouter que l’impression que ressent Annie d’être étrangère au monde est aussi quelque chose de récurent dans le genre poétique. L’expression des sentiments prend même la forme d’une véritable déclaration d’amour, lorsque, s’adressant à elle-même, elle confesse : « Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Dans un monde marqué par la soumission de la femme, l’objet de l’amour doit être trouvé en soi-même, surtout pour une femme qui a décidé de quitter tout ce qui pourrait la rattacher à son ancienne vie.

____Métamorphosée, Annie devient une « dame en noir », couleur montrant qu’elle fait le deuil de sa vie, mais aussi une « dame en bleu », couleur associée directement à la « mélancolie ». Ainsi, le texte invite le lecteur, de voyages en métamorphoses, à s’évader avec Annie, vers des mondes idéaux, où l’onirique prend le pas sur la réalité. Ce texte empreint de lyrisme exprime par ailleurs les sentiments du personnage au moyen d’une prose poétique, fortement rythmée et imagée : le rythme donne volontiers aux pensées d’Annie une dimension poétique. Parfois, la rêverie du personnage se fait par un rythme ternaire comme dans ce passage octosyllabique : « des villes dont / le nom seul / vous retient » : comment ne pas se laisser ici envahir par les artifices séducteurs de Bayreuth, patrie de Wagner ? 

____La poésie du texte tient enfin à l’intimité que Colette est parvenue à créer avec son personnage : Annie semble faire partie de nos connaissances : sa voix nous semble presque familière quand elle confesse ses pensées les plus intimes : il semblerait qu’elle chuchote à nos oreilles, au seuil de disparaître… La mention du « paradis » à la ligne 16, ou celle des « perles rondes et nacrées », par le jeu des métaphores, nous oblige à nous projeter dans cet univers à la fois poignant, intimiste et révolté. L’ultime phrase du roman est d’ailleurs  selon nous la plus touchante du passage : par les thèmes évoqués (la fuite du temps, le désir d’évasion, la réflexion sur la condition humaine), elle nous oblige à saisir la beauté de la vie, à nous émerveiller du « miracle » du quotidien. Cette phrase a donc presque valeur de vérité générale : elle sonne comme une maxime, dont le rythme, très changeant, est à l’image de l’écoulement du temps. Le dernier fragment qu’ouvre la conjonction de coordination « et » à un moment où l’on attendrait de la phrase qu’elle s’achève (« et sur la foi duquel je m’évade ») est comme le symbole de cette sortie du temps que constitue le départ. Celle qui s’évade du temps n’est-elle pas aussi Colette elle-même, qui doit sortir du temps de son récit pour pouvoir écrire le mot « FIN » ?

_

Comme nous l’avons vu, pour convaincre le lecteur, Colette donne la parole à Annie, archétype de la femme de l’époque, celle qui en quittant son mari part à la recherche d’un monde nouveau, où la femme peut faire l’apprentissage de son indépendance sociale. Derrière la voix de la narratrice perce évidemment celle de l’auteure qui, mêlant romanesque et poésie, fait de ce récit un véritable plaidoyer militant qui touche le lecteur en plein cœur. Colette, par sa plume, invite les femmes à s’émanciper afin d’affirmer haut et fort leur identité.

Mais ce texte sonne également comme un récit d’apprentissage. De fait, il marque pour Annie son passage d’une femme « toute faible et vacillante » à une femme qui s’assume, qui « ne frémi[t] pas », prête à affronter les défis nouveaux que lui impose le siècle qui commence, où tout reste à construire. Cette dernière page de Claudine s’en va nous semble donc une parfaite illustration de ces propos d’Annie Leclerc dans Parole de femme (1974) : « Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit »…

Ilana A., janvier 2018
Classe de Première S1 (Promotion 2017-2018)

Relecture du manuscrit, correctifs et ajouts éventuels : Bruno Rigolt
© février 2018, Ilana A. / Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Autres commentaires sur le site…
→ Voir aussi cet autre travail d’élève proposé par Philippine L. (Première S1) en cliquant ici.
Les internautes intéressés pourront consulter le Corrigé Professeur en cliquant ici.


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page.

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN


___

uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

*      *
*

___

R

emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

*      *
*

___

C

omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

*      *
*

___

P

ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

*      *
*

___

ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

EAF : Commentaire littéraire. Colette, Claudine s'en va (1903), dernière page.

_

  • Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français : classes de Première
  • Corpus : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc
  • Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Commentaire littéraire
Bruno Rigolt

Colette, Claudine s’en va (1903), dernière page


TEXTE

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Karlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN


___

uatrième et dernier volet d’un cycle romanesque retraçant, sur le mode de l’autofiction, la vie de Colette, Claudine s’en va paraît en 1903. Dans ce roman sous-titré Journal d’Annie, un phénomène nouveau apparaît : Claudine s’est évincée au profit d’un autre personnage, Annie, qui tient dans le livre le rôle de la narratrice. Le lecteur épouse son point de vue et non plus celui de Claudine. Entre le premier roman du cycle (Claudine à l’école, publié en 1900) et cette dernière page de Claudine s’en va, que de changements : à la tonalité légère du début, apte à faire ressentir le quotidien d’une écolière effrontée de campagne, se substitue un lyrisme profond et grave, qui évoque le difficile affranchissement du lien conjugal. C’est en effet sur une séparation pleinement assumée qui doit rendre à la narratrice son visage et sa liberté, que se clôt le roman.  

___Quelle nouvelle image de la femme cet excipit romanesque donne-t-il à voir ? De quelle façon l’attitude du personnage et les modalités de sa représentation servent-ils une réflexion originale sur la condition féminine et plus largement l’existence humaine ?

___Ces questionnements fonderont notre problématique. Après une première partie dans laquelle nous montrerons que le départ d’Annie est à interpréter comme une quête du moi véritable, nous verrons que le texte, à travers un arrière-plan très autobiographique, constitue un véritable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. Enfin nous situerons la dimension lyrique et poétique de ce passage dans le cadre d’une invitation faite à la femme de s’assumer physiquement et moralement, entre identité et transgression.

*      *
*

___

R

emise en question et quête existentielle sont au cœur de cet épilogue. Ce qui apparaît d’emblée dans le texte est tout d’abord la volonté d’Annie de s’éloigner de son ancienne image, de se regarder comme si elle était désormais étrangère à la femme soumise qu’elle était autrefois : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! ». Ces mots sont lancés comme un défi ! Le vocabulaire est explicite : Alain, le mari est perçu comme un « geôlier ». Quant au mariage, il est assimilé métaphoriquement à une prison subie : « Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte ». Cette « lumière » de la liberté n’est pas pour autant apte à donner un « statut » social à la femme : elle agit davantage comme une prise de conscience identitaire. En se regardant dans le miroir, Annie se dédouble pour mieux interroger sa vie : « Debout, […] je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici ». Ce moi-objet d’Annie ne tarde pas à prendre chair au point de susciter une véritable rencontre avec son moi-sujet, moi véritable qui prend forme sous nos yeux selon un étrange dédoublement : « Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime ».

___Fondamentalement lieu de l’interrogation identitaire et de la confrontation du moi avec son apparence, le miroir offre ainsi au personnage, par l’intermédiaire du dédoublement, une image qui le réconcilie avec la conception qu’il a de lui-même et lui rend son équilibre. Cette force tient au fait que l’image du corps entrevu dans le miroir est bien plus qu’un simple reflet ; c’est le miroir en effet qui permet à Annie d’avoir accès, pour la première fois, à une image unitaire de son corps : « Debout, de roux vêtue… ». Entre Intimité, pudeur et narcissisme, le miroir renvoie l’image d’une fusion d’Annie avec elle-même : volonté de s’admirer certes, mais surtout de prendre une revanche sur sa vie étriquée d’avant. En disant adieu à la femme soumise qu’elle était, Annie s’éveille à la femme qu’elle veut être : femme « debout », libre et insoumise. Le miroir dans lequel le personnage se contemple lui permet de s’observer avec un certain recul, et de découvrir une partie de soi qui était ignorée. À l’altérité conflictuelle succède la reconstruction identitaire : « de roux vêtue », Annie se métamorphose littéralement au point de renaître d’elle-même, et permettre une révélation de l’être profond. La jeune femme lit dans la glace son caractère véritable, sans artifice ou simulacre : le miroir développe donc l’esprit critique et la lucidité, qualités essentielles pour parvenir à la maturité et à la maîtrise existentielle.

___Cette implication du personnage est rendue encore plus sensible par le récit à la première personne, sur le ton de la confidence. Annie prend ainsi du recul par rapport à elle-même et à l’image fausse qu’elle avait auparavant : celle d’une femme soumise n’osant pas s’assumer, étrangère à elle-même, voilée émotivement. Ce développement est suggéré en outre par le monologue intérieur qui traduit au niveau de l’énonciation une sorte de journal intime et de recherche du moi authentique, véritable quête introspective. Annie se dépouille du maquillage théâtral, du masque hypocrite des conventions sociales et des normes patriarcales imposées par la société, pour retrouver son être authentique : le miroir la rend à elle-même et nous pourrions interpréter le texte comme une véritable quête, un cheminement identitaire dont on devine le triste prix à payer : « Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire… ». En ancrant l’énoncé dans l’immanent et le contextuel, le présent d’énonciation puis le futur renforcent le caractère à la fois ponctuel et catégorique du départ. Mais ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil. Plus question de voyage en amoureux vers Bayreuth : « Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver ». Le départ d’Annie s’apparente ainsi à un processus de réappropriation de l’identité qui va de l’affirmation de la féminité à la quête d’une identité de femme assumant pleinement, jusqu’au point de non-retour, l’expérience de la rupture.

*      *
*

___

C

omme nous le pressentions, le texte est aussi l’occasion pour l’auteure de se mettre en scène. Annie est la doublure fictive de Colette. Son portrait physique rappelle évidemment celui de l’écivaine, renforçant l’identification partielle pour le lecteur de l’auteure à travers son personnage. Colette va plus loin encore puisqu’elle multiplie les indices d’ordre factuel : le voyage à Bayreuth, Toby le chien, le divorce sont en effet des allusions à sa vie réelle. Ces interférences avec le vécu amènent tout d’abord à s’interroger sur la dimension autobiographique du texte. Si Annie semble au départ un personnage de pure imagination, on peut dire pourtant que le texte se présente comme une autofiction. Loin de se cantonner à une dimension purement fictive, la scène décrite témoigne de la crise conjugale que subit Colette à l’époque avec Willy (leur séparation ne sera officielle qu’en 1910). L’indépendance d’Annie est donc symboliquement à rattacher avec l’émancipation de Colette. Le passage fait à ce titre figure de véritable plaidoyer en faveur de l’indépendance des femmes : bien plus qu’un journal intime, ce Journal d’Annie défend le féminin en écriture, c’est-à-dire le droit des femmes à revendiquer ce qui leur a toujours été interdit par les hommes, la libération de la parole et du corps, vécue comme libération sociale. Le texte a d’ailleurs un véritable parfum de scandale comme en témoignent ces propos : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… ». Publié vingt ans avant Le Blé en herbe, le roman n’hésite pas à mettre en scène une femme assumant haut et fort son statut de vagabonde séductrice, indifférente à la « médisance » et aux préjugés : on peut voir dans cette recherche d’un vécu du corps différent une profonde affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte.

___Le texte suggère en outre une véritable réflexion sur la femme comme sujet narratologique, c’est-à-dire la femme en tant que protagoniste et narratrice qui est au centre de l’histoire. Ici, le monologue intérieur est dirigé uniquement par la femme : elle seule est le sujet déterminant dans la focalisation interne. Ce changement de perspective est caractéristique d’une revendication égalitaire autant que d’une aspiration identitaire : alors que dans la littérature traditionnelle, l’homme est le sujet, « le seigneur et maître » (Claudine s’en va, ch.1), et que la femme est l’autre, celle qui doit plaire à l’homme, ici l’autre n’est justement pas la femme mais au contraire l’homme : qu’il s’agisse d’Alain, du « collégien en vacances ou [de] l’arthritique des villes d’eaux ». De même, alors que les valeurs de force et de courage sont typiquement masculines, c’est ici la femme qui prend en charge courageusement son statut : « Je me résigne à tout ce qui viendra… ». Le texte propose ainsi une réflexion plus large sur l’émancipation des femmes. Nous pouvons noter par exemple combien la narration, à la fin du passage, orientée jusqu’alors vers la notation de l’instant présent et la perception du moi observant, semble s’élargir en une vision plus large, qui fait basculer le récit de l’individuel au collectif : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant »… Ce n’est plus seulement la narratrice dont il est question, mais la femme en tant qu’archétype universel. Ce passage de l’individuel au collectif amène à une représentation différente du personnage : à travers Annie, ce sont toutes les femmes dont il est question. Affrontant avec détermination sa nouvelle vie, Annie est à l’image de ces femmes indépendantes qui choisissaient l’émancipation économique et sociale, et qui acceptaient par là même de se confronter parfois aux jugements les plus durs de la société comme en témoignent ces mots chargés de sens : « Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, […] la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame…» : l’émancipation au risque de la solitude, de la marginalisation et de l’opprobre.

___La fin du texte peut à cet égard se lire comme une réflexion profonde sur la violence faite aux femmes. La relation homme/femme prend presque des formes de chasse, de capture et de viol : « Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant ». Derrière ces présents de vérité générale, on a l’impression qu’Annie se questionne sur sa propre façon d’agir, face à son destin de femme seule et déshéritée. On perçoit également une bien amère réflexion sur le désarroi et la solitude auxquelles se condamnaient les femmes lorsqu’elles reniaient leur condition. Mais sans doute le texte est-il moins l’histoire d’une renonciation à l’amour que d’une volonté d’Annie de découvrir sa propre vérité, quel qu’en soit le prix à payer : récit d’une crise dans la vie d’une femme, seule, qui tente de refaire sa vie, de regagner sa liberté et son intégrité. D’où cette recherche de l’altérité qui caractérise le comportement d’Annie et qui ne peut s’interpréter que dans le prisme d’une conscience de transgression : transgression contre le devoir conjugal, contre l’hypocrisie bourgeoise, contre l’assujettissent social. Comprenons que ce « corps outragé et sanglant », exhibé à la vindicte publique qu’évoque Annie dans les dernières lignes de son journal, ce n’est pas un corps de femme mais bien le corps de la femme pensé comme transgression. Pour être, la femme est forcée à devoir paraître, puis à comparaître au Tribunal de la « médisance ». Tout le texte invite ainsi à une réflexion plus large sur le statut de la femme dans la société : en dehors du mariage et de la maternité, les sociétés traditionnelles n’accordent que peu de place à la femme, condamnée à ne s’épanouir que dans la séduction et l’univers domestique. Ici en revanche le texte milite pour l’émancipation des femmes et l’affirmation de leur statut en tant que sujet social.

*      *
*

___

P

ourtant, même les drames les plus sombres semblent suggérés en touches légères, peu appuyées, qui sollicitent beaucoup plus la conscience du lecteur. Comment ne pas être touché par l’autoportrait d’Annie : « Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer ». Ce passage, très fortement marqué par la description, se caractérise par une abondance de détails intimistes, où le goût de l’énumération, les métaphores, les changements de registre dominent. Il en résulte un style pointilliste, subjectif et sensible, qu’on a appelé d’ailleurs « le style poétique » de Colette. Nous pourrions relever ici le rôle important que jouent les virgules, au point de vue du rythme, soit qu’elles marquent un temps de pause, soit qu’elles constituent l’indispensable charnière dans une phrase au mouvement volontairement brisé, apte à évoquer les états d’âme du personnage. Comme nous le remarquions, l’auteure semble même nouer avec son personnage des rapports de dialogue : « je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer », comme si c’était réellement Colette qui s’exprimait ici sur le mode de la confidence. Comme nous le verrons plus en détail, la romancière conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine. La force des images (l’allégorie du miroir par exemple) permet à ce titre un passage fréquent de la fiction romanesque au dévoilement poétique, et suppose de la part du lecteur un déchiffrement symbolique : plus elle se découvre, et plus la vérité semble cachée…

___Mais ce passage, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est aussi un cheminement vers le lieu du voyageur : la fin du roman laisse entrevoir des paysages insoupçonnés qui sont comme un chant imaginaire dédié à l’amour impossible : « Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ? » L’intensité lyrique du voyage, l’évocation des émotions et des états d’âme permet de donner au récit une profonde gravité, renforcée par les effets de rythme, qui confèrent au style un caractère très oratoire. Comprenons que ce voyage qu’entreprend Annie est en fait un voyage métaphorique : son départ n’est-il pas une métaphore de la vie humaine ? La vie est un voyage, il faut accepter de faire des choix, prendre une direction, donner un sens… les tout derniers mots du texte ancrent ainsi le récit dans le questionnement poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Colette. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité ». Le roman s’achève, le personnage disparaît mais « le miracle de la vie » continue : « Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade ». Alors que le début du passage mettait l’accent sur la sensualité de la description, les derniers mots au contraire auréolent le texte d’une étonnante pureté : quête d’absolu au péril même de l’humain.

___Sans l’évoquer explicitement la fin du roman préfigure la mort du personnage : cette nouvelle vie dont parle Annie, Colette ne la raconte pas : le mot « Fin » qui clôt le récit confère au personnage un statut presque mythique. Dans son isolement permanent, Annie se présente donc comme un archétype de la femme libre : le regard nostalgique que l’auteure porte sur son personnage en fait une femme à la fois provocante et passionnée, pudique et sensible. Annie est le symbole d’un être à la recherche d’une terre d’accueil donc on suppose qu’elle ne la trouvera que de l’autre côté de la vie tant sa quête est exigeante. La dénonciation de la violence faite aux femmes débouche sur une écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes : la fin du texte s’agence ainsi autour d’un personnage central, dont nous suivons l’itinéraire spirituel jusqu’à sa disparition. Derrière la légèreté apparente du texte, transparaît donc une vision à la fois idéaliste et lucide. Placé tout entier sous le signe de la mort de la narratrice elle-même, cet épilogue parvient pourtant à célébrer, sur un mode prophétique, tout ce qui fait la beauté de la vie : l’impression finale du texte est en effet que « le miracle de la vie » triomphe quand même de la destruction, sous une forme transfigurée. Ce parti-pris favorise l’identification du lecteur au personnage. Nous nous projetons dans ce panorama social observé à travers le prisme d’une conscience interprétée comme quête existentielle. Les propos de Colette dans cet excipit romanesque se situent donc sur deux registres : celui de la revendication identitaire ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. C’est cette écriture extime, mélange à la fois d’intimité et d’extériorité, de secret et de dévoilement, qui fait aussi la beauté de l’œuvre de Colette, et qui caractérise si bien cette vision féminine du monde, partagée entre non-dit, parole désirante et liberté.

*      *
*

___

ette dernière page de Claudine s’en va, qui voit s’ouvrir les chemins sinueux d’une vie nouvelle, porte le signe d’un profond engagement spirituel et humain. Comme nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance ; elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond fièrement Annie, le double de Colette : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Bruno Rigolt
© février 2018, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Voyez aussi ce travail d’élève, réalisé par Ilana et cet autre travail réalisé par Philippine (Classe de Première S1, promotion 2017-2018)


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Colette chez elle, au Palais Royal (Paris). Cliché de presse retouché numériquement.

Corpus EAF : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

_

Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture

Questions (4 points) :

Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 

TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 

TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 

TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

Corpus EAF : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation : Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

_
Entraînement à l’Épreuve Anticipée de Français
Classes de Première

Objet d’étude : la question de l’Homme dans les genres de l’argumentation


Olympe de Gouges, George Sand, Colette, Annie Leclerc

Corpus 

  1. TEXTE A : Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791
  2. TEXTE B : George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
  3. TEXTE C : Colette, Claudine s’en va (dernière page), 1903
  4. TEXTE D : Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974

Travaux d’écriture
Questions (4 points) :
Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes, vous répondrez d’abord aux deux questions suivantes (4 points) :

  • Qu’est-ce qui fait à vos yeux l’unité de ce corpus ?
  • Relevez dans les textes quatre procédés oratoires permettant de rendre l’argumentation plus efficace.

Vous traiterez ensuite un des trois sujets suivants au choix (16 points) :

  1. Commentaire. Vous commenterez le texte de Colette (texte C).
    Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
    Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.
  2. Dissertation. Afin de former le jugement critique du lecteur, l’argumentation directe est-elle forcément préférable à l’implicite ? Pour illustrer votre raisonnement, vous pourrez réinvestir les textes du corpus, ainsi que vos lectures scolaires et personnelles.
  3. Invention. Le texte d’Annie Leclerc se termine sur cette question : « Inventer, est-ce possible ? » À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 8 mars, vous prononcez un discours intitulé : « Il faut réinventer l’Homme ! ». Votre texte ne comportera pas moins de 3 pages.
    Vous pouvez consulter aussi ces écrits d’invention rédigés par des élèves de Première : travail de Roxane C. ; Valentin C. ; Manon D.

TEXTE A. Olympe de Gouges, Déclaration des Droits de la femme et de la citoyenne, « Postambule », 1791

Femme, réveille-toi ! Le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation. L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste-t-il donc ? La conviction des injustices de l’homme. La réclamation de votre patrimoine fondée sur les sages décrets de la nature ! Qu’auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus de saison, ne vous répètent : « Femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et nous ? » —Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l’Être Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

 
TEXTE B. George Sand, Lettres à Marcie, « Lettre 6 », 1837
| Lecture analytique|

Publiées en 1837 dans le journal Le Monde par Lamennais dont il était le directeur, ces « Lettres à Marcie » ont été rédigées anonymement par George Sand (pseudonyme d’Amantine Aurore Lucile Dupin, 1804-1876) : le but était de faire croire qu’un homme averti donnait à une jeune fille prénommée Marcie des conseils pour réussir dans la vie. Mais cette sixième Lettre sera la dernière à paraître : effrayé par les prises de position de George Sand sur le divorce, Lamennais refusera de les publier.

Je sais que certains préjugés refusent aux femmes le don d’une volonté susceptible d’être éclairée, l’exercice d’une persévérance raisonnée. Beaucoup d’hommes aujourd’hui font profession d’affirmer physiologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d’une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j’étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l’amie d’un homme qui s’intitulerait mon dieu […]. C’est un étrange abus de la liberté philosophique de s’aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu’à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l’argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. […].

L’égalité, je vous le disais précédemment, n’est pas la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu’on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l’homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestiques de la femme. Pour nier l’identité des facultés de la femme avec celles de l’homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles […]. Dieu serait injuste s’il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d’elle ; autant vaudrait l’avoir accouplée à quelque race d’animaux imparfaits. À ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l’homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l’anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l’état d’androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l’homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n’aurait pas l’intelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts ? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu’à l’homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n’aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s’y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l’existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l’homme, qu’on tranche donc tous ses liens, qu’on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu’on détruise même pour elle les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu’on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n’aurait pas la faculté d’apprécier le but et l’esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n’y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

[…] Les femmes reçoivent une déplorable éducation ; et c’est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l’abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu’ils disent être aujourd’hui d’institution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu’obéir. Pour être le chef respectable d’une famille, le maître aimé et accepté d’une femme, il faut une force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l’élève tout à coup au-dessus de son oppresseur.

 
TEXTE C. Colette, Claudine s’en va (dernière page)1903
Pour consulter le corrigé, cliquez ici.
Vous pouvez consulter aussi ces deux commentaires de texte réalisés par des élèves de Première : commentaire d’Ilana ; commentaire de Philippine.

Ce texte, véritable plaidoyer féministe, est la dernière page du roman Claudine s’en va. Dans ce dernier roman du cycle romanesque des Claudine (Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va), la narratrice Annie, autrefois femme soumise à l’autorité de son mari Alain, décide de le quitter… 

Je viens de lire la dépêche d’Alain. Dans trente-six heures, il sera ici, et moi… Je prends ce soir le rapide de Paris-Carlsbad, qui nous conduisit jadis vers Bayreuth. De là… je ne sais encore. Alain ne parle pas allemand, c’est un petit obstacle de plus.

J’ai bien réfléchi depuis avant-hier, ma tête en est toute fatiguée. Ma femme de chambre va s’étonner autant que mon mari. Je n’emmène que mes deux petits amis noirs : Toby le chien, et Toby le revolver. Ne serai-je pas une femme bien gardée ? Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux… Ce n’est pas une fuite folle, une évasion improvisée que la mienne ; il y a quatre mois que le lien, lentement rongé, s’effiloche et cède. Qu’a-t-il fallu ? Simplement que le geôlier distrait tournât les talons, pour que l’horreur de la prison apparût, pour que brillât la lumière aux fentes de la porte.

Devant moi, c’est le trouble avenir. Que je ne sache rien de demain, que nul pressentiment ne m’avertisse […]. Je veux espérer et craindre que des pays se trouvent où tout est nouveau, des villes dont le nom seul vous retient, des ciels sous lesquels une âme étrangère se substitue à la vôtre… Ne trouverai-je pas, sur toute la grande terre, un à peu près de paradis pour une petite créature comme moi ?

Debout, de roux vêtue, je dis adieu, devant la glace, à mon image d’ici. Adieu, Annie ! Toute faible et vacillante que tu es, je t’aime. Je n’ai que toi, hélas, à aimer.

Je me résigne à tout ce qui viendra. Avec une triste et passagère clairvoyance, je vois ce recommencement de ma vie. Je serai la voyageuse solitaire qui intrigue, une semaine durant, les tables d’hôte, dont s’éprend soudain le collégien en vacances ou l’arthritique des villes d’eaux… la dîneuse seule, sur la pâleur de qui la médisance édifie un drame… la dame en noir, ou la dame en bleu, dont la mélancolie distante blesse et repousse la curiosité du compatriote de rencontre… Celle aussi qu’un homme suit et assiège, parce qu’elle est jolie, inconnue, ou parce que brillent à ses doigts des perles rondes et nacrées… Celle qu’on assassine une nuit dans un lit d’hôtel, dont on retrouve le corps outragé et sanglant… Non, Claudine, je ne frémis pas. Tout cela c’est la vie, le temps qui coule, c’est le miracle espéré à chaque tournant du chemin, et sur la foi duquel je m’évade. »

FIN

 
TEXTE D. Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
| Texte expliqué|

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…


Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, février 2018

EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l’éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
_____
Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

_

[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

_

[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

_

[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 

_

[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

________________

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyrightIl est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l'éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
_____
Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

_

[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

_

[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

_

[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 


_

[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

________________


 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyrightIl est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Ecriture contributive Dissertation « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Corrigé

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

NetÉtiquette : Licence Creative Commonscomme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les textes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du texte cité (URL de la page).

Ecriture contributive Dissertation "Selon vous, qu'est-ce qu'un bon livre ?" Corrigé élève

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

NetÉtiquette : Licence Creative Commonscomme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les textes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du texte cité (URL de la page).

« Brise Marine » de Mallarmé… Poème expliqué

 

Mallarmé : « Brise marine » (1865)
commentaire littéraire

TEXTE

Brise marine

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Poésies

Joseph Mallord William Turner, « Le Dernier Voyage du Téméraire » (1839)
Huile sur toile, Londres, National Gallery

 

COMMENTAIRE LITTÉRAIRE

          C’est en 1865 que Stéphane Mallarmé rédige, dans le sillage des Fleurs du Mal de Baudelaire, un poème qui fera date : « Brise Marine ». Publiée un an plus tard dans Le Parnasse Contemporain, cette œuvre de jeunesse traduit l’impossible quête de l’absolu qui hanta Mallarmé toute sa vie. Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : après avoir expliqué que le poème se présente comme une opposition entre le monde des réalités et de la banalité quotidienne qui est celui du spleen, et l’appel de la mer qui traduit la soif de l’idéal et du voyage, nous essaierons de montrer que ce divorce entre la vie et l’art, dans la perspective symboliste, débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir évocateur de la poésie.

*          *

*

          S’écoulant sur un rythme monotone, le vers initial fait entrer dans le poème plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres ». Cet ennui profond de la vie est tout d’abord suggéré par le présent gnomique, en forme de sentence à valeur générale, employé dans le premier hémistiche. L’énoncé se présente en effet comme un témoignage du spleen et de l’insignifiance des relations conjugales, réduites à une sorte d’étalement dans la durée. À ce titre, la modalité assertive jointe à l’effacement des traces de l’instance d’énonciation renforce l’impression du lecteur d’être en présence d’une condamnation sans appel de la routine qui s’installe dans la relation de couple. La douleur et le doute métaphysique sont en outre  rendus particulièrement poignants par la tonalité élégiaque de l’interjection « hélas ». Nous pourrions d’ailleurs noter combien la symétrie constante, entre les deux hémistiches qui composent le premier vers, en renforce plus encore le pessimisme. À cet égard, l’impression d’avoir « lu tous les livres », par son aspect hyperbolique, joue de l’exagération des données objectives : Mallarmé a en effet dix-neuf ans quand paraît en février 1861 la deuxième édition des Fleurs du mal, ouvrage dont il subira à ce point l’emprise que tout autre livre lui paraîtra dénué d’intérêt. On peut donc déceler ici une très nette allusion à cette crise existentielle. De plus, le groupe verbal « j’ai lu », par sa valeur d’accompli du passé, confère à l’énoncé la dimension d’une formule définitive, sans appel. Cette lassitude extrême de l’existence, renforcée au vers 11 par l’addition d’une majuscule au substantif « Ennui », exprime encore plus par ce procédé de la personnification, le refus de tout lien social.

          C’est en effet par une triple négation structurée autour de l’adverbe « rien » que s’exprime dans la suite du texte l’arrachement du poète au néant et au vide par l’acte de la décision de partir : « Rien, ni les vieux jardins… ne retiendra ce cœur… ni la clarté déserte de ma lampe… Et ni la jeune femme allaitant son enfant. » Faut-il voir dans la métaphore in absentia des « vieux jardins » une allusion à la tragédie personnelle de Mallarmé due à la perte prématurée de sa mère en 1847, de sa sœur dix ans plus tard, puis de son père ? Sans doute peut-on affirmer que le comparé implicite est ici le cimetière, sous-entendu par l’image des « vieux jardins » qui connoterait l’inéluctable réalité de la mort. De façon plus générale, l’expression symboliserait aussi tout ce qui, dans sa vie passée, pourrait retenir l’auteur, à commencer par les lieux familiers et les possessions matérielles qui l’entravent dans sa quête de l’idéal. Comment ne pas être également surpris par le réalisme poignant de la deuxième image, qui ravive l’angoisse de la page blanche saisissant l’écrivain lors de son travail nocturne chez lui, dans la stérilité poétique et la solitude : la blancheur se réduit à la texture du papier sur lequel aucun mot ne vient s’écrire et qui reflète « la clarté déserte de [la] lampe ».  Par le biais de l’oxymore, le cliché romantique associé à la clarté lunaire est détourné de toute forme d’idéalisation comme en témoigne l’emploi inhabituel de l’épithète « déserte », chargée de connotations négatives : en opposition au « cœur qui dans la mer se trempe », c’est au contraire l’aridité, la sécheresse, l’impuissance à créer qui prédominent. On pourrait aussi évoquer dans ce refus du présent la condamnation implicite de la vie petite bourgeoise, guindée, étriquée même, que menait Mallarmé.

          Cette condamnation est d’ailleurs amplifiée par l’allusion à sa femme Marie au vers huit qui rejette tout autant l’idéal que le corps maternels dont l’auteur semble affirmer le caractère contingent. À ce titre, l’emploi du déterminant défini et du substantif (« la jeune femme »), l’un et l’autre à valeur générique, accentue plus encore par sa neutralité et son aspect généralisant, la crise affective que nous notions précédemment à propos du premier vers. De même, l’expression de « jeune femme » signale un recul, une prise de distance avec l’imaginaire social institué de la maternité. Au-delà de l’aspect proprement biographique, il conviendrait par exemple de remarquer combien l’allaitement, loin des clichés rattachant la mère et son enfant à des images de douceur et d’amour, s’associe au réseau lexical du vide et de l’aridité que nous remarquions à propos de la page blanche. À la stérilité de l’inspiration correspond la stérilité de la vie de famille. En contrepoint de ce sentiment d’échec existentiel, la métaphore du « cœur qui dans la mer se trempe » procède donc à la fois d’un appel à se libérer des vestiges du quotidien et d’une invitation à entreprendre le voyage rêvé qui est au cœur des ambitions métaphysiques du symbolisme : la manifestation de cette quête spirituelle est en effet suggérée par le symbole de « l’encrier de la mer » dont l’image presque visuelle du cœur qui s’y abreuve et s’y ressource, évoque l’absolue nécessité de fuir le monde pour aller à l’appel de l’inconnu.

*          *

*

          Alors que la symétrie du premier vers césuré 6/6 évoquait la durée pesante d’une vie monotone,  l’imminence du départ est suggérée dès le deuxième vers par un alexandrin dissymétrique : le désir irrépressible de l’action et du voyage s’exprime d’abord dans le rythme heurté des premières syllabes : « Fuir ! là-bas fuir ! ». L’impératif à valeur de nécessité et d’ordre, ajouté au jeu des répétitions du verbe et à la tonalité exclamative du discours, donne au voyage la forme d’une impérieuse quête initiatique. En outre, le phrasé du texte oscille entre la répétition saccadée et haletante, et le souffle ample et régulier renforcé par l’enjambement en fin de vers : « Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». Comme nous le voyons, les facteurs rythmiques sont essentiels car ils participent au sentiment de respiration et de souffle du voyage, par opposition à l’oppressant huis-clos du vers un. Mais si voyage il y a, c’est d’abord un voyage métaphorique, comme le suggère l’adverbe de lieu « là-bas », dans lequel il ne faut pas lire un sens géographique, mais une incursion dans une sorte d’ailleurs absolu auquel aspirait Baudelaire dans « L’Invitation au voyage ». Il s’agit donc d’un voyage vers un ailleurs indéterminé. À cet égard, la préposition « parmi » suivi du singulier « écume inconnue » au vers trois, implique l’idée d’une envolée dans l’infini : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Par ses connotations abstraites et spirituelles, le voyage au sens mallarméen ne se réduit donc pas seulement à une fuite « vers une exotique nature » (v. 11) : il est le signe d’une connivence avec l’invisible, ainsi que l’évoque l’image des « oiseaux ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». Emporté vers le monde des essences, le poète partage avec les oiseaux la même ivresse comme le suggère le verbe « sentir » dont la signification équivaut à recevoir une sensation qui passe par la perception primordiale de l’être-au-monde, justifié d’exister.

          Cette expérience de légitimation au monde grâce au voyage est amplifiée aux vers neuf et dix : « Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, / Lève l’ancre pour une exotique nature ! » Ici, la valeur d’imminence du futur peut s’interpréter comme un engagement, comme si Mallarmé s’obligeait lui-même, par le seul fait de le dire, à partir. Cette valeur modale, proche de l’impératif, est en outre renforcée par l’injonction donnée au steamer de lever l’ancre. Il faut cependant noter combien l’impératif catégorique qu’utilise Mallarmé pour s’adresser au navire comme s’il s’agissait d’une personne, pousse la décision de partir jusqu’au point de non-retour. Ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil, comme en témoigne au vers douze  le tableau déchirant de « l’adieu suprême des mouchoirs ». Toutes les connotations positives du départ semblent brutalement s’estomper au détriment de l’amertume de ne pouvoir réellement partir. C’est bien la résignation qui apparaît en effet dans ce distique : « Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! » Sous cet angle, que peut espérer le poète en voyageant, sinon de nouvelles désillusions ? La suite du texte ne fait que dramatiser ce sentiment d’amertume. À l’image euphorique et pittoresque du « steamer balançant [sa] mâture » au gré de la houle, succède la vision désespérée du voyage qui se clôt sur un naufrage : « Et, peut-être, les mâts, invitant les orages / Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages ». On aura noté le changement de désignation du steamer, réduit à n’être que des « mâts ». Cette métonymie ne saurait se limiter à un simple instrument rhétorique, elle traduit en fait une quête vouée à l’échec de ne pouvoir partir réellement.

James Tissot (1835-1902), « L’adieu sur le Mersey » (Détail. c. 1880).
New York,
Forbes Magazine Collection.

          C’est au vers quinze que se creuse plus encore la corrélation du naufrage avec les velléités suicidaires de l’écrivain : « Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’absence de relation fonctionnelle et de coordination entre les mots altère même la structure syntaxique de la phrase dont les coupes fiévreuses et saccadées (2/2/2/6) concourent à renforcer la charge émotionnelle. L’absence complète de tout secours est en outre suggérée par l’hyperbolisation de la scène, propre à peindre le désordre d’un esprit à qui le désespoir exagère tout. La répétition oratoire de l’expression « sans mâts » devient ainsi un signe de vide existentiel : renforcé par l’ellipse finale avec les points de suspension, le vers se clôt sur la mort et le néant, à travers l’image terrifiante du poète naufragé, prisonnier de la solitude et de la déréliction. Sur le plan biographique, on pourrait lire dans ce vers une très nette allusion à la grave crise métaphysique qu’a traversée Mallarmé un an plus tôt, et à l’issue de laquelle il cesse de croire en Dieu. Cependant, si le texte met en scène la mort du poète à travers l’épisode du naufrage, il s’agirait peut-être davantage d’un artifice, comme le suggère le dernier vers : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Cette priorité accordée à la dimension poétique du voyage est ici fondamentale : de fait, elle peut être mise en relation avec ces propos de Mallarmé  dans « Crise de vers »  : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots ». Ainsi la feuille blanche engendre le « chant des matelots » suggéré par la matière sonore des mots mêmes. On pourrait donc voir dans ce chant, la purification du langage de toute présence de l’auteur : en cela réside pour Mallarmé la justification et la fonction de la poésie, dont le pouvoir évocateur permet précisément d’entendre « le chant des matelots »…

*          *

*

          Comme nous le pressentions, ce serait mal comprendre le texte que de s’en tenir à l’échec du voyage. L’apostrophe suppliante du dernier vers peut être interprétée comme une volonté d’échapper à l’emprise du destin grâce à l’acte d’écrire, qui permet de dépasser la fatalité de la vie. Ce dernier vers, qui emprunte une image à Hugo (« Seul et triste au milieu des chants des matelots », in « À quoi je songe ? », Les Voix intérieures, 1837), et surtout sa matière au vers de chute du poème « Parfum exotique » (1857) de Baudelaire (« Se mêle dans mon âme au chant des mariniers »), n’est pourtant pas qu’une banale paraphrase : il est caractéristique d’une nouvelle esthétique qui traduit à la fois l’impossibilité du poète à partir mais bien plus la possibilité d’entendre « le chant des matelots », c’est-à-dire d’accéder à une réalité supérieure grâce à l’exploration des possibilités infinies du langage poétique, qui ouvre la porte d’un monde nouveau. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes ont en effet assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels on pourrait objecter que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans sa plus intime singularité, la volonté d’une recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. Le dernier vers de « Brise marine » peut donc être interprété comme une ultime invitation au départ vers un ailleurs absolu. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

          Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduit donc Mallarmé à faire du voyage une métaphore de l’inspiration, et du poème une « alchimie du verbe », pour reprendre une formule chère à Huysmans dans À Rebours. Ce terme d’inspiration doit ainsi s’entendre en son sens le plus fort, comme souffle divin qui révèle à l’artiste l’œuvre dans toute sa splendeur : le voyage mallarméen est d’abord un voyage spirituel, qui symbolise une aventure et une recherche, comme le suggère si bien cette expression du vers cinq : « Ce cœur qui dans la mer se trempe » : devant le poète alchimiste, la matière s’est faite or ; le cœur, trempé dans la mer, se libère de tous les éléments contingents pour accéder à la quintessence du Verbe. Il serait à cet égard intéressant de revenir sur les vers deux et trois que nous avons analysés dans notre deuxième partie : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». À la lecture de ce distique, on a l’impression que les mots ne sont pas pris selon l’acception que leur attribue le sens commun. Cette ivresse extatique, intellectuelle et sensorielle dont parle Mallarmé passe par la négation de la chair (v. 1), de la réalité et de la temporalité (v. 4-8) pour toucher l’infigurable suggéré par les oiseaux « ivres » et « l’écume inconnue » : ce vertige du néant et de l’absence est très caractéristique de la poétique mallarméenne, qui semble complètement détachée du référentiel. Même l’image très suggestive du « chant des matelots » dans le dernier vers, très loin du chant trompeur des sirènes, fournit le substrat symbolique d’une quête intérieure et d’un parcours à la fois poétique, initiatique et spirituel.

          Dans son mépris du « monde des apparences », il  s’agit ainsi pour le poète alchimiste de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même, en dehors de son utilisation courante. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée les ennemis du Symbolisme ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les effets rythmiques, les mots, leur agencement syntaxique, sont des éléments essentiels à l’imaginaire poétique. Si déstructuration du réel il y a, cette déstructuration procède d’une volonté de recréation et de découverte. Là encore, il faut rappeler l’importance chez Mallarmé (comme chez les Symbolistes) du signe comme déchiffrement : il s’agit en effet de redécouvrir ce que le signe veut dire, au-delà de son aspect immédiat et matériel : « le chant des matelots » conduit donc à la révélation d’un monde qui doit guider l’homme vers une connaissance spirituelle. Si l’ivresse du voyage aboutissait précédemment au naufrage, elle révèle en même temps l’homme à lui-même : l’expérience poétique aboutit ainsi à une « co-naissance », c’est-à-dire à une naissance qui exalte autant la création d’un nouveau monde que l’accès à un savoir renouvelé grâce à l’esprit de l’homme, magnifiquement symbolisé par « le chant des matelots ».

*          *

*

          Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, « Brise marine » est une œuvre symboliste car sa lecture ouvre à un déchiffrement. Proclamant le pouvoir de l’esprit sur les sens, de l’art sur la vie, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, cette poésie du refus chante la quête de l’idéal grâce au pouvoir transfigurateur des mots. N’oublions pas que pour Mallarmé, chef de file des symbolistes, le travail poétique est la recherche d’un langage nouveau, celui qui, métaphorisant l’être et son être au monde, pourra restituer la recherche de l’absolu. Le voyage non réalisé devient alors une nouvelle source d’inspiration poétique : tel est le sens majeur qu’il convient d’attribuer à « Brise marine ». Le poème est en réalité une métaphore du voyage poétique, tant il est vrai que pour Mallarmé la poésie a pour mission première de révéler à l’homme une vérité spirituelle, abstraite, et non pas une vérité matérielle, concrète, forcément illusoire : le voyage vers un ailleurs infini et rêvé, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est toujours un cheminement vers le lieu du voyageur…

© Bruno Rigolt, janvier 2013 (révision : janvier 2015)
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Paul Gauguin (1848-1903), Portrait de Stéphane Mallarmé (détail), 1891
Eau forte, Pointe sèche et burin sur cuivre. Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet


© Bruno Rigolt, EPC janvier 2013__

"Brise Marine" de Mallarmé… Poème expliqué


 

Mallarmé : « Brise marine » (1865) : commentaire littéraire
Cette analyse de texte s’adresse prioritairement à mes classes de Seconde ainsi qu’aux sections de Première générale dont j’ai la charge. B. R.

TEXTE

Brise marine

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Poésies

 

William Turner, « Le Dernier Voyage du Téméraire » (1839). Huile sur toile, Londres, National Gallery.

 

Corrigé du
COMMENTAIRE LITTÉRAIRE

            

          C’est en 1865 que Stéphane Mallarmé rédige, dans le sillage des Fleurs du Mal de Baudelaire, un poème qui fera date : « Brise Marine ». Publiée un an plus tard dans Le Parnasse Contemporain, cette œuvre de jeunesse traduit l’impossible quête de l’absolu qui hanta Mallarmé toute sa vie. Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : après avoir expliqué que le poème se présente comme une opposition entre le monde des réalités et de la banalité quotidienne qui est celui du spleen, et l’appel de la mer qui traduit la soif de l’idéal et du voyage, nous essaierons de montrer que ce divorce entre la vie et l’art, dans la perspective symboliste, débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir évocateur de la poésie.

*          *

*

          S’écoulant sur un rythme monotone, le vers initial fait entrer dans le poème plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres ». Cet ennui profond de la vie est tout d’abord suggéré par le présent gnomique, en forme de sentence à valeur générale, employé dans le premier hémistiche. L’énoncé se présente en effet comme un témoignage du spleen et de l’insignifiance des relations conjugales, réduites à une sorte d’étalement dans la durée. À ce titre, la modalité assertive jointe à l’effacement des traces de l’instance d’énonciation renforce l’impression du lecteur d’être en présence d’une condamnation sans appel de la routine qui s’installe dans la relation de couple. La douleur et le doute métaphysique sont en outre  rendus particulièrement poignants par la tonalité élégiaque de l’interjection « hélas ». Nous pourrions d’ailleurs noter combien la symétrie constante, entre les deux hémistiches qui composent le premier vers, en renforce plus encore le pessimisme. À cet égard, l’impression d’avoir « lu tous les livres », par son aspect hyperbolique, joue de l’exagération des données objectives : Mallarmé a en effet dix-neuf ans quand paraît en février 1861 la deuxième édition des Fleurs du mal, ouvrage dont il subira à ce point l’emprise que tout autre livre lui paraîtra dénué d’intérêt. On peut donc déceler ici une très nette allusion à cette crise existentielle. De plus, le groupe verbal « j’ai lu », par sa valeur d’accompli du passé, confère à l’énoncé la dimension d’une formule définitive, sans appel. Cette lassitude extrême de l’existence, renforcée au vers 11 par l’addition d’une majuscule au substantif « Ennui », exprime encore plus par ce procédé de la personnification, le refus de tout lien social.

          C’est en effet par une triple négation structurée autour de l’adverbe « rien » que s’exprime dans la suite du texte l’arrachement du poète au néant et au vide par l’acte de la décision de partir : « Rien, ni les vieux jardins… ne retiendra ce cœur… ni la clarté déserte de ma lampe… Et ni la jeune femme allaitant son enfant. » Faut-il voir dans la métaphore in absentia des « vieux jardins » une allusion à la tragédie personnelle de Mallarmé due à la perte prématurée de sa mère en 1847, de sa sœur dix ans plus tard, puis de son père ? Sans doute peut-on affirmer que le comparé implicite est ici le cimetière, sous-entendu par l’image des « vieux jardins » qui connoterait l’inéluctable réalité de la mort. De façon plus générale, l’expression symboliserait aussi tout ce qui, dans sa vie passée, pourrait retenir l’auteur, à commencer par les lieux familiers et les possessions matérielles qui l’entravent dans sa quête de l’idéal. Comment ne pas être également surpris par le réalisme poignant de la deuxième image, qui ravive l’angoisse de la page blanche saisissant l’écrivain lors de son travail nocturne chez lui, dans la stérilité poétique et la solitude : la blancheur se réduit à la texture du papier sur lequel aucun mot ne vient s’écrire et qui reflète « la clarté déserte de [la] lampe ».  Par le biais de l’oxymore, le cliché romantique associé à la clarté lunaire est détourné de toute forme d’idéalisation comme en témoigne l’emploi inhabituel de l’épithète « déserte », chargée de connotations négatives : en opposition au « cœur qui dans la mer se trempe », c’est au contraire l’aridité, la sécheresse, l’impuissance à créer qui prédominent. On pourrait aussi évoquer dans ce refus du présent la condamnation implicite de la vie petite bourgeoise, guindée, étriquée même, que menait Mallarmé.

          Cette condamnation est d’ailleurs amplifiée par l’allusion à sa femme Marie au vers huit qui rejette tout autant l’idéal que le corps maternels dont l’auteur semble affirmer le caractère contingent. À ce titre, l’emploi du déterminant défini et du substantif (« la jeune femme »), l’un et l’autre à valeur générique, accentue plus encore par sa neutralité et son aspect généralisant, la crise affective que nous notions précédemment à propos du premier vers. De même, l’expression de « jeune femme » signale un recul, une prise de distance avec l’imaginaire social institué de la maternité. Au-delà de l’aspect proprement biographique, il conviendrait par exemple de remarquer combien l’allaitement, loin des clichés rattachant la mère et son enfant à des images de douceur et d’amour, s’associe au réseau lexical du vide et de l’aridité que nous remarquions à propos de la page blanche. À la stérilité de l’inspiration correspond la stérilité de la vie de famille. En contrepoint de ce sentiment d’échec existentiel, la métaphore du « cœur qui dans la mer se trempe » procède donc à la fois d’un appel à se libérer des vestiges du quotidien et d’une invitation à entreprendre le voyage rêvé qui est au cœur des ambitions métaphysiques du symbolisme : la manifestation de cette quête spirituelle est en effet suggérée par le symbole de « l’encrier de la mer » dont l’image presque visuelle du cœur qui s’y abreuve et s’y ressource, évoque l’absolue nécessité de fuir le monde pour aller à l’appel de l’inconnu.

*          *

*

          Alors que la symétrie du premier vers césuré 6/6 évoquait la durée pesante d’une vie monotone,  l »imminence du départ est suggérée dès le deuxième vers par un alexandrin dissymétrique : le désir irrépressible de l’action et du voyage s’exprime d’abord dans le rythme heurté des premières syllabes : « Fuir ! là-bas fuir ! ». L’impératif à valeur de nécessité et d’ordre, ajouté au jeu des répétitions du verbe et à la tonalité exclamative du discours, donne au voyage la forme d’une impérieuse quête initiatique. En outre, le phrasé du texte oscille entre la répétition saccadée et haletante, et le souffle ample et régulier renforcé par l’enjambement en fin de vers : « Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». Comme nous le voyons, les facteurs rythmiques sont essentiels car ils participent au sentiment de respiration et de souffle du voyage, par opposition à l’oppressant huis-clos du vers un. Mais si voyage il y a, c’est d’abord un voyage métaphorique, comme le suggère l’adverbe de lieu « là-bas », dans lequel il ne faut pas lire un sens géographique, mais une incursion dans une sorte d’ailleurs absolu auquel aspirait Baudelaire dans « L’Invitation au voyage ». Il s’agit donc d’un voyage vers un ailleurs indéterminé. À cet égard, la préposition « parmi » suivi du singulier « écume inconnue » au vers trois, implique l’idée d’une envolée dans l’infini : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Par ses connotations abstraites et spirituelles, le voyage au sens mallarméen ne se réduit donc pas seulement à une fuite « vers une exotique nature » (v. 11) : il est le signe d’une connivence avec l’invisible, ainsi que l’évoque l’image des « oiseaux ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». Emporté vers le monde des essences, le poète partage avec les oiseaux la même ivresse comme le suggère le verbe « sentir » dont la signification équivaut à recevoir une sensation qui passe par la perception primordiale de l’être-au-monde, justifié d’exister.

          Cette expérience de légitimation au monde grâce au voyage est amplifiée aux vers neuf et dix : « Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, / Lève l’ancre pour une exotique nature ! » Ici, la valeur d’imminence du futur peut s’interpréter comme un engagement, comme si Mallarmé s’obligeait lui-même, par le seul fait de le dire, à partir. Cette valeur modale, proche de l’impératif, est en outre renforcée par l’injonction donnée au steamer de lever l’ancre. Il faut cependant noter combien l’impératif catégorique qu’utilise Mallarmé pour s’adresser au navire comme s’il s’agissait d’une personne, pousse la décision de partir jusqu’au point de non-retour. Ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil, comme en témoigne au vers douze  le tableau déchirant de « l’adieu suprême des mouchoirs ». Toutes les connotations positives du départ semblent brutalement s’estomper au détriment de l’amertume de ne pouvoir réellement partir. C’est bien la résignation qui apparaît en effet dans ce distique : « Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! » Sous cet angle, que peut espérer le poète en voyageant, sinon de nouvelles désillusions ? La suite du texte ne fait que dramatiser ce sentiment d’amertume. À l’image euphorique et pittoresque du « steamer balançant [sa] mâture » au gré de la houle, succède la vision désespérée du voyage qui se clôt sur un naufrage : « Et, peut-être, les mâts, invitant les orages / Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages ». On aura noté le changement de désignation du steamer, réduit à n’être que des « mâts ». Cette métonymie ne saurait se limiter à un simple instrument rhétorique, elle traduit en fait une quête vouée à l’échec de ne pouvoir partir réellement.

James Tissot (1835-1902), « L’adieu sur le Mersey » (Détail. c. 1880).
New York,
Forbes Magazine Collection.

          C’est au vers quinze que se creuse plus encore la corrélation du naufrage avec les velléités suicidaires de l’écrivain : « Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’absence de relation fonctionnelle et de coordination entre les mots altère même la structure syntaxique de la phrase dont les coupes fiévreuses et saccadées (2/2/2/6) concourent à renforcer la charge émotionnelle. L’absence complète de tout secours est en outre suggérée par l’hyperbolisation de la scène, propre à peindre le désordre d’un esprit à qui le désespoir exagère tout. La répétition oratoire de l’expression « sans mâts » devient ainsi un signe de vide existentiel : renforcé par l’ellipse finale avec les points de suspension, le vers se clôt sur la mort et le néant, à travers l’image terrifiante du poète naufragé, prisonnier de la solitude et de la déréliction. Sur le plan biographique, on pourrait lire dans ce vers une très nette allusion à la grave crise métaphysique qu’a traversée Mallarmé un an plus tôt, et à l’issue de laquelle il cesse de croire en Dieu. Cependant, si le texte met en scène la mort du poète à travers l’épisode du naufrage, il s’agirait peut-être davantage d’un artifice, comme le suggère le dernier vers : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Cette priorité accordée à la dimension poétique du voyage est ici fondamentale : de fait, elle peut être mise en relation avec ces propos de Mallarmé  dans « Crise de vers »  : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots ». Ainsi la feuille blanche engendre le « chant des matelots » suggéré par la matière sonore des mots mêmes. On pourrait donc voir dans ce chant, la purification du langage de toute présence de l’auteur : en cela réside pour Mallarmé la justification et la fonction de la poésie, dont le pouvoir évocateur permet précisément d’entendre « le chant des matelots »…

*          *

*

          Comme nous le pressentions, ce serait mal comprendre le texte que de s’en tenir à l’échec du voyage. L’apostrophe suppliante du dernier vers peut être interprétée comme une volonté d’échapper à l’emprise du destin grâce à l’acte d’écrire, qui permet de dépasser la fatalité de la vie. Ce dernier vers, qui emprunte une image à Hugo (« Seul et triste au milieu des chants des matelots », in « À quoi je songe ? », Les Voix intérieures, 1837), et surtout sa matière au vers de chute du poème « Parfum exotique » (1857) de Baudelaire (« Se mêle dans mon âme au chant des mariniers »), n’est pourtant pas qu’une banale paraphrase : il est caractéristique d’une nouvelle esthétique qui traduit à la fois l’impossibilité du poète à partir mais bien plus la possibilité d’entendre « le chant des matelots », c’est-à-dire d’accéder à une réalité supérieure grâce à l’exploration des possibilités infinies du langage poétique, qui ouvre la porte d’un monde nouveau. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes ont en effet assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels on pourrait objecter que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans sa plus intime singularité, la volonté d’une recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. Le dernier vers de « Brise marine » peut donc être interprété comme une ultime invitation au départ vers un ailleurs absolu. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

          Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduit donc Mallarmé à faire du voyage une métaphore de l’inspiration, et du poème une « alchimie du verbe », pour reprendre une formule chère à Huysmans dans À Rebours. Ce terme d’inspiration doit ainsi s’entendre en son sens le plus fort, comme souffle divin qui révèle à l’artiste l’œuvre dans toute sa splendeur : le voyage mallarméen est d’abord un voyage spirituel, qui symbolise une aventure et une recherche, comme le suggère si bien cette expression du vers cinq : « Ce cœur qui dans la mer se trempe » : devant le poète alchimiste, la matière s’est faite or ; le cœur, trempé dans la mer, se libère de tous les éléments contingents pour accéder à la quintessence du Verbe. Il serait à cet égard intéressant de revenir sur les vers deux et trois que nous avons analysés dans notre deuxième partie : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». À la lecture de ce distique, on a l’impression que les mots ne sont pas pris selon l’acception que leur attribue le sens commun. Cette ivresse extatique, intellectuelle et sensorielle dont parle Mallarmé passe par la négation de la chair (v. 1), de la réalité et de la temporalité (v. 4-8) pour toucher l’infigurable suggéré par les oiseaux « ivres » et « l’écume inconnue » : ce vertige du néant et de l’absence est très caractéristique de la poétique mallarméenne, qui semble complètement détachée du référentiel. Même l’image très suggestive du « chant des matelots » dans le dernier vers, très loin du chant trompeur des sirènes, fournit le substrat symbolique d’une quête intérieure et d’un parcours à la fois poétique, initiatique et spirituel.

          Dans son mépris du « monde des apparences », il  s’agit ainsi pour le poète alchimiste de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même, en dehors de son utilisation courante. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée les ennemis du Symbolisme ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les effets rythmiques, les mots, leur agencement syntaxique, sont des éléments essentiels à l’imaginaire poétique. Si déstructuration du réel il y a, cette déstructuration procède d’une volonté de recréation et de découverte. Là encore, il faut rappeler l’importance chez Mallarmé (comme chez les Symbolistes) du signe comme déchiffrement : il s’agit en effet de redécouvrir ce que le signe veut dire, au-delà de son aspect immédiat et matériel : « le chant des matelots » conduit donc à la révélation d’un monde qui doit guider l’homme vers une connaissance spirituelle. Si l’ivresse du voyage aboutissait précédemment au naufrage, elle révèle en même temps l’homme à lui-même : l’expérience poétique aboutit ainsi à une « co-naissance », c’est-à-dire à une naissance qui exalte autant la création d’un nouveau monde que l’accès à un savoir renouvelé grâce à l’esprit de l’homme, magnifiquement symbolisé par « le chant des matelots ».

*          *

*

          Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, « Brise marine » est une œuvre symboliste car sa lecture ouvre à un déchiffrement. Proclamant le pouvoir de l’esprit sur les sens, de l’art sur la vie, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, cette poésie du refus chante la quête de l’idéal grâce au pouvoir transfigurateur des mots. N’oublions pas que pour Mallarmé, chef de file des symbolistes, le travail poétique est la recherche d’un langage nouveau, celui qui, métaphorisant l’être et son être au monde, pourra restituer la recherche de l’absolu. Le voyage non réalisé devient alors une nouvelle source d’inspiration poétique : tel est le sens majeur qu’il convient d’attribuer à « Brise marine ». Le poème est en réalité une métaphore du voyage poétique, tant il est vrai que pour Mallarmé la poésie a pour mission première de révéler à l’homme une vérité spirituelle, abstraite, et non pas une vérité matérielle, concrète, forcément illusoire : le voyage vers un ailleurs infini et rêvé, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est toujours un cheminement vers le lieu du voyageur…

© Bruno Rigolt, janvier 2013 (révision : janvier 2015)
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Paul Gauguin (1848-1903), Portrait de Stéphane Mallarmé (détail), 1891
Eau forte, Pointe sèche et burin sur cuivre. Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet


© Bruno Rigolt, EPC janvier 2013__

TUTORIEL EAF… Tout sur l’oral : l’exposé et l’entretien

L’Oral de l’Épreuve Anticipée de Français

Cet article a été actualisé ! Merci de regarder l’article mis à jour :

L’oral du Bac de Français à partir de la session 2020 (Bac 2021)… Tout sur la nouvelle épreuve orale de l’EAF.

Voici pour toutes les sections (générales et technologiques) les points essentiels que vous devez connaître pour présenter dans de bonnes conditions l’épreuve orale de Français. En rouge, sont indiqués les aspects qui doivent retenir particulièrement votre attention.

À lire utilement : la Charte des examinateurs de l’ÉAF, notamment la « Note à l’attention des candidats »  (pp. 14-17 de la Charte des examinateurs de l’ÉAF, Académie d’Orléans-Tours ; février 2016).


Votre arrivée dans la salle d’examen…

Tout d’abord, présentez-vous impérativement à l’heure (indiquée sur votre convocation) muni(e) des documents demandés :

  1. votre convocation ;
  2. une pièce OFFICIELLE prouvant votre identité (CNI, Passeport, titre de séjour, etc.) ;

    Si vous avez oublié un document officiel (pièce d’identité, convocation, etc.), allez IMMÉDIATEMENT AU SECRÉTARIAT DU BAC afin de faire régulariser votre situation (on pourra être amené à vous demander de repasser dans la journée avec les documents manquants pour vérification). Si vous arrivez juste à temps pour l’épreuve, signalez le problème à l’examinateur : dans la plupart des cas, il vous fera passer l’oral et vous demandera de régulariser dans la journée votre situation auprès du secrétariat d’examen. Il pourra également vous demander de lui présenter en main propre vos justificatifs. Cela dit, je vous conseille de ne RIEN oublier : cela fait toujours mauvaise impression.

  3. votre LISTE D’ORAL ;
  4. les textes présentés en lecture analytique (et qui sont donc mentionnés sur votre liste) ;
  5. les œuvres intégrales ;
  6. le manuel que vous avez utilisé avec votre professeur pendant l’année.

    Attention : vous devez avoir avec vous l’ensemble des textes sur lesquels vous pouvez être interrogé(e). 

    Il est rappelé en outre que les candidat(e)s doivent avoir en double exemplaire les textes afin d’en présenter une copie à l’examinateur. Arrangez-vous par exemple pour vous prêter un exemplaire d’une œuvre… Quoi qu’il en soit, on ne peut pas vous pénaliser pour le cas où vous n’auriez pas les textes en double exemplaire.

  7.  des stylos, des surligneurs, telephone.1244988302.jpgainsi qu’une MONTRE (ou un petit réveil, un minuteur, etc.). Pendant la préparation et le déroulement de l’épreuve, n’hésitez pas à regarder votre montre pour bien gérer le temps.
    ATTENTION : vous n’avez PAS le droit de sortir votre téléphone portable même pour voir l’heure ! Pensez à l’éteindre complètement (S’il venait à sonner ou à vibrer, cela pourrait être interprété comme une tentative de tricherie, et vous pénaliser lourdement) et à le ranger dans vos affaires personnelles que vous déposerez à l’entrée de la salle.

 

La première partie de l’épreuve :
l’exposé oral

La préparation de l’oral dure 30 minutes le jour de l’épreuve. Votre exposé sur le texte doit durer 10 minutes environ. Il sera suivi d’un entretien de 10 minutes qui fera le point sur vos connaissances et l’ensemble des activités que vous aurez menées dans le cadre d’une séquence consacrée à un objet d’étude qui se rapporte au texte choisi pour l’exposé.

Si vous êtes interrogé(e) sur une œuvre intégrale : la plupart du temps, l’examinateur vous demandera d’étudier un extrait délimité par votre professeur et clairement indiqué sur la liste d’oral. Dans ce cas, « l’examinateur n’ira jamais au-delà du texte tel qu’il a été délimité par le professeur sur le descriptif »). Mais, dans le cadre d’une œuvre intégrale (et uniquement dans ce cadre), l’examinateur « a la liberté de définir […] un extrait non étudié spécifiquement en classe ». (Sources : oral entente académique, juin 2012).

Concernant les œuvres intégrales, peut-on m’interroger sur un passage qui n’a pas été étudié en lecture analytique ?
Tout à fait : c’est la différence avec les groupements de textes. Mais dans ce cas, l’examinateur n’aura pas les mêmes attentes, et il sera sans aucun doute plus compréhensif.

Répondre à la question posée par l’examinateur

La première partie de l’épreuve orale est consacrée à la lecture analytique d’un texte. Les instructions officielles indiquent nettement l’esprit de cet exercice : il s’agit en 10 minutes environ d’explorer de façon organisée un texte en répondant à une problématique précisée au départ. Cette épreuve vise pour l’examinateur à s’assurer de la bonne compréhension du texte, de la culture littéraire, de l’aptitude à construire la réflexion, en privilégiant des outils spécifiques de stylistique, d’expression et de communication.

Les 30 minutes de préparation…

Quand vous allez préparer votre exposé, ayez toujours à l’esprit que la lecture analytique n’est pas la « récitation » de notes de cours, pas plus qu’un commentaire oralisé. Elle est un processus de construction du sens en réponse à la question posée par l’examinateur.

Attention pour l’oral : si des passages de vos fiches de synthèse ou de votre cours sont trop rédigés, vous devez impérativement les transformer en plans très détaillés afin de ne pas lire le jour de l’oral. Dans le cas contraire, c’est l’échec assuré !

Avant toute chose, il convient donc d’avoir à l’esprit quelques points essentiels :

  • N’oubliez pas de prendre en compte la problématique, c’est-à-dire la question posée par l’examinateur et qui doit orienter votre interprétation du texte. Attention : si vous étudiez le texte mais sans rattacher votre exposé à la question posée, ou si vous vous contentez de paraphraser, ou d’énumérer des observations sur le texte sans interprétation, vous pouvez perdre jusqu’à la moitié des points !
  • Adoptez la « positive » attitude ! La connaissance du cours ne suffit pas : il faut savoir se préparer mentalement à l’épreuve Si votre apprentissage du cours est évidemment essentiel, vous réussirez d’autant mieux cette épreuve que vous adopterez face à l’examinateur une attitude positive, si vous êtes convaincant (et convaincu !). Comment voulez-vous qu’on croie en vous si vous apparaissez penaud, peu sûr, vaincu d’avance? Votre réussite dépend de votre motivation et de votre implication : ce sont vos réactions personnelles de lecteur, votre sensibilité face au texte, votre intérêt et votre motivation qui prouveront que vous possédez les aptitudes pour atteindre les objectifs fixés par l’épreuve.
    Conseils : Soyez sûr(e) de vous, pensez à des choses positives. Avant l’épreuve : fermez les yeux, et imaginez-vous en train de passer l’épreuve. Mimez mentalement les différentes étapes de l’entretien afin de vous y préparer.

C’est un détail, mais il est essentiel : tenez-vous droit et ne soyez pas nonchalant, avachi sur la table ! Votre but, c’est de faire valoir votre culture et votre personnalité. N’importe quel examinateur (moi le premier !) serait agacé par l’attitude désinvolte ou relâchée d’un candidat.

Le déroulement de l’exposé

L’introduction

Contextualisation : dans votre introduction, vous devez d’abord situer brièvement le passage en portant votre attention sur les éléments qui permettent de le contextualiser dans l’œuvre ou dans le mouvement culturel, en restituant s’il y a lieu l’environnement social, politique, etc.

Problématisation : puis vous en présentez brièvement le sujet en réponse à la problématique définie par l’examinateur.
Rappel : Une problématique est un angle particulier d’approche qui va orienter le travail d’analyse.
Cette problématique, qui rend souvent compte de l’essentiel du texte, va néanmoins orienter votre hypothèse de lecture que vous allez vérifier tout au long de votre exposé. La présentation doit aussi situer le texte ou le passage (par rapport à l’œuvre), de manière à permettre à l’examinateur de suivre l’explication en lui fournissant tous les éléments qui ne figurent pas dans le texte et sont nécessaires à sa compréhension. Elle doit en même temps être concise : inutile de tout dire ; n’oubliez pas qu’on évalue l’aptitude de l’élève à sélectionner dans ses connaissances les éléments pertinents et à hiérarchiser les informations (aptitude à l’esprit de synthèse).

Annonce du plan : annoncez le plus clairement possible votre plan : axes d’étude ou plan du texte dans le cas d’une étude linéaire. Pensez à bien poser vos axes de lecture, sans aller trop vite, afin de permettre à l’examinateur de noter votre démarche analytique.

  • La lecture du texte

« Le candidat fait une lecture à haute voix de la totalité ou d’une partie du texte à étudier Cette lecture peut se faire au début ou au cours de l’exposé » (Charte des examinateurs, page 6).

Même s’il n’y a pas de règle impérative à respecter, il paraît plus logique néanmoins que la lecture intervienne en second lieu, après l’introduction. Bien souvent, lorsqu’on commence à parler au tout début de l’exposé, la voix est insuffisamment posée pour capter l’attention de l’examinateur. Il est donc préférable de commencer d’abord par l’introduction : cela vous laisse le temps de placer votre voix et de gagner en assurance. Vous pouvez ensuite aborder plus sereinement la lecture.

Une lecture doit à la fois être expressive et posée. La lecture vise à montrer que le texte est compris : le ton que vous employez est important dans l’évaluation que l’on fait de votre lecture.Parlez lentement. N’oubliez pas de marquer des pauses par exemple. Elles sont importantes non seulement pour mettre en valeur les mots porteurs de sens, mais aussi afin de déstresser le jour de l’examen (vous reprenez votre respiration pendant les pauses). Dernière remarque : en poésie, le respect de la versification est bien entendu déterminant. Pensez aussi à bien marquer les changements de rythme et de tonalité !
  • Le développement

Vous devrez proposer des pistes d’étude à la fois pertinentes (permettant de commenter l’essentiel de ce qui fait l’intérêt du texte, et distinctes (attention aux redites). Pensez à distinguer les éléments essentiels des idées secondaires, qui ne servent qu’à mettre en valeur les points importants, en les illustrant. Rappelez au fur et à mesure les phases d’exploration que vous allez conduire. Pensez à mettre en avant les transitions permettant de suivre le fil de l’exposé. Après chaque analyse, tirez un bref bilan (déduction) que vous rattacherez à la problématique posée par l’examinateur, avant de poursuivre votre exploration du texte.

Le fond et la forme…

L’explication du texte doit associer (sans les dissocier surtout) l’étude du style (remarques précises et variées avec maîtrise des notions et des termes spécifiques) et du sens afin de permettre un repérage et une interprétation efficaces. Ne séparez jamais le fond de la forme : de fait, la forme elle-même contribue au sens. Pour y parvenir, le candidat doit ainsi mettre en œuvre des savoir-faire et utiliser des outils propres à l’examen d’un texte court : c’est également sur la pertinence de leur choix et la qualité de leur utilisation qu’il sera jugé (remarques placées au bon endroit, remarques en cohérence avec l’axe annoncé, remarques ordonnées (progression).

L’examinateur s’assurera par exemple que le candidat va à l’essentiel pour exprimer ce qui fait à ses yeux l’intérêt du passage en s’appuyant sur des sources pertinentes. Vos différentes remarques sur le texte doivent être fondées sur des références précises : quand vous citez le texte, n’oubliez pas de justifier toujours le lien entre l’affirmation que vous proposez et la citation retenue.

Enfin, rappelez-vous que l’examinateur note la manière dont vous serez capable de structurer et d’orienter vos remarques en fonction des conclusions partielles et de la conclusion générale à laquelle vous voulez aboutir : c’est le parcours analytique. La question que se pose un examinateur est celle-ci : un candidat est-il apte à passer du stade de l’observation de détail à celui de l’interprétation en fonction de perspectives plus larges, plus abstraites par exemple ?

  • La conclusion

Pensez à rappeler brièvement vos axes d’étude et proposez un bilan global permettant d’élargir la problématique étudiée vers un point de vue qui englobe le texte et dépasse le cadre de celui-ci. Vous pouvez par exemple élargir au groupement de textes dans votre conclusion, au mouvement culturel, à une autre œuvre étudiée, etc.

La seconde partie de l’épreuve : l’entretien…

La deuxième partie de l’épreuve, également notée sur 10, est consacrée à un entretien avec l’examinateur. Cet entretien est « un échange dialogué qui doit permettre au candidat de valoriser ses savoirs et ses lectures, d’approfondir et d’élargir sa réflexion. Il vise à faire émerger un ensemble de connaissances et de compétences issues de l’année (dans le cadre de l’objet d’étude […] » (Source : oral entente académique juin 2012).

C’est l’occasion par excellence de prouver que vous avez le « physique de l’emploi ». Cherchez à mettre en avant votre capacité à dialoguer : l’aisance dans la communication, l’utilisation pertinente des notes, la valorisation de votre culture générale sont des critères importants. En outre, l’emploi d’un lexique précis, d’une langue correcte, et la connaissance du vocabulaire de l’analyse littéraire, constituent des critères importants de l’évaluation orale. Personnellement, quand je fais passer l’oral du Bac, j’apprécie particulièrement qu’un(e) candidat(e) défende son point de vue sur une problématique de lecture, à la condition que ce point de vue soit fondé bien entendu !

Je vous conseille en outre d’être très attentif aux questions posées : certains candidats par exemple n’écoutent pas bien les questions, ce qui les conduit à répondre de façon erronée ou allusive. Rappelez-vous aussi que la nervosité ne sert à rien : mieux vous aurez préparé l’épreuve, plus vous devriez être calme. Enfin, soyez toujours « positif » : ne critiquez pas les textes, encore moins les choix de votre professeur-e. Lors d’une session, un candidat m’a dit : « Notre prof, elle est un peu bizarre : ce texte est ultra ch… » Sans commentaire !

Pour vous entraîner…

Pensez à travailler dans 2 directions :

  1. tout d’abord, entraînez-vous à 2 ou 3 par exemple. Interrogez-vous à tour de rôle dans les conditions de l’examen (20 à 25 minutes de préparation et le même temps d’entretien : 2 camarades interrogeant afin de varier l’axe des questions). Utilisez le barème de notation ci-dessous pour vous auto-évaluer !

  2. De plus, essayez d’élargir vos connaissances sur les courants littéraires et les contextes historiques ou culturels afin de pouvoir enrichir vos analyses.

Exemple de barème d’évaluation
(source : Académie d’Orléans-Tours)

critères évaluation EAF_2016

Ce tableau résume, pour chacune des deux parties de l’épreuve, les principales connaissances et compétences faisant l’objet de l’évaluation (BOEN N°7 du 6 octobre 2011).

Questions-réponses…

— Mes textes comportent des annotations. Que dois-je faire ?
S’il s’agit de lectures cursives, de documents complémentaires, etc. vous avez le droit d’apporter sur vos textes des notes explicatives, à l’exception des textes présentés en lecture analytique. Mais tout dépend bien sûr de la nature de ces annotations. Souligner un mot dans un texte, noter le sens d’un terme ou d’une expression difficile est tout à fait toléré (les manuels et les œuvres intégrales le font bien) mais de là à rédiger un paragraphe explicatif sur la page… Dans le doute, le mieux est de montrer votre texte à l’examinateur AVANT de commencer la préparation afin d’éviter tout malentendu.

— Ai-je le droit de conserver avec moi pendant les 30 minutes de préparation et pendant l’épreuve mon descriptif ?
Oui bien entendu. N’hésitez pas au contraire à vous en servir, afin de montrer à l’examinateur que vous pratiquez avec aisance l’intertextualité, c’est-à-dire la mise en relation des textes entre eux.

— Mon exposé dure moins de 10 minutes. Est-ce grave ?
Un exposé de 8 à 9 minutes est toléré (tout dépend bien sûr de la densité des remarques). En revanche, s’il ne devait durer que 5 voire 4 minutes, vous seriez fortement pénalisé(e) et vous n’obtiendriez pas la moyenne pour cette première partie de l’épreuve. Bien souvent, un élève qui a appris son cours mais qui termine trop vite lit ses notes à toute vitesse, oublie de développer, de citer le texte, de commenter les citations, etc. Pensez à marquer des pauses, à justifier vos remarques en vous référant au texte, ou à d’autres passages (ou d’autres œuvres). Exploitez l’intertextualité afin d’approfondir vos remarques, rappelez les définitions importantes, etc.

Attention : l’examinateur n’est PAS tenu de prolonger un exposé qui n’aurait duré que 3 ou 4 minutes. Si vous restez court et que vous n’avez plus rien à dire, l’examinateur passera directement à l’entretien… Donc utilisez le plus possible la totalité du temps de parole qui vous est accordé.

— J’ai fait l’impasse sur un texte et j’ai l’impression de n’avoir rien à dire…
 La pire des choses est de paniquer ou de s’avouer vaincu(e). Essayez au contraire de voir ce qui dans vos connaissances peut être utilisé pour aborder intelligemment le texte. Dans le cas d’une œuvre intégrale par exemple, vous gagnerez à exploiter votre culture sur l’auteur et sur d’autres passages de l’œuvre et à les mettre en perspective avec l’extrait que vous devez analyser. Cela ne présente pas de grande difficulté (à la condition d’avoir lu l’ouvrage certes). Concernant un texte issu d’un groupement, essayez de situer le passage par rapport à un cadre connu (un mouvement littéraire par exemple, un groupe d’écrivains, un genre, un registre, etc.). Vous devez aussi essayer de confronter le texte avec d’autres extraits que vous connaissez mieux. Le tout est de savoir mobiliser vos connaissances et de valoriser votre culture générale auprès de l’examinateur.

— Le plan est-il très important à l’oral ?
Le plan est évidemment déterminant. Un problème qui se pose souvent aux candidat(e)s tient à l’organisation de l’exposé oral. Avec le stress, et en cherchant à « ne pas réciter son cours », on fait moins attention à structurer le plan, de là certains exposés qui partent dans tous les sens, sans suivre une logique de progression. Dès qu’on vous aura indiqué votre problématique, si vous hésitez sur la marche à suivre, je vous conseille de vous poser les questions suivantes : « Qu’est-ce que je veux prouver exactement ? », « D’où est-ce que je vais partir… Pour parvenir où ? » 

Veillez à structurer votre parcours analytique ou argumentatif : oral ne veut pas dire désordre, bien au contraire ! Choisissez une idée directrice en fonction de la problématique posée, c’est-à-dire le thème central à partir duquel vous organiserez votre démonstration. Évitez de trop multiplier les questionnements, qui risquent de faire perdre de vue le principe d’organisation logique de votre exposé et la question qu’on vous aura posée. Pensez par ailleurs aux transitions quand vous enchaînez les idées ou les axes entre eux. Concernant les citations, elles sont toujours utiles dans un exposé, à la condition de les choisir à bon escient et de ne pas les multiplier, afin d’éviter la lourdeur encyclopédique.

 — Comment introduire mon exposé ?
Tout d’abord, n’oubliez pas que dans un exposé de 9 à 10 minutes, la première minute est déterminante. Dès votre introduction (qui doit être brève : 1 minute maximum), soignez l’entrée en matière : beaucoup de candidats arrivent devant l’examinateur en soupirant et commencent par des mots qui en disent long sur leur motivation : « Bon alors, je vais vous parler de… ». C’est non seulement maladroit syntaxiquement, mais peu engageant. Si vous hésitez, privilégiez une approche neutre et courtoise : « Le texte que je vais vous présenter est un(e) [précisez le genre et le type : par exemple, « un poème argumentatif »] intitulé [titre, sous-titre] rédigé en¹… par²… Enfin problématisez l’extrait en veillant à rattacher l’idée générale du texte au questionnement choisi par l’examinateur et annoncez votre PLAN le plus clairement possible.

1. Veillez à contextualiser le texte en le situant par rapport à votre groupement ou à l’œuvre intégrale, et bien sûr relativement à un contexte : historique, culturel, social.
2. Présentez de manière très succincte l’auteur en mettant en valeur UNIQUEMENT ce qui permet, dans sa biographie ou sa bibliographie, de comprendre le passage

— L’absence de conclusion est-elle pénalisante ?
C’est certain. D’expérience, j’ai constaté que de nombreux candidats ont tendance à bâcler leur conclusion, sans doute par stress, émotion… ou désir d’en finir ? Toujours est-il que c’est le meilleur moyen d’abaisser votre note. La conclusion se prépare dès l’élaboration du plan : elle ne consiste surtout pas à résumer le développement, ni à reproduire le plan annoncé : essayez de reformuler vos idées en mettant en valeur l’évolution de votre pensée, et en élargissant si possible à un questionnement plus général privilégiant l’intertextualité.

— Lors de l’entretien, l’examinateur me pose une question dont je ne comprends pas bien le sens. Que dois-je faire ?
Vous pouvez prier poliment l’examinateur de reformuler sa question. Mais attention cependant : il ne le fera en général qu’une ou deux fois, et cela vous desservirait évidemment si vous abusiez de cette bienveillance.

— Je stresse beaucoup à l’approche de l’oral. Y a-t-il des solutions ?
Entraînez-vous avec… une glace et un MP3 ! Voici un excellent exercice à faire chez vous qui vous permettra de vérifier que vous maîtrisez votre voix et votre respiration lors de la prise de parole : L’exercice que je vous propose consiste à vous entraîner sur un sujet (avec une problématique) pendant 30 minutes comme à l’oral du Bac. Si vous n’avez pas trop de connaissances sur votre cours, aidez-vous de vos notes : à ce stade, ce n’est pas grave. Puis, essayez en vous regardant obligatoirement devant une glace de faire votre exposé : parlez à voix haute comme si vous étiez devant l’examinateur (donc en regardant le moins possible votre support et en vous fixant le plus possible dans la glace). Si vous le pouvez, enregistrez-vous avec un MP3 et écoutez ce que ça donne afin de corriger les petits problèmes (placement de la voix par exemple, répétitions de « euh », « alors », « voilà », « donc », etc.).

Mon conseil…
Dans chacune des séquences, arrangez-vous pour maîtriser particulièrement bien un texte, ou un aspect important d’une œuvre, d’une thématique, d’un mouvement littéraire, afin de pouvoir orienter l’entretien (qui est toujours ouvert et dialogué) vers des aspects que vous connaissez parfaitement et qui sont de nature à influencer positivement l’examinateur dans l’appréciation qu’il portera sur votre culture générale. Rien n’est pire qu’entendre un candidat à qui l’on demande quel texte ou quel auteur il a préféré dans le cadre d’un objet d’étude et pourquoi, répondre par des banalités, ou de la paraphrase. Montrez au contraire votre curiosité intellectuelle. N’hésitez pas à dépasser si vous le pouvez le cadre de la liste d’oral en faisant état de recherches personnelles : c’est toujours très apprécié.

dessin_eaf_13

Bonne chance à toutes et à tous !

Donnez le meilleur de vous-même, et ne cédez jamais au découragement, qui est toujours une facilité ! Ayez également une bonne image de vous-même, quel que soit le résultat.

Copyright © juin 2012, Bruno Rigolt

TUTORIEL EAF… Tout sur l'oral : l'exposé et l'entretien

L’Oral de l’Épreuve Anticipée de Français

Cet article a été actualisé ! Merci de regarder l’article mis à jour :

L’oral du Bac de Français à partir de la session 2020 (Bac 2021)… Tout sur la nouvelle épreuve orale de l’EAF.

Voici pour toutes les sections (générales et technologiques) les points essentiels que vous devez connaître pour présenter dans de bonnes conditions l’épreuve orale de Français. En rouge, sont indiqués les aspects qui doivent retenir particulièrement votre attention.

À lire utilement : la Charte des examinateurs de l’ÉAF, notamment la « Note à l’attention des candidats »  (pp. 14-17 de la Charte des examinateurs de l’ÉAF, Académie d’Orléans-Tours ; février 2016).


Votre arrivée dans la salle d’examen…

Tout d’abord, présentez-vous impérativement à l’heure (indiquée sur votre convocation) muni(e) des documents demandés :

  1. votre convocation ;
  2. une pièce OFFICIELLE prouvant votre identité (CNI, Passeport, titre de séjour, etc.) ;

    Si vous avez oublié un document officiel (pièce d’identité, convocation, etc.), allez IMMÉDIATEMENT AU SECRÉTARIAT DU BAC afin de faire régulariser votre situation (on pourra être amené à vous demander de repasser dans la journée avec les documents manquants pour vérification). Si vous arrivez juste à temps pour l’épreuve, signalez le problème à l’examinateur : dans la plupart des cas, il vous fera passer l’oral et vous demandera de régulariser dans la journée votre situation auprès du secrétariat d’examen. Il pourra également vous demander de lui présenter en main propre vos justificatifs. Cela dit, je vous conseille de ne RIEN oublier : cela fait toujours mauvaise impression.

  3. votre LISTE D’ORAL ;
  4. les textes présentés en lecture analytique (et qui sont donc mentionnés sur votre liste) ;
  5. les œuvres intégrales ;
  6. le manuel que vous avez utilisé avec votre professeur pendant l’année.

    Attention : vous devez avoir avec vous l’ensemble des textes sur lesquels vous pouvez être interrogé(e). 

    Il est rappelé en outre que les candidat(e)s doivent avoir en double exemplaire les textes afin d’en présenter une copie à l’examinateur. Arrangez-vous par exemple pour vous prêter un exemplaire d’une œuvre… Quoi qu’il en soit, on ne peut pas vous pénaliser pour le cas où vous n’auriez pas les textes en double exemplaire.

  7.  des stylos, des surligneurs, telephone.1244988302.jpgainsi qu’une MONTRE (ou un petit réveil, un minuteur, etc.). Pendant la préparation et le déroulement de l’épreuve, n’hésitez pas à regarder votre montre pour bien gérer le temps.
    ATTENTION : vous n’avez PAS le droit de sortir votre téléphone portable même pour voir l’heure ! Pensez à l’éteindre complètement (S’il venait à sonner ou à vibrer, cela pourrait être interprété comme une tentative de tricherie, et vous pénaliser lourdement) et à le ranger dans vos affaires personnelles que vous déposerez à l’entrée de la salle.

 

La première partie de l’épreuve :
l’exposé oral

La préparation de l’oral dure 30 minutes le jour de l’épreuve. Votre exposé sur le texte doit durer 10 minutes environ. Il sera suivi d’un entretien de 10 minutes qui fera le point sur vos connaissances et l’ensemble des activités que vous aurez menées dans le cadre d’une séquence consacrée à un objet d’étude qui se rapporte au texte choisi pour l’exposé.

Si vous êtes interrogé(e) sur une œuvre intégrale : la plupart du temps, l’examinateur vous demandera d’étudier un extrait délimité par votre professeur et clairement indiqué sur la liste d’oral. Dans ce cas, « l’examinateur n’ira jamais au-delà du texte tel qu’il a été délimité par le professeur sur le descriptif »). Mais, dans le cadre d’une œuvre intégrale (et uniquement dans ce cadre), l’examinateur « a la liberté de définir […] un extrait non étudié spécifiquement en classe ». (Sources : oral entente académique, juin 2012).

Concernant les œuvres intégrales, peut-on m’interroger sur un passage qui n’a pas été étudié en lecture analytique ?
Tout à fait : c’est la différence avec les groupements de textes. Mais dans ce cas, l’examinateur n’aura pas les mêmes attentes, et il sera sans aucun doute plus compréhensif.

Répondre à la question posée par l’examinateur

La première partie de l’épreuve orale est consacrée à la lecture analytique d’un texte. Les instructions officielles indiquent nettement l’esprit de cet exercice : il s’agit en 10 minutes environ d’explorer de façon organisée un texte en répondant à une problématique précisée au départ. Cette épreuve vise pour l’examinateur à s’assurer de la bonne compréhension du texte, de la culture littéraire, de l’aptitude à construire la réflexion, en privilégiant des outils spécifiques de stylistique, d’expression et de communication.

Les 30 minutes de préparation…

Quand vous allez préparer votre exposé, ayez toujours à l’esprit que la lecture analytique n’est pas la « récitation » de notes de cours, pas plus qu’un commentaire oralisé. Elle est un processus de construction du sens en réponse à la question posée par l’examinateur.

Attention pour l’oral : si des passages de vos fiches de synthèse ou de votre cours sont trop rédigés, vous devez impérativement les transformer en plans très détaillés afin de ne pas lire le jour de l’oral. Dans le cas contraire, c’est l’échec assuré !

Avant toute chose, il convient donc d’avoir à l’esprit quelques points essentiels :

  • N’oubliez pas de prendre en compte la problématique, c’est-à-dire la question posée par l’examinateur et qui doit orienter votre interprétation du texte. Attention : si vous étudiez le texte mais sans rattacher votre exposé à la question posée, ou si vous vous contentez de paraphraser, ou d’énumérer des observations sur le texte sans interprétation, vous pouvez perdre jusqu’à la moitié des points !
  • Adoptez la « positive » attitude ! La connaissance du cours ne suffit pas : il faut savoir se préparer mentalement à l’épreuve Si votre apprentissage du cours est évidemment essentiel, vous réussirez d’autant mieux cette épreuve que vous adopterez face à l’examinateur une attitude positive, si vous êtes convaincant (et convaincu !). Comment voulez-vous qu’on croie en vous si vous apparaissez penaud, peu sûr, vaincu d’avance? Votre réussite dépend de votre motivation et de votre implication : ce sont vos réactions personnelles de lecteur, votre sensibilité face au texte, votre intérêt et votre motivation qui prouveront que vous possédez les aptitudes pour atteindre les objectifs fixés par l’épreuve.
    Conseils : Soyez sûr(e) de vous, pensez à des choses positives. Avant l’épreuve : fermez les yeux, et imaginez-vous en train de passer l’épreuve. Mimez mentalement les différentes étapes de l’entretien afin de vous y préparer.

C’est un détail, mais il est essentiel : tenez-vous droit et ne soyez pas nonchalant, avachi sur la table ! Votre but, c’est de faire valoir votre culture et votre personnalité. N’importe quel examinateur (moi le premier !) serait agacé par l’attitude désinvolte ou relâchée d’un candidat.

Le déroulement de l’exposé

L’introduction

Contextualisation : dans votre introduction, vous devez d’abord situer brièvement le passage en portant votre attention sur les éléments qui permettent de le contextualiser dans l’œuvre ou dans le mouvement culturel, en restituant s’il y a lieu l’environnement social, politique, etc.

Problématisation : puis vous en présentez brièvement le sujet en réponse à la problématique définie par l’examinateur.
Rappel : Une problématique est un angle particulier d’approche qui va orienter le travail d’analyse.
Cette problématique, qui rend souvent compte de l’essentiel du texte, va néanmoins orienter votre hypothèse de lecture que vous allez vérifier tout au long de votre exposé. La présentation doit aussi situer le texte ou le passage (par rapport à l’œuvre), de manière à permettre à l’examinateur de suivre l’explication en lui fournissant tous les éléments qui ne figurent pas dans le texte et sont nécessaires à sa compréhension. Elle doit en même temps être concise : inutile de tout dire ; n’oubliez pas qu’on évalue l’aptitude de l’élève à sélectionner dans ses connaissances les éléments pertinents et à hiérarchiser les informations (aptitude à l’esprit de synthèse).

Annonce du plan : annoncez le plus clairement possible votre plan : axes d’étude ou plan du texte dans le cas d’une étude linéaire. Pensez à bien poser vos axes de lecture, sans aller trop vite, afin de permettre à l’examinateur de noter votre démarche analytique.

  • La lecture du texte

« Le candidat fait une lecture à haute voix de la totalité ou d’une partie du texte à étudier Cette lecture peut se faire au début ou au cours de l’exposé » (Charte des examinateurs, page 6).

Même s’il n’y a pas de règle impérative à respecter, il paraît plus logique néanmoins que la lecture intervienne en second lieu, après l’introduction. Bien souvent, lorsqu’on commence à parler au tout début de l’exposé, la voix est insuffisamment posée pour capter l’attention de l’examinateur. Il est donc préférable de commencer d’abord par l’introduction : cela vous laisse le temps de placer votre voix et de gagner en assurance. Vous pouvez ensuite aborder plus sereinement la lecture.

Une lecture doit à la fois être expressive et posée. La lecture vise à montrer que le texte est compris : le ton que vous employez est important dans l’évaluation que l’on fait de votre lecture.Parlez lentement. N’oubliez pas de marquer des pauses par exemple. Elles sont importantes non seulement pour mettre en valeur les mots porteurs de sens, mais aussi afin de déstresser le jour de l’examen (vous reprenez votre respiration pendant les pauses). Dernière remarque : en poésie, le respect de la versification est bien entendu déterminant. Pensez aussi à bien marquer les changements de rythme et de tonalité !
  • Le développement

Vous devrez proposer des pistes d’étude à la fois pertinentes (permettant de commenter l’essentiel de ce qui fait l’intérêt du texte, et distinctes (attention aux redites). Pensez à distinguer les éléments essentiels des idées secondaires, qui ne servent qu’à mettre en valeur les points importants, en les illustrant. Rappelez au fur et à mesure les phases d’exploration que vous allez conduire. Pensez à mettre en avant les transitions permettant de suivre le fil de l’exposé. Après chaque analyse, tirez un bref bilan (déduction) que vous rattacherez à la problématique posée par l’examinateur, avant de poursuivre votre exploration du texte.

Le fond et la forme…

L’explication du texte doit associer (sans les dissocier surtout) l’étude du style (remarques précises et variées avec maîtrise des notions et des termes spécifiques) et du sens afin de permettre un repérage et une interprétation efficaces. Ne séparez jamais le fond de la forme : de fait, la forme elle-même contribue au sens. Pour y parvenir, le candidat doit ainsi mettre en œuvre des savoir-faire et utiliser des outils propres à l’examen d’un texte court : c’est également sur la pertinence de leur choix et la qualité de leur utilisation qu’il sera jugé (remarques placées au bon endroit, remarques en cohérence avec l’axe annoncé, remarques ordonnées (progression).

L’examinateur s’assurera par exemple que le candidat va à l’essentiel pour exprimer ce qui fait à ses yeux l’intérêt du passage en s’appuyant sur des sources pertinentes. Vos différentes remarques sur le texte doivent être fondées sur des références précises : quand vous citez le texte, n’oubliez pas de justifier toujours le lien entre l’affirmation que vous proposez et la citation retenue.

Enfin, rappelez-vous que l’examinateur note la manière dont vous serez capable de structurer et d’orienter vos remarques en fonction des conclusions partielles et de la conclusion générale à laquelle vous voulez aboutir : c’est le parcours analytique. La question que se pose un examinateur est celle-ci : un candidat est-il apte à passer du stade de l’observation de détail à celui de l’interprétation en fonction de perspectives plus larges, plus abstraites par exemple ?

  • La conclusion

Pensez à rappeler brièvement vos axes d’étude et proposez un bilan global permettant d’élargir la problématique étudiée vers un point de vue qui englobe le texte et dépasse le cadre de celui-ci. Vous pouvez par exemple élargir au groupement de textes dans votre conclusion, au mouvement culturel, à une autre œuvre étudiée, etc.

La seconde partie de l’épreuve : l’entretien…

La deuxième partie de l’épreuve, également notée sur 10, est consacrée à un entretien avec l’examinateur. Cet entretien est « un échange dialogué qui doit permettre au candidat de valoriser ses savoirs et ses lectures, d’approfondir et d’élargir sa réflexion. Il vise à faire émerger un ensemble de connaissances et de compétences issues de l’année (dans le cadre de l’objet d’étude […] » (Source : oral entente académique juin 2012).

C’est l’occasion par excellence de prouver que vous avez le « physique de l’emploi ». Cherchez à mettre en avant votre capacité à dialoguer : l’aisance dans la communication, l’utilisation pertinente des notes, la valorisation de votre culture générale sont des critères importants. En outre, l’emploi d’un lexique précis, d’une langue correcte, et la connaissance du vocabulaire de l’analyse littéraire, constituent des critères importants de l’évaluation orale. Personnellement, quand je fais passer l’oral du Bac, j’apprécie particulièrement qu’un(e) candidat(e) défende son point de vue sur une problématique de lecture, à la condition que ce point de vue soit fondé bien entendu !

Je vous conseille en outre d’être très attentif aux questions posées : certains candidats par exemple n’écoutent pas bien les questions, ce qui les conduit à répondre de façon erronée ou allusive. Rappelez-vous aussi que la nervosité ne sert à rien : mieux vous aurez préparé l’épreuve, plus vous devriez être calme. Enfin, soyez toujours « positif » : ne critiquez pas les textes, encore moins les choix de votre professeur-e. Lors d’une session, un candidat m’a dit : « Notre prof, elle est un peu bizarre : ce texte est ultra ch… » Sans commentaire !

Pour vous entraîner…

Pensez à travailler dans 2 directions :

  1. tout d’abord, entraînez-vous à 2 ou 3 par exemple. Interrogez-vous à tour de rôle dans les conditions de l’examen (20 à 25 minutes de préparation et le même temps d’entretien : 2 camarades interrogeant afin de varier l’axe des questions). Utilisez le barème de notation ci-dessous pour vous auto-évaluer !

  2. De plus, essayez d’élargir vos connaissances sur les courants littéraires et les contextes historiques ou culturels afin de pouvoir enrichir vos analyses.

Exemple de barème d’évaluation
(source : Académie d’Orléans-Tours)

critères évaluation EAF_2016

Ce tableau résume, pour chacune des deux parties de l’épreuve, les principales connaissances et compétences faisant l’objet de l’évaluation (BOEN N°7 du 6 octobre 2011).

Questions-réponses…

— Mes textes comportent des annotations. Que dois-je faire ?
S’il s’agit de lectures cursives, de documents complémentaires, etc. vous avez le droit d’apporter sur vos textes des notes explicatives, à l’exception des textes présentés en lecture analytique. Mais tout dépend bien sûr de la nature de ces annotations. Souligner un mot dans un texte, noter le sens d’un terme ou d’une expression difficile est tout à fait toléré (les manuels et les œuvres intégrales le font bien) mais de là à rédiger un paragraphe explicatif sur la page… Dans le doute, le mieux est de montrer votre texte à l’examinateur AVANT de commencer la préparation afin d’éviter tout malentendu.

— Ai-je le droit de conserver avec moi pendant les 30 minutes de préparation et pendant l’épreuve mon descriptif ?
Oui bien entendu. N’hésitez pas au contraire à vous en servir, afin de montrer à l’examinateur que vous pratiquez avec aisance l’intertextualité, c’est-à-dire la mise en relation des textes entre eux.

— Mon exposé dure moins de 10 minutes. Est-ce grave ?
Un exposé de 8 à 9 minutes est toléré (tout dépend bien sûr de la densité des remarques). En revanche, s’il ne devait durer que 5 voire 4 minutes, vous seriez fortement pénalisé(e) et vous n’obtiendriez pas la moyenne pour cette première partie de l’épreuve. Bien souvent, un élève qui a appris son cours mais qui termine trop vite lit ses notes à toute vitesse, oublie de développer, de citer le texte, de commenter les citations, etc. Pensez à marquer des pauses, à justifier vos remarques en vous référant au texte, ou à d’autres passages (ou d’autres œuvres). Exploitez l’intertextualité afin d’approfondir vos remarques, rappelez les définitions importantes, etc.

Attention : l’examinateur n’est PAS tenu de prolonger un exposé qui n’aurait duré que 3 ou 4 minutes. Si vous restez court et que vous n’avez plus rien à dire, l’examinateur passera directement à l’entretien… Donc utilisez le plus possible la totalité du temps de parole qui vous est accordé.

— J’ai fait l’impasse sur un texte et j’ai l’impression de n’avoir rien à dire…
 La pire des choses est de paniquer ou de s’avouer vaincu(e). Essayez au contraire de voir ce qui dans vos connaissances peut être utilisé pour aborder intelligemment le texte. Dans le cas d’une œuvre intégrale par exemple, vous gagnerez à exploiter votre culture sur l’auteur et sur d’autres passages de l’œuvre et à les mettre en perspective avec l’extrait que vous devez analyser. Cela ne présente pas de grande difficulté (à la condition d’avoir lu l’ouvrage certes). Concernant un texte issu d’un groupement, essayez de situer le passage par rapport à un cadre connu (un mouvement littéraire par exemple, un groupe d’écrivains, un genre, un registre, etc.). Vous devez aussi essayer de confronter le texte avec d’autres extraits que vous connaissez mieux. Le tout est de savoir mobiliser vos connaissances et de valoriser votre culture générale auprès de l’examinateur.

— Le plan est-il très important à l’oral ?
Le plan est évidemment déterminant. Un problème qui se pose souvent aux candidat(e)s tient à l’organisation de l’exposé oral. Avec le stress, et en cherchant à « ne pas réciter son cours », on fait moins attention à structurer le plan, de là certains exposés qui partent dans tous les sens, sans suivre une logique de progression. Dès qu’on vous aura indiqué votre problématique, si vous hésitez sur la marche à suivre, je vous conseille de vous poser les questions suivantes : « Qu’est-ce que je veux prouver exactement ? », « D’où est-ce que je vais partir… Pour parvenir où ? » 

Veillez à structurer votre parcours analytique ou argumentatif : oral ne veut pas dire désordre, bien au contraire ! Choisissez une idée directrice en fonction de la problématique posée, c’est-à-dire le thème central à partir duquel vous organiserez votre démonstration. Évitez de trop multiplier les questionnements, qui risquent de faire perdre de vue le principe d’organisation logique de votre exposé et la question qu’on vous aura posée. Pensez par ailleurs aux transitions quand vous enchaînez les idées ou les axes entre eux. Concernant les citations, elles sont toujours utiles dans un exposé, à la condition de les choisir à bon escient et de ne pas les multiplier, afin d’éviter la lourdeur encyclopédique.

 — Comment introduire mon exposé ?
Tout d’abord, n’oubliez pas que dans un exposé de 9 à 10 minutes, la première minute est déterminante. Dès votre introduction (qui doit être brève : 1 minute maximum), soignez l’entrée en matière : beaucoup de candidats arrivent devant l’examinateur en soupirant et commencent par des mots qui en disent long sur leur motivation : « Bon alors, je vais vous parler de… ». C’est non seulement maladroit syntaxiquement, mais peu engageant. Si vous hésitez, privilégiez une approche neutre et courtoise : « Le texte que je vais vous présenter est un(e) [précisez le genre et le type : par exemple, « un poème argumentatif »] intitulé [titre, sous-titre] rédigé en¹… par²… Enfin problématisez l’extrait en veillant à rattacher l’idée générale du texte au questionnement choisi par l’examinateur et annoncez votre PLAN le plus clairement possible.

1. Veillez à contextualiser le texte en le situant par rapport à votre groupement ou à l’œuvre intégrale, et bien sûr relativement à un contexte : historique, culturel, social.
2. Présentez de manière très succincte l’auteur en mettant en valeur UNIQUEMENT ce qui permet, dans sa biographie ou sa bibliographie, de comprendre le passage

— L’absence de conclusion est-elle pénalisante ?
C’est certain. D’expérience, j’ai constaté que de nombreux candidats ont tendance à bâcler leur conclusion, sans doute par stress, émotion… ou désir d’en finir ? Toujours est-il que c’est le meilleur moyen d’abaisser votre note. La conclusion se prépare dès l’élaboration du plan : elle ne consiste surtout pas à résumer le développement, ni à reproduire le plan annoncé : essayez de reformuler vos idées en mettant en valeur l’évolution de votre pensée, et en élargissant si possible à un questionnement plus général privilégiant l’intertextualité.

— Lors de l’entretien, l’examinateur me pose une question dont je ne comprends pas bien le sens. Que dois-je faire ?
Vous pouvez prier poliment l’examinateur de reformuler sa question. Mais attention cependant : il ne le fera en général qu’une ou deux fois, et cela vous desservirait évidemment si vous abusiez de cette bienveillance.

— Je stresse beaucoup à l’approche de l’oral. Y a-t-il des solutions ?
Entraînez-vous avec… une glace et un MP3 ! Voici un excellent exercice à faire chez vous qui vous permettra de vérifier que vous maîtrisez votre voix et votre respiration lors de la prise de parole : L’exercice que je vous propose consiste à vous entraîner sur un sujet (avec une problématique) pendant 30 minutes comme à l’oral du Bac. Si vous n’avez pas trop de connaissances sur votre cours, aidez-vous de vos notes : à ce stade, ce n’est pas grave. Puis, essayez en vous regardant obligatoirement devant une glace de faire votre exposé : parlez à voix haute comme si vous étiez devant l’examinateur (donc en regardant le moins possible votre support et en vous fixant le plus possible dans la glace). Si vous le pouvez, enregistrez-vous avec un MP3 et écoutez ce que ça donne afin de corriger les petits problèmes (placement de la voix par exemple, répétitions de « euh », « alors », « voilà », « donc », etc.).

Mon conseil…
Dans chacune des séquences, arrangez-vous pour maîtriser particulièrement bien un texte, ou un aspect important d’une œuvre, d’une thématique, d’un mouvement littéraire, afin de pouvoir orienter l’entretien (qui est toujours ouvert et dialogué) vers des aspects que vous connaissez parfaitement et qui sont de nature à influencer positivement l’examinateur dans l’appréciation qu’il portera sur votre culture générale. Rien n’est pire qu’entendre un candidat à qui l’on demande quel texte ou quel auteur il a préféré dans le cadre d’un objet d’étude et pourquoi, répondre par des banalités, ou de la paraphrase. Montrez au contraire votre curiosité intellectuelle. N’hésitez pas à dépasser si vous le pouvez le cadre de la liste d’oral en faisant état de recherches personnelles : c’est toujours très apprécié.

dessin_eaf_13

Bonne chance à toutes et à tous !

Donnez le meilleur de vous-même, et ne cédez jamais au découragement, qui est toujours une facilité ! Ayez également une bonne image de vous-même, quel que soit le résultat.

Copyright © juin 2012, Bruno Rigolt