EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l’éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
_____
Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

_

[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

_

[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

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[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 

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[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

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EAF… Classes de Première : entraînement à la question sur le corpus (l'éducation humaniste : Érasme, Rabelais, Montaigne)

EAF : entraînement à l’analyse comparée de documents

L’éducation humaniste : corrigé

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529) ;
  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532) ;
  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595).

Question

  • Après avoir pris connaissance de l’ensemble des textes du corpus, vous répondrez à la question suivante : en quoi ces textes sont-ils représentatifs de l’idéal humaniste ?

Corpus

  • Document 1. Érasme, De l’éducation des enfants (1529)

Tu vas me demander de t’indiquer les connaissances qui correspondent à l’esprit des enfants et qu’il faut leur infuser dès leur prime jeunesse. En premier lieu, la pratique des langues. Les tout-petits y accèdent sans aucun effort, alors que chez les adultes elle ne peut s’acquérir qu’au prix d’un grand effort. Les jeunes enfants y sont poussés, nous l’avons dit, par le plaisir naturel de l’imitation, dont nous voyons quelques traces jusque chez les sansonnets et les perroquets. Et puis − rien de plus délicieux − les fables des poètes. Leurs séduisants attraits charment les oreilles enfantines, tandis que les adultes y trouvent le plus grand profit, pour la connaissance de la langue autant que pour la formation du jugement et de la richesse de l’expression. Quoi de plus plaisant à écouter pour un enfant que les apologues d’Ésope qui, par le rire et la fantaisie, n’en transmettent pas moins des préceptes philosophiques sérieux ? Le profit est le même avec les autres fables des poètes anciens. L’enfant apprend que les compagnons d’Ulysse ont été transformés par l’art de Circé en pourceaux et en d’autres animaux. Le récit le fait rire mais, en même temps, il a retenu un principe fondamental de philosophie morale, à savoir : ceux qui ne sont pas gouvernés par la droite raison et se laissent emporter au gré de leurs passions ne sont pas des hommes mais des bêtes. Un stoïcien s’exprimerait-il plus gravement ? Et pourtant le même enseignement est donné par une fable amusante. Je ne veux pas te retenir en multipliant les exemples, tant la chose est évidente. Mais quoi de plus gracieux qu’un poème bucolique ? Quoi de plus charmant qu’une comédie ? Fondée sur l’étude des caractères, elle fait impression sur les non-initiés et sur les enfants. Mais quelle somme de philosophie y trouve-t-on en se jouant ! Ajoute mille faits instructifs que l’on s’étonne de voir ignorés même aujourd’hui par ceux qui sont réputés les plus savants. On y rencontre enfin des sentences brèves et attrayantes du genre des proverbes et des mots de personnages illustres, la seule forme sous laquelle autrefois la philosophie se répandait dans le peuple.

  • Document 2. François Rabelais, Pantagruel, chapitre 8 (1532)

Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l’entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d’huile. Et pendant qu’il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

[…] par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j’y vois de tels changements qu’il me serait aujourd’hui difficile d’être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle. « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu’une personne se dise savante, l’hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l’artillerie l’a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l’époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n’y avait de telle commodité d’étude qu’il s’en rencontre aujourd’hui. « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d’employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d’une part par ses leçons vivantes, d’autre part par ses louables exemples, peut bien d’éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l’hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l’arabe pareillement. Qu’il n’y ait aucune histoire que tu n’aies en mémoire, ce à quoi t’aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l’arithmétique et la musique, je t’ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l’astronomie mais laisse-moi de côté l’astrologie divinatrice, et l’art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t’y adonnes avec curiosité, qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l’air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l’Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu. « Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Épîtres des Apôtres, et puis en hébreu l’Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d’être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l’étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu’en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs. « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n’entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n’est que ruine de l’âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t’en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t’a données. Et quand tu t’apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

Ton père, Gargantua. »

Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l’avait infatigable et avide.

  • Document 3. Michel de Montaigne, Essais, Livre I, chapitre 26 : « De l’institution des enfants » (1595)

Pour un enfant de maison noble qui recherche l’étude des lettres, […] je voudrais aussi qu’on fût soucieux de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu’on exigeât chez celui-ci les deux qualités, mais plus la valeur morale et l’intelligence que la science, et je souhaiterais qu’il se comportât dans l’exercice de sa charge d’une manière nouvelle.

On ne cesse de criailler à nos oreilles d’enfants, comme si l’on versait dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrigeât ce point de la méthode usuelle et que, d’entrée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la piste, en lui faisant goûter les choses, les choisir et les discerner d’elle-même, en lui ouvrant quelquefois le chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient d’abord parler leurs disciples, et puis ils leur parlaient. « Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum qui docent. » [L’autorité de ceux qui enseignent nuit la plupart du temps à ceux qui veulent apprendre. ]

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, juger aussi jusqu’à quel point il doit se rabaisser pour s’adapter à sa force. Faute d’apprécier ce rapport, nous gâtons tout: savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec une juste mesure, c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse; savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte. Je marche de manière plus sûre et plus ferme en montant qu’en descendant.

Quant aux maîtres qui, comme le comporte notre usage, entreprennent, avec une même façon d’enseigner et une pareille sorte de conduite, de diriger beaucoup d’esprits de tailles et formes si différentes, il n’est pas extraordinaire si, dans tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui récoltent quelque véritable profit de leur enseignement.

Qu’il ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de la leçon qu’il lui a faite, mais de lui dire leur sens et leur substance, et qu’il juge du profit qu’il en aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de sa vie. Ce que l’élève viendra apprendre, qu’il le lui fasse mettre en cent formes et adaptées à autant de sujets différents pour voir s’il l’a dès lors bien compris et bien fait sien, en réglant l’allure de sa progression d’après les conseils pédagogiques de Platon.

Regorger la nourriture comme on l’a avalée est une preuve qu’elle est restée crue et non assimilée. L’estomac n’a pas fait son œuvre s’il n’a pas fait changer la façon d’être et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer.

Michel de Montaigne, Essais, 1592
Adaptation en Français moderne : André Lanly, éditions Honoré Champion, Paris 1989.



Corrigé

[Les titres ou parties sont rappelés entre crochets afin de faciliter la lecture mais ils ne doivent évidemment pas figurer sur la copie.]

[Introduction]

[Contextualisation]
_____La Renaissance est marquée par de nombreuses découvertes qui ont bouleversé l’idée que l’homme se faisait de lui-même. Le corpus mis à notre disposition porte l’empreinte de ce profond renouvellement des savoirs. Il comporte trois extraits d’œuvres célèbres : De l’éducation des enfants que l’écrivain et philosophe hollandais Érasme publia en 1529, la lettre de Gargantua à son fils qui constitue l’un des passages les plus fameux du Pantagruel de Rabelais (1532) et un fragment du chapitre 26 du premier livre des Essais (1592) dans lequel Montaigne traite « De l’institution des enfants ».

[Problématisation]
_____Le corpus invite ainsi à réfléchir à la façon dont ces auteurs ont cherché à travers l’affirmation de nouveaux principes éducatifs à mettre en lumière l’idéal humaniste.

[Annonce du plan]
_____
Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : la remise en cause de la scolastique traditionnelle par la formation d’un homme nouveau, l’importance du savoir et de l’érudition et enfin l’éloge de la sagesse sans laquelle il ne saurait y avoir de connaissance véritable.

_

[Premier axe : la formation d’un homme nouveau et la remise en cause de la scolastique traditionnelle]

_____Tous les auteurs de ce corpus s’accordent sur un point essentiel : afin de permettre cette « république des Lettres » dont ils rêvent, l’Humanisme doit favoriser l’esprit critique et donc la remise en cause de la scolastique traditionnelle : face au pouvoir religieux qui exerçait un contrôle très strict sur les contenus enseignés, l’homme de la Renaissance réclame le libre exercice de la raison. C’est ainsi que Montaigne préconise que les précepteurs exercent leur « charge d’une manière nouvelle », apte à susciter chez l’enfant la curiosité intellectuelle. Avec beaucoup d’à-propos et d’ironie, l’auteur stigmatise l’éducation traditionnelle : « On ne cesse de criailler à nos oreilles comme si l’on versait dans un entonnoir ». De même, Érasme, très proche d’ailleurs de Rabelais pour qui « rire est le propre de l’homme », souligne l’importance de la fantaisie dans l’acquisition des savoirs : les fables d’Ésope ou les récits d’Ulysse par exemple, loin d’être un simple divertissement, participent de façon ludique à la formation de l’Homme et au développement de son humanité. Cette remise en cause de l’autorité qui tourne en ridicule l’enseignement scolastique fait toute la saveur de la lettre de Gargantua à son fils : comme nous le verrons, la longue énumération des savoirs enseignés n’a d’autre but que de prôner une éducation qui ne séparerait pas le développement de l’esprit de l’ouverture au monde. Ainsi, pouvoir communiquer avec la culture européenne ou la culture arabe est pour l’auteur le gage d’une éducation idéale qu’il faut appréhender avec plaisir et enthousiasme. On pourrait à première vue voir dans le programme d’éducation de Gargantua, une sorte d’ « apprentissage mécanique », limité à la répétition bornée : mais ce serait se méprendre sur l’intention véritable de la lettre, largement dominée par une atmosphère de liberté et d’autonomie de la pensée. À l’instar de Montaigne qui veut que l’enfant soit éduqué comme un être libre et prône un enseignement fondé sur le dialogue entre le maître et l’élève, Rabelais met en lumière l’esprit d’émulation entre les jeunes grâce au débat et à la confrontation d’idées : c’est « en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu’ailleurs » que Pantagruel deviendra un honnête homme.

[Déduction du paragraphe]
_____
Comme nous le voyons, pour permettre d’accéder aux idéaux humanistes, l’éducation doit favoriser prioritairement un libre accès au savoir, apte à renouveler les connaissances en associant et en confrontant des points de vue et des vérités de natures différentes : c’est par cet humanisme de l’altérité que l’homme pourra faire l’expérience de la liberté de penser.

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[Deuxième axe : l’importance du savoir et de l’érudition]

_____Pour les Humanistes, le libre épanouissement de l’individu passe également par l’effort intellectuel et un programme d’études très ambitieux. Les auteurs du corpus accordent tout d’abord un primat à la connaissance des langues, notamment le latin, le grec, mais aussi l’hébreu et l’arabe chez Rabelais. Dans les trois extraits proposés, la culture de l’antiquité gréco-romaine exerce à ce titre une véritable fascination : dans de nombreux passages des Essais, Montaigne manifeste une admiration toute particulière pour Socrate qu’il cite et commente longuement. Dans notre extrait par exemple, l’auteur rappelle les modèles d’un bon précepteur : Socrate, Arcésilas ou Platon. Autant de figures illustres qui ont prôné, comme nous l’avons vu, une éducation qui passe par le dialogue et valorise l’initiative de l’élève. De même, pour Érasme et Rabelais, le retour à la pensée antique milite en faveur d’une éducation plus morale, ayant pour objet la culture du jugement et l’esprit critique. La figure d’Epistémon (« celui qui sait, qui est instruit, qui a de l’expérience ») dans la lettre de Gargantua pose même les fondements d’une épistémologie de la diversité : « Que rien ne te soit inconnu » : apprendre, c’est ainsi approcher de l’intérieur la culture de l’autre afin de véritablement s’éduquer à l’altérité. Dans le même ordre d’idées, Érasme mentionne les apologues d’Ésope ou le célèbre voyage d’Ulysse d’Homère : n’oublions pas que toute l’œuvre d’Érasme est écrite en latin et qu’il a lui-même édité un nombre considérable de textes anciens : pour tous les auteurs du corpus, l’apprentissage des langues anciennes est une manière de mettre la culture à l’épreuve de l’Histoire : à l’insignifiance des dogmes sclérosants, « la pratique des langues » (Erasme), « la valeur morale et l’intelligence » (Montaigne), la « parfaite connaissance de cet autre monde qu’est l’homme » (Rabelais) sont les signes d’une éducation apte à former le jugement et qui défend autant la tête bien faite que la tête bien pleine, comme le rappelle non sans humour Montaigne.

[Déduction du paragraphe]
_____
Les idées développées par les auteurs du corpus font donc apparaître une véritable théorie éducative avant la lettre : si la formation de l’intellect passe par les connaissances livresques, elle ne saurait se priver de sa confrontation concrète avec le quotidien et avec les réalités de son époque. A travers la formation de l’honnête homme, se dessine ainsi un véritable idéal humain, empreint de sagesse et de vertus morales.

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[Troisième axe : un idéal de sagesse]

_____Comme nous le pressentons, la conception de l’éducation qui est prônée dans ce corpus est suspendue à une réflexion philosophique qui la fonde et la justifie ; à savoir que l’homme doit assigner son existence à l’apprentissage de la sagesse : le sens de l’éducation est suspendu à celui de la vie. Le texte des Essais conditionne ainsi les qualités d’un bon précepteur à la capacité de se mettre à la place de l’élève : « c’est l’une des tâches les plus ardues que je connaisse » confesse d’ailleurs Montaigne avant d’ajouter : « savoir descendre au niveau des allures puériles du disciple et les guider est l’effet d’une âme élevée et bien forte ». Plus que faire apprendre, il faut ainsi apprendre à être. Dans le même ordre d’idées, Érasme dont nous avons déjà souligné l’importance du rire dans la démarche didactique, s’efforce de se mettre à la place de l’élève, seule condition d’un apprentissage véritable et d’une réflexion sur l’éducation à l’altérité. Mais c’est sans doute le texte de Rabelais qui contribue le plus à l’édification d’une éducation juste et responsable : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » : l’enjeu moral de cette célèbre maxime montre qu’il ne sert à rien d’accumuler des connaissances, si l’on n’est pas doté de la sagesse permettant d’employer son savoir pour bien agir et être un honnête homme. La bonne éducation répond donc à un objectif aussi bien religieux que moral. Si pour Rabelais l’union en Dieu est nécessaire, cette union s’opère par l’empathie et la charité. A l’opposé des intellectuels bornés de la Sorbonne, fermés aux avancées de l’humanisme, l’auteur prône un véritable parcours d’apprentissage et de perfectionnement moral qui ne s’achève que par la mort : vivre, c’est être « infatigable et avide » de savoir, c’est toujours et encore apprendre, tant il est vrai que le savoir est par définition relatif. Montaigne inscrit également sa démarche pédagogique dans la relativité des savoirs : lorsqu’il écrit ses Essais, il a déjà une longue carrière de magistrat derrière lui, et pourtant la pédagogie qu’il préconise se construit à travers une morale pratique, à l’opposé de tout dogmatisme. Quant à Érasme, l’éducation qu’il propose aboutit également au triomphe de la raison pratique : quoi de plus accessible qu’une fable ou qu’une comédie pour éveiller l’enfant à l’âge d’homme, c’est-à-dire aux vérités éthiques les plus hautes ?

[Déduction du paragraphe]
_____L’idéal de sagesse qui est au cœur de la pensée humaniste dépasse donc la simple leçon de morale : d’ailleurs, le terme humanitas exprime bien l’idée que l’homme se fait de lui-même dans son plus grand accomplissement éthique et intellectuel. Ainsi, le fondement de l’éducation humaniste réside dans le libre épanouissement de l’humain, appelé au vouloir vivre ensemble, dans le respect et la dignité de tous les êtres. 


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[Conclusion]

_____Ainsi que nous l’avons montré, le présent corpus est tout à fait représentatif de l’idéal humaniste, comme fondement d’une éducation véritable et d’un nouveau rapport au temps, au monde, à la connaissance : renouant avec la civilisation gréco-latine, valorisant l’appétit de savoir tout en se préoccupant du développement des qualités essentielles de l’être humain, les humanistes ont ainsi affirmé la place des valeurs morales − ouverture d’esprit, curiosité, idéal de paix et de sagesse − comme lieu d’engagement et de réalisation d’un savoir-être et d’un savoir-vivre profondément renouvelés.

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Analyse d’image : L’Humanisme de Dürer à travers « Saint Jérôme dans sa cellule » (1514)

Cette analyse d’image est le fruit d’un travail collaboratif avec mes étudiants de Première S.
Les élèves ont eu la charge difficile de formuler les hypothèses d’interprétation et de dégager quelques grands axes d’analyse.
Merci à toutes et à tous pour les travaux accomplis, souvent de grande qualité.

ANALYSE D’IMAGE

Albrecht Dürer
« Saint Jérôme dans sa cellule »

(1514)

 

Introduction

Très représentatif des ambitions artistiques et spirituelles de l’Humanisme, le Saint Jérôme de Dürer (1471-1528) est l’une des œuvres les plus populaires de l’iconographie religieuse. Datée de 1514, cette gravure sur cuivre est en effet d’une grande force, tant au niveau de l’esthétique que de la pensée qui s’en dégagent. À la différence d’autres travaux dans lesquels le maître de Nuremberg a représenté Jérôme en pénitent (voir annexe 1), c’est au contraire sous les traits du contemplatif et de l’érudit qu’apparaît ici le saint.

Cette gravure célèbre s’inscrit donc dans ce qu’on appellera sous la Renaissance la dignitas hominis, c’est-à-dire la recherche d’une vie spirituelle permettant d’accéder à l’unité profonde de l’être par la réflexion tournée vers la constitution d’un savoir, et la quête idéale du divin. Après avoir analysé les grandes thématiques ainsi que les principes de construction de cette gravure, nous chercherons à montrer que l’impression de paix rayonnante et de sérénité qui s’en dégage s’inscrit dans un parcours allégorique qui révèle progressivement l’homme à lui-même.

         

« Jérôme à la maison »…

Dans un ouvrage consacré au peintre et graveur allemand, le critique d’art Maximilien Gauthier |1| rappelle un détail intéressant : une note manuscrite de Dürer préciserait simplement « Jérôme à la maison » pour désigner la célèbre gravure. Cette expression, si intime et presque familière a de quoi surprendre tant elle semble à l’opposé de la scolastique conventionnelle : elle est pourtant très illustrative, comme nous le verrons plus loin, du nouvel ordre de vie et de valeurs qui caractérise l’esprit humaniste.

De fait, point de représentation édifiante ou excessive de la sainteté dans cette gravure. C’est au contraire un Saint Jérôme pleinement humain, absorbé dans la joie simple d’une fervente traduction de la Bible, qui est montré. Comme le précise Erwin Panofsky, « le saint est au travail dans le fond de la pièce, ce qui, en soi, crée une impression de retrait et de paix. Son pupitre est placé sur une grande table, où ne sont posés qu’un encrier et un crucifix. Absorbé dans son travail, il jouit d’une bienheureuse solitude, avec ses pensées, ses animaux —et avec son Dieu » |2|.

Cet extrême raffinement dans la simplicité, à l’opposé des dogmes scolastiques, fait davantage apparaître Jérôme comme un compagnon au milieu de ses coussins, de ses objets et meubles familiers. On aperçoit même une paire de pantoufles (en désordre !) sous le banc adossé au mur. Alors que l’histoire fait état d’un homme solitaire qui battait sa coulpe en mortifiant ses chairs avec une pierre, c’est ici sous les traits de l’ermite en train d’étudier que Dürer représente l’antique traducteur de la Bible.

                             

L’humanisme comme religion de l’esprit

Cette « indifférence vis-à-vis des formules dogmatiques où l’on tente d’enfermer les rapports entre le Dieu d’amour et les hommes » |3| constitue en soi une véritable révolution spirituelle et pédagogique. De fait, sous le Saint Jérôme de Dürer peut se lire en palimpseste la simplicité de vie des premiers apôtres et un retour aux sources du christianisme, c’est-à-dire à une religion intérieure, hostile à la scolastique, et qui dépasse les apparences ; religion « envisagée non comme objet d’un savoir théorique ou spéculatif, mais comme apprentissage à effectuer, formation à embrasser, sagesse à approfondir » |4|.

Comme nous le suggérions précédemment, ce changement de perspective est très représentatif de l’esprit humaniste. Notez combien toute cette scène respire la quiétude, la vie contemplative ainsi que l’érudition. J’emprunte à Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart ces remarques éclairantes : « La religion des humanistes est, à la limite, […] un déisme assez vague, libéré des formes ecclésiastiques. Religion intellectualisée à l’extrême, religion d’érudits, d’hommes de cabinet, dotés d’une vaste culture » |5|. De fait, Saint Jérôme apparaît sur la gravure comme un être tout d’intelligence et de réflexion.

L’esthétique de la scène participe également de cette symbolique : paisiblement allongé sur le sol à côté d’un petit chien profondément endormi, le lion imposant de l’avant plan, vigilant et protecteur (il ne dort que d’un œil), est une allusion directe à la Légende dorée [Somme de récits de vies de saints publiée au Moyen Âge] selon laquelle Jérôme aurait eu pour ami un lion à qui il avait retiré une épine de la patte |6|. Plus encore que la puissance et la majesté, le félin représente ici la sagesse. Comme le note Françoise Rücklin, « la cohabitation paisible du lion avec le chien et le Saint, qui évoque l’harmonie détruite par le péché […] manifeste les effets concrets d’une vie sainte » |7| en adhésion avec des valeurs pouvant aider l’homme à promouvoir son humanité.

Les quatre livres posés sur le banc et l’appui de la fenêtre, s’ils évoquent implicitement la traduction des Évangiles et le travail sur la Vulgate entrepris par Saint Jérôme, rappellent fondamentalement le rôle des humanistes pendant la Renaissance qui permirent, grâce à l’invention de l’imprimerie vers 1450 par Gutenberg et son expansion dès le début du seizième siècle, la diffusion d’idées nouvelles, changeant grandement le rapport au savoir, et marquant ainsi une rupture très nette avec la pensée médiévale.

Quant aux quelques documents —lettres, épîtres ou parchemins— fixés sur le mur du fond de la pièce, s’ils évoquent avec l’anachronique chapeau de cardinal l’aspect intellectuel et spirituel de la vie de ce Père de l’Église, ils n’en constituent pas moins, avec les nombreux objets d’usage posés sur les étagères —carafes, bougeoir, etc.— une parfaite simplicité de vie, à tel point qu’on pourrait presque parler d’une laïcisation du thème religieux. Ainsi la sainteté de Jérôme trouve-t-elle à s’épanouir dans la vie quotidienne, dans la simplicité domestique et le monde des objets proches de l’esprit simple et humble du peuple. Cette conception beaucoup plus familière et intimiste du divin  est d’ailleurs l’un des traits essentiels de l’humanisme qui, en vulgarisant le sacré, le place au niveau de la condition humaine.

              

La calebasse ou l’enracinement du profane dans le monde sacré

Un détail mérite ici toute notre attention : « À la gauche du Saint, suspendue à la poutre qui est au-dessus du seuil de la pièce et soutient le plafond […], une grande calebasse entourée de vrilles et d’une belle feuille à ‘gauche’ alors que sa ‘droite’ montre un pédoncule desséché de fleur. Elle ressemble à celles qui ornent les demeures paysannes » |8|. Cette glorification d’un objet aussi simple et populaire que la calebasse prend ici une portée morale dans la mesure où elle s’inscrit dans une conception presque panthéiste du monde : on a l’impression que la nature, règnant autant que le monde spirituel, est proprement humanisée.

Document 1

Les symboles de la calebasse
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Françoise Rücklin (*)

« Ce végétal tout à la fois insiste sur la vertu du Saint, et, en tant que plante simplement annuelle aux fleurs fort éphémères de surcroît, sur la brièveté de la vie, de ses joies, de la jeunesse, en même temps qu’il met l’accent sur le caractère factice, voire franchement trompeur et toujours transitoire des choses, même les plus belles. »

(*) Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 164.

Cet enracinement du profane dans le monde sacré a deux conséquences : en premier lieu, comme nous l’avons suggéré, ce portrait de Saint Jérôme semble s’affranchir du personnage sacré. L’intérêt porté à l’homme plus qu’au saint accentue non seulement l’impression d’intimité et d’authenticité qui se dégage de la scène, mais il opère grâce aux lignes de force un constant va-et-vient du concret au spirituel, des objets les plus innocents au sens caché des choses. On repère en outre dans cette double démarche, à la fois matérialiste et mystique, une dynamique qui, empruntant ses moyens d’expression au rythme des saisons et aux cycles de la nature, est profondément révélatrice d’une spiritualité et d’une quête métaphysique autant que d’une fusion de la pensée et de l’objet, très caractéristiques de l’humanisme philosophique.

Le monde comme principe d’harmonie

Comme nous le comprenons, le Saint Jérôme de Dürer obéit à une rigoureuse construction qui n’est pas le fruit du hasard, mais qui tend au contraire à l’idée que le monde est une harmonie mathématisable. Ainsi l’a fait remarquer Jean-Eugène Bersier, « une création de forme, d’objets, de leurs combinaisons à première vue inutiles devient une explication nécessaire donnant aux phénomènes de structure parfaite, selon une logique irréelle, les preuves de l’intelligence sublimée, en dehors de l’homme, au-dessus de lui. Une sorte de mystique de la science suggère ces théories de formes dont le graphisme joue dans l’espace autour du nombre d’or. » |9| auquel on attribue une vertu magique, presque surnaturelle.

Cette perception plus aiguë du visible stimule bien évidemment la primauté anthropomorphique du décor : de là l’importance d’éléments qu’on aurait jugé accessoires ou simplement décoratifs dans la peinture médiévale (la calebasse, les livres, la grande fenêtre, le lion, etc.), mais qui sont ici prépondérants dans la mesure où ils ont pour vocation de mettre en pleine lumière la personne humaine, en tant que centre de l’univers (comparez par exemple cette gravure avec le tableau d’Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude » : annexe 2). Cette position philosophique, qui remplace le théocentrisme médiéval, a pour conséquence de réinventer le rapport de l’homme avec son environnement : de fait, le vrai sujet de la gravure ne serait pas Saint Jérôme, mais Saint Jérôme en tant qu’homme universel, qui pense le tout et qui a pour vocation de fédérer le monde.

Inspiré des pythagoriciens, d’Euclide et de ses postulats, l’art des humanistes trouve donc son fondement dans un principe d’harmonie qui vise à mathématiser le décor en intégrant la notion de perspective, issue de la pratique architecturale : n’oublions pas que Dürer a été l’auteur d’une Instruction sur la manière de mesurer à l’aide du compas et de l’équerre ! Dans la figure ci-dessous, on peut voir en effet combien la mathématique et l’art semblent se rencontrer dans l’exigence de la forme et de l’esthétique.

Ainsi, les lignes de force qui travaillent et dynamisent l’espace figuratif de la gravure  en structurent également la signification symbolique. On pourrait à cet égard noter la forme ovoïde centrale suggérée par la construction séquentielle de l’image qui, organisant le parcours du regard en fonction d’un ordre imposé par la projection perspective, progresse jusqu’à la sphère parfaite : l’auréole éclatante de Saint Jérôme correspondant au signe de l’homme purifié, détenteur du Verbe primordial.

Image protégée par copyright. Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif, novembre 2012Licence Creative CommonsCette image est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 FranceThis image is copyrighted (Attribution-NonCommercial-NoDerivs).

Comme on le voit très bien, l’homme humaniste apparaît presque comme un « second dieu, dieu des bêtes qu’il domine, des plantes qu’il cultive, du cosmos qu’il administre : on retrouve le secret d’une antique alliance » |10| qui met en présence l’esprit avec la matière, le sensible avec l’intelligible. Ainsi qu’on l’aperçoit sur l’image, les lignes de fuite mettent bien en évidence la relation circulaire entre Saint Jérôme et  l’ensemble des éléments qui structurent la gravure : à travers cette mystérieuse alchimie s’établit une constante réciprocité d’action qui est au cœur même de la doctrine humaniste, qu’on pourrait définir comme un idéal de pouvoir et de savoir, et comme un effort à la fois individuel et social pour mettre en valeur l’Homme et sa dignité, et fonder sur son étude un « art de vivre par où l’être humain se rend éternel » |11|.

Document 2

Dürer et le principe mathématique
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Erwin Panofsky
(*)

« La construction de l’espace pictural, impeccablement correcte d’un point de vue mathématique, se caractérise, premièrement, par l’extrême brièveté de la distance vue en perspective qui, si la pièce était dessinée en grandeur réelle, ne serait que de 1,25 mètre environ ; deuxièmement, par la faible hauteur de l’horizon, déterminé par le niveau de l’œil du saint assis ; troisièmement, par la position excentrée du point de fuite, lequel est à peu près à 6 millimètres de la marge droite. La faible distance, ajoutée à l’abaissement de l’horizon, contribue à renforcer le sentiment d’intimité. Le spectateur se trouve placé tout près du seuil de la cellule, sur l’une des marches qui y conduisent. Sans être remarqués par le saint et sans empiéter sur son domaine, nous partageons cependant l’espace où il vit, avec l’impression d’être plus des familiers invisibles que des observateurs lointains. Par ailleurs, l’excentration du point de fuite empêche la cellule de ressembler à une boîte exiguë, car le mur nord n’est pas visible ; elle accorde une importance plus grande au jeu de la lumière dans les embrasures des fenêtres ; enfin, elle donne la sensation de pénétrer à l’improviste chez quelqu’un plutôt que de se trouver face à un décor artificiel.

Tout, pourtant, dans cette pièce modeste, est assujetti à un principe mathématique. L’impression apparemment indéfinissable d’ordre et de sécurité, qui est l’essence même du Saint Jérôme de Dürer, peut s’expliquer, du moins en partie, par le fait que les objets distribués dans la pièce occupent des positions aussi fermement déterminées que s’ils étaient fixés aux murs. Ils sont placés soit parallèlement à ces murs, comme la table de saint Jérôme, les livres, les animaux et la tête de mort ; soit en projection orthogonale, comme le cartellino, qui porte la date et le monogramme de l’artiste ; soit encore à des angles précis de quarante-cinq degrés, comme le banc à la gauche du saint. »

(*) Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Page 242.

Approfondissons désormais le message symbolique que Dürer a voulu délivrer dans cette gravure. Comme nous l’avons suggéré précédemment, entre le monde des apparences sensibles et le monde métaphysique existe pour les Humanistes une unité profonde : la vocation de l’homme étant par la connaissance, de passer des apparences sensibles à l’univers des idées et de l’esprit. Dürer élabore ainsi une savante composition dont il faut déchiffrer plus profondément le sens allégorique.

Une rhétorique des vanités

Intéressons-nous d’abord au fameux crâne placé à gauche sur l’appui de la fenêtre. Le symbolisme de la tête de mort qui se développera dès la fin du Moyen Âge n’évoque pas seulement un certain goût pour le macabre —qui constituera d’ailleurs un trait caractéristique de l’esthétique baroque— mais il contient en germe une signification allégorique et didactique au même titre que le temps qui s‘écoule lentement du sablier. Axée sur le sentiment du néant, cette fascination pour la mort amène à une réflexion sur le thème de la chute, la fragilité de la vie et le tragique de la condition humaine.

Ainsi le crâne devient-il un instrument moralisant, au même titre que le crucifix, renforçant à travers l’isotopie de la mort, la réflexion sur les fins dernières. À ce titre, Françoise Rücklin propose l’interprétation suivante : « Le crâne, la calebasse et le sablier forment […] le triple ‘memento mori’ [souviens-toi que tu es mortel] de cette estampe, et l’on peut remarquer que non seulement le Saint est installé pratiquement au centre de l’espace qu’ils délimitent, mais qu’ils sont situés aux divers extrêmes visibles de la cellule, afin, sans doute de bien manifester que rien, sur terre, n’échappe à l’emprise de la mort » |12|.

Le crâne s’inscrit en effet dans une rhétorique des vanités dont le dessein est bien d’interpeller directement le spectateur en mettant « l’accent sur le caractère éminemment transitoire de la matière et de tout ce qui est humain |13|. Ainsi les jeux de lumière qui proviennent de la grande verrière opaque sont-ils comme une allégorie de la mort, partagée entre le piège des apparences (le crâne, le visible, la beauté éphémère de la calebasse) et la lumière de la foi (l’invisible). Françoise Rücklin fait à ce titre remarquer qu’on peut « observer dans la construction de la gravure une gradation très nette : vanité des honneurs (le chapeau de cardinal), vanité de la beauté (la calebasse), vanité de la vie elle-même et de tout ce qui est matériel, que ce soit animé ou inanimé (le crâne) » |14|.

Il n’est guère étonnant que les vitres soient en « culs-de-bouteille » : si elles laissent pénétrer la lumière du soleil de midi, elles masquent emblématiquement la vanité du monde extérieur fait d’apparence, d’illusion et d’éphémère. N’oublions pas que Saint Jérôme passa une grande partie de sa vie à méditer dans le désert de Syrie. Ainsi la lumière qui pénètre dans le cabinet de travail est-elle à mettre en parallèle avec la lumière spirituelle qui se dégage de l’auréole, véritable centre lumineux du tableau. À la vanité succède la vérité, à l’apparence extérieure, le monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel.

Pour compléter ces remarques, il faut nous intéresser à la relation symbolique qui s’établit entre trois des éléments les plus fortement éclairés de la  gravure, et qui en constituent toute la force : le lion, le crâne et Saint Jérôme. Comme on le voit dans la figure ci-dessous qui en modifie la tonalité et les contrastes, ce n’est pas un hasard si ces trois éléments font symboliquement apparaître trois formes de l’âme :

1. Le lion, qui symbolise les sens, exprime une des dimensions essentielles de l’âme primitive, animale : il est le signe de la terre, et la force qui met le monde en mouvement.

2. Le motif mortuaire du crâne quant à lui évoque l’âme mortelle de l’homme mais aussi son libre-arbitre : libre, il peut choisir entre le bien et le mal. Créateur et destructeur à la fois, le crâne apparaît ainsi comme la projection de nos désirs, de nos vanités et de nos représentations. Du fait de son emplacement sur l’appui de la fenêtre, il rappelle aussi par l’immortalité de la pierre, que l’âme prolonge la destinée mortelle.

3. Enfin Saint Jérôme apparaît dans sa mandorle |15| comme s’il travaillait au « Grand Œuvre », permettant d’atteindre la connaissance suprême et l’union avec Dieu. Notez combien la parfaite auréole de lumière épiphanique nimbe le visage courbé sur la table de travail et fait symboliquement écho aux rayons du soleil. Vous aurez aussi remarqué que, placé à égale distance de Saint Jérôme et du crâne, le crucifix est comme une invitation à dépasser la vanité du savoir et des honneurs : ce n’est pas par son statut de cardinal que Jérôme s’élève à la sainteté mais en menant une vie ascétique dans la bienveillance, la modération et l’humilité : en témoigne la barbe, symbole de puissance alliée à la sagesse.

Cette omniprésence du signe, qui n’est pas sans évoquer parfois certains symboles alchimiques, fait donc apparaître le surnaturel dans le quotidien, et révèle une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible. Ainsi la rayonnante clarté provenant de la fenêtre paraît participer à l’essence même d’une allégorie qui pourrait être celle du passage de l’homme médiéval fermé sur lui-même à la réalité de l’homme humaniste, c’est-à-dire érudit, créateur, poète, ouvert sur le monde pour mieux le repenser dans un esprit de tolérance.

Conclusion

Au terme de ce travail, il convient de rappeler que le Saint Jérôme de Dürer se présente comme une philosophia, c’est-à-dire un mode de vie et de pensée fondé sur des principes immanents mettant en jeu la sagesse humaine et l’appétit de savoir qui président à l’esprit humaniste : idéal de raison, de mesure et d’humanité.

Comme nous l’avons compris, l’humanisme, en mettant en valeur une conception sobre et équilibrée de la vie humaine, place au centre de ses préoccupations l’humanité même de l’homme et son aptitude à chercher dans la raison, comme disait si bien Montaigne, de quoi s’occuper « à méditer et à manier sa vie »…

© Bruno Rigolt, novembre 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France) / Espace Pédagogique Contributif

NOTES

1. Maximilien Gauthier, Albert Dürer, éd. Nilsson, Paris 1924, page 104.
2. Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004, page 242.
3. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002, page 72.
4.
 Olivier Millet, in Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), édition critique par Olivier Millet, Librairie Droz, Genève 2008 page 19.
5. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 72.
6
. « Un jour, comme le soir approchait, Jérôme s’était assis avec ses frères pour entendre la sainte leçon. Un lion qui boitait entra soudain dans le monastère, et Jérôme vit au-devant de lui, comme pour un hôte, et le lion montra son pied blessé, et le saint soigna l’animal et il le guérit, et il fut confié au lion un emploi, celui de mener au pâturage et d’y garder et d’en ramener un âne qui servait à rapporter du bois de la forêt […] », in Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l’histoire de France, page 94.
7.
 Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 176-177.
8.
 Françoise Rücklin, op. cit. page 161.
9
. Jean-Eugène Bersier, A. Dürer, le graveur de la mélancolie, éditions Estienne, Paris 1967. Page 74.
10
. Pierre Magnard, introduction à l’ouvrage de Marcile Ficin, Les Platonismes à la Renaissance, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 2001, page 7.
11.
Louis Philippart, Revue de Synthèse, tome X, 1935. Cité par Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 59.
12
. Françoise Rücklin, op. cit. page 163.
13. ibid.
14. ibid.
pages 164-165.
15. Le terme « mandorle » désigne une « gloire » en forme d’amande (de l’italien mandorla) qui concrétise le rayonnement émanant d’un personnage divin ou céleste (source : Encyclopædia Universalis)

BIBLIOGRAPHIE

  • Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002.
  • Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, pages 159-177. Cote BSG : 8 VA SUP 7774 (1)
  • Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Particulièrement les pages 242 à 246.
  • Marcel Brion, Les Peintres en leur temps, Éditions du Félin, Paris 1994. Particulièrement le chapitre 7 (« Les grandes explorations de l’œil et de l’esprit »).

DOCUMENTS ANNEXES

  • 1. Albrecht Dürer, « Saint-Jérôme en pénitence »
    (burin, circa 1494-1495). Paris (Bibliothèque nationale de France)

  • 2. Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude »
    (huile sur panneau, circa 1474-1475). Londres (National Gallery)

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Analyse d’image : L’Humanisme de Dürer à travers "Saint Jérôme dans sa cellule" (1514)


 

 

ANALYSE D’IMAGE

Albrecht Dürer
« Saint Jérôme dans sa cellule »

(1514)

 

Introduction

Très représentatif des ambitions artistiques et spirituelles de l’Humanisme, le Saint Jérôme de Dürer (1471-1528) est l’une des œuvres les plus populaires de l’iconographie religieuse. Datée de 1514, cette gravure sur cuivre est en effet d’une grande force, tant au niveau de l’esthétique que de la pensée qui s’en dégagent. À la différence d’autres travaux dans lesquels le maître de Nuremberg a représenté Jérôme en pénitent (voir annexe 1), c’est au contraire sous les traits du contemplatif et de l’érudit qu’apparaît ici le saint.

Cette gravure célèbre s’inscrit donc dans ce qu’on appellera sous la Renaissance la dignitas hominis, c’est-à-dire la recherche d’une vie spirituelle permettant d’accéder à l’unité profonde de l’être par la réflexion tournée vers la constitution d’un savoir, et la quête idéale du divin. Après avoir analysé les grandes thématiques ainsi que les principes de construction de cette gravure, nous chercherons à montrer que l’impression de paix rayonnante et de sérénité qui s’en dégage s’inscrit dans un parcours allégorique qui révèle progressivement l’homme à lui-même.

         

« Jérôme à la maison »…

Dans un ouvrage consacré au peintre et graveur allemand, le critique d’art Maximilien Gauthier |1| rappelle un détail intéressant : une note manuscrite de Dürer préciserait simplement « Jérôme à la maison » pour désigner la célèbre gravure. Cette expression, si intime et presque familière a de quoi surprendre tant elle semble à l’opposé de la scolastique conventionnelle : elle est pourtant très illustrative, comme nous le verrons plus loin, du nouvel ordre de vie et de valeurs qui caractérise l’esprit humaniste.

De fait, point de représentation édifiante ou excessive de la sainteté dans cette gravure. C’est au contraire un Saint Jérôme pleinement humain, absorbé dans la joie simple d’une fervente traduction de la Bible, qui est montré. Comme le précise Erwin Panofsky, « le saint est au travail dans le fond de la pièce, ce qui, en soi, crée une impression de retrait et de paix. Son pupitre est placé sur une grande table, où ne sont posés qu’un encrier et un crucifix. Absorbé dans son travail, il jouit d’une bienheureuse solitude, avec ses pensées, ses animaux —et avec son Dieu » |2|.

Cet extrême raffinement dans la simplicité, à l’opposé des dogmes scolastiques, fait davantage apparaître Jérôme comme un compagnon au milieu de ses coussins, de ses objets et meubles familiers. On aperçoit même une paire de pantoufles (en désordre !) sous le banc adossé au mur. Alors que l’histoire fait état d’un homme solitaire qui battait sa coulpe en mortifiant ses chairs avec une pierre, c’est ici sous les traits de l’ermite en train d’étudier que Dürer représente l’antique traducteur de la Bible.

                             

L’humanisme comme religion de l’esprit

Cette « indifférence vis-à-vis des formules dogmatiques où l’on tente d’enfermer les rapports entre le Dieu d’amour et les hommes » |3| constitue en soi une véritable révolution spirituelle et pédagogique. De fait, sous le Saint Jérôme de Dürer peut se lire en palimpseste la simplicité de vie des premiers apôtres et un retour aux sources du christianisme, c’est-à-dire à une religion intérieure, hostile à la scolastique, et qui dépasse les apparences ; religion « envisagée non comme objet d’un savoir théorique ou spéculatif, mais comme apprentissage à effectuer, formation à embrasser, sagesse à approfondir » |4|.

Comme nous le suggérions précédemment, ce changement de perspective est très représentatif de l’esprit humaniste. Notez combien toute cette scène respire la quiétude, la vie contemplative ainsi que l’érudition. J’emprunte à Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart ces remarques éclairantes : « La religion des humanistes est, à la limite, […] un déisme assez vague, libéré des formes ecclésiastiques. Religion intellectualisée à l’extrême, religion d’érudits, d’hommes de cabinet, dotés d’une vaste culture » |5|. De fait, Saint Jérôme apparaît sur la gravure comme un être tout d’intelligence et de réflexion.

L’esthétique de la scène participe également de cette symbolique : paisiblement allongé sur le sol à côté d’un petit chien profondément endormi, le lion imposant de l’avant plan, vigilant et protecteur (il ne dort que d’un œil), est une allusion directe à la Légende dorée [Somme de récits de vies de saints publiée au Moyen Âge] selon laquelle Jérôme aurait eu pour ami un lion à qui il avait retiré une épine de la patte |6|. Plus encore que la puissance et la majesté, le félin représente ici la sagesse. Comme le note Françoise Rücklin, « la cohabitation paisible du lion avec le chien et le Saint, qui évoque l’harmonie détruite par le péché […] manifeste les effets concrets d’une vie sainte » |7| en adhésion avec des valeurs pouvant aider l’homme à promouvoir son humanité.

Les quatre livres posés sur le banc et l’appui de la fenêtre, s’ils évoquent implicitement la traduction des Évangiles et le travail sur la Vulgate entrepris par Saint Jérôme, rappellent fondamentalement le rôle des humanistes pendant la Renaissance qui permirent, grâce à l’invention de l’imprimerie vers 1450 par Gutenberg et son expansion dès le début du seizième siècle, la diffusion d’idées nouvelles, changeant grandement le rapport au savoir, et marquant ainsi une rupture très nette avec la pensée médiévale.

Quant aux quelques documents —lettres, épîtres ou parchemins— fixés sur le mur du fond de la pièce, s’ils évoquent avec l’anachronique chapeau de cardinal l’aspect intellectuel et spirituel de la vie de ce Père de l’Église, ils n’en constituent pas moins, avec les nombreux objets d’usage posés sur les étagères —carafes, bougeoir, etc.— une parfaite simplicité de vie, à tel point qu’on pourrait presque parler d’une laïcisation du thème religieux. Ainsi la sainteté de Jérôme trouve-t-elle à s’épanouir dans la vie quotidienne, dans la simplicité domestique et le monde des objets proches de l’esprit simple et humble du peuple. Cette conception beaucoup plus familière et intimiste du divin  est d’ailleurs l’un des traits essentiels de l’humanisme qui, en vulgarisant le sacré, le place au niveau de la condition humaine.


              

La calebasse ou l’enracinement du profane dans le monde sacré

Un détail mérite ici toute notre attention : « À la gauche du Saint, suspendue à la poutre qui est au-dessus du seuil de la pièce et soutient le plafond […], une grande calebasse entourée de vrilles et d’une belle feuille à ‘gauche’ alors que sa ‘droite’ montre un pédoncule desséché de fleur. Elle ressemble à celles qui ornent les demeures paysannes » |8|. Cette glorification d’un objet aussi simple et populaire que la calebasse prend ici une portée morale dans la mesure où elle s’inscrit dans une conception presque panthéiste du monde : on a l’impression que la nature, règnant autant que le monde spirituel, est proprement humanisée.

Document 1

Les symboles de la calebasse
________________________
Françoise Rücklin (*)

« Ce végétal tout à la fois insiste sur la vertu du Saint, et, en tant que plante simplement annuelle aux fleurs fort éphémères de surcroît, sur la brièveté de la vie, de ses joies, de la jeunesse, en même temps qu’il met l’accent sur le caractère factice, voire franchement trompeur et toujours transitoire des choses, même les plus belles. »

(*) Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 164.

Cet enracinement du profane dans le monde sacré a deux conséquences : en premier lieu, comme nous l’avons suggéré, ce portrait de Saint Jérôme semble s’affranchir du personnage sacré. L’intérêt porté à l’homme plus qu’au saint accentue non seulement l’impression d’intimité et d’authenticité qui se dégage de la scène, mais il opère grâce aux lignes de force un constant va-et-vient du concret au spirituel, des objets les plus innocents au sens caché des choses. On repère en outre dans cette double démarche, à la fois matérialiste et mystique, une dynamique qui, empruntant ses moyens d’expression au rythme des saisons et aux cycles de la nature, est profondément révélatrice d’une spiritualité et d’une quête métaphysique autant que d’une fusion de la pensée et de l’objet, très caractéristiques de l’humanisme philosophique.

Le monde comme principe d’harmonie

Comme nous le comprenons, le Saint Jérôme de Dürer obéit à une rigoureuse construction qui n’est pas le fruit du hasard, mais qui tend au contraire à l’idée que le monde est une harmonie mathématisable. Ainsi l’a fait remarquer Jean-Eugène Bersier, « une création de forme, d’objets, de leurs combinaisons à première vue inutiles devient une explication nécessaire donnant aux phénomènes de structure parfaite, selon une logique irréelle, les preuves de l’intelligence sublimée, en dehors de l’homme, au-dessus de lui. Une sorte de mystique de la science suggère ces théories de formes dont le graphisme joue dans l’espace autour du nombre d’or. » |9| auquel on attribue une vertu magique, presque surnaturelle.

Cette perception plus aiguë du visible stimule bien évidemment la primauté anthropomorphique du décor : de là l’importance d’éléments qu’on aurait jugé accessoires ou simplement décoratifs dans la peinture médiévale (la calebasse, les livres, la grande fenêtre, le lion, etc.), mais qui sont ici prépondérants dans la mesure où ils ont pour vocation de mettre en pleine lumière la personne humaine, en tant que centre de l’univers (comparez par exemple cette gravure avec le tableau d’Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude » : annexe 2). Cette position philosophique, qui remplace le théocentrisme médiéval, a pour conséquence de réinventer le rapport de l’homme avec son environnement : de fait, le vrai sujet de la gravure ne serait pas Saint Jérôme, mais Saint Jérôme en tant qu’homme universel, qui pense le tout et qui a pour vocation de fédérer le monde.

Inspiré des pythagoriciens, d’Euclide et de ses postulats, l’art des humanistes trouve donc son fondement dans un principe d’harmonie qui vise à mathématiser le décor en intégrant la notion de perspective, issue de la pratique architecturale : n’oublions pas que Dürer a été l’auteur d’une Instruction sur la manière de mesurer à l’aide du compas et de l’équerre ! Dans la figure ci-dessous, on peut voir en effet combien la mathématique et l’art semblent se rencontrer dans l’exigence de la forme et de l’esthétique.

Ainsi, les lignes de force qui travaillent et dynamisent l’espace figuratif de la gravure  en structurent également la signification symbolique. On pourrait à cet égard noter la forme ovoïde centrale suggérée par la construction séquentielle de l’image qui, organisant le parcours du regard en fonction d’un ordre imposé par la projection perspective, progresse jusqu’à la sphère parfaite : l’auréole éclatante de Saint Jérôme correspondant au signe de l’homme purifié, détenteur du Verbe primordial.

Image protégée par copyright. Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif, novembre 2012Licence Creative CommonsCette image est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 FranceThis image is copyrighted (Attribution-NonCommercial-NoDerivs).

Comme on le voit très bien, l’homme humaniste apparaît presque comme un « second dieu, dieu des bêtes qu’il domine, des plantes qu’il cultive, du cosmos qu’il administre : on retrouve le secret d’une antique alliance » |10| qui met en présence l’esprit avec la matière, le sensible avec l’intelligible. Ainsi qu’on l’aperçoit sur l’image, les lignes de fuite mettent bien en évidence la relation circulaire entre Saint Jérôme et  l’ensemble des éléments qui structurent la gravure : à travers cette mystérieuse alchimie s’établit une constante réciprocité d’action qui est au cœur même de la doctrine humaniste, qu’on pourrait définir comme un idéal de pouvoir et de savoir, et comme un effort à la fois individuel et social pour mettre en valeur l’Homme et sa dignité, et fonder sur son étude un « art de vivre par où l’être humain se rend éternel » |11|.

Document 2

Dürer et le principe mathématique
________________________
Erwin Panofsky
(*)

« La construction de l’espace pictural, impeccablement correcte d’un point de vue mathématique, se caractérise, premièrement, par l’extrême brièveté de la distance vue en perspective qui, si la pièce était dessinée en grandeur réelle, ne serait que de 1,25 mètre environ ; deuxièmement, par la faible hauteur de l’horizon, déterminé par le niveau de l’œil du saint assis ; troisièmement, par la position excentrée du point de fuite, lequel est à peu près à 6 millimètres de la marge droite. La faible distance, ajoutée à l’abaissement de l’horizon, contribue à renforcer le sentiment d’intimité. Le spectateur se trouve placé tout près du seuil de la cellule, sur l’une des marches qui y conduisent. Sans être remarqués par le saint et sans empiéter sur son domaine, nous partageons cependant l’espace où il vit, avec l’impression d’être plus des familiers invisibles que des observateurs lointains. Par ailleurs, l’excentration du point de fuite empêche la cellule de ressembler à une boîte exiguë, car le mur nord n’est pas visible ; elle accorde une importance plus grande au jeu de la lumière dans les embrasures des fenêtres ; enfin, elle donne la sensation de pénétrer à l’improviste chez quelqu’un plutôt que de se trouver face à un décor artificiel.

Tout, pourtant, dans cette pièce modeste, est assujetti à un principe mathématique. L’impression apparemment indéfinissable d’ordre et de sécurité, qui est l’essence même du Saint Jérôme de Dürer, peut s’expliquer, du moins en partie, par le fait que les objets distribués dans la pièce occupent des positions aussi fermement déterminées que s’ils étaient fixés aux murs. Ils sont placés soit parallèlement à ces murs, comme la table de saint Jérôme, les livres, les animaux et la tête de mort ; soit en projection orthogonale, comme le cartellino, qui porte la date et le monogramme de l’artiste ; soit encore à des angles précis de quarante-cinq degrés, comme le banc à la gauche du saint. »

(*) Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Page 242.

Approfondissons désormais le message symbolique que Dürer a voulu délivrer dans cette gravure. Comme nous l’avons suggéré précédemment, entre le monde des apparences sensibles et le monde métaphysique existe pour les Humanistes une unité profonde : la vocation de l’homme étant par la connaissance, de passer des apparences sensibles à l’univers des idées et de l’esprit. Dürer élabore ainsi une savante composition dont il faut déchiffrer plus profondément le sens allégorique.

Une rhétorique des vanités

Intéressons-nous d’abord au fameux crâne placé à gauche sur l’appui de la fenêtre. Le symbolisme de la tête de mort qui se développera dès la fin du Moyen Âge n’évoque pas seulement un certain goût pour le macabre —qui constituera d’ailleurs un trait caractéristique de l’esthétique baroque— mais il contient en germe une signification allégorique et didactique au même titre que le temps qui s‘écoule lentement du sablier. Axée sur le sentiment du néant, cette fascination pour la mort amène à une réflexion sur le thème de la chute, la fragilité de la vie et le tragique de la condition humaine.

Ainsi le crâne devient-il un instrument moralisant, au même titre que le crucifix, renforçant à travers l’isotopie de la mort, la réflexion sur les fins dernières. À ce titre, Françoise Rücklin propose l’interprétation suivante : « Le crâne, la calebasse et le sablier forment […] le triple ‘memento mori’ [souviens-toi que tu es mortel] de cette estampe, et l’on peut remarquer que non seulement le Saint est installé pratiquement au centre de l’espace qu’ils délimitent, mais qu’ils sont situés aux divers extrêmes visibles de la cellule, afin, sans doute de bien manifester que rien, sur terre, n’échappe à l’emprise de la mort » |12|.

Le crâne s’inscrit en effet dans une rhétorique des vanités dont le dessein est bien d’interpeller directement le spectateur en mettant « l’accent sur le caractère éminemment transitoire de la matière et de tout ce qui est humain |13|. Ainsi les jeux de lumière qui proviennent de la grande verrière opaque sont-ils comme une allégorie de la mort, partagée entre le piège des apparences (le crâne, le visible, la beauté éphémère de la calebasse) et la lumière de la foi (l’invisible). Françoise Rücklin fait à ce titre remarquer qu’on peut « observer dans la construction de la gravure une gradation très nette : vanité des honneurs (le chapeau de cardinal), vanité de la beauté (la calebasse), vanité de la vie elle-même et de tout ce qui est matériel, que ce soit animé ou inanimé (le crâne) » |14|.

Il n’est guère étonnant que les vitres soient en « culs-de-bouteille » : si elles laissent pénétrer la lumière du soleil de midi, elles masquent emblématiquement la vanité du monde extérieur fait d’apparence, d’illusion et d’éphémère. N’oublions pas que Saint Jérôme passa une grande partie de sa vie à méditer dans le désert de Syrie. Ainsi la lumière qui pénètre dans le cabinet de travail est-elle à mettre en parallèle avec la lumière spirituelle qui se dégage de l’auréole, véritable centre lumineux du tableau. À la vanité succède la vérité, à l’apparence extérieure, le monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel.

Pour compléter ces remarques, il faut nous intéresser à la relation symbolique qui s’établit entre trois des éléments les plus fortement éclairés de la  gravure, et qui en constituent toute la force : le lion, le crâne et Saint Jérôme. Comme on le voit dans la figure ci-dessous qui en modifie la tonalité et les contrastes, ce n’est pas un hasard si ces trois éléments font symboliquement apparaître trois formes de l’âme :

1. Le lion, qui symbolise les sens, exprime une des dimensions essentielles de l’âme primitive, animale : il est le signe de la terre, et la force qui met le monde en mouvement.

2. Le motif mortuaire du crâne quant à lui évoque l’âme mortelle de l’homme mais aussi son libre-arbitre : libre, il peut choisir entre le bien et le mal. Créateur et destructeur à la fois, le crâne apparaît ainsi comme la projection de nos désirs, de nos vanités et de nos représentations. Du fait de son emplacement sur l’appui de la fenêtre, il rappelle aussi par l’immortalité de la pierre, que l’âme prolonge la destinée mortelle.

3. Enfin Saint Jérôme apparaît dans sa mandorle|15| comme s’il travaillait au « Grand Œuvre », permettant d’atteindre la connaissance suprême et l’union avec Dieu. Notez combien la parfaite auréole de lumière épiphanique nimbe le visage courbé sur la table de travail et fait symboliquement écho aux rayons du soleil. Vous aurez aussi remarqué que, placé à égale distance de Saint Jérôme et du crâne, le crucifix est comme une invitation à dépasser la vanité du savoir et des honneurs : ce n’est pas par son statut de cardinal que Jérôme s’élève à la sainteté mais en menant une vie ascétique dans la bienveillance, la modération et l’humilité : en témoigne la barbe, symbole de puissance alliée à la sagesse.

Cette omniprésence du signe, qui n’est pas sans évoquer parfois certains symboles alchimiques, fait donc apparaître le surnaturel dans le quotidien, et révèle une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible. Ainsi la rayonnante clarté provenant de la fenêtre paraît participer à l’essence même d’une allégorie qui pourrait être celle du passage de l’homme médiéval fermé sur lui-même à la réalité de l’homme humaniste, c’est-à-dire érudit, créateur, poète, ouvert sur le monde pour mieux le repenser dans un esprit de tolérance.

Conclusion

Au terme de ce travail, il convient de rappeler que le Saint Jérôme de Dürer se présente comme une philosophia, c’est-à-dire un mode de vie et de pensée fondé sur des principes immanents mettant en jeu la sagesse humaine et l’appétit de savoir qui président à l’esprit humaniste : idéal de raison, de mesure et d’humanité.

Comme nous l’avons compris, l’humanisme, en mettant en valeur une conception sobre et équilibrée de la vie humaine, place au centre de ses préoccupations l’humanité même de l’homme et son aptitude à chercher dans la raison, comme disait si bien Montaigne, de quoi s’occuper « à méditer et à manier sa vie »…

© Bruno Rigolt, novembre 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France) / Espace Pédagogique Contributif

NOTES

1. Maximilien Gauthier, Albert Dürer, éd. Nilsson, Paris 1924, page 104.
2. Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004, page 242.
3. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002, page 72.
4.
 Olivier Millet, in Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), édition critique par Olivier Millet, Librairie Droz, Genève 2008 page 19.
5. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 72.
6
. « Un jour, comme le soir approchait, Jérôme s’était assis avec ses frères pour entendre la sainte leçon. Un lion qui boitait entra soudain dans le monastère, et Jérôme vit au-devant de lui, comme pour un hôte, et le lion montra son pied blessé, et le saint soigna l’animal et il le guérit, et il fut confié au lion un emploi, celui de mener au pâturage et d’y garder et d’en ramener un âne qui servait à rapporter du bois de la forêt […] », in Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l’histoire de France, page 94.
7.
 Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 176-177.
8.
 Françoise Rücklin, op. cit. page 161.
9
. Jean-Eugène Bersier, A. Dürer, le graveur de la mélancolie, éditions Estienne, Paris 1967. Page 74.
10
. Pierre Magnard, introduction à l’ouvrage de Marcile Ficin, Les Platonismes à la Renaissance, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 2001, page 7.
11.
Louis Philippart, Revue de Synthèse, tome X, 1935. Cité par Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 59.
12
. Françoise Rücklin, op. cit. page 163.
13. ibid.
14. ibid.
pages 164-165.
15. Le terme « mandorle » désigne une « gloire » en forme d’amande (de l’italien mandorla) qui concrétise le rayonnement émanant d’un personnage divin ou céleste (source : Encyclopædia Universalis)

BIBLIOGRAPHIE

  • Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002.
  • Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, pages 159-177. Cote BSG : 8 VA SUP 7774 (1)
  • Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Particulièrement les pages 242 à 246.
  • Marcel Brion, Les Peintres en leur temps, Éditions du Félin, Paris 1994. Particulièrement le chapitre 7 (« Les grandes explorations de l’œil et de l’esprit »).

DOCUMENTS ANNEXES

  • 1. Albrecht Dürer, « Saint-Jérôme en pénitence »
    (burin, circa 1494-1495). Paris (Bibliothèque nationale de France)

  • 2. Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude »
    (huile sur panneau, circa 1474-1475). Londres (National Gallery)

Netiquette :  Cet  article est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.
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