La citation de la semaine… Joyce Mansour…

 

 

« J’enseignerai aux seigneurs
Comment briser leurs dieux de craie… »

 

Donnez-moi un crâne épars sur le parquet
J’en ferai une descente aux flambeaux
Dans la fosse des passions durables
Donnez-moi un château mammaire
Je plongerai tête-bêche riant au suicide
Donnez-moi un grain de poussière
J’en ferai une montagne de haine
Chancelante et grave un arcane
Pour vous enterrer
Donnez-moi une langue de haute laine
J’enseignerai aux seigneurs
Comment briser leurs dieux de craie
Leurs pénis édentés
Aux pieds du grand corbeau blanc
Pourcroâ ? 

Joyce Mansour,
Le Grand Jamais, éd. Maeght, Paris 1981


Joyce Mansour, d’après un cliché de Gilles Ehrmann colorisé et retouché numériquement
 (détail) © Agence Top.
Infographie : Bruno Rigolt

Étrange destin que celui de l’écrivaine égyptienne d’expression française Joyce Mansour (Bowden, Royaume-Uni, 1928—Paris, 1986), aujourd’hui célébrée à juste titre comme l’une des figures emblématiques du mouvement surréaliste. Voici comment Marie-Laure Missir présente l’auteure :

« Joyce Patricia Adès est une petite fille égyptienne, une petite fille entourée, choyée. Son enfance, dit-elle, fut « végétale ». Mais cet univers protégé bascule avec la mort de sa mère puis peu de temps après celle de son premier mari. Joyce a alors dix-neuf ans. C’est à ce moment qu’elle commence à écrire, résistant par les mots à la souffrance qui la menace de folie. Elle ne parle que quelques mots d’arabe et ses premiers textes sont en anglais, sa langue maternelle. Ce n’est qu’à partir de 1949, lorsqu’elle épouse Samir Mansour, résolument francophone, qu’elle adopte définitivement le français » (1).

Fortement marquée par l’esthétique surréaliste, Joyce Mansour restera toute sa vie fidèle à l’esprit d’André Breton. Elle ne sera pourtant guère reconnue à sa juste valeur, d’abord en raison de la publication tardive de ses écrits (le premier recueil de Mansour, Cris, paraîtra en 1956 seulement, alors que le mouvement surréaliste s’essouffle dès la fin de la seconde guerre mondiale et disparaît pratiquement avec la mort d’André Breton en 1966). D’autre part, en tant que femme auteure, Joyce Mansour aura du mal à s’imposer sur la scène littéraire (2).

Saluée pourtant par André Breton lui-même, Henri Michaux, Michel Leiris ou André Pieyre de Mandiargues, l’œuvre mansourienne « crée une intersection originale, entre mythologie pharaonique de haute époque et actualité d’un Éros surréaliste sans frontières. À cet égard, elle confirme l’existence d’une poésie novatrice, venue des terres du désert égyptien, du désir brûlant, et elle dément tout enfermement dans un zonage spatial ou temporel, limites vaines apportées à l’extension de la voix poétique » (3). 

Le passage que j’ai sélectionné pour cette « citation de la semaine », est extrait du Grand jamais : magnifique recueil consacré à la peinture d’Henri Michaux. Aux figures fantomatiques et déroutantes du peintre, correspond le lyrisme mouvementé et transgressif de Joyce Mansour :

Donnez-moi un crâne épars sur le parquet
J’en ferai une descente aux flambeaux
Dans la fosse des passions durables

← Henri Michaux, Mouvement
(1950-51). Coll. privée.

Parole libérée de toute entrave, l’écriture de Joyce Mansour ouvre véritablement à l’altérité : elle interroge, autant qu’elle interpelle, sous les traits d’une identité énigmatique, les motifs obsédants du corps comme métaphore du monde. Admirez combien la langue, presque insaisissable, de la poétesse semble emprunter ses traits autant aux mystères de son Égypte natale qu’à la surréalité du rêve et de l’infini.

Comme l’a dit si bien J. H. Matthews, sa poésie  « [explore] un univers qui s’étend de l’autre côté des bornes du rationnel. Le poème nous fait pénétrer dans un domaine que gouverne l’imagination. Il s’agit d’un voyage d’exploration entrepris à la lumière de l’étoile polaire du désir. Le désir engendre des images explosives qui sapent les fondations du connu, du déjà vu, pour révéler l’inconnu, le jusqu’ici jamais vu » (4).

Pour lire l’intégralité du texte de Michaël Bishop, cliquez ici 

De fait, l’œuvre de Joyce Mansour, marquée du sceau du surréalisme, apparaît comme le rêve prolongé d’un langage qu’elle réinvente sans cesse, invitant le lecteur à des jeux multiples avec l’imaginaire. Comme le notait Vicki Mistacco, « la voix de Joyce Mansour est singulière, violente, passionnée, angoissée, agressive, obscène, choquante, troublante, belle, hideuse, excessive. Elle ne chante pas, elle crie —comme l’annonce le titre de son premier recueil poétique, Cris (1953)— non pas un amour sentimental ou idéalisé […]. Proto-féministe et surréaliste à la fois, elle occupe une place ambiguë au sein du surréalisme, mouvement littéraire et artistique qui l’accueille à ses débuts, mouvement dont elle s’inspire et auquel elle demeure attachée pendant toute sa carrière, mais avec lequel, en tant que femme, elle entre aussi dans un dialogue parodique, voire polémique, qui laisse pressentir le féminisme des années soixante-dix » (5).

En participant à la construction identitaire d’un discours typiquement féminin, qui passe par la revendication du corps comme paradigme de liberté et d’affranchissement, la poésie mansourienne peut ainsi se lire comme une réponse symbolique à la proscription dont les femmes sont victimes dans la légitimation du savoir. À ce titre, il est en effet permis d’affirmer que l’œuvre de Joyce Mansour est le symbole d’une écriture-femme, d’une langue à la fois si loin et si proche, où le passage du corps à l’écrit est comme un don de soi, une mise à l’épreuve, et peut-être davantage comme une libération des femmes de l’inégalité avec les hommes.

Langue pudique, intime mais aussi extime, violente et transgressive. Car la langue de Joyce Mansour est d’abord une langue qui souffre et qui crie, sacrilège, subversive et libératoire, langue profondément existentielle, taillée dans la chair des mots, et qui s’enracine au plus profond de la chair  de l’homme et dans la chair du monde…

Bruno Rigolt

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NOTES

(1) Marie-Laure Missir, « Joyce Mansour et l’éros surréaliste », in Poésies des suds et des orients : Réflexions à partir des journées d’étude des 25 mars, 4 novembre 2005 et 27 janvier 2006, organisées par l’université Paris-XIII (sous la direction de Marc Kober), L’Harmattan, Paris 2008, page 75.
(2) Renée Riese Hubert rappelle à ce titre le fait suivant : « Depuis les années 60 et notamment dans les milieux féministes, on accuse Breton d’avoir réduit le rôle de la femme dans la vie réelle et, ce qui était à leurs yeux non moins répréhensible, de l’avoir transformée en muse et en égérie au lieu de la traiter comme écrivain ou artiste ayant part entière aux activités du groupe [surréaliste] ». Renée Riese Hubert, « L’Après-coup de l’Amour Fou : Joyce Mansour et Annie Lebrun », in Carrefour de Cultures, Mélanges offerts à Jacqueline Leiner. Études réunies par Régis Antoine, Gunter Narr Verlag, Tubingen 1993, page 227.
(3) Marie-Laure Missir, « Joyce Mansour et l’éros surréaliste », op. cit. page 75.
(4) J. H. Matthews, Jane Mansour, éd. Rodopi, Amsterdam (Pays-Bas) 1985, page 15.
(5) Vicki Mistacco, Les Femmes et la tradition littéraire : Anthologie du Moyen Âge à nos jours, Seconde partie XIXème-XXIème siècle, Yale University Press 2006, page 281.

Les lecteurs les plus curieux pourront consulter ce passionnant article de Stéphanie Caron, « Réinventer le lyrisme. Joyce Mansour, poète-femme du surréalisme« , publié dans L’Information littéraire, 2002/3 (Vol. 54). Cet article est le résumé d’une thèse soutenue en décembre 2001. Il est téléchargeable en cliquant ici.

Joyce Mansour
D’après un cliché de Gilles Ehrmann (© Agence Top, détail) colorisé et retouché numériquement 

Exposition sur le Romantisme… Le Romantisme russe par Clarisse, Sarah, et Mylline… Seconde 1 Deuxième partie (suite) : du romantisme au réalisme Section 2 : Anna Karénine

Pendant le mois de mai et le mois de juin seront mis en ligne une série d’articles de recherche préparés par les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt dans le cadre de la grande exposition : « Le Romantisme en France et en Europe ». Chaque semaine, un ou plusieurs exposés seront publiés…

Aujourd’hui : Anna Karénine : un roman qui reflète la transition vers le Réalisme…

Après le premier exposé que Clarisse, Sarah et Mylline ont conacrée à la peinture et à la poésie russe, et leur deuxième travail qui portait sur le romantisme dans Anna Karénine, je vous propose de découvrir le troisième et dernier volet de cette recherche consacrée à la Russie : nous restons toujours dans Anna Karénine, mais les élèves ont choisi de montrer de quelle manière ce roman amorce la transition du romantisme vers le réalisme…

 

 

Le Romantisme russe
par Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.

Classe de Seconde 1 (promotion 2011-2012)

Deuxième partie (suite)
Du Romantisme au Réalisme

Section 2 

ANNA KARENINE :
un roman qui reflète la transition vers le Réalisme

 

Ivan Kramskoï, "L'inconnue" (huile sur toile, détail), 1883. Galerie Tretiakov, Moscou (Russie).

 

 

« Le romantisme n’appartient pas seulement
à l’art, 
à la poésie : sa source est là où sont
les sources de l’art et de la poésie – dans la vie. »

Vissarion Bielinski

 

Rappel : tout au long de cette analyse, nous utiliserons comme support l’édition Gallimard, Collection Folio classique, Paris 2011.

En quoi Anna Karénine est-il un roman réaliste ?

 

Introduction

Tout d’abord, il semble nécessaire de rappeler quelques faits historiques. À partir de 1840, sous l’influence en particulier de Pouchkine, l’art russe va évoluer vers un romantisme « progressiste » qui confinera de plus en plus à l’art réaliste. C’est alors la fin du Romantisme en Russie et le début d’un vaste mouvement qui explore la veine réaliste et sociale. Comme le fait remarquer Eugène-Melchior de Vogüé dans le Roman russe, « les faiseurs d’élégie et de ballades se tournèrent vers le drame historique, vers les côtés pittoresques de la vie populaire et la résurrection du passé » (1). Par ailleurs, comme le rappelle l’auteur, « le mouvement littéraire de 1830, en Russie, était purement esthétique ; confiné dans les jouissances d’art, les querelles de forme, il n’offrait aucune satisfaction aux besoins moraux et sociaux d’un pays affamé de réformes, d’idées, de solutions pour tous les problèmes qui commençaient de se poser » (2).

Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre…
Pour feuilleter le passage dans Google-livres, cliquez ici

La Russie traverse en effet une intense période de transformations sociales et idéologiques. Face aux problèmes rencontrés par le pays, le peuple inquiet revendique un art nouveau qui porterait un regard critique sur la société. On doit ici s’arrêter sur la figure emblématique de Piotr Iakovlevitch Tchaadaiev dont la première Lettre philosophique publiée en 1836 dans le numéro 15 de Teleskop marquera tous les esprits. L’idée fondamentale qu’il exprime est que la Russie « attend d’abord un renouveau moral, une remise en cause radicale des fondements illusoires sur lesquels s’est identifiée […] sa puissance actuelle » (3) :

« Solitaires dans le monde, nous ne lui avons rien donné, ni rien appris : nous n’avons pas ajouté une idée au trésor des idées de l’humanité, nous n’avons aidé en rien au perfectionnement de la raison humaine et nous avons vicié tout ce que cette raison nous communiquait… » (4).

Cette tendance s’intensifie dans les années suivantes et « la mode délaisse la « vague des passions » pour la « raison pure » » (2). Plus tard, le critique Biélinsky, mettant le doigt sur les points faibles du romantisme, va en effet exercer une influence prépondérante sur la littérature. Ainsi, en 1843, dans ses études sur les poètes romantiques, il  écrit :

« Il est passé, le temps des enthousiasmes juvéniles ; celui de la pensée est venu. Le public est plus exigeant. À la vérité, il ne se rend pas un compte exact de ce qu’il demande, mais il ne se contente plus de ce qu’on lui offre. Il n’est pas encore arrivé à la pleine conscience de lui-même ; il est bien près d’y atteindre. Les proposées magnifiques et les phrases à effet ne fascinent plus personne, on n’en veut pas entendre parler » (5).

On voit très nettement ici l’essoufflement du Romantisme et l’attente d’un art nouveau, apte à satisfaire la fonction éducative de la littérature. A partir de là, se développe le roman réaliste : les œuvres de Gogol, de Tourgueniev et de Dostoïevski reflètent certains travers de la société russe notamment ceux du régime tsariste, et portent un intérêt particulier au peuple : les problèmes contemporains deviennent les thèmes principaux. En tant que réformateur engagé, Tolstoï « considère l’art comme le passe-temps des riches » (6) et marquera de son empreinte le roman russe. Son roman  Anna Karénine, dont nous avons vu précédemment qu’il était inspiré par un certain romantisme, traduit bien cette transition vers le Réalisme : problématique sur laquelle nous allons maintenant consacrer notre étude.

 

Scènes de la vie sociale : la noblesse russe et les paysans

 Si Anna Karénine raconte l’histoire de deux amours contraires (la passion d’Anna et Vronski par opposition au bonheur paisible de Lévine et Kitty), Tolstoï en profite néanmoins  pour peindre parallèlement la vie sociale de son époque : la noblesse russe, les bals, la cour, l’éducation des enfants, le mariage, la vie à la campagne, la chasse, les récoltes… Ainsi nous étudierons dans le réalisme de certaines scènes, l’importance de l’observation et de la documentation chez l’auteur.

 

 Kitty et sa mère arrivent au bal…

 Le bal commençait à peine lorsque Kitty et sa mère montèrent le grand escalier paré de fleurs et brillamment illuminé, sur lequel se tenaient des valets en livrées rouges et perruques poudrées. Du palier décoré d’arbustes, où devant un miroir elles arrangeaient leurs robes et leurs coiffures, on percevait un bruissement continu semblable à celui d’une ruche et le son des violons de l’orchestre attaquant avec circonspection la première valse. […] Un jeune homme imberbe, au gilet largement échancré, un de ceux que le vieux prince Stcherbatski appelait des « chiots », les salua au passage tout en rectifiant dans sa course sa cravate blanche ; mais il revint sur ses pas pour prier Kitty de lui accorder une contredanse. La première était promise à Vronski, il fallut promettre la seconde au petit jeune homme.

             Anna (Sophie Marceau) et Vronski (Ean Ben) dans la scène du bal (film de Bernard Rose, 1997)

 

Après avoir passé sa journée à faucher en compagnie de ses paysans, Lévine retourne chez lui, où se trouve son frère Serge, venu lui rendre visite quelques jours.

Serge avait dîné depuis longtemps ; retiré dans sa chambre, il prenait une limonade glacée en parcourant les journaux et les revues que le facteur venait d’apporter, quand Levine entra brusquement, la blouse noircie, trempée, les cheveux en désordre et collés aux tempes.

 

Dans le premier extrait, Tolstoï décrit l’arrivée au bal de Kitty Stcherbatski et de sa mère, appartenant toutes deux à la haute noblesse. Ainsi évoque-t-il le décor et le déroulement des soirées mondaines : l’auteur met en effet l’accent sur l’aspect somptueux du bal tout en dressant le portrait de la noblesse russe. Nous pouvons noter le grand souci d’esthétique qui se dégage de la scène, et que l’extrait du film de Bernard Rose met bien en valeur : regardez par exemple le « grand escalier paré de fleurs et brillamment illuminé » : tout semble devoir être parfait jusqu’à la tenue des valets « en livrées rouges et perruques poudrées » et des invités… Mais derrière cette somptuosité se cachent ce que Tchaadaiev appelait (cf. nos remarques dans l’introduction) les « fondements illusoires » de la société : d’où l’aspect artificiel et quelque peu surfait de la soirée : on y danse la valse ou encore la mazurka, danse d’origine polonaise. De plus, les hommes sont chargés d’inviter les femmes à danser, lesquelles semblent presque obligées d’accepter les propositions (« il fallut promettre la seconde au petit jeune homme ») selon un rituel assez artificiel. Si les bals semblent donc être un univers permettant à la haute société d’entretenir ses relations, la manière dont Tolstoï décrit la scène est assez critique. Le regard trop objectif du romancier est caractéristique du Réalisme.

En outre, les détails descriptifs témoignent d’un sens de l’observation et d’une volonté chez l’auteur de reproduire la réalité qui l’entoure de la manière la plus exacte possible, à la manière des Réalistes français. Comme le note Eugène-Melchior Vogüé, « Après la guerre, ce que Tolstoï étudie avec le plus de passion et de bonheur, c’est l’intrigue des hautes sphères de la société » (7). Les détails qu’il ajoute ne sont d’ailleurs pas étrangers à la longueur du roman (858 pages dans la version utilisée). Mais ces détails ont leur importance : ils permettent en effet à l’auteur de Guerre et Paix de rendre compte de la complexité et de la diversité de la vie. Comme le souligne Émile Hennequin, pour Tolstoï, et à l’encontre de tous les romanciers idéalistes, « le roman, s’il veut être l’image et contenir tout l’intérêt  et l’importance de la vie, doit être complexe, nombreux et diffus comme elle ; construite sur cette intuition profonde, l’œuvre perdra en fini, en concentration artificielle d’effet, en unité factice des caractères ; mais elle pourra se hausser à la variété frémissante et nuancée des vrais faits et des vraies âmes » (8).  Nous remarquons ici un refus de l’esthétique ou du moins une utilisation de l’esthétique non pour elle-même, mais pour privilégier un compte-rendu exact de la réalité. Ainsi, tout au long du roman nous voyons évoluer parallèlement des personnages au caractère, au mode de vie et au milieu social complètement opposés.

Dans le second extrait, Tolstoï décrit en effet un personnage complètement différent de ceux présentés dans le premier passage : il s’agit de Levine, un homme simple qui trouve son bonheur dans la vie à la campagne et les travaux des champs et dont nous verrons plus tard qu’il est la représentation de l’auteur. Ainsi, nous pouvons constater la simplicité de la scène qui est finalement très banale : « il prenait une limonade glacée en parcourant les journaux et les revues que le facteur venait d’apporter ». Le passage traduit par ailleurs le milieu social des personnages. Notons à ce titre que Tolstoï n’idéalise aucunement les faits, il les présente tels qu’ils sont réellement : alors que certains auteurs se seraient gardés de décrire l’état de Levine en rentrant des champs. L’auteur n’essaie pas d’embellir le récit. Ainsi, Levine entre « la blouse noircie, trempée, les cheveux en désordre et collés aux tempes. »

À la différence de l’artificialité du bal que nous remarquions précédemment, « tout se passe ici comme « dans la vie » : c’est le réel référentiel qui prend le dessus. Plus généralement, à travers ces deux extraits, nous remarquons que l’écrivain s’intéresse particulièrement aux différents groupes sociaux (ici la noblesse et la paysannerie), ce qui montre une nouvelle fois sa volonté de représenter une société dans son intégralité. Nous noterons enfin que le personnage principal, Levine, est un être simple appartenant à la paysannerie, une des caractéristiques du Réalisme puisqu’il privilégie le « petit peuple ».

 

Des faits réels inspirés de la vie de Tolstoï…
 
 La vraisemblance de certaines scènes est rendue possible grâce au fait que Tolstoï s’est inspiré de sa propre vie, ainsi que nous allons le voir en étudiant plus spécifiquement  le suicide d’Anna et le personnage de Levine.

Dans ce passage, Vronski se remémore l’image du corps déchiqueté d’Anna.

« Elle » lui apparut tout d’un coup ou du moins ce qui restait d’elle, lorsque, entrant comme un fou dans la baraque où on l’avait transportée, il aperçut son corps ensanglanté, étalé sans pudeur aux yeux de tous ; la tête intacte, avec ses lourdes nattes et ses boucles légères autour des tempes, était rejetée en arrière ; une expression étrange s’était figée sur son beau visage, aux yeux encore béants d’horreur, et les lèvres entrouvertes et pitoyables semblaient prêtes à proférer encore leur terrible menace, à lui prédire comme pendant la fatale querelle « qu’il se repentirait ».

Extrait saisissant s’il en est ! Remarquez la précision avec laquelle Tolstoï décrit le corps d’Anna « ensanglanté », mais « la tête intacte » jusqu’à l’expression de son visage qui fait preque frémir : les « yeux béants d’horreur », les « lèvres entrouvertes et pitoyables ». Mais si cette description paraît si réelle dans son expressionnisme terrible, c’est qu’elle a été inspirée à Tolstoï par un fait divers. Attardons-nous à ce titre sur les remarques éclairantes de Sylvie Luneau : « En janvier 1872, une jeune femme, Anna Prirogova, abandonnée par son amant Bibikov, voisin et ami des Tolstoï, alla se jeter sous un train de marchandises à la gare de Iassenki, non loin de Iasnaïa Poliana. […] Il va assiter à l’autopsie du corps déchiqueté dans un des bâtiments de la petite gare. L’impression est terrible » (4). On ne peut en effet que constater les similitudes entre ce suicide et celui d’Anna Karénine : similitude de prénoms, ressemblance quant à la situation. C’est effectivement « de cette image qu’est né le « destin » d’Anna Karénine. » (10).  

Mais le personnage de Levine semble pousser plus loin encore le réalisme puisqu’il serait « une projection de [Tolstoï] lui-même ». « Il se présente sous les traits de cet homme pieux et amoureux de la nature » (11). De fait, tout comme Levine, Tolstoï décide de fuir « les cercles littéraires de Saint-Pétersbourg pour s’installer au milieu des paysans dans son domaine héréditaire de Lasnaïa Poliana et y fonder une famille » (12). Dans une lettre à sa tante, il écrit : « Je vais me consacrer à la vie rustique, pour laquelle je sens que je suis né. » (13) Comme Levine d’ailleurs, Tolstoï aime peu en effet la mondanité et préfère sa vie paisible à la campagne.

Tolstoï, photographié par Sergueï Prokoudine-Gorski (détail)

Mentionnons ici, sans nous y attarder, un certain nombre de similitudes : l’importance du mariage pour Tolstoï comme pour Levine qui le considère comme « l’acte principal de l’existence ». Un autre passage du livre nous semble éclairant : en 1856, Tolstoï offre la liberté à ses paysans mais ceux-ci la refusent craignant un piège. Ainsi, Levine se heurte lui aussi au refus de ses paysans lorsqu’il essaie de les associer à l’entreprise « La méfiance invétérée des paysans constituait un obstacle non moins sérieux : ils ne pouvaient admettre que le maître ne cherchât pas à les exploiter ». Par ailleurs, en 1857 et en 1860, l’auteur réalise des voyages en Europe afin d’étudier les méthodes pédagogiques. Dans le roman, Levine effectuera lui aussi un voyage à l’étranger pour étudier les méthodes européennes. En outre, ayant perdu un grand nombre de ses proches pendant son enfance, Tolstoï sera perpétuellement préoccupé par la mort (14), Ainsi, Levine à l’approche du décès de son frère Nicolas (qui est aussi le prénom du frère de Tolstoï lui aussi décédé), s’interroge sur le sens de la vie « Levine parlait en toute franchise : il ne voyait plus devant lui que la mort ». Enfin, comme le fait remarquer Sylvie Luneau, « le nom Levine vient de Lev, le propre prénom de Tolstoï ». Ces quelques exemples parmi tant d’autres, des similitudes entre Tolstoï et Levine témoignent donc de l’aspect autobiographique du roman : « sa vie peut être considérée comme le premier de ses ouvrages, comme la matière de la plupart d’entre eux. Tolstoï est l’un des principaux personnages de ses romans » (15). C’est ce qui permet à l’écrivain de peindre la réalité avec encore plus d’exactitude.

 

La peinture d’une société en mutation

Pour terminer cette seconde analyse, nous verrons que Tolstoï, à travers ses personnages et leurs nombreux débats, s’emploie à peindre les transformations politiques et idéologiques qui s’opèrent en Russie à cette époque. Comme le fait remarquer Flore Beaugendre, « Tolstoï écrit Anna Karénine entre 1873 et 1877 et ancre son récit dans les mêmes années : l’intrigue se déroule au cours des années 1870. Le roman reflète donc les grands changements intervenus dans le monde russe à cette période, que ce soit les réformes entreprises par Alexandre II ou la mutation d’une société qui se sort peu à peu de son conservatisme. » (16).

Commençons notre analyse par un bref rappel du contexte historique et social (17). Durant la seconde moitié du XIXe siècle (et jusqu’à la veille de la première guerre mondiale), l’immense empire russe possède un régime tsariste. Alexandre II, qui succède en 1855 à Nicolas Ier (18), dirige de main de maître une Russie dominée par la haute noblesse et toujours largement soumise au principe de la féodalité. La montée de la violence révolutionnaire contre le tsarisme obligera d’ailleurs Alexandre II à entreprendre des réformes à la fois économiques et sociales. Ainsi, en 1861, abolit-il le servage, qui rendait le paysan dépendant d’un maître et de la terre sur laquelle il travaillait. Cinquante millions de moujiks (paysans de rang social peu élevé) sont concernés. Dans le même esprit, des conseils locaux élus au suffrage censitaire et pouvant gérer les affaires de province,  sont créés en 1864. Dans Anna Karénine, il est fait mention à plusieurs reprises de ce contexte, qui s’accompagne d’un effondrement progressif de la noblesse, de l’acquisition d’un système de droits, de la réforme de l’armée, de l’abolition des châtiments corporels…

 

 

 

 

 

Pour voir de plus larges extraits, cliquez ici. →

 

 

 

 

 

 

 

Nous allons maintenant consacrer notre étude à l’analyse de deux passages. Le premier concerne l’abolition du servage, et le deuxième touche à la situation de l’agriculture…

Un propriétaire exprime son mécontentement quant à l’abolition du servage : selon lui, il aurait provoqué la baisse de l’agriculture. Cependant, Sviajski, lui aussi un propriétaire, ne partage pas cet avis : pour lui le vrai problème ne vient pas de là…

«  Une terre qui, au temps du servage, rendait neuf fois la semence ne la rendra plus que trois fois en compte à demi. L’émancipation a ruiné la Russie !
[…]
Tout progrès se fait par la force et rien que par la force. Prenez les réformes de Pierre, de Catherine, d’Alexandre, prenez l’histoire de l’Europe. L’agriculture n’échappe pas à la règle, bien au contraire. […]  Et si de nos jours, les propriétaires ont pu améliorer leurs modes de culture, introduire des séchoirs, des batteuses, des engrais et tout le fourniment, c’est parce que, grâce au servage, ils le faisaient d’autorité et que les paysans, d’abord réfractaires, obéissaient et finissaient par les imiter. Maintenant qu’on nous a enlevé nos droits, notre agriculture, qui par endroits avait fait des progrès indéniables, doit finalement retomber dans la barbarie primitive. Telle est du moins mon opinion.
[…]
Nous ouvriers, continuait le hobereau, ne veulent ni fournir de la bonne besogne, ni employer de bons instruments. Ils ne savent que se saouler comme des porcs et gâter tout ce qu’ils touchent. […] Tout ce qui dépasse leur routine leur fait mal au cœur. Aussi notre agriculture est-elle en baisse sur tout la ligne ; la terre est négligée et reste en friche, à moins qu’on ne la cède aux paysans ; un domaine qui rendait disons deux millions d’hectolitres n’en rend plus que quelques centaines de milliers. Si l’on voulait à tout prix émanciper, il fallait au moins agir avec circonspection…
[…]
Je ne suis pas de cet avis, rétorqua Sviajski devenu sérieux. La vérité c’est que nous sommes de piètres agriculteurs et que même au temps du servage, nous n’obtenions de nos terres qu’un médiocre rendement. Nous n’avons jamais eu ni machines, ni bétail convenables, ni bonne administration ; nous ne savons même pas compter. Interrogez un propriétaire, il ignore aussi bien ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte.
[…]
Que parlez-vous toujours d’abîmer ? Votre vieux fouloir à la russe, passe, mais je vous garantis qu’on ne me brisera pas ma batteuse à vapeur. Vos mauvaises rosses bien russes, qu’il faut tirer par la queue pour les faire avancer, possible qu’on les éreintera, mais achetez des percherons ou même des Orlov, et vous verrez si ça marchera ! Et le reste à l’avenant. Ce qu’il nous faut c’est améliorer notre technique. »

Dans cet extrait, s’engage un débat sur l’abolition du servage entre plusieurs propriétaires… Un vieillard, qui s’exprime en premier, critique fermement la réforme en raison de la perte considérable d’argent qu’elle a entraînée : « Une terre qui, au temps du servage, rendait neuf fois la semence ne la rendra plus que trois fois en compte à demi ». Il va même jusqu’à affirmer que « l’émancipation a ruiné la Russie » : à partir de ses observations personnelles, il fait donc une généralisation du « désastre » engendré. Envisagé comme effet référentiel et argumentatif, ce dialogue permet à Tolstoï d’introduire à de nombreuses reprises dans le récit des éléments historiques venant renforcer l’impression de réel dégagée par le roman.

Un autre personnage, Sviajski, lui aussi propriétaire, n’est cependant pas d’accord avec ce qu’avance le hobereau. Pour lui en effet, l’abolition du servage ne semble pas être un problème : « même au temps du servage, nous n’obtenions de nos terres qu’un médiocre rendement ». La véritable cause des mauvais rendements de l’agriculture semble plutôt venir du fait qu’ils sont de « piètres agriculteurs ». Il met ainsi en avant le retard de la Russie, notamment ses lacunes sur le plan de l’éducation : « nous ne savons même pas compter. Interrogez un propriétaire, il ignore aussi bien ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte ». Par ailleurs, à travers les propos de Sviajski, on peut noter le retard économique et agricole de la Russie : « Nous n’avons jamais eu ni machines, ni bétail convenables ». Alors que le hobereau prétend que le problème vient des ouvriers qui détériorent le matériel, Sviajski pense au contraire que le vrai souci vient des moyens techniques eux-mêmes, de leur mauvaise qualité. Les méthodes agricoles ne paraissent pas en effet avoir évoluées : « Votre vieux fouloir à la russe », « Vos mauvaises rosses bien russes ». Ici, le propriétaire insiste sur la manque d’évolution, la Russie reste trop dans ses traditions « à la russe », « bien russes », elle ne semble pas assez ouverte sur l’extérieur notamment sur l’Europe, en pleine Révolution industrielle, où ont lieu de nombreux progrès. Il oppose effectivement ces méthodes traditionnelles à des techniques plus modernes « je vous garantis qu’on ne me brisera pas ma batteuse à vapeur ». C’est donc le manque de modernisation en lui-même qui empêche la Russie d’augmenter ses rendements « Ce qu’il nous faut c’est améliorer notre technique ».

En outre, nous pouvons constater également une évocation rapide de la mauvaise organisation de l’Empire « ni bonne administration ». A travers ses personnages, Tolstoï met donc en avant les travers de la Russie et particulièrement son retard sur les pays européens. Plus généralement, tout au long du roman, l’auteur insère de nombreux débats semblables à celui-ci. Ainsi, les personnages s’exprimeront sur les sciences, les zemstvos, le capitalisme, le socialisme, la culture, l’émancipation des femmes… Autant de sujets d’actualité à l’époque où Tolstoï écrit le roman. La multiplication des débats permet donc à l’écrivain de rendre compte des différents points de vue qui parcourent alors l’Empire. Ainsi le roman, qui avec la nouvelle est d’ailleurs le genre le plus utilisé par le Réalisme, s’appuie-t-il sur un contexte historique et social qui se superpose à l’histoire sentimentale. Cette caractéristique des auteurs réalistes qui s’inspirent pour leur œuvre du monde dans lequel ils vivent permet à Tolstoï d’utiliser les personnages secondaires pour mieux enraciner la narration dans le réalisme social et ainsi peindre les vastes changements d’une époque. Comme il a été très justement souligné à propos de Tolstoï, « dans ses œuvres, le cours complexe de la vie à une époque donnée prend forme dans les vies entremêlées de nombreux personnages ordinaires qui représentent les mouvements de l’histoire » (19). l’auteur est témoin des transformations historiques de la Russie.

Au terme de notre étude, nous pouvons affirmer que cette fidèle description de la société, qui est inspirée à Tolstoï de faits réels vécus, prend valeur de témoignage —autant réquisitoire que plaidoyer— sur les transformations politiques et idéologiques de la Russie du XIXème siècle. Comme nous l’avons compris, l’histoire romantique d’Anna Karénine semble donc s’effacer derrière un réalisme beaucoup plus cru où l’on trouve l’écho d’une longue observation du monde et d’un formidable travail d’enquête documentaire, tout à fait caractéristiques de l’esthétique réaliste.  

Intéressons-nous pour finir, à cette présence simultanée du Romantisme et du Réalisme, tant le roman Anna Karénine semble refléter la transition entre les deux mouvements. Portant l’influence évidente du lyrisme et du pathétique à travers le drame d’une passion illégitime, il n’empêche que « ce sujet de tragédie est traité avec les instruments du roman réaliste, que Tolstoï compare à une « expérience en laboratoire », consistant à faire vivre des personnages imaginaires dans des scènes concrètes » (20). D’ailleurs, celui pour qui le roman devait être le fidèle reflet de la vie trouvait ce livre inutile, interminable et « trop sentimental ». L’expression des sentiments n’était pas en effet la priorité de l’écrivain, mais elle est néanmoins présente dans Anna Karénine. Ainsi, est-elle nuancée par des descriptions très réalistes de la société de son temps qui correspondent mieux aux idées de l’auteur.

Il est donc difficile de dire s’il s’agit d’un roman romantique ou réaliste. Comme le soulignait à juste titre Claude Frochaux dans son très beau livre L’Homme seul : « Anna Karénine, c’est le roman d’adieu au romantisme écrit par un homme qui avait déjà franchi la passerelle du réalisme. Tolstoï voulait aller ailleurs, mais il avait manqué une étape. Ce qui l’obligeait à revenir sur ses pas » (21). Anna Karénine semble donc marquer la transition entre les deux mouvements, et sans doute il est vrai d’affirmer que pour Tolstoï, il est le dernier roman portant l’influence du Romantisme…

© Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif (janvier 2012-mai 2012 pour la présente publication

 
NOTES

(1) Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, deuxième édition, E. Plon, Nourrit et Cie, Paris, 1888. Rééd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1971, page 107
(2) ibid. pages 107108.
(3) Alexandre Bourmeyster, L’Idée russe entre Lumières et spiritualité sous le règne de Nicolas Ier, Ellug, Université Stendhal, Grenoble 2001, page 108.
(4) Cité par Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, op. cit. page 108109.
(5) ibid. page 111.
(6) Collectif, Histoire de l’humanité, volume VI : 1789 – 1914, éditions UNESCO, collection Histoire plurielle, 2008. Page 512.
(7) Eugène-Melchior de Vogüé, op. cit. page 274.
(8) Émile Hennequin, Écrivains francisés : Dickens, Heine, Tourgueneff, Poe, Dostoïewski, Tolstoï, éditions Perrin, Paris, 1889.
(4) Sylvie Luneau, « Notice » du roman de Léon Tolstoï, Anna Karénine, op. cit. page 868.
(10) http://www.alalettre.com/tolstoi-oeuvres-anna-karenine.php 
(11) http://mabouquinerie.canalblog.com/archives/2011/09/19/21897709.html
(12) http://www.tolstoisalon.com/?page_id=193 
(13) Ossip Lourié, La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle, Félix Alcan Paris 1905. Texte numérisé consultable sur Wikisource.
(14)  « il est frappé dès son enfance par l’absurdité de la vie » (source : Wikipedia, article « Léon Tolstoï », « La pensée de Tolstoï)
(15) Ossip Lourié, La Psychologie des romanciers russes, op. cit.
(16) Flore Beaugendre, Livre électronique Anna Karénine de Tolstoï (fiche de lecture), éditions LePetitLittéraire.fr, 2011.
(17) Nous nous sommes servi entre autres de remarques trouvées sur Wikipedia, article « Empire russe« .
(18) Lequel avait mené une politique très répressive, notamment en 1825 contre les révoltes des décembristes qui souhaitaient libérer l’Empire de l’autocratie et abolir le servage.
(19) Collectif, Histoire de l’humanité, volume VI : 1789 – 1914, op. cit. page 512.
 
(20) http://www.universalis.fr/encyclopedie/anna-karenine/
(21)
Claude Frochaux, L’Homme seul (deuxième partie), éditions L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001, page 200.

 

Annexe 

Emma Bovary et Anna Karénine : deux héroïnes au caractère passionné dans un cadre réaliste…

Si le roman de Léon Tolstoï est souvent comparé au chef-d’œuvre de Gustave Flaubert, Madame Bovary (1856), c’est d’abord parce que leurs héroïnes ont un destin similaire. Plus fondamentalement, nous pouvons affirmer que les deux œuvres sont le reflet de la transition du mouvement romantique à l’école réaliste.

Ainsi, par leur caractère passionné et leur destin tragique, Anna Karénine et Emma Bovary, l’une vivant en Russie et l’autre en Normandie, ont marqué durablement l’histoire de la Littérature. Ayant, toutes deux fait un mariage de raison, elle vivent dans l’ennui et la lassitude jusqu’au fameux bal, élément perturbateur qui fera rentrer l’histoire dans le drame existentiel.  Emma, amoureuse de l’idée même de l’amour et croyant à la sincérité de ses relations avec Rodolphe et Léon, se heurtera en effet à la désillusion d’un amour non partagé, tandis qu’Anna renoncera à la tranquillité d’esprit et à la paix pour vivre dans le mensonge, la passion et finalement la déchéance en compagnie de son amant, Vronski.

Prises dans un engrenage dont elles n’arrivent à se défaire —les dettes pour Emma et l’isolement puis la folie pour Anna—, elle commettront finalement l’irréparable : à Emma qui s’empoisonne à l’arsenic répond le suicide d’Anna qui se jette sous un train. Cette issue funeste résultant de la  quête d’un amour impossible et d’un conflit intérieur des deux héroïnes traduit finalement cet « adieu au romantisme » que nous notions avec Claude Frochaux précédemment. 

Comme le notait Marlène Lebrun (www.aefr.ru/int-2012-15.doc), « Flaubert et Tolstoï, romanciers de la littérature réaliste, ont  donné vie à leurs protagonistes pour les faire évoluer dans un contexte socioculturel précis, la petite bourgeoisie normande pour l’écrivain français et l’aristocratie russe du XIXe pour le comte Léon  Tolstoï. À travers l’analyse d’une société vue de l’intérieur  où le poids des apparences et des convenances est paralysant, les écrivains donnent à lire une réflexion  […] sur le couple, l’amour, la passion, le rapport fiction-réalité et  la condition féminine ».

De plus, Madame Bovary est un roman de mœurs : « MOEURS DE PROVINCE » est d’ailleurs le sous-titre de ce récit où Flaubert évoque Rouen, son lieu natal, et la campagne normande sous la Monarchie de Juillet. Il présente également le milieu des paysans comme celui de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie. Tolstoï, quant à lui, rend compte des transformations idéologiques et politiques qui s’opèrent en Russie ainsi que des traditions de la haute société russe du XIXème siècle. Cet ancrage référentiel et l’absence d’idéalisation montrent donc la volonté des auteurs de faire du roman une représentation de la société. Cependant, comme le faisait remarquer Claude Frochaux (op. cit. page  200) : « Madame Bovary est un roman romantique qui se veut réaliste. Tandis qu’au contraire Anna Karénine est un roman réaliste qui se veut romantique. »

Gustave Flaubert et Léon Tolstoï se situent donc tous deux au carrefour du Romantisme et du Réalisme. Flaubert ne disait-il pas de lui-même : « Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigles, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui creuse et fouille le vrai tant qu’il peut ». Madame Bovary et Anna Karénine, témoignent selon nous de cette double influence…

 

Bibliographie

 

Webographie

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Relecture et vérification du manuscrit : Bruno Rigolt

La citation de la semaine… René Crevel…

« de la planète minuscule nous partons pour le pays sans limite. Des oiseaux alors s’allument en plein ciel… »

Responsabilité, merveilleuse responsabilité des poètes. Dans le mur de toile, ils ont percé la fenêtre dont rêvait Mallarmé. D’un coup-de-poing ils ont troué l’horizon et voilà qu’en plein éther vient d’être découverte une île. Cette île, nous la touchons du doigt. Déjà, nous pouvons la baptiser du nom qu’il nous plaira. Elle est notre point sensible. Mais que, grâce à des hommes, leurs semblables, à portée de la main soit ce point sensible, cette corbeille de surprises, de dangers et de douleurs, c’est bien ce que ne sauraient pardonner tous ceux qu’effraie le risque et cependant tente l’aventure. Il est un fait que, depuis deux années, le problème de l’Esprit et de la Raison, plus nettement que jamais posé par le surréalisme, n’a plus laissé indifférent quiconque a le goût des choses de l’intelligence. Et même ceux qui, trop faibles pour accepter la redoutable liberté offerte, préfèrent continuer à vivre dans le petit fromage de la tradition ne peuvent s’empêcher, parmi toutes les œuvres d’aujourd’hui, de préférer celles qui expriment le plus parfaitement la nécessité de libération. Sans doute, une claire bonne foi, la continuité de certains efforts ne peuvent manquer de forcer au respect, et la fidélité à l’esprit a d’autant plus de valeur si on la compare à l’inconstance de beaucoup qui, d’abord décidés à aller de l’avant, n’ont point persévéré dans les voies de l’audace et, parvenus à certaine altitude, privés des parapets séculaires, ont été pris d’une telle peur qu’ils n’ont osé marcher plus longtemps ni risquer davantage. D’où leur retour sournois déjà mentionné aux questions accessoires, à des problèmes de forme. Ils essaient de se rattraper aux branches secondaires, de dessiner des arabesques, d’oublier le fond pour la forme, de ne plus penser au pourquoi, mais au plus simple, au plus facile comment.

Qui donc d’ailleurs, durant les premiers lustres de ce siècle, eût prévu à coup de quel vigoureux questionnaire seraient poursuivis les romanciers, benoîtement réalistes ? Le premier qui leur fut porté fut celui de l’enquête menée au lendemain de la guerre, en 1919, par la revue Littérature qui osa demander aux pontifes : Pourquoi écrivez-vous ?

Voilà bien de quoi éberluer les plus brillants de la carrière des lettres. On fonçait droit sur leur somnolence, on n’acharnait contre leur routine, on secouait leur apathie gavée. Leurs réponses les trahissaient mais ils n’osaient se taire, intimidés par l’audace des nouveaux venus qui ne craignaient point de recourir à des procédés aussi directs, dédaignaient de composer, interrogeaient les autres et soi-même sur les questions essentielles. Délire insensé de tant de vieux Noés qui ne purent cuver en paix leur encre. Une épingle piquait au beau milieu pour les dégonfler les creuses bedaines, et la transparence de leur ennui permettait de voir, intestins monstrueux, leurs chapelets de nauséabonds motifs.

Voilà par quelle enquête a débuté la lutte de l’Esprit contre la Raison que devaient poursuivre Dada, l’écriture automatique, le surréalisme. La brusquerie de l’attaque, spontanément, ébranla et jusque dans ses plus profondes et traditionnelles racines l’opportunisme. Du premier coup, la preuve venait d’être faite que toute poésie est une révolution en ce qu’elle brise les chaînes qui attachent l’homme au rocher conventionnel. Déjà voici venir le temps où nul n’osera sans rire se justifier par des raisons formelles et c’est ainsi que le professeur Curtius, dans un récent article sur Louis Aragon, a pu le louer d’« avoir vaincu la beauté, ce prétexte, par l’authentique poésie ». Un tel éloge, méritent d’être partagé, les meilleurs d’aujourd’hui qui ne se sont souciés ni des secours de la forme ni des faciles séductions des couleurs. L’œil d’un Picasso, aigu à percer les nuages commodes, déchire les voiles des brouillards trop doux pour éclairer d’une lumière inexorable les mystères cachés derrière chaque objet, chaque forme, chaque couleur. Alors se lèvent de hautains fantômes que ne tentent ni le romantisme du geste, ni les draperies, ni les effets de costume ou d’attitude.

Max Ernst « Au dessus des nuages marche la minuit… » 1920

Nous les avons suivis jusqu’au plan où Max Ernst nous dit qu’ « au-dessus des nuages marche la minuit. Au-dessus de la minuit plane l’oiseau invisible du jour, un peu plus haut que l’oiseau, l’éther pousse les murs et les toits flottent ». Ailes des paupières, nos regards volent et le vent en l’honneur duquel Picasso de chaque pierre triste a fait jaillir les Arlequins et leurs sœurs cyclopéennes et tout un monde endormi dans les secrets des guitares, l’immobilité du bois en trompe l’œil, les lettres d’un titre de journal, le vent en l’honneur duquel Chirico a construit des villes immuables et Max Ernst ses forêts, pour quelles résurrections emporte-t-il nos mains, ces fleurs sans joie. J’ai vu un tableau de Joan Miró où un cœur rouge battait à même un ciel bleu. Magicien des palpitations subtiles, Max Ernst, lui, nous offre des colombes dont nos doigts veulent éprouver la chaleur, les craintes, les volontés. Ainsi nous hante le secret d’une création si simple, si naturelle que nous allons droit aux toiles, comme si leur cadre en vérité n’était qu’une simple porte. Semblable miracle dans des rues où tout jusqu’à la fumée s’était pétrifié sous une lave glauque, nous fut offert par Giorgio De Chirico. Avenues insensibles d’une cité creusée au centre même de la terre, son ciel ignorant du chaud et du froid, l’ombre de ses arcades, de ses cheminées, en nous donnant le mépris des apparences, des phénomènes, déjà, nous rendaient plus dignes du rêve absolu où un Kant put sentir son esprit s’amplifier en plein vertige nouménal.

 

Giorgio De Chirico, Mystère et mélancolie d’une rue, 1914

Les remparts ont craqué, l’ombre de la mort à elle seule disjoint les plus lourdes pierres. «Visage perceur de murailles», explique le poète Paul Éluard, et de la planète minuscule nous partons pour le pays sans limite.

Des oiseaux alors s’allument en plein ciel, la terre tremble et la mer invente ses chansons nouvelles. Le cheval du rêve galope sur les nuages. La flore et la faune se métamorphosent. Le rideau du sommeil tombé sur l’ennui du vieux monde soudain se relève pour des surprises d’astres et de sable. Et nous regardons, vengés enfin des minutes lentes, des cœurs tièdes, des mains raisonnables.

Univers imprévu, quels océans peuvent jusqu’à ses bords mener les navigateurs du silence ?

René Crevel, L’Esprit contre la raison (Cahiers du Sud, 1927) © Mélusine 2007

Paris, société nouvelle des éditions Pauvert, Paris 1986. Texte suivi de Paul Klee (1930), Renée Sintenis (1930), Dali ou l’anti-obscurantisme (1931), le Clavecin de Diderot (1932), des Nouvelles vues sur Dali et l’obscurantisme (1933) et d’autre écrits théoriques sur le surréalisme ; préface d’Annie Le Brun.
Ouvrage accessible en ligne grâce à la revue Mélusine (Cahiers du Centre de Recherche sur le Surréalisme, Université Paris III). La Bibliothèque Numérique Surréaliste propose également la totalité des œuvres de René Crevel, tombées dans le domaine public, à l’exception de sa correspondance.

« J’ai vu un tableau de Joan Miró où un cœur rouge battait à même un ciel bleu »… Joan Miro, « Dancer », 1925 (détail). Galerie Rosengart, Lucerne, Suisse

C’est au cours de l’automne 1926 que René Crevel (1900-1935) rédige L’Esprit contre la raison. Publié un an plus tard dans les Cahiers du Sud,  ce texte majeur du Surréalisme est parcouru en tous points du souffle de la révolte et du génie. Révolté, René Crevel le fut assurément : « Dès 1918, inscrit à la Sorbonne, il s’insurge contre l’enseignement de professeurs momifiés chargés de diffuser la culture. Cette révolte, le désir de s’arracher à un milieu conventionnel » (*) le pousseront à travers la rencontre de la poésie et de l’inconscient, vers la quête d’un « Surréalisme absolu » selon l’expression d’André Breton qui évoque ainsi Crevel dans ses Entretiens : « Crevel, avec ce beau regard d’adolescent que nous gardent quelques photographies, les séductions qu’il exerce, les craintes et les bravades aussi promptes à s’éveiller en lui… à travers tout cela c’est l’angoisse qui domine » (**).

« Angoisse », dérision, humour ravageur, démystification de la raison, mais aussi revendication des profondeurs de l’esprit, quête mystique et onirique de la vérité dans la lignée de Rimbaud, Lautréamont ou Antonin Artaud. Confronté à une tuberculose incurable, Crevel décidera en 1935 de mettre fin à ses jours. Face à la mort, le Verbe poétique, parce qu’il permet de toucher l’inaccessible, apparaît comme le signe d’une liberté retrouvée, d’une transfiguration. Comme il a été justement remarqué, « chaque fois qu’il en a eu la force et la vigueur, [René Crevel] a demandé à la littérature […] de le sortir de ce lent naufrage, de cet effroyable engloutissement du moi dans l’attente fébrile d’une aléatoire délivrance » (***).

« le vent en l’honneur duquel Picasso de chaque pierre triste a fait jaillir les Arlequins… » Picasso, « Arlequin assis » 1901 © 2011 Pablo Picasso/Artists Rights Society (ARS), New York

« À l’écrasement, Crevel répond par la revendication d’une liberté absolue » (****). Et sans  doute il est vrai que ce magnifique texte semble puiser sa raison d’être dans une conception presque mystique de l’écriture qui, s’affranchissant des contraintes de l’académisme littéraire, élabore une poétique pénétrée de la référence au rêve et à l’absolu : à la question rappelée par Crevel Pourquoi écrivez-vous ?, le texte est comme une réponse ; l’écriture nous entraîne, à travers les champs magnétiques de l’inconscient, vers « le pays sans limite » :

Des oiseaux alors s’allument en plein ciel, la terre tremble et la mer invente ses chansons nouvelles. Le cheval du rêve galope sur les nuages. La flore et la faune se métamorphosent. Le rideau du sommeil tombé sur l’ennui du vieux monde soudain se relève pour des surprises d’astres et de sable. Et nous regardons, vengés enfin des minutes lentes, des cœurs tièdes, des mains raisonnables.
Univers imprévu, quels océans peuvent jusqu’à ses bords mener les navigateurs du silence ?

Les derniers mots expriment ainsi l’essence même du Surréalisme, en posant l’acte d’écrire en tant que libération de l’homme, acte de déchiffrement, avènement dont seul le langage, comme énonciation de l’indicible, fait coïncider le désir et le réel, la parole et le silence, dans un grand chant d’aube et de vent à la conquête de l’introuvable.

Bruno Rigolt

______________

(*) Danielle Bohler, Gérard Peylet (textes réunis par), Le Temps de la mémoire, tome II : Soi et les autres, Eidolon n° 79, Presses Universitaires de Bordeaux, décembre 2007, page 62.
(**) André Breton, Entretiens, Gallimard, coll. « Idées », Paris 1969, page 96.
(***) Jean Michel Devésa, Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein, L’Harmattan, Paris 2000, page 53.
(****) Loïc Le Bail, « La négresse aux bas blancs aime tellement les paradoxes », in René Crevel ou l’esprit contre la raison : actes du colloque international René Crevel, Mélusine/L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2002, page 248.

La citation de la semaine… Christine de Pisan… Première féministe de l’Occident !

« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »

Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto).
Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits

Et ainsi sont les femmes diffamées Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées De pluseurs gens et a grant tort blasmées
En paroles et dans plusieurs écrits, Et de bouche et en pluseurs escrips,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri. Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys.
Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript,
Je ne trouve aucun livre ni récit Je ne truis pas en livre n’en escript
[…]
Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigne N’euvangile qui nul mal en tesmoigne,
Mais maint grand bien, mainte haute valeur, Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
Grande prudence, grande sagesse et grande constance, Grant prudence, grant sens et grant constance,
Parfait amour […] Perfaitte amour […]
Grande charité, fervente volonté, Grant charité, fervente volenté,

Ferme et entier courage assumé Ferme et entier corage entalenté
De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent. À Dieu servir et vraye preuve en firent
[…]
Hormis les femmes, →Le doux Jésus Fors des femmes fu de tous delaissié
←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé. Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.

[…]
Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ? Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ?
Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ? Par desservir n’ont elles paradis ?
De quels crimes peut-on les accuser ? De quelz crismes les peut on accuser ?

[…]
Par ces preuves justes et véritables  Par ces preuves justes et veritables
Je conclus que tous les hommes raisonnables Je conclus que tous hommes raisonables
Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer, Doivent femmes prisier, cherir, amer,
Et ne doivent avoir à cœur de les blâmer Et ne doivent avoir cuer de blasmer
Elles de qui tout homme est descendu. Elles de qui tout homme est descendu.

Christine de Pisan, l’Epistre au Dieu d’amours (1399)
Adapté du moyen Français par Bruno Rigolt

Manuscrit original en mode texte consultable ici (éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).

            Christine de Pisan à sa table de travail

 

Christine de Pisan

(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval. 

Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera.

Crésit iconographique : Andrea Hopkins, Six Medieval Women, Barnes & Noble, 1999.

Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :

Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées
En paroles et dans plusieurs écrits,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.

Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe.  En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :

Elles de qui tout homme est descendu.

Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivée de l’homme, et donc subordonnée à l’homme…

Copyright © mars 2012, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

NOTES

(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838,  p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original.
(4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume   31, numéro   2    pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »

Découvrez d’autres textes de Christine de Pisan avec le projet Gutenberg.

Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée aux Idées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).

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La citation de la semaine… Christine de Pisan… Première féministe de l'Occident !

« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »

Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto).
Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits

Et ainsi sont les femmes diffamées Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées De pluseurs gens et a grant tort blasmées
En paroles et dans plusieurs écrits, Et de bouche et en pluseurs escrips,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri. Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys.
Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript,
Je ne trouve aucun livre ni récit Je ne truis pas en livre n’en escript
[…]
Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigne N’euvangile qui nul mal en tesmoigne,
Mais maint grand bien, mainte haute valeur, Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
Grande prudence, grande sagesse et grande constance, Grant prudence, grant sens et grant constance,
Parfait amour […] Perfaitte amour […]
Grande charité, fervente volonté, Grant charité, fervente volenté,

Ferme et entier courage assumé Ferme et entier corage entalenté
De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent. À Dieu servir et vraye preuve en firent
[…]
Hormis les femmes, →Le doux Jésus Fors des femmes fu de tous delaissié
←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé. Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.

[…]
Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ? Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ?
Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ? Par desservir n’ont elles paradis ?
De quels crimes peut-on les accuser ? De quelz crismes les peut on accuser ?

[…]
Par ces preuves justes et véritables  Par ces preuves justes et veritables
Je conclus que tous les hommes raisonnables Je conclus que tous hommes raisonables
Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer, Doivent femmes prisier, cherir, amer,
Et ne doivent avoir à cœur de les blâmer Et ne doivent avoir cuer de blasmer
Elles de qui tout homme est descendu. Elles de qui tout homme est descendu.

Christine de Pisan, l’Epistre au Dieu d’amours (1399)
Adapté du moyen Français par Bruno Rigolt

Manuscrit original en mode texte consultable ici (éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).

Christine de Pisan à sa table de travail

 

Christine de Pisan

(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval. 

Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera. Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :

Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées
En paroles et dans plusieurs écrits,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.

Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe.  En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :

Elles de qui tout homme est descendu.

Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivée de l’homme, et donc subordonnée à l’homme…

Copyright © mars 2012, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

NOTES

(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838,  p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original.
(4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume   31, numéro   2    pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »

Découvrez d’autres textes de Christine de Pisan avec le projet Gutenberg.

Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée aux Idées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).

Ces autres « Citations de la semaines » peuvent également vous intéresser :
Olympe de Gouges ; George Sand ; Colette ; Simone de Beauvoir ; Benoîte Groult ; Annie Leclerc

La citation de la semaine… Marie Noël…

 

Tu viendras, demeurée en la fleur du matin…

Mes compagnons, ô vous, mes choses enfermées
Dans la maison du soir, vous à moi pour la vie,
Mes fidèles, vous qui m’aurez plus loin aimée
Que mes fils et plus tard  mes filles servie.

Ô miens meubles serrés autour de moi vivante
En l’amour de mes yeux, de l’âtre à la fenêtre,
Voici venir le jour d’extrême épouvante,
Mes compagnons, où vous aussi me serez traîtres.

Voici le jour où par la porte grande ouverte
Ceux-la me chasseront dont j’étais sœur et mère,
Et vous consentirez tous ensemble à ma perte
Et sans bouger vous tous les regarderez faire.

[…]

Et toi, plus qu’un époux joint à ma destinée,
Mon lit qui chaque soir me reçoit tout entière,
Toi qu’au premier regard des jeunes matinées
Je refais comme à l’aube on refait sa prière ;

… En toi, lit patient afin que tu les aides,
Je vais mettre à l’abri mes pauvres maladies,
En toi s’arrêtera sans vouloir de remède
Celle par qui seront mes deux mains refroidies ;

À toi d’avance, à toi, pour la sueur suprême,
À toi, dernier réduit de ma dernière tâche,
J’ai confié ma mort… Et toi, défait et blême,
Tu me rendras à qui m’emporte, comme un lâche !

… Et que nul n’accompagne en l’ombre… sauf un seul.

Ô mon seul compagnon dans l’ombre, mon linceul,
Toi seul, de tous ces draps —lequel entre les douze ?—
Tu sortiras un soir de l’armoire… toi seul…
Tu viendras prendre ma défaite pour épouse.

Toi, le plus mûr qui n’ose plus servir à rien,
Toi, comme un mendiant tout couvert des reprises
Que j’ai faites, croisant mon fil avec le tien,
Pour rassurer la place où peut-être il se brise,

Avec la double lettre rouge dont hier
Joyeusement, afin que tu me reconnaisses,
Je t’ai marqué, drap mien, d’un petit signe fier,
Tu viendras avec moi par pauvre droit d’aînesse ;

Tu viendras avec moi dont personne ne suit
Le mal trop noir, après que les mains d’infirmières
L’auront au bord affreux de la plus longue nuit
Abandonné sans pansement et sans lumière ;

Tu viendras, demeurée en la fleur du matin,
Douce toile vieillie et meilleure qu’embaume
La lavande simple et fidèle du jardin,
Pour recouvrir l’odeur livide de mes paumes…

Marie Noël, « Impropères et chant du linceul » (extraits), Chants et psaumes d’automne, 1947. Cité par Jeanine Moulin, Huit siècles de poésie féminine. Anthologie. Seghers, Paris 1975. Pages 240-241

C’est en travaillant à la bibliothèque Marguerite Durand à Paris, qui conserve une riche documentation sur l’histoire des femmes et du féminisme, que j’ai découvert ces vers si poignants de Marie Noël, pseudonyme de Marie Rouget (Auxerre, 1883-1967). Deux épreuves personnelles survenues en 1904 —la mort soudaine de son frère cadet âgé de douze ans, le lendemain du jour de Noël et les désillusions d’un amour de jeunesse non partagé— marqueront de leur empreinte douloureuse l’œuvre de l’écrivaine, qui explique ainsi le choix de son pseudonyme : « Marie (mara), l’amertume mortelle de ma racine, Noël, mon miracle, ma fleur de joie » (1).

D’inspiration profondément religieuse, sa poésie, « proche de Villon et des fabliaux, a recueilli les peines et les joies d’une province qui appartient toute encore à l’ancienne France (2) ». Mais cette affinité avec un passé médiéval, si elle confère aux premiers recueils une fraîcheur et une délicatesse souvent touchantes, prend ici une signification beaucoup plus sombre et pathétique, qui fait entendre « une deuxième voix douloureuse, inquiète, souvent amèrement lucide » (3), partagée entre la déréliction et l’espérance. Ainsi, quand l’auteure évoque « le chant du linceul », c’est pour se révolter contre l’inanité même de la mort, et faire entendre ce qu’elle appelle « l’inconsolable cri de l’homme » (4) face à la perte d’un être cher.

Couronnée en 1962 par le grand Prix de poésie de l’Académie française, l’œuvre de Marie Noël est non seulement un hymne magistral à la poésie classique, mais à l’intérieur de la forme fixe, si magnifiquement rythmée et rimée, une liturgie enracinée au plus profond du cœur des hommes, s’efforçant de déchiffrer dans les heures tremblantes de la vie, le chant immémorial du monde…

Bruno Rigolt

 

______________

(1) Cité par Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, de Marie de France à Marie NDiaye, Karthala, Paris 1996,  page 443.
(1) Pierre de Boisdeffre, Histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Librairie académique Perrin, Paris 1968, page 651.
(3) Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, op. cit. page 443.
(4) Sur ces questions, voyez par exemple, Denise Leduc-Fayette, Le Regard d’Henri Gouhier : actes du colloque du CEPF, 29-31 mai 1996, Librairie philosophique J. Vrin, Paris 1999, page 72.

– Feuilletez l’ouvrage de Louis Chaigne (ci-dessus) : Vies et oeuvres d’écrivains (Volume 2, éd. F. Lanore, 1966). Les pages consacrées à Marie Noël, même si elles ne sont consultables qu’en partie, sont très documentées et proposent une approche rigoureuse de son œuvre.
– Voyez aussi cette contribution remarquable d’Aude Préta-De Beaufort .

La citation de la semaine… John Steinbeck…

« Les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines… »

The grapes of wrath are filling and growing heavy, growing heavy for the vintage…

          Les cerises mûrissent les premières. Un cent et demi la livre. Merde, on ne peut pas les cueillir à ce tarif-là. Cerises noires et cerises rouges, à la chair juteuse et sucrée ; les oiseaux mangent la moitié de chaque cerise et les guêpes viennent bourdonner dans tous les trous faits par les oiseaux. Et les noyaux auxquels adhèrent encore des lambeaux de défroque noire, tombent à terre et se dessèchent.
          Puis c’est le tour des prunes rouges de s’adoucir et de prendre de la saveur.
          Bon sang ; on ne peut pas les faire cueillir, sécher et soufrer. 
          Pas moyen de payer des salaires, aussi bas soient-ils.
          Alors les prunes rouges tapissent le sol. […].
          Et finalement les raisins.
          Nous ne pouvons pas faire de bon vin. Les gens n’ont pas les moyens d’acheter du bon vin. […] Qu’à cela ne tienne. Un peu de soufre et de tanin et on n’y verra que du feu.
          Mais l’odeur de fermentation n’est pas l’odeur riche et généreuse du bon vin. Cela sent la décomposition et la pharmacie.
          Oh ! Tant pis. En tout cas, il y a de l’alcool dedans. Ils pourront toujours se soûler avec. […].
          Les petits fermiers voyaient leurs dettes augmenter, et derrière les dettes, le spectre de la faillite. Ils soignaient les arbres mais ne vendaient pas la récolte ; ils émondaient, taillaient, greffaient et ne pouvaient pas faire cueillir les fruits. Des savants s’étaient attelés à la tâche, avaient travaillé à faire rendre aux arbres le maximum, et les fruits pourrissaient sur le sol, et le moût en décomposition dans les cuves empestait l’air. […]. L’année prochaine, ce petit verger sera absorbé par une grande Compagnie, car le fermier, étranglé par ses dettes, aura dû abandonner.
          Ce vignoble appartiendra à la banque. Seuls les grands propriétaires peuvent survivre, car ils possèdent en même temps les fabriques de conserves. Et quatre poires épluchées, coupées en deux, cuites et emboîtées, coûtent toujours quinze cents. Et les poires en conserve ne se gâtent pas. Elles se garderont des années.
          La décomposition envahit toute la Californie, et l’odeur douceâtre est un grand malheur pour le pays. Des hommes capables de réussir des greffes, d’améliorer les produits, sont incapables de trouver un moyen pour que les affamés puissent en manger. Les hommes qui ont donné de nouveaux fruits au monde sont incapables de créer un système grâce auquel ces fruits pourront être mangés. Et cet échec plane comme une catastrophe sur le pays.
          Le travail de l’homme et de la nature, le produit des ceps, des arbres, doit être détruit pour que se maintiennent les cours, et c’est là une abomination qui dépasse toutes les autres. […].
          Il y a là un crime si monstrueux qu’il dépasse l’entendement.
          Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par les larmes. […]. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.

John Steinbeck (1902-1968), Les Raisins de la colère (Grapes of Wrath, 1939).
Traduit de l’Américain par Marcel Duhamel et Maurice Edgar Coindreau.
© Gallimard, 1947, « Folio » 2011, pages 490-492

ubliés en 1939, dix ans après la faillite de Wall Street qui marquera les débuts de la « grande dépression », et ne cessera plus de hanter la conscience collective américaine, les Raisins de la colère sont une œuvre majeure de la littérature du vingtième siècle. L’histoire, qui s’étend sur trois mois, raconte l’épopée tragique d’une famille de métayers, les Joad, dépossédés de leur terre par la mécanisation de l’agriculture et l’inhumanité du grand capital face à la petite propriété.

Victimes de prospectus alléchants dont la propagande leur fait miroiter un salaire élevé en échange d’un travail dans les vergers de Californie, les Joad, comme des centaines de milliers d’autres « Okies » (les habitants pauvres de l’Oklahoma), se jettent sur la route 66 pour émigrer d’est en ouest vers la Californie, nouvelle « terre promise »… Mais cette ruée vers l’or se révèlera illusoire : à leur arrivée, les familles ne trouveront que misère et dénuement.  

crivain engagé, très impliqué dans la vie de son temps, Steinbeck a souvent rencontré les paysans, vécu à leurs côtés, ce qui explique l’importance dans ce passage, comme dans tout le roman, des descriptions à portée sociale, largement redevables à  la tradition naturaliste française. Ainsi l’auteur dénonce-t-il, à travers la lutte qui oppose les riches propriétaires et les « Okies », le processus irréversible de déshumanisation entraîné par l’agriculture mécanisée et la loi du profit, qui en détruisant le lien entre l’homme et la nature, apparaît comme l’aliénation de l’homme à l’argent.

Mais si le roman met tout d’abord en lumière l’envers du « rêve américain », il peut faire par ailleurs l’objet d’un déchiffrement symbolique : c’est ainsi que le long périple des Okies sur la route 66 peut se lire comme « la réécriture du récit de l’Exode [qui] vient structurer le roman de Steinbeck en lui offrant une « charpente » narrative aisément identifiable, grâce aux éléments faisant clairement référence au texte biblique » (*). Ces propos de Julien Ribot permettent de mieux comprendre la dimension allégorique du récit de Steinbeck, dont le style souvent emphatique peut faire aisément songer à certaines prophéties de l’Apocalypse :

          Il y a là un crime si monstrueux qu’il dépasse l’entendement.
          Il y a là une souffrance telle qu’elle ne saurait être symbolisée par les larmes. […]. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.

ur un plan plus politique et philosophique, le texte de Steinbeck se nourrit d’une réflexion importante sur le thème de la justice : face au déterminisme inflexible des lois économiques qui dénaturent l’humanité de l’homme, Steinbeck prend la défense des opprimés à travers un récit qui, refusant l’impasse du roman psychologique, donne à la lutte pour la justice sociale une dimension épique :  le parcours des Joad sur la route 66 est aussi un parcours initiatique ; à l’itinéraire géographique se substituent peu à peu le voyage spirituel et la prise de conscience existentielle, qui amènent Steinbeck à travers les Okies, à s’interroger avec une terrible clairvoyance, sur les dérives du capitalisme, où seule la rentabilité détermine le légitime.

La question que nous pose Steinbeck est donc la suivante : Quelle éthique attendre d’une société uniquement fondée sur le profit, sacrifiant les valeurs humaines à la loi du capital, et animalisant les êtres humains selon une logique darwinienne ? Ce puissant lien thématique entre l’exode des Okies et la réflexion politico-morale conduit Steinbeck à passer de la vigoureuse diatribe au plaidoyer humaniste : contre le capitalisme technocratique, le monde n’a d’autre atout que l’homme même. Pour l’auteur, la liberté et l’amour ne font qu’un ; de même que l’homme avec la terre. C’est pourquoi il nous faut retrouver le lien familial et social, l’enracinement à la terre, seuls remèdes pour réinventer, dans un monde qui a perdu toute mesure, une humanité renouvelée à la mesure de l’homme…

Bruno Rigolt

____________

(*) Julien Ribot, Les raisins de la colère de John Steinbeck : essai d’interprétation, éditions Le Manuscrit, 2008, page 73.

Crédit iconographique : les deux  portraits de Steinbeck proviennent de clichés d’époque recadrés et retouchés numériquement. Les autres images sont extraites de la magnifique adaptation cinématographique que le réalisateur américain John Ford tira du roman de Steinbeck en 1962.

Un automne en Poésie… Saison 3. Cinquième livraison

Un automne en Poésie

— Saison 3 —
Cinquième livraison

Seconde 1, Seconde 12
Lycée en Forêt (Montargis, France)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012 d’«Un automne en Poésie», événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la cinquième et dernière livraison. Bonne lecture.

Information : Un certain nombre de difficultés techniques ont retardé la publication des textes ainsi que l’actualisation du site. Le retour à la normale se fera progressivement. Merci de votre compréhension.

  • Pour lire les poèmes de la première livraison, cliquez ici.
  • Pour lire les poèmes de la deuxième livraison, cliquez ici.
  • Pour lire les poèmes de la troisième livraison, cliquez ici.
  • Pour lire les poèmes de la quatrième livraison, cliquez ici.

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Cristallisation amoureuse

Capucine B.-L.
Classe de Seconde 12

 

Sulfure discret, il avait conscience que
Ses yeux ténébreux révélaient une passion charnelle.
Il cachait sous sa peau de cristal
Le souvenir d’un passé enneigé que j’ai découvert peu à peu.
Effet de bris de glace, ses lourdes paupières portaient

Le désir d’être aimé.
Les larmes heureuses de mon visage
Fleurissaient ce chagrin mortel.
Effet de bris de larmes :
J’espérais, mais il est parti sans se retourner.

Mon plaisir éclate, formé d’un empilement ordonné
De larmes précieuses.
Apparaissent les cristaux incommensurables de la solitude.
Cristallisation amoureuse de ma conscience
Qui m’envahissait…

« Mon plaisir éclate, formé d’un empilement ordonné
De larmes précieuses… »

 

 

J’écris mes rêves…

Paola M.
Classe de Seconde 12

 

J’écris mes rêves à contresens
Je rêve ma vie en m’éveillant,

Pas de réponse à mes questions
Décolorées à l’eau de vie.

Couleurs inversées, délires démodés

Je maudissais l’ubiquité de mon cœur
Je mourais de l’envie d’un soupir seul

La réalité a menti derrière son masque d’or
J’ai prié en secret les vanités du monde

Étalées ou enlacées

Je me laisse transpercer par tes lèvres de pureté :
Apprendre à voir, apprendre à comprendre

Apprendre à fermer les yeux,
À aimer.

« Couleurs inversées, délires démodés,
Je maudissais l’ubiquité de mon cœur… »

 

 

Ne serait-ce qu’un instant…

Sabrina P.
Classe de Seconde 12

 

 [TEMPS]
Au sommet, l’ivresse d’une solitude attendue
Doux parfum de cette nature énigmatique.
L’abstraction de la raison, de mes semblables est un choix
SANS REGRET.

Une étendue de silence :
J’ai senti le vent glacé
Prendre possession de ma chair
Hurlements de bonheur : me voici à l’inconnu perdu
De mon cœur aux désirs de sentiments.

Seul l’écho de l’ailleurs est la voix qui me revient.
Vie sauvage, laisse-moi te serrer dans mes bras !
Mes yeux sont enivrés par la perfection,
Par les tendres coutumes de la verdure,
Par les reflets de la source qui nageait dans l’inspiration.

Sous l’arbre de tendresse, mon esprit s’enflamme :
J’ai senti la longue phrase doulourouse de ces brumes
Qui transportaient une pluie de charme
Sublime et nostalgique.
À peine ai-je eu le temps de te regarder…

 « Une étendue de silence : j’ai senti le vent glacé…
Me voici à l’inconnu perdu de mon cœur… »

 

 

Un parfum inexplicable de cannelle…

Léa G.
Classe de Seconde 12

 

Tout a commencé un soir,
Ce soir, je l’ai appelé « le Soir de tes yeux »,
De tes yeux bleus.
Un vent glacé, un vent d’amour figeait nos paroles

Et mon être fut marqué à jamais
Par ta présence. Amour fusionnel naissant,
Et puis la peur incessante de perdre l’être aimé
Et ce manque permanent :

Une distance insupportable,
Un parfum inexplicable de cannelle
Des paroles à faire chavirer le soir,
Le soir de tes yeux…

« Des paroles à faire chavirer le soir… »
(ill. d’après Magritte, « Le poison« , 1939)

 

La numérisation de la cinquième livraison est en cours.
Crédit iconographique : © Bruno Rigolt pour l’ensemble des illustrations (sauf mention contraire).

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Au fil des pages… Indiana…

I n d i a n a

Publiée en 1832, Indiana de George Sand est bien plus qu’une captivante histoire romantique, c’est un chef-d’œuvre féministe qui a bravé en son temps les conventions sociales, à commencer par le malheur des femmes dans le mariage :

« J’ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société » (George Sand, Indiana, préface de 1842).
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Tony Johannot, illustration pour Indiana, éd. Hetzel, Paris 1861

Le roman commence de la façon la plus tristement banale : Indiana, jeune et belle Créole de dix-neuf ans, a été mariée en France au colonel Delmare, homme brutal, tyrannique, et plus vieux qu’elle de quarante ans. En proie à l’ennui et à la solitude dans un sombre manoir de province où elle dépérit, la jeune femme oubliera pour quelque temps son désespoir lors d’une idylle  sans lendemain. C’est alors que le récit connaît un revirement brutal : ruiné, le colonel Delmare doit s’exiler dans l’île Bourbon (la Réunion) où il finira par mourir. C’est là que dans l’île de son enfance, après plusieurs mésaventures et péripéties, et après avoir frôlé de peu le suicide, la jeune femme connaîtra enfin le grand Amour…

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Indiana plaira d’abord à toutes celles et ceux qui aspirent à lire de grandes et belles histoires sentimentales. Vous pourrez d’ailleurs réinvestir utilement vos connaissances sur le Romantisme : elles vous aideront à mieux contextualiser le roman, et caractériser les personnages. Mais Indiana est surtout un vibrant réquisitoire : George Sand y dénonce l’hypocrisie sociale quant à l’union conjugale et propose l’idéal du mariage d’amour. Le roman a d’ailleurs valeur de témoignage autobiographique : même si elle s’en est toujours défendue, l’auteure évoque en fait son union malheureuse avec le baron Dudevant. Plus fondamentalement, c’est l’injustice des lois de l’époque qui est le grand sujet d’Indiana :

— Qui donc est le maître ici, de vous ou de moi ? qui donc porte une jupe et doit filer une quenouille ? Prétendez-vous m’ôter la barbe du menton ? Cela vous sied bien, femmelette !
— Je sais que je suis l’esclave et vous le seigneur. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien, Dieu seul peut la courber et la réduire. Cherchez donc une loi, un cachot, un instrument de supplice qui vous donne prise sur moi ! c’est comme si vous vouliez manier l’air et saisir le vide.
— Taisez-vous, sotte et impertinente créature ; vos phrases de roman nous ennuient.
— Vous pouvez m’imposer silence, mais non m’empêcher de penser.
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Ce passage pathétique qui dépeint avec force la tyranie du colonel Delmare est également très représentatif des thèses de George Sand (dans le roman Valentine, elle n’hésitait pas à apparenter le mariage à un « viol légal » !). Si par certains aspects (les descriptions qui ralentissent beaucoup le schéma narratif, les longues considérations morales, etc.), Indiana est surtout destiné aux « bons lecteurs » qui ne seront pas rebutés par la longueur de l’œuvre, je conseillerai néanmoins à tous les étudiant(e)s d’en feuilleter les pages. Vous serez étonné(e) de la modernité des propos de George Sand.

Vous pouvez aussi consulter la « citation de la semaine » que j’avais consacrée à l’écrivaine.

Pour télécharger le roman :
 

Ca s'est passé le… 19 septembre 1783 !

19 septembre 1783 :

L’Expérience des frères Montgolfier à Versailles !

e 19 septembre 1783, il y a exactement 228 ans jour pour jour, en plein siècle des Lumières (*), se déroulait à Versailles le premier vol aérostatique de l’Histoire, devant le roi Louis XVI, la cour et plus de 150 000 badauds fascinés par l’imaginaire de la navigation aérienne. De fait, l’expérience du « ballon à feu » des frères Étienne et Jospeh Montgolfier devait non seulement immortaliser leur nom mais marquer durablement l’histoire des sciences, le développement du commerce et de l’industrialisation ainsi que les valeurs de la société.

Voici comment Louis Figuier (Les Grandes inventions scientifiques et industrielles, Hachette, Paris 1859) relate l’événement :

« On avait enfermé dans une cage d’osier, suspendue à la partie inférieure du ballon, un mouton, un coq et un canard. Ces premiers navigateurs aériens firent un heureux voyage et, après s’être élevés à une assez grande hauteur, ils touchèrent la terre sans accident » (page 228).
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Pour vous replonger dans l’ambiance de l’époque, les plus curieux d’entre vous liront cette page de l’Album littéraire et musical (1849) remplie d’anecdotes. Voici entre autres ce que relate un analyste :

« Je n’ai pas besoin de dire quelle sensation produisit à Paris l’expérience d’Annonay. Les guerres de l’Amérique passèrent de mode, et l’on ne s’inquiéta plus que de la navigation aérienne. Les savants faisaient mille conjectures sur la substance mystérieuse, lorsqu’un physicien, nommé Charles, expliqua le mécanisme du ballon des frères Montgolfier… »
__

C’est en effet à un événement de l’histoire des aérostats, célèbre entre tous, qu’on venait d’assister : pour la première fois, une machine s’était élevée dans le ciel à 500 mètres de hauteur pour transporter sur près de trois kilomètres des êtres vivants, et réaliser le rêve d’Icare : libérer l’homme de la pesanteur ! Parcourez cette page (très accessible) du Château de Versailles : vous y apprendrez comment et pourquoi cette ascension dans les airs incarne à elle seule la vaste entreprise philosophique, humaniste et scientifique des Lumières.

Admirez aussi ces belles gravures à l’eau-forte proposés par Gallica-BnF :

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(*) Pour approfondir vos connaissances des Lumières, consultez ce passage tout à fait exhaustif de l’ouvrage Letteratura, Europa, scuola, volume 2, Armando, Rome 2006.

 

Ca s’est passé le… 19 septembre 1783 !

19 septembre 1783 :

L’Expérience des frères Montgolfier à Versailles !

e 19 septembre 1783, il y a exactement 228 ans jour pour jour, en plein siècle des Lumières (*), se déroulait à Versailles le premier vol aérostatique de l’Histoire, devant le roi Louis XVI, la cour et plus de 150 000 badauds fascinés par l’imaginaire de la navigation aérienne. De fait, l’expérience du « ballon à feu » des frères Étienne et Jospeh Montgolfier devait non seulement immortaliser leur nom mais marquer durablement l’histoire des sciences, le développement du commerce et de l’industrialisation ainsi que les valeurs de la société.

Voici comment Louis Figuier (Les Grandes inventions scientifiques et industrielles, Hachette, Paris 1859) relate l’événement :

« On avait enfermé dans une cage d’osier, suspendue à la partie inférieure du ballon, un mouton, un coq et un canard. Ces premiers navigateurs aériens firent un heureux voyage et, après s’être élevés à une assez grande hauteur, ils touchèrent la terre sans accident » (page 228).
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Pour vous replonger dans l’ambiance de l’époque, les plus curieux d’entre vous liront cette page de l’Album littéraire et musical (1849) remplie d’anecdotes. Voici entre autres ce que relate un analyste :

« Je n’ai pas besoin de dire quelle sensation produisit à Paris l’expérience d’Annonay. Les guerres de l’Amérique passèrent de mode, et l’on ne s’inquiéta plus que de la navigation aérienne. Les savants faisaient mille conjectures sur la substance mystérieuse, lorsqu’un physicien, nommé Charles, expliqua le mécanisme du ballon des frères Montgolfier… »
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C’est en effet à un événement de l’histoire des aérostats, célèbre entre tous, qu’on venait d’assister : pour la première fois, une machine s’était élevée dans le ciel à 500 mètres de hauteur pour transporter sur près de trois kilomètres des êtres vivants, et réaliser le rêve d’Icare : libérer l’homme de la pesanteur ! Parcourez cette page (très accessible) du Château de Versailles : vous y apprendrez comment et pourquoi cette ascension dans les airs incarne à elle seule la vaste entreprise philosophique, humaniste et scientifique des Lumières.

Admirez aussi ces belles gravures à l’eau-forte proposés par Gallica-BnF :

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(*) Pour approfondir vos connaissances des Lumières, consultez ce passage tout à fait exhaustif de l’ouvrage Letteratura, Europa, scuola, volume 2, Armando, Rome 2006.

 

La citation de la semaine… Marie-Léontine Tsibinda…

« Courir, impensable, tu te fais lyncher. Une âme de moins, qui s’en souviendra ? »

[…] Ceux qui n’ont pas su tirer ont sorti des machettes, des sagaies. On a égorgé, on a scalpé, on a tranché les membres, on a sorti les intestins des corps morts, on les a portés comme colliers hideux. Femmes et enfants ont subi le même sort, le même destin sauvage, barbare et cruel.

La vie est têtue, elle revient et elle me dit que tu n’es pas près de moi. Je marche dans les quartiers dévastés. Je veux dominer ma peur coûte que coûte. J’ai l’impression qu’une personne va me dire : « Ici, j’ai vu le jour, j’ai grandi mais la haine m’a ôté la vie que Dieu donne…».

Te souviens-tu de ma panique après notre passage près de la boulangerie ? Ce jour-là, à cause des tirs répétés, je n’ai pas envoyé les enfants chercher du pain. J’ai marché jusqu’à la boulangerie du quartier, la peur au ventre. Dans la rue, des enfants armés patrouillent. Ils ont l’âge des enfants de mes cousines : des gamins qui ont besoin d’affection. Ils ont les yeux dilatés par la drogue. Un faux pas, une fausse parole et tout est cuit, fini. Courir, impensable, tu te fais lyncher. Une âme de moins, qui s’en souviendra ? Je pense aux parents qui ont essayé en vain de les dissuader de prendre les armes. Certains, hélas, ne sont plus de ce monde, ils ont été éliminés par leurs propres enfants brûlés par la fièvre des combats et la soif d’argent.

On leur promettait monts et merveilles : des études à l’étranger, l’intégration dans l’armée, des postes de directeur, ou de fonctionnaire international quand la victoire retentira. Les parents pleurent encore leurs gosses morts pour des causes qui leur étaient étrangères. Silence ! La mère patrie le veut !

Marie-Léontine Tsibinda, d'après un cliché Kinzenguélé/afriphoto.com (photographie modifiée numériquement)

Les dalles de la route ont été enlevées. Il faut enjamber les caniveaux au risque de se casser les jambes. Les arbres aussi ont été taillés en morceaux, les ruisseaux de la ville ont vomi les vieilles carcasses qui dormaient dans leur lit.

Une foule devant la boulangerie crie : du pain ! du pain !

À quel prix ! La bousculade m’entraîne tantôt à gauche, tantôt à droite. Je sors de la bâtisse en sueur, la lanière de ma sandale a cédé. Munie de mon bien, je rentre chez moi avec des compagnes de fortune. Soudain, des coups de feu éclatent. Des coups de canon aussi. Vite il nous faut un abri. Une maison délabrée nous sert de refuge. Dieu est grand, il saura nous sortir de cet enfer où nous plongent les cœurs cyniques. La séparation est inévitable. Je trouve les enfants sous le lit. Ils se jettent dans mes bras. On a encore tiré tantine.

Hélas, oui mon petit !

C’est la guerre ?

Oui la guerre. […]

© Marie-Léontine Tsibinda, « Les pagnes mouillés« , extrait (1996). Nouvelle  couronnée par le prix Unesco-Aschberg et publiée en février 1997 dans la revue Amina  n° 322. Cette nouvelle figure dans le recueil  Les Hirondelles de mer, éd. Acoria, Paris 2009. En accédant au site de l’éditeur, vous pourrez feuilleter en libre accès les 29 premières pages du recueil .

Extrait publié avec l’autorisation écrite de l’auteure. Merci encore à elle. BR.

Poétesse, novelliste et romancière africaine d’expression française (Girard, Congo, 1955), Marie-Léontine Tsibinda a fui le Congo-Brazzaville en 1999 à cause de la guerre civile (¹). Comme elle le confiera lors d’un entretien en 2002, « rester à Brazza était devenu un cauchemar pour moi dans la mesure où ma maison a été brûlée après l’offensive du 15 octobre 1997. […] J’ai eu peur. J’ai essayé de tenir bon. Mais si les incendiaires m’avaient trouvée chez moi, au Plateau-des-15-ans, dans ma maison, je serais morte sans aucun doute en ce jour fatal de novembre 1997. Partir était devenu inévitable. J’ai pris les enfants qui étaient avec moi à Brazza : ma famille, comme beaucoup d’autres, a éclaté. »

C’est cette violence paroxystique qui a embrasé le Congo, et plus largement l’Afrique centrale, dont le récit se fait dramatiquement l’écho : « Terrorisée par les émeutes et la guerre civile, une jeune femme se réfugie dans un abri de fortune avec quelques compagnes qui lui racontent l’horreur de la guerre vécue au quotidien » (présentation de l’auteure). La nouvelle renvoie ainsi à l’expérience que fit personnellement Marie-Léontine Tsibinda de la guerre : « Les pagnes mouillés« , c’est donc d’abord une « mémoire de réfugiée ». Par des mots à la fois simples et terribles, la novelliste dresse le bilan de cette dévastation : le drame des enfants soldats, « les yeux dilatés par la drogue, […] brûlés par la fièvre des combats et la soif d’argent », mais aussi les ratissages systématiques, tous ces sans-logis, ces déplacés obligés de parcourir des centaines de kilomètres dans l’angoisse de se faire « lyncher » :

On a égorgé, on a scalpé, on a tranché les membres, on a sorti les intestins des corps morts, on les a portés comme colliers hideux. Femmes et enfants ont subi le même sort, le même destin sauvage, barbare et cruel.

Mais la nouvelle de Marie-Léontine Tsibinda est aussi (est surtout) un vibrant hommage à toutes ces femmes condamnées à survivre sans repos ni nourriture, à toutes ces mères, si vulnérables et démunies, et pourtant si admirables dans leur volonté de s’assumer et de faire face à la guerre :

Je sors de la bâtisse en sueur, la lanière de ma sandale a cédé. Munie de mon bien, je rentre chez moi avec des compagnes de fortune. […] Je trouve les enfants sous le lit. Ils se jettent dans mes bras. On a encore tiré tantine.
Hélas, oui mon petit !
C’est la guerre ?
Oui la guerre.

Femmes exilées, réfugiées, déplacées de force ; femmes victimes de l’insécurité permanente et de la brutalité des miliciens. Femmes enfin, veuves ou épouses, capables de tant d’amour, de tant de compassion face à l’horreur de la guerre :

J’ai longtemps pleuré après toi. Je savais que je te reverrais. Ton souvenir ne m’a jamais quittée. Moi aussi, je t’aime… Ici, la vie renaît à la vie… Je t’aime… Oh, oui, moi aussi… Eh, voisine, j’ai mouillé mes pagnes.
Oui, voisine, mes pagnes mouillés…
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C’est sur ces paroles mêlées de larmes que s’achève la nouvelle : non plus les larmes de peur et les larmes de sang, mais des larmes de souffrance qui sont aussi des larmes de mémoire, des larmes d’espoir. Larmes pour tous ceux qui sont partis, qui ne sont pas revenus, pour toutes les âmes victimes de la guerre et de la barbarie ; larmes contre tous les maux, larmes contre toutes les armes… Je ne saurais trop vous conseiller de lire en intégralité ce texte qui bouleverse d’ailleurs nombre de clichés encore largement répandus, considèrant que la guerre est un thème d’hommes, « en marge des responsabilités de la femme » (²). Bien au contraire : l’un des buts premiers de la nouvelle de Marie-Léontine Tsibinda a sans doute été d’alerter la communauté internationale sur les conséquences dramatiques de la guerre. Elle nous amène aussi, nous lecteurs, à réfléchir aux événements socio-politiques, et leurs cohortes de misère et de violence, qui déchirent tant de pays du monde…

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(1) Les étudiant(e)s intéressé(e)s gagneront à parcourir l’ouvrage remarquable de Patrice Yengo, chercheur associé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) : La Guerre civile du Congo-Brazzaville, 1993-2002, éd. Karthala, Paris 2006. Lisez en particulier l’introduction.

(2) Jean-Marie Volet, « La guerre chez les romancières« , Mots Pluriels (The University of Western Australia), vol.1. no 4. 1997.

Découvrez également ces interviews : « Exil, violence et mort ambiante ou la nécessité de quitter l’Afrique ?« , un entretien avec Marie-Léontine Tsibinda, femme de Lettres congolaise et exilée. « L’écrivain est la mémoire d’un peuple« , entretien d’André Désiré Loutsono avec Marie Léontine Tsibinda. Voyez enfin dans Google-livres l’ouvrage d’Alain Brezault et Gérard Clavreuil, Conversations congolaises, L’Harmattan, Paris 1989, page 13 et suivantes.

 

Crédit photographique : Kinzenguélé/afriphoto.com. J’ai recolorisé et retouché numériquement le cliché d’origine.

Au fil des pages… Dictionnaire de culture générale…

Dictionnaire de Culture Générale

(Francis Foreaux, Pearson Education France, 2010)

Si vous parcourez régulièrement les pages de cet Espace Pédagogique, vous n’aurez pas manqué de constater l’importance accordée à la culture générale. C’est en effet la « culture gé » qui marque la différence dans les épreuves de sélection pour les grandes écoles, les universités, et bien sûr les entretiens de recrutement. Comme je l’avais dit dans la présentation de deux autres ouvrages (L’Indispensable en culture générale… Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po…), «accéder à une filière sélective se prépare longuement avant. Certains se diront peut-être : « Je suis en Seconde ou en Première, j’ai bien le temps » ou alors : « Je n’ai pas encore fait de Philo, or beaucoup de sujets abordent des questions que je ne pourrai pas comprendre ».

La grande erreur de ces étudiants est d’abord de se sous-estimer : « Je ne suis pas capable de » alors que vous êtes tout à fait capable (mais en cédant au découragement, on cède souvent à la paresse… Pas vrai ?). L’autre erreur, c’est de sous-estimer le niveau de culture générale qui sera exigé de vous : or, c’est sur la culture générale que se font les sélections. Si vous attendez l’année du concours, il sera malheureusement trop tard, car vous n’aurez ni le temps, ni l’ambition, ni une acquisition suffisante des méthodes de pensée et de travail requises. C’est dès maintenant que vous devez vous y préparer : et c’est d’autant plus facile qu’il n’y a pas pour le moment de risque pour vous ni d’enjeu immédiat. Il n’en ira pas de même l’année du concours !»

C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander de parcourir quelques articles de ce gros ouvrage (510 pages, prix habituellement pratiqué : 28,41 €), rédigé sous la direction de Francis Foreaux, et publié en 2010 par Pearson Education France. S’il s’adresse prioritairement aux candidat(e)s des classes préparatoires économiques et commerciales, les lycéens gagneront à se familiariser avec ce type d’ouvrage.  Ne vous laissez pas rebuter par la présentation un peu austère des articles. Comme le rappelle l’éditeur, « cet ouvrage est plus qu’un simple dictionnaire de définitions lexicales. Chaque article propose l’analyse d’une notion, d’un concept, d’un courant de littérature, de pensée ou d’art, d’une personnalité » [lire la présentation complète].

Ne manquez pas les articles : « Argumentation » (p. 8), « Aristote » (p. 11), « Art » (p. 14), « Autobiographie » (p. 22), « Autrui » (p. 27), « Avant-garde » (p. 29), « Baroque » (p. 32), « Beauté » (p. 33), « Cause/Causalité » (p. 48)…

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » un guide de culture générale ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” (ce n’est d’ailleurs ni le but ni le principe d’un tel ouvrage) mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Astuce : les parties librement consultables étant limitées, prenez l’habitude de feuilleter plusieurs ouvrages : premier avantage, vous vous familiariserez avec différentes approches ou méthodologies. Deuxième avantage : en feuilletant par exemple 5 à 6 guides de Culture Gé, on finit par « reconstituer le puzzle » et avoir ainsi un ouvrage complet !

Autres notes et articles à consulter :

Recommandations de lecture : les guides de culture générale ; L’Indispensable en culture générale… Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po ; Le Guide des Études ; Dictionnaire de culture générale (Pierre Gévart) ; Patrimoine littéraire européen: Mondialisation de l’Europe, 1885-1922 ; Anthologie de la poésie française ; Introduction aux littératures francophones : Afrique, Caraïbe, Maghreb

 

La citation de la semaine… Gaston Bachelard…

« La mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie… »

L’eau est vraiment l’élément transitoire. […] L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écoule. La mort quotidienne n’est pas la mort exubérante du feu qui perce le ciel de ses flèches ; la mort quotidienne est la mort de l’eau. L’eau coule toujours, l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. […] la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie. […]

Gaston Bachelard

Je retrouve toujours la même mélancolie devant les eaux dormantes, une mélancolie très spéciale qui a la couleur d’une mare dans une forêt humide, une mélancolie sans oppression, songeuse, lente, calme. Un détail infime de la vie des eaux devient souvent pour moi un symbole psychologique essentiel. […] C’est près de l’eau et de ses fleurs que j’ai mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. Si je veux étudier la vie des images de l’eau, il me faut donc rendre leur rôle dominant à la rivière et aux sources de mon pays.

Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de la Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre courte des saules et des osières. Et quand octobre viendrait, avec ses brumes sur la rivière…

Mon plaisir est encore d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs, au village voisin. Mon « ailleurs » ne va pas plus loin. […] Le Vallage a dix-huit lieues de long et douze de large. C’est donc un monde. Je ne le connais pas tout entier : je n’ai pas suivi toutes ses rivières.

Mais le pays natal est moins une étendue qu’une matière; c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C’est en lui que nous matérialisons nos rêveries ; c’est par lui que notre rêve prend sa juste substance ; c’est à lui que nous demandons notre couleur fondamentale. En rêvant près de la rivière, j’ai voué mon imagination à l’eau, à l’eau verte et claire, à l’eau qui verdit les prés. Je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur… Il n’est pas nécessaire que ce soit le ruisseau de chez nous, l’eau de chez nous. L’eau anonyme sait tous mes secrets. Le même souvenir sort de toutes les fontaines…

Gaston Bachelard, L’Eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière, © Librairie José Corti 1942. Le livre de Poche n°4160, Paris 2007, pages 13-15

À la fois historien de la philosophie et théoricien des sciences, penseur et savant érudit mais aussi auteur d’écrits littéraires et poétiques, Gaston Bachelard (1884-1962) a renouvelé l’approche philosophique de la connaissance en fondant son œuvre sur une « imagination de la matière » éclairée par la psychanalyse. Pour lui, les quatre éléments de la nature (le feu, l’eau, l’air et la terre) sont la source même de l’imagination poétique. De fait, l’approche philosophique de Bachelard s’éloigne du modèle positiviste et substitue à la « physique scientifique » ce qu’il appelle une « physique poétique », allant jusqu’à prôner la réconciliation de la poésie et de la science grâce à une ouverture de l’esprit humain à l’imaginaire et à la poésie de la nature.

Dans la Poétique de la rêverie (1960), il s’est d’ailleurs lui-même défini comme un « rêveur de mots » : pour Bachelard en effet, notre appartenance au monde des images est peut-être plus forte, plus constitutive de notre être, que notre appartenance au monde des idées : c’est par le rêve et la poésie que le réel s’énonce dans toute sa complexité. Les titres mêmes de ses ouvrages expriment le travail infatigable qu’accomplit Bachelard pour renouveler notre compréhension de l’imaginaire : la Psychanalyse du feu (1938), l’Eau et les rêves (1942), l’Air et les songes (1943), la Terre et les rêveries du repos (1946), la Terre et les rêveries de la volonté (1948), la Poétique de l’espace (1957)… Dans tous ses ouvrages, Bachelard défend ainsi ce qu’il appellera lui-même « le droit de rêver », autrement dit la force du langage poétique, car il est un reflet du cosmos.

Le passage présenté me paraît très représentatif de cette vision particulière de la nature et de la matière que propose Bachelard : comme il l’avait dit dans la Poétique de la rêverie, « pour un grand rêveur, voir dans l’eau c’est voir dans l’âme et le monde extérieur n’est bientôt plus que ce qu’il a rêvé » : espace de convergence et de rayonnement, l’eau est en effet la fusion du voyant et de l’invisible, du créé et de l’incréé, du rêve et de la matière, du dedans et du dehors. Il existe ainsi une « poétique de l’eau » qui va bien au-delà de la perception : l’eau est à ce titre un imaginaire, une « surréalité », une métaphore du temps qui s’écoule. L’eau est le songe de la vie : « l’eau tombe toujours, elle finit toujours en sa mort horizontale. […] la mort de l’eau est plus songeuse que la mort de la terre : la peine de l’eau est infinie ».

Cette symbolique de l’eau est essentielle, car elle mène à la connaissance : « C’est près de l’eau et de ses fleurs que j’ai mieux compris que la rêverie est un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur. […] Mon plaisir est encore d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs »… Voici comment le grand éditeur José Corti présente l’essai de Bachelard : « À l’écoute de l’eau et de ses mystères, Gaston Bachelard entraîne son lecteur dans une superbe méditation sur l’imagination de la matière. Son domaine s’élargit, le philosophe se laissant davantage guider par les images des poètes, s’abandonne à sa propre rêverie. Des eaux claires, brillantes où naissent des images fugitives, jusqu’aux profondeurs obscures, où gisent mythes et fantasmes »…

Je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage, difficile certes, mais ô combien stimulant intellectuellement grâce à cette nouvelle approche de la réalité et du monde de la connaissance qu’il propose. Comme il a été dit très justement, « l’œuvre bachelardienne est une exaltation de la constitution dynamique de l’esprit humain qui se construit de façon constante et inépuisable par le dynamisme de la raison et de l’imagination » (Marly Bulcão). Ce renouvellement du champ épistémologique et méthodologique entrepris par Bachelard a littéralement bouleversé, en France mais aussi dans le monde, l’esprit scientifique et les théories de l’imaginaire… Je terminerai avec cette belle phrase de Bachelard, qui au seuil de cette nouvelle année scolaire, a valeur de programme : « J’étudie ! Je ne suis que le sujet du verbe étudier. Penser je n’ose. Avant de penser, il faut étudier » (*).

L’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC) propose des ouvrages (entiers ou de larges extraits) à télécharger gratuitement. Ressources très intéressantes.

(*) Gaston Bachelard, La Flamme d’une chandelle, PUF Coll. « Quadrige », Paris 1996, p. 55. Cité par G. Canguilhem, in G. Bachelard, Études, Librairie Philosophique J. Vrin, « Bibliothèque des Textes Philosophiques », Paris 1970, 2002, page 7.

http://www.ina.fr/video/ticket/CAF89004641/969098/481f50fd77111fe0834dff60125fe537

Au fil des pages… Black Feminism…

Black Feminism

Anthologie du féminisme africain-américain (1975-2000)

Publiée chez L’Harmattan en 2008 (coll. « Bibliothèque du féminisme », 260 pages) sous la direction d’Elsa Dorlin, maître de conférence en Philosophie à l’Université Paris I, cette anthologie est la première en France à rassembler autant d’articles fondateurs du mouvement féministe noir-américain, et à proposer un vaste questionnement quant à l’influence des facteurs de classe et des structures sociales sur la condition des femmes de couleur. De fait, ce qu’on a appelé le Black Feminism est un courant de pensée politique qui, au sein du féminisme, a repensé les interrelations entre sexisme et racisme. En ce sens, le Black Feminism s’est défini comme une « minorité dans la minorité », dénonçant la prétention d’un « féminisme blanc » à l’universalisme. À ce titre, voici comment l’éditeur présente l’ouvrage :

« Toutes les femmes sont blanches, tous les Noirs sont hommes, mais nous sommes quelques-unes à être courageuses ».
Sous ce titre magnifique paraissait en 1982 aux Etats-Unis une anthologie de textes fondateurs des études féministes noires : un titre qui dénonçait la double exclusion des femmes noires d’un féminisme blanc et bourgeois et d’un nationalisme noir sexiste. Ces féministes noires ont créé un mouvement politique d’une importance unique en ce que, d’emblée, il s’est constitué sur la dénonciation d’une oppression simultanée de race, de classe, de sexe et du modèle de sexualité qui va avec.
Les textes présentés dans ce recueil du Black feminism – le premier en France – explorent sur une période de trente ans les thèmes de l’identité, de l’expérience singulière, de la sororité, de la sexualité, comme la place dans les institutions, les coalitions nécessaires et les alliances possibles, les Normes culturelles de rébellion et de lutte, le passage de témoin entre générations. Pourquoi, en France, ex-puissance coloniale, l’équivalent d’un féminisme noir n’a-t-il pas existé ? Ces textes, par leur vitalité et leur perspicacité politiques, invitent à poser cette question et à s’interroger autrement sur les faux-semblants de l’universalisme républicain comme sur les points aveugles du féminisme français.

Je ne saurais trop vous engager à feuilleter les parties librement consultables —très nombreuses— de cet ouvrage : tout d’abord, lisez l’introduction (page 9 et s.) : elle revient sur la véritable « révolution politique et théorique » qu’a représentée le féminisme noir, dans la mesure où, en articulant le sexisme au racisme, il a reformulé l’ensemble des problématiques et des revendications féministes. Ne ratez pas non plus l’article d’Hazel Carby « Femme blanche écoute« . Comme le dit l’auteure : « Bien des femmes noires ont été aliénées par l’absence de reconnaissance de leurs vies, de leurs expériences et de leurs histoires de la part du mouvement de libération des femmes. Les féministes noires ont exigé, et exigent toujours, que le racisme soit reconnu comme élément structurant nos rapports aux femmes blanches […] ».

Beaucoup d’autres textes sont également d’un grand intérêt (en particulier le texte bouleversant d’Audre Lorde Transformer le silence en paroles et en actes)  : ils permettent d’articuler les expériences personnelles, ou certains témoignages liés aux discriminations, à des problématiques plus globales obligeant non seulement à repenser les cadres habituels du féminisme, mais aussi les rapports de domination et les mouvements sociaux dans leur ensemble. Une lecture selon moi indispensable, non seulement sur le plan personnel mais plus encore pour enrichir votre culture générale.

Rappel : comme je l’ai souvent dit, lorsque vous lisez ce type d’ouvrage, inutile de lire “en une fois” et “linéairement” toutes les pages : ce n’est d’ailleurs pas le principe d’un guide de culture gé, d’une anthologie, etc. Plus utilement, prenez une notion, un chapitre, une problématique au hasard et lisez l’article ou quelques pages. Le mieux est de reporter sur un petit répertoire les points importants (définition, dates à retenir, auteur clé, citation, etc.) afin de vous constituer progressivement votre propre guide de culture générale. En même temps, cela vous entraînera à la synthèse (Bien entendu, ne notez sur votre répertoire que l’essentiel !). Dès que vous avez 10 minutes (une ou deux fois par semaine), faites ce petit exercice : vous verrez dans un an à peine combien vous aurez progressé !

La citation de la semaine… Gabriela Mistral…

Dans leur quiétude, les hommes ne sentent pas cette amertume, cette eau triste venue d’en haut…

Dentro del hogar, los hombres no sienten esta amargura, este envío de agua triste de la altura…

 

La lluvia lenta
 
Esta agua medrosa y triste,
como un niño que padece,
antes de tocar la tierra
desfallece.
 
Quieto el árbol, quieto el viento,
¡ y en el silencio estupendo,
este fino llanto amargo
cayendo !
 
El cielo es como un inmenso
corazón que se abre, amargo.
No llueve : es un sangrar lento
y largo.
 
Dentro del hogar, los hombres
no sienten esta amargura,
este envío de agua triste
de la altura.
 
Este largo y fatigante
descender de aguas vencidas,
¡ hacia la Tierra yacente
y transida !
 
Llueve y como un chacal trágico
la noche acecha en la sierra.
¿ Qué va a surgir, en la sombra,
de la Tierra ?
 
¿ Dormiréis, mientras afuera
cae, sufriendo, esta agua inerte,
esta agua letal,
hermana de la Muerte ?
Pluie lente
 
Cette eau craintive et triste
comme un enfant qui souffre,
avant de toucher la terre
défaille.
 
Calme est l’arbre, calme est le vent,
et dans le silence splendide
ces fines larmes amères
tombent !
 
Le ciel est comme un immense
cœur qui s’ouvre, amer.
Pas de pluie : juste un saignement lent
et long.
 
Dans leur quiétude, les hommes
ne sentent pas cette amertume,
cette eau triste venue
d’en haut.
 
Cette longue et lassante
descente d’eaux vaincues,
vers la Terre gisante
et transie !
 
Il pleut et comme un chacal tragique,
la nuit se cache dans les montagnes.
Que va-t-il surgir, dans l’ombre,
de la Terre ?
 
Dormirez-vous, tandis que dehors
tombe et souffre, cette eau inerte,
cette eau létale,
sœur de la Mort ?
 

Gabriela Mistral, « La lluvia lenta », Desolación, Première édition, Institut hispanique, New York 1922.

Traduction française : Bruno Rigolt.
Ce poème figure dans le recueil D’Amour et de désolation. Choix de textes présentés et traduits par Claude Couffon. Orphée/La Différence, Paris 1989. Néanmoins, la traduction proposée par Claude Couffon me semblant parfois trop éloignée du texte d’origine, j’ai préféré proposer une nouvelle traduction.

______________

C’est à vingt-cinq ans en 1914, au moment où elle remporte à Santiago le concours littéraire des Jeux floraux de poésie pour ses Sonnets de la Mort (Sonetos de la Muerte) que Lucila de Maria del Perpetuo Socorro Godoy Alcayaga se fait connaître sous le pseudonyme de Gabriela Mistral, double hommage au poète italien Gabriele d’Annunzio (1863-1938) et surtout au Français Frédéric Mistral (1830-1914). Rien pourtant ne prédestinait cette petite provinciale du fin fond du Chili à devenir en 1945 le premier prix Nobel de Littérature décerné à un écrivain latino-américain (pour voir la vidéo de la cérémonie de remise du prix, cliquez ici).

La région de Vicuña au Chili

Gabriela Mistral voit le jour le 7 avril 1889 à Vicuña, petit bourg rural et montagneux sur le Rio Elqui, aux confins de la Cordillère des Andes et de l’Argentine. Abandonnée par son père à l’âge de trois ans, Gabriela est élevée par sa mère institutrice dans le hameau de Monte Grande. Elle y mène, à l’affût des valeurs spirituelles, une enfance de privations, humble et rude, qui décidera de sa vocation poétique et de son engagement humain. Nommée institutrice à 17 ans, elle n’aura de cesse de dénoncer l’exploitation des enfants et « la douloureuse condition de la femme en Amérique latine, aliénée par la tradition et les structures sociales » (*).

C’est dans cet esprit qu’il faut lire les poèmes, tous empreints de gravité, de lyrisme et d’émotion, du recueil Desolación, édité à New York en 1922 grâce à l’admiration et au soutien d’universitaires nord-américains. Volodia Teitelboim faisait remarquer à cet égard le point suivant : « En vérité Desolación c’est l’histoire d’une passion qui déborde de prières et de malédictions, d’interrogations et d’agonies » (**). De fait, le motif de l’amour impossible pour un homme (Romeo Ueta, le seul homme qu’elle ait jamais aimé s’était suicidé en 1909), s’élargit en une vaste méditation sur la vie et la mort ; s’y entrecroisent dans une inflexion quasi religieuse et mystique les thèmes de l’enfance bafouée, de la nature détruite par la faute des hommes, et de la femme humiliée, intimement mêlée à la figure de la mère originelle, gardienne de la Terre, créatrice et matrice de l’homme. Ce dernier aspect est essentiel.

Avec beaucoup de pertinence, Eliana Ortega (***) faisait remarquer :

« On doit lire le discours féminin de Mistral comme une création construite par un je féminin, se référant et s’attachant à la relation avec l’Autre Originelle : la mère. Ainsi s’expliquerait la prépondérance des mères dans le discours mistralien, et la capacité complexe de ce sujet féminin à se dédoubler, à refléter, et à réfléchir l’image de la mère dans son propre moi. Un tel dédoublement du sujet peut également se lire dans ces rencontres mistraliennes avec la Déesse, la Vierge, la mère indigène et surtout avec la Terre mère. Pour révéler la multiplicité des significations de l’image de la femme dans le discours de Mistral, il est nécessaire de déconstruire et de démystifier les paradigmes culturels masculins qui ont été adoptés, jusqu’à récemment […].
__

« Déconstruire », « démystifier » pour mieux reconstruire cette part fondamentalement transgressive et féministe de la poésie de Gabriela Mistral et qui passe comme le suggère Eliana Ortega par « la relación primigenio, la relación con la Otra mujer, con la madre, con la Diosa, con la Tierra » […]

« la relation primordiale, la relation avec l’Autre femme : la mère, la déesse, la Terre ».

Comme nous le comprenons maintenant, cette « pluie lente » dont parle avec intensité et ampleur Gabriela Mistral, c’est précisément la « mère indigène », la « terre mère ». Plus que son aspect esthétisant, c’est la valeur symbolique de cette eau baptismale qui est intéressante à étudier : entre réminiscences bibliques et visions spleenétiques chères à Verlaine, l’évocation de la pluie se confond plus fondamentalement avec la souffrance de la femme, expression de la douleur, de l’angoisse humaine, et d’une profonde quête mystique sur le sens de la vie :

Pas de pluie : juste un saignement lent
et long.
Dans leur quiétude, les hommes
ne sentent pas cette amertume,
cette eau triste venue
d’en haut.
 

Il y a en effet dans ce poème, très représentatif des autres textes du recueil, une interrogation fondamentale sur notre humaine condition, une quête, une aspiration à autre chose venu « d’en haut ». En ce sens, la création littéraire chez Gabriela Mistral se confond avec la nécessité de transformer l’être en destin dans une quête absolue de lui-même grâce à l’expérience poétique, proprement transgressive. L’acte d’écrire devient ainsi une « parole dans la cour des hommes »(****), un appel, dont le but est de sauver de la mort les hommes eux-mêmes, aveugles à la souffrance et au désir des femmes, à l’ivresse mystérieuse de la maternité symbolisée par cette « pluie lente » :

Il pleut et comme un chacal tragique,
la nuit se cache dans les montagnes.
Que va-t-il surgir, dans l’ombre,
de la Terre ?
 
Dormirez-vous, tandis que dehors
tombe et souffre, cette eau inerte,
cette eau létale,
sœur de la Mort ?
__

Entre transmission et transgression, entre déchirements, drame et révélation, la poésie de Gabriela Mistral exprime bien plus que la gratuité d’un quelconque spleen, elle passe par un engagement, une prise de responsabilité, une réflexion féministe sur la littérature ; et si elle célèbre d’abord une communion, grandiose et rustique avec la Terre, elle lui confère par là même, la mission de renouveler l’idéal sacro-saint de la femme latino-américaine, dans une société androcentrée, réfractaire à l’émancipation des femmes.

Car « cette eau craintive et triste » qui, « avant de toucher la terre défaille », c’est bien la femme dans son élan de liberté, prête à défaillir ; mais c’est aussi « cette eau létale, sœur de la Mort », autrement dit la voix du silence : le silence des femmes, tant il est vrai qu’écrire pour Gabriela Mistral, c’est être le porte-parole de ces femmes qui ne pouvaient pas parler, qui ne savaient pas s’exprimer…

Loin de se limiter à sa fonction poétique, le texte littéraire, tel que le conçoit Mistral doit donc parvenir à l’affirmation d’une vérité plus intime, ouvertement dissidente…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif, août 2011.

Découvrez d’autres poèmes de Gabriela Mistral dans cette édition, richement nourrie :

__________

(*) Claude Couffon, D’Amour et de Désolation, Choix de poèmes traduits de l’espagnol (Chili) et présentés par Claude Couffon. Orphée/Editions de la différence, Paris 1989.
(**) Volodia Teitelboim, Mistral publique et secrète : biographie du premier prix Nobel latino-américain, L’Harmattan « Horizons Amériques Latines », Paris 2004, page 125.
(***) Eliana Ortega : Amada Umunte : discurso femenil de Gabriela Mistral, Universidad de Chile. « Hay que leer el discurso femenil de Mistral como una creación construida por un yo femenino, referido y afianzado desde la relación con la Otra Original, la madre. Se explicaría así la preponderancia de madres en el discurso mistraliano, y la compleja dimensionalidad de ese sujeto femenino al desdoblarse, reflejar, refractar la imagen de la madre en su propio yo. Tal desdoble del sujeto también puede leerse en esos encuentros mistralianos con la Diosa, con la Virgen, con la madre indígena y sobre todo con la madre-tierra. Para revelar esta multiplicidad de sentidos de la imagen de la mujer en el discurso mistraliano, se hace necesario desconstruir y desmitificar los paradigmas culturales masculinos con que se ha leído hasta hace muy poco […].
Voyez aussi le site (en Espagnol) de l’Université du Chili consacré à Gabriela Mistral en cliquant ici.
(****) « palabra en corral ajeno ». L’expression est d’Adriana Valdés, Composición de lugar, Escritos sobre cultura, Santiago de Chile, Editorial Universitaria, 1995

 
___

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ECulturE La Culture gé se porte bien en vacances !

eculture_logo.1292935329.jpgECulturE, l’actualité de la culture numérique

La Culture gé se porte bien en vacances !

La numérisation du patrimoine culturel universel qui est en train de s’accomplir sous nos yeux, est en train de transformer durablement l’accès aux connaissances, la transmission du savoir, et les conditions de la recherche. Allez sur Gallica, Google-livres ou Europeana pour vous en convaincre… À travers cette transformation sans précédent des pratiques culturelles, qui bouleverse déjà notre vie quotidienne, se joue en fait une recomposition majeure des rapports entre la société et la culture. Pour ce nouveau numéro de ECulturE, profitez des vacances pour enrichir votre culture générale grâce aux nombreux documents (dossiers, livres, expo, manuscrits, articles, etc.) sélectionnés pour vous…

Parcourez quelques documents exceptionnels de BnF-Gallica

gallica.1292825591.jpgLes collections numériques de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Portail multisupport extrêmement riche : imprimés (livres, périodiques et presse) en mode image et en mode texte, manuscrits rares, documents sonores, documents iconographiques, cartes et plans…

Voici une sélection de documents que j’ai réalisée. Pour accéder au document, cliquez sur l’image correspondant

 Dossier
À l’occasion de l’exposition Marcel Proust, Gallica propose un dossier consacré au dernier volume de A la Recherche du temps perdu : Le Temps retrouvé. Ce dossier a été réalisé par Florence Callu, directeur du Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.
 Pour les bibliophiles
Relisez La Belle au bois dormant d’après Charles Perrault, avec de très magnifiques illustrations d’Arthur Rackham (1867-1939).
Ce document est intégralement téléchargeables (plusieurs formats disponibles).
Presse d’époque
Feuilletez ce numéro (25 décembre 1920, numéro 1566)  du Petit Journal Illustré. Ne vous limitez pas à ce seul numéro, 18 années de publications sont disponibles en cliquant ici. Téléchargements possibles.

 

 Manuscrit rare
Tous les écrivains vous le diront : « Écrire, c’est réécrire ». Et bien sûr, à l’heure du Zapping et du SMS, les étudiants ne l’acceptent pas facilement. En un sens, ils ont raison : quand on a terminé un travail, quel est l’intérêt de revenir dessus? C’est un peu comme si on vous demandait, alors que vous êtes en train de marcher dans la rue, de revenir sur vos pas pour mieux avancer! Pourtant le brouillon est à la base de la démarche littéraire. Pour vous en convaincre, amusez-vous à feuilleter le manuscrit de Salammbô de Flaubert, avec copies annotées, brouillons et notes). Date d’édition : 1857-1862. Téléchargeable.

 

Visitez sur Europeana une superbe exposition virtuelle « Art Nouveau« 

Europeana est un projet européen d’envergure. L’objectif est de parvenir à numériser près de six millions de sources (livres, documents sonores, images, enregistrements audiovisuels, films, etc.) provenant des galeries, bibliothèques, archives et musées de l’Europe entière. La France contribue très largement à la réussite de ce projet…

europeana.1292821182.jpgPrésentation de l’exposition

L’Art Nouveau a dominé la scène culturelle pendant une brève mais non moins brillante période couvrant la fin du 19e siècle, des années 1890 à la Première Guerre Mondiale. Tous domaines, de l’ameublement domestique et de l’art décoratif à l’architecture, en passant par l’art publicitaire, étaient caractérisés par l’élégance curviligne et les formes organiques propre à la nature. Encore aujourd’hui, plus d’un siècle après l’émergence de l’Art Nouveau, des artistes et des créateurs continuent de s’inspirer des éléments floraux, des caractéristiques et couleurs naturelles de ce style immuable.

 Les thèmes de l’exposition

Europeana Art Nouveau
Drageoir
Artisanat d’art
La Maison moderne
Commerce et collectivités
Willow tea rooms
Un monde de nouveaux intérieurs
Instruments pour la cheminée, chenêt, motifs floraux, pare-feu
Contextes
Blütenartiger Frauenkopf in floralem Arrangement
Publications
Iris et sauterelle
Influences et inspirations

Dans l’Espace Pédagogique Contributif, découvrez (ou redécouvrez) une sélection de quelques dossiers ou articles. Lancé en novembre 2008, ce blog s’est vu attribuer le Prix Lycée au festival TICE 2009. Depuis, il s’est considérablement développé au point de totaliser plus de 631000 pages vues à ce jour…

fauteuilrouge.1232822873.jpgLes Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother

Des origines jusqu’à nos jours, les civilisations ont multiplié les moyens de donner à voir par l’image : aux formes d’expression traditionnelle comme l’art, les médias nouveaux entraînés par les progrès techniques (télévision, cinéma, Internet) mettent en évidence la nécessité d’une réflexion éthique et morale quant aux finalités de l’image…

Objectif Culture Générale : « Marinetti et le Futurisme italien »

Découvrez le Futurisme, ce vaste mouvement  poétique qui voulait remettre en question l’ordre établi ainsi que les structures artistiques et  sociales. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : « Changer le monde », faire table rase du passé.

Objectif Culture Générale : du « chien de Pavlov » au Meilleur des mondes d’Huxley

Prenez un savant (Ivan Petrovich PAVLOV, 1849-1936), ajoutez un chien, accommodez le tout à la sauce « Soviet », et vous obtenez l’une des plus célèbres expériences de Psychologie. Elle donnera naissance à la « théorie des réflexes conditionnés »…

Jeu test : découvrez quel est votre profil romantique ! Un test inédit réalisé par la classe de Seconde 12 (promotion 2008-2009). 11 questions seulement pour savoir quel(le) romantique vous êtes !
 Culture Gé… Détour et détournements parodiques : du modèle à la déconstruction du modèle.

Comment fonctionne la parodie ? Dans ce dossier, je vous propose de faire le point rapidement sur les principes, les définitions et les enjeux culturels qui sous-tendent le détour parodique.

Au fil des pages… Foot & violence. Politique, stades et hooligans : Heysel 85…

Foot & violence. Politique, stades et hooligans : Heysel 85

Paru en 1995 aux éditions De Boeck Université, cet ouvrage de Serge Govaert et Manuel Comeron (*) me semble tout indiqué pour les étudiant(e)s de BTS de deuxième année. De fait, le nouveau thème concernant l’enseignement de « culture générale et expression » en deuxième année, session 2012 est « Le sport, miroir de notre société ? « . Comme il est rappelé dans les instructions officielles, « Le sport dans les sociétés contemporaines structure une part importante de la vie publique. Créateur d’événements, il occasionne des rassemblements de masse et des manifestations qui rythment le temps collectif. […] Néanmoins, le sport nous renvoie l’image de certaines dérives. […] Lieu de rassemblement, il peut aussi devenir lieu de débordements identitaires dégénérant en violence ouverte ».

C’est précisément cet aspect qui a retenu l’attention des auteurs : ainsi qu’ils le précisent en introduction,

« Le contexte footballistique «privilégie» des comportements de violence individuelle ou de masse et, surtout, de groupes inscrits dans des problématiques de société.
Au centre : le supporter. Celui-ci s’identifie fortement au spectacle compétitif («on a gagné !») et est plongé dans un contexte de virilité («c’est le plus fort qui gagne»). Contexte particulier, par ailleurs, où, les médias pointent cette compétition comme un enjeu crucial et où l’aspect festif est profondément ancré — avec la consommation d’alcool qui va de pair.
A l’épicentre : les hooligans. L’environnement social (médias, clubs, forces de l’ordre, pouvoir politique, etc.) leur accorde une reconnaissance formelle, une identité qu’ils accepteront avec avidité malgré sa connotation négative. Les plus imposants de ces noyaux durs se verront assimilés à des «associations de malfaiteurs», statut juridique qui parachève l’édification de ces «gangs» en groupes sociaux formels. Ces groupes aux comportements radicaux font partie intégrante d’un phénomène collectif qui les dépasse […].
Ces comportements de masse incontrôlables, autrefois ponctuels, que les noyaux durs ont modélisés et extrémisés pour en faire un mode de fonctionnement permanent (un way of life pour certains), apparaissent comme la facette la plus visible du phénomène. Cette visibilité détonante deviendra le moteur de ces jeunes en quête de valorisations symboliques : en raison d’un contexte sociétal qui les favorise peu (cumul de critères sociaux défavorables, absence de perspectives futures, etc.), mais aussi par le fossé déresponsabilisant qui les sépare inexorablement des structures du football — spo,t sur lequel ils sont venus se greffer, moins par hasard que par nécessité » (page 6 et s.).

En analysant ce phénomène de société qu’est le hooliganisme à travers la finale de la Coupe d’Europe opposant la Juventus de Turin à Liverpool au stade du Heysel en 1985, Serge Govaert et Manuel Comeron rendent très bien compte des rapports qui s’établissent entre sport, violence et société. Lisez tout d’abord l’introduction (page 5 et s.) : elle vous sera très utile pour comprendre cet aspect essentiel mentionné dans les instructions officielles :  » Lieu de rassemblement, [le sport] peut aussi devenir lieu de débordements identitaires dégénérant en violence ouverte ». Comme il a été justement rappelé dans le Rapport au Parlement et au Gouvernement portant sur la violence et le sport, (**), « les grandes manifestations de football deviennent des lieux spécifiques de débordements identitaires et de transgression qui, pour certains groupes, sont d’autant plus recherchés qu’ils apparaissent à l’écran ».

Rédigée dans un style journalistique alerte et largement accessible, la première partie de l’ouvrage revient sur la tragédie du Heysel ainsi que sur la gestion calamiteuse du drame puis sur ses conséquences sociales et politiques. Quant à la deuxième partie (malheureusement non consultable), elle s’attarde davantage sur l’apparition de la notion de hooliganisme, en tant que violence organisée et préméditée. Même si quelques passages seulement sont librement consultables (en fait, les quatre premiers chapitres), ils ouvrent néanmoins des pistes de réflexion pertinentes sur les phénomènes de violence collective au sein du sport, et plus largement sur la vulnérabilité des institutions et la très grande fragilité des démocraties.

(*) Serge Govaert, Manuel Comeron, Foot & violence. Politique, stades et hooligans : Heysel 85, De Boeck Université (Bruxelles, 1995).

(**) Rapport au Parlement et au Gouvernement portant sur : la violence et le sport ; le sport contre la violence » , décembre 2007, page 9. Rapport librement consultable (et téléchargeable) en cliquant sur le lien hypertexte.

  • A lire aussi (en intégralité, mais d’un abord plus difficile) : LE FOOTBALL À L’ÉPREUVE DE LA VIOLENCE ET DE L’EXTRÉMISME, Sous la direction de Thomas Busset, Christophe Jaccoud, Jean-Philippe Dubey et Dominique Malatesta.
  • Je vous conseille enfin de parcourir cet ouvrage : Jean-Philippe Leclaire, Le Heysel, une tragédie européenne, Calmann-Lévy, Paris 2005 (cliquez ici pour lire sur Gallica-BNF le descriptif complet). De nombreux passages sont consultables gratuitement sur Numilog (installation de Silverlight requise) : cliquez ici pour feuilleter le livre.

Au fil des pages… Foot & violence. Politique, stades et hooligans : Heysel 85…

Foot & violence. Politique, stades et hooligans : Heysel 85

Paru en 1995 aux éditions De Boeck Université, cet ouvrage de Serge Govaert et Manuel Comeron (*) me semble tout indiqué pour les étudiant(e)s de BTS de deuxième année. De fait, le nouveau thème concernant l’enseignement de « culture générale et expression » en deuxième année, session 2012 est « Le sport, miroir de notre société ? « . Comme il est rappelé dans les instructions officielles, « Le sport dans les sociétés contemporaines structure une part importante de la vie publique. Créateur d’événements, il occasionne des rassemblements de masse et des manifestations qui rythment le temps collectif. […] Néanmoins, le sport nous renvoie l’image de certaines dérives. […] Lieu de rassemblement, il peut aussi devenir lieu de débordements identitaires dégénérant en violence ouverte ».

C’est précisément cet aspect qui a retenu l’attention des auteurs : ainsi qu’ils le précisent en introduction,

« Le contexte footballistique «privilégie» des comportements de violence individuelle ou de masse et, surtout, de groupes inscrits dans des problématiques de société.
Au centre : le supporter. Celui-ci s’identifie fortement au spectacle compétitif («on a gagné !») et est plongé dans un contexte de virilité («c’est le plus fort qui gagne»). Contexte particulier, par ailleurs, où, les médias pointent cette compétition comme un enjeu crucial et où l’aspect festif est profondément ancré — avec la consommation d’alcool qui va de pair.
A l’épicentre : les hooligans. L’environnement social (médias, clubs, forces de l’ordre, pouvoir politique, etc.) leur accorde une reconnaissance formelle, une identité qu’ils accepteront avec avidité malgré sa connotation négative. Les plus imposants de ces noyaux durs se verront assimilés à des «associations de malfaiteurs», statut juridique qui parachève l’édification de ces «gangs» en groupes sociaux formels. Ces groupes aux comportements radicaux font partie intégrante d’un phénomène collectif qui les dépasse […].
Ces comportements de masse incontrôlables, autrefois ponctuels, que les noyaux durs ont modélisés et extrémisés pour en faire un mode de fonctionnement permanent (un way of life pour certains), apparaissent comme la facette la plus visible du phénomène. Cette visibilité détonante deviendra le moteur de ces jeunes en quête de valorisations symboliques : en raison d’un contexte sociétal qui les favorise peu (cumul de critères sociaux défavorables, absence de perspectives futures, etc.), mais aussi par le fossé déresponsabilisant qui les sépare inexorablement des structures du football — spo,t sur lequel ils sont venus se greffer, moins par hasard que par nécessité » (page 6 et s.).

En analysant ce phénomène de société qu’est le hooliganisme à travers la finale de la Coupe d’Europe opposant la Juventus de Turin à Liverpool au stade du Heysel en 1985, Serge Govaert et Manuel Comeron rendent très bien compte des rapports qui s’établissent entre sport, violence et société. Lisez tout d’abord l’introduction (page 5 et s.) : elle vous sera très utile pour comprendre cet aspect essentiel mentionné dans les instructions officielles :  » Lieu de rassemblement, [le sport] peut aussi devenir lieu de débordements identitaires dégénérant en violence ouverte ». Comme il a été justement rappelé dans le Rapport au Parlement et au Gouvernement portant sur la violence et le sport, (**), « les grandes manifestations de football deviennent des lieux spécifiques de débordements identitaires et de transgression qui, pour certains groupes, sont d’autant plus recherchés qu’ils apparaissent à l’écran ».

Rédigée dans un style journalistique alerte et largement accessible, la première partie de l’ouvrage revient sur la tragédie du Heysel ainsi que sur la gestion calamiteuse du drame puis sur ses conséquences sociales et politiques. Quant à la deuxième partie (malheureusement non consultable), elle s’attarde davantage sur l’apparition de la notion de hooliganisme, en tant que violence organisée et préméditée. Même si quelques passages seulement sont librement consultables (en fait, les quatre premiers chapitres), ils ouvrent néanmoins des pistes de réflexion pertinentes sur les phénomènes de violence collective au sein du sport, et plus largement sur la vulnérabilité des institutions et la très grande fragilité des démocraties.

(*) Serge Govaert, Manuel Comeron, Foot & violence. Politique, stades et hooligans : Heysel 85, De Boeck Université (Bruxelles, 1995).

(**) Rapport au Parlement et au Gouvernement portant sur : la violence et le sport ; le sport contre la violence » , décembre 2007, page 9. Rapport librement consultable (et téléchargeable) en cliquant sur le lien hypertexte.

  • A lire aussi (en intégralité, mais d’un abord plus difficile) : LE FOOTBALL À L’ÉPREUVE DE LA VIOLENCE ET DE L’EXTRÉMISME, Sous la direction de Thomas Busset, Christophe Jaccoud, Jean-Philippe Dubey et Dominique Malatesta.
  • Je vous conseille enfin de parcourir cet ouvrage : Jean-Philippe Leclaire, Le Heysel, une tragédie européenne, Calmann-Lévy, Paris 2005 (cliquez ici pour lire sur Gallica-BNF le descriptif complet). De nombreux passages sont consultables gratuitement sur Numilog (installation de Silverlight requise) : cliquez ici pour feuilleter le livre.

La citation de la semaine… Renée Vivien…

« Chair des choses ! J’ai cru parfois étreindre une âme Avec le frôlement prolongé de mes doigts… »

Chair des choses

Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
L’harmonie et le songe et la douleur profonde
Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.

Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
Je partage leur vie intense en les touchant,
C’est alors que je sais ce qu’elles ont en elles
De noble, de très doux et de pareil au chant.

Car mes doigts ont connu la chair des poteries
La chair lisse du marbre aux féminins contours
Que la main qui les sait modeler a meurtries,
Et celle de la perle et celle du velours.

Ils ont connu la vie intime des fourrures,
Toison chaude et superbe où je plonge les mains !
Ils ont connu l’ardent secret des chevelures
Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.

Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages
Mes doigts ont parcouru d’infinis horizons,
Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
Et m’ont prophétisé d’obscures trahisons.

Ils ont connu la peau subtile de la femme,
Et ses frissons cruels et ses parfums sournois…
Chair des choses ! J’ai cru parfois étreindre une âme
Avec le frôlement prolongé de mes doigts…

Renée Vivien, « Chair des choses », Sillages (1908)

 Renée Vivien (photomontage, BR)
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Comme Marceline Desbordes-Valmore, ou Anna de Noailles, Renée Vivien (1877-1909) est à n’en pas douter une auteure de tout premier ordre, et je ne saurai trop vous inciter à pénétrer dans son univers poétique, mêlant à la pureté parnassienne du verbe le goût pour l’ambivalence, l’intimité et le mystère. D’ascendance anglaise et américaine mais Parisienne d’adoption, Renée Vivien (de son vrai nom Pauline Mary Tarn) s’est installée en France et a voué sa poésie tout comme sa vie à Sapho, n’hésitant pas à renverser les valeurs de la société de la Belle Epoque, pour exprimer l’inexprimable (une femme s’adressant à une autre femme).

Au-delà de cet aspect transgressif, la poésie de Renée Vivien instaure une inhérence de la conscience et du corps qui exploite magnifiquement toutes les ressources de la musicalité des mots et de leur valeur émotionnelle :

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Car mes doigts ont connu la chair des poteries
La chair lisse du marbre aux féminins contours
[…]
Ils ont connu l’ardent secret des chevelures
Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.
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Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
Mes doigts ont parcouru d’infinis horizons…
 
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Mais cette « écriture-femme », si neuve et révolutionnaire dans sa manière d’imposer le corps et le désir féminins dans le texte, va bien au-delà de l’esthétique et du lyrisme : les mots sont ici des essences invisibles du visible : ils  expriment une absence, un non-dit qui est à mettre en relation avec le titre du poème, et qui fait que les choses « ont une chair ». Dans sa concrétude même, le titre choisi par Renée Vivien évoque presque une « pesanteur », une « présence en creux » qui nous projette vers la texture invisible de « l’être des choses ». On pourrait s’interroger longuement sur ce titre énigmatique et ô combien philosophique : l’expression de « chair des choses » ne renvoie-t-elle pas d’ailleurs à la notion philosophique de phénoménologie ? A ce titre, toute l’originalité du poème de Renée Vivien consiste, en partant de phénomènes concrets, tels qu’ils se manifestent dans le temps et l’espace, à les rattacher à une « poésie de la profondeur » pour y appréhender un sens caché. Tout le poème procède ainsi par un retour aux données immédiates de la corporéité et de la perception (les sensations du toucher par exemple), qui semblent jaillir de l’être des choses et qui renvoient par là même à la profondeur du monde, et aux structures transcendentales de la conscience :
Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
L’harmonie et le songe et la douleur profonde
Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.
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Ce primat de la perception et de la sensation dans sa réalité immanente à la conscience me paraît être à la base de l’écriture féminine (*), et nécessiterait d’ailleurs une longue étude…

Vous entendrez parler assez peu de Renée Vivien comme tant d’autres écrivaines dans les manuels scolaires, tant ils renvoient une image de la poésie singulièrement tronquée. Un tel processus d’occultation qui cantonne bien souvent les femmes dans des zones secondaires de la littérature, impose me semble-t-il, une réflexion critique au plus haut niveau : il est urgent en effet que les femmes soient reconnues en tant que telles dans l’histoire littéraire.

Bruno Rigolt

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(*) Voyez par exemple, dans la rubrique « La citation de la semaine », les textes d’Herta Müller, de Monique Wittig, de Virginia Woolf ou d’Hélène Cixous.
Pour en savoir plus sur Renée Vivien, vous pouvez feuilleter dans Google-livres les ouvrages suivants :
  • Marie-Ange Bartholomot Bessou, L’imaginaire du féminin dans l’oeuvre de Renée Vivien : de mémoires en mémoire (Cahier romantique n°10, Université Blaise Pascal (Clermont-Ferrand, 2004).
  • Évelyne Wilwerth, Visages de la littérature féminine, éditions Mardaga, Wavre (Belgique, 1995), page 197 et s.
  • Marie-Ange Bartholomot Bessou, « Réécriture des féminités dans l’oeuvre de Renée Vivien », in Renée Vivien à rebours : édition pour un centenaire, coll. sous la direction de Nicole G. Albert, L’Harmattan Paris 2009, page 141 et s.
 
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Crédit iconographique : Bruno Rigolt, d’après des clichés d’époque retouchés, et modifiés numériquement (photomontages).