BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 3A/ La perception de l’extraordinaire : entre regard objectif et construction mentale

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Niveau de difficulté de ce cours :  moyen à difficile ★★


3-A/ La perception de l’extraordinaire, entre regard objectif et construction mentale


magritte-la-decalcomanieRené Magritte, « La Décalcomanie » (détail), 1966
© Adagp, Paris 2016 © Photothèque R. Magritte / Banque d’Images, Adagp, Paris, 2016 / Pro Litteris

Observer l’extraordinaire…

D

ans le premier volume de leur magnifique Géographie universelle intitulé « Mondes nouveaux » (1990), Roger Brunet et Olivier Dollfus affirment : « La description du paysage, surtout si elle est réussie, nous apprend bien plus sur son auteur que sur le paysage même. Elle dit un état d’âme plus qu’un état du lieu. En ce sens le paysage est miroir, et renvoie à celui qui le regarde ou qui l’invente ».

Ces propos sont riches d’enseignement : y a-t-il un réel pur ? Peut-il même y avoir une objectivité de la perception ? Un point de vue neutre, une sorte de regard extérieur et anonyme prétendant dépersonnaliser l’observation du réel ? Jean-Jacques Bavoux dans le texte ci-dessous  affirme : « Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards. […] le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire ». 

Le paysage, construction mentale

 

 

Jean-Jacques Bavoux, « Le paysage, construction mentale »
La Géographie. Objet, méthodes, débats, 3e édition. Paris, Arrmand Colin, collection U, 2016

Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards, un « grand champ d’expériences sensorielles » [Ferrier, 2013, p.6]. Il combine toujours une somme d’objets géographiques, un sujet observateur et la médiation qui les relie. Il résulte « du jeu croisé de forces objectives et d’appréhensions subjectives » [Claval, 2011, p.217]. […] Il est une relation et n’existe que s’il est regardé. Au paysage-objet répond le paysage-image et « des constituants très idéels comme l’intuition sensible, l’affect et les représentations sociales s’entrelacent pour donner naissance au paysage vécu » [Di Méo, Buléon, 2005, p. 124]. […]

Tout paysage est un miroir de la société, comme de nous-mêmes. D’une part, il révèle les structures et le fonctionnement d’une portion d’espace, son étude permettant aux géographes d’approcher « les façons de voir le monde, de le déconstruire et de le reconstruire » [Donadieu, 2012, Avant-propos]. D’autre part, il renvoie aux catégories mentales, aux perceptions et aux sensibilités de l’observateur, y compris à ses rêves si l’on considère que, « avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique » [Bachelard, 1942, p.6]. […] 

À des époques différentes, selon les tendances socioculturelles dominantes, le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire, « nul ! » ou « super ! » comme disent les touristes aujourd’hui. « [Si] un paysage est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi », disait C. Baudelaire. La montagne ou le paysage maritime, après des siècles d’indifférence, voire de répulsion, sont devenus subitement « sublimes » avec les Romantiques tandis que, depuis peu, « c’est beau, une ville, la nuit » (R. Bohringer) et les panoramas illuminés des grandes cités dominés du sommet des buildings, gagnent inexorablement des étoiles dans les guides de voyage […].

Il faut dire que, comme les paysages et les territoires, la majorité des objets, phénomènes et concepts pris en compte par la géographie font intervenir de l’organique et de l’organisationnel, du matériel et du spirituel, de l’historique et du prospectif, du local et du global, de l’individuel et du sociétal.

Comme nous le pressentons, toute perception étant subjective, l’extraordinaire ne prend son sens qu’à travers la perception que nous en avons. Sans même nous en rendre compte, nous appliquons des filtres —personnels, physiologiques, psychologiques, sociaux, culturels…—, des interprétations, des symbolisations qui s’interposent entre la réalité et notre perception de cette réalité : ce qui paraît banal pour l’un sera jugé remarquable par l’autre.

L’extraordinaire est donc davantage un singulier qu’un universel : c’est ce que chacun de nous perçoit subjectivement. Contrairement à l’universel, il n’y a pas d’extraordinaire en tout lieu et en tout temps ; ni d’extraordinaire en soi. L’extraordinaire relève davantage de la conscience et de la perception subjectives d’un événement, d’un lieu, d’un moment. Ce qui est extraordinaire, c’est la manière dont le regard que nous portons sur le réel transforme notre conscience du réel pour le rendre extraordinaire.

Par exemple, dans la photographie ci-dessous, quoi de plus contingent [contingent = banal, accessoire] en apparence que cette scène saisie par André Kertész*, en conformité avec une réalité qui pourrait apparaître à première vue très prosaïque [ordinaire, bassement matérielle] : du balcon d’un appartement, le photographe capte, à travers la cloison de séparation en verre dépoli, la silhouette d’un homme —peut-être un voisin— qui semble absorbé dans ses pensées ou la contemplation de l’Atlantique :
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* Sur André Kertész, lisez les pages 55-56 de l’ouvrage d’Evelyne Rogniat, André Kertész : le photographe à l’œuvre (Presses Universitaires de Lyon/Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997).

kertesz_martinique_1972_webAndré Kertész, « Martinique », 1972

Mais le photographe saisit de telle sorte le réel que son regard y débusque l’extraordinaire : « une silhouette évanescente et pensive qui semble être un reflet de lui-même » |source|. Comme nous le comprenons en effet à travers la photographie de Kertész, l’œuvre ne prétend pas intrinsèquement nous évader du quotidien. Et pourtant, elle est la matérialisation objective d’une représentation subjective qui rompt l’écoulement de la vie courante et fictionnalise le réel ordinaire. C’est-à-dire qu’elle est à la fois appréhension objective du réel (il n’y a aucun trucage) et sa restitution subjective par la prise de distance qu’elle induit avec le réel.

La photographie
comme « signe »


« avec la Photographie, ma certitude est immédiate : personne au monde ne peut me détromper. La Photographie devient alors pour moi un medium bizarre, une nouvelle forme d’hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps : une hallucination tempérée, en quelque sorte, modeste, partagée (d’un côté “ce n’est pas là”, de l’autre “mais ça a bien été là”) : image folle, frottée au réel ».

Roland Barthes
La Chambre claire. Note sur la photographie
Paris, Éditions du Seuil / Gallimard / Cahiers du cinéma, 1980, pages 176-177

En d’autres termes, la scène est bien réelle, mais le réel se trouve d’un coup plongé dans l’extra-ordinaire par le regard et la sensibilité interprétative du photographe, qui fait pourtant du réel son véritable objet : il y a donc une véritable subversion de l’illusion mimétique ! Comme le montre très bien Henri Bergson (La Pensée et le mouvant, 1938) : 

« À quoi vise l’art ? Sinon à montrer, dans la nature même et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps mais qui demeuraient invisibles telle l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera ».


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Parcours de lecture :
Palomar
d’Italo Calvino

Cette question de la représentation du réel est au centre de l’œuvre d’Italo Calvino : Palomar*, qui est mentionnée dans les indications bibliographiques des I.O. L’ouvrage présente à ce titre d’intéressantes pistes : le personnage de ce curieux récit, Palomar (sorte de double de l’auteur) aspire à  « une détermination exacte des objets et de soi dans le fini ». Il cherche à voir clair en prétendant observer le monde objectivement. 

* Italo Calvino, Palomar, Paris, Éditions du Seuil, 1985 (traduit de l’Italien par Jean-Paul Manganaro).
Les références de pages renvoient à la présente édition.

Dès le début du livre, Calvino caractérise ainsi le personnage de Palomar : « il veut éviter les sensations indéterminées et se propose pour chacun de ses actes un objet limité et précis » [Palomar, page 11] à travers une série d’expériences concernant le regard, et qui prétendent faire le lien entre perception visuelle et représentation verbale. Le premier récit du livre intitulé « Lecture d’une vague » se présente comme une fragmentation du banal : comment regarder une vague, et une seule, en la distinguant des autres ? 

« Monsieur Palomar se tient debout et regarde une vague […] se lever au loin, grandir, s’approcher, changer de forme et de couleur, s’enrouler sur elle-même, se rompre, s’évanouir, refluer. Il pourrait dès lors être convaincu d’avoir mené à terme l’opération qu’il s’était proposée et s’en aller. Mais il est très difficile d’isoler une vague, de la séparer de la vague qui la suit immédiatement, qui semble la pousser, qui parfois la rejoint et l’emporte ; tout comme de la séparer de la vague qui la précède et qui semble la traîner derrière elle vers le rivage, quitte peut-être à se retourner ensuite contre elle comme pour l’arrêter. […].

En somme, on ne peut observer une vague sans tenir compte des éléments complexes qui concourent à sa formation et de ceux non moins complexes auxquels elle donne naissance. Ceux-ci varient continuellement, c’est pourquoi une vague est toujours différente d’une autre vague […]. Puisque ce que monsieur Palomar  veut faire en ce moment c’est simplement voir une vague, c’est-à-dire saisir toutes ses composantes simultanées sans en négliger aucune, son regard s’arrêtera un instant sur le mouvement de l’eau qui bat le rivage jusqu’à ce qu’il puisse enregistrer des aspects qu’il n’avait d’abord pas saisis […].

La bosse de la vague, en s’avançant, se lève plus en un point qu’en un autre, et c’est à partir de là qu’elle commence à se border de blanc. Si cela arrive à une certaine distance du rivage, l’écume a le temps de s’ enrouler sur elle-même, de disparaître à nouveau comme engloutie, et au même instant de recommencer à tout envahir, mais cette fois elle ressurgit par en dessous, comme un tapis blanc qui remonte le rivage pour accueillir l’arrivée de la vague. Cependant, lorsqu’on s’attend à ce que la vague roule sur le tapis, on s’aperçoit qu’il n’y a plus de vague mais seulement le tapis, et il disparaît rapidement lui aussi, en devenant un miroitement de sable mouillé qui vite se retire, comme repoussé par l’étalement du sable sec qui avance sa limite opaque ondulée.

Il faut, en même temps, considérer les échancrures du front, là où la vague se divise en deux ailes, l’une tendant vers le rivage de droite à gauche et l’autre de gauche à droite; et le point de départ ou d’arrivée où elles divergent ou convergent, c’est cette pointe en négatif, qui suit l’avancée des ailes, mais qui est toujours retenue en arrière et soumise à l’alternance de leur superposition, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par une autre lame encore plus forte qui dissout le nœud en le brisant.

La plage, se modelant sur le dessin des vagues, enfonce dans l’eau des pointes à peine esquissées qui se prolongent en bancs de sable submergés, tels que les courants en forment et en défont à chaque marée. Monsieur Palomar a choisi comme point d’observation une de ces langues de sable basses, parce que les vagues les battent en biais d’un côté et de l’autre, et parce que, franchissant la surface à moitié submergée, elles se rencontrent avec celles qui arrivent de l’autre côté. Pour comprendre la manière dont une vague est faite, il faut donc tenir compte de ces poussées en des directions opposées qui, dans une certaine mesure, se contrebalancent et dans une certaine mesure se cumulent, et produisent un brisement général de toutes les poussées et contre-poussées dans l’habituel débordement d’écume.

Monsieur Palomar cherche à présent à limiter son champ d’observation ; s’il considère un carré d’à peu près dix mètres de rivage sur dix mètres de mer, il peut dresser un inventaire de tous les mouvements de vagues qui s’y répètent avec une fréquence variée dans un intervalle de temps donné. La difficulté est de fixer les limites de ce carré, car, s’il considère par exemple comme le côté le plus distant de lui la ligne relevée d’une vague qui avance, cette ligne, s’approchant de lui et s’élevant, cache à ses yeux tout ce qui se trouve derrière; et voilà que l’espace examiné, alors, se renverse en même temps qu’il s’aplatit.

Monsieur Palomar, de toute manière, ne se décourage pas: il croit à chaque instant qu’il a réussi à voir tout ce qu’il pouvait voir de son point d’observation, mais à la fin surgit toujours quelque chose dont il n’a pas tenu compte. […]

Monsieur Palomar s’éloigne le long de la plage, les nerfs aussi tendus qu’à son arrivée et encore plus incertain de tout. »

Palomar, « Palomar sur la plage », (« Lecture d’une vague »), p. 11-15

Comme il a été très bien dit*, « Palomar poursuit son but en élaborant une stratégie du regard : pour mieux cerner la scène, il la découpe en une séquence d’images fixes qu’il interroge systématiquement. Regarder la vague équivaut ainsi à en ralentir le regard, à en agrandir les détails, la restituant au foisonnement de ses formes qui en fait quelque chose d’unique. Palomar regarde ainsi le monde du dehors, comme un savant dans son laboratoire, et d’un œil étranger, comme s’il le voyait pour la première fois. Ce faisant, il s’esquive, comme le dirait Francis Ponge, de « l’infime manège où depuis des siècles tournent les paroles, l’esprit, la réalité de l’homme ». »
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* Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, Paris Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2007, page 313.

Il peut être intéressant à ce titre de mettre en relation le texte d’Italo Calvino avec la très célèbre chronophotographie d’Étienne-Jules Marey (1830-1904), « La vague », qui date de 1891. « Physiologiste, médecin, biomécanicien, et inventeur en 1882 de la chronophotographie, base technique de la cinématographie » |source|, Marey avait réussi à enregistrer les différentes phases du mouvement d’une vague sur une plaque photographique :

Comme dans le texte d’Italo Calvino, l’inlassable ressac des vagues sur la digue est prétexte à une perception singulière du monde privilégiant le choix du sujet, le travail sur le point de vue, le cadrage, la manière de rendre compte du réel, etc.  L’appareil photographique est ici plus un découvreur du réel qu’un simple enregistreur : s’il cherche à rendre compte objectivement d’un idéal —saisir le réel en le décomposant—, il amène aussi à percevoir différemment le réel.

Ainsi, derrière cette quête résolument scientifique d’investigation de la réalité, quête à dominante rationnelle —monsieur Palomar « cherche à contrôler le plus possible ses sensations » nous dit Calvino [Palomar, page 12]—, se cache une énigme philosophique : la fuite hors de la  « terreur du banal » pour reprendre une expression de Paul Valéry, c’est-à-dire la volonté d’art comme interpellation du réel. Comme le rappelle à juste titre Sergio Cappello, en élaborant une nouvelle « stratégie du regard » capable d’interroger le présent, Palomar rappelle par certains aspects ces propos de Georges Pérec dans L’Infraordinaire :

« Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?
Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue […].
Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.

Georges Pérec, L’Infraordinaire, Paris Le Seuil 1989, pages 11-12

L’observation objective de monsieur Palomar ne peut qu’apparaître illusoire d’un point de vue strictement objectif —l’art en effet nous éloigne du référentiel, du contextuel—, mais elle est au centre du programme poétique de Calvino. Ce que cherche Palomar, et qui lui échappe toujours, est une chose rare et précieuse : elle est révélée dans le chapitre « Le monde regarde le monde». Palomar cherche « […] une de ces heureuses coïncidences dans lesquelles le monde veut regarder et être regardé en même temps »*. S’en suit une sorte de quête de connaissance —au demeurant toujours insatisfaite— qui consiste à se projeter dans les choses pour y trouver du sens, comme en témoigne ce passage de la fin du livre :
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* Antonio Costa, « Palomar  : intermédialité et archéologie de la vision », page 177.  Cinémas : revue d’études cinématographiques / Cinémas: Journal of Film Studies, vol. 10, n°2-3, 2000, p. 169-184.
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http://id.erudit.org/iderudit/024821ar|

« À la suite d’une série de mésaventures intellectuelles qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar a décidé que son activité principale serait de regarder les choses du dehors. […] Monsieur Palomar a décidé que, dorénavant, il redoublera d’attention : d’abord, en ne laissant pas échapper ces appels qui lui viennent des choses ; ensuite, en attribuant à cette opération d’observation l’importance qu’elle mérite. 

Un premier moment de crise survient à cet instant : monsieur Palomar, sûr que dorénavant le monde lui dévoilera une richesse infinie de choses à regarder, cherche à fixer tout ce qui lui tombe sous les yeux : il n’en tire aucun plaisir, et s’arrête. À cette phase succède une seconde, dans laquelle il est convaincu que ce qu’il doit regarder ce sont seulement certaines choses et non pas d’autres, et qu’il faut qu’il aille à leur recherche ; pour ce faire, il doit chaque fois affronter des problèmes de choix, d’exclusion, des hiérarchies de préférence ; il s’aperçoit vite qu’il est en train de tout gâcher, comme toujours dès qu’il met en jeu son propre moi et tous les problèmes qu’il a avec.

Mais comment faire pour regarder quelque chose en mettant de côté le moi ? À qui appartiennent les yeux qui regardent ? On pense d’habitude que le moi, c’est quelqu’un qui se penche à la terrasse de ses propres yeux comme on se met au bord d’une fenêtre et regarde le monde qui s’étend dans toute son ampleur là devant lui. Donc : il y a une fenêtre ouverte sur le monde. Au-delà, il y a le monde. Et en deçà ?

Toujours le monde : que voulez-vous qu’il y ait d’autre ? Par un petit effort de concentration, Palomar réussit à déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et à le mettre bien en vue à la fenêtre même. Mais alors, que reste-t-il au-dehors de celle-ci ? Le monde encore, qui en cette occasion s’est donc dédoublé en un monde qui regarde et un monde qui est regardé. Et lui, que l’on nomme aussi “ moi ”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ?

Palomar, « Les Méditations de Palomar »
(« Le monde regarde le monde »), p. 111-112

Ce passage nous montre de façon quelque peu désabusée l’impossibilité d’une observation objective « du modulé, du changeant, du composite : c’est-à-dire de l’indéfinissable »*. « En fait, si M. Palomar s’obstine à regarder les choses différemment, c’est pour « apercevoir la vraie substance du monde en dehors des habitudes sensorielles et mentales ». Les plus petits détails deviennent sublimes, poétiques […]. Des actions anodines, comme arracher l’herbe lui permettent de se lancer dans des réflexions exceptionnelles sur l’univers »**.
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* Massimo Mila, « Palomar dei suoni. La musicalità nell’ultimo Calvino », La Stampa, 31 janvier 1984. Cité par Luana Minato, La Poétique de l’écoute dans l’œuvre d’Italo Calvino, Thèse de doctorat, Université de Paris III, 2009, page 174.
** Isabelle Clochard, in : BTS Français, Je me souviens, L’extraordinaire, Le programme complet en fiches, coordination : Hélène Bieber, Ellipses 2016, page 365.

Ce « pouvoir de révélation » qui « fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles » (Instructions officielles) réinterprète le monde réel pour mieux entrer dans le réel, c’est-à-dire, comme le dit Italo Calvino dans Leçons américaines, pour « considérer le monde avec une autre optique, une autre logique, d’autres moyens de connaissance et de contrôle ». On comprend alors que cette quête de sens ne se réduit pas aux choses que le regard embrasse, mais amène à déchiffrer ce qui est caché à l’œil nu. 

Dans une interview*, Italo Calvino soulignait « vouloir trouver des équivalents [au réel] dans d’autres univers de l’expérimentation ». Ces autres univers supposent en fait une transmutation du réel : en cherchant l’exactitude (« déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et […] le mettre bien en vue à la fenêtre même »), Palomar transpose la réalité, et l’interprète de façon tout à fait extra-ordinaire. Dans un monde où l’absence de contemplation caractérise la modernité, Palomar cherche à interpréter le réel pour y trouver du sens.
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Italo Calvino, cité par Sarah Amrani, Analyse des formes et des fonctions du comique dans le discours narratif calvinien, Paris, Université Sorbonne Nouvelle-Paris-III, 2004.
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Cette « zone extraordinaire et indéfinissable »

Italo Calvino considérait l’imagination créatrice de l’écrivain comme une « zone extraordinaire et indéfinissable », permettant de combiner le réel au rêve et à l’imaginaire. De fait, on ne rentre dans l’art qu’en se soustrayant à ce qui nous entoure. À travers notre perception des choses extérieures, transparaît donc toujours une émotion intérieure, un état d’âme.
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Italo Calvino, « Philosophie et littérature », La Machine Littérature. Cité par Marion Renauld,
L’Homme possible, Master LAC, option « Littérature, Arts et Perspectives Comparatistes », Nancy, Université Nancy 2 (année universitaire 2007/2008), page 213.

Un autre passage du récit d’Italo Calvino, particulièrement savoureux au demeurant, met en scène Palomar dans une fromagerie à Paris. Notez comment, en voulant transposer son expérience du monde référentiel, Palomar dénature en fait la réalité objective et rationnelle, au profit d’une nouvelle réalité plus apte à réinterpréter le monde :

La fromagerie se présente à monsieur Palomar comme une encyclopédie à un autodidacte ; il pourrait mémoriser tous les noms, tenter une classification selon les formes —savon, cylindre, coupole, balle—, selon la consistance —sec, fondant, crémeux, veiné, compact—, selon les matériaux étrangers mêlés à la croûte ou à la pâte —raisins secs, poivre, noix, sésame, herbes, moisissures. Mais cela ne l’approcherait pas de la vraie connaissance, qui réside dans l’expérience des saveurs, faite elle-même de mémoire et d’imagination ensemble ; seule base sur laquelle il pourrait établir une échelle de goûts, de préférences, de curiosités ou d’exclusions.

Derrière chaque fromage, il y a un pâturage d’un vert différent, sous un ciel différent : des prairies salées par les dépôts des marées normandes ; des prairies aromatisées avec les vents ensoleillés de Provence ; il y a différents troupeaux avec des écuries différentes et leurs transhumances; il y a des procédés secrets qui se transmettent de siècle en siècle. Cette échoppe est un musée : Mr Palomar, en le visitant, s’y sent comme au Louvre. Derrière chaque objet se cache la présence d’une civilisation qui lui a donné forme.

Palomar, « Un musée de fromages », p. 76

L’observation du réel relève donc d’une représentation du réel, c’est-à-dire d’une construction mentale, ainsi que le rappelle Daniel Andler : « l’art est une manifestation extraordinaire et séparée », un bouleversements des repères. Ces « métamorphoses du regard » auxquelles nous convie Calvino mettent à l’épreuve le réel même, puisqu’elles rompent avec l’habitude et s’écartent du cours ordinaire des chosesÀ travers les rêveries de Palomar, ses songes mis en scène, le réel perd son unité constitutive grâce au pouvoir de l’imagination. 

De fait, « pour Calvino, la littérature doit préserver cette faculté extraordinaire de l’homme, à savoir, l’évocation d’images « in abstentia » : c’est « l’aptitude à penser par images », amenant « une vision nette les yeux fermés ». […] cette « zone extraordinaire et indéfinissable » apparaît comme étant la faculté propre à l’écrivain ; l’intellect se soumet alors aux circonvolutions libres de cet appareillage mental. […] le récit s’unit au rêve et à la philosophie, ou plus précisément, à « l’imagination qui, libérée du contrôle de la raison, du souci de la vraisemblance, entre dans des paysages inaccessibles à la réflexion rationnelle (Milan Kundera) ».
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* Marion Renauld, L’Homme possible, op. cit. pages 212-213.

L’extraordinaire, ou « ce qui trouble dans le commun, dans le banal »

La marque de ce point de vue subjectif est tout à fait sensible dans un célèbre passage de l’Éducation sentimentale, roman de formation consacré aux apprentissages d’un antihéros : Frédéric Moreau. Dans cette célèbre scène d’ouverture, le jeune homme se promène oisif sur le pont du bateau qui doit l’amener à Nogent-sur-Seine, sa ville natale, quand tout à coup son regard est littéralement captivé par l’ « apparition » de madame Arnoux, sorte d’icône profane qui fait de l’image de la femme aimée une idole…

Le texte de Flaubert multiplie ainsi les verbes de perception : le lexique de l’apparition situe la scène à travers le prisme du regard de Frédéric. « C’est pour lui que l’entrée en scène devient une « apparition », c’est-à-dire l’entrée d’un personnage dans son champ visuel. C’est donc ce que voit Frédéric que voit le narrateur, et le lecteur avec lui »*. Comme il a été très bien montré, Frédéric « pratique la contemplation moderne » qui se rattache « à ce qui trouble dans le commun, dans le banal […] »**.
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* Bertrand Darbeau, Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, coll. « Connaissance d’une œuvre » Paris Bréal 2000, page 56.
** Jacques Neefs, « Ce fut comme une apparition… : Épiphanies, de Flaubert à Joyce ». Dans : Rue Descartes, n° 10 (Juin 1994), page 113. Cité par Gesine Hindemith, « L’iconicité, une stratégie textuelle dans l’Éducation sentimentale ». Dans : Voir, croire, savoir − Les épistémologies de la création chez Gustave Flaubert (collectif), Berlin De Gruyter 2015  page 49.

« Ce fut comme une apparition »

 

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869

Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d’observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites.

Une négresse*, coiffée d’un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L’enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s’éveiller. Elle la prit sur ses genoux. « Mademoiselle n’était pas sage, quoiqu’elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l’aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. » Et Frédéric se réjouissait d’entendre ces choses, comme s’il eût fait une découverte, une acquisition.

Il la supposait d’origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse* avec elle ?

Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s’en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l’eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :
− « Je vous remercie, monsieur. »
Leurs yeux se rencontrèrent.
− « Ma femme, es-tu prête ? » cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l’escalier.

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869
Chapitre 1 (première partie)
Pistes de lecture analytique sur le texte de Flaubert (à lire afin de mieux problématiser le passage).

* femme noire. Le terme (encore courant au XIXe siècle) n’a pas de connotation péjorative ici.

C

ette scène d’apparition semble ralentir le temps, voire l’immobiliser : l’aura qu’émet madame Arnoux pour Frédéric constitue vraiment un moment extraordinaire. Comme dans la photographie de Kertész ou Palomar de Calvino, la dimension visuelle est essentielle :  il n’y a pas d’objectivité référentielle. C’est en effet la subjectivité de la perception qui produit l’extraordinaire. Et c’est donc d’après la perception de celui qui regarde que se construit l’extraordinaire : au réel se superpose l’expression d’une perception subjective du réel.

De fait, le texte d’Italo Calvino (malgré la prétention de son personnage) est tout sauf une expérience réelle : il est au contraire une illusion d’optique, une crise du réel, qui peut nous faire penser à la crise de l’objet des Surréalistes. Les auteurs que nous avons analysés dans ce cours ne montrent pas la réalité, mais le procès en bonne et due forme de la réalité : sa reconstruction par le biais de la subjectivité grâce à l’expérience esthétique ou artistique, autrement dit grâce au principe de la subjectivité intérieure de celui qui regarde.

Nous comprenons que si l’extraordinaire en art a tant besoin du réel, c’est pour s’en affranchir aussitôt : l’obsession figurative apparaît ainsi comme la volonté de l’artiste de donner une forme visible non au réel représenté, mais à l’œuvre en elle-même qui montre le réel, ou tout au moins l’idée du réel : ce n’est pas l’océan vu du balcon d’un appartement ni même une silhouette derrière la cloison vitrée qui nous intéressaient dans la photo de Kertész mais au contraire la prise de distance avec le réel, avec l’illusion mimétique. Et c’est cette prise de distance, cet écart, qui relève d’un extraordinaire pouvoir d’illusion.

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Contre le réel, tout contre…

Comme nous l’avons vu à travers Palomar ou l’Éducation sentimentale, les auteurs renversent la perspective du réel en posant l’acte d’écrire en tant que phantasia, acte de métamorphose du réel, faculté d’imagination. L’extraordinaire est contre, mais aussi tout contre le réel. Et ce n’est pas un hasard si Sergio Cappello interprétait Palomar « comme un roman d’apprentissage »* : nous assistons en effet à « l’éducation sentimentale » de Palomar. Partir du réel et dépasser le réel pour apprendre à trouver du sens là où il y a un non-sens, n’est-ce pas en fin de compte la clé de l’histoire ? Donner un sens à la vie : voilà l’extraordinaire.
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Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, op. cit. page 313.

« Hallucine-toi du réel » disait aussi Aragon… Ce qui ne veut pas dire se laisser dépasser par le réel ; mais redessiner le réel, créer un réel distancié, métamorphosé sous l’emprise de l’imaginaire. Autrement dit, l’extraordinaire est bien une façon de redonner consistance au réel en nous faisant parvenir à une réalité autre, extra-ordinaire, transcendante. Produire du réel n’est donc pas reproduire le réel, mais bien le réinventer sous la forme d’une altérité extra-ordinaire : ainsi devient-il réalité à son tour, en recréant de nouvelles figures de la réalité qui viendront l’enrichir toujours davantage…

Bruno Rigolt
© janvier 2017, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


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palomarIllustration choisie pour la jaquette par les Éditions du Seuil : L’arbarestrille, 1853 d’après les premières œuvres de Jacques Devaulx − BN, Paris 

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 3A/ La perception de l'extraordinaire : entre regard objectif et construction mentale

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  moyen à difficile ★★


3-A/ La perception de l’extraordinaire, entre regard objectif et construction mentale


magritte-la-decalcomanieRené Magritte, « La Décalcomanie » (détail), 1966
© Adagp, Paris 2016 © Photothèque R. Magritte / Banque d’Images, Adagp, Paris, 2016 / Pro Litteris

Observer l’extraordinaire…

D

ans le premier volume de leur magnifique Géographie universelle intitulé « Mondes nouveaux » (1990), Roger Brunet et Olivier Dollfus affirment : « La description du paysage, surtout si elle est réussie, nous apprend bien plus sur son auteur que sur le paysage même. Elle dit un état d’âme plus qu’un état du lieu. En ce sens le paysage est miroir, et renvoie à celui qui le regarde ou qui l’invente ».

Ces propos sont riches d’enseignement : y a-t-il un réel pur ? Peut-il même y avoir une objectivité de la perception ? Un point de vue neutre, une sorte de regard extérieur et anonyme prétendant dépersonnaliser l’observation du réel ? Jean-Jacques Bavoux dans le texte ci-dessous  affirme : « Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards. […] le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire ». 

Le paysage, construction mentale

 
 
Jean-Jacques Bavoux, « Le paysage, construction mentale »
La Géographie. Objet, méthodes, débats, 3e édition. Paris, Arrmand Colin, collection U, 2016

Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards, un « grand champ d’expériences sensorielles » [Ferrier, 2013, p.6]. Il combine toujours une somme d’objets géographiques, un sujet observateur et la médiation qui les relie. Il résulte « du jeu croisé de forces objectives et d’appréhensions subjectives » [Claval, 2011, p.217]. […] Il est une relation et n’existe que s’il est regardé. Au paysage-objet répond le paysage-image et « des constituants très idéels comme l’intuition sensible, l’affect et les représentations sociales s’entrelacent pour donner naissance au paysage vécu » [Di Méo, Buléon, 2005, p. 124]. […]
Tout paysage est un miroir de la société, comme de nous-mêmes. D’une part, il révèle les structures et le fonctionnement d’une portion d’espace, son étude permettant aux géographes d’approcher « les façons de voir le monde, de le déconstruire et de le reconstruire » [Donadieu, 2012, Avant-propos]. D’autre part, il renvoie aux catégories mentales, aux perceptions et aux sensibilités de l’observateur, y compris à ses rêves si l’on considère que, « avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique » [Bachelard, 1942, p.6]. […] 
À des époques différentes, selon les tendances socioculturelles dominantes, le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire, « nul ! » ou « super ! » comme disent les touristes aujourd’hui. « [Si] un paysage est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi », disait C. Baudelaire. La montagne ou le paysage maritime, après des siècles d’indifférence, voire de répulsion, sont devenus subitement « sublimes » avec les Romantiques tandis que, depuis peu, « c’est beau, une ville, la nuit » (R. Bohringer) et les panoramas illuminés des grandes cités dominés du sommet des buildings, gagnent inexorablement des étoiles dans les guides de voyage […].
Il faut dire que, comme les paysages et les territoires, la majorité des objets, phénomènes et concepts pris en compte par la géographie font intervenir de l’organique et de l’organisationnel, du matériel et du spirituel, de l’historique et du prospectif, du local et du global, de l’individuel et du sociétal.

Comme nous le pressentons, toute perception étant subjective, l’extraordinaire ne prend son sens qu’à travers la perception que nous en avons. Sans même nous en rendre compte, nous appliquons des filtres —personnels, physiologiques, psychologiques, sociaux, culturels…—, des interprétations, des symbolisations qui s’interposent entre la réalité et notre perception de cette réalité : ce qui paraît banal pour l’un sera jugé remarquable par l’autre.

L’extraordinaire est donc davantage un singulier qu’un universel : c’est ce que chacun de nous perçoit subjectivement. Contrairement à l’universel, il n’y a pas d’extraordinaire en tout lieu et en tout temps ; ni d’extraordinaire en soi. L’extraordinaire relève davantage de la conscience et de la perception subjectives d’un événement, d’un lieu, d’un moment. Ce qui est extraordinaire, c’est la manière dont le regard que nous portons sur le réel transforme notre conscience du réel pour le rendre extraordinaire.

Par exemple, dans la photographie ci-dessous, quoi de plus contingent [contingent = banal, accessoire] en apparence que cette scène saisie par André Kertész*, en conformité avec une réalité qui pourrait apparaître à première vue très prosaïque [ordinaire, bassement matérielle] : du balcon d’un appartement, le photographe capte, à travers la cloison de séparation en verre dépoli, la silhouette d’un homme —peut-être un voisin— qui semble absorbé dans ses pensées ou la contemplation de l’Atlantique :
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* Sur André Kertész, lisez les pages 55-56 de l’ouvrage d’Evelyne Rogniat, André Kertész : le photographe à l’œuvre (Presses Universitaires de Lyon/Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997).

kertesz_martinique_1972_webAndré Kertész, « Martinique », 1972

Mais le photographe saisit de telle sorte le réel que son regard y débusque l’extraordinaire : « une silhouette évanescente et pensive qui semble être un reflet de lui-même » |source|. Comme nous le comprenons en effet à travers la photographie de Kertész, l’œuvre ne prétend pas intrinsèquement nous évader du quotidien. Et pourtant, elle est la matérialisation objective d’une représentation subjective qui rompt l’écoulement de la vie courante et fictionnalise le réel ordinaire. C’est-à-dire qu’elle est à la fois appréhension objective du réel (il n’y a aucun trucage) et sa restitution subjective par la prise de distance qu’elle induit avec le réel.

La photographie
comme « signe »


« avec la Photographie, ma certitude est immédiate : personne au monde ne peut me détromper. La Photographie devient alors pour moi un medium bizarre, une nouvelle forme d’hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps : une hallucination tempérée, en quelque sorte, modeste, partagée (d’un côté “ce n’est pas là”, de l’autre “mais ça a bien été là”) : image folle, frottée au réel ».

Roland Barthes
La Chambre claire. Note sur la photographie
Paris, Éditions du Seuil / Gallimard / Cahiers du cinéma, 1980, pages 176-177

En d’autres termes, la scène est bien réelle, mais le réel se trouve d’un coup plongé dans l’extra-ordinaire par le regard et la sensibilité interprétative du photographe, qui fait pourtant du réel son véritable objet : il y a donc une véritable subversion de l’illusion mimétique ! Comme le montre très bien Henri Bergson (La Pensée et le mouvant, 1938) : 

« À quoi vise l’art ? Sinon à montrer, dans la nature même et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps mais qui demeuraient invisibles telle l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera ».


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Parcours de lecture :
Palomar
d’Italo Calvino

Cette question de la représentation du réel est au centre de l’œuvre d’Italo Calvino : Palomar*, qui est mentionnée dans les indications bibliographiques des I.O. L’ouvrage présente à ce titre d’intéressantes pistes : le personnage de ce curieux récit, Palomar (sorte de double de l’auteur) aspire à  « une détermination exacte des objets et de soi dans le fini ». Il cherche à voir clair en prétendant observer le monde objectivement. 

* Italo Calvino, Palomar, Paris, Éditions du Seuil, 1985 (traduit de l’Italien par Jean-Paul Manganaro).
Les références de pages renvoient à la présente édition.

Dès le début du livre, Calvino caractérise ainsi le personnage de Palomar : « il veut éviter les sensations indéterminées et se propose pour chacun de ses actes un objet limité et précis » [Palomar, page 11] à travers une série d’expériences concernant le regard, et qui prétendent faire le lien entre perception visuelle et représentation verbale. Le premier récit du livre intitulé « Lecture d’une vague » se présente comme une fragmentation du banal : comment regarder une vague, et une seule, en la distinguant des autres ? 

« Monsieur Palomar se tient debout et regarde une vague […] se lever au loin, grandir, s’approcher, changer de forme et de couleur, s’enrouler sur elle-même, se rompre, s’évanouir, refluer. Il pourrait dès lors être convaincu d’avoir mené à terme l’opération qu’il s’était proposée et s’en aller. Mais il est très difficile d’isoler une vague, de la séparer de la vague qui la suit immédiatement, qui semble la pousser, qui parfois la rejoint et l’emporte ; tout comme de la séparer de la vague qui la précède et qui semble la traîner derrière elle vers le rivage, quitte peut-être à se retourner ensuite contre elle comme pour l’arrêter. […].

En somme, on ne peut observer une vague sans tenir compte des éléments complexes qui concourent à sa formation et de ceux non moins complexes auxquels elle donne naissance. Ceux-ci varient continuellement, c’est pourquoi une vague est toujours différente d’une autre vague […]. Puisque ce que monsieur Palomar  veut faire en ce moment c’est simplement voir une vague, c’est-à-dire saisir toutes ses composantes simultanées sans en négliger aucune, son regard s’arrêtera un instant sur le mouvement de l’eau qui bat le rivage jusqu’à ce qu’il puisse enregistrer des aspects qu’il n’avait d’abord pas saisis […].

La bosse de la vague, en s’avançant, se lève plus en un point qu’en un autre, et c’est à partir de là qu’elle commence à se border de blanc. Si cela arrive à une certaine distance du rivage, l’écume a le temps de s’ enrouler sur elle-même, de disparaître à nouveau comme engloutie, et au même instant de recommencer à tout envahir, mais cette fois elle ressurgit par en dessous, comme un tapis blanc qui remonte le rivage pour accueillir l’arrivée de la vague. Cependant, lorsqu’on s’attend à ce que la vague roule sur le tapis, on s’aperçoit qu’il n’y a plus de vague mais seulement le tapis, et il disparaît rapidement lui aussi, en devenant un miroitement de sable mouillé qui vite se retire, comme repoussé par l’étalement du sable sec qui avance sa limite opaque ondulée.

Il faut, en même temps, considérer les échancrures du front, là où la vague se divise en deux ailes, l’une tendant vers le rivage de droite à gauche et l’autre de gauche à droite; et le point de départ ou d’arrivée où elles divergent ou convergent, c’est cette pointe en négatif, qui suit l’avancée des ailes, mais qui est toujours retenue en arrière et soumise à l’alternance de leur superposition, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par une autre lame encore plus forte qui dissout le nœud en le brisant.

La plage, se modelant sur le dessin des vagues, enfonce dans l’eau des pointes à peine esquissées qui se prolongent en bancs de sable submergés, tels que les courants en forment et en défont à chaque marée. Monsieur Palomar a choisi comme point d’observation une de ces langues de sable basses, parce que les vagues les battent en biais d’un côté et de l’autre, et parce que, franchissant la surface à moitié submergée, elles se rencontrent avec celles qui arrivent de l’autre côté. Pour comprendre la manière dont une vague est faite, il faut donc tenir compte de ces poussées en des directions opposées qui, dans une certaine mesure, se contrebalancent et dans une certaine mesure se cumulent, et produisent un brisement général de toutes les poussées et contre-poussées dans l’habituel débordement d’écume.

Monsieur Palomar cherche à présent à limiter son champ d’observation ; s’il considère un carré d’à peu près dix mètres de rivage sur dix mètres de mer, il peut dresser un inventaire de tous les mouvements de vagues qui s’y répètent avec une fréquence variée dans un intervalle de temps donné. La difficulté est de fixer les limites de ce carré, car, s’il considère par exemple comme le côté le plus distant de lui la ligne relevée d’une vague qui avance, cette ligne, s’approchant de lui et s’élevant, cache à ses yeux tout ce qui se trouve derrière; et voilà que l’espace examiné, alors, se renverse en même temps qu’il s’aplatit.

Monsieur Palomar, de toute manière, ne se décourage pas: il croit à chaque instant qu’il a réussi à voir tout ce qu’il pouvait voir de son point d’observation, mais à la fin surgit toujours quelque chose dont il n’a pas tenu compte. […]

Monsieur Palomar s’éloigne le long de la plage, les nerfs aussi tendus qu’à son arrivée et encore plus incertain de tout. »

Palomar, « Palomar sur la plage », (« Lecture d’une vague »), p. 11-15

Comme il a été très bien dit*, « Palomar poursuit son but en élaborant une stratégie du regard : pour mieux cerner la scène, il la découpe en une séquence d’images fixes qu’il interroge systématiquement. Regarder la vague équivaut ainsi à en ralentir le regard, à en agrandir les détails, la restituant au foisonnement de ses formes qui en fait quelque chose d’unique. Palomar regarde ainsi le monde du dehors, comme un savant dans son laboratoire, et d’un œil étranger, comme s’il le voyait pour la première fois. Ce faisant, il s’esquive, comme le dirait Francis Ponge, de « l’infime manège où depuis des siècles tournent les paroles, l’esprit, la réalité de l’homme ». »
__________
* Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, Paris Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2007, page 313.

Il peut être intéressant à ce titre de mettre en relation le texte d’Italo Calvino avec la très célèbre chronophotographie d’Étienne-Jules Marey (1830-1904), « La vague », qui date de 1891. « Physiologiste, médecin, biomécanicien, et inventeur en 1882 de la chronophotographie, base technique de la cinématographie » |source|, Marey avait réussi à enregistrer les différentes phases du mouvement d’une vague sur une plaque photographique :

Comme dans le texte d’Italo Calvino, l’inlassable ressac des vagues sur la digue est prétexte à une perception singulière du monde privilégiant le choix du sujet, le travail sur le point de vue, le cadrage, la manière de rendre compte du réel, etc.  L’appareil photographique est ici plus un découvreur du réel qu’un simple enregistreur : s’il cherche à rendre compte objectivement d’un idéal —saisir le réel en le décomposant—, il amène aussi à percevoir différemment le réel.

Ainsi, derrière cette quête résolument scientifique d’investigation de la réalité, quête à dominante rationnelle —monsieur Palomar « cherche à contrôler le plus possible ses sensations » nous dit Calvino [Palomar, page 12]—, se cache une énigme philosophique : la fuite hors de la  « terreur du banal » pour reprendre une expression de Paul Valéry, c’est-à-dire la volonté d’art comme interpellation du réel. Comme le rappelle à juste titre Sergio Cappello, en élaborant une nouvelle « stratégie du regard » capable d’interroger le présent, Palomar rappelle par certains aspects ces propos de Georges Pérec dans L’Infraordinaire :

« Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?
Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue […].
Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.

Georges Pérec, L’Infraordinaire, Paris Le Seuil 1989, pages 11-12

L’observation objective de monsieur Palomar ne peut qu’apparaître illusoire d’un point de vue strictement objectif —l’art en effet nous éloigne du référentiel, du contextuel—, mais elle est au centre du programme poétique de Calvino. Ce que cherche Palomar, et qui lui échappe toujours, est une chose rare et précieuse : elle est révélée dans le chapitre « Le monde regarde le monde». Palomar cherche « […] une de ces heureuses coïncidences dans lesquelles le monde veut regarder et être regardé en même temps »*. S’en suit une sorte de quête de connaissance —au demeurant toujours insatisfaite— qui consiste à se projeter dans les choses pour y trouver du sens, comme en témoigne ce passage de la fin du livre :
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* Antonio Costa, « Palomar  : intermédialité et archéologie de la vision », page 177.  Cinémas : revue d’études cinématographiques / Cinémas: Journal of Film Studies, vol. 10, n°2-3, 2000, p. 169-184.
|
http://id.erudit.org/iderudit/024821ar|

« À la suite d’une série de mésaventures intellectuelles qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar a décidé que son activité principale serait de regarder les choses du dehors. […] Monsieur Palomar a décidé que, dorénavant, il redoublera d’attention : d’abord, en ne laissant pas échapper ces appels qui lui viennent des choses ; ensuite, en attribuant à cette opération d’observation l’importance qu’elle mérite. 

Un premier moment de crise survient à cet instant : monsieur Palomar, sûr que dorénavant le monde lui dévoilera une richesse infinie de choses à regarder, cherche à fixer tout ce qui lui tombe sous les yeux : il n’en tire aucun plaisir, et s’arrête. À cette phase succède une seconde, dans laquelle il est convaincu que ce qu’il doit regarder ce sont seulement certaines choses et non pas d’autres, et qu’il faut qu’il aille à leur recherche ; pour ce faire, il doit chaque fois affronter des problèmes de choix, d’exclusion, des hiérarchies de préférence ; il s’aperçoit vite qu’il est en train de tout gâcher, comme toujours dès qu’il met en jeu son propre moi et tous les problèmes qu’il a avec.

Mais comment faire pour regarder quelque chose en mettant de côté le moi ? À qui appartiennent les yeux qui regardent ? On pense d’habitude que le moi, c’est quelqu’un qui se penche à la terrasse de ses propres yeux comme on se met au bord d’une fenêtre et regarde le monde qui s’étend dans toute son ampleur là devant lui. Donc : il y a une fenêtre ouverte sur le monde. Au-delà, il y a le monde. Et en deçà ?

Toujours le monde : que voulez-vous qu’il y ait d’autre ? Par un petit effort de concentration, Palomar réussit à déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et à le mettre bien en vue à la fenêtre même. Mais alors, que reste-t-il au-dehors de celle-ci ? Le monde encore, qui en cette occasion s’est donc dédoublé en un monde qui regarde et un monde qui est regardé. Et lui, que l’on nomme aussi “ moi ”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ?

Palomar, « Les Méditations de Palomar »
(« Le monde regarde le monde »), p. 111-112

Ce passage nous montre de façon quelque peu désabusée l’impossibilité d’une observation objective « du modulé, du changeant, du composite : c’est-à-dire de l’indéfinissable »*. « En fait, si M. Palomar s’obstine à regarder les choses différemment, c’est pour « apercevoir la vraie substance du monde en dehors des habitudes sensorielles et mentales ». Les plus petits détails deviennent sublimes, poétiques […]. Des actions anodines, comme arracher l’herbe lui permettent de se lancer dans des réflexions exceptionnelles sur l’univers »**.
__________
* Massimo Mila, « Palomar dei suoni. La musicalità nell’ultimo Calvino », La Stampa, 31 janvier 1984. Cité par Luana Minato, La Poétique de l’écoute dans l’œuvre d’Italo Calvino, Thèse de doctorat, Université de Paris III, 2009, page 174.
** Isabelle Clochard, in : BTS Français, Je me souviens, L’extraordinaire, Le programme complet en fiches, coordination : Hélène Bieber, Ellipses 2016, page 365.

Ce « pouvoir de révélation » qui « fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles » (Instructions officielles) réinterprète le monde réel pour mieux entrer dans le réel, c’est-à-dire, comme le dit Italo Calvino dans Leçons américaines, pour « considérer le monde avec une autre optique, une autre logique, d’autres moyens de connaissance et de contrôle ». On comprend alors que cette quête de sens ne se réduit pas aux choses que le regard embrasse, mais amène à déchiffrer ce qui est caché à l’œil nu. 

Dans une interview*, Italo Calvino soulignait « vouloir trouver des équivalents [au réel] dans d’autres univers de l’expérimentation ». Ces autres univers supposent en fait une transmutation du réel : en cherchant l’exactitude (« déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et […] le mettre bien en vue à la fenêtre même »), Palomar transpose la réalité, et l’interprète de façon tout à fait extra-ordinaire. Dans un monde où l’absence de contemplation caractérise la modernité, Palomar cherche à interpréter le réel pour y trouver du sens.
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Italo Calvino, cité par Sarah Amrani, Analyse des formes et des fonctions du comique dans le discours narratif calvinien, Paris, Université Sorbonne Nouvelle-Paris-III, 2004.
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Cette « zone extraordinaire et indéfinissable »

Italo Calvino considérait l’imagination créatrice de l’écrivain comme une « zone extraordinaire et indéfinissable », permettant de combiner le réel au rêve et à l’imaginaire. De fait, on ne rentre dans l’art qu’en se soustrayant à ce qui nous entoure. À travers notre perception des choses extérieures, transparaît donc toujours une émotion intérieure, un état d’âme.
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Italo Calvino, « Philosophie et littérature », La Machine Littérature. Cité par Marion Renauld,
L’Homme possible, Master LAC, option « Littérature, Arts et Perspectives Comparatistes », Nancy, Université Nancy 2 (année universitaire 2007/2008), page 213.

Un autre passage du récit d’Italo Calvino, particulièrement savoureux au demeurant, met en scène Palomar dans une fromagerie à Paris. Notez comment, en voulant transposer son expérience du monde référentiel, Palomar dénature en fait la réalité objective et rationnelle, au profit d’une nouvelle réalité plus apte à réinterpréter le monde :

La fromagerie se présente à monsieur Palomar comme une encyclopédie à un autodidacte ; il pourrait mémoriser tous les noms, tenter une classification selon les formes —savon, cylindre, coupole, balle—, selon la consistance —sec, fondant, crémeux, veiné, compact—, selon les matériaux étrangers mêlés à la croûte ou à la pâte —raisins secs, poivre, noix, sésame, herbes, moisissures. Mais cela ne l’approcherait pas de la vraie connaissance, qui réside dans l’expérience des saveurs, faite elle-même de mémoire et d’imagination ensemble ; seule base sur laquelle il pourrait établir une échelle de goûts, de préférences, de curiosités ou d’exclusions.

Derrière chaque fromage, il y a un pâturage d’un vert différent, sous un ciel différent : des prairies salées par les dépôts des marées normandes ; des prairies aromatisées avec les vents ensoleillés de Provence ; il y a différents troupeaux avec des écuries différentes et leurs transhumances; il y a des procédés secrets qui se transmettent de siècle en siècle. Cette échoppe est un musée : Mr Palomar, en le visitant, s’y sent comme au Louvre. Derrière chaque objet se cache la présence d’une civilisation qui lui a donné forme.

Palomar, « Un musée de fromages », p. 76

L’observation du réel relève donc d’une représentation du réel, c’est-à-dire d’une construction mentale, ainsi que le rappelle Daniel Andler : « l’art est une manifestation extraordinaire et séparée », un bouleversements des repères. Ces « métamorphoses du regard » auxquelles nous convie Calvino mettent à l’épreuve le réel même, puisqu’elles rompent avec l’habitude et s’écartent du cours ordinaire des chosesÀ travers les rêveries de Palomar, ses songes mis en scène, le réel perd son unité constitutive grâce au pouvoir de l’imagination. 

De fait, « pour Calvino, la littérature doit préserver cette faculté extraordinaire de l’homme, à savoir, l’évocation d’images « in abstentia » : c’est « l’aptitude à penser par images », amenant « une vision nette les yeux fermés ». […] cette « zone extraordinaire et indéfinissable » apparaît comme étant la faculté propre à l’écrivain ; l’intellect se soumet alors aux circonvolutions libres de cet appareillage mental. […] le récit s’unit au rêve et à la philosophie, ou plus précisément, à « l’imagination qui, libérée du contrôle de la raison, du souci de la vraisemblance, entre dans des paysages inaccessibles à la réflexion rationnelle (Milan Kundera) ».
__________
* Marion Renauld, L’Homme possible, op. cit. pages 212-213.

L’extraordinaire, ou « ce qui trouble dans le commun, dans le banal »

La marque de ce point de vue subjectif est tout à fait sensible dans un célèbre passage de l’Éducation sentimentale, roman de formation consacré aux apprentissages d’un antihéros : Frédéric Moreau. Dans cette célèbre scène d’ouverture, le jeune homme se promène oisif sur le pont du bateau qui doit l’amener à Nogent-sur-Seine, sa ville natale, quand tout à coup son regard est littéralement captivé par l’ « apparition » de madame Arnoux, sorte d’icône profane qui fait de l’image de la femme aimée une idole…

Le texte de Flaubert multiplie ainsi les verbes de perception : le lexique de l’apparition situe la scène à travers le prisme du regard de Frédéric. « C’est pour lui que l’entrée en scène devient une « apparition », c’est-à-dire l’entrée d’un personnage dans son champ visuel. C’est donc ce que voit Frédéric que voit le narrateur, et le lecteur avec lui »*. Comme il a été très bien montré, Frédéric « pratique la contemplation moderne » qui se rattache « à ce qui trouble dans le commun, dans le banal […] »**.
__________
* Bertrand Darbeau, Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, coll. « Connaissance d’une œuvre » Paris Bréal 2000, page 56.
** Jacques Neefs, « Ce fut comme une apparition… : Épiphanies, de Flaubert à Joyce ». Dans : Rue Descartes, n° 10 (Juin 1994), page 113. Cité par Gesine Hindemith, « L’iconicité, une stratégie textuelle dans l’Éducation sentimentale ». Dans : Voir, croire, savoir − Les épistémologies de la création chez Gustave Flaubert (collectif), Berlin De Gruyter 2015  page 49.

« Ce fut comme une apparition »

 

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869

Ce fut comme une apparition :

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d’observer une chaloupe sur la rivière.

Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites.

Une négresse*, coiffée d’un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L’enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s’éveiller. Elle la prit sur ses genoux. « Mademoiselle n’était pas sage, quoiqu’elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l’aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. » Et Frédéric se réjouissait d’entendre ces choses, comme s’il eût fait une découverte, une acquisition.

Il la supposait d’origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse* avec elle ?

Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s’en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l’eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :
− « Je vous remercie, monsieur. »
Leurs yeux se rencontrèrent.
− « Ma femme, es-tu prête ? » cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l’escalier.

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869
Chapitre 1 (première partie)
Pistes de lecture analytique sur le texte de Flaubert (à lire afin de mieux problématiser le passage).

* femme noire. Le terme (encore courant au XIXe siècle) n’a pas de connotation péjorative ici.

C

ette scène d’apparition semble ralentir le temps, voire l’immobiliser : l’aura qu’émet madame Arnoux pour Frédéric constitue vraiment un moment extraordinaire. Comme dans la photographie de Kertész ou Palomar de Calvino, la dimension visuelle est essentielle :  il n’y a pas d’objectivité référentielle. C’est en effet la subjectivité de la perception qui produit l’extraordinaire. Et c’est donc d’après la perception de celui qui regarde que se construit l’extraordinaire : au réel se superpose l’expression d’une perception subjective du réel.

De fait, le texte d’Italo Calvino (malgré la prétention de son personnage) est tout sauf une expérience réelle : il est au contraire une illusion d’optique, une crise du réel, qui peut nous faire penser à la crise de l’objet des Surréalistes. Les auteurs que nous avons analysés dans ce cours ne montrent pas la réalité, mais le procès en bonne et due forme de la réalité : sa reconstruction par le biais de la subjectivité grâce à l’expérience esthétique ou artistique, autrement dit grâce au principe de la subjectivité intérieure de celui qui regarde.

Nous comprenons que si l’extraordinaire en art a tant besoin du réel, c’est pour s’en affranchir aussitôt : l’obsession figurative apparaît ainsi comme la volonté de l’artiste de donner une forme visible non au réel représenté, mais à l’œuvre en elle-même qui montre le réel, ou tout au moins l’idée du réel : ce n’est pas l’océan vu du balcon d’un appartement ni même une silhouette derrière la cloison vitrée qui nous intéressaient dans la photo de Kertész mais au contraire la prise de distance avec le réel, avec l’illusion mimétique. Et c’est cette prise de distance, cet écart, qui relève d’un extraordinaire pouvoir d’illusion.

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Contre le réel, tout contre…

Comme nous l’avons vu à travers Palomar ou l’Éducation sentimentale, les auteurs renversent la perspective du réel en posant l’acte d’écrire en tant que phantasia, acte de métamorphose du réel, faculté d’imagination. L’extraordinaire est contre, mais aussi tout contre le réel. Et ce n’est pas un hasard si Sergio Cappello interprétait Palomar « comme un roman d’apprentissage »* : nous assistons en effet à « l’éducation sentimentale » de Palomar. Partir du réel et dépasser le réel pour apprendre à trouver du sens là où il y a un non-sens, n’est-ce pas en fin de compte la clé de l’histoire ? Donner un sens à la vie : voilà l’extraordinaire.
__________
Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, op. cit. page 313.

« Hallucine-toi du réel » disait aussi Aragon… Ce qui ne veut pas dire se laisser dépasser par le réel ; mais redessiner le réel, créer un réel distancié, métamorphosé sous l’emprise de l’imaginaire. Autrement dit, l’extraordinaire est bien une façon de redonner consistance au réel en nous faisant parvenir à une réalité autre, extra-ordinaire, transcendante. Produire du réel n’est donc pas reproduire le réel, mais bien le réinventer sous la forme d’une altérité extra-ordinaire : ainsi devient-il réalité à son tour, en recréant de nouvelles figures de la réalité qui viendront l’enrichir toujours davantage…

Bruno Rigolt
© janvier 2017, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


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palomarIllustration choisie pour la jaquette par les Éditions du Seuil : L’arbarestrille, 1853 d’après les premières œuvres de Jacques Devaulx − BN, Paris 

Exposition sur le Romantisme… Le Romantisme russe par Clarisse, Sarah, et Mylline… Seconde 1 Deuxième partie (suite) : du romantisme au réalisme Section 2 : Anna Karénine

Pendant le mois de mai et le mois de juin seront mis en ligne une série d’articles de recherche préparés par les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt dans le cadre de la grande exposition : « Le Romantisme en France et en Europe ». Chaque semaine, un ou plusieurs exposés seront publiés…

Aujourd’hui : Anna Karénine : un roman qui reflète la transition vers le Réalisme…

Après le premier exposé que Clarisse, Sarah et Mylline ont conacrée à la peinture et à la poésie russe, et leur deuxième travail qui portait sur le romantisme dans Anna Karénine, je vous propose de découvrir le troisième et dernier volet de cette recherche consacrée à la Russie : nous restons toujours dans Anna Karénine, mais les élèves ont choisi de montrer de quelle manière ce roman amorce la transition du romantisme vers le réalisme…

 

 

Le Romantisme russe
par Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.

Classe de Seconde 1 (promotion 2011-2012)

Deuxième partie (suite)
Du Romantisme au Réalisme

Section 2 

ANNA KARENINE :
un roman qui reflète la transition vers le Réalisme

 

Ivan Kramskoï, "L'inconnue" (huile sur toile, détail), 1883. Galerie Tretiakov, Moscou (Russie).

 

 

« Le romantisme n’appartient pas seulement
à l’art, 
à la poésie : sa source est là où sont
les sources de l’art et de la poésie – dans la vie. »

Vissarion Bielinski

 

Rappel : tout au long de cette analyse, nous utiliserons comme support l’édition Gallimard, Collection Folio classique, Paris 2011.

En quoi Anna Karénine est-il un roman réaliste ?

 

Introduction

Tout d’abord, il semble nécessaire de rappeler quelques faits historiques. À partir de 1840, sous l’influence en particulier de Pouchkine, l’art russe va évoluer vers un romantisme « progressiste » qui confinera de plus en plus à l’art réaliste. C’est alors la fin du Romantisme en Russie et le début d’un vaste mouvement qui explore la veine réaliste et sociale. Comme le fait remarquer Eugène-Melchior de Vogüé dans le Roman russe, « les faiseurs d’élégie et de ballades se tournèrent vers le drame historique, vers les côtés pittoresques de la vie populaire et la résurrection du passé » (1). Par ailleurs, comme le rappelle l’auteur, « le mouvement littéraire de 1830, en Russie, était purement esthétique ; confiné dans les jouissances d’art, les querelles de forme, il n’offrait aucune satisfaction aux besoins moraux et sociaux d’un pays affamé de réformes, d’idées, de solutions pour tous les problèmes qui commençaient de se poser » (2).

Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre…
Pour feuilleter le passage dans Google-livres, cliquez ici

La Russie traverse en effet une intense période de transformations sociales et idéologiques. Face aux problèmes rencontrés par le pays, le peuple inquiet revendique un art nouveau qui porterait un regard critique sur la société. On doit ici s’arrêter sur la figure emblématique de Piotr Iakovlevitch Tchaadaiev dont la première Lettre philosophique publiée en 1836 dans le numéro 15 de Teleskop marquera tous les esprits. L’idée fondamentale qu’il exprime est que la Russie « attend d’abord un renouveau moral, une remise en cause radicale des fondements illusoires sur lesquels s’est identifiée […] sa puissance actuelle » (3) :

« Solitaires dans le monde, nous ne lui avons rien donné, ni rien appris : nous n’avons pas ajouté une idée au trésor des idées de l’humanité, nous n’avons aidé en rien au perfectionnement de la raison humaine et nous avons vicié tout ce que cette raison nous communiquait… » (4).

Cette tendance s’intensifie dans les années suivantes et « la mode délaisse la « vague des passions » pour la « raison pure » » (2). Plus tard, le critique Biélinsky, mettant le doigt sur les points faibles du romantisme, va en effet exercer une influence prépondérante sur la littérature. Ainsi, en 1843, dans ses études sur les poètes romantiques, il  écrit :

« Il est passé, le temps des enthousiasmes juvéniles ; celui de la pensée est venu. Le public est plus exigeant. À la vérité, il ne se rend pas un compte exact de ce qu’il demande, mais il ne se contente plus de ce qu’on lui offre. Il n’est pas encore arrivé à la pleine conscience de lui-même ; il est bien près d’y atteindre. Les proposées magnifiques et les phrases à effet ne fascinent plus personne, on n’en veut pas entendre parler » (5).

On voit très nettement ici l’essoufflement du Romantisme et l’attente d’un art nouveau, apte à satisfaire la fonction éducative de la littérature. A partir de là, se développe le roman réaliste : les œuvres de Gogol, de Tourgueniev et de Dostoïevski reflètent certains travers de la société russe notamment ceux du régime tsariste, et portent un intérêt particulier au peuple : les problèmes contemporains deviennent les thèmes principaux. En tant que réformateur engagé, Tolstoï « considère l’art comme le passe-temps des riches » (6) et marquera de son empreinte le roman russe. Son roman  Anna Karénine, dont nous avons vu précédemment qu’il était inspiré par un certain romantisme, traduit bien cette transition vers le Réalisme : problématique sur laquelle nous allons maintenant consacrer notre étude.

 

Scènes de la vie sociale : la noblesse russe et les paysans

 Si Anna Karénine raconte l’histoire de deux amours contraires (la passion d’Anna et Vronski par opposition au bonheur paisible de Lévine et Kitty), Tolstoï en profite néanmoins  pour peindre parallèlement la vie sociale de son époque : la noblesse russe, les bals, la cour, l’éducation des enfants, le mariage, la vie à la campagne, la chasse, les récoltes… Ainsi nous étudierons dans le réalisme de certaines scènes, l’importance de l’observation et de la documentation chez l’auteur.

 

 Kitty et sa mère arrivent au bal…

 Le bal commençait à peine lorsque Kitty et sa mère montèrent le grand escalier paré de fleurs et brillamment illuminé, sur lequel se tenaient des valets en livrées rouges et perruques poudrées. Du palier décoré d’arbustes, où devant un miroir elles arrangeaient leurs robes et leurs coiffures, on percevait un bruissement continu semblable à celui d’une ruche et le son des violons de l’orchestre attaquant avec circonspection la première valse. […] Un jeune homme imberbe, au gilet largement échancré, un de ceux que le vieux prince Stcherbatski appelait des « chiots », les salua au passage tout en rectifiant dans sa course sa cravate blanche ; mais il revint sur ses pas pour prier Kitty de lui accorder une contredanse. La première était promise à Vronski, il fallut promettre la seconde au petit jeune homme.

             Anna (Sophie Marceau) et Vronski (Ean Ben) dans la scène du bal (film de Bernard Rose, 1997)

 

Après avoir passé sa journée à faucher en compagnie de ses paysans, Lévine retourne chez lui, où se trouve son frère Serge, venu lui rendre visite quelques jours.

Serge avait dîné depuis longtemps ; retiré dans sa chambre, il prenait une limonade glacée en parcourant les journaux et les revues que le facteur venait d’apporter, quand Levine entra brusquement, la blouse noircie, trempée, les cheveux en désordre et collés aux tempes.

 

Dans le premier extrait, Tolstoï décrit l’arrivée au bal de Kitty Stcherbatski et de sa mère, appartenant toutes deux à la haute noblesse. Ainsi évoque-t-il le décor et le déroulement des soirées mondaines : l’auteur met en effet l’accent sur l’aspect somptueux du bal tout en dressant le portrait de la noblesse russe. Nous pouvons noter le grand souci d’esthétique qui se dégage de la scène, et que l’extrait du film de Bernard Rose met bien en valeur : regardez par exemple le « grand escalier paré de fleurs et brillamment illuminé » : tout semble devoir être parfait jusqu’à la tenue des valets « en livrées rouges et perruques poudrées » et des invités… Mais derrière cette somptuosité se cachent ce que Tchaadaiev appelait (cf. nos remarques dans l’introduction) les « fondements illusoires » de la société : d’où l’aspect artificiel et quelque peu surfait de la soirée : on y danse la valse ou encore la mazurka, danse d’origine polonaise. De plus, les hommes sont chargés d’inviter les femmes à danser, lesquelles semblent presque obligées d’accepter les propositions (« il fallut promettre la seconde au petit jeune homme ») selon un rituel assez artificiel. Si les bals semblent donc être un univers permettant à la haute société d’entretenir ses relations, la manière dont Tolstoï décrit la scène est assez critique. Le regard trop objectif du romancier est caractéristique du Réalisme.

En outre, les détails descriptifs témoignent d’un sens de l’observation et d’une volonté chez l’auteur de reproduire la réalité qui l’entoure de la manière la plus exacte possible, à la manière des Réalistes français. Comme le note Eugène-Melchior Vogüé, « Après la guerre, ce que Tolstoï étudie avec le plus de passion et de bonheur, c’est l’intrigue des hautes sphères de la société » (7). Les détails qu’il ajoute ne sont d’ailleurs pas étrangers à la longueur du roman (858 pages dans la version utilisée). Mais ces détails ont leur importance : ils permettent en effet à l’auteur de Guerre et Paix de rendre compte de la complexité et de la diversité de la vie. Comme le souligne Émile Hennequin, pour Tolstoï, et à l’encontre de tous les romanciers idéalistes, « le roman, s’il veut être l’image et contenir tout l’intérêt  et l’importance de la vie, doit être complexe, nombreux et diffus comme elle ; construite sur cette intuition profonde, l’œuvre perdra en fini, en concentration artificielle d’effet, en unité factice des caractères ; mais elle pourra se hausser à la variété frémissante et nuancée des vrais faits et des vraies âmes » (8).  Nous remarquons ici un refus de l’esthétique ou du moins une utilisation de l’esthétique non pour elle-même, mais pour privilégier un compte-rendu exact de la réalité. Ainsi, tout au long du roman nous voyons évoluer parallèlement des personnages au caractère, au mode de vie et au milieu social complètement opposés.

Dans le second extrait, Tolstoï décrit en effet un personnage complètement différent de ceux présentés dans le premier passage : il s’agit de Levine, un homme simple qui trouve son bonheur dans la vie à la campagne et les travaux des champs et dont nous verrons plus tard qu’il est la représentation de l’auteur. Ainsi, nous pouvons constater la simplicité de la scène qui est finalement très banale : « il prenait une limonade glacée en parcourant les journaux et les revues que le facteur venait d’apporter ». Le passage traduit par ailleurs le milieu social des personnages. Notons à ce titre que Tolstoï n’idéalise aucunement les faits, il les présente tels qu’ils sont réellement : alors que certains auteurs se seraient gardés de décrire l’état de Levine en rentrant des champs. L’auteur n’essaie pas d’embellir le récit. Ainsi, Levine entre « la blouse noircie, trempée, les cheveux en désordre et collés aux tempes. »

À la différence de l’artificialité du bal que nous remarquions précédemment, « tout se passe ici comme « dans la vie » : c’est le réel référentiel qui prend le dessus. Plus généralement, à travers ces deux extraits, nous remarquons que l’écrivain s’intéresse particulièrement aux différents groupes sociaux (ici la noblesse et la paysannerie), ce qui montre une nouvelle fois sa volonté de représenter une société dans son intégralité. Nous noterons enfin que le personnage principal, Levine, est un être simple appartenant à la paysannerie, une des caractéristiques du Réalisme puisqu’il privilégie le « petit peuple ».

 

Des faits réels inspirés de la vie de Tolstoï…
 
 La vraisemblance de certaines scènes est rendue possible grâce au fait que Tolstoï s’est inspiré de sa propre vie, ainsi que nous allons le voir en étudiant plus spécifiquement  le suicide d’Anna et le personnage de Levine.

Dans ce passage, Vronski se remémore l’image du corps déchiqueté d’Anna.

« Elle » lui apparut tout d’un coup ou du moins ce qui restait d’elle, lorsque, entrant comme un fou dans la baraque où on l’avait transportée, il aperçut son corps ensanglanté, étalé sans pudeur aux yeux de tous ; la tête intacte, avec ses lourdes nattes et ses boucles légères autour des tempes, était rejetée en arrière ; une expression étrange s’était figée sur son beau visage, aux yeux encore béants d’horreur, et les lèvres entrouvertes et pitoyables semblaient prêtes à proférer encore leur terrible menace, à lui prédire comme pendant la fatale querelle « qu’il se repentirait ».

Extrait saisissant s’il en est ! Remarquez la précision avec laquelle Tolstoï décrit le corps d’Anna « ensanglanté », mais « la tête intacte » jusqu’à l’expression de son visage qui fait preque frémir : les « yeux béants d’horreur », les « lèvres entrouvertes et pitoyables ». Mais si cette description paraît si réelle dans son expressionnisme terrible, c’est qu’elle a été inspirée à Tolstoï par un fait divers. Attardons-nous à ce titre sur les remarques éclairantes de Sylvie Luneau : « En janvier 1872, une jeune femme, Anna Prirogova, abandonnée par son amant Bibikov, voisin et ami des Tolstoï, alla se jeter sous un train de marchandises à la gare de Iassenki, non loin de Iasnaïa Poliana. […] Il va assiter à l’autopsie du corps déchiqueté dans un des bâtiments de la petite gare. L’impression est terrible » (4). On ne peut en effet que constater les similitudes entre ce suicide et celui d’Anna Karénine : similitude de prénoms, ressemblance quant à la situation. C’est effectivement « de cette image qu’est né le « destin » d’Anna Karénine. » (10).  

Mais le personnage de Levine semble pousser plus loin encore le réalisme puisqu’il serait « une projection de [Tolstoï] lui-même ». « Il se présente sous les traits de cet homme pieux et amoureux de la nature » (11). De fait, tout comme Levine, Tolstoï décide de fuir « les cercles littéraires de Saint-Pétersbourg pour s’installer au milieu des paysans dans son domaine héréditaire de Lasnaïa Poliana et y fonder une famille » (12). Dans une lettre à sa tante, il écrit : « Je vais me consacrer à la vie rustique, pour laquelle je sens que je suis né. » (13) Comme Levine d’ailleurs, Tolstoï aime peu en effet la mondanité et préfère sa vie paisible à la campagne.

Tolstoï, photographié par Sergueï Prokoudine-Gorski (détail)

Mentionnons ici, sans nous y attarder, un certain nombre de similitudes : l’importance du mariage pour Tolstoï comme pour Levine qui le considère comme « l’acte principal de l’existence ». Un autre passage du livre nous semble éclairant : en 1856, Tolstoï offre la liberté à ses paysans mais ceux-ci la refusent craignant un piège. Ainsi, Levine se heurte lui aussi au refus de ses paysans lorsqu’il essaie de les associer à l’entreprise « La méfiance invétérée des paysans constituait un obstacle non moins sérieux : ils ne pouvaient admettre que le maître ne cherchât pas à les exploiter ». Par ailleurs, en 1857 et en 1860, l’auteur réalise des voyages en Europe afin d’étudier les méthodes pédagogiques. Dans le roman, Levine effectuera lui aussi un voyage à l’étranger pour étudier les méthodes européennes. En outre, ayant perdu un grand nombre de ses proches pendant son enfance, Tolstoï sera perpétuellement préoccupé par la mort (14), Ainsi, Levine à l’approche du décès de son frère Nicolas (qui est aussi le prénom du frère de Tolstoï lui aussi décédé), s’interroge sur le sens de la vie « Levine parlait en toute franchise : il ne voyait plus devant lui que la mort ». Enfin, comme le fait remarquer Sylvie Luneau, « le nom Levine vient de Lev, le propre prénom de Tolstoï ». Ces quelques exemples parmi tant d’autres, des similitudes entre Tolstoï et Levine témoignent donc de l’aspect autobiographique du roman : « sa vie peut être considérée comme le premier de ses ouvrages, comme la matière de la plupart d’entre eux. Tolstoï est l’un des principaux personnages de ses romans » (15). C’est ce qui permet à l’écrivain de peindre la réalité avec encore plus d’exactitude.

 

La peinture d’une société en mutation

Pour terminer cette seconde analyse, nous verrons que Tolstoï, à travers ses personnages et leurs nombreux débats, s’emploie à peindre les transformations politiques et idéologiques qui s’opèrent en Russie à cette époque. Comme le fait remarquer Flore Beaugendre, « Tolstoï écrit Anna Karénine entre 1873 et 1877 et ancre son récit dans les mêmes années : l’intrigue se déroule au cours des années 1870. Le roman reflète donc les grands changements intervenus dans le monde russe à cette période, que ce soit les réformes entreprises par Alexandre II ou la mutation d’une société qui se sort peu à peu de son conservatisme. » (16).

Commençons notre analyse par un bref rappel du contexte historique et social (17). Durant la seconde moitié du XIXe siècle (et jusqu’à la veille de la première guerre mondiale), l’immense empire russe possède un régime tsariste. Alexandre II, qui succède en 1855 à Nicolas Ier (18), dirige de main de maître une Russie dominée par la haute noblesse et toujours largement soumise au principe de la féodalité. La montée de la violence révolutionnaire contre le tsarisme obligera d’ailleurs Alexandre II à entreprendre des réformes à la fois économiques et sociales. Ainsi, en 1861, abolit-il le servage, qui rendait le paysan dépendant d’un maître et de la terre sur laquelle il travaillait. Cinquante millions de moujiks (paysans de rang social peu élevé) sont concernés. Dans le même esprit, des conseils locaux élus au suffrage censitaire et pouvant gérer les affaires de province,  sont créés en 1864. Dans Anna Karénine, il est fait mention à plusieurs reprises de ce contexte, qui s’accompagne d’un effondrement progressif de la noblesse, de l’acquisition d’un système de droits, de la réforme de l’armée, de l’abolition des châtiments corporels…

 

 

 

 

 

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Nous allons maintenant consacrer notre étude à l’analyse de deux passages. Le premier concerne l’abolition du servage, et le deuxième touche à la situation de l’agriculture…

Un propriétaire exprime son mécontentement quant à l’abolition du servage : selon lui, il aurait provoqué la baisse de l’agriculture. Cependant, Sviajski, lui aussi un propriétaire, ne partage pas cet avis : pour lui le vrai problème ne vient pas de là…

«  Une terre qui, au temps du servage, rendait neuf fois la semence ne la rendra plus que trois fois en compte à demi. L’émancipation a ruiné la Russie !
[…]
Tout progrès se fait par la force et rien que par la force. Prenez les réformes de Pierre, de Catherine, d’Alexandre, prenez l’histoire de l’Europe. L’agriculture n’échappe pas à la règle, bien au contraire. […]  Et si de nos jours, les propriétaires ont pu améliorer leurs modes de culture, introduire des séchoirs, des batteuses, des engrais et tout le fourniment, c’est parce que, grâce au servage, ils le faisaient d’autorité et que les paysans, d’abord réfractaires, obéissaient et finissaient par les imiter. Maintenant qu’on nous a enlevé nos droits, notre agriculture, qui par endroits avait fait des progrès indéniables, doit finalement retomber dans la barbarie primitive. Telle est du moins mon opinion.
[…]
Nous ouvriers, continuait le hobereau, ne veulent ni fournir de la bonne besogne, ni employer de bons instruments. Ils ne savent que se saouler comme des porcs et gâter tout ce qu’ils touchent. […] Tout ce qui dépasse leur routine leur fait mal au cœur. Aussi notre agriculture est-elle en baisse sur tout la ligne ; la terre est négligée et reste en friche, à moins qu’on ne la cède aux paysans ; un domaine qui rendait disons deux millions d’hectolitres n’en rend plus que quelques centaines de milliers. Si l’on voulait à tout prix émanciper, il fallait au moins agir avec circonspection…
[…]
Je ne suis pas de cet avis, rétorqua Sviajski devenu sérieux. La vérité c’est que nous sommes de piètres agriculteurs et que même au temps du servage, nous n’obtenions de nos terres qu’un médiocre rendement. Nous n’avons jamais eu ni machines, ni bétail convenables, ni bonne administration ; nous ne savons même pas compter. Interrogez un propriétaire, il ignore aussi bien ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte.
[…]
Que parlez-vous toujours d’abîmer ? Votre vieux fouloir à la russe, passe, mais je vous garantis qu’on ne me brisera pas ma batteuse à vapeur. Vos mauvaises rosses bien russes, qu’il faut tirer par la queue pour les faire avancer, possible qu’on les éreintera, mais achetez des percherons ou même des Orlov, et vous verrez si ça marchera ! Et le reste à l’avenant. Ce qu’il nous faut c’est améliorer notre technique. »

Dans cet extrait, s’engage un débat sur l’abolition du servage entre plusieurs propriétaires… Un vieillard, qui s’exprime en premier, critique fermement la réforme en raison de la perte considérable d’argent qu’elle a entraînée : « Une terre qui, au temps du servage, rendait neuf fois la semence ne la rendra plus que trois fois en compte à demi ». Il va même jusqu’à affirmer que « l’émancipation a ruiné la Russie » : à partir de ses observations personnelles, il fait donc une généralisation du « désastre » engendré. Envisagé comme effet référentiel et argumentatif, ce dialogue permet à Tolstoï d’introduire à de nombreuses reprises dans le récit des éléments historiques venant renforcer l’impression de réel dégagée par le roman.

Un autre personnage, Sviajski, lui aussi propriétaire, n’est cependant pas d’accord avec ce qu’avance le hobereau. Pour lui en effet, l’abolition du servage ne semble pas être un problème : « même au temps du servage, nous n’obtenions de nos terres qu’un médiocre rendement ». La véritable cause des mauvais rendements de l’agriculture semble plutôt venir du fait qu’ils sont de « piètres agriculteurs ». Il met ainsi en avant le retard de la Russie, notamment ses lacunes sur le plan de l’éducation : « nous ne savons même pas compter. Interrogez un propriétaire, il ignore aussi bien ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte ». Par ailleurs, à travers les propos de Sviajski, on peut noter le retard économique et agricole de la Russie : « Nous n’avons jamais eu ni machines, ni bétail convenables ». Alors que le hobereau prétend que le problème vient des ouvriers qui détériorent le matériel, Sviajski pense au contraire que le vrai souci vient des moyens techniques eux-mêmes, de leur mauvaise qualité. Les méthodes agricoles ne paraissent pas en effet avoir évoluées : « Votre vieux fouloir à la russe », « Vos mauvaises rosses bien russes ». Ici, le propriétaire insiste sur la manque d’évolution, la Russie reste trop dans ses traditions « à la russe », « bien russes », elle ne semble pas assez ouverte sur l’extérieur notamment sur l’Europe, en pleine Révolution industrielle, où ont lieu de nombreux progrès. Il oppose effectivement ces méthodes traditionnelles à des techniques plus modernes « je vous garantis qu’on ne me brisera pas ma batteuse à vapeur ». C’est donc le manque de modernisation en lui-même qui empêche la Russie d’augmenter ses rendements « Ce qu’il nous faut c’est améliorer notre technique ».

En outre, nous pouvons constater également une évocation rapide de la mauvaise organisation de l’Empire « ni bonne administration ». A travers ses personnages, Tolstoï met donc en avant les travers de la Russie et particulièrement son retard sur les pays européens. Plus généralement, tout au long du roman, l’auteur insère de nombreux débats semblables à celui-ci. Ainsi, les personnages s’exprimeront sur les sciences, les zemstvos, le capitalisme, le socialisme, la culture, l’émancipation des femmes… Autant de sujets d’actualité à l’époque où Tolstoï écrit le roman. La multiplication des débats permet donc à l’écrivain de rendre compte des différents points de vue qui parcourent alors l’Empire. Ainsi le roman, qui avec la nouvelle est d’ailleurs le genre le plus utilisé par le Réalisme, s’appuie-t-il sur un contexte historique et social qui se superpose à l’histoire sentimentale. Cette caractéristique des auteurs réalistes qui s’inspirent pour leur œuvre du monde dans lequel ils vivent permet à Tolstoï d’utiliser les personnages secondaires pour mieux enraciner la narration dans le réalisme social et ainsi peindre les vastes changements d’une époque. Comme il a été très justement souligné à propos de Tolstoï, « dans ses œuvres, le cours complexe de la vie à une époque donnée prend forme dans les vies entremêlées de nombreux personnages ordinaires qui représentent les mouvements de l’histoire » (19). l’auteur est témoin des transformations historiques de la Russie.

Au terme de notre étude, nous pouvons affirmer que cette fidèle description de la société, qui est inspirée à Tolstoï de faits réels vécus, prend valeur de témoignage —autant réquisitoire que plaidoyer— sur les transformations politiques et idéologiques de la Russie du XIXème siècle. Comme nous l’avons compris, l’histoire romantique d’Anna Karénine semble donc s’effacer derrière un réalisme beaucoup plus cru où l’on trouve l’écho d’une longue observation du monde et d’un formidable travail d’enquête documentaire, tout à fait caractéristiques de l’esthétique réaliste.  

Intéressons-nous pour finir, à cette présence simultanée du Romantisme et du Réalisme, tant le roman Anna Karénine semble refléter la transition entre les deux mouvements. Portant l’influence évidente du lyrisme et du pathétique à travers le drame d’une passion illégitime, il n’empêche que « ce sujet de tragédie est traité avec les instruments du roman réaliste, que Tolstoï compare à une « expérience en laboratoire », consistant à faire vivre des personnages imaginaires dans des scènes concrètes » (20). D’ailleurs, celui pour qui le roman devait être le fidèle reflet de la vie trouvait ce livre inutile, interminable et « trop sentimental ». L’expression des sentiments n’était pas en effet la priorité de l’écrivain, mais elle est néanmoins présente dans Anna Karénine. Ainsi, est-elle nuancée par des descriptions très réalistes de la société de son temps qui correspondent mieux aux idées de l’auteur.

Il est donc difficile de dire s’il s’agit d’un roman romantique ou réaliste. Comme le soulignait à juste titre Claude Frochaux dans son très beau livre L’Homme seul : « Anna Karénine, c’est le roman d’adieu au romantisme écrit par un homme qui avait déjà franchi la passerelle du réalisme. Tolstoï voulait aller ailleurs, mais il avait manqué une étape. Ce qui l’obligeait à revenir sur ses pas » (21). Anna Karénine semble donc marquer la transition entre les deux mouvements, et sans doute il est vrai d’affirmer que pour Tolstoï, il est le dernier roman portant l’influence du Romantisme…

© Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif (janvier 2012-mai 2012 pour la présente publication

 
NOTES

(1) Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, deuxième édition, E. Plon, Nourrit et Cie, Paris, 1888. Rééd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1971, page 107
(2) ibid. pages 107108.
(3) Alexandre Bourmeyster, L’Idée russe entre Lumières et spiritualité sous le règne de Nicolas Ier, Ellug, Université Stendhal, Grenoble 2001, page 108.
(4) Cité par Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, op. cit. page 108109.
(5) ibid. page 111.
(6) Collectif, Histoire de l’humanité, volume VI : 1789 – 1914, éditions UNESCO, collection Histoire plurielle, 2008. Page 512.
(7) Eugène-Melchior de Vogüé, op. cit. page 274.
(8) Émile Hennequin, Écrivains francisés : Dickens, Heine, Tourgueneff, Poe, Dostoïewski, Tolstoï, éditions Perrin, Paris, 1889.
(4) Sylvie Luneau, « Notice » du roman de Léon Tolstoï, Anna Karénine, op. cit. page 868.
(10) http://www.alalettre.com/tolstoi-oeuvres-anna-karenine.php 
(11) http://mabouquinerie.canalblog.com/archives/2011/09/19/21897709.html
(12) http://www.tolstoisalon.com/?page_id=193 
(13) Ossip Lourié, La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle, Félix Alcan Paris 1905. Texte numérisé consultable sur Wikisource.
(14)  « il est frappé dès son enfance par l’absurdité de la vie » (source : Wikipedia, article « Léon Tolstoï », « La pensée de Tolstoï)
(15) Ossip Lourié, La Psychologie des romanciers russes, op. cit.
(16) Flore Beaugendre, Livre électronique Anna Karénine de Tolstoï (fiche de lecture), éditions LePetitLittéraire.fr, 2011.
(17) Nous nous sommes servi entre autres de remarques trouvées sur Wikipedia, article « Empire russe« .
(18) Lequel avait mené une politique très répressive, notamment en 1825 contre les révoltes des décembristes qui souhaitaient libérer l’Empire de l’autocratie et abolir le servage.
(19) Collectif, Histoire de l’humanité, volume VI : 1789 – 1914, op. cit. page 512.
 
(20) http://www.universalis.fr/encyclopedie/anna-karenine/
(21)
Claude Frochaux, L’Homme seul (deuxième partie), éditions L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001, page 200.

 

Annexe 

Emma Bovary et Anna Karénine : deux héroïnes au caractère passionné dans un cadre réaliste…

Si le roman de Léon Tolstoï est souvent comparé au chef-d’œuvre de Gustave Flaubert, Madame Bovary (1856), c’est d’abord parce que leurs héroïnes ont un destin similaire. Plus fondamentalement, nous pouvons affirmer que les deux œuvres sont le reflet de la transition du mouvement romantique à l’école réaliste.

Ainsi, par leur caractère passionné et leur destin tragique, Anna Karénine et Emma Bovary, l’une vivant en Russie et l’autre en Normandie, ont marqué durablement l’histoire de la Littérature. Ayant, toutes deux fait un mariage de raison, elle vivent dans l’ennui et la lassitude jusqu’au fameux bal, élément perturbateur qui fera rentrer l’histoire dans le drame existentiel.  Emma, amoureuse de l’idée même de l’amour et croyant à la sincérité de ses relations avec Rodolphe et Léon, se heurtera en effet à la désillusion d’un amour non partagé, tandis qu’Anna renoncera à la tranquillité d’esprit et à la paix pour vivre dans le mensonge, la passion et finalement la déchéance en compagnie de son amant, Vronski.

Prises dans un engrenage dont elles n’arrivent à se défaire —les dettes pour Emma et l’isolement puis la folie pour Anna—, elle commettront finalement l’irréparable : à Emma qui s’empoisonne à l’arsenic répond le suicide d’Anna qui se jette sous un train. Cette issue funeste résultant de la  quête d’un amour impossible et d’un conflit intérieur des deux héroïnes traduit finalement cet « adieu au romantisme » que nous notions avec Claude Frochaux précédemment. 

Comme le notait Marlène Lebrun (www.aefr.ru/int-2012-15.doc), « Flaubert et Tolstoï, romanciers de la littérature réaliste, ont  donné vie à leurs protagonistes pour les faire évoluer dans un contexte socioculturel précis, la petite bourgeoisie normande pour l’écrivain français et l’aristocratie russe du XIXe pour le comte Léon  Tolstoï. À travers l’analyse d’une société vue de l’intérieur  où le poids des apparences et des convenances est paralysant, les écrivains donnent à lire une réflexion  […] sur le couple, l’amour, la passion, le rapport fiction-réalité et  la condition féminine ».

De plus, Madame Bovary est un roman de mœurs : « MOEURS DE PROVINCE » est d’ailleurs le sous-titre de ce récit où Flaubert évoque Rouen, son lieu natal, et la campagne normande sous la Monarchie de Juillet. Il présente également le milieu des paysans comme celui de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie. Tolstoï, quant à lui, rend compte des transformations idéologiques et politiques qui s’opèrent en Russie ainsi que des traditions de la haute société russe du XIXème siècle. Cet ancrage référentiel et l’absence d’idéalisation montrent donc la volonté des auteurs de faire du roman une représentation de la société. Cependant, comme le faisait remarquer Claude Frochaux (op. cit. page  200) : « Madame Bovary est un roman romantique qui se veut réaliste. Tandis qu’au contraire Anna Karénine est un roman réaliste qui se veut romantique. »

Gustave Flaubert et Léon Tolstoï se situent donc tous deux au carrefour du Romantisme et du Réalisme. Flaubert ne disait-il pas de lui-même : « Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigles, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui creuse et fouille le vrai tant qu’il peut ». Madame Bovary et Anna Karénine, témoignent selon nous de cette double influence…

 

Bibliographie

 

Webographie

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Relecture et vérification du manuscrit : Bruno Rigolt