Exposition sur le Romantisme… Le Romantisme russe par Clarisse, Sarah, et Mylline… Seconde 1 Deuxième partie (suite) : du romantisme au réalisme Section 2 : Anna Karénine

Pendant le mois de mai et le mois de juin seront mis en ligne une série d’articles de recherche préparés par les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt dans le cadre de la grande exposition : « Le Romantisme en France et en Europe ». Chaque semaine, un ou plusieurs exposés seront publiés…

Aujourd’hui : Anna Karénine : un roman qui reflète la transition vers le Réalisme…

Après le premier exposé que Clarisse, Sarah et Mylline ont conacrée à la peinture et à la poésie russe, et leur deuxième travail qui portait sur le romantisme dans Anna Karénine, je vous propose de découvrir le troisième et dernier volet de cette recherche consacrée à la Russie : nous restons toujours dans Anna Karénine, mais les élèves ont choisi de montrer de quelle manière ce roman amorce la transition du romantisme vers le réalisme…

 

 

Le Romantisme russe
par Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.

Classe de Seconde 1 (promotion 2011-2012)

Deuxième partie (suite)
Du Romantisme au Réalisme

Section 2 

ANNA KARENINE :
un roman qui reflète la transition vers le Réalisme

 

Ivan Kramskoï, "L'inconnue" (huile sur toile, détail), 1883. Galerie Tretiakov, Moscou (Russie).

 

 

« Le romantisme n’appartient pas seulement
à l’art, 
à la poésie : sa source est là où sont
les sources de l’art et de la poésie – dans la vie. »

Vissarion Bielinski

 

Rappel : tout au long de cette analyse, nous utiliserons comme support l’édition Gallimard, Collection Folio classique, Paris 2011.

En quoi Anna Karénine est-il un roman réaliste ?

 

Introduction

Tout d’abord, il semble nécessaire de rappeler quelques faits historiques. À partir de 1840, sous l’influence en particulier de Pouchkine, l’art russe va évoluer vers un romantisme « progressiste » qui confinera de plus en plus à l’art réaliste. C’est alors la fin du Romantisme en Russie et le début d’un vaste mouvement qui explore la veine réaliste et sociale. Comme le fait remarquer Eugène-Melchior de Vogüé dans le Roman russe, « les faiseurs d’élégie et de ballades se tournèrent vers le drame historique, vers les côtés pittoresques de la vie populaire et la résurrection du passé » (1). Par ailleurs, comme le rappelle l’auteur, « le mouvement littéraire de 1830, en Russie, était purement esthétique ; confiné dans les jouissances d’art, les querelles de forme, il n’offrait aucune satisfaction aux besoins moraux et sociaux d’un pays affamé de réformes, d’idées, de solutions pour tous les problèmes qui commençaient de se poser » (2).

Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre…
Pour feuilleter le passage dans Google-livres, cliquez ici

La Russie traverse en effet une intense période de transformations sociales et idéologiques. Face aux problèmes rencontrés par le pays, le peuple inquiet revendique un art nouveau qui porterait un regard critique sur la société. On doit ici s’arrêter sur la figure emblématique de Piotr Iakovlevitch Tchaadaiev dont la première Lettre philosophique publiée en 1836 dans le numéro 15 de Teleskop marquera tous les esprits. L’idée fondamentale qu’il exprime est que la Russie « attend d’abord un renouveau moral, une remise en cause radicale des fondements illusoires sur lesquels s’est identifiée […] sa puissance actuelle » (3) :

« Solitaires dans le monde, nous ne lui avons rien donné, ni rien appris : nous n’avons pas ajouté une idée au trésor des idées de l’humanité, nous n’avons aidé en rien au perfectionnement de la raison humaine et nous avons vicié tout ce que cette raison nous communiquait… » (4).

Cette tendance s’intensifie dans les années suivantes et « la mode délaisse la « vague des passions » pour la « raison pure » » (2). Plus tard, le critique Biélinsky, mettant le doigt sur les points faibles du romantisme, va en effet exercer une influence prépondérante sur la littérature. Ainsi, en 1843, dans ses études sur les poètes romantiques, il  écrit :

« Il est passé, le temps des enthousiasmes juvéniles ; celui de la pensée est venu. Le public est plus exigeant. À la vérité, il ne se rend pas un compte exact de ce qu’il demande, mais il ne se contente plus de ce qu’on lui offre. Il n’est pas encore arrivé à la pleine conscience de lui-même ; il est bien près d’y atteindre. Les proposées magnifiques et les phrases à effet ne fascinent plus personne, on n’en veut pas entendre parler » (5).

On voit très nettement ici l’essoufflement du Romantisme et l’attente d’un art nouveau, apte à satisfaire la fonction éducative de la littérature. A partir de là, se développe le roman réaliste : les œuvres de Gogol, de Tourgueniev et de Dostoïevski reflètent certains travers de la société russe notamment ceux du régime tsariste, et portent un intérêt particulier au peuple : les problèmes contemporains deviennent les thèmes principaux. En tant que réformateur engagé, Tolstoï « considère l’art comme le passe-temps des riches » (6) et marquera de son empreinte le roman russe. Son roman  Anna Karénine, dont nous avons vu précédemment qu’il était inspiré par un certain romantisme, traduit bien cette transition vers le Réalisme : problématique sur laquelle nous allons maintenant consacrer notre étude.

 

Scènes de la vie sociale : la noblesse russe et les paysans

 Si Anna Karénine raconte l’histoire de deux amours contraires (la passion d’Anna et Vronski par opposition au bonheur paisible de Lévine et Kitty), Tolstoï en profite néanmoins  pour peindre parallèlement la vie sociale de son époque : la noblesse russe, les bals, la cour, l’éducation des enfants, le mariage, la vie à la campagne, la chasse, les récoltes… Ainsi nous étudierons dans le réalisme de certaines scènes, l’importance de l’observation et de la documentation chez l’auteur.

 

 Kitty et sa mère arrivent au bal…

 Le bal commençait à peine lorsque Kitty et sa mère montèrent le grand escalier paré de fleurs et brillamment illuminé, sur lequel se tenaient des valets en livrées rouges et perruques poudrées. Du palier décoré d’arbustes, où devant un miroir elles arrangeaient leurs robes et leurs coiffures, on percevait un bruissement continu semblable à celui d’une ruche et le son des violons de l’orchestre attaquant avec circonspection la première valse. […] Un jeune homme imberbe, au gilet largement échancré, un de ceux que le vieux prince Stcherbatski appelait des « chiots », les salua au passage tout en rectifiant dans sa course sa cravate blanche ; mais il revint sur ses pas pour prier Kitty de lui accorder une contredanse. La première était promise à Vronski, il fallut promettre la seconde au petit jeune homme.

             Anna (Sophie Marceau) et Vronski (Ean Ben) dans la scène du bal (film de Bernard Rose, 1997)

 

Après avoir passé sa journée à faucher en compagnie de ses paysans, Lévine retourne chez lui, où se trouve son frère Serge, venu lui rendre visite quelques jours.

Serge avait dîné depuis longtemps ; retiré dans sa chambre, il prenait une limonade glacée en parcourant les journaux et les revues que le facteur venait d’apporter, quand Levine entra brusquement, la blouse noircie, trempée, les cheveux en désordre et collés aux tempes.

 

Dans le premier extrait, Tolstoï décrit l’arrivée au bal de Kitty Stcherbatski et de sa mère, appartenant toutes deux à la haute noblesse. Ainsi évoque-t-il le décor et le déroulement des soirées mondaines : l’auteur met en effet l’accent sur l’aspect somptueux du bal tout en dressant le portrait de la noblesse russe. Nous pouvons noter le grand souci d’esthétique qui se dégage de la scène, et que l’extrait du film de Bernard Rose met bien en valeur : regardez par exemple le « grand escalier paré de fleurs et brillamment illuminé » : tout semble devoir être parfait jusqu’à la tenue des valets « en livrées rouges et perruques poudrées » et des invités… Mais derrière cette somptuosité se cachent ce que Tchaadaiev appelait (cf. nos remarques dans l’introduction) les « fondements illusoires » de la société : d’où l’aspect artificiel et quelque peu surfait de la soirée : on y danse la valse ou encore la mazurka, danse d’origine polonaise. De plus, les hommes sont chargés d’inviter les femmes à danser, lesquelles semblent presque obligées d’accepter les propositions (« il fallut promettre la seconde au petit jeune homme ») selon un rituel assez artificiel. Si les bals semblent donc être un univers permettant à la haute société d’entretenir ses relations, la manière dont Tolstoï décrit la scène est assez critique. Le regard trop objectif du romancier est caractéristique du Réalisme.

En outre, les détails descriptifs témoignent d’un sens de l’observation et d’une volonté chez l’auteur de reproduire la réalité qui l’entoure de la manière la plus exacte possible, à la manière des Réalistes français. Comme le note Eugène-Melchior Vogüé, « Après la guerre, ce que Tolstoï étudie avec le plus de passion et de bonheur, c’est l’intrigue des hautes sphères de la société » (7). Les détails qu’il ajoute ne sont d’ailleurs pas étrangers à la longueur du roman (858 pages dans la version utilisée). Mais ces détails ont leur importance : ils permettent en effet à l’auteur de Guerre et Paix de rendre compte de la complexité et de la diversité de la vie. Comme le souligne Émile Hennequin, pour Tolstoï, et à l’encontre de tous les romanciers idéalistes, « le roman, s’il veut être l’image et contenir tout l’intérêt  et l’importance de la vie, doit être complexe, nombreux et diffus comme elle ; construite sur cette intuition profonde, l’œuvre perdra en fini, en concentration artificielle d’effet, en unité factice des caractères ; mais elle pourra se hausser à la variété frémissante et nuancée des vrais faits et des vraies âmes » (8).  Nous remarquons ici un refus de l’esthétique ou du moins une utilisation de l’esthétique non pour elle-même, mais pour privilégier un compte-rendu exact de la réalité. Ainsi, tout au long du roman nous voyons évoluer parallèlement des personnages au caractère, au mode de vie et au milieu social complètement opposés.

Dans le second extrait, Tolstoï décrit en effet un personnage complètement différent de ceux présentés dans le premier passage : il s’agit de Levine, un homme simple qui trouve son bonheur dans la vie à la campagne et les travaux des champs et dont nous verrons plus tard qu’il est la représentation de l’auteur. Ainsi, nous pouvons constater la simplicité de la scène qui est finalement très banale : « il prenait une limonade glacée en parcourant les journaux et les revues que le facteur venait d’apporter ». Le passage traduit par ailleurs le milieu social des personnages. Notons à ce titre que Tolstoï n’idéalise aucunement les faits, il les présente tels qu’ils sont réellement : alors que certains auteurs se seraient gardés de décrire l’état de Levine en rentrant des champs. L’auteur n’essaie pas d’embellir le récit. Ainsi, Levine entre « la blouse noircie, trempée, les cheveux en désordre et collés aux tempes. »

À la différence de l’artificialité du bal que nous remarquions précédemment, « tout se passe ici comme « dans la vie » : c’est le réel référentiel qui prend le dessus. Plus généralement, à travers ces deux extraits, nous remarquons que l’écrivain s’intéresse particulièrement aux différents groupes sociaux (ici la noblesse et la paysannerie), ce qui montre une nouvelle fois sa volonté de représenter une société dans son intégralité. Nous noterons enfin que le personnage principal, Levine, est un être simple appartenant à la paysannerie, une des caractéristiques du Réalisme puisqu’il privilégie le « petit peuple ».

 

Des faits réels inspirés de la vie de Tolstoï…
 
 La vraisemblance de certaines scènes est rendue possible grâce au fait que Tolstoï s’est inspiré de sa propre vie, ainsi que nous allons le voir en étudiant plus spécifiquement  le suicide d’Anna et le personnage de Levine.

Dans ce passage, Vronski se remémore l’image du corps déchiqueté d’Anna.

« Elle » lui apparut tout d’un coup ou du moins ce qui restait d’elle, lorsque, entrant comme un fou dans la baraque où on l’avait transportée, il aperçut son corps ensanglanté, étalé sans pudeur aux yeux de tous ; la tête intacte, avec ses lourdes nattes et ses boucles légères autour des tempes, était rejetée en arrière ; une expression étrange s’était figée sur son beau visage, aux yeux encore béants d’horreur, et les lèvres entrouvertes et pitoyables semblaient prêtes à proférer encore leur terrible menace, à lui prédire comme pendant la fatale querelle « qu’il se repentirait ».

Extrait saisissant s’il en est ! Remarquez la précision avec laquelle Tolstoï décrit le corps d’Anna « ensanglanté », mais « la tête intacte » jusqu’à l’expression de son visage qui fait preque frémir : les « yeux béants d’horreur », les « lèvres entrouvertes et pitoyables ». Mais si cette description paraît si réelle dans son expressionnisme terrible, c’est qu’elle a été inspirée à Tolstoï par un fait divers. Attardons-nous à ce titre sur les remarques éclairantes de Sylvie Luneau : « En janvier 1872, une jeune femme, Anna Prirogova, abandonnée par son amant Bibikov, voisin et ami des Tolstoï, alla se jeter sous un train de marchandises à la gare de Iassenki, non loin de Iasnaïa Poliana. […] Il va assiter à l’autopsie du corps déchiqueté dans un des bâtiments de la petite gare. L’impression est terrible » (4). On ne peut en effet que constater les similitudes entre ce suicide et celui d’Anna Karénine : similitude de prénoms, ressemblance quant à la situation. C’est effectivement « de cette image qu’est né le « destin » d’Anna Karénine. » (10).  

Mais le personnage de Levine semble pousser plus loin encore le réalisme puisqu’il serait « une projection de [Tolstoï] lui-même ». « Il se présente sous les traits de cet homme pieux et amoureux de la nature » (11). De fait, tout comme Levine, Tolstoï décide de fuir « les cercles littéraires de Saint-Pétersbourg pour s’installer au milieu des paysans dans son domaine héréditaire de Lasnaïa Poliana et y fonder une famille » (12). Dans une lettre à sa tante, il écrit : « Je vais me consacrer à la vie rustique, pour laquelle je sens que je suis né. » (13) Comme Levine d’ailleurs, Tolstoï aime peu en effet la mondanité et préfère sa vie paisible à la campagne.

Tolstoï, photographié par Sergueï Prokoudine-Gorski (détail)

Mentionnons ici, sans nous y attarder, un certain nombre de similitudes : l’importance du mariage pour Tolstoï comme pour Levine qui le considère comme « l’acte principal de l’existence ». Un autre passage du livre nous semble éclairant : en 1856, Tolstoï offre la liberté à ses paysans mais ceux-ci la refusent craignant un piège. Ainsi, Levine se heurte lui aussi au refus de ses paysans lorsqu’il essaie de les associer à l’entreprise « La méfiance invétérée des paysans constituait un obstacle non moins sérieux : ils ne pouvaient admettre que le maître ne cherchât pas à les exploiter ». Par ailleurs, en 1857 et en 1860, l’auteur réalise des voyages en Europe afin d’étudier les méthodes pédagogiques. Dans le roman, Levine effectuera lui aussi un voyage à l’étranger pour étudier les méthodes européennes. En outre, ayant perdu un grand nombre de ses proches pendant son enfance, Tolstoï sera perpétuellement préoccupé par la mort (14), Ainsi, Levine à l’approche du décès de son frère Nicolas (qui est aussi le prénom du frère de Tolstoï lui aussi décédé), s’interroge sur le sens de la vie « Levine parlait en toute franchise : il ne voyait plus devant lui que la mort ». Enfin, comme le fait remarquer Sylvie Luneau, « le nom Levine vient de Lev, le propre prénom de Tolstoï ». Ces quelques exemples parmi tant d’autres, des similitudes entre Tolstoï et Levine témoignent donc de l’aspect autobiographique du roman : « sa vie peut être considérée comme le premier de ses ouvrages, comme la matière de la plupart d’entre eux. Tolstoï est l’un des principaux personnages de ses romans » (15). C’est ce qui permet à l’écrivain de peindre la réalité avec encore plus d’exactitude.

 

La peinture d’une société en mutation

Pour terminer cette seconde analyse, nous verrons que Tolstoï, à travers ses personnages et leurs nombreux débats, s’emploie à peindre les transformations politiques et idéologiques qui s’opèrent en Russie à cette époque. Comme le fait remarquer Flore Beaugendre, « Tolstoï écrit Anna Karénine entre 1873 et 1877 et ancre son récit dans les mêmes années : l’intrigue se déroule au cours des années 1870. Le roman reflète donc les grands changements intervenus dans le monde russe à cette période, que ce soit les réformes entreprises par Alexandre II ou la mutation d’une société qui se sort peu à peu de son conservatisme. » (16).

Commençons notre analyse par un bref rappel du contexte historique et social (17). Durant la seconde moitié du XIXe siècle (et jusqu’à la veille de la première guerre mondiale), l’immense empire russe possède un régime tsariste. Alexandre II, qui succède en 1855 à Nicolas Ier (18), dirige de main de maître une Russie dominée par la haute noblesse et toujours largement soumise au principe de la féodalité. La montée de la violence révolutionnaire contre le tsarisme obligera d’ailleurs Alexandre II à entreprendre des réformes à la fois économiques et sociales. Ainsi, en 1861, abolit-il le servage, qui rendait le paysan dépendant d’un maître et de la terre sur laquelle il travaillait. Cinquante millions de moujiks (paysans de rang social peu élevé) sont concernés. Dans le même esprit, des conseils locaux élus au suffrage censitaire et pouvant gérer les affaires de province,  sont créés en 1864. Dans Anna Karénine, il est fait mention à plusieurs reprises de ce contexte, qui s’accompagne d’un effondrement progressif de la noblesse, de l’acquisition d’un système de droits, de la réforme de l’armée, de l’abolition des châtiments corporels…

 

 

 

 

 

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Nous allons maintenant consacrer notre étude à l’analyse de deux passages. Le premier concerne l’abolition du servage, et le deuxième touche à la situation de l’agriculture…

Un propriétaire exprime son mécontentement quant à l’abolition du servage : selon lui, il aurait provoqué la baisse de l’agriculture. Cependant, Sviajski, lui aussi un propriétaire, ne partage pas cet avis : pour lui le vrai problème ne vient pas de là…

«  Une terre qui, au temps du servage, rendait neuf fois la semence ne la rendra plus que trois fois en compte à demi. L’émancipation a ruiné la Russie !
[…]
Tout progrès se fait par la force et rien que par la force. Prenez les réformes de Pierre, de Catherine, d’Alexandre, prenez l’histoire de l’Europe. L’agriculture n’échappe pas à la règle, bien au contraire. […]  Et si de nos jours, les propriétaires ont pu améliorer leurs modes de culture, introduire des séchoirs, des batteuses, des engrais et tout le fourniment, c’est parce que, grâce au servage, ils le faisaient d’autorité et que les paysans, d’abord réfractaires, obéissaient et finissaient par les imiter. Maintenant qu’on nous a enlevé nos droits, notre agriculture, qui par endroits avait fait des progrès indéniables, doit finalement retomber dans la barbarie primitive. Telle est du moins mon opinion.
[…]
Nous ouvriers, continuait le hobereau, ne veulent ni fournir de la bonne besogne, ni employer de bons instruments. Ils ne savent que se saouler comme des porcs et gâter tout ce qu’ils touchent. […] Tout ce qui dépasse leur routine leur fait mal au cœur. Aussi notre agriculture est-elle en baisse sur tout la ligne ; la terre est négligée et reste en friche, à moins qu’on ne la cède aux paysans ; un domaine qui rendait disons deux millions d’hectolitres n’en rend plus que quelques centaines de milliers. Si l’on voulait à tout prix émanciper, il fallait au moins agir avec circonspection…
[…]
Je ne suis pas de cet avis, rétorqua Sviajski devenu sérieux. La vérité c’est que nous sommes de piètres agriculteurs et que même au temps du servage, nous n’obtenions de nos terres qu’un médiocre rendement. Nous n’avons jamais eu ni machines, ni bétail convenables, ni bonne administration ; nous ne savons même pas compter. Interrogez un propriétaire, il ignore aussi bien ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte.
[…]
Que parlez-vous toujours d’abîmer ? Votre vieux fouloir à la russe, passe, mais je vous garantis qu’on ne me brisera pas ma batteuse à vapeur. Vos mauvaises rosses bien russes, qu’il faut tirer par la queue pour les faire avancer, possible qu’on les éreintera, mais achetez des percherons ou même des Orlov, et vous verrez si ça marchera ! Et le reste à l’avenant. Ce qu’il nous faut c’est améliorer notre technique. »

Dans cet extrait, s’engage un débat sur l’abolition du servage entre plusieurs propriétaires… Un vieillard, qui s’exprime en premier, critique fermement la réforme en raison de la perte considérable d’argent qu’elle a entraînée : « Une terre qui, au temps du servage, rendait neuf fois la semence ne la rendra plus que trois fois en compte à demi ». Il va même jusqu’à affirmer que « l’émancipation a ruiné la Russie » : à partir de ses observations personnelles, il fait donc une généralisation du « désastre » engendré. Envisagé comme effet référentiel et argumentatif, ce dialogue permet à Tolstoï d’introduire à de nombreuses reprises dans le récit des éléments historiques venant renforcer l’impression de réel dégagée par le roman.

Un autre personnage, Sviajski, lui aussi propriétaire, n’est cependant pas d’accord avec ce qu’avance le hobereau. Pour lui en effet, l’abolition du servage ne semble pas être un problème : « même au temps du servage, nous n’obtenions de nos terres qu’un médiocre rendement ». La véritable cause des mauvais rendements de l’agriculture semble plutôt venir du fait qu’ils sont de « piètres agriculteurs ». Il met ainsi en avant le retard de la Russie, notamment ses lacunes sur le plan de l’éducation : « nous ne savons même pas compter. Interrogez un propriétaire, il ignore aussi bien ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte ». Par ailleurs, à travers les propos de Sviajski, on peut noter le retard économique et agricole de la Russie : « Nous n’avons jamais eu ni machines, ni bétail convenables ». Alors que le hobereau prétend que le problème vient des ouvriers qui détériorent le matériel, Sviajski pense au contraire que le vrai souci vient des moyens techniques eux-mêmes, de leur mauvaise qualité. Les méthodes agricoles ne paraissent pas en effet avoir évoluées : « Votre vieux fouloir à la russe », « Vos mauvaises rosses bien russes ». Ici, le propriétaire insiste sur la manque d’évolution, la Russie reste trop dans ses traditions « à la russe », « bien russes », elle ne semble pas assez ouverte sur l’extérieur notamment sur l’Europe, en pleine Révolution industrielle, où ont lieu de nombreux progrès. Il oppose effectivement ces méthodes traditionnelles à des techniques plus modernes « je vous garantis qu’on ne me brisera pas ma batteuse à vapeur ». C’est donc le manque de modernisation en lui-même qui empêche la Russie d’augmenter ses rendements « Ce qu’il nous faut c’est améliorer notre technique ».

En outre, nous pouvons constater également une évocation rapide de la mauvaise organisation de l’Empire « ni bonne administration ». A travers ses personnages, Tolstoï met donc en avant les travers de la Russie et particulièrement son retard sur les pays européens. Plus généralement, tout au long du roman, l’auteur insère de nombreux débats semblables à celui-ci. Ainsi, les personnages s’exprimeront sur les sciences, les zemstvos, le capitalisme, le socialisme, la culture, l’émancipation des femmes… Autant de sujets d’actualité à l’époque où Tolstoï écrit le roman. La multiplication des débats permet donc à l’écrivain de rendre compte des différents points de vue qui parcourent alors l’Empire. Ainsi le roman, qui avec la nouvelle est d’ailleurs le genre le plus utilisé par le Réalisme, s’appuie-t-il sur un contexte historique et social qui se superpose à l’histoire sentimentale. Cette caractéristique des auteurs réalistes qui s’inspirent pour leur œuvre du monde dans lequel ils vivent permet à Tolstoï d’utiliser les personnages secondaires pour mieux enraciner la narration dans le réalisme social et ainsi peindre les vastes changements d’une époque. Comme il a été très justement souligné à propos de Tolstoï, « dans ses œuvres, le cours complexe de la vie à une époque donnée prend forme dans les vies entremêlées de nombreux personnages ordinaires qui représentent les mouvements de l’histoire » (19). l’auteur est témoin des transformations historiques de la Russie.

Au terme de notre étude, nous pouvons affirmer que cette fidèle description de la société, qui est inspirée à Tolstoï de faits réels vécus, prend valeur de témoignage —autant réquisitoire que plaidoyer— sur les transformations politiques et idéologiques de la Russie du XIXème siècle. Comme nous l’avons compris, l’histoire romantique d’Anna Karénine semble donc s’effacer derrière un réalisme beaucoup plus cru où l’on trouve l’écho d’une longue observation du monde et d’un formidable travail d’enquête documentaire, tout à fait caractéristiques de l’esthétique réaliste.  

Intéressons-nous pour finir, à cette présence simultanée du Romantisme et du Réalisme, tant le roman Anna Karénine semble refléter la transition entre les deux mouvements. Portant l’influence évidente du lyrisme et du pathétique à travers le drame d’une passion illégitime, il n’empêche que « ce sujet de tragédie est traité avec les instruments du roman réaliste, que Tolstoï compare à une « expérience en laboratoire », consistant à faire vivre des personnages imaginaires dans des scènes concrètes » (20). D’ailleurs, celui pour qui le roman devait être le fidèle reflet de la vie trouvait ce livre inutile, interminable et « trop sentimental ». L’expression des sentiments n’était pas en effet la priorité de l’écrivain, mais elle est néanmoins présente dans Anna Karénine. Ainsi, est-elle nuancée par des descriptions très réalistes de la société de son temps qui correspondent mieux aux idées de l’auteur.

Il est donc difficile de dire s’il s’agit d’un roman romantique ou réaliste. Comme le soulignait à juste titre Claude Frochaux dans son très beau livre L’Homme seul : « Anna Karénine, c’est le roman d’adieu au romantisme écrit par un homme qui avait déjà franchi la passerelle du réalisme. Tolstoï voulait aller ailleurs, mais il avait manqué une étape. Ce qui l’obligeait à revenir sur ses pas » (21). Anna Karénine semble donc marquer la transition entre les deux mouvements, et sans doute il est vrai d’affirmer que pour Tolstoï, il est le dernier roman portant l’influence du Romantisme…

© Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif (janvier 2012-mai 2012 pour la présente publication

 
NOTES

(1) Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, deuxième édition, E. Plon, Nourrit et Cie, Paris, 1888. Rééd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1971, page 107
(2) ibid. pages 107108.
(3) Alexandre Bourmeyster, L’Idée russe entre Lumières et spiritualité sous le règne de Nicolas Ier, Ellug, Université Stendhal, Grenoble 2001, page 108.
(4) Cité par Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, op. cit. page 108109.
(5) ibid. page 111.
(6) Collectif, Histoire de l’humanité, volume VI : 1789 – 1914, éditions UNESCO, collection Histoire plurielle, 2008. Page 512.
(7) Eugène-Melchior de Vogüé, op. cit. page 274.
(8) Émile Hennequin, Écrivains francisés : Dickens, Heine, Tourgueneff, Poe, Dostoïewski, Tolstoï, éditions Perrin, Paris, 1889.
(4) Sylvie Luneau, « Notice » du roman de Léon Tolstoï, Anna Karénine, op. cit. page 868.
(10) http://www.alalettre.com/tolstoi-oeuvres-anna-karenine.php 
(11) http://mabouquinerie.canalblog.com/archives/2011/09/19/21897709.html
(12) http://www.tolstoisalon.com/?page_id=193 
(13) Ossip Lourié, La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle, Félix Alcan Paris 1905. Texte numérisé consultable sur Wikisource.
(14)  « il est frappé dès son enfance par l’absurdité de la vie » (source : Wikipedia, article « Léon Tolstoï », « La pensée de Tolstoï)
(15) Ossip Lourié, La Psychologie des romanciers russes, op. cit.
(16) Flore Beaugendre, Livre électronique Anna Karénine de Tolstoï (fiche de lecture), éditions LePetitLittéraire.fr, 2011.
(17) Nous nous sommes servi entre autres de remarques trouvées sur Wikipedia, article « Empire russe« .
(18) Lequel avait mené une politique très répressive, notamment en 1825 contre les révoltes des décembristes qui souhaitaient libérer l’Empire de l’autocratie et abolir le servage.
(19) Collectif, Histoire de l’humanité, volume VI : 1789 – 1914, op. cit. page 512.
 
(20) http://www.universalis.fr/encyclopedie/anna-karenine/
(21)
Claude Frochaux, L’Homme seul (deuxième partie), éditions L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001, page 200.

 

Annexe 

Emma Bovary et Anna Karénine : deux héroïnes au caractère passionné dans un cadre réaliste…

Si le roman de Léon Tolstoï est souvent comparé au chef-d’œuvre de Gustave Flaubert, Madame Bovary (1856), c’est d’abord parce que leurs héroïnes ont un destin similaire. Plus fondamentalement, nous pouvons affirmer que les deux œuvres sont le reflet de la transition du mouvement romantique à l’école réaliste.

Ainsi, par leur caractère passionné et leur destin tragique, Anna Karénine et Emma Bovary, l’une vivant en Russie et l’autre en Normandie, ont marqué durablement l’histoire de la Littérature. Ayant, toutes deux fait un mariage de raison, elle vivent dans l’ennui et la lassitude jusqu’au fameux bal, élément perturbateur qui fera rentrer l’histoire dans le drame existentiel.  Emma, amoureuse de l’idée même de l’amour et croyant à la sincérité de ses relations avec Rodolphe et Léon, se heurtera en effet à la désillusion d’un amour non partagé, tandis qu’Anna renoncera à la tranquillité d’esprit et à la paix pour vivre dans le mensonge, la passion et finalement la déchéance en compagnie de son amant, Vronski.

Prises dans un engrenage dont elles n’arrivent à se défaire —les dettes pour Emma et l’isolement puis la folie pour Anna—, elle commettront finalement l’irréparable : à Emma qui s’empoisonne à l’arsenic répond le suicide d’Anna qui se jette sous un train. Cette issue funeste résultant de la  quête d’un amour impossible et d’un conflit intérieur des deux héroïnes traduit finalement cet « adieu au romantisme » que nous notions avec Claude Frochaux précédemment. 

Comme le notait Marlène Lebrun (www.aefr.ru/int-2012-15.doc), « Flaubert et Tolstoï, romanciers de la littérature réaliste, ont  donné vie à leurs protagonistes pour les faire évoluer dans un contexte socioculturel précis, la petite bourgeoisie normande pour l’écrivain français et l’aristocratie russe du XIXe pour le comte Léon  Tolstoï. À travers l’analyse d’une société vue de l’intérieur  où le poids des apparences et des convenances est paralysant, les écrivains donnent à lire une réflexion  […] sur le couple, l’amour, la passion, le rapport fiction-réalité et  la condition féminine ».

De plus, Madame Bovary est un roman de mœurs : « MOEURS DE PROVINCE » est d’ailleurs le sous-titre de ce récit où Flaubert évoque Rouen, son lieu natal, et la campagne normande sous la Monarchie de Juillet. Il présente également le milieu des paysans comme celui de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie. Tolstoï, quant à lui, rend compte des transformations idéologiques et politiques qui s’opèrent en Russie ainsi que des traditions de la haute société russe du XIXème siècle. Cet ancrage référentiel et l’absence d’idéalisation montrent donc la volonté des auteurs de faire du roman une représentation de la société. Cependant, comme le faisait remarquer Claude Frochaux (op. cit. page  200) : « Madame Bovary est un roman romantique qui se veut réaliste. Tandis qu’au contraire Anna Karénine est un roman réaliste qui se veut romantique. »

Gustave Flaubert et Léon Tolstoï se situent donc tous deux au carrefour du Romantisme et du Réalisme. Flaubert ne disait-il pas de lui-même : « Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigles, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui creuse et fouille le vrai tant qu’il peut ». Madame Bovary et Anna Karénine, témoignent selon nous de cette double influence…

 

Bibliographie

 

Webographie

Liens vérifiés le samedi 19 mai 2012, 05:57
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NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, ce travail d’élève est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page)

Relecture et vérification du manuscrit : Bruno Rigolt

Exposition sur le Romantisme… Le Romantisme russe par Clarisse, Sarah, et Mylline… Seconde 1 Deuxième partie : du romantisme au réalisme

 
Pendant le mois de mai et le mois de juin seront mis en ligne une série d’articles de recherche préparés par les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt dans le cadre de la grande exposition : « Le Romantisme en France et en Europe ». Chaque semaine, un ou plusieurs exposés seront publiés…

Après la première partie de l’exposé que Clarisse, Sarah et Mylline ont conacrée à la peinture et à la poésie russe, je vous propose de découvrir la deuxième partie de leur travail consacrée au roman Anna Karenine…

 

Le Romantisme russe
par Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.

Classe de Seconde 1 (promotion 2011-2012)

 

Deuxième partie
Du Romantisme au Réalisme

Section 1

ANNA KARENINE :
 un « roman d’adieu au Romantisme » (1)

 

Tout au long de cette analyse, nous utiliserons comme support l’édition Gallimard
(Collection Folio classique), Paris 2011. →

 

Introduction

Publié en 1877 et unanimement salué comme un chef-d’œuvre de la littérature, Anna Karénine est un roman de Léon Tolstoï. Appartenant à une famille de la haute noblesse russe, Léon Tolstoï, de son vrai nom Lev Nikolaïevitch Tolstoï, refusa dès son enfance l’hypocrisie des relations sociales et préféra abandonner l’Université pour se consacrer, après quelques années d’errance, à la vie rustique dans sa propriété à Iasnaïa Poliana.

 

Tolstoï ou la conscience problématique des âmes et des choses

Tolstoï "Observateur pénétrant et doté d'une grande justesse d'analyse, il fait de la vie réelle la matière de son œuvre..."

Véritable « phénomène spontané » (2), cet homme de génie ne relève d’aucun maître ni d’aucun groupe. Observateur pénétrant et doté d’une grande justesse d’analyse, il fait de la vie réelle la matière de son œuvre. Comme le fait remarquer Eugène-Melchior de Vogüé, « il a la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’homme ; les réalités sensibles d’abord, puis le jeu des passions, les plus fugitifs mobiles des actions, les plus légers malaises de la conscience. » (2). À ce titre, Tolstoï considère que « le roman doit être complexe pour représenter fidèlement la vie qui est complexe » (3). Aux visions lyriques de ses aînés, il substitue donc ce que nous appellerons la conscience problématique des âmes et des choses.

La première allusion à Anna Karénine est faite en 1870. Ainsi, le 24 février, la comtesse Tolstoï écrit dans son journal : « Hier soir, il [Tolstoï] m’a dit qu’il avait entrevu un type de femme mariée, de la haute société, mais qui se serait perdue. Il m’a expliqué que le problème pour lui était de la peindre uniquement digne de pitié et non coupable » (4). On reconnaît ici le personnage d’Anna. Ainsi, dans son roman, Tolstoï opposera le calme bonheur d’un ménage honnête formé par Levine et Kitty Stcherbatski aux humiliations et aux déboires qui accompagnent la passion coupable d’Alexis Vronski et d’Anna Karénine (les premiers brouillons étaient d’ailleurs intitulés « Deux mariages, deux couples »).

Cependant, l’auteur profite de l’histoire individuelle pour dresser parallèlement le tableau de la Russie de la fin du XIXème siècle avec ses transformations politiques et idéologiques. Comme nous le suggérions en parlant de conscience problématique du monde, le roman Anna Karenine en est un bon exemple, car il problématise le rapport entre le destin individuel et l’histoire collective à travers la transition du Romantisme au Réalisme. Ainsi, nous étudierons dans un premier temps, le romantisme qui caractérise l’amour passionné liant Anna et Vronski par opposition au réalisme de certaines scènes du roman qui occupera notre deuxième partie.

 

 

I. Un drame romantique : le couple Anna-Vronski

1-1 En quoi l’histoire d’Anna et Vronski est-elle romantique ?

 

Voici comment Emmanuel Waegemans, dans son Histoire de la littérature russe, présente le roman :

« Ánna Karénina est une jeune femme envoûtante qui a fait un mariage malheureux. Plein de noblesse, elle ne peut supporter le mensonge que constitue cette union fictive avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Elle se sent irrésistiblement attirée par le comte Vronski, représentant de la jeunesse dorée de Saint-Pétersbourg. Ce jeune officier se pose comme le rival du ministre Karénin, un homme insensible et guindé, pour qui seule la carrière compte. Mais aucun des deux ne saurait rivaliser en grandeur d’âme et en sincérité avec Ánna. Entre les deux hommes, la jeune femme choisit son amant ; elle quitte mari et enfant –Karénin refuse d’entendre parler du divorce–, mais se retrouve mise au ban de la société. Elle se raccroche à ce qui lui reste encore : Vrónskij, lequel a rompu avec sa classe en renonçant pour elle à sa carrière militaire. Mais voilà qu’il commence à s’éloigner d’elle. À force de scènes de jalousie, de haine et de désespoir, Ánna finit par ne plus entrevoir qu’une issue : le suicide. Elle se jette sous le train de la gare où elle a rencontré Vrónskij pour la première fois » (5).

Anna (Greta Garbo) et Vronski (Frederic March), dans l'adaptation célèbre de Clarence Brown (1935)

 

Le début d’un amour passionné

Dès la première partie d’Anna Karénine, à travers l’amour passionné qui lie Anna et Vronski, nous pouvons voir l’inspiration romantique qui animera la dynamique du roman. Ainsi dans le passage suivant, qui marque le début de leur passion illégitime, nous retrouvons quelques grandes caractéristiques du Romantisme :

Le lendemain du bal dans lequel elle a rencontré Vronski, Anna prend le train pour rentrer à Saint-Pétersbourg. A un arrêt, elle se rend compte qu’il est lui aussi dans le train ; elle l’interroge sur les raisons qui l’amène. Celui-ci lui déclare son amour pour la première fois de manière explicite.
Son visage brillait d’une indicible allégresse.
Ce que j’y viens faire ? Répéta-t-il en plongeant son regard dans le sien. Vous savez bien  que j’y vais pour être là où vous êtes ; je ne puis faire autrement.
 A ce moment le vent, comme s’il eût vaincu tous les obstacles, rabattit la neige du toit des wagons, agita triomphalement une feuille de tôle qu’il avait arrachée ; le sifflet exhala un hurlement lugubre. Anna goûta encore la tragique beauté de la tempête : elle venait d’entendre les mots que redoutait sa raison, mais que souhaitait son cœur. Elle garda le silence, mais Vronski lut sur son visage la lutte qui se livrait en elle. » […]
Éprouvant le besoin de se recueillir, elle s’arrêta quelques instants à l’entrée du wagon. Sans pouvoir retrouver les paroles exactes qu’ils avaient échangées, elle sentit avec une épouvante mêlée de joie que cet instant d’entretien les avaient rapprochés l’un de l’autre. […] Sa nervosité augmentait sans cesse : elle en arrivait à croire qu’une corde trop tendue allait se rompre en elle. Elle ne dormit point de la nuit. Au reste cette tension d’esprit, ce travail de l’imagination n’avaient rien de bien pénible : elle ressentait simplement un trouble, une ardeur, un émoi joyeux.

La scène correspondant à l’extrait ci-dessus dans le film de Bernard Rose (1997) →

Comme nous le savons, le Romantisme, que ce soit en Russie ou les  autres pays, privilégie le lyrisme personnel et conteste toute forme de rationalisme, au point de transgresser les règles sociales. Ainsi, nous constatons dans ce passage, que Vronski déclare son amour à Anna « j’y vais pour être là où vous êtes ; je ne puis faire autrement », laquelle, à ce stade de l’histoire, hésite encore entre être « raisonnable » ou se laisser aller à ses sentiments : « elle venait d’entendre les mots que redoutait sa raison, mais que souhaitait son cœur ». Par la suite, Anna privilégiera les sentiments, et par conséquent refusera toute forme de rationalisme. Mais Anna Karénine ne serait sûrement pas un livre romantique sans cette passion qui détruit peu à peu les deux amants.

Dans un premier temps, leur nouvelle relation semble insouciante et magnifique comme le début de n’importe quelle idylle : les deux amants se découvrent et ne songent guère aux conséquences de leurs actes face au monde qui les entoure : ils laissent parler leur cœur. Ainsi, dans cet extrait, le visage de Vronski brille « d’une indicible allégresse ». L’emploi du qualificatif « indicible » témoigne de l’importance, de la beauté et de la puissance du sentiment de bien-être qu’il ressent. Cet état semble presque « ineffable » et paraît provenir de la vue de la jeune femme (« en plongeant son regard dans le sien »). Tout son bonheur semble donc dépendre d’un seul et même être : Anna. Ici, on voit apparaître une des caractéristiques récurrentes du Romantisme, qui est l’instabilité et la vulnérabilité du bonheur des personnages : tous les espoirs de Vronski sont placés sur Anna, laquelle sacrifiera plus tard sa vie pour son amant. Malgré le lyrisme de la scène, nous percevons déjà le côté plus tragique d’une relation vouée inéluctablement à l’échec et à la souffrance. Par exemple, alors que Vronski déclare son amour à Anna, Tolstoï procède à la mise en place d’un cadre référentiel qui traduit déjà tout le malheur et tout le désespoir que cet amour sublime mais redoutable va entraîner dans l’existence des deux amoureux. Ainsi, l’auteur dépeint une nature sauvage, rebelle et dangereuse à l’image de la relation d’Anna et Vronski : « A ce moment le vent […] agita triomphalement une feuille de tôle qu’il avait arrachée ; le sifflet exhala un hurlement lugubre. »

Comme les romantiques, Tolstoï établit donc une relation entre la nature et les états d’âme. Cette « tempête » traduit en effet « la beauté tragique » de la situation décrite mais aussi de l’amour des deux amants dans son intégralité, qui est bâti sur des sentiments contradictoires. A cet égard, nous remarquons que lorsque la jeune femme rejoint son wagon, elle semble perdue, éprouvant le « besoin de se recueillir » car elle ne sait plus vraiment ce qu’elle ressent réellement : « elle sentit avec une épouvante mêlée de joie que cet instant d’entretien les avaient rapprochés l’un de l’autre » : éprouve-t-elle de la joie ou de la peur ? Elle n’en sait trop rien. Cette sensation de doute et de vertige, ainsi que ce trouble intérieur montrent déjà la souffrance que va causer cette relation qui lui sera finalement « fatale » : «  Elle garda le silence, mais Vronski lut sur son visage la lutte qui se livrait en elle ». Cette phrase témoigne bien de l’état d’Anna tout au long du roman : elle sera perpétuellement dans un dilemme : rester fidèle à un époux qu’elle n’aime plus ou fuir avec un amant pour qui elle donnerait sa vie ; ce qui est traduit ici par le mot « lutte ». En outre, elle ne pourra jamais vraiment s’exprimer « elle garda le silence » dans une société où certains codes doivent être respectés. Cette impossibilité de se manifester et ce manque de compréhension de la part de son entourage la tourmentera tout au long de l’œuvre : « sa nervosité augmentait sans cesse », « une corde trop tendue allait se rompre en elle », « ne dormit point de la nuit »… Cet amour se transformera donc progressivement en décadence…

 

Une relation impossible et vouée à la souffrance

Comme nous le remarquions, toute passion est vouée à la souffrance et cet amour impossible n’est pas sans rappeler le Romantisme « sombre » puisque nous savons que l’événement qui mettra fin à la relation des deux amants est le suicide d’Anna. Ainsi à travers les passages suivants, nous étudierons l’évolution tragique de cette liaison.

Commentons tout d’abord le passage dans lequel Vronski s’adresse à Anna : « Et je ne vois dans l’avenir aucune tranquillité ni pour vous ni pour moi. Je ne vois en perspective que le malheur et le désespoir… ou le bonheur, et quel bonheur ! Est-il donc vraiment impossible ? » Profitant d’un moment de solitude pour relire une lettre de sa mère qui condamne sa relation avec Anna, Vronski s’exprime alors sur le sujet :

 Ils sentent probablement qu’il y a là quelque chose qu’ils ne peuvent comprendre. Si c’ était une vulgaire liaison mondaine, ils me laisseraient tranquille ; mais ils devinent que la bagatelle n’a rien à voir ici, que cette femme m’est plus chère que la vie. Voilà ce qui les dépasse et par conséquent les irrite. Quel que soit notre sort, c’est nous qui l’avons fait et nous ne le regretterons pas, songeait-il en s’unissant à Anna dans le mot « nous ». Ils veulent à tout prix nous apprendre à vivre, eux qui n’ont aucune idée de ce qu’est le bonheur. Ils ne savent que sans cet amour il n’y aurait pour nous ni joie ni douleur en ce monde, la vie n’existerait plus.

Au fond, ce qui l’irritait le plus contre les siens, c’est que sa conscience lui disait qu’ils avaient raison. Son amour pour Anna n’était pas un entraînement passager destiné, comme tant de liaisons, à disparaître en ne laissant d’autres traces que des souvenirs agréables ou pénibles. Il sentait vivement la fausseté de leur situation, maudissait les obligations mondaines qui les contraignaient, pour sauver les apparences, à mener une vie de ruse et de dissimulation, à se préoccuper sans cesse du qu’en-dira-t-on, alors que toutes les choses étrangères à leur passion leur étaient devenues parfaitement indifférentes.

 De son côté, Anna comprend que son mari ne lui pardonnera pas ; elle envisage de fuir avec son fils Serge et sa femme de chambre Annouchka :

 Elle s’arrêta, contempla un moment les cimes des trembles, dont les feuilles encore humides luisaient au soleil et comprit soudain qu’on ne lui pardonnerait point, que le monde entier serait sans pitié pour elle comme ce ciel et cette verdure. De nouveau elle se sentit en proie aux hésitations, au dédoublement intérieur. « Allons, se dit-elle, il ne faut pas penser…Il faut fuir… Mais où ? quand ? avec qui ?… A Moscou, par le train du soir… J’emmènerai Serge et Annouchka et ne prendrai que le strict nécessaire… Mais il me faut d’abord leur écrire à tous les deux…

Lorsque Vronski s’adresse à Anna dans le premier extrait, les deux personnages commencent déjà à réaliser leur impossibilité d’être heureux ensemble : leur amour n’apportera que tourment, malheur et désespoir dans une société qui condamne par définition ce type de transgression. Ainsi, dans le second passage, on voit très nettement que les proches de Vronski, notamment sa mère, sont défavorables à sa liaison avec Anna. Cependant ce dernier voit les choses différemment, il se moque des règles et des codes de la noblesse russe, la seule chose qui lui importe est d’écouter ses propres sentiments. Pour lui, sa vie n’a de sens que si elle légitime en quelque sorte son amour pour  Anna : « cette femme m’est plus chère que la vie » s’écrie-t-il ; et magré les conséquences de leur relation, rien ne semble pouvoir l’empêcher de la vivre pleinement : « quel que soit notre sort, c’est nous qui l’avons fait et nous ne le regretterons pas ». De plus, il rejette la société dont il se croit différent : lui seul semble savoir ce qu’est le bonheur alors que la société ignore tout des sentiments « Ils veulent à tout prix nous apprendre à vivre, eux qui n’ont aucune idée de ce qu’est le bonheur ». Dans cette phrase, on perçoit très bien l’opposition entre le « nous » qui désigne Anna et Vronski et le « eux » qui a ici une connotation péjorative, impersonnelle, et qui désigne au-delà des proches de Vronski, la société tout entière.

Par ailleurs, Vronski refuse la réalité, qui consisterait à admettre que ses proches sont dans le vrai : « ce qui l’irritait le plus contre les siens, c’est que sa conscience lui disait qu’ils avaient raison ». Il veut croire en cette relation impossible qui représente finalement toute sa vie (« sans cet amour il n’y aurait pour nous ni joie ni douleur en ce monde, la vie n’existerait plus »). En outre, tout ce qui peut se passer autour de Vronski et d’Anna se situe dans leur subejctivité, anéantissant l’objectivité : « toutes les choses étrangères à leur passion leur étaient devenues parfaitement indifférentes ». Mais ils ne peuvent pas vivre leur amour au grand jour, ils sont contraints de s’aimer en cachette « maudissait les obligations mondaines qui les contraignaient, pour sauver les apparences, à mener une vie de ruse et de dissimulation, à se préoccuper sans cesse du qu’en-dira-t-on ». Aucun bonheur ne semble donc possible pour les deux amants et la souffrance paraît être le seul sentiment qu’engendre leur liaison. Comme le souligne Emmanuel Waegemans dans son Histoire de littérature russe, il s’agit d’une « passion amoureuse dévorante dans un monde qui la contrarie » (6).

Face à cette impasse, Anna va chercher désespérément une issue. Dans le troisième extrait, alors qu’elle a annoncé à son mari Alexis Alexandrovitch sa liaison avec Vronski, elle réalise qu’elle a commis l’irréparable : « elle […] comprit soudain qu’on ne lui pardonnerait point, que le monde entier serait sans pitié pour elle comme ce ciel et cette verdure ». On pourrait de nouveau insister ici sur cette relation entre la nature et les états d’âme. Nous avions noté prédemment les doutes caractéristiques du personnage romantique, confronté à un amour qui unit mais qui en même temps sépare. De  fait, Anna est un être déchiré, constamment tourmenté : « elle se sentit en proie aux hésitations, au dédoublement intérieur ». Ici, ainsi qu’à de nombreuses reprises dans le roman, Tolstoï nous immerge dans les tourments de ses personnages et dans leurs questionnements intérieurs. Complètement perdue, Anna décidera finalement de fuir ce monde dans lequel elle n’a plus sa place. La relation des deux amoureux semble donc sans issue, ils sont voués à souffrir éternellement et ces souffrances du cœur et de l’âme s’intensifieront tout au long du roman…

Sous les yeux de son mari, Anna (Sophie Marceau) s'inquiète pour Vronski qui concourt dans une course hippique. Fim de Bernard Rose (1997)

 

Décadence et suicide

Cette passion fatale poussera dans un premier temps les deux amants à fuir la société russe pour voyager notamment en France et en Italie. Mais très rapidement l’ennui s’empare de leur quotidien et leur relation se détériore progressivement. De retour en Russie, ils vivent en marge de la société. Anna ne supporte plus d’avoir trahi son mari et abandonné son fils, tandis que Vronski vit difficilement sa liaison et les accès de jalousie d’Anna. Désespérée, celle-ci ne voit plus qu’une seule issue : le suicide.
Étudions désormais cette dégradation de la relation entre Anna et Vronski.

 

Le voyage d’Anna et Vronski à travers l’Europe

Cette première période de délivrance morale et de retour à la santé fut pour Anna une époque de joie exubérante. L’idée du mal qu’elle avait causé ne parvenait pas à empoisonner son ivresse : ces souvenirs étaient trop douloureux pour qu’elle y arrêta sa pensée, et d’ailleurs ne devait-elle pas à l’infortune de son mari un bonheur assez grand pour effacer tout remords ? Les événements qui avaient suivi sa maladie […] tout cela lui semblait un cauchemar dont son voyage à l’étranger, seule avec Vronski, l’avait délivrée.

Quant à Vronski, malgré la réalisation de ses plus chers désirs, il n’était pas pleinement heureux. Éternelle erreur de ceux qui croient trouver le bonheur dans l’accomplissement de tous leurs vœux, il ne possédait que quelques parcelles de cette immense félicité rêvée par lui. Les premiers temps qui suivirent sa démission, il savoura comme il sied le charme de la liberté conquise. Mais cet enchantement fut de courte durée et céda bientôt place à l’ennui. Il chercha presque à son insu un nouveau but à ses désirs et prit des caprices passagers pour des aspirations sérieuses.

 Anna se jette sous un train dans la gare où elle avait rencontré Vronski

 Un sentiment semblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire un plongeon dans la rivière, s’empara d’elle, et elle fit le signe de la croix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs d’enfance et de jeunesse ; les minutes heureuses de sa vie scintillèrent un instant à travers les ténèbres qui l’enveloppaient. Cependant elle ne quittait pas des yeux le wagon, et lorsque le milieu entre les deux roues apparut, elle […] se jeta sur les genoux sous le wagon, comme prête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? Que fais-je ? Pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effort pour se rejeter en arrière. Mais une masse énorme, inflexible, la frappa à la tête et l’entraîna par le dos. […] Et la lumière qui pour l’infortunée avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat, illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre, puis crépita, vacilla, et s’éteignit pour toujours.

Dans le premier passage, Vronski et Anna voyagent à travers l’Europe ce qui procure aux deux amants un illusoire sentiment de bonheur et de liberté. Ainsi Anna traverse-t-elle une période de « délivrance morale » qui lui procure une « joie exubérante ». Elle oublie toutes les souffrances endurées pour profiter pleinement de son état d’ « ivresse » : « tout cela lui semblait un cauchemar dont son voyage à l’étranger, seule avec Vronski, l’avait délivrée. » Mais ce pur bonheur sera de courte durée. L’ennui ne tarde pas en effet à s’installer dans leur quotidien, notamment chez Vronski qui supporte mal cette vie en marge de la société. La « réalisation de ses plus chers désirs » entraîne donc chez lui un sentiment d’insatisfaction à l’image du personnage romantique qui trouve son bonheur dans la recherche vaine d’un impossible inatteignable. Dès lors, Vronski n’éprouve plus la sensation intense qu’il ressentait au moment où Anna refusait encore d’avouer son amour pour lui : « Combien de fois ne s’était-il pas répété que le bonheur n’existait pour lui que dans cet amour ; et maintenant qu’elle l’aimait comme seule peut aimer une femme qui a tout sacrifié à sa passion, il se sentait plus loin du bonheur qu’à l’époque où il avait quitté Moscou pour la suivre. » Selon Tolstoï d’ailleurs, « tous les hommes font la même erreur, de s’imaginer que bonheur veut dire que tous les vœux se réalisent ». Ici, c’est le cas de Vronski qui en voyageant avec Anna, ne possède finalement « que quelques parcelles de cette immense félicité rêvée par lui ». Son émerveillement des premiers jours cède progressivement place à l’ennui et au désenchantement.

De fait, Vronski va s’éloigner progressivement d’Anna dont les scènes de jalousie lui seront de plus en plus pénibles. Celle-ci se met par ailleurs à regretter d’avoir abandonné son fils et trahi son mari. Ses tourments s’intensifient et elle finit par sombrer dans la mélancolie et la culpabilité. Comme le remarque Jean Lionnet, « Anna Karénine n’est point heureuse, faute d’avoir réalisé l’égoïsme total : elle pense, malgré elle, au devoir ; elle pense à son fils abandonné ; elle ne peut être ni vraiment mère ni vraiment épouse ; elle a honte et elle souffre » (7).

← Anna (Vivien Leigh) et Vronski (Ralph Richardson) dans le film de Julien Duvivier (1948)

Prise dans un engrenage dont elle ne peut se délivrer, elle mettra fin à ses jours en se jetant sous un train. Dans le deuxième passage, on peut voir en effet tout le désespoir qui s’empare d’elle : « Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs d’enfance et de jeunesse ». Si elle se remémore « les minutes heureuses de sa vie », celles-ci paraissent insignifiantes à côté des « ténèbres » qui l’anéantissent. Tolstoï accentue la tragédie de la scène par une description d’un réalisme froid qui contraste avec le pathétique de la scène : « une masse énorme, inflexible, la frappa à la tête et l’entraîna par le dos ». Ce décès triste, douloureux semble paradoxalement la délivrer d’une vie difficile « le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat », la mort semble presque joyeuse (« illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre »). Comme il a été justement dit, « sa mort est une protestation symbolique contre l’homme qu’elle aime et la société qui la repousse » (8). C’est ainsi que s’éteint pour toujours Anna laissant derrière elle une existence malheureuse et un amant qui malgré son éloignement perd sa seule raison de vivre. Vronski décidera en effet à la suite du suicide d’Anna de s’engager dans l’armée pour combattre les Turcs, son existence n’ayant plus d’intérêt après ce drame…

Au terme de notre première partie, nous pouvons affirmer que cet amour et ce bonheur impossibles, à la fois fragiles, malheureux et sublimes, sont tout à fait caractéristiques du Romantisme, et qu’ils portent la marque proprement doloriste et désespérante du pessimisme généralisé qui marquera la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.

Cliquez ici pour accéder à la section 2 (Un roman qui reflète la transition vers le Réalisme).

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NOTES

(1) Nous empruntons cette expression à Claude Frochaux, L’Homme seul (deuxième partie), éditions L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001. Page 200.
(2) Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, deuxième édition, éditeur : E. Plon, Nourrit et Cie, Paris, 1888.
(3) Émile Hennequin, Écrivains francisés : Dickens, Heine, Tourgueneff, Poe, Dostoïewski, Tolstoï, éditionq Perrin, Paris, 1889.
(4) Cité par Sylvie Luneau, « Notice » du roman de Léon Tolstoï, Anna Karénine, op. cit. page 868. 
(5) Emmanuel Waegemans (traduit du néerlandais par Daniel Cunin), Histoire de la littérature russe, Presses universitaires du Mirail, « Coll. Amphi 7 », Toulouse 2003, page 142.
(6) ibid.
(7) Jean Lionnet, L’évolution des idées chez quelques-uns de nos contemporains. 1ère série : Zola, Tolstoï, Huysmans, Lemaître, Barrès, Bourget, le roman catholique, Perrin, Paris 1903. Cliquez ici pour accéder au document dans Gallica.
(8) http://litterature-russe.blogvie.com/ouvrages-principaux/

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Relecture et vérification du manuscrit : Bruno Rigolt