Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marguerite Duras

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marguerite Duras
(1914, Saigon — 1996, Paris)… FRANCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Ce matin : Georges Séféris… GRÈCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Les Mains négatives

On appelle mains négatives, les peintures de mains trouvées dans les grottes magdaléniennes de l’Europe Sub-Atlantique. Le contour de ces mains —posées grandes ouvertes sur la pierre— était enduit de couleur. Le plus souvent de bleu, de noir. Parfois de rouge. Aucune explication n’a été trouvée à cette pratique.

       

Devant l’océan
sous la falaise
sur la paroi de granit

ces mains
ouvertes

Bleues
Et noires

Du bleu de l’eau
Du noir de la nuit

L’homme est venu seul dans la grotte
face à l’océan
Toutes les mains ont la même taille
il était seul

L’homme seul dans la grotte a regardé
dans le bruit
dans le bruit de la mer
l’immensité des choses

Et il a crié

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité je t’aime

Ces mains
du bleu de l’eau
du noir du ciel

Plates

Posées écartelées sur le granit gris

Pour que quelqu’un les ait vues.

Je suis celui qui appelle
Je suis celui qui appelait qui criait il y a trente mille ans

Je t’aime

Je crie que je veux t’aimer, je t’aime

J’aimerai quiconque entendra que je crie

Sur la terre vide resteront ces mains  sur la paroi de granit face au fracas de l’océan

Insoutenable

Personne n’entendra plus

Ne verra

Trente mille ans
Ces mains-là, noires

La réfraction de la lumière sur la mer fait frémir
la paroi de la pierre

Je suis quelqu’un je suis celui qui appelait
qui
criait dans cette lumière blanche

Le désir
le mot n’est pas encore inventé

Il a regardé l’immensité des choses dans le fracas des vagues, l’immensité de sa force

et puis il a crié

Au-dessus de lui les forêts d’Europe,
sans fin

Il se tient au centre de la pierre
des couloirs
des voies de pierre
de toutes parts

Toi qui es nommée toi qui es douée d’identité
je
t’aime d’un amour indéfini

Il fallait descendre la falaise
vaincre la peur

Le vent souffle du continent il repousse
l’océan
Les vagues luttent contre le vent
Elles avancent
ralenties par sa force
et patiemment parviennent à la paroi

Tout s’écrase

Je t’aime plus loin que toi
J’aimerai quiconque entendra que je crie que je t’aime

Trente mille ans
J’appelle
J’appelle celui qui me répondra

Je veux t’aimer je t’aime

Depuis trente mille ans je crie devant la mer le spectre blanc

Je suis celui qui criait qu’il t’aimait, toi.

Marguerite Duras
Les Mains négatives, 1978
Marguerite Duras, Le Navire Night – Césarée – Les Mains négatives – Aurélia Steiner
Mercure de France, Paris 1979, page 97 et suivantes.

La Cueva de las Manos (la Grotte des mains)
Patagonie, Argentine


Le court métrage réalisé en 1979 par Marguerite Duras
Sur les images de Paris la nuit, désert, Marguerite Duras interprète comme un appel les traces de mains peintes dans les grottes préhistoriques d’Espagne

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Georges Séféris

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Georges Séféris  (1900, [Smyrne] Izmir — 1971, Athènes)… GRÈCE

Hier, mardi 20 août : Marie-Claire Bancquart… FRANCE ; Robert Frost… ÉTATS-UNIS

Cet après-midi : Marguerite Duras… FRANCE

Demain, jeudi 22 août : 3 livraisons
– Nicole Barrière… FRANCE (livraison du matin)
– Paul Valéry… FRANCE (livraison de l’après-midi)
– Marie Noël… FRANCE ( livraison de la nuit : dernière livraison de l’édition 2013 d’
Un été en Poésie).

 

Le Dernier Jour
(extrait)

Le ciel était couvert. Nul ne se décidait.
Un vent léger soufflait. « Ce n’est pas le grégos, c’est le sirocco » fit quelqu’un.
Quelques minces cyprès cloués sur le versant et la mer grise,
avec des flaques de lumière, un peu plus loin.
Les soldats présentaient les armes quand la bruine se mit à tomber.
« Ce n’est pas le grégos, c’est le sirocco. » Ce fut la seule chose précise que l’on entendit.
Pourtant, nous le savions que dès l’aube suivante
Rien ne nous resterait, pas même la femme buvant près de nous le sommeil
Pas même le souvenir d’avoir été, jadis, hommes,
Rien, dès l’aube suivante.

« Ce vent fait songer au printemps » disait l’amie qui marchait près de moi.
En regardant au loin, « le printemps
Tombé soudain en plein hiver près de la mer bouchée.
Printemps si imprévu. Tant d’années ont passé. Comment allons-nous mourir ? »
[…]

Georges Séféris
Poèmes. 1933-1955, suivis de Trois poèmes secrets

Traduit du grec par Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki.
Préface d’Yves Bonnefoy, postface de Gaëtan Picon
© Gallimard, NRF « Poésie », page 103.

Pour mieux comprendre le contexte politique évoqué dans ce poème, voyez cette page de l’ouvrage de Jean Bessière et Judit Maár, L’Écriture empoisonnée (L’Harmattan, Paris 2007).

 Yiánnis Móralis
(« Dix dessins en couleur pour les poèmes de Georges Séféris« , 1965)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Robert Frost

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Robert Frost (1874, San Francisco — 1963, Boston )… ÉTATS-UNIS

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Ce matin : Marie-Claire Bancquart… FRANCE
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

The Road Not Taken

Two roads diverged in a yellow wood,
And sorry I could not travel both
And be one traveler, long I stood
And looked down one as far as I could
To where it bent in the undergrowth;

Then took the other, as just as fair,
And having perhaps the better claim,
Because it was grassy and wanted wear;
Though as for that the passing there
Had worn them really about the same,

And both that morning equally lay
In leaves no step had trodden black.
Oh, I kept the first for another day!
Yet knowing how way leads on to way,
I doubted if I should ever come back.

I shall be telling this with a sigh
Somewhere ages and ages hence:
Two roads diverged in a wood, and I—
I took the one less traveled by,
And that has made all the difference.

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

 

La route non empruntée

Deux routes bifurquaient dans un bois jaune
Et au regret de ne pouvoir prendre les deux
Car voyageant seul, je suis resté longtemps
Les yeux fixés sur l’une des deux aussi loin que je le pouvais
Jusqu’à un virage qui se perdait dans les broussailles ;

Alors j’ai suivi l’autre route, tout aussi envisageable
Et peut-être même plus justifiée encore
Parce que recouverte d’herbes ne demandant qu’à être foulées ;
Cependant, ceux qui étaient passés par là
Les avaient empruntées de façon assez semblable.

Et toutes deux en ce matin s’étiraient
Parmi des feuilles qu’aucun pas n’avait encore souillées
Je réservais la première route pour une autre fois
Sachant pourtant qu’un chemin menant à un autre chemin,
Je doutais d’y revenir jamais.

Un jour, dans des années et des années
Je conterai tout cela en soupirant, à savoir que
Deux routes bifurquaient dans un bois, et que moi —
J’ai suivi celle par laquelle on chemine le moins souvent
Et cela a fait toute la différence.

 

Robert Frost
Mountain Interval, 1916

Traduction : Bruno Rigolt

À propos de la traduction : On trouve sur le net quelques traductions plus ou moins heureuses, et souvent contestables de ce très beau texte. Aucune ne répondant à mes attentes, j’ai donc proposé une nouvelle traduction, sachant que la syntaxe française rend difficilement compte de la structure rythmique et métrique très particulière du texte composé d’ennéasyllabes (vers de 9 syllabes). Enfin, ce poème, le premier du recueil Mountain Interval est en italiques dans la première édition (1916). C’est la raison pour laquelle il figure en italiques ici.

Pour en savoir plus sur les interprétations de ce poème complexe et souvent mal compris, voyez cette page (en anglais, mais passionnante à lire, et d’un haut niveau d’analyse, qui m’a été particulièrement utile pour aborder la traduction).

 Illustration : © Bruno Rigolt, « Robert Frost as Robert Frost » (2013)
Photomontage d’après des images de presse de Robert Frost (jeune et vieux) et d’une huile sur toile de Gustave Doré : « Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’enfer« , 1861 (Musée de Bourg en Bresse, France).

Concernant mon choix de l’Enfer de Dante pour l’illustration, voir : George Montiero, Robert Frost and the New England Renaissance. Lexington, KY:  The University Press of Kentucky, 1988. Copyright © 1988 by the UP of  Kentucky

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Marie-Claire Bancquart

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie-Claire Bancquart (1932, Aubin —       ) FRANCE

Hier, lundi 19 août : Anne Hébert… CANADA ; André Pieyre de Mandiargues… FRANCE

Cet après-midi : Robert Frost… ÉTATS-UNIS
Demain, mercredi 21 août : 2 livraisons
– Georges Séféris… GRÈCE (publication du matin)
– Marguerite Duras… FRANCE (publication de l’après-midi)

 

UTOPIQUES

Massacres, guerres s’éparpillent
s’écartent
recommencent dans le fracas.
Qui a soif de sang, qu’il morde son siècle.

Ah, que les mots se reprennent au fil
d’un futur sans visibilité arrière

qu’ils soient miraculeux feuillages sans racines
où le vent jouerait libre jeu.

Mais tuer la mémoire
commencer de rien ?

Pas possible

l’inhumain
l’inanimal
n’en finissent pas.

Seulement, comme sourit et parle un grand malade,
remplir une proche seconde
avec le livre ouvert
dans le silence, sauf le bruit de tourner la page.

Marie-Claire Bancquart
in Le Nouveau recueil, revue trimestrielle de littérature et de critique
Champ Vallon 62, mars-mai 2002. Page 82.

 « l’inhumain / l’inanimal / n’en finissent pas » 

Illustration : Otto Dix (1891-1969) « Sturmtruppe geht unter Gas vor » (« Assaut sous les gaz »), 1924
Gravure aquatinte. Berlin, Deutsches Historiches Museum

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : André Pieyre de Mandiargues

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… André Pieyre de Mandiargues (1909 — 1991, Paris)… FRANCE

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Ce matin, Anne Hébert… CANADA

Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert FROST…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

 

Lèvres bleues

Les lèvres bleues du canot
Sur le sable gris de la plage
Qu’un reflet de lune illumine
Dirais-tu qu’elles vont ouvrir
Une bouche de noyée
Pour dire ce que toute femme
Aurait pu dire à tout homme
Et que nulle n’a jamais dit ?
 

André Pieyre de Mandiargues
1er septembre 1974
L’Ivre Œil
in Écriture ineffable, précédé de Ruisseau des solitude, L’Ivre Œil et suivi de Gris de perle
© NRF « Poésie » Gallimard, Paris 2010. Page 215.


Illustration : Man Ray, 1936. D’après « À l’heure de l’observatoire : les amoureux ».
Photographie réalisée pour Harper’s Bazaar : « Modèle allongé bras levé sous un tableau de Man Ray »

Image colorisée.

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Anne Hébert

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Anne Hébert (1916 — 2000, province du Québec)… CANADA

Hier, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

Cet après-midi : André Pieyre de Mandiargues… FRANCE
Demain, mardi 20 août :  2 livraisons
– Marie-Claire Bancquart… FRANCE (publication du matin)
– Robert Frost…  ÉTATS-UNIS (publication de l’après-midi)

                                          

Les Mains

Elle est assise au bord des saisons
Et fait miroiter ses mains comme des rayons.

Elle est étrange
Et regarde ses mains que colorent les jours.

Les jours sur ses mains
L’occupent et la captivent.

Elle ne les referme jamais
Et les tend toujours.

Les signes du monde
Sont gravés à même ses doigts.

Tant de chiffres profonds
L’accablent de bagues massives et travaillées.

D’elle pour nous
Nul lieu d’accueil et d’amour

Sans cette offrande impitoyable
Des mains de douleurs parées
Ouvertes au soleil.

Anne Hébert
Le Tombeau des rois, 1953. © Éditions du Seuil, Paris 1960
Première parution (à compte d’auteur aux Éditions de l’Institut littéraire du Québec ) : 1953

 « Des mains de douleurs parées / Ouvertes au soleil »
Illustration : © Bruno Rigolt « Hands in the Sun » (Peinture numérique, 2013)

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Mousse Boulanger

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Mousse Boulanger (1926, Boncourt —          )… SUISSE

Hier, vendredi 16 août : Pablo Neruda… CHILI
Demain, dimanche 18 août : Jean-Baptiste Tati Loutard… CONGO

 

Quel temps fait-il en moi ?

Les fourmis déménagent
l’innocence meurt
avant l’apprentissage de la morsure

Une mésange picore
les moucherons endormis
sur le grillage du jardin
la pluie du matin
coule sur le fil
les gouttes se pourchassent
comme les enfants
partis

 

Lente extinction de la nuit
vers les jades du matin
des fleurs d’étoiles traînent
sur le jardin

bourdonnement d’abeilles
semblable à la marelle
des quatre vents

 

Quel destin a posé
un doigt au cœur ?
Les larmes se perdent
dans un mouchoir

Le ciel reste bleu.

 

Mousse Boulanger
L’Écuelle des souvenirs. Récit-poème
L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 2000. Page 17 (« Quel temps fait-il en moi ? »), page 13

 Illustration : Vincent Van Gogh
« Le Jardin de l’hôpital Saint-Paul » (huile sur toile, 1889)
collection privée, Genève

Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Pablo Neruda

 

 

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pablo Neruda (1904, Parral — 1973, Santiago)… CHILI

Hier, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar.. FRANCE/ÉTATS-UNIS
Demain, samedi 17 août : Mousse Boulanger… SUISSE

 

Poema XV

Me gustas cuando callas porque estás como ausente,
y me oyes desde lejos, y mi voz no te toca.
Parece que los ojos se te hubieran volado
y parece que un beso te cerrara la boca.

Como todas las cosas están llenas de mi alma
emerges de las cosas, llena del alma mía.
Mariposa de sueño, te pareces a mi alma,
y te pareces a la palabra melancolía.

Me gustas cuando callas y estás como distante.
Y estás como quejándote, mariposa en arrullo.
Y me oyes desde lejos, y mi voz no te alcanza:
déjame que me calle con el silencio tuyo.

Déjame que te hable también con tu silencio
claro como una lámpara, simple como un anillo.
Eres como la noche, callada y constelada.
Tu silencio es de estrella, tan lejano y sencillo.

Me gustas cuando callas porque estás como ausente.
Distante y dolorosa como si hubieras muerto.
Una palabra entonces, una sonrisa bastan.
Y estoy alegre, alegre de que no sea cierto.

Pablo Neruda
 Veinte poemas de amor y una canción desesperada, 1924
Editorial EDAF, Madrid 2009, page 85

                    

Poème XV

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente,
et tu m’entends de loin, et ma voix point ne te touche.
On dirait que tes yeux se sont envolés
et on dirait qu’un baiser t’aurait scellé la bouche.

Comme toutes les choses sont emplies de mon âme
tu émerges des choses, de toute mon âme emplie.
Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie.

Tu me plais quand tu te tais et sembles distante.
Et tu sembles gémir, papillon dans la berceuse.
Et tu m’entends de loin, et ma voix ne t’atteint pas :
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, muette et constellée.
Ton silence est d’étoile, si lointain et simple.

Tu me plais quand tu te tais car tu es comme absente.
Distante et endolorie comme si tu étais morte.
Un mot alors, un sourire suffisent.
Et la joie que ce ne soit pas vrai, la joie m’emporte.

Pablo Neruda
Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée suivi de Les Vers du capitaine
Traduction de Claude Couffon et Christian Rinderknecht
Gallimard « Poésie », édition bilingue, Paris 1998. Pages 66-67. 

 « Papillon de songe, tu ressembles à mon âme,
et tu ressembles au mot mélancolie. »

Illustration : Kay Sage (1898, New York — 1963, Woodbury)
« Le Passage » (autoportrait), 1956
(collection particulière)



Un été en Poésie… 22 juillet-22 août 2013… Aujourd’hui : Forough Farrokhzad

 

← Illustration : d’après François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Du lundi 22 juillet au jeudi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie«  : chaque jour, un poème sera publié. En tout, plus de vingt pays seront représentés dans ce tour du monde poétique. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Forough Farrokhzad (1934 — 1967, Téhéran)… IRAN

Hier, mardi 13 août : Georges Duhamel… FRANCE
Demain, jeudi 15 août : Marguerite Yourcenar… FRANCE/ÉTATS-UNIS

 

Le vent nous emportera

Dans ma nuit brève, hélas
le vent a rendez-vous avec les feuilles.
dans ma nuit brève il y a la peur
et l’effroi dévastateur          

Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?
Je regarde ce bonheur avec les yeux d’un étranger.
Je me suis accoutumée à mon désespoir.
Écoute !
Entends-tu le souffle des ténèbres ?

En cet instant, en cette nuit,
quelque chose survient. La lune
est inquiète et rouge ; les nuages
forment un cortège funèbre
attendant de pleurer sur le toit du ciel
ce toit friable sur le point de s’écrouler.

Un instant,
Puis rien.

Derrière cette fenêtre, tremble la nuit
Et la terre s’est arrêtée de tourner. 

Par delà cette fenêtre, les yeux de l’inconnu
Se posent sur toi et moi.
Ô toi verdoyante, des pieds à la tête —
Pose le souvenir fébrile de tes mains dans les miennes…
______________________Mes mains qui t’aiment.

Et abandonne tes lèvres
______________________Dans la chaleur de la vie
À la caresse de mes lèvres qui t’aiment.
Un jour le vent nous emportera.
Le vent nous emportera.

Forough Farrokhzad
Source : Furūgh Farrukhzād, Selected Poems of Forugh Farrokhzad, Translated bay Sholeh Wolpé. University of Arkansas Press 2007. page 34

Traduction française (à partir du texte anglais de S. Wolpé) : Bruno Rigolt

 Illustration : © Bruno Rigolt
« Arbres dans le vent », juin 2013

Ecriture contributive Dissertation « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Corrigé

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

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Ecriture contributive Dissertation "Selon vous, qu'est-ce qu'un bon livre ?" Corrigé élève

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

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J’ai lu au CDI… « La Moustache » d’Emmanuel Carrère… par Romane G.

J’ai lu au CDI

La Moustache
d’Emmanuel Carrère (1986)

Folio Gallimard 2005, 182 pages.
Cote CDI : R CAR (consultez la fiche détaillée ou réservez ce document sur e-sidoc)

La Moustache ou l’art du trompe-l’œil littéraire…
Par Romane G. (classe de Seconde 9, promotion 2012-2013)

Écrivain, essayiste, réalisateur et scénariste, Emmanuel Carrère est né à Paris le 9 décembre 1957. Fils de la célèbre historienne et académicienne Hélène Carrère d’Encausse, il poursuit des études à Sciences-po puis débute comme critique de cinéma pour Positif et Télérama avant de publier un essai sur le cinéaste Werner Herzog  en 1982. Par la suite, il se consacre surtout au roman dont plusieurs seront particulièrement remarqués : ainsi, L’Amie du jaguar (1983), La Classe de neige (prix Fémina 1995) ou Limonov  (prix Renaudot 2011).

Le livre dont j’ai décidé de vous parler aujourd’hui s’intitule La Moustache. Publié en 1986, il raconte une histoire dont la situation initiale est à première vue réaliste et banale : un jour, un homme (dont on ne connaîtra jamais le prénom : il sera toujours désigné par le pronom personnel il) décide de se couper la moustache alors que sa femme Agnès ne l’a jamais connu sans. En rentrant, elle ne se rend même pas compte du changement, pas plus que le couple d’amis chez qui ils vont dîner…  Le héros croit d’abord à un « complot » de ses proches, mais très vite il finit par douter : a-t-il ou non jamais porté une moustache ? Il n’a quand même pas rêvé : preuve en est la photo de lui sur l’île de Java où il était parti avec sa femme en vacances du temps où il est certain qu’il portait alors la moustache… Mais il ne trouve pas la fameuse photo, et sa femme semble perdre la tête à son tour : non seulement elle ne se rappelle même pas de leur voyage à Java, mais encore moins de leurs amis. Elle prétend même que son beau-père est mort alors que tout prouve le contraire.

Dans cette histoire de plus en plus terrifiante, tout se contredit et se détraque ! Comme il a été très justement remarqué, « l’habileté de Carrère est dans le glissement insensible et continu qui fait passer d’un léger doute quotidien à une impression de cauchemar éveillé. Tout l’univers du personnage bascule » (Dominique Rabaté, « L’exaltation du quotidien » in Jean-Pierre Saïdah (sous la direction de), Enchantements : Mélanges offerts à Yves Vadé, page 230). Personnellement, j’ai beaucoup apprécié l’ouvrage, et je vous en recommande la lecture : la structure du récit, très brève, et le choix de la focalisation interne permettent de vivre au jour le jour avec le personnage et de partager ses propres angoisses. L’un des thèmes essentiels est en effet celui de la folie. La question ne cesse de se poser à chaque page : qui est fou ? Qui ment ? Qui dit la vérité ? Qui doit-on croire ? Plus les pages se tournent, plus l’angoisse s’intensifie et finit même par atteindre les certitudes du lecteur, qui se projette dans l’histoire, au point de s’identifier au personnage, et d’éprouver sa peur et son angoisse. Le lecteur va même jusqu’à supposer que c’est lui qui devient fou à la lecture de ce trompe-l’œil littéraire !

L’auteur oscille astucieusement entre le réalisme référentiel et banal du quotidien et l’inquiétante étrangeté du fantastique.  C’est ainsi que l’histoire se situe à Paris dans un décor bien réel, de même que le voyage en Chine, à Hong-Kong ainsi que sur l’île de Java dont les personnages semblent exister réellement. Ce monde pourrait être le nôtre ! Tout d’ailleurs est très détaillé dans le livre : le nom des rues, des endroits connus, des objets familiers sont mentionnés. Tous ces indices de vraisemblabilisation, en reproduisant le réel, le mettent plus encore à distance et renforcent d’autant plus le sentiment déstabilisant qui s’empare du lecteur. De même, bien que le point de vue interne domine, l’emploi de la troisième personne dans le discours produit un écart entre le récit et les pensées du personnage, renforçant cette impression de mythomanie, de trouble de la personnalité, de réalité qui dérape. Selon moi, tout l’art de Carrère est donc d’interroger dans ce roman troublant la notion même de réel et d’identité en faisant passer une infinité de sentiments et de perceptions à la fois, ce qui est la caractéristique du genre fantastique.

De cette œuvre, je retiendrai la mécanique presque kafkaïenne, qui déstructure complètement le réel : on passe de l’onirique d’abord puis au cauchemar ! Cela m’a fait aussi penser à La Part des ténèbres de Stephen King que j’avais lu et qui multiplie également les effets de miroir et de dédoublement (le personnage s’interroge sur la réalité du double issue de son imagination). Carrère affirmera à ce titre sa dette à l’égard de grands romanciers américains comme Richard Matheson : je vous conseille d’ailleurs de lire l’Homme qui rétrécit, histoire tout aussi terrifiante d’un homme qui disparaît progressivement aux yeux de son entourage qui lui devient inexorablement étranger et hostile…

© Romane G. Janvier 2013
Classe de Seconde 9 (Promotion 2012-2013)

Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

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J'ai lu au CDI… "La Moustache" d'Emmanuel Carrère… par Romane G.

J’ai lu au CDI
La Moustache
d’Emmanuel Carrère (1986)

Folio Gallimard 2005, 182 pages.
Cote CDI : R CAR (consultez la fiche détaillée ou réservez ce document sur e-sidoc)

La Moustache ou l’art du trompe-l’œil littéraire…
Par Romane G. (classe de Seconde 9, promotion 2012-2013)

Écrivain, essayiste, réalisateur et scénariste, Emmanuel Carrère est né à Paris le 9 décembre 1957. Fils de la célèbre historienne et académicienne Hélène Carrère d’Encausse, il poursuit des études à Sciences-po puis débute comme critique de cinéma pour Positif et Télérama avant de publier un essai sur le cinéaste Werner Herzog  en 1982. Par la suite, il se consacre surtout au roman dont plusieurs seront particulièrement remarqués : ainsi, L’Amie du jaguar (1983), La Classe de neige (prix Fémina 1995) ou Limonov  (prix Renaudot 2011).

Le livre dont j’ai décidé de vous parler aujourd’hui s’intitule La Moustache. Publié en 1986, il raconte une histoire dont la situation initiale est à première vue réaliste et banale : un jour, un homme (dont on ne connaîtra jamais le prénom : il sera toujours désigné par le pronom personnel il) décide de se couper la moustache alors que sa femme Agnès ne l’a jamais connu sans. En rentrant, elle ne se rend même pas compte du changement, pas plus que le couple d’amis chez qui ils vont dîner…  Le héros croit d’abord à un « complot » de ses proches, mais très vite il finit par douter : a-t-il ou non jamais porté une moustache ? Il n’a quand même pas rêvé : preuve en est la photo de lui sur l’île de Java où il était parti avec sa femme en vacances du temps où il est certain qu’il portait alors la moustache… Mais il ne trouve pas la fameuse photo, et sa femme semble perdre la tête à son tour : non seulement elle ne se rappelle même pas de leur voyage à Java, mais encore moins de leurs amis. Elle prétend même que son beau-père est mort alors que tout prouve le contraire.

Dans cette histoire de plus en plus terrifiante, tout se contredit et se détraque ! Comme il a été très justement remarqué, « l’habileté de Carrère est dans le glissement insensible et continu qui fait passer d’un léger doute quotidien à une impression de cauchemar éveillé. Tout l’univers du personnage bascule » (Dominique Rabaté, « L’exaltation du quotidien » in Jean-Pierre Saïdah (sous la direction de), Enchantements : Mélanges offerts à Yves Vadé, page 230). Personnellement, j’ai beaucoup apprécié l’ouvrage, et je vous en recommande la lecture : la structure du récit, très brève, et le choix de la focalisation interne permettent de vivre au jour le jour avec le personnage et de partager ses propres angoisses. L’un des thèmes essentiels est en effet celui de la folie. La question ne cesse de se poser à chaque page : qui est fou ? Qui ment ? Qui dit la vérité ? Qui doit-on croire ? Plus les pages se tournent, plus l’angoisse s’intensifie et finit même par atteindre les certitudes du lecteur, qui se projette dans l’histoire, au point de s’identifier au personnage, et d’éprouver sa peur et son angoisse. Le lecteur va même jusqu’à supposer que c’est lui qui devient fou à la lecture de ce trompe-l’œil littéraire !

L’auteur oscille astucieusement entre le réalisme référentiel et banal du quotidien et l’inquiétante étrangeté du fantastique.  C’est ainsi que l’histoire se situe à Paris dans un décor bien réel, de même que le voyage en Chine, à Hong-Kong ainsi que sur l’île de Java dont les personnages semblent exister réellement. Ce monde pourrait être le nôtre ! Tout d’ailleurs est très détaillé dans le livre : le nom des rues, des endroits connus, des objets familiers sont mentionnés. Tous ces indices de vraisemblabilisation, en reproduisant le réel, le mettent plus encore à distance et renforcent d’autant plus le sentiment déstabilisant qui s’empare du lecteur. De même, bien que le point de vue interne domine, l’emploi de la troisième personne dans le discours produit un écart entre le récit et les pensées du personnage, renforçant cette impression de mythomanie, de trouble de la personnalité, de réalité qui dérape. Selon moi, tout l’art de Carrère est donc d’interroger dans ce roman troublant la notion même de réel et d’identité en faisant passer une infinité de sentiments et de perceptions à la fois, ce qui est la caractéristique du genre fantastique.

De cette œuvre, je retiendrai la mécanique presque kafkaïenne, qui déstructure complètement le réel : on passe de l’onirique d’abord puis au cauchemar ! Cela m’a fait aussi penser à La Part des ténèbres de Stephen King que j’avais lu et qui multiplie également les effets de miroir et de dédoublement (le personnage s’interroge sur la réalité du double issue de son imagination). Carrère affirmera à ce titre sa dette à l’égard de grands romanciers américains comme Richard Matheson : je vous conseille d’ailleurs de lire l’Homme qui rétrécit, histoire tout aussi terrifiante d’un homme qui disparaît progressivement aux yeux de son entourage qui lui devient inexorablement étranger et hostile…

© Romane G. Janvier 2013
Classe de Seconde 9 (Promotion 2012-2013)
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

« J’ai lu au CDI »… La rubrique 100% élèves !

J’ai lu au CDI…

Les Armoires vides
d’Annie Ernaux (1971)

Folio Galimard 1997, 182 pages.
Cote CDI : R ERN ( consultez la fiche détaillée ou réservez ce document sur e-sidoc)

Les Armoires vides ou l’écriture comme nécessité
Par Lucie M. (classe de Seconde 9, promotion 2012-2013)

e dois vous l’avouer : il ne m’a pas été facile de pénétrer d’emblée dans l’univers déroutant d’Annie Ernaux… C’est un peu par hasard qu’au CDI mon choix s’est porté sur Les Armoires vides, premier ouvrage que la romancière publiera à 33 ans en 1974 et dont la trame narrative est parcourue du début jusqu’à la fin de données tout à la fois autobiographiques que sociologiques. De fait, ce n’est ni vraiment un roman, ni vraiment une autobiographie, ni même des Mémoires ou un journal intime que j’avais entre les mains : ce brouillage des frontières génériques m’a beaucoup troublée. Mais que je vous en dise davantage, au risque de vous paraître moi-même un peu obscure…

La page que j’ai sélectionnée me semble très représentative du reste de l’ouvrage. Proche de l’autofiction, celui-ci raconte à travers un personnage fictif, Denise Lesur, les événements qui ont bouleversé tout autant la jeunesse d’Annie Ernaux que le contexte historique et social de la France des années 70 : « l’auteure se remémore son enfance normande, partagée entre de brillantes études, et le modeste café-épicerie familial tenu par ses parents dans un faubourg d’Yvetot. À l’intersection du personnel et du collectif, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » comme elle l’écrira dans Une femme, la trajectoire biographique et littéraire de l’écrivaine est au cœur de ce déchirement social… » (extrait de « La citation de la semaine » : Annie Ernaux) : il faut dire qu’à l’époque, les enfants issus de milieux modestes n’accédaient que rarement aux études supérieures !

Si vous lisez l’ouvrage, vous verrez que Denise cherche toujours à marquer la différence entre elle —son intelligence, sa maturité, ses désirs d’émancipation— et ses parents cantonnés à une culture médiocre et à une vie fruste. L’ouvrage accumule à dessein les comparaisons peu flatteuses entre l’univers intellectuel auquel aspire la narratrice (son idée des « gens biens ») et les autres, les siens. Ainsi fait-elle le choix de taire sa famille : c’est comme une vengeance de sa part, comme si elle leur reprochait de l’avoir fait naître dans ce milieu social, indigne d’elle. Au cours du récit, on apprend qu’enfant, Denise ne se souciait guère de ces différences de classe, et adoptait les préjugés de ses parents. Mais les études l’amènent à une prise de distance critique. Elle se fait alors comme un devoir de « détester » les habitudes familiales et d’adopter systématiquement un parti pris de refus.

Comme le dit l’auteure dans la page que j’ai sélectionnée : « il n’y a peut-être jamais eu d’équilibre entre mes mondes. Il a bien fallu en choisir un, comme point de repère […]. Si j’avais choisi celui de mes parents, de la famille Lesur, encore pire, la moitié carburait au picrate, je n’aurais pas voulu réussir à l’école, ça ne m’aurait rien fait de vendre des patates derrière le comptoir, je n’aurais pas été à la fac. Il fallait bien haïr toute la boutique […] ». Personnellement, j’ai été parfois gênée par ce systématisme, que j’ai trouvé pour ma part un peu stéréotypé, à la limite de la crise d’adolescence : peut-on à ce point dénigrer la vie de ses parents pour justifier ses choix et légitimer une vocation ? On a l’impression que la narratrice « pour s’en sortir » doit « haïr toute la boutique, le troquet, la clientèle de minables à l’ardoise »et plus encore le système bourgeois, afin d’espérer appartenir au monde des gens cultivés et libérés, à l’opposé de toute cette humanité « médiocre ».

Au début du passage, Denise parle même de schizophrénie pour décrire son trouble. Mais n’est-ce pas une réaction bien exagérée ? Peut-on oublier ses origines, ignorer à ce point sa famille ? Certes, comme le suggère la narratrice, « je me cherche des excuses, on peut peut-être s’en sortir autrement ». Elle imagine alors le même monde, mais sans personne pour la juger : le rêve de Denise, tout à fait représentatif de la mouvance intellectuelle des années 68, c’est ne plus avoir à se démarquer, c’est supprimer tous les codes, toutes les entraves sociales. Vanité, illusion, chimère ! Elle sait au fond d’elle-même que c’est impossible : « Il n’y a que la fin du monde pour permettre ça »… La fin du monde ou la littérature ! C’est en effet l’écriture comme exutoire et comme délivrance qui s’impose dans les Armoires vides, c’est elle qui venge de la vie. L’écriture de soi devient ainsi une quête identitaire : une écriture pour soi, pour se trouver.

De cette lecture un peu déroutante, je retiendrai surtout le style d’Annie Ernaux, qui oscille sans cesse entre le réalisme social et une certaine poésie impressionniste, qui s’attache à la notation fugace, fugitive de l’instant présent : de là cette écriture rapide, presque instantanée. C’est cette « écriture de l’instant » que j’ai aimée dans les Armoires vides, et qui donne l’impression qu’Ernaux pense plus vite qu’elle n’écrit afin que le lecteur se sente presque ancré dans l’intimité du vécu. On a parfois évoqué la notion d' »écriture blanche » ou d’écriture « plate » par référence au nouveau roman à propos de l’écriture d’Annie Ernaux. Personnellement, je parlerai d’une « écriture de la nécessité », comme si l’auteure cherchait en permanence à objectiver ses choix : d’où ces phrases parfois sèches, saccadées, proches de l’oralité, et qui vous touchent d’autant plus qu’Annie Ernaux, presque vulnérable, semble s’y dévoiler entièrement…

© Lucie M. Janvier 2013
Classe de Seconde 9 (Promotion 2012-2013)

Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

"J'ai lu au CDI"… La rubrique 100% élèves !

J’ai lu au CDI…
Les Armoires vides
d’Annie Ernaux (1971)

Folio Galimard 1997, 182 pages.
Cote CDI : R ERN ( consultez la fiche détaillée ou réservez ce document sur e-sidoc)

Les Armoires vides ou l’écriture comme nécessité
Par Lucie M. (classe de Seconde 9, promotion 2012-2013)

e dois vous l’avouer : il ne m’a pas été facile de pénétrer d’emblée dans l’univers déroutant d’Annie Ernaux… C’est un peu par hasard qu’au CDI mon choix s’est porté sur Les Armoires vides, premier ouvrage que la romancière publiera à 33 ans en 1974 et dont la trame narrative est parcourue du début jusqu’à la fin de données tout à la fois autobiographiques que sociologiques. De fait, ce n’est ni vraiment un roman, ni vraiment une autobiographie, ni même des Mémoires ou un journal intime que j’avais entre les mains : ce brouillage des frontières génériques m’a beaucoup troublée. Mais que je vous en dise davantage, au risque de vous paraître moi-même un peu obscure…

La page que j’ai sélectionnée me semble très représentative du reste de l’ouvrage. Proche de l’autofiction, celui-ci raconte à travers un personnage fictif, Denise Lesur, les événements qui ont bouleversé tout autant la jeunesse d’Annie Ernaux que le contexte historique et social de la France des années 70 : « l’auteure se remémore son enfance normande, partagée entre de brillantes études, et le modeste café-épicerie familial tenu par ses parents dans un faubourg d’Yvetot. À l’intersection du personnel et du collectif, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » comme elle l’écrira dans Une femme, la trajectoire biographique et littéraire de l’écrivaine est au cœur de ce déchirement social… » (extrait de « La citation de la semaine » : Annie Ernaux) : il faut dire qu’à l’époque, les enfants issus de milieux modestes n’accédaient que rarement aux études supérieures !

Si vous lisez l’ouvrage, vous verrez que Denise cherche toujours à marquer la différence entre elle —son intelligence, sa maturité, ses désirs d’émancipation— et ses parents cantonnés à une culture médiocre et à une vie fruste. L’ouvrage accumule à dessein les comparaisons peu flatteuses entre l’univers intellectuel auquel aspire la narratrice (son idée des « gens biens ») et les autres, les siens. Ainsi fait-elle le choix de taire sa famille : c’est comme une vengeance de sa part, comme si elle leur reprochait de l’avoir fait naître dans ce milieu social, indigne d’elle. Au cours du récit, on apprend qu’enfant, Denise ne se souciait guère de ces différences de classe, et adoptait les préjugés de ses parents. Mais les études l’amènent à une prise de distance critique. Elle se fait alors comme un devoir de « détester » les habitudes familiales et d’adopter systématiquement un parti pris de refus.

Comme le dit l’auteure dans la page que j’ai sélectionnée : « il n’y a peut-être jamais eu d’équilibre entre mes mondes. Il a bien fallu en choisir un, comme point de repère […]. Si j’avais choisi celui de mes parents, de la famille Lesur, encore pire, la moitié carburait au picrate, je n’aurais pas voulu réussir à l’école, ça ne m’aurait rien fait de vendre des patates derrière le comptoir, je n’aurais pas été à la fac. Il fallait bien haïr toute la boutique […] ». Personnellement, j’ai été parfois gênée par ce systématisme, que j’ai trouvé pour ma part un peu stéréotypé, à la limite de la crise d’adolescence : peut-on à ce point dénigrer la vie de ses parents pour justifier ses choix et légitimer une vocation ? On a l’impression que la narratrice « pour s’en sortir » doit « haïr toute la boutique, le troquet, la clientèle de minables à l’ardoise »et plus encore le système bourgeois, afin d’espérer appartenir au monde des gens cultivés et libérés, à l’opposé de toute cette humanité « médiocre ».

Au début du passage, Denise parle même de schizophrénie pour décrire son trouble. Mais n’est-ce pas une réaction bien exagérée ? Peut-on oublier ses origines, ignorer à ce point sa famille ? Certes, comme le suggère la narratrice, « je me cherche des excuses, on peut peut-être s’en sortir autrement ». Elle imagine alors le même monde, mais sans personne pour la juger : le rêve de Denise, tout à fait représentatif de la mouvance intellectuelle des années 68, c’est ne plus avoir à se démarquer, c’est supprimer tous les codes, toutes les entraves sociales. Vanité, illusion, chimère ! Elle sait au fond d’elle-même que c’est impossible : « Il n’y a que la fin du monde pour permettre ça »… La fin du monde ou la littérature ! C’est en effet l’écriture comme exutoire et comme délivrance qui s’impose dans les Armoires vides, c’est elle qui venge de la vie. L’écriture de soi devient ainsi une quête identitaire : une écriture pour soi, pour se trouver.

De cette lecture un peu déroutante, je retiendrai surtout le style d’Annie Ernaux, qui oscille sans cesse entre le réalisme social et une certaine poésie impressionniste, qui s’attache à la notation fugace, fugitive de l’instant présent : de là cette écriture rapide, presque instantanée. C’est cette « écriture de l’instant » que j’ai aimée dans les Armoires vides, et qui donne l’impression qu’Ernaux pense plus vite qu’elle n’écrit afin que le lecteur se sente presque ancré dans l’intimité du vécu. On a parfois évoqué la notion d' »écriture blanche » ou d’écriture « plate » par référence au nouveau roman à propos de l’écriture d’Annie Ernaux. Personnellement, je parlerai d’une « écriture de la nécessité », comme si l’auteure cherchait en permanence à objectiver ses choix : d’où ces phrases parfois sèches, saccadées, proches de l’oralité, et qui vous touchent d’autant plus qu’Annie Ernaux, presque vulnérable, semble s’y dévoiler entièrement…

© Lucie M. Janvier 2013
Classe de Seconde 9 (Promotion 2012-2013)

Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

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Au fil des pages… Qu’est-ce qu’un livre ?

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Qu’est-ce qu’un livre ?
De la page blanche à l’achevé d’imprimer

Voici un bel ouvrage que je vous propose de feuilleter cette semaine : publié par les éditions Fides en 2006, il est signé Madeleine Sauvé, qui a longtemps été professeure à l’Université de Montréal (Québec, Canada).

L’ambition de l’ouvrage  est tout d’abord de faire découvrir la structure et les composantes d’un livre « qui ont chacune un nom propre, une figure particulière ». Comme le dit l’auteure dans l’avant-propos, « la préface n’est pas l’introduction, l’introduction n’a rien de l’avertissement, l’avertissement ne saurait être nommé prologue ». Cet ouvrage, certes technique mais passionnant, vous expliquera donc comment se construit un livre, du titre à la quatrième de couverture, de la maquette au choix de la typographie, de la dédicace (page 15) aux notes de référence,  en passant par l’avant-propos, le préambule, l’exergue (page 22), l’épigraphe (page 24), le prologue (page 47), l’épilogue… Vous verrez que ces choix n’ont rien d’arbitraire et qu’ils obéissent à des stratégies éditoriales ciblées.

Les lycéen/nes auront tout intérêt à approfondir leurs connaissances dans ce domaine. De nombreux écrits d’invention au Baccalauréat par exemple peuvent vous demander la rédaction d’un avant-propos, d’une préface (page 61), d’une postface, d’un épilogue, etc. Il faut donc connaître ces genres et savoir en distinguer les exigences. Or très souvent, bien des textes produits (et parfois des corrigés publiés) se ressemblent dans leur forme, au point d’entraîner de navrantes confusions. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage qui joint au plaisir de la découverte l’intérêt théorique et pratique.

Même si les pages consultables sur Google-livres restent limitées, elles sont suffisantes pour donner à l’élève et à l’étudiant de Lettres, exemples à l’appui, des outils pertinents sur la meilleure façon de rédiger et de s’adapter à des consignes d’écriture particulières.

Madeleine Sauvé, Qu’est-ce qu’un livre ? De la page blanche à l’achevé d’imprimer, Montréal, Fides, 2006.

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, une notion, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Au fil des pages… Qu'est-ce qu'un livre ?

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Qu’est-ce qu’un livre ?
De la page blanche à l’achevé d’imprimer

Voici un bel ouvrage que je vous propose de feuilleter cette semaine : publié par les éditions Fides en 2006, il est signé Madeleine Sauvé, qui a longtemps été professeure à l’Université de Montréal (Québec, Canada).

L’ambition de l’ouvrage  est tout d’abord de faire découvrir la structure et les composantes d’un livre « qui ont chacune un nom propre, une figure particulière ». Comme le dit l’auteure dans l’avant-propos, « la préface n’est pas l’introduction, l’introduction n’a rien de l’avertissement, l’avertissement ne saurait être nommé prologue ». Cet ouvrage, certes technique mais passionnant, vous expliquera donc comment se construit un livre, du titre à la quatrième de couverture, de la maquette au choix de la typographie, de la dédicace (page 15) aux notes de référence,  en passant par l’avant-propos, le préambule, l’exergue (page 22), l’épigraphe (page 24), le prologue (page 47), l’épilogue… Vous verrez que ces choix n’ont rien d’arbitraire et qu’ils obéissent à des stratégies éditoriales ciblées.

Les lycéen/nes auront tout intérêt à approfondir leurs connaissances dans ce domaine. De nombreux écrits d’invention au Baccalauréat par exemple peuvent vous demander la rédaction d’un avant-propos, d’une préface (page 61), d’une postface, d’un épilogue, etc. Il faut donc connaître ces genres et savoir en distinguer les exigences. Or très souvent, bien des textes produits (et parfois des corrigés publiés) se ressemblent dans leur forme, au point d’entraîner de navrantes confusions. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage qui joint au plaisir de la découverte l’intérêt théorique et pratique.

Même si les pages consultables sur Google-livres restent limitées, elles sont suffisantes pour donner à l’élève et à l’étudiant de Lettres, exemples à l’appui, des outils pertinents sur la meilleure façon de rédiger et de s’adapter à des consignes d’écriture particulières.

Madeleine Sauvé, Qu’est-ce qu’un livre ? De la page blanche à l’achevé d’imprimer, Montréal, Fides, 2006.

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, une notion, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

La citation de la semaine… Annie Ernaux…

« Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre… J’allais écrire… Je possédais le monde. »

      Les après-midi de novembre 61, dans ma chambre à Yvetot, je regardais le soleil se coucher chaque soir, j’étudiais la littérature française. Pendant deux ans j’ai été folle de littérature, 61 à 63, folle, je ne sais plus comment me le remémorer, la littérature plus réelle que la vie (d’une étudiante, fille des épiciers de la rue du Clos-des-Parts) au point que je m’interdisais le flirt, les garçons menaçant cette réalité. […] Je vivais, je marchais dans les rues exactement comme si les choses allaient d’elles-mêmes se transformer en mots, en phrases. Personne ne pouvait être, à ce moment-là, à Rouen, plus folle que moi de littérature. Abonnée aux Lettres françaises, piochant, dans la Bibliothèque municipale d’Yvetot à peu près identique à ce qu’elle avait dû être au XIXe siècle […] les dernières acquisitions, nouveautés plutôt. En novembre 61, me répétant les vers d’Anna de Noailles (que personne ne connaît plus, ni Marie Noël la catho) je me suis appuyée à la beauté du monde / j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains — ou l’inverse — et c’était moi.
  4 février 2007

Annie Ernaux en 1962-63 : étudiante de Lettres modernes→
© Archives privées d’Annie Ernaux/Gallimard

   À mon bureau, brusquement, buvant à une heure inhabituelle de la Ricoré avec du lait, je me ressens (ce mot-là, seul, convient, re-sentir) en octobre 62, quand je suis entrée à la cité U, rue d’Herbouville, ce bonheur informe, de la vie devant soi pour faire des choses […]. Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre, toute petite, mais « une chambre d’étudiante » ! J’allais écrire…
Je possédais le monde.
  29 septembre 1993

Annie Ernaux
Écrire la vie
Gallimard, « Quarto », Paris 2011
Extraits du journal inédit de l’écrivaine

 

     Si vous ne connaissez pas Annie Ernaux, profitez de la publication récente de la plus grande partie de son œuvre rassemblée sous le titre Écrire la vie (Quarto-Gallimard, 1088 pages, 100 illustrations)  pour découvrir quelques-uns des textes les plus célèbres de cette figure singulière du paysage littéraire contemporain. Comme le notait très justement Nathalie Crom, « Annie Ernaux [est] une écrivaine à part, marginale et majeure, qu’on a eu tort, par facilité ou aveuglement, de ran­ger longtemps parmi les tenants de l’autofiction. Alors même que ne l’a jamais intéressée que « la valeur collective du « je » autobiographique ». Parler de soi, pour tendre à l’autre un miroir où il pourra se reconnaître » (¹).

     C’est en 1974 qu’Annie Ernaux publie à 33 ans son premier texte, Les Armoires vides, roman autobiographique d’une grande intensité dans lequel l’auteure se remémore son enfance normande, partagée entre de brillantes études, et le modeste café-épicerie familial tenu par ses parents dans un faubourg d’Yvetot. À l’intersection du personnel et du collectif, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » comme elle l’écrira dans Une femme, la trajectoire biographique et littéraire de l’écrivaine est au cœur de ce déchirement social…

     Dans un ouvrage récent, Élise Hugueny-Léger déclarait à ce titre : « L’œuvre d’Annie Ernaux se situe à la croisée de questionnements littéraires, de débats controversés et de courants théoriques. Par sa dimension intrinsèquement contemporaine, c’est-à-dire ancrée dans son temps, elle projette un reflet actuel non seulement sur la société française mais également sur les enjeux de la littérature au début du vingt-et-unième siècle […] : débats post-modernes sur la notion d’identité, questionnements sur la place de l’autre dans l’écriture par les femmes, ainsi que sur les thèmes de […] l’intime ou de la transgression qui semblent caractériser les œuvres des écrivaines françaises depuis les années 1990. Tout en englobant ces questionnements, l’œuvre d’Ernaux résiste à toute généralisation » (²).

     Extraits du Journal intime inédit de l’écrivaine, les courts passages que j’ai sélectionnés pour cette Citation de la semaine me paraissent représentatifs de l’écriture diaristique d’Annie Ernaux, si apte à « écrire la vie », c’est-à-dire à mettre en évidence l’expérience de vie comme principe essentiel d’une prise de conscience que la littérature doit remettre le domaine du social et de l’intersubjectif au cœur de sa réflexion et de ses questionnements. De fait, loin d’être un monologue intérieur, cette écriture, qui socialise ce que la vie a de plus personnel, transforme l’expérience intime en mode de déchiffrement et d’exploration du réel.

     Annie Ernaux écrira d’ailleurs que « l’intime est encore et toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable » (³). Cette dimension socio-biographique des récits d’Annie Ernaux, qui s’opère à travers une écriture de la mémoire personnelle et collective, porte en elle la présence d’une quête existentielle forte, car elle nous invite ainsi à vivre à rebours, à faire sans cesse le bilan de notre vie et de nos actes afin de mieux appréhender l’espace intime et la fonction sociale de la littérature, ancrés sur le « connais-toi toi-même » socratique…

NOTES
(1) Nathalie Crom, Télérama n° 3222.
(2)
Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression. Modern French Identities n°82, Peter Lang, Berne (Suisse) 2009, page 1 et page 3.
(3) Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet. Cité par Florence Bouchy, La Place, La Honte d’Annie Ernaux, « Profil d’une œuvre », Hatier Paris 2005.

Découvrez cet entretien d’Annie Ernaux avec Élise Hugueny-Léger
in Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression, op. cit. page 207 et s.

La citation de la semaine… Don DeLillo…

« C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde… »

This was the eloquence of alphabets and numeric systems, now fully realized in electronic form, in the zero-oneness of the world…

      Il regardait […] les flux de chiffres qui coulaient dans des directions opposées. Il comprenait tout ce que cela représentait pour lui, le déroulement et les secousses des données sur un écran. Il examinait les diagrammes imagés qui faisaient jouer entre eux des modèles organiques, l’aile d’oiseau et la coquille protectrice. Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d’énergies humaines désordonnées et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les données mêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital. C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d’habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.

[…]

     La voiture entra dans le West-Side en traversant l’avenue, et dut aussitôt ralentir, franchissant le passage au feu rouge et laissant retomber derrière elle des vagues de piétons.
      La voix de Torval annonça une rupture de canalisations quelque part en amont.
      Eric vit ses agents de sécurité, un de chaque côté de la limousine, qui marchaient à un rythme calculé, dans leurs tenues identiques, blazer sombre, pantalon gris, chemise à col montant.
—-L’un des écrans montra un geyser de boue rougeâtre qui jaillissait d’un trou dans le sol. Ça lui plaisait bien. Les autres écrans montraient de l’argent en mouvement. Il y avait des chiffres qui glissaient horizontalement et des histogrammes qui montaient et descendaient. Il savait qu’il y avait quelque chose que personne n’avait détecté, un motif latent dans la nature même, un saut de langage-image qui allait au-delà des modèles standard d’analyse technique et dépassait même les tableaux prévisionnels les plus ésotériques de ses propres disciplines dans ce domaine. Il y avait forcément un moyen d’expliquer le yen.

Robert Pattinson dans l’adaptation cinématographique de David Cronenberg →

 —-Il avait faim, il était au bord de l’inanition. Il y avait des jours où il avait tout le temps envie de manger, de parler aux visages des gens, de vivre dans l’espace viande.
[…]
Il vit une femme assise sur le trottoir qui mendiait, un bébé dans les bras. Elle parlait une langue qu’il ne connaissait pas. Il connaissait plusieurs langues mais pas celle-là. Elle paraissait enracinée dans ce coin de béton. Peut-être que son bébé était né là, sous le panneau No Parking. Des camions de FedEx et d’UPS. Des hommes-sandwichs noirs parlaient en murmures africains. Ils payaient cash l’or et les diamants. Bagues, pièces, perles, bijoux en gros, bijoux anciens. C’était le souk, le shtetl. C’est ici que s’affairaient marchandeurs et colporteurs de rumeurs, récupérateurs de débris et négociateurs à la langue mystérieuse. La rue était une offense à la vérité du futur. Mais il l’absorbait. Il la sentait pénétrer électriquement dans chaque récepteur et cavité de son cerveau.
     La voiture s’immobilisa complètement et il sortit pour s’étirer. La circulation en aval était un long scintillement liquide de métal inerte…

Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner New-York 2003 pour la première édition.
Actes Sud « Babel » 2003 pour l’édition française, 2012 pour la présente réédition. Pages 34-35 ; 74-76.
Traduit de l’américain par Marianne Véron.

Affiche du film Cosmopolis de David Cronenberg (2012), superbe adaptation du roman de Don DeLillo
avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Mathieu Amalric et Sarah Gardon.

L’argent « dévore le monde ». Ces propos du grand historien Fernand Braudel me paraissent correspondre parfaitement à la démarche de Don DeLillo dans Cosmopolis. Publié en 2003, ce roman s’est imposé d’emblée comme une réflexion majeure sur notre postmodernité, marquée par la fragmentation sociale et le délitement progressif du système capitaliste mondial.

Né en 1936 dans le quartier du Bronx à New York, Don DeLillo est une figure marquante du paysage romanesque contemporain. « Portée par la conviction que « la fiction se doit de contester le pouvoir », son œuvre peut se lire comme une anatomie critique de la culture américaine » (1) dont il interroge inlassablement à travers ses romans l’histoire et la mythologie.

C’est donc sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la narration de Cosmopolis. Celle-ci est en effet centrée sur « une journée dans la vie d’un golden boy qui s’apprête à perdre son empire à cause de la crise, indifférent au monde incertain qui l’entoure, hypocondriaque et schizophrène. Sa longue traversée d’un New York en plein chaos, au rythme de ses rencontres avec sa femme, ses maîtresses et ses employés, le mènera finalement à un point de non-retour » (2). Mais ce huis-clos à la fois violent, onirique et déstabilisant, est surtout l’occasion pour Don DeLillo d’introduire une réflexion originale sur la marchandisation des rapports humains et la soumission au monétaire dont la puissance démesurée finit par corrompre tout lien social : les yeux rivés en permanence sur des écrans où s’affichent les cours mondiaux de l’argent, Eric Packer n’est-il pas l’allégorie du capitalisme moderne, de plus en plus étranger au monde et aux hommes ?

Don DeLillo →

Rédigée dans une langue admirable et remarquablement traduite par Marianne Véron pour Actes Sud, cette fiction se caractérise sur le plan de l’écriture par « des  myriades d’impressions évanescentes, de descriptions à la fois abondantes et incertaines d’un réel fuyant, une écriture qui va où bon lui semble afin de donner corps à notre expérience perceptive et affective quotidienne […] » (3). En se focalisant ainsi sur le référentiel et le banal de l’espace urbain, le style de Don DeLillo tour à tour abstrait, immatériel, mais aussi minimaliste et déroutant, met à nu le nihilisme des sociétés contemporaines, écrasées par le trop plein des choses et la présence proliférante des biens de consommation dans un monde en crise, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures ; monde en archipel où personne ne croit à rien et cherche encore à donner un sens à l’absence de sens…

Bruno Rigolt

(1) François Happe, Don DeLillo, la fiction contre les systèmes, Belin Paris 2000
(2) Fabrice Leclerc (Studio Ciné Live), publié dans l’Express Culture le 23 mai 2012
(3) Arnaud Schmitt, « Espaces iconiques/Espaces collectifs dans l’œuvre de Don DeLillo » in Icones, Iconoclasmes (Collectif), Annales du CRAA (Centre de Recherches sur l’Amérique Anglophone), n° 27, page 209.

Voir aussi :
Entretien de Don DeLillo avec Slate lors de la sortie du film de David Cronenberg.
– La citation de la semaine… Michel Houellebecq

Crédits filmiques : © David Cronenberg, Alfama Films/Kinology

La citation de la semaine… Primo Levi…

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« L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre… »

L’anno scorso a quest’ora io ero un uomo libero : fuori legge ma libero…

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OCTOBRE 1944

          Nous avons lutté de toutes nos forces pour empêcher l’hiver de venir. Nous nous sommes agrippés à toutes les heures tièdes ; à chaque crépuscule nous avons cherché à retenir encore un peu le soleil dans le ciel, mais tout a été inutile. Hier soir, le soleil s’est irrévocablement couché dans un enchevêtrement de brouillard sale, de cheminées d’usines et de fils ; et ce matin, c’est l’hiver.

          Nous savons ce que ça veut dire, parce que nous étions là l’hiver dernier, et les autres comprendront vite. Ça veut dire que dans les mois qui viennent, sept sur dix d’entre nous mourront. Ceux qui ne mourront pas souffriront à chaque minute de chaque jour, et pendant toute la journée : depuis le matin avant l’aube jusqu’à la distribution de la soupe du soir, ils devront tenir les muscles raidis en permanence, danser d’un pied sur l’autre, enfouir leurs mains sous leurs aisselles pour résister au froid. Ils devront dépenser une partie de leur pain pour se procurer des gants, et perdre des heures de sommeil pour les réparer quand ils seront décousus. Comme on ne pourra plus manger en plein air, il nous faudra prendre nos repas dans la baraque, debout, sans pouvoir nous appuyer aux couchettes puisque c’est interdit, dans un espace respectif de quelques centimètres carrés de plancher.
[…]

[En tant qu’ingénieur chimiste, Primo Levi fait partie des « aptes au travail », ce qui lui permet d’échapper à la « solution finale ». Il est employé à Auschwitz III au Laboratoire de Buna-Monowitz…]

          Les camarades du Kommando m’envient, et ils ont raison ; ne devrais-je pas m’estimer heureux ? Pourtant, tous les matins, je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B.¹ et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne.

          Et puis il y a les femmes. Depuis combien de temps n’en ai-je pas vu ? À la Buna, on rencontrait assez souvent les ouvrières ukrainiennes et polonaises, en pantalon et veste de cuir, lourdes et brutales comme leurs hommes. Échevelées et suantes l’été, fagotées dans d’épais vêtements l’hiver, maniant la pelle et la pioche : nous n’avions pas l’impression d’avoir affaire à des femmes.

          Ici, c’est différent. Devant les filles du laboratoire, nous nous sentons tous trois mourir de honte et de gêne. Nous savons à quoi nous ressemblons : nous nous voyons l’un l’autre, et il nous arrive parfois de nous servir d’une vitre comme miroir. Nous sommes ridicules et répugnants. Notre crâne est complètement chauve le lundi, et couvert d’une courte mousse brunâtre le samedi. Nous avons le visage jaune et bouffi, tailladé en permanence par la main hâtive du barbier et souvent marqué de bleus et de vilaines plaies. Nous avons un cou long et noueux comme des poulets déplumés. Nos habits sont incroyablement crasseux, couverts de taches de boue, de sang et de gras ; le pantalon de Kandel lui arrive à mi-mollets, découvrant des chevilles anguleuses et poilues; ma veste me pend des épaules comme d’un portemanteau. Nous sommes pleins de puces et souvent nous nous grattons sans retenue ; nous sommes obligés de demander à aller aux latrines avec une fréquence humiliante. Nos sabots de bois, où s’accumulent en couches alternées la boue séchée et la graisse réglementaire, font un bruit épouvantable.

Se questo è un uomo, De Silva, Biblioteca Leone Ginzburg, 1947 (source : Centro internazionale di studi Primo Levi)

          Quant à notre odeur nous y sommes désormais habitués, mais les filles non, et elles ne perdent pas une occasion de nous le faire comprendre. Ce n’est pas une odeur quelconque de malpropreté, c’est l’odeur de Häftling², fade et douceâtre, celle qui nous a accueillis à notre arrivée au camp et qui s’exhale, tenace, des dortoirs, des cuisines, des lavabos et des W.-C. du Lager³. On l’attrape tout de suite et on ne s’en défait plus : « Si jeune et il pue déjà ! », c’est la formule d’accueil réservée aux nouveaux venus.

          Ces filles nous font l’effet de créatures venues d’une autre planète. Ce sont trois jeunes Allemandes, plus une Polonaise, Fräulein Liczba, qui est magasinière, et la secrétaire, Frau Mayer. Elles ont une peau lisse et rosée ; elles portent de jolis vêtements colorés, propres et chauds ; elles ont des cheveux blonds, longs et bien coiffés ; elles parlent avec grâce et bonne éducation et, au lieu de ranger et de nettoyer le laboratoire comme elles devraient le faire, elles fument des cigarettes dans les coins, mangent publiquement des tartines de confiture, se liment les ongles, cassent beaucoup d’objets en verre, et cherchent à en faire retomber la faute sur nous. Quand elles balaient, elles balaient nos pieds. Elles ne nous adressent pas la parole et font la moue quand elles nous voient nous traîner à travers le laboratoire, misérables, crasseux, gauches et trébuchant sur nos sabots. Une fois, j’ai demandé un renseignement à Fräulein Liczba ; elle ne m’a pas répondu mais s’est tournée vers Stawinoga d’un air indisposé et lui a parlé d’un ton bref. Je n’ai pas compris la phrase, mais « Stinkjude », je l’ai entendu clairement, et mon sang n’a fait qu’un tour. Stawinoga m’a dit que pour toutes les questions de travail, il fallait s’adresser directement à lui.

          Ces jeunes filles chantent, comme chantent toutes les jeunes filles de tous les laboratoires du monde, et cela nous rend profondément malheureux. Elles bavardent entre elles : elles parlent du rationnement, de leurs fiancés, de leurs foyers, des fêtes qui approchent…
— Tu vas chez toi, dimanche ? Moi non, c’est tellement embêtant de voyager !
— Moi j’irai à Noël. Plus que deux semaines, et ce sera de nouveau Noël : c’est incroyable ce que cette année est vite passée !

          Cette année est vite passée. L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre ; j’avais un nom et une famille, un esprit curieux et inquiet, un corps agile et sain. Je pensais à toutes sortes de choses très lointaines : à mon travail, à la fin de la guerre, au bien et au mal, à la nature des choses et aux lois qui gouvernent les actions des hommes ; et aussi aux montagnes, aux chansons, à l’amour, à la musique, à la poésie. J’avais une confiance énorme, inébranlable et stupide dans la bienveillance du destin, et les mots « tuer » et « mourir » avaient pour moi un sens tout extérieur et littéraire. Mes journées étaient tristes et gaies, mais je les regrettais toutes, toutes étaient pleines et positives ; l’avenir s’ouvrait devant moi comme une grande richesse. De ma vie d’alors il ne me reste plus aujourd’hui que la force d’endurer la faim et le froid ; je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer.

          Si je parlais mieux l’allemand, je pourrais essayer d’expliquer tout cela à Frau Mayer ; mais elle ne comprendrait certainement pas, et quand bien même elle serait assez intelligente et assez bonne pour comprendre, elle ne pourrait pas supporter ma vue, elle me fuirait, comme on fuit le contact d’un malade incurable ou d’un condamné à mort. Ou peut-être me donnerait-elle un bon pour un demi-litre de soupe civile.

          Cette année est vite passée.

_________________
(1) K.B.  : Krankenbau = Infirmerie
(2) Häftling = Prisonnier
(3) Lager = Camp

Primo Levi, Si c’est un homme (Se questo è un uomo)
Turin, janvier 1947.

Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 95-96 ; 109-111.
Traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger

Né à Turin en 1919, Primo Levi poursuit des études scientifiques avant d’obtenir brillamment son doctorat de chimie en 1941. Engagé pendant la guerre dans la Résistance antifasciste, il est dénoncé et arrêté le 13 décembre 1943 dans le val d’Aoste puis déporté en février 1944 au camp d’Auschwitz. De cette terrible épreuve dont il sortira à jamais meurtri (1), Primo Levi n’aura de cesse de témoigner. Si c’est un homme est ainsi une œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah. Mais comment « transmettre une expérience impossible à transmettre, impossible à oublier » ? Ces propos de Liliane Atlan (2) résument toute la difficulté de surmonter une réalité qui dépasse le langage et l’entendement.

Dire l’indicible, témoigner de la réalité des camps, telle est en effet l’entreprise que poursuit Primo Levi dans Si c’est un homme. « Tous les matins », écrit-il au début de l’extrait, « je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B. et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne » (3).

Commencé en décembre 1945 et poursuivi jusqu’en janvier 1947, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure » (4).

Dans un remarquable ouvrage qui fait le point sur l’œuvre, Éric Martinez et Stavroula Kefallonitis notent à ce titre un point essentiel : « Coucher par écrit le traumatisme [que Primo Levi] a vécu lui permet d’objectiver son expérience, de l’extérioriser, de l’accepter, voire de la dépasser. Le souvenir est trop fort et l’écriture joue pour lui un rôle de catharsis thérapeutique. Ce besoin de témoigner lui semble aussi correspondre à une urgence historique » (5). De fait, privée de liens identitaires et soucieuse de se reconstruire, l’Europe des Trente Glorieuses s’édifie sur le deuil et un certain oubli de l’holocauste : au nom de l’émancipation sociale et de la contestation de l’ordre établi, la « génération d’après » tend à renier le passé.

En contrepoint à cette insouciance, l’ouvrage de Primo Levi invite donc d’abord à la réflexion et à la prise de conscience : entre silence et mémoire, Si c’est un homme répond ainsi à un indispensable travail identitaire, autant qu’à une exigence morale.  Comme le remarque Jean-François Forges, « le but de cette écriture, c’est de transmettre pour toujours se souvenir de ceux qui ont été engloutis et qui, sans l’écrivain, seraient morts à jamais » (6). En tant qu’écrivain-témoin, Primo Levi témoigne de l’infini potentiel humain qui est de dire pour ne jamais oublier : dire pour rendre présent l’Autre. Cet aspect de l’écriture débouche sur une réflexion essentielle : la mission de l’écrivain. Parler pour ceux qui restent dans le « silence » de l’Histoire, dans l’indifférence générale, être porte-parole des autres, de ceux qui n’écrivent pas, voilà en effet pour Primo Levi le véritable sens d’une écriture digne de ce nom.

Je terminerai par ces vers bouleversants rédigés en 1946 et placés en ouverture de Si c’est un homme. Ils ont pour titre  « Shemà », qui signifie « Écoute » en Hébreu, et rappelle évidemment le Shemà Israël dans la pratique juive, prière fondatrice du service divin. Un tel titre a de quoi surprendre sous la plume de cet ingénieur chimiste, qui n’était pas croyant et revendiquait d’ailleurs assez peu avant la guerre ses lointaines origines séfarades (7). Pourtant, Primo Levi déclarera : « Je suis devenu Juif à Auschwitz […]. La conscience de me sentir différent m’a été imposée […]. En ce sens, Auschwitz  m’a donné quelque chose qui est resté. En me faisant me sentir juif, Auschwitz m’a incité à récupérer après, un patrimoine culturel que je ne possédais pas avant » (8)…

De tels propos permettent sans doute de mieux comprendre le titre donné par Primo Levi : « Shemà »… Comme si la poésie permettait de restituer au langage sa véritable fonction, qui est de sauver l’humain dans l’homme. Au-delà du récit autobiographique, Se questo è un uomo est surtout un appel sur le sens même de l’écriture et de l’existence. C’est dans la rencontre avec l’autre que l’écriture est mouvement d’adhésion, engagement, « Shemà », c’est-à-dire appel à la Parole et donc à l’Écoute, seuls remparts contre la déshumanisation et l’oubli qui guettent toujours notre quotidien le plus brûlant…

Bruno Rigolt

SHEMÀ

Vous qui vivez en toute quiétude Voi che vivete sicuri
Bien au chaud dans vos maisons, Nelle vostre tiepide case,
Vous qui trouvez le soir en rentrant Voi che trovate tornando a sera
La table mise et des visages amis, Il cibo caldo e visi amici,
Considérez si c’est un homme Considerate se questo è un uomo
Que celui qui peine dans la boue, Che lavora nel fango
Qui ne connaît pas de repos, Che non conosce pace
Qui se bat pour un quignon de pain, Che lotta per mezzo pane
Qui meurt pour un oui ou pour un non. Che muore per un sì o per un no.
Considérez si c’est une femme Considerate se questa è una donna,
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Senza capelli e senza nome
Et jusqu’à la force de se souvenir, Senza più forza di ricordare
Les yeux vides et le sein froid Vuoti gli occhi e freddo il grembo
Comme une grenouille en hiver. Come una rana d’inverno.
N’oubliez pas que cela fut, Meditate che questo è stato
Non, ne l’oubliez pas. Vi comando queste parole.
Gravez ces mots dans votre cœur. Scolpitele nel vostro cuore
Pensez-y chez vous, dans la rue, Stando in casa andando per via,
En vous couchant, en vous levant ; Coricandovi alzandovi ;
Répétez-les à vos enfants. Ripetetele ai vostri figli.
Ou que votre maison s’écroule, O vi si sfaccia la casa,
Que la maladie vous accable, La malattia vi impedisca,
Que vos enfants se détournent de vous. I vostri nati torcano il viso da voi.

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Notes

(1) Le suicide de Primo Levi le 11 avril 1987, à l’âge de 68 ans, en est la preuve douloureuse.
(2) Liliane Atlan, Un opéra pour Terezin. Cité par Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, Jean-Claude Lattès, Paris 1996.
(3) Primo Levi, Si c’est un homme, traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger. Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 109-110.
(4) « Il bisogno di raccontare agli « altri », di fare gli « altri » partecipi, aveva assunto fra noi, prima della liberazione e dopo, il carattere di un impulso immediato e violento, tanto da rivaleggiare con gli altri bisogni elementari; il libro è stato scritto per soddisfare a questo bisogno; in primo luogo quindi a scopo di liberazione interiore ».
(5) Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001, page 18.
(6) Jean-François Forges, Éduquer Contre Auschwitz, histoire et mémoire, ESF éditeur, Paris 1997, page 122.
(7) D’ailleurs lors d’un entretien avec Ferdinando  Camon, il déclarera : « Je suis obligé de dire qu’Auschwitz a été pour moi une telle expérience qu’elle a balayé tout reste d’éducation religieuse que j’avais pu recevoir »…
(8) Entretien réalisé par Giorgio de Rienzo pour Famiglia Christiana, n°29, 20 juillet 1975 : « Sono diventato ebreo in Auschwitz, prima non mi sentivo tale. La coscienza di sentirmi diverso mi è stata imposta. […] Auschwitz mi ha però dato qualcosa, che è rimasto. Facendomi sentire ebreo mi ha sollecitato a recuperare, dopo, un patrimonio culturale che prima non possedevo. »

Quelques ouvrages…

– Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001. De larges extraits sont consultables sur Google-livres.
– Philippe Mesnard, Primo Levi : Le passage d’un témoin, Fayard, collection « Documents », Paris 2011. Philippe Mesnard est professeur de littérature générale et comparée à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et directeur de la Fondation Auschwitz de Bruxelles. De larges extraits sont consultables sur Google-livres.


Même si vous ne comprenez pas l’italien, les images parleront d’elles-mêmes…