BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018

Section 2 : L’extraordinaire et le merveilleux

Bruno Rigolt


contes_photomontage_dore_perrault_web3Photomontage à partir d’illustrations des contes de Perrault (Gustave Doré)

Cours précédents déjà mis en ligne :

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SECTION 2
l’extraordinaire et le merveilleux

A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation


Niveau de difficulté de ce cours :  moyen à difficile ★★

« […] sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer, à tort ou à raison de superstition, de chimère ; à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. »

André Breton, Premier Manifeste du Surréalisme, 1924
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« Nous sommes dans le monde […] au milieu de choses dont nous n’apercevons même pas l’intérêt, à plus forte raison le sens, qui nous semblent banales et ordinaires — jusqu’au jour où un événement insolite (ou une lecture) viendra nous éveiller, nous forcer à ouvrir les yeux et nous faire pressentir ce qu’il y a derrière. »

Claude-Edmonde Magny, Les Scandales d’Empédocle, 1945

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« Il était une fois…»

Cette phrase par laquelle débutent tous les contes de fée, combien de fois l’avons-nous entendue et prononcée ? Phrase-refuge, phrase-énigme qui nous plonge dans une sorte d’enceinte mentale, de labyrinthe, d’espace-autre, de temps-autre : l’élément perturbateur, l’événement insolite surgissent et tout à coup nous voici plongés dans ce que nous pourrions appeler le Primitif, c’est-à-dire le fait exceptionnel : les animaux qui parlent, les fleurs qui pensent, le vent, la pluie et les arbres qui semblent agir comme des êtres vivants…

De fait, la quête du merveilleux et de l’insolite a toujours été l’objet de fascination : l’anormal, les représentations de monstres humains ou de phénomènes extraordinaires font tellement partie de notre paysage humain que nous les avons intégrés dans l’inconscient collectif sans même y songer : au fond, quelle différence y a-t-il entre les bêtes et dragons de l’Apocalypse et les mutants et autres post-humains qui peuplent Star Wars ou X-Men ? Les Méduses, Chimères, Sphinx et sirènes d’hier continuent de hanter les images mythiques du post-modernisme…

À ce titre, il nous faut ici évoquer le nom de Gilbert Durand, qui avait remarquablement montré dans Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1960) l’importance de l’étude des symboles et des mythes pour la compréhension des phénomènes humains. Selon lui, la quête de l’extraordinaire est une réponse à l’angoisse existentielle de l’homme, confronté à sa propre finitude. En ce sens l’extraordinaire, parce qu’il postule l’imaginaire, le fantastique ou le merveilleux¹, et qu’il repose sur des peurs ancestrales, est inséparable du magique, du superstitieux, du religieux ou du sacré. 

Donner à voir…

Si l’extraordinaire a toujours été si essentiel, c’est qu’il a « un véritable pouvoir de révélation », comme nous le rappellent les Instructions officielles : « il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Cette expression faire surgir est importante : de fait, il y a dans l’extraordinaire ce que Michel Viegnes appelle à propos du fantastique, « une esthétique de la monstration », « de l’inexplicable et de l’inacceptable. Il joue sur le caractère spectaculaire, au sens propre, de l’être ou de l’objet qu’il donne à voir »².

gustave_dore_petit_poucet« En disant ces mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. »

Gustave Doré, illustration pour le Petit Poucet

L’extraordinaire élabore des configurations imaginaires qui permettent de s’affranchir de la réalité tout en l’exagérant de manière corrosive, hyperbolique : bien loin de l’imaginaire naïf, simpliste et quelque peu puéril auquel on rattache souvent le merveilleux, c’est au contraire l’effroyable, la métamorphose, le travestissement, la dissimulation, le scandaleux qui sont les ingrédients des contes et entraînent les personnages dans la quête incontournable de la vérité, de la vérité à tout prix, même contre eux-même, au prix de la transgression délibérée d’un interdit, du franchissement de la frontière, qu’elle soit géographique, sociale ou morale.

« Comme le rappelle Sylvie Loiseau dans Le Pouvoir des contes, « Le conte ouvre l’espace de la transgression, décrit avec force détails la scène interdite […] ». C’est ce que fait Boucle d’Or lorsqu’elle regarde à la fenêtre ou dans le trou de la serrure pour voir ce que les ours, par conséquent les adultes, font derrière la porte. Sa curiosité la pousse à transgresser un interdit, et elle ouvre la porte malgré tout »³, devenant l’intruse qui met en danger le bien-être et la sécurité affective de la famille. De même, Peau d’Âne est l’histoire d’un inceste, Tristan et Yseut raconte la transgression des règles de la société et de la religion, Le Seigneur des anneaux nous plonge au cœur d’une géographie imaginaire qui s’affranchit du paradigme de la représentation et de son support : le principe d’identité.

baranowski-la-transgression-dans-le-conteAnne-Marie Baranowski, « La transgression dans le conte. Dévoiler-Avertir-Prévenir ? »

jacques-demy-peau_d_anePeau d’Âne adapté par Jacques Demy en 1970 avec Catherine Deneuve et Jean Marais
© Peau d’Ane, Jacques Demy/Cap écran

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« L’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation »

En puisant leurs sources dans un fond commun de légendes qui font intervenir des êtres surnaturels et des forces occultes, les mythes ou les contes permettent non seulement de nous évader du quotidien, mais plus fondamentalement d’accéder à un autre univers dans lequel notre logique est mise à mal : peur de l’animalité, peur des ténèbres, peur de l’inconnu… En faisant éclater le carcan de la logique, le merveilleux est donc est un moyen de chercher à dominer les peurs inspirées par la réalité.

Comme le rappelle Adrian Marino⁴ à propos du merveilleux fantastique (mais ses remarques peuvent être élargies au merveilleux extraordinaire), « pour que le fantastique impose ses lois, il a besoin d’une véritable fissure dans l’ordre existant, d’une irruption directe, brutale et invincible du mystère à l’intérieur des mécanismes et des prévisions quotidiennes de la vie : l’invasion du sacré à l’intérieur de l’ordre laïque, profane, du surnaturel au milieu du naturel ».

Le rationnel se dérègle, l’inconcevable devient concevable, l’existence monotone fait place à une vie forte et intense : Alice change de taille dans son aventure au pays des merveilles ; les figures de l’étrange et de la monstruosité dictent leur loi dans alice_wonderland_blL’Iliade et l’Odyssée ; les Mille et une nuits commencent par l’évocation d’un génie, « hideuse figure d’une grandeur monstrueuse » ; la citrouille de Cendrillon devient carrosse ; l’âne des Métamorphoses d’Apulée (épisode repris dans Peau d’âne) « crotte de l’or ». 

Alice in the pool of tears →
Arthur Rackham edition of Alice’s Adventures in Wonderland
Source : British Library

Et nous ne demandons qu’à adhérer à ces fictions « placée[s] sous le signe du mensonge et du croire » |source|. Même les objets les plus banals et les plus ordinaires prennent une dimension démesurée : on pourrait évoquer l’épée Excalibur dans la légende du roi Arthur, les bottes de sept lieues dans le Petit Poucet, le filtre magique de Tristan et Iseut, la lampe d’Aladin, la clé interdite de Barbe-Bleue ou le miroir magique de Blanche-Neige

En perturbant les critères de la rationalité et de la vraisemblance, l’extraordinaire suscite tout autant le malaise que le vertige. Dans Un balcon en forêt, Julien Gracq évoque ainsi les contes que l’aspirant Grange, le héros du roman, lisait quand il était petit : « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues »…

leon-carre_mille_et_une_nuits_princesse_boudourLéon Carré, illustration des Mille et une nuits
Source : BnF

Le basculement et la pénétration dans un monde autre et magique sont donc les conditions du merveilleux, qui substitue au mythe de la création sa recréation par l’homme selon un scénario fantasmatique et des représentations susceptibles d’être provoquées par la réalisation d’actes inconscients. Le conte apparaît comme l’incarnation de ces désirs, leur manière de s’objectiver par le merveilleux. La métamorphose de Cendrillon est à ce titre très intéressante à étudier :

Enfin, l’heureux jour arriva ; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux le plus longtemps qu’elle put. Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. […] Sa marraine, qui était fée, […] lui dit : « Va dans le jardin et apporte-moi une citrouille. » Cendrillon alla aussitôt cueillir la plus belle qu’elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille pourrait la faire aller au bal. Sa marraine la creusa, et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.
Ensuite, elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie ; elle dit à Cendrillon de lever la trappe de la souricière, et à chaque souris qui sortait elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval, ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d’un beau gris de souris pommelé. Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. – Tu as raison, dit sa marraine, va voir. » Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d’entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l’ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues. Ensuite, elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir, apporte-les-moi. » Elle ne les eut pas plutôt apportés, que la marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse avec leurs habits chamarrés, et qui s’y tenaient attachés, comme s’ils n’eussent fait autre chose toute leur vie.
La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien, voilà de quoi aller au bal, n’es-tu pas bien aise ?
– Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits? » Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse […] ».
http://www.cndp.fr/fileadmin/user_upload/CNDP/catalogues/perrault/files/contes_perrault.pdf pages 46-47

Comme nous le voyons, cette scène de métamorphose —véritable fantasme onirique— en permettant de passer d’une forme à l’autre, abolit les frontières entre la réalité et le rêve et renouvelle la relation avec le monde. En transgressant l’arbitraire de sa condition⁵, Cendrillon accède à un nouveau pouvoir —illégitime socialement mais moralement légitime—, lequel favorise tout un imaginaire gustave_dore_barbe_bleue_web1de la transgression : ainsi l’extraordinaire est un moyen d’enquêter sur une zone interdite, de voir ce qu’il n’y a pas à voir.  La désobéissance à la loi sociale devient donc un acte de liberté, et le merveilleux, un principe de raison et une condition de cette liberté.

← Gustave Doré, illustration pour Barbe-Bleue (détail). Source : Gallica

Plus encore, la transgression dans La Barbe-Bleue de Perrault (1697) est présentée comme un encouragement au questionnement et à l’émancipation du personnage féminin : à Barbe Bleue (l’image du pouvoir qui formule la loi et requiert l’obéissance à son injonction), répond la légitimité morale ; au prétendu droit du plus fort, répond l’épanouissement de la sensibilité ; au processus répressif (l’exceptionnelle puissance de Barbe-Bleue liée à la représentation d’une société patriarcale confortée dans ses certitudes), répondent le hors norme et l’hédonisme ; à la servitude, aux règles de conduite sclérosantes, à l’hypocrisie sociale perçues comme autant d’entraves à l’émancipation, répond la rupture, tant il est vrai que la clé du petit cabinet secret, c’est l’essence même de la liberté.

Loin du blabla sentimental et du train-train narratif auxquels on réduit trop souvent l’univers du conte —ramené à sa seule fonction de divertissement— la croyance au merveilleux repose au contraire fondamentalement sur une conscience de l’interdit qui mène au désir de l’enfreindre, au basculement des certitudes, au désir de sonder les abîmes, c’est-à-dire le mal, ce qui est contre l’ordre de la nature des êtres, pour parvenir à la réalisation de soi : or, ce schéma, comme nous l’avons vu, ne s’affranchit en rien de la réalité : il est au contraire la révélation même du réel.

Ainsi, le merveilleux est lié à l’extraordinaire : en « s’éloign[ant] du caractère ordinaire des choses » (Petit Larousse), il nous fait passer d’une perception immédiate et naïve du monde à son caractère problématique. Mais au dérèglement réaliste du fantastique qui postule l’inexplicable dans ce qui semblait connu et compréhensible, le merveilleux fait davantage de l’exceptionnel son actualité, et de l’irréel sa réalité, c’est-à-dire qu’il postule l’imaginaire comme principe organisateur, comme conciliation du possible et de l’impossible, comme quête existentielle, comme voyage initiatique.
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La fonction herméneutique du merveilleux :
l’imaginaire de la quête

Tous les contes reposent en effet sur une quête, qui est au centre de l’énigme et de sa résolution : résultant de la perturbation de la situation initiale, elle engage les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire et transfiguratrice. Comme l’a bien montré Vladimir Propp (La Morphologie du conte, Paris, Seuil 1970), « l’objet de la quête se trouve dans un autre royaume » : ainsi le déplacement du héros dans l’espace et dans le temps, qui est un fondement essentiel du conte merveilleux, donne lieu à une véritable rupture signifiée par le départ et le voyage-quête du personnage : séparations, privations, souffrances, humiliations, combats… Le héros doit prouver sa valeur en passant par des épreuves et des lieux dont la fonction herméneutique* est essentielle.

* L’herméneutique : c’est-à-dire le déchiffrement, le décryptage, l’interprétation des symboles. Nous retiendrons ces propos de Michel Viegnes : « Le code herméneutique renvoie aux questions et interrogations que soulève un récit, et aux réponses qu’il y apporte ou non. On peut également définir ce code comme la tension qui se crée entre une énigme et sa résolution » (Viegnes, op.cit. page 216).

Si le château de la Belle au bois dormant est par sa magnificence le symbole même de l’extraordinaire, il est isolé du reste du monde par la forêt, dont l’aspect funèbre et inquiétant est le lieu de toutes les métamorphoses et de toutes les épreuves : tantôt protectrice et nourricière, tantôt fatale par son pouvoir d’engloutissement des êtres humains qui s’y introduisent, elle est le royaume de forces étranges : monde clos et lugubre qui fait perdre au héros ses repères. Dans Cendrillon, la forêt c’est aussi le lieu où l’on se perd et où l’on se retrouve, espace mystérieux et symbolique conçu sur le modèle de la quête initiatique.

mary-blair_disney_cinderellaMary Blair, illustration pour l’adaptation de Cendrillon (Walt Disney)

Que l’on songe aussi à Blanche Neige qui, au bout de sa course dans l’épaisse et noire forêt, tombe épuisée et se réveille dans une clairière, sous les yeux ébahis des lapins, des écureuils, des biches et des oiseaux. De même, dans le premier tome du Seigneur des anneaux, la transition entre le monde sûr et familier et le territoire au-delà est marqué par la rencontre avec Tom Bombadil dans la Vieille forêt, frontière à la croisée des mondes entre le conscient et l’inconscient. On pourrait également mentionner, parmi tant d’autres histoires, la Reine des neiges, où Andersen relate les différentes étapes du merveilleux voyage de la petite Gerda en quête de son ami disparu. nrp_tolkien_cartesL’extraordinaire dessine ainsi une sorte de géographie imaginaire constituée d’espaces multidimensionnels où se superposent les mondes de l’intérieur et ceux de l’extérieur pour constituer cette géographie du non-lieu, géographie utopique et pourtant ancrée dans la réalité toponymique que nous connaissons.

← Alain Barbé, « Cartographier l’imaginaire »
NRP Collège, « Des compétences pour lire et écrire la poésie », mars 2014, page 11.

En faisant référence à ce qui est extraordinaire et grandiose, le merveilleux participe en outre à un réenchantement du monde qui se combine souvent avec le spirituel et le poétique. Si le Seigneur des anneaux est ainsi un projet politique —une réflexion passionnante sur le pouvoir, la liberté et la tyrannie— il est aussi un projet épique et utopiste au sens où l’entend Umberto Eco : « on peut imaginer que le monde possible qui est raconté est parallèle au nôtre, qu’il existe quelque part bien qu’il nous soit normalement inaccessible ». En allant jusqu’à inventer des alphabets, et des langues spécifiques qui emportent le lecteur vers des terres lointaines et inconnues, Tolkien inaugure non seulement le genre de l’héroic fantasy, mais il crée un véritable monde, parallèle au nôtre et structuré autour d’une mythologie et d’une cosmogonie, qui nous invitent à un phénomène de décrochage temporel et spatial, à un écart par rapport au monde « ordinaire ».

L’extraordinaire comme métaphore

Cet écart est proprement métaphorique : tout comme une métaphore, le merveilleux est déviant. Il nous confronte à un système doté en apparence de pertinence et de repères référentiels (cf. les fameuses cartes de Tolkien, v. supra : « Un système cohérent ») mais qui perd peu à peu le lecteur en détruisant ses certitudes matérialistes. Car il nous manque l’élément le plus essentiel qui est le déchiffrement, profondément spirituel et moral : c’est alors que l’énoncé déviant amène progressivement à donner sens à ce qui paraissait en manquer. À la différence du fantastique qui ramène l’homme à sa déréliction et à sa détresse, le merveilleux élève l’être : il en est la révélation extraordinaire.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le non-sens apparent s’éclaire pour celui qui sait s’émerveiller et percevoir la place de l’extraordinaire : c’est particulièrement sensible dans Miss Peregrine et les enfants particuliers où personne ne veut croire aux récits fabuleux du grand-père de Jacob Portman. Comme il a été très justement dit, « si le merveilleux a partie liée avec la croyance, il devient factice quand on cesse d’y croire, quand les conditions d’une rencontre privilégiée ne sont plus réunies ; la merveille abandonnée, falsifiée, réduite à un clinquant ou un vernis, n’a plus que le pouvoir d’abuser le lecteur » (Les Dossiers d’Universalis).

Si pour les profanes l’extraordinaire apparaît donc comme une réalité désordonnée, aléatoire, sans fondement logique, arbitraire et incompréhensible, celui qui vit dans le conte, ou en comprend le sens profond, est au contraire comme révélé. De fait, la première fonction du conte est de nous faire adhérer à ces figures de l’étrange et de la monstruosité par un passage du domaine du connu à l’inconnu selon la logique d’un franchissement de frontière qui invite à une lecture symbolique et interprétative : ainsi le code herméneutique est-il essentiel quand on aborde l’extraordinaire, car il amène, un peu à la manière d’un enquêteur, à interpréter des indices en apparence dépourvus de sens.

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Sindbad et le vieil homme de la mer Mehmed ibn Emir Hasan al-Su’ûdî, Matâli’ al-su‘âda wa yanâbi‘ al-siyâda (Le Lever des astres chanceux et les Sources de la souveraineté) Istanbul (Turquie), 1582. © BnF |http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8427189w/f168.item|

La trilogie du Seigneur des anneaux de Tolkien relate à ce titre le long et périlleux voyage de la Communauté de l’Anneau, voyage qui est aussi un rite de passage célébrant la transition d’un statut à un autre, et de notre part un parcours de lecture qui, en modifiant progressivement notre horizon d’attente, conduit à l’élucidation : le voyage des personnages, tout comme notre voyage littéraire à travers les pages, se transforme en une authentique expérience existentielle qui nécessite donc au départ un décentrement, un changement de lieu, d’époque, de perspective.

De même, dans Miss Peregrine et les enfants particuliers, l’histoire du jeune héros s’oriente selon un cheminement intérieur, un voyage rituel autant qu’un extraordinaire itinéraire initiatique qui nous amène peu à peu à la révélation du Temps retrouvé. Ce déchiffrement moral et symbolique, nous pourrions le reconnaître dans les différents voyages de Sindbad ou dans Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède de Selma Lagerlöf (1906-1907), savoureux périple dans l’inconnu, entièrement imprégné d’une quête identitaire.

Et ce n’est pas un hasard si dans Harry Potter, le quai 9 ¾ d’où part le Poudlard Express, est le lieu —invisible aux moldus— d’un basculement entre le réel et l’imaginaire. En quittant la gare de King’s Cross, le héros passe par la frontière magique : la géographie urbaine s’évanouit pour permettre la construction imaginaire d’un univers qui annihile le temps ordinaire au profit d’un autre temps et d’un autre espace dont le sens immanent, accessible aux seuls initiés, échappe aux profanes. Parce qu’il est le lieu où se joue le destin de l’homme, le merveilleux est comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger, de manière imaginaire et onirique, le réel, afin d’y trouver un sens.

 harry-potter_voyageHarry Potter : le voyage comme itinéraire initiatique…

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CONCLUSION


L

a réflexion sur l’extraordinaire suppose, comme nous l’avons compris depuis le début de l’année, un univers de référence qui passe le réel. Les contes, les légendes, mais aussi comme nous le verrons dans le cours suivant, les mythes, par l’intensité des histoires qu’ils racontent, les passions vécues par les personnages —leurs traumatismes, les catastrophes qu’ils subissent ou provoquent— constituent donc un mode d’exploration profondément original de notre réalité ; exploration qui passe par le détour du providentiel et du surnaturel pour mieux nous amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens.

De fait, l’extraordinaire permet aussi une expérience intérieure car il relève de la quête initiatique en assignant au héros une finalité qui l’amène, en jouant librement avec l’imagination, à idéaliser le réel : expérience transgressive, écart par rapport à la norme et la raison apparentes ; mais aussi et surtout véhicule d’un questionnement identitaire qui passe souvent par le code herméneutique et le déchiffrement symbolique. Accéder à l’extraordinaire n’est donc pas une vaine échappatoire mais une aventure de tout l’être, quêteuse d’absolu et de déchiffrement, qui heurte de plein fouet les systèmes de valeurs, les normes sociales et les croyances.

C’est donc en apparence seulement que la structure des contes est circulaire comme on l’entend dire parfois à tort. Car le héros ne revient jamais à son point de départ, ni le lecteur à la première page : l’extraordinaire est une expérience empirique transformatrice. Si elle égare l’homme sur des routes divino-humaines qui le fragmentent, le morcellent, elle est aussi une transfiguration du réel vécue comme expérience métaphysique et confrontation à soi-même. Tel est le sens de la quête et du voyage extraordinaire dans les contes : permettre à la femme et à l’homme, en redécouvrant sa vision du monde, de se rencontrer soi-même…

Bruno Rigolt
© octobre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif


NOTES

1. On fera bien évidemment attention à distinguer le merveilleux du fantastique : « dans le merveilleux, le surnaturel est accepté, admis et ordonné comme un élément d’un monde lui-même merveilleux […] [qui fait] coïncider le réel avec le surnaturel en emportant l’adhésion immédiate et du personnage et du lecteur » (Nathalie Prince, La Littérature fantastique, 2e édition, Paris, Armand Colin 2015). Le fantastique au contraire « se caractérise par une intrusion brutale du mystère dans la vie réelle. » (Pierre-Georges Castex, Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France, de Nodier à Maupassant, Paris éd. José Corti, 1951).
Nathalie Prince ajoute ces remarques essentielles : « Il apparaît ici que le fantastique et l’immixtion du désordre dans l’ordre, de l’impossible dans le réel, alors que le féerique faisait de ce désordre son ordre même. Dans le féerique le surnaturel et le naturel sont contiguës : là un monde est merveilleux, ici un monde réel. La c’est l’imaginaire, ici c’est le lecteur. Dans le fantastique, l’impossible et le réel sont ambigus au sens littéral du terme, c’est-à-dire mêlés, mélangés. Le fantastique « a toujours un pied dans le monde réel », écrit Gautier, prêt à intituler l’une de ses œuvres Le Fantastique en habit noir, c’est-à-dire l’habit de tous les jours, l’habit ordinaire, pour bien marquer le fait qu’il doit porter le sceau du réel ».
2. Michel Viegnes, Le Fantastique, Paris GF Flammarion, « Corpus », page 16.
3. Estelle Hollemaert, « Quel rôle joue le conte dans le développement de la personnalité de l’enfant et de sa socialisation au cycle 1 ? », Éducation 2013.
4. Cité par Ionel Buse, Mythes populaires dans la prose fantastique de Mircea Eliade, Paris L’Harmattan 2013, page 14.
5. Cf. ce passage de Cendrillon : « Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c’était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame, et celles de mesdemoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées, où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête ». Op. cit. p. 45.

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jackson_lord_of_ringsL’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais
Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★★★

 
  • Autoexercice 1
    « C’était une peur un peu merveilleuse, presque attirante, qui remontait à Grange du fond de l’enfance et des contes : la peur des enfants perdus dans la forêt crépusculaire, écoutant craquer au loin le tronc des chênes sous le talon formidable des bottes de sept lieues » (Julien Gracq).
    → À votre tour, évoquez quelques sensations que vous ont procurées les contes de votre enfance. Dans quelle mesure ces contes répondent-ils à la définition de l’extraordinaire ?
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  • Autoexercice 2
    → Lisez un ou plusieurs des neuf contes de Perrault mis en ligne par le CNDP.
    → En quoi votre lecture s’accorde-t-elle avec ce jugement (premier cours sur l’extraordinaire) : « du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel. »
  • Autoexercice 3
    Les illustrations des contes de Perrault par Gustave Doré sont à juste titre mondialement connues. La BnF leur a d’ailleurs consacré une riche exposition en 2014.
    → Accédez tout d’abord à cette exposition et lancez l’album.
    → Quelle est la fonction de ces illustrations ? Outre leurs grandes qualités esthétiques et ornementales, essayez de montrer en justifiant votre démonstration comment Gustave Doré parvient à impliquer le lecteur dans l’étrange et l’extraordinaire.
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  • Autoexercice 4
    L’adaptation cinématographique du Seigneur des anneaux par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson est à juste titre considérée comme magistrale.
    → Regardez attentivement l’affiche du film (voyez un peu plus haut), et montrez qu’elle met en évidence tout un imaginaire de la quête en engageant les personnages dans un voyage, une errance qui se révèlent être une aventure extraordinaire. Vous pourrez vous aider par exemple de ce montage musical qui évoque quelques scènes culte :
  • Autoexercice 5
    genevrier
    Par sa violence et sa cruauté, le Conte du genévrier adapté par Jacob Grimm en 1812,  est une histoire proprement choquante qui est une véritable mise en question idéologique du réel. De fait, cette fiction transpose dans l’univers du conte toute la tragédie de l’existence.
    Lisez ce conte puis analysez brièvement la couverture choisie par l’éditeur (Le Genévrier Éditions, 2012).
    → Essayez ensuite de construire un argumentaire autour de la problématique suivante : « Dans quelle mesure l’extraordinaire transforme-t-il notre conscience du réel ? »

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© Bruno Rigolt, octobre 2016_

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).