BTS Gestion de la PME, 2ème année
année scolaire 2022-2023

Illustrations gratuites de Enfant

Espace étudiants

Bienvenue à toutes et à tous dans cet Espace pédagogique offrant un support d’accès libre pour assimiler et enrichir l’enseignement de la culture générale et de l’expression en deuxième année. Vous y trouverez de nombreuses ressources consultables en ligne qui compléteront le cours, ainsi qu’un descriptif des activités menées pendant l’année scolaire. 

Méthodologie de la synthèse : cliquez ici pour consulter les règles importantes.

Thème n° 2 – Invitation au voyage…

https://www.education.gouv.fr/bo/22/Hebdo7/ESRS2201905N.htm

Problématique

Longtemps apanage d’une élite sociale, le voyage s’est désormais démocratisé. La variété des moyens de transports, la baisse des coûts, la facilité de l’organisation du voyage en ligne, clé en main, donnent au plus grand nombre l’opportunité de se déplacer vers des destinations lointaines. Pourtant, tout le monde ne voyage pas : la peur de l’inconnu, les risques éventuels, l’éloignement de l’environnement familier ou encore les dépenses occasionnées peuvent freiner l’envie de partir.

Mais pourquoi voyageons-nous ? Certes, nous sommes parfois contraints de nous déplacer pour des raisons professionnelles ou des motifs familiaux, mais le temps des vacances est une invitation au dépaysement, à l’agrément et à l’exotisme, à la découverte de l’ailleurs. Voyager, c’est alors prendre le large et, quand on part, on ne revient pas toujours le même : le voyage est un rite de passage qui permet de faire l’expérience de soi-même face aux autres, face à l’inconnu. Ainsi, les peintres ont longtemps fait le voyage en Italie, les aristocrates ont eu leur Grand Tour et les étudiants européens peuvent participer au programme Erasmus. Cependant s’agit-il encore de la même conception du voyage ?

Aujourd’hui, le tourisme déplace des foules selon des itinéraires balisés, au mépris des conséquences écologiques. La mondialisation des enseignes de commerce abolit les différences géographiques et culturelles : le voyageur actuel est semblable à certains contemporains de Montaigne qui, partout où ils vont « se tiennent à leurs façons ». Peut-on véritablement parler de la découverte de nouveaux territoires lorsqu’on ne fait que se délocaliser du même au même ? On se photographie devant des monuments, des paysages ou des plats exotiques – selfies aussitôt mis en ligne pour donner une image de soi qui suscite admiration et envie. Est-ce encore voyager, que de voyager sans changer de regard, sans s’oublier soi-même pour s’ouvrir aux autres ?

L’Invitation au Voyage
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)

Henri Matisse, « Luxe, calme et volupté » (1904)

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Pour Baudelaire, l’écriture poétique permet de s’évader du réel.

Le Voyage

Charles Baudelaire (extraits)

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.
[…] Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Pour Baudelaire, le voyage libère de la monotonie, de la quotidienneté. Véritable expression depuis les Romantiques de l’homme déchu et du mal du siècle, l’ennui renvoie en effet à l’immobilisme, au désenchantement. Représentation de la désespérance et de la finitude, l’ennui traduit bien le mal de vivre et le pessimisme, caractéristiques de la deuxième moitié du XIXème siècle. 

Le spleen baudelairien est très représentatif de ce temps désespérément vide :

Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Par opposition, le voyage est une ouverture sur le monde. La rencontre des autres mondes sous la Renaissance est inséparable d’une réflexion humaniste marquée par l’appétit de savoir et le relativisme culturel. Cet état d’esprit signifie d’abord une profonde remise en cause de l’individualisme et des repères culturels et sociaux. En s’ouvrant au monde, l’homme peut s’émanciper de l’ethnocentrisme et s’affranchir des préjugés.


Le voyage : une remise en cause des préjugés

L’arrivée de Christophe Colomb en Amérique en 1492 a constitué un événement fondamental pour la culture européenne du XVIème siècle. Il faut en effet imaginer la surprise du grand public lorsqu’il apprend l’existence de cultures restées jusque-là inconnues. 

Cette découverte des « Nouveaux Mondes » a eu pour conséquence la colonisation des peuples amérindiens. Pourtant, leur rencontre force les Européens à regarder d’un œil neuf les normes culturelles auxquelles ils étaient habitués : leurs coutumes ne sont pas les seules possibles.

La rencontre des autres mondes sous la Renaissance est donc inséparable d’une réflexion humaniste marquée par l’appétit de savoir et le relativisme culturel. Cet état d’esprit signifie d’abord une profonde remise en cause des préjugés culturels et sociaux. Pour les humanistes, l’homme doit s’ouvrir au monde, c’est-à-dire s’émanciper de l’ethnocentrisme et s’affranchir des préjugés.

Grâce au voyage, la connaissance n’est alors plus considérée comme absolue, mais perçue comme relative. Le doute triomphe : parce qu’il nous éloigne de nos préjugés, le voyage est considéré comme une étape nécessaire de la réflexion.

Montaigne : la nécessité du relativisme

Michel de Montaigne (1533-1592) incarne l’idéal humaniste de « l’honnête homme » : curieux et ouvert d’esprit grâce au voyage. Dans ses Essais, rédigés à partir de 1572, il s’en prend à plusieurs reprises à la colonisation des peuples amérindiens : plutôt qu’évangélisation, elle a consisté en une confiscation violente des terres découvertes. Dans ce passage célèbre, Montaigne dénonce l’aveuglement des occidentaux qui fait qualifier de « barbare » celui qui est simplement autre, l’étranger qu’on ne connaît pas. 

« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare ni de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté ; sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. Comme de vrai, nous n’avons d’autre critère de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usages du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, le parfait gouvernement, le parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages de même que nous appelons sauvages les fruits que la nature, d’elle-même et par sa marche ordinaire, a produits ; alors que, en vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice, et détournés de l’ordre commun que nous devrions plutôt appeler sauvages. […] C’est une nation […] en laquelle il n’y a aucune espèce de commerce ; nulle connaissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ni de supériorité politique ; nul usage de servitude, de richesse, ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations que libres ; nul respect de parenté que commun ; nuls vêtements ; nulle agriculture ; nul métal ; nul usage de vin ou de blé. Les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la médisance, le pardon leur sont inconnues.

Quelques citations utiles de Montaigne…

  • « J’observe en mes voyages cette pratique, pour apprendre, toujours quelque chose par la communication d’autrui. » (Livre I des Essais, ch. 17)
  • « II se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde ». (Livre I des Essais, ch. 26)
  • « Faire des voyages me semble un exercice profitable. L’esprit y a une activité continuelle pour remarquer les choses inconnues et nouvelles, et je ne connais pas de meilleure école pour former la vie que de mettre sans cesse devant nos yeux la diversité de tant d’autres vies, opinions et usages. » (Livre III des Essais, ch. 9)

Le voyage : le plaisir de la découverte

Pierre Loti (1850-1923), La Mort de Philae, 1909

A partir des années 1870, Pierre Loti parcourut en qualité d’officier de marine plusieurs endroits du globe, notamment en Turquie, au Sénégal mais aussi dans le grand Nord. Son nom est associé au genre du « roman exotique ». Loti publia également de nombreux récits de voyage comme en témoigne cet extrait dans lequel l’auteur exprime ses émotions face au spectacles du désert.

Au sortir d’Assouan, la dernière maison tournée, voici tout de suite le désert. Et le soir tombe, un soir de février qui s’annonce très froid sous un étrange ciel couleur de cuivre.

C’est incontestablement le désert, oui, avec son chaos de granit et de sable, avec ses tons roux, sa couleur de bête fauve. Mais il y a les poteaux d’un télégraphe et les rails d’une ligne ferrée qui le traversent de compagnie, pour aller se perdre à l’horizon vide. (…) Désert qui garde encore les aspects du vrai, mais qui est maintenant domestiqué, apprivoisé à l’usage des touristes et des dames.

D’abord d’immenses cimetières, en plein sable, à l’orée de ces quasi-solitudes. Oh ! de si vieux cimetières, de toutes les époques de l’histoire ; les mille petites coupoles des saints de l’Islam et les stèles chrétiennes des premiers siècles qui s’émiettent côte à côte, au-dessus des hypogées pharaoniques. Le crépuscule aidant, toutes ces ruines des morts et tous les blocs des granits épars se mêlent en groupements tristes, détachant de fantastiques silhouettes brunes sur le cuivre pâle du ciel : arceaux brisés, dômes qui penchent, rochers qui se dressent comme de hauts fantômes…

Ensuite, cette région des tombes une fois franchie, les granits seuls jonchent l’étendue, des granits auxquels l’usure des siècles a donné des formes de grosses bêtes rondes ; par places, ils ont été jetés les uns sur les autres et figurent des entassements de monstres ; ailleurs ils gisent isolés parmi les sables, comme perdus au milieu de l’infini de quelque plage morte. On cesse de voir les rails et le télégraphe ; par la magie du crépuscule, tout redevient grandiose, sous un de ces ciels des soirs d’Egypte qui, l’hiver, ressemblent à de froides coupoles de métal ; voici que l’on a conscience enfin d’être vraiment au seuil de ces profondes désolations arabiques dont aucune barrière, après tout, ne vous sépare […].

« Soir dans le désert du Sahara »
© Bruno Rigolt. Photographie modifiée numériquement

Théophile Gautier et l’appel du voyage…

[Le voyage, entre vagabondage et ressourcement spirituel]

__Le voyage est peut-être un élément dangereux à introduire dans la vie, car il trouble profondément et cause des inquiétudes semblables à celles des oiseaux de passage prisonniers au moment des migrations, si quelque circonstance ou quelque devoir vous empêche de partir. On sait que l’on va s’exposer à des fatigues, à des privations, à des ennuis, à des périls même, il en coûte de renoncer à de chères habitudes d’esprit et de cœur, de quitter sa famille, ses amis, ses relations, pour l’inconnu, et cependant l’on sent qu’il est impossible de rester, et ceux qui vous aiment n’essayent pas de vous retenir et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied de la voiture. En effet, ne faut-il pas parcourir un peu la planète sur laquelle nous gravitons à travers l’immensité, jusqu’à ce que le mystérieux auteur nous transporte dans un monde nouveau pour nous faire lire une autre page de son œuvre infinie ? N’est-ce pas une coupable paresse d’épeler toujours le même mot sans jamais tourner le feuillet ? Quel poète serait satisfait de voir le lecteur s’en tenir à une seule de ses strophes ? Ainsi chaque année, à moins d’être cloué sur place par les nécessités les plus impérieuses, je lis un pays de ce vaste univers qui me paraît moins grand à mesure que je le parcours et qu’il se dégage des vagues cosmographies de l’imagination. Sans aller précisément au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques-de-Compostelle, à la Mecque, je fais un pieux pèlerinage aux endroits de la terre où la beauté des sites rend Dieu plus visible ; cette fois je verrai la Turquie, la Grèce et un peu cette Asie hellénique où la beauté des formes s’unit aux splendeurs orientales. 

Théophile Gautier, Constantinople, chapitre 1 « En mer », éd. Fasquelle, 


Voyage et découverte de l’autre


« On dit bien vrai qu’un honnête homme, c’est un homme mêlé » (Montaigne)
bagdad_cafeBagdad Café, réalisé en 1987 par Percy Adlon

 

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Bagdad Café 
gilles-verlant_pierre-mikailoff_dictionnaire_des_annees_80_a
Pierre Mikaïloff, Carole Brianchon (dir. Gilles Verlant), Le Dictionnaire des années 80, Paris Larousse 2011, page 44

est un long métrage réalisé en 1987 par Percy Adlon, et immortalisé par la célébrissime chanson « Calling you », composée par Bob Telson et interprétée par Jevetta Steele.
Les paroles, dans leur simplicité même et leur apparente spontanéité, évoquent l’atmosphère si pittoresque du film : la quotidienneté, la vie ordinaire avec ses lieux communs familiers et ses images profondément codées :

A desert road from Vegas to nowhere,
Some place better than where you’ve been.
A coffee machine that needs some fixing
In a little cafe just around the bend.

I am calling you.
Can’t you hear me?
I am calling you.

Une route désertique de Vegas à nulle part,
Un lieu mieux que ceux où tu es allée.
Une machine à café qui a besoin d’être réparée
Dans un petit motel juste au tournant du virage.

Je t’appelle.
Ne m’entends-tu pas ?
Je t’appelle.

Bagdad Café, c’est en effet l’extraordinaire histoire de destins ordinaires : il y a d’abord tout un imaginaire du lieu dont l’esthétique est dominée par la route 66 et son iconographie particulière. Après avoir symbolisé la renaissance de l’Amérique, la « mother road » est ici l’envers du « rêve américain » : motel délabré, station-service au milieu de nulle part, chaleur et lumière aveuglante du désert avec ses vents de sable, son ciel immense. Et bien sûr tout un bestiaire de personnages en errance, prisonniers de leur long périple sur cette route.

Parmi eux, Jasmin Münchgstettner, bavaroise plantureuse en loden et chapeau à plumes, débarquée de force dans ce cafémotel miteux en plein désert de Mojave à la suite d’une dispute avec son mari ; Brenda la patronne autoritaire, maîtresse femme voulant tout régenter, toujours épuisée, excédée et passablement désespérée, qui se démène tant bien que mal entre son bon à rien de mari et ses deux enfants déjantés (un fan de Bach et une ado fantasque) ; et toute une série « de personnages étranges, réduits aux contraintes de la vie quotidienne et à la lassitude » (voyez l’encart ci-dessus) : les routiers de passage, « un serveur amérindien lymphatique, un ancien peintre décorateur d’Hollywood, une tatoueuse misanthrope, un campeur lanceur de boomerang » |Wikipedia|.

L’affiche du film

À un premier niveau de lecture, l’histoire raconte la renaissance du motel grâce à Jasmin, personnage incongru et véritable « ovni folklorique »1. À un niveau plus symbolique, le film renvoie à une interrogation fondamentale sur l’altérité, c’est-à-dire sur la conscience de la différence de l’autre, et sa légitimité à être autre. Percy Adlon propose ainsi une réflexion sur notre capacité à penser la différence grâce au voyage. Comme le rappellent les Instructions officielles, « quand on part, on ne revient pas toujours le même : le voyage est un rite de passage qui permet de faire l’expérience de soi-même face aux autres, face à l’inconnu ». Ainsi, l’ouverture à l’autre permise par le voyage amène à mieux se connaître soi-même.

1. Frédéric Strauss, Télérama, critique du 25/07/2015. 

 

Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre 9 « De la vanité », 1580

Michel de Montaigne est né en 1533 dans le Périgord. Il reçoit une éducation humaniste. Après des études de droit, il entame une carrière au Parlement de Bordeaux dont il se retire en 1563 sur ses terres, pour rédiger une œuvre importante, Les Essais, qui constituent un ensemble de réflexions philosophiques fondées sur son vécu : « Je suis moi-même la matière de mon livre », écrit-il dans la préface « Au lecteur ». Les Essais, qui témoignent d’une grande confiance dans la Nature, proposent une leçon d’équilibre et de sagesse : pour être heureux, il faut s’accepter soi-même, modérer ses désirs et se méfier des préjugés et des a priori.

La diversité des façons d’une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre : bouilli ou rôti : beurre ou huile de noix ou d’olive : chaud ou froid, tout m’est un […]. Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers. J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure : les voilà à se rallier et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu’ils voient. […] Encore sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.

Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j’ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié. Otez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu’un honnête homme c’est un homme mêlé.

 

Gloria E. Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, 1987 (extrait)

Poète, essayiste, féministe convaincue, Gloria Evangelina Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004)| a fortement marqué la vie intellectuelle outre-Atlantique. Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, elle a fait partie des pionnières de la culture Chicana et Latina-états-unienne qui revendique une politique de l’identité hybride et métisse ». Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza. Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’autrice de développer une réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. 

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latinaindienneblackespagnole

ni gabacha¹, eres mestizamulata, half-breed ni blanche¹tu es métissemulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,

Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,

you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;
moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet²
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra³ aux points de contrôle ;
Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta
gorge ;

In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

Gloria E. Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194 Traduction française : Bruno Rigolt



Entraînement n°1 « La route : une invitation au voyage »


Thème au programme : Invitation au voyage
Sujet complet conforme au BTS
Corrigés : vendredi 7 octobre 2022.

La route : une invitation au voyage

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, 2009.
(photomontage et peinture numérique)

Du vagabondage territorial à la quête existentielle…

Qu’est-ce qu’une route ? Comme le rappelle Régis Debray, c’est tout d’abord une « trace tangible inscrite matériellement dans le sol »1. Le CNRTL précise ainsi la définition : « Voie de communication importante (par opposition à chemin) qui permet la circulation de véhicules entre deux points géographiques donnés, généralement deux agglomérations ».

Mais à ce déplacement spatial, géographique, horizontal, se superpose un déplacement vertical : en ce sens la route, loin de se limiter à une vision purement utilitaire destinée à relier les villes, à organiser les territoires, occupe une place à part dans nos imaginaires. Face à l’engluement dans le conservatisme, les stéréotypes et les clichés, la route, c’est d’abord l’affranchissement, la liberté.

De fait, le voyage ne saurait s’apparenter à un simple déplacement. Faire ses valises, partir, c’est accepter de voir le monde différemment, s’arracher de son quotidien, changer de façon de vivre pour découvrir le monde et se confronter à l’inconnu afin de se découvrir soi-même, loin des pressions sociales et familiales.

Comme le rappelle le dictionnaire Littré, la route signifie en effet la rupture (étymologie de route = ruptus2), elle fait perdre tout contact avec l’enracinement sédentaire et ses normes. Parce qu’elle s’inscrit dans l’imaginaire des grands espaces propre à la civilisation de la voiture, la route permet d’ouvrir son regard sur le monde, sur d’autres modes de vie.

De fait, le mythe fondateur de la route, c’est l’exploration de l’inconnu, le désir d’aventure, qui permet une autre relation au monde et à la réalité des choses. Des chemins de Saint-Jacques de Compostelle à la célèbre route 66, la route édifie toute une mythologie qui impose une façon d’être : rompre avec ses racines, se dégager de sa condition sociale, parfois de la morale.

Le vagabondage renvoie ainsi à la jeunesse, au héros aventurier, synonyme d’errance et de désir d’anti-conformisme par opposition à la norme sociale. Comme vous le verrez en parcourant les documents de ce corpus, le voyage par la route devient un besoin physique de fuite en avant et de découvertes : c’est un état d’esprit permettant de réfléchir sur le sens de la vie.

Le succès américain du livre de Jon Krakauer, Into the Wild : voyage au bout de la solitude2, met en évidence cette dimension initiatique du voyage, comme le révèle le pseudonyme d’Alexander Supertramp, le vagabond3. Un tel choix suppose l’acceptation d’un certain dénuement : renouvellement de la personne, quête quasi existentielle. À travers le voyage initiatique, il s’agit de chercher à se découvrir afin de se construire pour atteindre la vérité.

Loin des bonheurs superficiels, la route est ainsi le miroir d’un ailleurs fantasmé, qui passe plus ou moins par le rejet de la terre-mère, le rêve de liberté et la volonté d’échapper à l’ordre établi, aux préjugés et à l’hypocrisie d’un monde de compromis. Quête mystique, perte des repères, voyage intérieur… la route s’apparente à une sorte de quête impossible de la Terre promise… B. R.

NOTES

1. Régis Debray, « Rhapsodie pour la route », Les Cahiers de médiologie, 2, 1996, p. 6. Cité par Caroline Courbières dans « La route, milieu mythique », Communication & langages 2018/1 (N° 195). |lien|
2. Bourguig. rôte ; du bas-lat. via rupta, voie rompue, voie qu’on a faite en rompant la forêt et le terrain (voy. ROMPRE). Source : https://www.littre.org/definition/route
3. Le livre a été magnifiquement adapté au cinéma par Sean Penn en 2007 (Into the Wild).

NIVEAU DE DIFFICULTÉ : ** (* ACCESSIBLE ; ** MOYENNEMENT DIFFICILE*** DIFFICILE)

Activités d’écriture : 

♦ Synthèse : Vous réaliserez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  1. Isabelle Eberhardt, « Vagabondages », 1902. Œuvres complètes : Écrits sur le sable, Tome I, Grasset 1989, p. 25-26.
  2. Jack Kerouac, Sur la route (On the road), 1957
  3. Jean-Jacques Goldman, « On ira », 1997
  4. Eric Bournot, Joana Boukhabza, Road trips en van : Itinéraires sauvages et bucoliques sur les plus belles routes de nos régions, 2022

♦ Écriture personnelle :

  • Sujet 1 : Dans quelle mesure le dépaysement permet-il de réfléchir différemment sur soi ?
  • Sujet 2 : Vous est-il arrivé de vouloir tout quitter pour partir sur les routes ?

Vous répondrez à cette question d’une façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

Document n°1 : Isabelle Eberhardt, « Vagabondages », 1902.

Isabelle Eberhardt (Genève, 1877 – Aïn-Sefra, Algérie, 1904) est une exploratrice, journaliste et écrivaine née suisse de parents d’origine russe, et devenue française par son mariage. Morte accidentellement lors de la crue d’un oued à la frontière algéro-marocaine, c’est une femme de lettres d’une très grande érudition. Polyglotte accomplie, elle se passionne pour le Maghreb, la culture arabe et la civilisation islamique. Très critique à l’égard de la colonisation française, elle mène une vie de nomade, mêlant son existence à celle des peuples de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie auxquels elle vouait une véritable admiration. Vous pouvez consulter sur Gallica un de ses ouvrages majeurs, Pages d’Islam, et plus particulièrement cette nouvelle : « Cheminot », dont la lecture (très brève) est très utile pour le thème (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5516207x/f160.item).

[…] le vagabondage, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté.
Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont chargé notre geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et s’en aller !
Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau. Égoïste bonheur peut-être, mais c’est le bonheur pour qui sait le goûter.
Être seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand à la conquête du monde.
Le chemineau solide, assis sur le bord de la route, et qui contemple l’horizon libre, ouvert devant lui, n’est-il pas le maître absolu des terres, des eaux et même des cieux ?
Quel châtelain peut rivaliser avec lui en puissance et en opulence ?
Son fief n’a pas de limites, et son empire pas de loi.
Aucun servage n’avilit son allure, aucun labeur ne courbe son échine vers la terre qu’il possède et qui se donne à lui, toute, en bonté et en beauté.
Le paria, dans notre société moderne, c’est le nomade, le vagabond, « sans domicile ni résidence connus ».
En ajoutant ces quelques mots au nom d’un irrégulier quelconque, les hommes d’ordre et de loi croient le flétrir à jamais.
Avoir un domicile, une famille, une propriété ou une fonction publique, des moyens d’existence définis, être enfin un rouage appréciable de la machine sociale, autant de choses qui semblent nécessaires, indispensables presque à l’immense majorité des hommes, même aux intellectuels, même à ceux qui se croient le plus affranchis.
Cependant, tout cela n’est que la forme variée de l’esclavage auquel nous astreint le contact avec nos semblables, surtout un contact réglé et continuel.
J’ai toujours écouté avec admiration, sans envie les récits de braves gens qui ont vécu des vingt et trente ans dans le même quartier, voire dans la même maison, qui n’ont jamais quitté leur ville natale.
Ne pas éprouver le torturant besoin de savoir et de voir ce qu’il y a là-bas, au-delà de la mystérieuse muraille bleue de l’horizon….Ne pas sentir l’oppression déprimante de la monotonie des décors…regarder la route qui s’en va toute blanche, vers les lointains inconnus, sans ressentir l’impérieux besoin de se donner à elle, de la suivre docilement, à travers les monts et les vallées, tout ce besoin peureux d’immobilité, ressemble à la résignation inconsciente de la bête, que la servitude abrutit, et qui tend le cou vers le harnais.

Isabelle Eberhardt, « Vagabondages », 1902.
Œuvres complètes : Écrits sur le sable, Tome I, Grasset 1989, p. 25-26.

Document n°2 : Jack Kerouac, Sur la route (On the road), 1957.

Chef de file de la « Beat Generation », Jack Kerouac (1922-1969) est un écrivain américain d’origine canadienne-française. Très représentative de la Contreculture et largement controversée de son vivant, son œuvre est anticonformiste et annonce la période de contestation sociale qui bouleversera la fin des années Soixante aux États-Unis. Sur la route (rédigé en 1951 mais publié en 1957) se présente à ce titre comme une ode audacieuse à la liberté et au « dérèglement de tous les sens », pour reprendre une expression de Rimbaud. L’impression qui ressort à la lecture de cette immense fresque, partagée entre les paysages uniques de l’Amérique et les dérives de toute sorte, est le don poétique de Kerouac, apte à nous faire ressentir, à travers l’exil des routes, l’immensité même du « paysage humain ». De fait ce roman, largement autobiographique, se lit un peu comme un road movie : la route elle-même devient intrigue et le voyage cheminement spirituel, moyen de s’emparer, en le parcourant, du monde qui nous entoure. 

Il y eut de la bruine et du mystère dès le début du voyage. Je me rendais compte que tout cela allait être une vaste épopée de brume. « Hou ! » gueula Dean. « En route ! » Et il se coucha sur le volant et écrasa le champignon ; il était de nouveau dans son élément, c’était visible. On était tous aux anges, on savait tous qu’on laissait derrière nous le désordre et l’absurdité et qu’on remplissait notre noble et unique fonction dans l’espace et dans le temps, j’entends le mouvement. Et quant à se mouvoir, on le faisait ! On passa dans un éclair, quelque part dans la nuit du New Jersey, les mystérieux symboles blancs qui indiquent : SUD (avec une flèche) et OUEST (avec une flèche) et on bifurqua au Sud. La Nouvelle-Orléans ! Elle flamboyait dans nos têtes. Quittant les neiges fangeuses1 de […] New York, […] on roulait vers la végétation et le parfum fluvial de la vieille Nouvelle-Orléans aux confins délavés de l’Amérique ; ensuite ce serait l’Ouest. Ed était sur le siège arrière ; Marylou, Dean et moi étions assis devant et tenions les discussions les plus passionnées sur l’excellence et les charmes de la vie. Dean devint tendre tout à coup. « Eh bien, bon Dieu, tenez, tous autant que vous êtes, nous devons reconnaître que tout est beau et qu’il n’y a aucune nécessité en ce monde de se faire du souci et, de fait, nous devrions nous rendre compte de ce que signifierait pour nous la COMPRÉHENSION de ceci, que nous n’avons RÉELLEMENT AUCUN souci. N’ai-je pas raison ?» On était tous d’accord.« Allons-y, on est tous ensemble… Qu’est-ce qu’on a foutu à New York ? Passons l’éponge. » Nous avions laissé derrière nous toutes nos querelles. « Tout ça est dans notre dos, il suffit d’allonger les milles et descendre nos penchants naturels. Nous avons mis le cap sur la Nouvelle-Orléans pour savourer Old Bull Lee2 : ne sera-ce pas formidable, non ? et puis écoutez, voulez-vous, ce vieil alto crever le plafond – il fit si fort gueuler la radio que la bagnole en vibrait – et écoutez-le raconter son histoire, nous dire ce que c’est, le vrai repos et la pure connaissance.» On était tous d’accord pour la musique et en pleine harmonie. La pureté de la route. La ligne blanche du milieu de l’autostrade se déroulait et léchait notre pneu avant gauche comme si elle avait collé à notre étrave. […] Tout seul dans la nuit, je m’abandonnais à mes pensées et maintenais l’auto le long de la ligne blanche de la route sacrée. Qu’est-ce que je faisais ? Où j’allais ? Je le découvrirais bientôt. J’étais claqué après Macon3 et je réveillai Dean pour qu’il me relaie. On sortit de l’auto pour prendre l’air et soudain on fut tous deux abasourdis de joie quand on se rendit compte que, dans l’obscurité autour de nous, s’étendaient de verts pâturages embaumés et montaient des relents de fumier frais et d’eaux tièdes. « On est dans le Sud ! On a grillé l’hiver ! » L’aube pâle illumina des arbustes verdoyants au bord de la route. Je gonflai d’air mes poumons; une locomotive hurla dans l’obscurité, filant sur Mobile4. Nous aussi, nous y filions. J’enlevai ma chemise, plein d’allégresse. Dix milles plus loin, Dean entra dans une station d’essence, les gaz coupés, vérifia que l’employé dormait à poings fermés sur le bureau, sortit d’un bond, remplit tranquillement le réservoir d’essence, prit garde que la sonnette ne tinte pas, et mit les voiles comme un Bédouin avec un réservoir plein de cinq dollars d’essence pour notre pèlerinage.
Je m’endormis et m’éveillai au bruit d’une musique loufoque et triomphante; Dean et Marylou discutaient tandis que défilait l’immensité verdoyante. « Où on est ?

— On vient de traverser le bout de la Floride, mon pote… Flomaton5, ça s’appelle. » La Floride ! On roulait vers la plaine côtière et Mobile ; droit devant nous, de grands nuages planaient sur le Golfe du Mexique. Il y avait seulement trente-deux heures qu’on avait quitté nos amis dans la neige du Nord. […] À l’entrée de Mobile, sur la longue route inondée aux grandes marées, on enleva toutes nos fringues d’hiver et on savoura la température du Sud.

Jack Kerouac, Sur la route (On the road), 1960 pour la traduction française.
© Folio Gallimard 2022. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Houbart. Préface de Michel Mohrt. pages 189-190 ; 195-196.

1. fangeuses : boueuses.
2. Old Bull Lee : William S. Burroughs (1914-1997), un des écrivains majeurs de la Beat Generation. Ce mouvement symbole de l’Amérique des années 50-60 revendiquait des engagements politiques extrêmes à l’opposé de toutes les conventions sociales et refusait le capitalisme sous toutes ses formes.
3. Macon : ville située au centre de la Géorgie.
4. Mobile : ville de l’Alabama située au centre de la Côte du Golfe du Mexique.
5. Flomaton : ville du comté d’Escambia, en Alabama.
 

Document n°3 : Jean-Jacques Goldman, « On ira », 1997.

On partira de nuit, l’heure où l’on doute

Que demain revienne encore
Loin des villes soumises, on suivra l’autoroute
Ensuite on perdra tous les Nords

On laissera nos clés, nos cartes et nos codes,
Prisons pour nous retenir
Tous ces gens qu’on voit vivre comme s’ils ignorent
Qu’un jour il faudra mourir

Et qui se font surprendre au soir
Oh belle, on ira
On partira toi et moi, où ? Je sais pas
Y’a que les routes qui sont belles
Et peu importe où elles nous mènent
Oh belle, on ira
On suivra les étoiles et les chercheurs d’or
Si on en trouve, on cherchera encore

On n’échappe à rien, pas même à ses fuites
Quand on se pose on est mort
Oh j’ai tant obéi, si peu choisi petite
Et le temps perdu me dévore

On prendra les froids, les brûlures en face
On interdira les tiédeurs
Des fumées, des alcools et des calmants cuirasses
Qui nous ont volé nos douleurs

La vérité nous fera plus peur
Oh belle, on ira
On partira toi et moi, où ? Je sais pas
Y’a que des routes qui tremblent
Les destinations se ressemblent
Oh belle, tu verras
On suivra les étoiles et les chercheurs d’or
On s’arrêtera jamais dans les ports, jamais

Oh belle, on ira
Et l’ombre ne nous rattrapera peut-être pas
On ne changera pas le monde
Mais il ne nous changera pas
Oh ma belle, tiens mon bras
On sera des milliers dans ce cas, tu verras
Et même si tout est joué d’avance,
On ira, on ira

Même si tout est joué d’avance
À côté de moi
Tu sais y’a que les routes qui sont belles
Et crois-moi, on partira, tu verras
Si tu me crois, belle
Si tu me crois, belle
Un jour on partira
Si tu me crois, belle
Un jour…

© Jean-Jacques Goldman, Album En passant, 1997.

Clip réalisé par Gérard Namiand (comédienne : Élodie Navarre)

Document n°4 : Eric Bournot, Joana Boukhabza, Road trips en van : Itinéraires sauvages et bucoliques sur les plus belles routes de nos régions, 2022.

Joana & Éric, voyageurs à plein temps en van(s) aménagé(s), créateurs et auteurs du site  » Des Fenêtres sur le Monde »

Originaires tous deux du sud de la France, nous sommes passionnés de nature, de voyage et de vieille mécanique mais surtout de Combis Volkswagen.
Nous nous sommes rencontrés pendant nos études et nous avons cette chance d’être à la fois similaires et complémentaires. Nous nous retrouvons autour de mêmes passions et mêmes envies, de regards semblables mais différents sur ce qui nous entoure, et une soif intarissable d’apprendre et de découvrir.
[…] Architectes de formation, en 2015, nous avons fait le choix de quitter un schéma de vie « classique » pour une vie un peu plus à notre image… aventureuse, créative ! Une vie faite d’Ailleurs, d’inattendu et de rencontres.

Nous avons donc rendu notre appartement, vendu nos affaires et quitté la France pour le Canada où nous avons acheté notre van « Popo », un Volkswagen T3 de 1984, et effectué un premier road trip de plus de 77 000 km à travers le pays des caribous et les États-Unis.

À force de randonnées, bivouacs, observations d’animaux sauvages, paysages de carte postale, incroyables rencontres et, il faut le dire aussi, quelques galères, nous sommes devenus totalement accros à ce style de voyage. Et au fil des kilomètres, le road trip s’est transformé en un mode de vie que l’on appelle désormais le vanlife.

Presque 200 000 km et plusieurs années après, nous vivons/ voyageons à temps plein sur les routes, avec l’envie d’aller toujours plus loin. Ce petit van orange ne nous a plus quittés. De l’Alaska au Guatemala, notre compagnon de route est devenu, au-delà de notre maison sur roues, un membre de notre famille, un cocon, symbole des possibles.

Nous passons notre vie que la route à découvrir ce qui nous entoure, mais aussi à nous découvrir nous-mêmes.
[…] Une obsession du voyage, de l’outdoor et de la découverte, une nécessité d’être toujours en mouvement qui nous poussent à vouloir en voir toujours plus à travers les fenêtres de nos vans. Parce que le voyage est sans nul doute une fabuleuse ouverture sur le monde, impossible maintenant pour nous d’enclencher la marche arrière…

Rien n’est linéaire, et si nous avons appris une chose toutes ces années de vie sur la route, c’est qu’il faut s’adapter, oser et vivre.


Pour aller plus loin…

Afin de nourrir votre réflexion pour l’écriture personnelle, inspirez-vous de ces références culturelles…

« Song of the Open Road » (I) (1856)
Walt Whitman (1819-1892)

Afoot and light-hearted I take to the open road,
Healthy, free, the world before me,
The long brown path before me leading wherever I choose.

Henceforth I ask not good-fortune, I myself am good-fortune,
Henceforth I whimper no more, postpone no more, need nothing,
Done with indoor complaints, libraries, querulous criticisms,
Strong and content I travel the open road.

The earth, that is sufficient,
I do not want the constellations any nearer,
I know they are very well where they are,
I know they suffice for those who belong to them.

(Still here I carry my old delicious burdens,
I carry them, men and women, I carry them with me wherever I go,
I swear it is impossible for me to get rid of them,
I am fill’d with them, and I will fill them in return.)

Chanson de la grand-route

Debout et le cœur léger je pars sur la grand-route,
En pleine santé, libre, le monde est devant moi,
Le long sentier brun devant moi me mène où bon me semble.

Désormais je ne demande pas la chance, je suis moi-même la chance,
Désormais je ne pleurniche plus, je n’ajourne plus, je n’ai plus besoin de rien,
Fini les plaintes routinières, les bibliothèques, les critiques querelleuses,
Fort et content, je voyage sur la grand-route.

La terre, ça suffit,
Je ne veux pas que les constellations se rapprochent,
Je sais qu’elles sont très bien là où elles sont,
Je sais qu’elles suffisent à ceux qui les habitent.

(Encore ici je porte mes précieux fardeaux d’autrefois,
Je les porte, hommes et femmes, je les porte partout où je vais,
Je jure qu’il m’est impossible de m’en débarrasser,
J’en suis rempli, et je les remplirai en retour.)

[traduction : BR]

Bernard Lavilliers, « On the road again » (1988)
Album If (Barclay). Paroles : B. Lavilliers. Musique : Sebastian Santa Maria.

Jack Kerouac, Sur la route

« Nos bagages cabossés étaient de nouveau empilés sur le trottoir ; nous avions encore bien du chemin à faire. Mais qu’importait, la route, c’est la vie. »

Our battered suitcases were piled on the sidewalk again; we had longer ways to go. But no matter, the road is life.

Jack Kerouac, Sur la route, Folio Gallimard, p. 300.

Jean-Jacques Goldman, « Là-bas » (1987)
Album : Entre gris clair et gris foncé. Paroles et musique : Jean-Jacques Goldman 

Là-bas
Tout est neuf et tout est sauvage
Libre continent sans grillage
Ici, nos rêves sont étroits »



Le voyage en utopie


Les récits de voyages donnent une image de terres jusqu’à lors inconnues. En mettant en lumière des zones d’ombres, c’est-à-dire l’existence de lieux qui restent à explorer (« terrae incognitae »), ils suscitent aussi l’imagination. C’est ainsi qu’à partir de la Renaissance, les géographies réelles et imaginaires se confondent. Ce n’est, en effet, qu’au milieu du XVIIIe siècle, que la géographie commence à se constituer comme une science indépendante de la littérature.

Ces projections géographiques imaginaires vont également nourrir l’imaginaire des écrivains qui vont inventer des récits utopiques (« u-topos » signifie « en aucun lieu ») sur le modèle initié par Thomas More dans son roman Utopie (1516). L’utopie désigne un lieu qui n’existe nulle part et à aucune époque ; et par extension un système politique idéal (souvent dans le but de critiquer et de réformer le système politique en place).

L’utopie est liée au voyage. Tout d’abord, l’exploration menée par ces récits de voyages amène au dépaysement, au plaisir de la découverte. Par exemple, dans le chapitre 18 de Candide, Voltaire décrit l’Eldorado, pays mythique qu’on croyait exister en Amérique du Sud. Le texte se présente à première vue comme un épisode de conte oriental. L’Orient et le Proche Orient exercent en effet tout au long du 18ème siècle, une véritable fascination : les voyageurs vont d’étonnement en étonnement dans un décor où l’exotisme se mêle au merveilleux.

Mais l’utopie a également un rôle didactique dans l’édification de la pensée sociale. Ainsi l’eldorado nourrit la satire de Voltaire contre la société de son temps et permet également à l’auteur de faire l’éloge des valeurs des Lumières (combat contre les préjugés, espoir d’une société idéale) : si l’utopie est positive, c’est donc parce qu’elle ne se contente pas d’une critique des systèmes sociaux et politiques existants : elle amène surtout à un désir de vivre dans un monde meilleur. De même, dans Les Voyages de Gulliver, Jonathan Swift utilise l’utopie pour nous faire réfléchir à une nouvelle vision de l’homme et du monde, dominée par le goût de l’aventure et la soif de connaissances : dans son voyage au pays des Houyhnhnms, Gulliver apprend à s’ouvrir à l’altérité, c’est-à-dire à la différence.

Deux utopies célèbres…

Voltaire, Candide ou l’optimisme, 1759

Publié anonymement à Genève en janvier 1759, Candide ou l’optimisme a emblématisé depuis sa parution le genre du conte philosophique. C’est l’occasion pour Voltaire (1694-1778), en jouant sur la fiction et l’étude sociologique, d’incarner le philosophe, au sens moderne que le terme va prendre à partir des Lumières : dans cette perspective, le philosophe est celui qui par le développement du savoir et de la rationalité scientifique doit permettre une amélioration des conditions sociales et politiques. Dans ce passage, Candide et son valet Cacambo arrivent dans l’Eldorado, pays mythique qu’on croyait exister en Amérique du Sud. Si cette utopie nourrit la satire voltairienne contre la société de son temps, elle permet également à l’auteur de faire l’éloge des valeurs pour lesquelles se battent les philosophes des Lumières.

CHAPITRE XVII
Arrivée de Candide et de son valet au pays d’eldorado, et ce qu’ils y virent.

Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit à Candide : « Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché ; j’aperçois un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette petite barque, laissons-nous aller au courant ; une rivière mène toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. — Allons, dit Candide, recommandons-nous à la Providence. »

Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait toujours ; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve, resserré en cet endroit, les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour ; mais leur canot se fracassa contre les écueils ; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière ; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin ; partout l’utile était agréable : les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.

« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie. » Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg ; nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les regarder : leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques-uns ; c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. « Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. » Le magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à l’école. « Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale. »

Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court au précepteur, et les lui présente humblement, lui faisant entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son chemin.

Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les émeraudes. « Où sommes-nous ? s’écria Candide. Il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries. » Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première maison du village ; elle était bâtie comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte, et encore plus dans le logis ; une musique très-agréable se faisait entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se faisait sentir. Cacambo s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien ; c’était sa langue maternelle ; car tout le monde sait que Cacambo était né au Tucuman[4], dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. « Je vous servirai d’interprète, dit-il à Candide ; entrons, c’est ici un cabaret. »

Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre ; des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses ; le tout dans des plats d’une espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de cannes de sucre.

Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver, « Voyage au pays des Houyhnhnms », 1721

Ministre et doyen de la cathédrale anglicane St Patrick à Dublin, Jonathan Swift (Dublin, 1667-1745) est célèbre dans le monde entier pour Les Voyages de Gulliver. A la fois roman satirique et conte philosophique, ce tableau utopique propose une magistrale satire des institutions politiques autant qu’une réflexion sur l’altérité. Tantôt géant, tantôt nain, Gulliver parvient dans ce quatrième voyage chez les Houyhnhnms, peuple de chevaux doté d’une intelligence et d’une vertu largement supérieures à celles des humains, caricaturés en Yahoos, perclus de vices et dégénérés. Le relativisme exprimé dans ce texte  nous amène à remettre en question notre propre culture et nos préjugés.

Mon premier souci fut d’apprendre la langue que mon maître (car je l’appellerai ainsi désormais) ses enfants et chacun de ses domestiques désiraient m’enseigner. Car ils voyaient comme un prodige qu’un animal sans intelligence montre de tels signes de raison. Je désignais toutes choses du doigt et demandais leur nom que j’inscrivais dans mon Journal sitôt seul de même que je corrigeais mon mauvais accent en priant les membres de la famille de prononcer souvent tel ou tel mot à mon intention. J’étais fort bien aidé à cet égard par un poney alezan, l’un des valets subalternes. […]

La curiosité et l’impatience de mon maître étaient si grande qu’il passa plusieurs heures à m’instruire. Il était persuadé (il me l’avoua plus tard) que j’étais un Yahoo, mais ma réceptivité, ma civilité et ma propreté le stupéfiaient ; ces qualités étaient si étrangères auxdits animaux ! Mes habits l’intriguaient fort et il songeait parfois qu’ils devaient faire partie de mon corps ; car je ne les ôtais jamais avant que la famille ne soit endormie et les remettais avant qu’elle se réveille au matin. Mon maître voulait absolument savoir d’où je venais, comment j’avais acquis ces apparences de raison que je montrais dans tous mes actes ; et connaître mon histoire de ma bouche, ce qui arriverait vite, espérait-il, grâce à mes grands progrès dans l’acquisition et la prononciation de leurs mots et de leurs phrases. En guise d’aide-mémoire, je transcrivais ce que j’avais écrit en alphabet anglais et notais les mots avec leurs traductions en regard. Je me risquai au bout d’un certain temps à faire cette opération en présence de mon précepteur. J’eus quelque peine à lui expliquer ce que je faisais ; car on n’a là-bas aucune idée de ce que sont les livres ou la littérature.

Au bout d’une dizaine de semaines, je fus à même de comprendre la plupart de ses questions ; trois mois me permirent de faire des réponses acceptables. Il était extrêmement curieux de savoir de quelle partie du pays je venais et comment l’on m’avait enseigné à imiter une créature douée de raison parce que les Yahoos (dont il voyait que je leur ressemblais exactement par la tête, les mains et le visage, les seules parties visibles de mon corps) en dépit d’un soupçon de fourberie et la plus vive prédisposition à nuire, s’étaient avérés les plus incultes des brutes. Je répondis que j’étais venu par la mer, d’un lieu éloigné, avec plusieurs autres de mon espèce, dans un grand vaisseau creux fait du corps des arbres ; que mes compagnons m’avaient obligé à débarquer sur ce rivage et m’avaient abandonné à mon sort. Ce ne fut pas sans difficulté, à l’aide de nombreux signes, que je l’amenai à me comprendre. Il me répondit que je devais me tromper ou que je disais la chose qui n’était pas. (Car ils n’ont pas de mots dans leur langue pour exprimer le mensonge ou la fausseté). Il savait qu’il était impossible qu’il y eût un pays au-delà de la mer ou qu’un groupe d’imbéciles pût gouverner un vaisseau de bois sur la mer selon son bon plaisir. Il était bien certain qu’un Houyhnhnm vivant ne pouvait construire semblable esquif ou s’en remettre aux Yahoos pour le gouverner.
Le mot Houyhnhnm, dans leur langue, signifie « cheval » ; et par son étymologie « la perfection de la nature ». Je déclarai à mon maître que les mots me manquaient mais que je progresserais de mon mieux en espérant être à même de lui dire des merveilles en peu de temps. Il voulut bien me renvoyer à sa jument, son poulain et sa pouliche et aux domestiques de la famille pour m’offrir toutes les occasions d’instruction ; chaque jour, pendant deux ou trois heures, il faisait cet effort lui-même ; plusieurs chevaux et juments de qualité dans le voisinage venaient souvent chez nous, sur la foi de la rumeur annonçant un merveilleux Yahoo qui pouvait parler comme un Houyhnhnm et semblait avoir quelques lumières de raison par ses propos et ses actes. Ces visiteurs s’enchantaient de parler avec moi ; ils posaient de nombreuses questions et recevaient les réponses que je pouvais articuler. Grâce à tous ces avantages, je fis un progrès si rapide que cinq mois après mon arrivée je comprenais tout ce qui se disait et pouvais m’exprimer tolérablement bien.

Les Houyhnhnms venus voir mon maître dans l’intention de me connaître et de parler avec moi avaient peine à croire que j’étais un vrai Yahoo parce que mon corps était différemment recouvert des gens de ma sorte. Me voir sans les poils ou la peau habituelle, sauf sur la tête, le visage ou les mains, les stupéfiait.

Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver, 1721
Trad. G. Villeneuve, éd. A. Tadié, GF-Flammarion, 1997 (rééd. 2014), p. 312 et suivantes.


François René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, 1830

« L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité. »

Dans ce passage célèbre, Chateaubriand (qui fut un grand voyageur !) ne condamne pas le voyage, mais plutôt le manque d’imagination : comme si le fait de voyager devait pallier le manque d’inspiration. Pour Chateaubriand, le voyage n’a de sens que s’il permet une rencontre authentique avec l’ailleurs. Mais bien souvent, le voyage est envisagé de façon passive : nous subissons le voyage au lieu de le faire. Chateaubriand cherche également à montrer l’importance du voyage intérieur : ainsi, la poésie nous fait voyager. Par exemple, dans son poème « Le port de Palerme », l’écrivaine Anna de Noailles montre que les plus beaux voyages sont des voyages dans l’imaginaire : tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et merveilleux.

La folie du moment est d’arriver à l’unité des peuples et de ne faire qu’un seul homme de l’espèce entière, soit ; mais en acquérant des facultés générales, toute une série de sentiments privés ne périra-t-elle pas ? Adieu les douceurs du foyer ; adieu les charmes de la famille ; parmi tous ces êtres blancs, jaunes, noirs, réputés vos compatriotes, vous ne pourriez-vous jeter au cou d’un frère. N’y avait-il rien dans la vie d’autrefois, rien dans cet espace borné que vous aperceviez de votre fenêtre encadrée de lierre ? Au-delà de votre horizon vous soupçonniez des pays inconnus dont vous parlait à peine l’oiseau du passage, seul voyageur que vous aviez vu à l’automne. C’était bonheur de songer que les collines qui vous environnaient ne disparaîtraient pas à vos yeux ; qu’elles renfermeraient vos amitiés et vos amours ; que le gémissement de la nuit autour de votre asile serait le seul bruit auquel vous vous endormiriez ; que jamais la solitude de votre âme ne serait troublée, que vous y rencontreriez toujours les pensées qui vous y attendent pour reprendre avec vous leur entretien familier. Vous saviez où vous étiez né, vous saviez où était votre tombe ; en pénétrant dans la forêt vous pouviez dire :

Beaux arbres qui m’avez vu naître,
Bientôt vous me verrez mourir1

L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité. Tel accent échappé de votre sein ne se mesure pas et trouve un écho dans des milliers d’âmes : qui n’a point en soi cette mélodie, la demandera en vain à l’univers. Asseyez-vous sur le tronc de l’arbre abattu au fond des bois : si dans l’oubli profond de vous-même, dans votre immobilité, dans votre silence vous ne trouvez pas l’infini, il est inutile de vous égarer aux rives du Gange.

Quelle serait une société universelle qui n’aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu’en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? Comment s’exprimeraient des passions ressenties à la fois à la manière des différents peuples dans les différents climats ? Comment entrerait dans le langage cette confusion de besoins et d’images produits des divers soleils qui auraient éclairé une jeunesse, une virilité et une vieillesse communes ? Et quel serait ce langage ? De la fusion des sociétés résultera-t-il un idiome universel, ou y aura-t-il un dialecte de transaction servant à l’usage journalier, tandis que chaque nation parlerait sa propre langue, ou bien les langues diverses seraient-elles entendues de tous ? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d’un globe souillé partout ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète.

  1. 1. Ces vers dont de L’abbé de Chaulieu, poète français.