BTS Gestion de la PME, 1ère année
année scolaire 2022-2023

Illustrations gratuites de Enfant

Espace étudiants

Bienvenue à toutes et à tous dans cet Espace pédagogique offrant un support d’accès libre pour assimiler et enrichir l’enseignement de la culture générale et de l’expression en première année. Vous y trouverez de nombreuses ressources consultables en ligne qui compléteront le cours, ainsi qu’un descriptif des activités menées pendant l’année scolaire. 

Méthodologie de la synthèse : cliquez ici pour consulter les règles importantes.


A la découverte d’un thème :
l’extraordinaire

thème BTS 2017-2018


Bruegel_Tour de Babel - Museum Boijmans Van Beuningen_3Pieter Brueghel l’Ancien, « Tour de Babel », c. 1563
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen

L’extraordinaire » Bulletin Officiel n°9 du 3 mars 2016

Les Instructions officielles

Problématique

La vie quotidienne se caractérise par son rythme régulier et rassurant, parfois monotone. L’habitude émousse la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. Tout semble s’affadir et ne plus mériter l’intérêt. A l’inverse, l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles.

L’événement rompt le fil continu du temps et donne à l’instant une intensité qui suscite des émotions fortes : joie, surprise, émerveillement… Il donne le sentiment d’une plénitude qui justifie tous les superlatifs. Parfois, l’événement surgit spontanément – à l’occasion d’une découverte inattendue, d’une initiative improbable, d’un trait de génie. Mais ne faut-il pas aussi susciter l’extraordinaire, le chercher puisqu’il est difficile de se satisfaire de la plate répétition du quotidien ? Faut-il alors créer le moment inédit qui fait date ?

Notre société se plaît dans la production de l’événement, en fait même une pratique si courante qu’elle frise la banalité. La recherche permanente de l’inédit, de la sensation, la surenchère organisée dans l’extraordinaire ne nous assujettissent-elles pas à une autre forme de monotonie ?

L’extraordinaire se manifeste aussi dans son extrême violence. Loin d’exciter, il anéantit. Loin de favoriser le verbe et l’hyperbole, il coupe le souffle et la parole. C’est alors le traumatisme qui prévaut et l’habitude retrouvée peut apparaître nécessaire et apaisante.

Il est difficile de juger d’un quotidien auquel on s’est accoutumé, mais il s’avère tout aussi difficile de penser l’extraordinaire, car les émotions jouent contre la prise de distance que demande l’exercice de la raison.

Comment rendre compte du banal ? Comment construire un jugement sur ce dont on finit par oublier le sens et la saveur ? Comment rendre justice à ce que l’usage et l’usure ont voué à la discrétion ?

Inversement, comment penser l’exceptionnel tout en gardant de la mesure ? Comment préserver sa lucidité sans pour autant faire preuve de détachement insensible, de sécheresse de cœur ? Comment trouver les mots qui sonnent juste, restaurer le pouvoir de la parole et éviter les excès d’un verbe affolé face à l’événement qui sidère ?

Mots clés

Acte d’héroïsme, aventure, catastrophe, événement, exceptionnel, extraordinaire, fulgurant, hasard, imprévisible, imprévu, ineffable, inouï, insolite, merveilleux, miracle, original, paroxysme, prodige, séisme, spectaculaire, surprise…

Carnaval, chef-d’œuvre, coup de théâtre, drame, édition spéciale (breaking news), événementiel, fantastique, fête, morceau de bravoure, péripéties, rebondissement, rencontre, rite de passage, romanesque, scoop…

Anéantissement, choc, déconcertant, effroi, étonnement, extase, horreur, intensité, ivresse, ravissement, sensationnel, sidération, sublime, surprise, terreur, traumatisme…

Anodin, banal, classique, coutume, ennui, familier, habitude, insignifiant, insipide, monotone, normal, ordinaire, platitude, quelconque, quotidien, rebattu, régulier, répétition, tradition, usage…

Accoutumance, apaisement, calme, confort, dégoût, ennui, indifférence, lassitude, sérénité…

Indications bibliographiques

Ces indications ne sont en aucun cas un programme de lectures. Elles constituent des pistes et des suggestions pour permettre à chaque enseignant de s’orienter dans la réflexion sur le thème et d’élaborer son projet pédagogique.

Littérature

  • Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes
  • Louis Aragon, Le Paysan de Paris
  • J.G. Ballard, Crash ; I.G.H….
  • Honoré de Balzac, Eugénie Grandet
  • André Breton, Nadja
  • Russel Banks, De beaux lendemains
  • Dino Buzzati, Le Désert des Tartares
  • Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne
  • Cicéron, De la divination, I, 97-98
  • Italo Calvino, Palomar
  • Raymond Carver, Les Vitamines du bonheur
  • Nicolas de Chamfort, Tableaux historiques de la Révolution française
  • François-René de Chateaubriand, Mémoire d’Outre-tombe, I, Année 1789, « Effet de la prise de la Bastille sur la cour – Têtes de Foulon et de Berthier »
  • Marie Darrieussecq, Truismes
  • Philippe Delerm, Enregistrements pirates
  • Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires
  • Marguerite Duras, La Pluie d’été
  • Annie Ernaux, Regarde les lumières, mon amour
  • Francis Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary
  • Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près
  • Jean Follain, Exister
  • Nicolas Gogol, Nouvelles
  • Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes
  • Françoise Héritier, Le Sel de la vie
  • Serge Joncour, L’Idole
  • Franz Kafka, La Métamorphose
  • Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé
  • D. H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley
  • Guy de Maupassant, Une vie ; Nouvelles
  • François Mauriac, Thérèse Desqueyroux
  • Pierre Michon, Vies minuscules
  • Philippe Minyana, Inventaires
  • Wajdi Mouawad, Incendies
  • Georges Perec, L’Infra-ordinaire ; Les Choses
  • Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires
  • Francis Ponge, Le Parti pris des choses
  • Marcel Proust, Du côté de chez Swann (« Combray »)
  • Romain Puértolas, L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea
  • Pascal Quignard, Villa Amalia
  • Philip Roth, Némésis
  • Madame de Sévigné, lettre à Monsieur de Coulanges, 15 décembre 1670
  • Stendhal, La Chartreuse de Parme, I.3
  • Tite-Live, Histoire romaine, 35, 21 ;  41.9
  • Jules Verne, Voyages extraordinaires
  • Michel Vinaver, 11 septembre 2001
  • Virginia Woolf, Mrs Dalloway


Essais

  • Hannah Arendt, Penser l’événement
  • Bruce Bégout, La Découverte du quotidien
  • Walter Benjamin, « Sur quelques thèmes baudelairiens » III, IV ; « Le Narrateur »
  • André Breton, Le Surréalisme et la Peinture,
  • Michel de Certeau, L’Invention du quotidien
  • Régis Debray, Du bon usage des catastrophes
  • Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne
  • Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne
  • Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
  • Pierre Zaoui, La Traversée des catastrophes
  • Revue Sociétés n°126, Re-penser l’ordinaire


Films, arts plastiques, bandes dessinées, blogs

  • Pénélope Bagieu, Ma vie est tout à fait fascinante
  • Thomas Cailley, Les Combattants
  • Eric Chevillard, L’Autofictif
  • Guy Delisle, Le Guide du mauvais père
  • Clint Eastwood, Sur la route de Madison
  • Atom Egoyan, De beaux lendemains
  • Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé « Potemkine »
  • Roland Emmerich, Independence day
  • Emmanuel Guibert, La Guerre d’Alan
  • John Guillermin et Irwing Allen, La Tour infernale
  • Alfred Hitchcock, L’Auberge de la Jamaïque
  • Alejandro Inarritu, Birdman
  • Akira Kurosawa, Vivre,
  • Emmanuel Lepage, Un printemps à Tchernobyl
  • Adam McKay, The Big Short (Le Casse du siècle)
  • Yasujirō Ozu, Dernier Caprice
  • Brad Peyton, San Andreas
  • Alain Resnais, Hiroshima mon amour
  • Riad Sattouf, L’Arabe du futur
  • Ridley Scott, Seul sur Mars
  • Joann Sfar, Carnets                                                         
  • Paolo Sorrentino, La Grande Belleza
  • Steven Spielberg, Les Aventuriers de l’Arche perdue
  • Lewis Trondheim, Les Petits Riens
  • Peinture hollandaise, peinture d’histoire, photo reportage, pop art, performances, comics, art brut, « folies »…

Consulter le Bulletin Officiel

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L’EXTRAORDINAIRE : UNE NOTION COMPLEXE ET PROTÉIFORME


« É

chappez à l’ordinaire. Soyez particulier ». Ces propos, extraits de la bande-annonce canadienne du film de Tim Burton, Miss Peregrine et les Enfants Particuliers, valent presque définition : par rapport au quotidien, l’irruption de l’extraordinaire crée en effet des conditions d’exception qui relèvent du surgissement événementiel, de l’inattendu, de l’imagination, de la fantaisie, de l’étrangeté voire du surnaturel. Ainsi que le rappellent les IO, « la vie quotidienne se caractérise par son rythme régulier et rassurant, parfois monotone. […] Tout semble s’affadir et ne plus mériter l’intérêt. A l’inverse, l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». 

« Préparez-vous à l’extraordinaire. Soyez particulier. »
Bande annonce France du film Miss Peregrine et les enfants particuliers, 2016
Réalisateur : Tim Burton (20th Century Fox. Distrib. Gaumont-Pathé)

En ce sens, du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel : il est ce qui se passe, lorsque rien ne se passe.

Le dictionnaire Larousse précise que c’est « ce qui sort de l’usage ordinaire », « qui étonne par sa bizarrerie : singulier, insolite » ; qui est « hors du commun, remarquable, exceptionnel », « très grand, intense, immense ». Quant à Jean-Bruno Renard, il propose la définition suivante : « Au travers d’études nombreuses et variées, on peut relever cette même idée de l’extraordinaire comme écart à la nature des choses, que ces choses soient naturelles, sociales, etc. […]. Quels que soient les mots utilisés —merveilleux, fantastique, insolite, incongru, étrange, monstrueux, incroyable, inexplicable, prodigieux, invraisemblable, etc.— le concept d’extraordinaire est mobilisé lorsque le réel ne « colle » plus à la réalité, c’est-à-dire lorsque des événements ou des phénomènes s’écartent de notre perception ordinaire du monde »².

En tant que « surgissement de l’inhabituel dans le champ social et culturel d’un groupe ou d’un individu »³, l’extraordinaire dénote ainsi une prise de conscience des pouvoirs de l’imaginaire : si notre modernité tend à évoluer vers un espace technicien assez contraignant pour les populations dans la mesure où le cadre institutionnel que nous connaissions tend de plus en plus à disparaître au profit d’un cadre économico-sécuritaire : fusion entre technique et domination, entre rationalité et oppression, l’extraordinaire s’impose donc comme nécessité. 

Face à la vision instrumentale d’un monde où tout tendrait à être évalué en termes de « fonctionnement » et de « rationalité », comme contestation de la rationalité, l’extraordinaire relève du discontinu, de l’accidentel, du démesuré, de l’exceptionnel, du merveilleux, de l’incroyable. Autant de qualificatifs qui lui confèrent une dimension symbolique héritée du mythe, du conte et plus généralement de l’univers sacré.

Bruno Rigolt © août 2016-2022, Bruno Rigolt

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TRAVAUX DIRIGÉS


 

Fernand Khnopff_Une ville abandonnée_1904-2Fernand Khnopff, « Une-ville-abandonnée », 1904
Pastel et crayon sur papier. Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique
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Jamie Reid, affiche pour la la chanson des Sex Pistols, « God Save the Queen » (1977)
Nourri de culture punk, l’artiste anarchiste Jamie Reid avait créé en 1977 cette affiche provocatrice.

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Perrier_drink_extraordinaire_drink_perrierPublicité Perrier, « Drink Extraordinaire, Drink Perrier »
Campagne publicitaire France et International,  2016

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Ogni pensiero vola_Bomarzo-Viterbo_Sacro Bosco_Parco dei Mostri_a« Ogni pensiero vola » (« Toutes les pensées volent »)
Parco dei Mostri (Parc des monstres), Bomarzo, province de Viterbe (Latium, Italie)
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« Tout à coup, un inconnu vous offre des fleurs. Ça, c’est l’effet magique d’Impulse. »
Publicité pour le déodorant Impulse, 1981

 


DOSSIER : Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire : excès, démesure et transgression


NB : nous n’abordons pas ici les fêtes familiales ni même les fêtes commémoratives qui relèvent d’un autre aspect. 

john-bignell_battersea-fun-fair_1957John Bignell, « Battersea fun fair », 1957

« C’était au moment de la fête annuelle à Fillols, un petit village à quelques kilomètres de Vernet. Chaque année s’y déroule une fête authentique qui restitue les coutumes ancestrales de la région, une fête qui ressemble à ces vrais moments d’humanité où le paraître n’existe plus et l’ivresse du moment est telle que l’on retrouve le centre même de sa propre vie. Cette sensation est ultime parce que le vertige de la fête s’amplifie, vous pourriez presque matérialiser toutes les cellules de votre corps, qui vous rappelle le prix magnifique de votre vie et soudain… le bal se termine. Vous vous retrouvez chez vous, seul dans votre lit, heureux, le ventre noué de bonheur ! Vous touchez le cœur de la vie, la raison même de votre existence. »

Cali, Rage, Entretiens avec Didier Varrod, Paris, Plon 2009

« M. Wagner […] nous informe […] que la fête « n’est point élément de construction, mais ferment de destruction ». La fête, c’est l’incendie ; la fête, c’est le bûcher ; la fête, c’est cette orgie dont parle Georges Bataille : « La fête n’est pas signe de bonne santé, mais expression d’un malaise et c’est cette fête rupture, cette fête violence, cette fête malaise, cette fête incendie ou bûcher, fête qui est à la fois fête de la Mort et fête de l’Éros destinée à réactiver inlassablement les réalités honteuses ».

Michel Voyelle, « Sociologie et Idéologie des fêtes » In : Jean Ehrard, ‎Paul Viallaneix (dir.), Les Fêtes de la révolution − Colloque de Clermont-Ferrand (juin 1974). Paris, Société des études robespierristes, page 476.

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« Le

rôle de l’imaginaire dans la vie quotidienne souligne comment l’expérience vécue, le labyrinthe des relations affectives, le mouvement tumultueux des passions se concrétisent dans une scénographie collective, à la fois banale et tragique, dans laquelle la mythologie (les héros, les martyrs, les victimes sacrificielles, les idoles du sport ou de la chanson, les faits divers extraordinaires ou les superstitions domestiques) habite les formes sociales. […] D’après Maffesoli, c’est en brisant cette linéarité du temps que le mythe et les diverses modulations du fantastique introduisent dans le vécu collectif une dynamique fondée sur l’imaginal* |imaginal : voir note 1| »¹.

Ces remarques nous paraissent parfaitement s’appliquer au phénomène de la fête :

En se détachant du temps de la quotidienneté qui nous confronte aux exigences rationalistes de la société réelle et des contraintes sociales, la fête est par essence extra-ordinaire : elle ouvre à la dimension transcendante de l’âme humaine.

Comme élan vital fondé sur la nécessité de sortir d’une condition de l’être enchaîné à son existence, elle possède une fonction éthique essentielle qui trouve son origine dans la dimension fabulatrice et libératrice de l’imagination.

Chaos nécessaire et souvent subversif qui vient rompre la monotonie de la vie quotidienne, elle permet, par son pouvoir enchanteur, de s’émouvoir, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire d’être soulevé, de s’élever, de naître.

Ainsi, l’essence même de la fête, c’est la transgression.


La fête comme transgression temporelle

Par opposition au temps entendu comme continuum, comme écoulement, comme continuité historique, la fête est une pensée de l’instant ; elle introduit une tension, un désir, une durée chaotique qui relève de l’excessif, du désordre. « Du fait qu’[elle] agrandit et amplifie les événements, [elle] bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant cheret_fetequi est comme un réenchantement, une idéalisation du réel » |source|Elle engage ainsi notre rapport au temps puisqu’elle est l’expression d’un temps qui se défait, et qui n’est plus directement ordonné à la pensée de la continuité historique. De fait, toute la question de la fête n’est pas celle de la linéarité mais de l’intensité.

Jules Chéret, « Fêtes de Nice », 1906 (affiche) 

Même sans contact physique, nous nous sentons portés par un joyeux désordre, une communion participative comme le suggère bien l’affiche très Belle Époque de Jules Chéret : la foule, la cohue, le bruit, la démesure, les cris : on dépense, on s’amuse, on brûle… Les gens laissent éclater leur joie, libèrent leur énergie vitale, se payent le luxe d’être quelque part un peu dissidents… Cette dimension collective de l’effervescence festive a souvent été mise en évidence depuis les travaux célèbres d’Émile Durkheim dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912). Il en ressort que la fête est une transgression de l’isolement : en permettant aux individus de s’éprouver collectivement comme groupe, elle est une source d’émulation dont a besoin le corps social pour exister.

Un renversement du temps…


« Pendant le déroulement de la fête, le temps se renverse et se renouvelle, meurt et revit, la fête est un temps de métamorphose du temps. »

Jean-Jacques Wunenburger, La Fête, le jeu et le sacré,
Éditions universitaires, 1977, page 75

Elle construit ainsi l’affirmation d’un discours identitaire collectif bousculant la temporalité ordinaire et amenant à rechercher en permanence de l’inédit, de l’extraordinaire. La fête est en effet une interruption du cours normal de la vie, un oubli des règles ordinaires. 

Comme le relève très justement Louis Molet, elle « transcende le quotidien, ouvre les participants aux changements et rend le groupe capable d’actions collectives inattendues. L’état de groupe n’est que coalescence, mais tel un creuset ardent, il diminue considérablement ou abolit temporairement les sentiments individuels et rend possible de nouvelles structurations et de nouvelles configurations sociales »²

Par opposition au temps ordinaire qui est fait de précision et d’organisation, temps insaisissable qui ne peut être identifié (le temps comme continuité historique), la fête s’inscrit dans le présent de l’énonciation. Elle « transcende l’ordre de la société immanente »³ et instaure ainsi une rupture de continuité. Son temps est le temps du changement : temps fragmentaire, qui se défait et qui n’est plus ordonné à la pensée de la continuité historique. « Dans l’étonnement, nous sommes en arrêt » (Heidegger) : ainsi, nous mettons momentanément fin au continuum qui constitue notre quotidien, et nous retrouvons des sensations aléatoires et des variables d’affects relevant de l’imprédictibilité, de la surprise, du risque et du hasard.

Comme le dit très bien Jean Cazeneuve, « Faire la fête, c’est, d’une manière ou d’une autre, n’être plus tout à fait soi-même, laisser la spontanéité jaillir en levant les habituelles barrières que la convenance impose. Au masque social que l’individu porte quotidiennement sans s’en rendre compte se substitue celui d’un personnage mythique, grotesque si possible. Tout ce qui peut contribuer à affaiblir le contrôle de soi-même est fortement recommandé. Les beuveries sont souvent un élément important de la célébration, aussi bien dans la fête des Indiens Papagos en l’honneur de la liqueur de saguaro que dans la fête des vendanges à Neufchâtel et dans beaucoup de variétés du carnaval contemporain. Les bruits, les chants, les effets de foule, l’agitation, la danse, tout contribue, en même temps que l’étrangeté des décors et des costumes, à créer l’indispensable dépaysement ».

pinocchio-1940-pleasure-islandPinocchio des studios Disney (1940), d’après le conte de Carlo Collodi, Les Aventures de Pinocchio (1881).

Loin de tous les repères ordonnant la temporalité ordinaire, la fête introduit dans la durée, de l’instantané, de l’excessif : elle se situe presque dans le temps du conte, le « Il était une fois ».  Loin d’être hors du temps, nous sommes au contraire plongés dans le temps : mais un temps qui se contracte aux dimensions de l’instant et de la jouissance immédiate de sensations. La fête ressortit ainsi selon une expression célèbre de Roger Caillois au « sacré de transgression » : « Elle manifesterait la sacralité des normes de la vie sociale courante par leur violation rituelle. Elle serait nécessairement désordre, renversement des interdits et des barrières sociales, fusion dans une immense fraternité par opposition à la vie sociale commune qui classe et qui sépare ».
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Satisfaire ses passions : la fête, moment d’excès

La fête apparaît à cet égard comme « la marque d’un irrépressible vouloir-vivre, une accentuation hédoniste du présent, en rupture avec l’idéal prométhéen, référent emblématique de la modernité. Le mystère dionysiaque, évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, les extases désobéissant à l’impératif du rendement et à l’ordre sexuel né des « désirs coupables » de l’économie, est le ciment sociétal de cette architecture baroque de la vie ordinaire ».

Fête et transgression


« La fête détruit ou abolit, pour tout le temps qu’elle dure, les représentations, les codes, les règles par lesquels les sociétés se défendent contre l’agression naturelle. Elle contemple avec stupeur et joie l’accouplement du dieu et de l’homme, du « ça » et du « surmoi » dans une exaltation où tous les signes admis sont falsifiés, bouleversés, détruits. Elle est au sens propre le carnaval. »

Jean Duvignaud, Fêtes et civilisations
Actes Sud, 1991.

S’en suit une sorte de boulimie quantitative, une dissémination du social qui a pourtant besoin du social pour exister, une destitution de la Res Publica, − la chose publique à partir de laquelle s’organise le pouvoir rationnel − pour un narcissisme collectif selon une idéologie du regroupement hédoniste. Par rapport au temps ordinaire, la fête est donc une épiphanie de l’extraordinaire, un égarement, un étourdissement s’accompagnant souvent d’une recherche hallucinatoire de sensations qui relèvent de l’interdit.

Freud mentionne à ce titre un aspect essentiel en comparant la fête à « un excès autorisé, ou plutôt prescrit, la violation solennelle d’un interdit. Ce n’est pas parce que les hommes sont d’humeur joyeuse du fait d’une quelconque prescription qu’ils commettent ces excès, mais c’est parce que l’excès est inhérent à l’essence de la fête ; l’atmosphère de fête est engendrée par le libre accès à ce qui est ordinairement interdit ».

Déclarée d’intérêt touristique en 2002, la fête de la Tomatina se tient le dernier mercredi du mois d’août à Buñol (province de Valence) en Espagne.

Manipulé par les bruits et la musique, façonné d’avance selon des lois et des règles largement ritualisées, le participant s’esclaffe, s’encanaille et se laisse aller au désordre, à cette « part maudite » de la fête, pour reprendre le titre d’un essai fameux de Georges Bataille (1949) : pire, « il sombre dans l’alcool, le sexe, la dope, rescapé de l’apesanteur cherchant le poids de son être dans les dissipations ultra-terrestres, l’ivresse, les secousses de la chair, les dérives de l’imaginaire, l’errance… la vie en un mot, avec sa fraction irréductible de chaos ».

Une rupture avec le quotidien…


« La fête rompt avec le quotidien sans nécessairement l’inverser ni tourner au désordre ou à la dérision, sauf carnavals et fêtes des fous, qui agissent comme régénérateurs du corps social par le rire, le burlesque, la turbulence dionysiaque ».
Claude Rivière, Dictionnaire de Sociologie
Article « Fête », Le Robert/Seuil


Comme le dit encore Georges Marbeck, « l’orgie, l’orgiaque, cette exaltation de tous les sens, n’est-ce pas l’émergence de ce pouvoir absolu de
résistance qui est en chacun de nous, résistance à l’arbitraire des conditions, des rôles, des injonctions, des choix programmés, des égos en prêt-à-porter, des identités gonflables qui définissent notre assujettissement aux contingences du temps et du monde. Résistance du potentiel de l’être au circonstanciel du sujet. Résistance de l’infini du vivant au fini de l’existence […] ».Ainsi que nous le comprenons à travers ces propos de Georges Marbeck, la fête 
est une « transgression autorisée » qui nous permet de « perdre la tête », de « faire les fous » : on joue à se faire peur, à mourir « pour de faux », on exulte à perdre sa vie « juste pour rire », sa bonne réputation, son amour propre, son honneur : on « fait ripaille », la boue et la terre côtoient les lumières et le ciel dans la sueur, la consommation ostentatoire et l’étourdissement, parfois aussi dans la violence, la frénésie orgiaque, l’exaltation incontrôlée : on a le droit de salir et de se salir, de gaspiller, de dilapider, de jouer à la guerre et de détruire.

Quand la jouissance de la vie se conjugue avec l’expérience de la mort et celle de la « résurrection » :
Projet X de Nima Nourizadeh (2012), ou l’organisation d’une fête mémorable par un trio de jeunes gens…

Dangereuse et salvatrice à la fois, la fête tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, le jeu et l’érotisme : en témoigne l’attrait croissant pour l’extraordinaire à partir du XIXe siècle. Le début du roman de Raymond Queneau Pierrot mon ami (1942), qui se passe dans une fête foraine de Paris, l’Uni-Park, est à ce titre très caractéristique : Prouillot, le patron du « Palace de la Rigolade », promet à la foule un spectacle particulièrement osé, fait d’exhibitionnisme, de voyeurisme, de  sensationnel et de révélation inédite de « détails » extraordinaires :

– Alors, Mesdemoiselles, cria Paradis, vous ne vous offrez pas un tour de rigolade ?
– Approchez, Mesdemoiselles, hurla Petit-Pouce, approchez.
Elles firent un crochet et repassèrent devant le Palace, au plus près.
– Alors, Mesdemoiselles, hurla Petit-Pouce, ça ne vous dit rien notre cabane ? Ah ! C’est qu’on se marre là-dedans.
– Oh ! Je connais, dit l’une.
– Et puis, il n’y a pas un chat, dit l’autre.
– Justement, s’écria Paradis, on attend plus que les vôtres.
– Vous ne vous êtes pas fait mal ? demandèrent-elles, parce que pour trouver ça tout seul, faut faire un effort, c’est des fois dangereux.
– Ah ! bien, elles t’arrangent, dit Petit-Pouce.
Ils se mirent à rire, tous les cinq, tous autant qu’ils étaient. En voyant et en entendant ça, des passants commencèrent à s’intéresser au Palace de la Rigolade. Mme. Tortose, sentant venir la récolte, posa son tricot et prépara les billets. Avec les deux petites comme appât, les philosophes allaient s’amener, c’était sur, et les miteux s’enverraient tous les trinqueballements pour pouvoir s’asseoir et regarder ensuite les autres. Une queue se forma, composée de grouillots, de commis et de potaches prêts à lâcher vingt ronds pour voir de la cuisse.
[…] Tout ronflait maintenant et beuglait dans l’Uni-Park, et la foule, mâle et femelle, se distribuait en tentacules épais vers chacune des attractions offertes […]. En face du Palace de la Rigolade planaient des avions liés à une haute tour par des fils d’acier, et devant le Palace même, grande était l’animation. […] Ceux qui voulaient subir les brimades mécaniques payaient vingt sous, tandis que les philosophes en déboursaient le triple, impatients qu’ils sont de se sentir prêts à voir. […]. déjà vibraient les rires, déjà les impatiences.
Les premiers clients des deux sexes apparurent au sommet d’un escalier roulant, éblouis par un phare, ahuris d’être ainsi livrés sans précautions, les hommes à la malignité du public, les femmes à sa salacité.

Raymond Queneau, Pierrot mon ami, 1942 (incipit)
© Gallimard

Spéculaire et spectaculaire :
la fête comme perte de soi et mise en scène de soi

Comme nous le voyons très bien, il y a tout un déterminisme de transgression qui transparaît nettement dans la scène décrite, très significative d’une esthétique de la rupture sociale, de l’écart du « droit chemin », de la discontinuité  morale : la fête relève d’une phénoménologie de la chair qui trahit la vie dans ce qu’elle a d’instinctuel, c’est-à-dire en déviation du rationnel : elle apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. C’est bien ici l’émotionnel qui domine, comme pour échapper à l’ennui et au sentiment tragique de l’existence.

Par ses effets de trompe-l’œil, la fête, c’est fondamentalement l’imaginaire, la fantaisie, le spectaculaire en représentation. Elle propose à l’individu ordinaire sa transposition fictive et fantasmée dans un autre temps et un autre espace qui placent les participants en dehors de leur cadre référentiel habituel pour les plonger dans un espace et un temps extraordinaires où la réalité se dérobe sans cesse. Comme mise en scène de soi, la fête permet ainsi à l’individu d’être lui-même son propre spectacle :

Les philosophes pouvaient déjà utiliser là leurs capacités visuelles au maximum de leur rendement, exigeant chacun du fonctionnement de ce sens netteté, rapidité, perspicacité, photograficité. Mais ce n’était encore rien, pas même autant que ne présage de pluie le vol bas des hirondelles. Il faut comprendre en effet qu’un tel spectacle, réduit au minimum, se peut présenter au cours de la vie quotidienne la plus banale, chute dans le métro, glissade hors d’un autobus, culbute sur un parquet trop bien ciré. Il n’y avait là quasi rien encore de la spécificité émotive que les philosophes venaient chercher pour le prix de trois francs au Palace de la Rigolade.
Cependant les avanies poursuivaient de leurs malices calculées les démarches des amateurs : escaliers aux marches s’aplatissant à l’horizontale, planches se redressant à angle droit ou s’incurvant en cuvette, tapis roulant en sens alternés, planchers aux lames agitées d’un tremblement brownien. Et d’autres. Puis venait un couloir où diverses astuces combinées rendaient toute avance impossible. Pierrot était chargé de sortir les gens de cette impasse. Pour les hommes, il suffisait d’un coup de main, mais quand s’approchait une femme effrayée par ce passage difficile, on la saisissait par les poignées, on la tirait, on l’attirait et finalement on la collait sur une bouche d’air qui lui gonflait les jupes, premier régal pour les philosophes si l’envol découvrait suffisamment de cuisse. Ce prélude rapide était complété par la sortie du tonneau, après un vague labyrinthe imposé aux patients. La première vision prépare d’ailleurs l’apothéose ; dans une attente convulsive, les philosophes repèrent les morceaux de choix et les guignent avec des œils élargis et des pupilles flamboyantes.

Raymond Queneau, Pierrot mon ami, 1942 (début du roman)
© Gallimard

Le regard (« Les philosophes pouvaient déjà utiliser là leurs capacités visuelles au maximum de leur rendement, exigeant chacun du fonctionnement de ce sens netteté, rapidité, perspicacité… ») devient dans le texte une sorte de métonymie du désir ancrant le récit autour d’une forte vision scopique transformant la réalité perçue jusqu’à la chute finale : « quand s’approchait une femme effrayée par ce passage difficile, on la saisissait par les poignées, on la tirait, on l’attirait et finalement on la collait sur une bouche d’air ».

Le vocabulaire employé, notamment à la fin de l’extrait (« apothéose, attente convulsive, œils élargis, pupilles flamboyantes ») traduit l’idée que l’extraordinaire c’est avant tout l’émotion contre la raison, comme pour échapper au « labyrinthe imposé aux patients », véritable labyrinthe icarien qui exprime ce qu’est la fête : le risque de se perdre. Par ses mirages, ses confusions, la fête c’est aussi le simulacre, la décadence de la conscience, le désarroi et le dérisoire de la condition humaine : derrière la façade du « Palace de la Rigolade » réside le mal de vivre, véritable mal carcéral qui rend les participants prisonniers du manège.


Mais si la fête en tant qu’expérience-limite, aliène en quelque sorte l’identité du sujet, les passions qu’elle met en jeu sont paradoxalement apaisantes, d’effet cathartique. Comme mise à zéro des identités sociales individuelles, la fête débouche sur des excès et un défoulement collectif enracinés dans l’univers mythique des origines. La fête, c’est la transgression par « hybris », par « démesure » des limites de la condition humaine. Elle ressemble ainsi à un défoulement collectif contre le temps et la finitude.

Elle a cette fonction cathartique qui nous permet d’exorciser nos fantasmes, nos pulsions. En tant qu’euphorie communautaire, purgation jubilatoire, défoulement libérateur, la fête a un effet cathartique de libération et d’apaisement : le désordre maintient l’ordre des choses. Il y a donc bien une fonction cathartique, sur le plan collectif, de ces ritualisations de la violence que sont les fêtes. Penser l’écart permet ainsi de mieux appréhender la norme ; faire sortir l’excès pour faire ressortir la raison.

L’exemple de la fête techno : « une démesure nécessaire »

« Dans l’extase des raves »

Rappelons cette banalité de base, qui n’en est pas moins lourde de conséquences, l’individu rationnel et maître de lui est le fondement de toute la culture moderne et de ses diverses théorisations. Or, ainsi que le montre la multiplication des affoulements* postmodernes, c’est bien un tel sujet « plein », sûr de lui, qui tend à s’estomper. En effet, dans le « creux » que représentent tous ces rassemblements, ce qui prévaut est la communion, l’engloutissement, la néantisation du sujet. C’est cela la leçon essentielle que nous donnent les divers phénomènes techno: déraciner l’ego.

En ces moments paroxystiques, seul existe le désir du « groupe en fusion ». Faire, penser, sentir comme l’autre. Sans vouloir jouer du paradoxe, on peut rapprocher cette pulsion vers l’autre des diverses extases qui ont marqué toutes les religions. Pour celles-ci, il faut créer le vide total et se nicher dans ce vide pour accéder, au-delà du petit soi individuel, à une entité plus globale : celle de la communauté, celle de l’union cosmique au tout naturel.

Michel Maffesoli, Libération, 23 août 2001

* Affoulement : agrégation d’individus dans une foule immense à l’occasion de cérémonies festives ou commémoratives très médiatisées (NDLR).

Une démesure

 


sage est nécessaire…

Entretien avec Michel Maffesoli

Autant la figure emblématique de la modernité − du XIXe siècle − était celle de la figure prométhéenne : un homme, productif, reproductif, rationnel, etc. […]. Autant pour la postmodernité, c’est la revanche de Dionysos, le retour par un processus éthique de Dionysos, qui devient la figure emblématique. Qu’est-ce que ce détour nous permet de comprendre ? Le fait que ce soit porté à son paroxysme  par des pratiques juvéniles ne signifie pas moins qu’il y a contamination à l’ensemble des diverses générations […]. La contamination des valeurs modernes s’est faite à partir du bourgeois rationnel ; la contamination des valeurs contemporaines postmodernes va se faire à partir de l’adolescent, le semper adulescent, celui qui est toujours en devenir, le puer aeternus…
Ma deuxième remarque est qu’il y a dans ces pratiques juvéniles quelque chose d’hystérisant et je tiens à rappeler qu’étymologiquement l’hystérie, c’est le ventre, l’utérus, c’est quelque chose qui rejoue bien cette figure de l’androgyne qui est proche d’une féminisation du monde et plus généralement comme expression d’une entièreté de l’être […]. La musique techno, c’est exactement cela : quelque chose qui fait que l’individu, en tant que tel, n’a plus sa raison d’être, mais où la personne prend sens dans un espace global.

Les manifestations techno sont des lieux de démesure, d’excès, d’ubris. Toute société a-t-elle besoin de désordre ?

Je le pense fondamentalement. […] Nombreux sont les auteurs qui ont montré qu’il ne peut y avoir d’ordre sans désordre.
Pour ma part, depuis longtemps, une bonne partie de ce que j’écris repose sur cette idée, ce que j’appelle l’homéopathisation du mal, ou le fait qu’il est possible de donner expression à l’excès, de manière que cet excès ne prenne pas d’effet pervers et aboutisse à son contraire. La techno est à cet égard un bon exemple : il y a là une expression − qui n’est pas nouvelle, qui n’est pas originale − de cette structure anthropologique que l’excès, le désordre sont nécessaires. On rencontre de nombreux exemples : celui de Dionysos […] qui montre que la cité de Thèbes meurt d’ennui car tout y est bien géré, et que l’introduction de Dieu est une manière rituelle d’intégrer du désordre et de réanimer la cité. Carl Jung montre bien, dans son ouvrage sur le « fripon divin », cette nécessité du fripon […]. On peut appliquer cette analyse aux grands rassemblements techno où on trouve les mêmes formes d’excès de divers ordres […]. Pour Durkheim, « c’est dans ces excès-là que la communauté conforte le sentiment qu’elle a d’elle-même […]. C’est dans l’anomie […], dans ce qui est hors la loi, dans cette effervescence qu’il y a quelque chose qui permet à la communauté de se conforter ».

Entretien avec Michel Maffesoli
Propos recueillis par Béatrice Mabilon-Bonfils

in : Béatrice Mabilon-Bonfils (dir.), La Fête techno – Tout seul et tous ensemble,
Paris, Autrement, « Mutations », 2004. Page 62 et suivantes.

La Techno Parade 2015 à Paris (© IAN LANGSDON/EPA/Newscom/MaxPPP)

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Hybris et Nemesis :
le carnaval comme pensée divergente

« Avec sa licence débridée, son élection d’un « roi pour rire », son déchaînement dionysiaque, le Carnaval libère les participants de la vérité et de l’ordre établis » |source|.

Carnaval et renversement des valeurs…


« Le carnaval −figure centrale du renversement− est […] le lieu privilégié du retournement temporaire afin que chacun soit magiquement convaincu de la juste place qu’il occupe dans la société : le roi devient mendiant, le fou devient sage, la femme devient homme et réciproquement, le vieillard, coiffé d’un bonnet de jeunes enfants, promené dans une poussette, suce une tétine, la religieuse est une prostituée, cette dernière devient une sainte  ».

Jean-Pierre Martinon
Article « Fête », Encyclopaedia universalis

Fondé sur la parodie, la folie, la bizarrerie, le décalage incongru, il devient source d’enseignement, ainsi que l’avait bien montré en 1970 le célèbre critique russe Mikhaïl Bakhtine* pour qui « la Fête est […] un élément fondamental de la réalité humaine, qu’il serait faux de vouloir réduire à sa fonction biologique ou sociale de répit nécessaire après le travail. La Fête ne prend tout son sens que par l’introduction d’un contenu philosophique, et met en cause la finalité même de l’existence. […] Alors que la fête ecclésiastique n’a plus avec le temps que des rapports formels, reléguant dans un passé lointain les transformations qu’elle célèbre mais consacrant une perception figée du temps, le Carnaval a pour véritable héros le temps qui coule : c’est la fête du renouveau, d’un monde en perpétuel devenir » |source|.

* Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance, Paris Gallimard 1970 pour la traduction française. 

Pour Bakhtine, la dimension contestataire du carnaval est essentielle : en redonnant à la fête sa dimension transgressive, en bouleversant les normes et en renversant l’ordre des choses, il « dénonce, en s’en riant, toutes les formes de pouvoir que comporte la vie sociale »|source|. Il possède ainsi une force idéologique essentielle qui sert à régénérer périodiquement la société. Si l’on y joue à se faire peur à travers une violence essentiellement symbolique et donc canalisée, il trahit en contrepoint du rire une profonde négativité qui montre « qu’en profondeur s’articulent des phénomènes plus complexes et plus ambigus, qui produisent au final un spectacle qui tient plus […] de l’affrontement que de la communion » 10.

Ces remarques à propos du carnaval guyanais peuvent être rapprochées du mouvement culturel Voukoum. Profondément enraciné dans la tradition populaire guadeloupéenne, le Voukoum est présenté ainsi par ses défenseurs :

« VOUKOUM, en tant que Mouvement, est un désordre dans l’ordre culturel établi par les instances politiques, administratives et culturelles. C’est un désordre organisé, pas une anarchie, pour la mise en place d’un NOUVEL ORDRE CULTUREL prenant sa source dans nos racines fondales natales ancestrales (Traditions, Coutumes, Moeurs et Habitudes, etc…).

C’est aussi la reconnaissance de la vraie valeur de la CULTURE DES GENS DE LA RUE, des VYE NEG  (mauvais nègres) et en fait la valorisation des aspects populaires du PATRIMOINE CULTUREL GWADLOUPEYEN. »

Source : http://www.potomitan.info/gwadloup/voukoum.php

Comme nous le voyons, en se rapportant à une symbolique liée à l’histoire de l’esclavage, le carnaval est ici bien plus qu’une simple fête du désordre ou une revanche symbolique des minorités : il assume fondamentalement une fonction politique divergente dénonçant les ravages de la pensée unique et mettant directement en cause les légitimations traditionnelles du colonialisme.

C’est ici le système national lui-même érigé en idéologie, c’est-à-dire sa légitimation des relations de domination et d’inégalité nécessaires au fonctionnement de l’État, qui est dénoncé. Relevant d’une logique hors-norme, la fête consiste à faire émerger une conscience identitaire périphérique qui ne peut être qu’hétérodoxe par rapport à l’idéologie dominante et à la culture bien-pensante.

Ainsi, tout ce qui est socialement et moralement réprouvé devient règle et norme par le biais de mécanismes tels que le renversement des hiérarchies et des valeurs imposées par le système en place. En offrant ainsi à un groupe donné la possibilité d’avoir accès à son histoire et à son identité, la fête permet de produire un discours extra-ordinaire, c’est-à-dire au sens propre : hors de l’ordre du discours dominant.

frise_fleur

CONCLUSION


S

urprise, jubilation, joie, effroi, terreur… De par le trouble émotionnel qu’elle fait naître et qui modifie notre perception du monde, la fête met à mal toute une tradition rationaliste : à travers son caractère libératoire qui réinvestit les figures du désordre comme l’événement imprévu, l’accident, la violence ou la guerre, elle est donc en rupture avec l’ordinaire, le banal, le quotidien.

En outre, bien au-delà de sa fonction récréative et ludique, la fête influence en profondeur la société : elle apparaît même à travers l’exemple du carnaval, comme la mise en question d’un ordre institutionnel et social ; mise en question qui marque de son empreinte la contestation du conformisme moral et politique. Elle introduit ainsi une rupture avec les normes culturelles dominantes.

Bruno Rigolt
© décembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 

NOTES

1.  Patrick Legros, Frédéric Monneyron, Jean-Bruno Renard, Patrick Tacussel, Sociologie de l’imaginaire, Paris, Armand Colin « Coll. U » 2006, page 77. |Retour|
Imaginal : pour Henry Corbin* qui a créé le terme, la notion d’imaginal dépasse la simple imagination. Il s’agit d’une imagination créatrice ouvrant sur la dimension transcendante de l’âme humaine. Fortement influencé par la tradition philosophique et la mystique musulmanes, Corbin montre que l’imagination créatrice, en constituant la faculté centrale de l’âme « nous donne accès à une région et réalité de l’être qui sans elle nous reste fermée et interdite » : c’est ce qu’il appelle le monde de l’imaginal.
* Henry Corbin, Corps spirituel et Terre céleste : de l’Iran mazdéen à l’Iran shîite, Paris, Buchet/Chastel, 1979 |Retour|

2. Louis Molet, « L’année sacrale, la fête et les rythmes du temps », Histoire des mœurs, Paris, Gallimard coll. « La Pléiade », tome 1, 1990. |Retour|

3. Jean-Jacques Wunenburger, La Fête, le jeu et le sacré, Éditions universitaires, 1977, page 11 |Retour|

4. Jean Cazeneuve, La Vie dans la société moderne, Paris Gallimard 1982 |Retour|

5. Jean-Pierre Martinon, article « Fête », Encyclopaedia Universalis, page 725.|Retour|

6.  Patrick Legros, Frédéric Monneyron, Jean-Bruno Renard, Patrick Tacussel, Sociologie de l’imaginaire, op. cit. page 78. |Retour|

7. Sigmund Freud, Totem et tabou. Traduit de l’Allemand par Dominique Tassel. Présentation et notes par  Clotilde Leguil. Paris, Éditions Points, 2010. Pour visionner l’extrait dans Googles-livres, cliquez ici|Retour|

8. Georges Marbeck, L’Orgie − Le plein pouvoir des sens, Paris Éditions HDiffusion, 2014, page 11. |Retour|

9. Ibid. |Retour|

10. Rémi Astruc, « La face sombre du carnaval guyanais », in : Biringanine Ndagano (dir.), Penser le carnaval : variations, discours et représentations,  Paris, Éditions Karthala 2010, pages 160-161.  |Retour|

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★

 
  • Autoexercice 1
    → À partir de votre propre expérience, vous chercherez à étayer ces propos du support de cours : « En se détachant du temps de la quotidienneté qui nous confronte aux exigences rationalistes de la société réelle et des contraintes sociales, la fête est par essence extra-ordinaire ».
    _
  • Autoexercice 2
    La fête est souvent perçue comme une évasion du quotidien permettant de prendre des libertés, parfois excessives, pour trouver l’enchantement, le merveilleux.
    → Dans quelle mesure s’évader du quotidien vous paraît-il répondre à une nécessité ?
    → Que signifie vraiment pour vous « faire la fête » ?
    → La prise de risque est-elle une composante obligée de la fête ? N’est-elle pas davantage un simulacre, une fuite de nous-même ?

    _
  • Autoexercice 3
    → On reproche parfois aux sociétés occidentales contemporaines dominées par le consumérisme à outrance d’avoir « banalisé la fête » jusqu’au point d’en nier l’essence et la raison d’être… Qu’en pensez-vous ?
  • Autoexercice 4
    → Michel Maffesoli (voyez plus haut) rappelle ces propos de Durkheim : « c’est dans [l’excès] que la communauté conforte le sentiment qu’elle a d’elle-même […]. C’est dans l’anomie […], dans ce qui est hors la loi, dans cette effervescence qu’il y a quelque chose qui permet à la communauté de se conforter ». Expliquez.

© Bruno Rigolt, décembre 2016
fete_foraine_a_paris_agence_rolFête foraine à Paris (Agence Rol), 1914
Source :  Gallica.bnf.fr


Entraînement à la synthèse de documents


Vous réaliserez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

  • Document 1 : Louis MOLET, L’Année sociale, la fête et les rythmes du temps, Histoire des mœurs, La Pléiade. Ed. Gallimard, 1990
  • Document 2 : Jules JANIN, Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 1883.
  • Document 3 : Michel Maffesoli, « Une démesure sage est nécessaire », Propos recueillis par Béatrice Mabilon-Bonfils in : Béatrice Mabilon-Bonfils (dir.), La Fête techno – Tout seul et tous ensemble, Paris, Autrement, 2004.

 

Document 1 Louis MOLET, L’Année sociale, la fête et les rythmes du temps, Histoire des mœurs, Gallimard, 1990

La fête assure et provoque la communion et la cohésion du groupe. Celle-ci naît du simple coude à coude de nombreux individus qu’as­socient des mouvements d’ensemble à propos de thèmes élémentaires d’intérêt commun et généralement sans prétention intellectuelle. La fête est d’autant mieux appréciée et plus intensément vécue qu’elle est joyeuse, animée, bruyante, comporte un certain désordre, qu’un plus grand nombre de gens peut y participer sans effort et qu’elle invite les corps à des activités simples, surtout de consommation : boisson, nourriture, musique, danse. Le nombre des participants, la multitude, la foule à qui il n’est demandé que d’être là, de suivre, d’effectuer des mouvements assez lents mais qui peuvent comporter de la violence, amènent à des états de groupe et font prendre conscience d’une unité sociale et de sa force potentielle. Ce peut être l’occasion de manifestations psychologiques allant aussi loin que la transe collective. Le port d’insignes ou d’uniformes, certains bruits, battements, percussions, tintements, sonneries, dont les rythmes modifiables peuvent suivre, ralentir ou accélérer les battements du cœur, certaines couleurs vives contrastées, certaines figures inscrip­tibles dans un cercle, certaines odeurs, des parfums, un certain confinement, abaissent le seuil de la conscience individuelle et provoquent une forme d’état second que le crépuscule et la nuit facilitent. Dans l’obscuri­té, les voisins immédiats deviennent anonymes et ne sont plus perçus que comme une présence nombreuse.

La fête transcende le quotidien, ouvre des participants aux changements et rend le groupe capable d’actions collectives inattendues. L’état de groupe n’est que coalescence, mais tel un creuset ardent, il diminue considérablement ou abolit temporairement les sentiments individuels et rend pos­sible de nouvelles structurations et de nouvelles configurations sociales.

Document 2 Jules JANIN, Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 1883.

Plus l’hiver est rude, plus le carnaval est un besoin. L’entendez-vous, le joyeux carnaval, qui arrive au bruit des grelots, au son du tambourin, chancelant sous l’ivresse, couronné de fleurs, court-vêtu, masqué, hardi, licencieux osant tout, libertin charmant ? Voilà le roi, voilà le mentor, voilà le censeur, voilà le dieu de l’hiver !

À présent, la flamme du foyer pétille plus joyeuse et plus brillante, le bouchon du vin de Champagne s’échappe et saute dans l’air avec un bruit harmonieux, les fourneaux des cuisines s’allument, la broche tourne, la table se dresse: jeunes gens, vieillards, enfants, les femmes elles-mêmes et les plus belles, applaudissent aux apprêts du festin ; le carnaval est le printemps de l’hi­ver ; c’est le bon génie des frimas. […] il aime la table, il aime la chanson joyeuse, il aime les concerts, il aime l’opéra ; mais ce qu’il aime surtout, c’est le bal, le bal éblouissant. Voyez  toute la salle est resplendissante ; le plafond éclate de mille feux ; l’orchestre, tout jeune et tout neuf, se pré­pare et s’excite. Voyez-vous dans ce bal la belle et folâtre jeunesse ! Et non seulement les belles robes s’agitent, non seulement les riches écharpes flot­tent, non seulement l’éclat des diamants se mêle à l’éclat des fleurs, non seulement la danse pousse tous les corps et toutes les âmes, mais encore, pour plus de liberté et d’abandon, les visages se couvrent d’un carton men­teur. il faut un masque à chaque visage, afin que sous le masque chacun ait le droit de tout dire, afin que sous le masque chacun ait le droit de tout entendre sans rougir. Ainsi le veut le roi de la fête, le carnaval.

Document 3 : Michel Maffesoli, « La fête, une démesure sage est nécessaire ». entretien avec Béatrice Mabilon-Bonfils. in : Béatrice Mabilon-Bonfils (dir.), La Fête techno – Tout seul et tous ensemble, éd. Autrement, 2004.

Il y a dans les pratiques juvéniles [festives] quelque chose d’hystérisant et je tiens à rappeler qu’étymologiquement l’hystérie, c’est le ventre, l’utérus, c’est quelque chose qui rejoue bien cette figure de l’androgyne qui est proche d’une féminisation du monde et plus généralement comme expression d’une entièreté de l’être […]. La musique techno, c’est exactement cela : quelque chose qui fait que l’individu, en tant que tel, n’a plus sa raison d’être, mais où la personne prend sens dans un espace global.

Les manifestations techno sont des lieux de démesure, d’excès, d’ubris. Toute société a-t-elle besoin de désordre ?

Je le pense fondamentalement. […] Nombreux sont les auteurs qui ont montré qu’il ne peut y avoir d’ordre sans désordre. Pour ma part, depuis longtemps, une bonne partie de ce que j’écris repose sur cette idée, ce que j’appelle l’homéopathisation du mal, ou le fait qu’il est possible de donner expression à l’excès, de manière que cet excès ne prenne pas d’effet pervers et aboutisse à son contraire. La techno est à cet égard un bon exemple : il y a là une expression − qui n’est pas nouvelle, qui n’est pas originale − de cette structure anthropologique que l’excès, le désordre sont nécessaires. On rencontre de nombreux exemples : celui de Dionysos […] qui montre que la cité de Thèbes meurt d’ennui car tout y est bien géré, et que l’introduction de Dieu est une manière rituelle d’intégrer du désordre et de réanimer la cité. Carl Jung montre bien, dans son ouvrage sur le « fripon divin », cette nécessité du fripon […]. On peut appliquer cette analyse aux grands rassemblements techno où on trouve les mêmes formes d’excès de divers ordres […]. Pour Durkheim, « c’est dans ces excès-là que la communauté conforte le sentiment qu’elle a d’elle-même […]. C’est dans l’anomie […], dans ce qui est hors la loi, dans cette effervescence qu’il y a quelque chose qui permet à la communauté de se conforter ».