BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 3C/ La guerre, entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à moyen  ★★


3-B/ Guerre et Extraordinaire :
La guerre entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme


Henri Rousseau, dit le Douanier (1844-1910), « La Guerre » (huile sur toile), vers 1894
Paris, musée d’Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Patrice Schmidt

« La guerre représente bien le paroxysme de l’existence des sociétés modernes. Elle constitue le phénomène total qui les soulève et les transforme entièrement, tranchant par un terrible contraste sur l’écoulement calme du temps de paix. C’est la phase de l’extrême tension de la vie collective, celle du grand rassemblement des multitudes et de leur effort. Chaque individu est ravi à sa profession, à son foyer, à ses habitudes, à son loisir enfin. La guerre détruit brutalement le cercle de liberté que chacun ménage autour de soi pour son plaisir et qu’il respecte chez son voisin. Elle interrompt le bonheur et les querelles des amants, l’intrigue de l’ambitieux et l’œuvre poursuivie dans le silence par l’artiste, l’érudit ou l’inventeur. Elle ruine indistinctement l’inquiétude et la placidité, rien ne subsiste qui soit privé, ni création ni jouissance ni angoisse même. Nul ne peut rester à l’écart et s’occuper à une autre tâche, car il n’est personne qui ne puisse être employé à celle-ci de quelque façon. Elle a besoin de toutes les énergies. »

Roger Caillois, L’Homme et le sacréI. Guerre et fête »),  1950

« Je hais toutes ces petites bassesses qui ne montrent qu’une âme abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement parce qu’on fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c’est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d’énergie. »

Denis Diderot, Salon de 1765 (« Greuze »)

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Voir aussi : 
Cours 2D :  Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire
 Sur Magister : Entraînement sur les rapports entre guerre et fête (synthèse + écriture personnelle)

« La

guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens. » Cette célèbre affirmation de Clausewitz* a de quoi surprendre de prime abord. De fait, en inscrivant le concept de guerre dans le champ institutionnel, Clausewitz fait de la guerre un instrument politique comme un autre, « un acte politique » en continuité d’un modèle civilisationnel : « l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin »**

* Carl von Clausewitz (1780-1831) est un officier et théoricien militaire prussien. Il est l’auteur d’un traité de stratégie militaire majeur, De la guerre, publié à titre posthume de 1832 à 1834.
** Carl von Clausewitz, De la guerre (1832-1834). Traduit de l’allemand par Denise Naville. Préface de Camille Rougeron. Introduction par Pierre Naville, Paris Les Éditions de Minuit 1955, page 67.

Selon Clausewitz en effet, la guerre, parce qu’elle fait partie du champ de « l’existence sociale », ne peut être qu’un moyen au service de l’efficacité politique : dans le cas contraire (la force militaire livrée à elle-même), elle perd sa légitimité pour n’être qu’un déchaînement de violence absurde et sans fondement. Comme il l’affirme, « La guerre n’appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l’existence sociale […] et elle ressemble […] à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle » (Clausewitz, op. cit. page 245).

Cette subordination du militaire au politique n’est toutefois pas évidente dans les faits. Si la « guerre idéale » qu’évoque Clausewitz fait de la violence l’envers d’une ambition politique qui cherche à se consolider dans la paix, ne masque-t-elle pas la réalité sui generis* de la guerre comme phénomène de violence extrême ? À partir du moment où l’on emploie le mot « guerre », peut-on parler encore de « continuation » ? Comme il a été très justement dit, « Si l’extraordinaire est essentiellement une rupture dans l’ordre des choses, quelle rupture plus décisive que la guerre ? »|Source : Magister|
* la réalité sui generis de la guerre : la réalité spécifique de la guerre, ce qui la caractérise exclusivement.

Par son caractère dramatique, interruptif et le plus souvent hyperbolique, la guerre constitue tout d’abord une rupture dans la temporalité historique. Perte de contrôle pour les uns, en raison de leur impréparation, changement soudain dans l’ordre des choses, elle engendre tant au niveau de la vie personnelle qu’au niveau de la vie collective un état socio-émotionnel marqué par des phénomènes psychologiques de déviance : trouble social, dégénérescence des mœurs civiles, rumeurs, perversion morale…

Plus qu’un écart à une situation de référence qui serait la paix, la guerre est fondamentalement une remise en cause brutale de cet univers de référence. Par l’extraordinaire déchaînement de violence qu’elle entraîne, elle constitue donc une rupture avec le quotidien : rupture des liens diplomatiques, interruption du cours normal des activités, éclatement de l’équilibre socioculturel, oubli des règles ordinaires et instauration de nouvelles normes, cassure dans le quotidien familier et familial avec la mobilisation. 

« Les années de guerre constituent une rupture spectaculaire »


« Les guerres ont toujours été perçues comme des moments de grande accélération de l’histoire, un renouvellement des modes et des couleurs, un bouleversement des cartes où tout semble redémarrer à zéro en renvoyant au musée références et agencements « d’avant-guerre ». Comme la brisure d’un plissement géologique les années de guerre constituent une rupture spectaculaire : pour ceux qui les vivent tout d’abord, dans la perception vieillie qu’elles donnent des hommes et des idées […]. »

Daniel Colson
Anarcho-syndicalisme et communisme
Saint-Étienne, 1920-1925. CEF-ACL, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1986, page 51.

Les populations, qui se trouvent ainsi placées en situation d’incertitude, perdent soudainement leurs repères, leurs codes, leurs modèles idéologiques. L’exemple de la première guerre mondiale est à cet égard très caractéristique : on ne saurait sous-estimer le rôle de l’émotionnel et l’exacerbation des sentiments nationalistes dans ce déchaînement soudain de violence. Comme événement aussi important qu’imprévisible, la crise de l’été 1914 relève en effet de l’extraordinaire. En une semaine, l’Europe bascule dans l’urgence et la guerre :

« L’été 1914 s’annonçait, en effet, comme un été ordinaire, semblable à ceux qui l’avaient précédé. La vie continuait, avec ses travaux et ses jours. Les paysans faisaient la moisson après les foins sans se douter qu’une guerre menaçait.
Dans de nombreux villages français, quand le tocsin sonna la mobilisation, les hommes accoururent avec des seaux pensant qu’ils étaient appelés pour éteindre un incendie. Les usines tournaient comme d’habitude, sans programmes d’armement particuliers. Dans les classes supérieures de la société, qui bénéficiaient de vacances, les uns avaient pris leurs quartiers d’été à la campagne, d’autres faisaient leur cure dans une station thermale, éventuellement à l’étranger. René Cassin revient ainsi en hâte à Paris le 30 juillet, de Suisse, où sa compagne faisait une cure.
D’autres encore étaient à la plage, sur la Côte d’Azur, en Bretagne ou ailleurs […]
Les journaux avaient bien suivi les péripéties de la crise et leurs manchettes s’étaient faites plus menaçantes au fur et à mesure que les jours passaient. Mais on n’y prêtait guère attention. »

Source : Antoine Prost, « Un été comme les autres ? ».
http://expositions.bnf.fr/guerre14/arret/01_0.htm

BnF
La guerre de 14-18

Exposition BnF « La guerre 14-18 »


Un extraordinaire irrationnel 

Guerre et anéantissement


« Les premières guerres « totales » modernes furent […] les guerres révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, qui en accentuèrent le caractère de masse. Même si l’expression de guerre « totale » ne fut pas employée par les révolutionnaires eux-mêmes, ils parlèrent volontiers de « guerre à oitrance » (Carnot), de « guerre de masse », de « tomber en masse » sur l’ennemi, d’ « anéantir, exterminer, détruire définitivement l’ennemi » (Robespierre). »

Mondher Kilani
Guerre et sacrifice. La violence extrême
PUF, Paris 2008, page 72.

Parce qu’elle procède en fait de l’irrationnel, la guerre constitue en outre une fissure dans l’ordre social par où s’engouffre l’imaginaire. Nous pourrions évoquer ici le grand philosophe russe Nicolas Berdiaev (1874-1948) : « […] plus son but est irrationnel, plus la guerre suscite une émotion et une soumission sacrées […]. La guerre est une expression du caractère irrationnel de la vie, elle proclame l’impossibilité de la rationaliser jusqu’au bout »*. Le Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est très représentatif de cette fissure à la fois existentielle, identitaire et morale. Dans le passage ci-dessous, qui se situe au début du roman, le personnage principal, Bardamu, engagé volontaire sur un coup de tête, se retrouve confronté aux terribles réalités des combats qui se déchaînent dans l’est de la France, durant la Première Guerre mondiale :

« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »

* Nicolas Berdiaev, De l’inégalité, Berlin 1923. Traduit du russe par Anne et Constantin Andronikof, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne 2008, page 191.

Par sa violence la plus extrême, la plus barbare, ce que la guerre révèle, c’est l’inhumanité de l’homme. En banalisant la destruction de masse, elle modifie le rapport des hommes à la mort. Qui n’a pas en mémoire le célèbre chapitre trois de Candide :

Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.

On a l’impression que pour l’élève de Pangloss, la guerre n’a rien de choquant. Pire ! Elle se résume à une simple logique du chiffre, un désinvolte et froid décompte de victimes transformées en choses : déshumaniser pour mieux exterminer ! Le spectre du Léviathan (« l’homme est un loup pour l’homme »)* n’est ici pas loin et l’on ne peut que citer de nouveau Clausewitz qui avait parfaitement saisi l’essence irrationnelle, impulsive des guerres de masse : « La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes ».

* Cf. Ernst Jünger (Le Combat comme expérience intérieure, 1922) : « la guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel, elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire ».

La guerre et la fête, moments d’excès et de démesure

« La guerre et le sacré »
Roger Caillois

Bellone ou la pente de la guerre (1963)


La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle paraît interdire qu’on la considère avec objectivité. Elle paralyse l’esprit d’examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l’exalte. […]

Le sacré est d’abord source de fascination et de terreur. La guerre n’est sentie comme sacrée qu’au moment où elle se présente comme fascinante et terrible. Tant qu’elle se réduit à l’art militaire, tant qu’elle ne concerne qu’un petit nombre de soldats de métier, que des stratèges attentifs aux traditions font manœuvrer sans trop de pertes conformément à de savants calculs, elle n’est jamais qu’une manière de tournoi aux armes démouchetées. Elle apparaît, quoique sanglante, comme une activité réglée, apparentée au jeu ou au sport. De fait, durant de longs siècles, il en fut bien ainsi et la guerre ne provoqua dans ces conditions aucun sentiment d’ordre religieux. Pour qu’elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu’elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d’une tragédie généralisée, où une nation engage l’ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive.

Roger Caillois
Bellone ou la pente de la guerre (1963)
Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, pages 151, 153.

D

ans L’Homme et le sacré, Roger Caillois a consacré une célèbre analyse au rapport entre la guerre et la fête* : selon lui, la guerre remplirait dans les sociétés modernes la même fonction que tenait la fête dans les sociétés primitives. De même que la fête (voir notre cours), en évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, ressortit au sacré de transgression, de même la guerre ne cesse d’horrifier et de fasciner à la fois. Pour Caillois, la clé de cette analogie est le rapport de l’homme au sacré. 

* Cf. ces propos de Roger Caillois : « Le moment paroxystique des sociétés primitives n’est pas la guerre, c’est la fête. La fête constitue le lien social par excellence et le point culminant de l’existence collective : son sommet de cohésion, de mouvement et de dépense. La fête rassemble les individus, les brasse, porte leurs émotions à une sorte d’incandescence frénétique, inverse leurs règles de vie, épuise d’un coup leur vigueur et leurs richesses ». 
Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre (1963), Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, page 18.

Comme la fête, la guerre est donc par essence extra-ordinaire : elle s’oppose à la régularité, à l’ordinaire et au continu pour privilégier le changement, l’imprévu et l’instable. Indissociable du sacré grâce à la thématique transgressive, elle ouvre en outre à la dimension transcendante de l’âme humaine. Nous pourrions faire ici référence à l’ouvrage de Proudhon, La Guerre et la paix (1861). La première partie du livre (« Phénoménologie de la guerre ») permet à Proudhon de comparer la guerre à un fait divin : « J’appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, de l’homme dans la spontanéité de l’esprit ou de la conscience ».  « L’auteur voit en la guerre la source de la justice dans la société et reviennent souvent dans le texte les trois termes, parfois interchangeables dans le tour de la forme de l’argumentation : Dieu, la Force, Guerre. La guerre, par les idées de souveraineté, d’autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie de classes… introduit la notion du droit. Sans la guerre, point d’Idéal. La guerre sublime dans un idéal les trois passions de l’homme que sont l’ambition, l’instinct de domination et la cupidité » |Source|. 

Clausewitz lui-même avait pressenti cette fascination : « L’idée que l’on se fait d’habitude du danger avant de l’avoir connu est plutôt attirante que repoussante. Dans l’ivresse de l’enthousiasme, fondre sur l’ennemi au pas de charge − qui compte les boulets et les hommes qui tombent sous les balles- en fermant les yeux quelques instants pour se jeter au-devant de la mort glacée, sans savoir si soi-même ou d’autres lui échapperont − et tout cela si près de l’or de la victoire, si près de ce fruit délectable dont l’ambition a soif − est-ce donc si difficile ? » (Carl von Clausewitz, De la guerre, ch. 4)

Si la guerre fascine tant, c’est qu’elle constitue ainsi une transgression de l’ordre tout en ayant besoin de l’ordre pour exister : la proximité du danger exalte les sentiments, exacerbe les tensions et les démonstrations de force n’en sont que plus passionnées. De même, en empruntant la terminologie d’Otto Rank, Roger Caillois montre que l’individu se sent irrémédiablement fasciné par la « montée à l’extrême » pour reprendre une expression de Clausewitz, qui avait parfaitement perçu la transformation majeure qui était en train de s’accomplir avec les guerres de la Révolution et de l’Empire :

Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre, op. cit. pages 159-160. |Google-livre|

Parce qu’elle relève de l’irrationnel et du mystique, la guerre attire et repousse en même temps ; elle met en œuvre des situations rituelles pour pacifier la violence et paradoxalement elle suscite des fantasmes et des phobies qui ressortissent à une sorte d’excentricité primitive : par ses formes extrêmes, voire aberrantes, qui échappent aux lois sociales, s’y soustrayant, les contredisant même, la guerre permet tout à coup d’accomplir des exploits qui relèvent de l’interdit, à commencer par l’interdit suprême : l’acte de tuer.

Comme le note très justement Sophie de Mijolla-Mellor*, « Il y a donc une séduction de la barbarie dans son double aspect : l’attrait de l’extrême transgression et le retour du pulsionnel. […] En effet, la jouissance sans frein et sans fin confine à la mort, alors que la destructivité prend le masque de la vie. C’est ce recouvrement de l’un par l’autre qui crée le sentiment d’inquiétante étrangeté. Derrière le cri Viva la muerte, il y a le paradoxe d’une vie qui serait sous-tendue par la mort et d’une mort qui prétendrait être la vie par excellence ».

* Sophie de Mijolla-Mellor, La Mort donnée. Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF Paris 2015, Google-livre. C’est nous qui soulignons.

Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) : la fascination de la guerre dans une superproduction magistrale.
[- Lawrence, pas ça. Contourne-les. Damas, Damas !  / – Pas de prisonniers !  / – Lawrence… /
– C’était le village de Talaal. / – Talaal ! Talaal ! / – Pas de prisonniers ! Pas de prisonniers !]

On retrouve cette fascination de la guerre dans certaines formes d’art. Évoquons par exemple le Futurisme italien, mouvement artistique et poétique d’avant-garde du début du XXe siècle. Le 20 février 1909, le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement, anarchiste réfractaire à toute forme de morale et fervent nationaliste, rédige le fameux Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : il y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : « En attendant notre grande guerre si souvent invoquée, nous autres futuristes alternons notre violente action antineutraliste dans les places et les Universités avec notre action artistique sur la sensibilité italienne, que nous voulons préparer à l’heure fatale du plus grand Danger. L’Italie se devra d’être intrépide, aussi acharnée que possible, élastique et rapide comme un escrimeur, indifférente aux coups comme un boxeur, impassible à l’annonce d’une victoire qui aurait coûté cinquante mille morts comme à l’annonce d’une défaite ».

Marinetti, « Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur »
Les Mots en Liberté futuriste, 1919

Ainsi que le remarque Giovanni Lista* : « Pour Marinetti, si la guerre est pour une part une loi profonde de la vie, elle est aussi, dans sa manifestation concrète, une fête, au sens ethnologique du terme, tel qu’il a été mis en lumière par Roger Caillois, exubérance vitale, joyeux gaspillage d’énergies, hygiène non pas au sens préventif, mais bien au sens actif et libérateur. On assiste, dans la vision futuriste de la guerre, à une importante « esthétisation » du phénomène belliqueux. Plus encore, on dirait que dans l’idéologie futuriste, la guerre prend une couleur érotico-esthétique. De nombreux passages le prouvent, qui se résument de manière symbolique dans la danseuse qui, comme on peut le lire dans le Manifeste de la danse futuriste, « à quatre pattes, imitera la forme de la mitrailleuse, noire-argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les bras tendus en avant, elle agitera fébrilement l’orchidée blanche et rouge comme un canon durant le tir ». 

* Giovanni Lista, Marinetti et le futurisme : études, documents, iconographie, Cahier des Avants-gardes/ L’Âge d’Homme, Lausanne 1977, page 93.

Marinetti, « Danse de la mitrailleuse », La Nouvelle Revue Française, tome XVI, (Janvier – Juin 1921), page 382 |Wikisource|

En ce sens, la guerre est fascinante parce qu’elle est marquée du sceau des valeurs mais aussi de l’irrépressible besoin de les transgresser par l’omniprésence de la violence et de la mort : c’est là son cruel paradoxe. Mondher Kilani (Guerre et sacrifice, La violence extrême), faisait remarquer combien notre monde sans Dieu, monde « désenchanté » et « désacralisé », est pourtant pétri de schèmes sacrificiels : avec la guerre, tout un système de croyances se met en place, qui prend la forme « d’une lutte sans merci entre le Bien et le Mal, justifiant l’élimination d’individus « sacrifiables », tant dans les affrontements armés que dans les luttes économiques » |source, § 5|.

À la fois rite de passage à l’âge d’homme, et mort de l’homme, dangereuse et salvatrice, la guerre tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, l’attraction et la répulsion, la transformation de la violence en droit et sa légitimation par l’homme. Nous pourrions mentionner ici la réflexion majeure de Georges Bataille (1897-1962), pour qui la violence de la guerre, dans ses formes exaspérées et désespérées, est semblable à celle de l’érotisme : violence orgiastique inséparable de la violence d’une crise, violence sans borne, chaotique, violence de non-sens déchargée de sa culpabilité morale, qui débouche sur l’extraordinaire inhumanité de l’homme

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Affiche de propagande pour les Jeunesses hitlériennes (1935) : « La jeunesse sert le Führer. Tous les jeunes de dix ans dans la jeunesse hitlérienne ».

En témoigne ce magnifique texte de l’écrivain, extrait du Bleu du ciel. Rédigé en 1934-35 pendant la Guerre d’Espagne mais publié en 1957, ce magistral roman décrit les dérives d’un homme à travers une Europe en proie au fascisme et à la violence. Le passage présenté ici est la fin du livre, annonciatrice des orages de la guerre : la description des jeunesses hitlériennes donne un sens allégorique à l’écriture vécue comme engagement existentiel : à la mort succède l’appel, aux ombres de l’Histoire, le « bleu du ciel »…

« J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête ; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major.[…]. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts […].

Mai 1935. »

Georges Bataille, Le Bleu du ciel (fin du roman), 1957
© J.-J. Pauvert 1957, Gallimard Paris 1971.

Salvador Dalí, « Le Visage de la guerre » (El Rostro de la Guerra), huile sur toile (1940)
Rotterdam, Musée Boijmans Van Beuningen (Pays-Bas)

Ce vacillement existentiel et moral suscité par la guerre, nul mieux que Dalí l’a montré : toile presque démoniaque, « Le Visage de la guerre » (1940) suscite l’effroi et le vertige. « Traité en gros plan, le visage s’étale sur un lointain désert que baigne la lumière chaude du couchant. Trois têtes de mort surgissent des trois cavités formées par les yeux et la bouche. De chacune de ces trois têtes sortent trois autres têtes de mort : au total, douze crânes. On constate dans cette mise en abyme hallucinante une progression : les têtes apparaissent de plus en plus détériorées. Fissurées, édentées, elles se muent, sous l’effet cumulatif et discriminatoire de la répétition en réelles figures vivantes : grimaces, gémissements, ricanements, regards révulsés viennent animer ces carcasses humaines. La tête de l’homme aux sourcils froncés par l’épouvante est entourée de serpents, impatients de transformer leurs sifflements en morsures. Leurs gueules largement ouvertes rappellent curieusement les douze cavités d’où jaillissent les douze têtes de mort. Dali exprime, dans cette toile, le cri de l’homme devant la guerre : cri bloqué au fond de la gorge, semblable au cri muet du cauchemar. Yeux agrandis, bouche béante, l’homme impuissant à crier vomit… des têtes de mort. »*

* Murielle Gagnebin, L’Inquiétante étrangeté en art, PUF Paris 2009. |Google livres|


L’horreur de la Seconde guerre mondiale : un bilan effrayant…


« […] aux morts directes, civiles et militaires, il faut ajouter les pertes indirectes dues à la surmortalité et à la diminution de la natalité. Le nombre des victimes tourne autour de 50 millions. Les pertes civiles sont considérables, en raison des déportations massives ou des représailles opérées par les puissances occupantes. Elles s’expliquent aussi par l’importance des bombardements : Coventry est en 1941 une ville en ruines, Londres est très touchée, Stalingrad est détruite, Leningrad exsangue. Hambourg, Dresde, Le Havre sont presque entièrement détruites tandis qu’Hiroshima et Nagasaki sont rasées. Les guerres civiles induites par la lutte contre l’occupant aggravent encore le bilan, comme en Grèce ou en Yougoslavie. À tous ces morts, il faut ajouter les 35 millions d’invalides définitifs. Des pertes indirectes s’ajoutent en raison des pénuries de médicaments, de chauffage, et de nourriture. L’espérance de vie recule. Enfin, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants partent de chez eux chassés par la guerre, puis par la paix ! Les Polonais, Belges, Français, Chinois ont fui devant l’avancée de l’ennemi ; les Finnois de Carélie, des Alsaciens, des Roumains de Bessarabie sont expulsés. Des populations ont été déportées comme les Tatars de Crimée, les descendants des Allemands de la Volga, les descendants des émigrants japonais aux EUA. À la fin de la guerre, commence la fuite devant l’avancée de l’Armée Rouge ; la stabilisation des frontières exige le déplacement des Sudètes et des autres populations allemandes d’Europe centrale. Bien sûr, les déportations ont concerné toutes les victimes du racisme ou du STO. »

Source : Alain Sidot et le groupe « La Durance »
28 octobre 2004
Site académique Aix-Marseille Histoire et Géographie

La guerre comme mort au monde et mort du monde

Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) : un témoignage poignant sur l’inhumanité de la guerre

La guerre apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. À cet égard, le film Apocalypse now de Francis Ford Coppola (1979) « est autant une réflexion sur la guerre, l’absurdité de l’engagement américain au Vietnam que sur la condition humaine »*.
Ou plutôt sur l’inhumaine condition de l’homme : « Le film {…] s’appuie sur un grand nombre de séquences chocs en gros plans, pour évoquer le caractère excessif, absurde de la guerre du Vietnam et la débauche de moyens qu’elle a engendrée. Dans une suite d’enchaînements et de tableaux parfois confus, Coppola superpose un regard sur la folie individuelle et collective. Derrière cette horreur, le néant. »

Les Fiches Cinéma d’Universalis :
Apocalypse Now de Francis Ford Coppola
(Encyclopaedia Universalis).

 La Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner rythme dramatiquement cette scène de légende d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979).


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Parcours de lecture : Le Feu d’Henri Barbusse (1916)

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar. Devant nous renaît la plaine désastreuse de vagues mamelons s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et reluisent les lignes et les plaques de l’eau et dans l’immensité, semés çà et comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent.

Paradis me dit :
Voilà la guerre.
Oui, c’est ça, la guerre, répètetil d’une voix lointaine. C’est pa’ aut’chose.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
« Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps  l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil ! »
Henri Barbusse, Le Feu, chapitre XXIV « L’aube ».

Le Feu

d’Henri Barbusse

Henri Barbusse (Asnières 1873 – Moscou 1935), est un écrivain français, connu pour ses engagements pacifistes. À partir de décembre 1914, il part au Front. « Barbusse y vit le quotidien des « poilus », d’abord comme soldat de première classe puis comme bombardier de compagnie.  Récompensé par deux citations et la croix de guerre, il est réformé pour maladie après 22 mois passés au front.

[…] De retour à Paris, Barbusse entreprend le récit de son expérience. Sous la forme du journal d’une escouade, à partir de notes prises sur le front, l’écrivain plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des tranchées : la boue, les poux, les corvées. Il ne cache rien de la peur, des souffrances et du désespoir des soldats.

Découpé en 24 chapitres, Le Feu, sous-titré Journal d’une escouade, paraît d’abord en feuilleton dans L’Œuvre du 3 août au 9 novembre 1916 avant d’être publié par les éditions Flammarion. L’ouvrage reçoit la même année le Prix Goncourt. Prenant le contrepied de l’épopée guerrière, Barbusse rencontre le désir de lecteurs avides de témoignages sur la vie au front ».

Bescherelle (Collectif sous la direction de Marielle Chevallier), Chronologie de l’histoire du monde contemporain de 1914 à nos jours
Hatier, Paris 2015, page 34.

Une extraordinaire

 

tempête de choses… 

Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînéeMeuglements, rugissements, grondements farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent férocement les oreilles et vous fouillent le ventre, ou bien le long hululement pénétrant qu’exhale la sirène d’un bateau en détresse sur la mer. Parfois même des espèces d’exclamations se croisent dans les airs, auxquelles des changements bizarres de ton communiquent comme un accent humain. La campagne, par places, se lève et retombe ; elle figure devant nous, d’un bout de l’horizon à l’autre, une extraordinaire tempête de choses.

Et les très grosses pièces, au loin, au loin, propagent des grondements très effacés et étouffés, mais dont on sent la force au déplacement de l’air qu’ils vous tapent dans l’oreille.

Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l’attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.

C’est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure ! ».

Henri Barbusse, Le Feu (Journal d’une escouade),
Flammarion Paris 1916, page 230.

Au Mort-Homme, près de Verdun, le 14 ou 15 mars 1916 (Wikipedia/Hermann Rex). |Source|

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La guerre et la question du sens : l’expérience de l’extraordinaire comme questionnement existentiel


« Que la guerre est jolie » (Apollinaire)

E

xtrait du poème « L’adieu du cavalier » composé en 1915 sur le Front et publié en avril 1918 dans le recueil Calligrammes (Section : « Lueurs des tirs »), ce vers d’Apollinaire a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses interrogations. Engagé volontaire dès 1914 et affecté en avril 1915 sur le front à Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Guillaume Apollinaire compose plusieurs textes. L’auteur y évoque la vie souterraine qu’il mène dans les tranchées de Champagne sous les bombardements, qui constituaient alors une « Première » dramatique… 

Il paraît difficile, avec tant d’années de recul, de comprendre ce moment d’intense fascination qui saisit les combattants pendant la guerre. On pourrait rapprocher le vers d’Apollinaire de l’enthousiasme du père fondateur de la sociologie allemande, Max Weber devant la guerre « grande et merveilleuse » : ce n’est pas tant la violence bien entendu qui les fascine que la conscience absolue du sens de la vie face à la mort que la guerre implique, c’est-à-dire les valeurs de l’esprit. La proximité de la mort donne soudainement sens à l’existence, en la transformant en destin.

D’éminents philosophes allemands ont particulièrement mis en avant cette dimension extra-ordinaire de la guerre, comme métaphysique absolue de l’action face à la platitude de l’existence et aux compromis de la vie. L’expérience extrême du conflit étant perçue comme exigence de vérité, en rupture avec le cours ordinaire des choses et l’usure du quotidien. Cette représentation très agonale, et non plus politique de la guerre, est certes discutable, mais elle a le mérite d’envisager la guerre comme alternative morale et spirituelle à une vision purement naturaliste de l’existence. En témoignent ces exemples tout à fait éclairants :

La Grande Guerre, Encyclopædia Universalis |Google-livre|
Pour celui qui s’engage, c’est-à-dire qui fait montre de son aptitude à opérer et assumer des choix, si « la guerre est jolie » comme le dit Apollinaire, c’est parce qu’on y mesure le prix de la vie, c’est parce qu’elle bouleverse la pesanteur de l’ordinaire, parce qu’elle exprime le désir de s’arracher à la tyrannie du contingent, parce qu’elle est hors du commun et ce faisant qu’elle apparaît dramatiquement comme un ordinaire différent, un ordinaire nouveau à côté de l’ordinaire banal du quotidien.

En se dérobant bien souvent à l’explication, elle renvoie ainsi au pouvoir-être suprême de l’existence : pouvoir donner la mort ou ne pas la donner, être tué ou rester en vie. Dans cette perspective, aller à la guerre, c’est quelque part défier le sens commun. En renvoyant l’individu à lui-même, l’extraordinaire de la guerre oblige en effet à penser l’existence non plus en termes de déterminisme, de causalité, mais en termes de crise, de confrontation et donc de responsabilité.

Ainsi la guerre confère-t-elle soudainement à la vie humaine un sens et une valeur qu’elle n’avait pas au quotidien, parce qu’elle oblige à penser par l’individualité, c’est-à-dire à faire des choix, et qu’un choix est toujours un sacrifice : il n’est plus question de se dérober devant l’urgence extraordinaire. À l’acceptation passive du monde par l’homme ordinaire, dont la vie en quelque sorte est livrée au hasard, succède son existence extraordinaire et problématique.

En ce sens « l’oxymore scandaleux (« la guerre est jolie ») appelé à devenir le vers le plus célèbre et le plus incompris après la mort d’Apollinaire »* prend une tout autre signification. Annette Becker (op. cit.), note très à propos : « Des écrivains, des artistes, des intellectuels, exprimeront après coups dans les années vingt et trente leur ressenti face à la guerre : beauté et violence, désespoir et fascination. Ainsi, le peintre André Masson revient au vers d’Apollinaire et aux critiques qu’il a suscitées dès le temps du conflit :

Guillaume Apollinaire
« Que la guerre est jolie »


Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
Cette bague je l’ai polie
Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu ! voici le boute-selle
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu’elle
Riait au destin surprenant

Guillaume Apollinaire
Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre
Section « Lueurs des tirs »

Pour moi, la violence faisait partie de l’existence, et il fallait s’y exercer. C’est pourquoi, d’ailleurs, je suis revenu de Suisse pour être soldat et désirais être soldat par le bas, pour voir la violence – pas l’exercer, la voir – mais au fond, j’y participais et j’ai bien dû m’y mettre aussi. J’ai donné des coups et j’en ai reçus. […] 
Si la guerre avait été l’horreur continue que montre Barbusse dans Le Feu ou Remarque dans À l’Ouest rien de nouveau, c’était insoutenable. Il y avait des compensations ; d’énormes compensations. Elles ont été décrites souvent – après − par des psychologues. Il y avait des moments de bonheur véritable, même sur la ligne de feu… il y avait des choses rudement belles à voir, quelquefois, quand ce ne serait que les feux d’artifice le soir… les fusées, l’odeur du champ de bataille qui était enivrante. Oui, tout cela. « L’air est plein du terrible alcool. » oui, tout cela Apollinaire l’a vu. Il n’y avait qu’un poète pour dire cela.
Ah, mon Dieu il a fait l’apologie de la guerre.
Non, il a tout simplement fait l’apologie de la vie dans la mort. Il a fait l’apologie de la paix dans la guerre. Car la paix dans la guerre, c’est quelque chose.. le relâchement, tout d’un coup.
Ce texte tardif résume de façon particulièrement subtile un des ressorts de l’endurance des combattants, cette façon de s’extirper de la souffrance pour plonger dans quelque chose qui tient de l’irrationnel et du mystique »*.
* Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire, Tallandier, Paris 2009, 2014 |chapitre 4 : Prier, crier, recréer le front : Google-livre|

Parcours de lecture : Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

« Le front m’ensorcelle »

Mobilisé comme brancardier pendant la guerre de 1914 à 1918, Pierre Teilhard de Chardin est un célèbre philosophe et paléontologue jésuite. Dans ce bouleversant et magnifique témoignage− consultable dans son intégralité sur Cairn.Info (Revues de sciences humaines et sociales en texte intégral) − l’auteur décrit la guerre comme relevant d’une extraordinaire expérience intérieure de grandeur et de dépassement de soi : comme si l’imminence de la mort possible, en confrontant l’homme aux réalités tragiques de l’existence, permettait le surgissement insolite, merveilleux, extraordinaire d’une illumination ou d’une révélation…

Je suis monté, au crépuscule, sur la colline d’où l’on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au delà des prairies, voilées de brume naissante, où les coudes de l’Aisne font des taches laiteuses, la crête dénudée du Chemin-des-Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen. De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse.

Pourquoi suis-je ici ce soir ?

En ligne, j’ai peur des obus, comme les autres. Je compte les jours et je guette les symptômes de relève, comme les autres. Quand on « descend », je suis aussi joyeux que personne. Et il me semble, chaque fois, que, ce coup-ci enfin, je suis rassasié, saturé, des tranchées et de la guerre. Pas plus tard que cet après-midi, je buvais encore la joie de revivre, sans arrière-pensée, au sein de la nature inoffensive. Je savourais le bonheur de m’allonger sous les arbres, et de laisser se mirer leur feuillage dans un esprit totalement détendu, en pleine sécurité.

Et me voilà revenu, comme chaque fois, instinctivement, face au front et à la bataille !…

[…] Le « moi » énigmatique et importun qui aime obstinément le front, je le reconnais : c’est le « moi » de l’aventure et de la recherche — celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, […]  le front reste pour moi le continent, plein de mystères et de dangers, qui a surgi dans notre univers truqué et percé à jour. Je l’aperçois toujours comme la frontière du monde connu, la « terre promise » ouverte aux audacieux, la bordure du no man’s land…

Ceux qui ont souffert, à en mourir, de la soif ou du froid ne savent plus oublier les déserts ni la banquise où ils ont goûté la forte ivresse d’être seuls et les premiers.

C’est pour cela et comme cela, d’abord, que je ne peux plus me passer du front.

[…] L’exotisme géographique, spatial, n’est qu’une forme particulière et inférieure de la passion qui nous porte à nous agrandir et à nous renouveler. L’aviateur, qui prend possession des airs, le penseur, qui s’élève à des points de vue difficiles et rares, le fumeur d’opium, qui s’embarque pour son rêve, sont des exotiques à leur façon. Chacun d’eux est un conquistador qui aborde à des rives nouvelles.

[…] L’expérience inoubliable du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté.

Celui qui monte en secteur laisse d’abord choir, à l’entrée du premier boyau, le fardeau des conventions sociales. A partir du moment où finit la vie civile, la différence cesse entre le jour et la nuit. Au lieu de la banale alternance des levers et des couchers, l’homme en ligne ne voit devant lui qu’une vaste tranche de durée pleine d’imprévus, où le sommeil et les repas se prennent au gré des circonstances et des occasions, sans relation bien fixe avec le clair et avec l’obscur. En ligne, on se lave quand on peut. On se couche souvent n’importe où. Tous les assujettissements et les cloisonnements de la vie coutumière s’effondrent comme des cartes. Il est curieux d’observer sur soi combien cette déroute de l’esclavage quotidien peut causer à l’esprit de satisfaction, un peu frondeuse, peut-être, mais juste et noble, si on la comprend bien.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le bonsoir un peu ironique adressé par le poilu à la sage ordonnance de l’arrière n’est pas seulement un congé signifié à la régularité. Il symbolise et il annonce un affranchissement beaucoup plus intime, celui de l’égoïsme mauvais et de l’étroite personnalité.

Aller en ligne, personne ne me contredira, c’est monter dans la paix.

A mesure que l’arrière s’efface en un lointain plus définitif, la tunique gênante et dévorante des petites et grandes préoccupations, de santé, de famille, de succès, d’avenir… glisse toute seule de l’âme, comme un vieux vêtement. Le cœur fait peau neuve. Une réalité d’ordre plus élevé, ou plus pressante, chasse et dissipe le tourbillon des servitudes et des soucis individuels. En redescendant, on retrouvera peut-être leur bande importune. Pour le moment, ils restent au-dessous, comme un brouillard. Et je renonce à faire comprendre la sérénité de la zone où l’âme s’aperçoit alors quand, à l’abri d’un danger trop menaçant, elle a le loisir de regarder quelle lumière il fait en elle.

[…] Personne, hormis ceux qui y auront été, ne saura le souvenir chargé d’émerveillement qu’un homme peut garder de la plaine d’Ypres, en avril 1915, quand l’air des Flandres sentait le chlore et que les obus coupaient les peupliers, le long de l’Yperlé, — ou bien des côtes calcinées de Souville, en juillet 1916, quand elles fleuraient la mort.

[…] Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »

CONCLUSION : de l’inhumanité à l’exaltation de l’humanisme


La

dernière page du magnifique roman À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues) rédigé en 1929 par le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : remarque_a_louest_rien_de_nouveau.1257946533.jpgc’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (avertissement de l’auteur) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…

Mais si la guerre révèle la vanité, l’inanité de la vie, elle est aussi une irremplaçable école de vie : derrière la violence démoniaque et aveugle, elle révèle tout ce que l’existence peut avoir d’extraordinaire, de merveilleux, d’ineffable. Tant il est vrai que la conscience de la mort s’impose comme un devoir de rendre la vie extraordinaire. « Tout est grâce » : la dernière parole que Georges Bernanos met sur les lèvres du curé de campagne vient de Thérèse de Lisieux alors qu’elle évoquait sa mort : « Tout est grâce ». De fait, s’il y a dans la guerre de la démesure, si elle est une frontière qui sépare, elle est aussi une frontière qui unit, en permettant des actes de courage, d’amour et d’héroïsme extraordinaires.

Comme le rappellent les IO, « […] l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Il apparaît ainsi que la guerre devient le lieu d’une profonde révélation : extraordinaire, le sens de l’engagement. Extraordinaire, l’expérience de la solidarité. Extraordinaires ces élans de protection et d’amitié dans les situations les plus extrêmes.

Comme si la guerre permettait de mettre à nu l’extraordinaire lien consubstantiel entre la violence et l’amour… À la guerre où les enjeux sont vitaux, si le devoir de solidarité et de loyauté obéit d’abord à une morale du devoir, il obéit aussi à une morale de l’amour. Tout est grâce et engagement en même temps ; action imprévisible et acte d’héroïsme tout à la fois ; anéantissement, vertige, effroi en même temps que vertu, force morale et courage… 

Bruno Rigolt
© avril 2017, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif  [dernière révision du manuscrit : 24 avril 2017 ; 18:50]

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen à difficile 

 
  • Autoexercice 1
    La violence de la guerre est parfaitement rendue dans l’œuvre du romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro (Nagasaki, 1954 – ). Bernard Gilbert* montre à ce titre comment cet enfant de Nagasaki, a été fortement marqué par l’héritage dramatique de la bombe nucléaire : « Il y a eu la guerre, il y a eu la bombe, il y a eu la fin du monde. La vie elle-même est tranchée, net : rien ne rapproche société d’avant guerre et société d’après guerre, homme ancien et homme nouveau. Ishiguro part d’un bilan de codes cassés, de temps éclaté, de vies béantes. La résonance d’un effondrement primordial − analogue à la chute − est le grand sujet d’Ishiguro pour qui la guerre sert de révélateur − au sens chimique du terme − de nos idéologies et de nos identités.
    → Après avoir fait une recherche rapide sur les explosions nucléaires au Japon, étayez les propos en caractères gras.
    * Bernard Gilbert, « Déviance du devoir et devoir de déviance chez Kazuo Ishiguro », in : Annales du GERB, Déviance et transgression dans la littérature et les arts britanniques, tome III (Dir. : Michel Jouve, Marie-Claire Rouyer), nouvelle série n°9, Colloque de 1991, Éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1991, page 92.
  • Autoexercice 2
    Proudhon a écrit en 1861 La Guerre et la paix. Les titres des chapitres de la première partie intitulée « Phénoménologie de la guerre » sont particulièrement révélateurs. En consultant la table des matières ci-dessous, montrez en quoi l’intitulé des chapitres fait apparaître la dimension de transcendance de la guerre.
    _
  • Autoexercice 3
    → Visionnez l’extrait ci-dessus d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). En quoi cette scène invite-t-elle à une réflexion sur l’inhumanité et l’horreur de la guerre ?
    → Après avoir fait une recherche sur la Chevauchée des Walkyries, expliquez le choix musical opéré par Coppola.
  • Autoexercice 4
    → Que vous inspirent ces propos de Teilhard de Chardin ? En quoi relèvent-ils de l’extraordinaire ?

Parmi les hommes, celui qui est passé par le feu, est une autre espèce d’homme… Sans cette âme nouvelle et surhumaine qui vient relayer la nôtre au Front, il y aurait là-haut des épreuves et des spectacles qui ne se supporteraient pas… et qui laissent même, c’est un fait, une trace impérissable de plénitude et d’épanouissement… Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »

  • Autoexercice 5
    L’héroïsme a toujours suscité une certaine forme de démesure à tel point que les vertus de l’héroïsme moral, expression de l’excellence, et la monstruosité morale se rejoignent parfois.
    → Développez ces propos en illustrant votre réflexion par des exemples empruntés à Napoléon, Alexandre le Grand, de Gaulle, Staline.

  • Autoexercice 6
    « La bataille de Verdun (février-décembre 1916) demeure […] la plus meurtrière de toute la Première Guerre mondiale […]. La représentation du conflit voit ses codes nécessairement évoluer du fait de la brutalité des combats » |Source : Musée de l’Armée|.
    Le peintre Félix Vallotton (Lausanne 1865-Paris 1925, naturalisé français en 1900) dans ce tableau de 1917 a exploité la technique cubiste pour figurer le caractère apocalyptique du conflit.

Félix Vallotton, « Verdun. Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz » (1917). Paris, Musée de l’Armée.
© RMN-Grand Palais. Photo : Pascal Segrette. Photographie retouchée numériquement.

→ Ce tableau intitulé « Verdun » a pour sous-titre : « Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz ». En quoi ces précisions visent-elles à étonner, choquer ?
→ Après avoir consulté la notice complète du tableau sur le site du musée de l’Armée (lisez attentivement le commentaire) puis l’analyse détaillée proposée par le site L’Histoire Par l’Image , commentez tout d’abord ces propos : « la violence extrême des combats provoque la désagrégation du paysage, la disparition, l’effacement de l’humain derrière les machines de guerre ; mais ce cataclysme bouleverse aussi les catégories esthétiques existantes et conduit à remettre en cause certaines représentations de l’art. Ce tableau prouve ainsi, à sa manière, qu’aucune des formes connues n’est propice à l’expression de l’extrême, et que seules les tentatives les mettant en crise ont une chance d’exprimer ce qui ne peut se dire et/ou se montrer » |Source : L’Histoire Par l’Image|.
→ Regardez également ces autres toiles de Vallotton et répondez à la question suivante : par quels moyens l’artiste a-t-il cherché à représenter l’irreprésentable ?

 

  • Autoexercice 7
    Visionnez la bande-annonce de Lawrence d’Arabie réalisée à l’occasion de la réédition en DVD du film puis répondez aux questions suivantes :
    → Quels éléments du film (scènes, répliques…) ont été sélectionnés pour renforcer la thématique de l’extraordinaire ?
    → En quoi la stratégie marketing retenue ainsi que les critères de positionnement du film jouent-ils également avec le thème et les codes de l’extraordinaire ?

 


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© Bruno Rigolt, avril 2017_

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 3C/ La guerre, entre déshumanisation et sublimation de l'humanisme

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à moyen  ★★


3-B/ Guerre et Extraordinaire :
La guerre entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme


Henri Rousseau, dit le Douanier (1844-1910), « La Guerre » (huile sur toile), vers 1894
Paris, musée d’Orsay © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Patrice Schmidt

« La guerre représente bien le paroxysme de l’existence des sociétés modernes. Elle constitue le phénomène total qui les soulève et les transforme entièrement, tranchant par un terrible contraste sur l’écoulement calme du temps de paix. C’est la phase de l’extrême tension de la vie collective, celle du grand rassemblement des multitudes et de leur effort. Chaque individu est ravi à sa profession, à son foyer, à ses habitudes, à son loisir enfin. La guerre détruit brutalement le cercle de liberté que chacun ménage autour de soi pour son plaisir et qu’il respecte chez son voisin. Elle interrompt le bonheur et les querelles des amants, l’intrigue de l’ambitieux et l’œuvre poursuivie dans le silence par l’artiste, l’érudit ou l’inventeur. Elle ruine indistinctement l’inquiétude et la placidité, rien ne subsiste qui soit privé, ni création ni jouissance ni angoisse même. Nul ne peut rester à l’écart et s’occuper à une autre tâche, car il n’est personne qui ne puisse être employé à celle-ci de quelque façon. Elle a besoin de toutes les énergies. »

Roger Caillois, L’Homme et le sacréI. Guerre et fête »),  1950

« Je hais toutes ces petites bassesses qui ne montrent qu’une âme abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement parce qu’on fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c’est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d’énergie. »

Denis Diderot, Salon de 1765 (« Greuze »)

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Voir aussi : 
Cours 2D :  Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire
 Sur Magister : Entraînement sur les rapports entre guerre et fête (synthèse + écriture personnelle)

« La

guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens. » Cette célèbre affirmation de Clausewitz* a de quoi surprendre de prime abord. De fait, en inscrivant le concept de guerre dans le champ institutionnel, Clausewitz fait de la guerre un instrument politique comme un autre, « un acte politique » en continuité d’un modèle civilisationnel : « l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin »**

* Carl von Clausewitz (1780-1831) est un officier et théoricien militaire prussien. Il est l’auteur d’un traité de stratégie militaire majeur, De la guerre, publié à titre posthume de 1832 à 1834.
** Carl von Clausewitz, De la guerre (1832-1834). Traduit de l’allemand par Denise Naville. Préface de Camille Rougeron. Introduction par Pierre Naville, Paris Les Éditions de Minuit 1955, page 67.

Selon Clausewitz en effet, la guerre, parce qu’elle fait partie du champ de « l’existence sociale », ne peut être qu’un moyen au service de l’efficacité politique : dans le cas contraire (la force militaire livrée à elle-même), elle perd sa légitimité pour n’être qu’un déchaînement de violence absurde et sans fondement. Comme il l’affirme, « La guerre n’appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l’existence sociale […] et elle ressemble […] à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle » (Clausewitz, op. cit. page 245).

Cette subordination du militaire au politique n’est toutefois pas évidente dans les faits. Si la « guerre idéale » qu’évoque Clausewitz fait de la violence l’envers d’une ambition politique qui cherche à se consolider dans la paix, ne masque-t-elle pas la réalité sui generis* de la guerre comme phénomène de violence extrême ? À partir du moment où l’on emploie le mot « guerre », peut-on parler encore de « continuation » ? Comme il a été très justement dit, « Si l’extraordinaire est essentiellement une rupture dans l’ordre des choses, quelle rupture plus décisive que la guerre ? »|Source : Magister|
* la réalité sui generis de la guerre : la réalité spécifique de la guerre, ce qui la caractérise exclusivement.

Par son caractère dramatique, interruptif et le plus souvent hyperbolique, la guerre constitue tout d’abord une rupture dans la temporalité historique. Perte de contrôle pour les uns, en raison de leur impréparation, changement soudain dans l’ordre des choses, elle engendre tant au niveau de la vie personnelle qu’au niveau de la vie collective un état socio-émotionnel marqué par des phénomènes psychologiques de déviance : trouble social, dégénérescence des mœurs civiles, rumeurs, perversion morale…

Plus qu’un écart à une situation de référence qui serait la paix, la guerre est fondamentalement une remise en cause brutale de cet univers de référence. Par l’extraordinaire déchaînement de violence qu’elle entraîne, elle constitue donc une rupture avec le quotidien : rupture des liens diplomatiques, interruption du cours normal des activités, éclatement de l’équilibre socioculturel, oubli des règles ordinaires et instauration de nouvelles normes, cassure dans le quotidien familier et familial avec la mobilisation. 

« Les années de guerre constituent une rupture spectaculaire »


« Les guerres ont toujours été perçues comme des moments de grande accélération de l’histoire, un renouvellement des modes et des couleurs, un bouleversement des cartes où tout semble redémarrer à zéro en renvoyant au musée références et agencements « d’avant-guerre ». Comme la brisure d’un plissement géologique les années de guerre constituent une rupture spectaculaire : pour ceux qui les vivent tout d’abord, dans la perception vieillie qu’elles donnent des hommes et des idées […]. »

Daniel Colson
Anarcho-syndicalisme et communisme
Saint-Étienne, 1920-1925. CEF-ACL, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1986, page 51.

Les populations, qui se trouvent ainsi placées en situation d’incertitude, perdent soudainement leurs repères, leurs codes, leurs modèles idéologiques. L’exemple de la première guerre mondiale est à cet égard très caractéristique : on ne saurait sous-estimer le rôle de l’émotionnel et l’exacerbation des sentiments nationalistes dans ce déchaînement soudain de violence. Comme événement aussi important qu’imprévisible, la crise de l’été 1914 relève en effet de l’extraordinaire. En une semaine, l’Europe bascule dans l’urgence et la guerre :

« L’été 1914 s’annonçait, en effet, comme un été ordinaire, semblable à ceux qui l’avaient précédé. La vie continuait, avec ses travaux et ses jours. Les paysans faisaient la moisson après les foins sans se douter qu’une guerre menaçait.
Dans de nombreux villages français, quand le tocsin sonna la mobilisation, les hommes accoururent avec des seaux pensant qu’ils étaient appelés pour éteindre un incendie. Les usines tournaient comme d’habitude, sans programmes d’armement particuliers. Dans les classes supérieures de la société, qui bénéficiaient de vacances, les uns avaient pris leurs quartiers d’été à la campagne, d’autres faisaient leur cure dans une station thermale, éventuellement à l’étranger. René Cassin revient ainsi en hâte à Paris le 30 juillet, de Suisse, où sa compagne faisait une cure.
D’autres encore étaient à la plage, sur la Côte d’Azur, en Bretagne ou ailleurs […]
Les journaux avaient bien suivi les péripéties de la crise et leurs manchettes s’étaient faites plus menaçantes au fur et à mesure que les jours passaient. Mais on n’y prêtait guère attention. »

Source : Antoine Prost, « Un été comme les autres ? ».
http://expositions.bnf.fr/guerre14/arret/01_0.htm

BnF
La guerre de 14-18

Exposition BnF « La guerre 14-18 »


Un extraordinaire irrationnel 

Guerre et anéantissement


« Les premières guerres « totales » modernes furent […] les guerres révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, qui en accentuèrent le caractère de masse. Même si l’expression de guerre « totale » ne fut pas employée par les révolutionnaires eux-mêmes, ils parlèrent volontiers de « guerre à oitrance » (Carnot), de « guerre de masse », de « tomber en masse » sur l’ennemi, d’ « anéantir, exterminer, détruire définitivement l’ennemi » (Robespierre). »

Mondher Kilani
Guerre et sacrifice. La violence extrême
PUF, Paris 2008, page 72.

Parce qu’elle procède en fait de l’irrationnel, la guerre constitue en outre une fissure dans l’ordre social par où s’engouffre l’imaginaire. Nous pourrions évoquer ici le grand philosophe russe Nicolas Berdiaev (1874-1948) : « […] plus son but est irrationnel, plus la guerre suscite une émotion et une soumission sacrées […]. La guerre est une expression du caractère irrationnel de la vie, elle proclame l’impossibilité de la rationaliser jusqu’au bout »*. Le Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est très représentatif de cette fissure à la fois existentielle, identitaire et morale. Dans le passage ci-dessous, qui se situe au début du roman, le personnage principal, Bardamu, engagé volontaire sur un coup de tête, se retrouve confronté aux terribles réalités des combats qui se déchaînent dans l’est de la France, durant la Première Guerre mondiale :

« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »

* Nicolas Berdiaev, De l’inégalité, Berlin 1923. Traduit du russe par Anne et Constantin Andronikof, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne 2008, page 191.

Par sa violence la plus extrême, la plus barbare, ce que la guerre révèle, c’est l’inhumanité de l’homme. En banalisant la destruction de masse, elle modifie le rapport des hommes à la mort. Qui n’a pas en mémoire le célèbre chapitre trois de Candide :

Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.

On a l’impression que pour l’élève de Pangloss, la guerre n’a rien de choquant. Pire ! Elle se résume à une simple logique du chiffre, un désinvolte et froid décompte de victimes transformées en choses : déshumaniser pour mieux exterminer ! Le spectre du Léviathan (« l’homme est un loup pour l’homme »)* n’est ici pas loin et l’on ne peut que citer de nouveau Clausewitz qui avait parfaitement saisi l’essence irrationnelle, impulsive des guerres de masse : « La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes ».

* Cf. Ernst Jünger (Le Combat comme expérience intérieure, 1922) : « la guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel, elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire ».

La guerre et la fête, moments d’excès et de démesure

« La guerre et le sacré »
Roger Caillois

Bellone ou la pente de la guerre (1963)


La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle paraît interdire qu’on la considère avec objectivité. Elle paralyse l’esprit d’examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l’exalte. […]

Le sacré est d’abord source de fascination et de terreur. La guerre n’est sentie comme sacrée qu’au moment où elle se présente comme fascinante et terrible. Tant qu’elle se réduit à l’art militaire, tant qu’elle ne concerne qu’un petit nombre de soldats de métier, que des stratèges attentifs aux traditions font manœuvrer sans trop de pertes conformément à de savants calculs, elle n’est jamais qu’une manière de tournoi aux armes démouchetées. Elle apparaît, quoique sanglante, comme une activité réglée, apparentée au jeu ou au sport. De fait, durant de longs siècles, il en fut bien ainsi et la guerre ne provoqua dans ces conditions aucun sentiment d’ordre religieux. Pour qu’elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu’elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d’une tragédie généralisée, où une nation engage l’ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive.

Roger Caillois
Bellone ou la pente de la guerre (1963)
Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, pages 151, 153.

D

ans L’Homme et le sacré, Roger Caillois a consacré une célèbre analyse au rapport entre la guerre et la fête* : selon lui, la guerre remplirait dans les sociétés modernes la même fonction que tenait la fête dans les sociétés primitives. De même que la fête (voir notre cours), en évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, ressortit au sacré de transgression, de même la guerre ne cesse d’horrifier et de fasciner à la fois. Pour Caillois, la clé de cette analogie est le rapport de l’homme au sacré. 

* Cf. ces propos de Roger Caillois : « Le moment paroxystique des sociétés primitives n’est pas la guerre, c’est la fête. La fête constitue le lien social par excellence et le point culminant de l’existence collective : son sommet de cohésion, de mouvement et de dépense. La fête rassemble les individus, les brasse, porte leurs émotions à une sorte d’incandescence frénétique, inverse leurs règles de vie, épuise d’un coup leur vigueur et leurs richesses ». 
Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre (1963), Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, page 18.

Comme la fête, la guerre est donc par essence extra-ordinaire : elle s’oppose à la régularité, à l’ordinaire et au continu pour privilégier le changement, l’imprévu et l’instable. Indissociable du sacré grâce à la thématique transgressive, elle ouvre en outre à la dimension transcendante de l’âme humaine. Nous pourrions faire ici référence à l’ouvrage de Proudhon, La Guerre et la paix (1861). La première partie du livre (« Phénoménologie de la guerre ») permet à Proudhon de comparer la guerre à un fait divin : « J’appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, de l’homme dans la spontanéité de l’esprit ou de la conscience ».  « L’auteur voit en la guerre la source de la justice dans la société et reviennent souvent dans le texte les trois termes, parfois interchangeables dans le tour de la forme de l’argumentation : Dieu, la Force, Guerre. La guerre, par les idées de souveraineté, d’autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie de classes… introduit la notion du droit. Sans la guerre, point d’Idéal. La guerre sublime dans un idéal les trois passions de l’homme que sont l’ambition, l’instinct de domination et la cupidité » |Source|. 

Clausewitz lui-même avait pressenti cette fascination : « L’idée que l’on se fait d’habitude du danger avant de l’avoir connu est plutôt attirante que repoussante. Dans l’ivresse de l’enthousiasme, fondre sur l’ennemi au pas de charge − qui compte les boulets et les hommes qui tombent sous les balles- en fermant les yeux quelques instants pour se jeter au-devant de la mort glacée, sans savoir si soi-même ou d’autres lui échapperont − et tout cela si près de l’or de la victoire, si près de ce fruit délectable dont l’ambition a soif − est-ce donc si difficile ? » (Carl von Clausewitz, De la guerre, ch. 4)

Si la guerre fascine tant, c’est qu’elle constitue ainsi une transgression de l’ordre tout en ayant besoin de l’ordre pour exister : la proximité du danger exalte les sentiments, exacerbe les tensions et les démonstrations de force n’en sont que plus passionnées. De même, en empruntant la terminologie d’Otto Rank, Roger Caillois montre que l’individu se sent irrémédiablement fasciné par la « montée à l’extrême » pour reprendre une expression de Clausewitz, qui avait parfaitement perçu la transformation majeure qui était en train de s’accomplir avec les guerres de la Révolution et de l’Empire :

Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre, op. cit. pages 159-160. |Google-livre|

Parce qu’elle relève de l’irrationnel et du mystique, la guerre attire et repousse en même temps ; elle met en œuvre des situations rituelles pour pacifier la violence et paradoxalement elle suscite des fantasmes et des phobies qui ressortissent à une sorte d’excentricité primitive : par ses formes extrêmes, voire aberrantes, qui échappent aux lois sociales, s’y soustrayant, les contredisant même, la guerre permet tout à coup d’accomplir des exploits qui relèvent de l’interdit, à commencer par l’interdit suprême : l’acte de tuer.

Comme le note très justement Sophie de Mijolla-Mellor*, « Il y a donc une séduction de la barbarie dans son double aspect : l’attrait de l’extrême transgression et le retour du pulsionnel. […] En effet, la jouissance sans frein et sans fin confine à la mort, alors que la destructivité prend le masque de la vie. C’est ce recouvrement de l’un par l’autre qui crée le sentiment d’inquiétante étrangeté. Derrière le cri Viva la muerte, il y a le paradoxe d’une vie qui serait sous-tendue par la mort et d’une mort qui prétendrait être la vie par excellence ».

* Sophie de Mijolla-Mellor, La Mort donnée. Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF Paris 2015, Google-livre. C’est nous qui soulignons.

Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) : la fascination de la guerre dans une superproduction magistrale.
[- Lawrence, pas ça. Contourne-les. Damas, Damas !  / – Pas de prisonniers !  / – Lawrence… /
– C’était le village de Talaal. / – Talaal ! Talaal ! / – Pas de prisonniers ! Pas de prisonniers !]

On retrouve cette fascination de la guerre dans certaines formes d’art. Évoquons par exemple le Futurisme italien, mouvement artistique et poétique d’avant-garde du début du XXe siècle. Le 20 février 1909, le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement, anarchiste réfractaire à toute forme de morale et fervent nationaliste, rédige le fameux Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : il y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : « En attendant notre grande guerre si souvent invoquée, nous autres futuristes alternons notre violente action antineutraliste dans les places et les Universités avec notre action artistique sur la sensibilité italienne, que nous voulons préparer à l’heure fatale du plus grand Danger. L’Italie se devra d’être intrépide, aussi acharnée que possible, élastique et rapide comme un escrimeur, indifférente aux coups comme un boxeur, impassible à l’annonce d’une victoire qui aurait coûté cinquante mille morts comme à l’annonce d’une défaite ».

Marinetti, « Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur »
Les Mots en Liberté futuriste, 1919

Ainsi que le remarque Giovanni Lista* : « Pour Marinetti, si la guerre est pour une part une loi profonde de la vie, elle est aussi, dans sa manifestation concrète, une fête, au sens ethnologique du terme, tel qu’il a été mis en lumière par Roger Caillois, exubérance vitale, joyeux gaspillage d’énergies, hygiène non pas au sens préventif, mais bien au sens actif et libérateur. On assiste, dans la vision futuriste de la guerre, à une importante « esthétisation » du phénomène belliqueux. Plus encore, on dirait que dans l’idéologie futuriste, la guerre prend une couleur érotico-esthétique. De nombreux passages le prouvent, qui se résument de manière symbolique dans la danseuse qui, comme on peut le lire dans le Manifeste de la danse futuriste, « à quatre pattes, imitera la forme de la mitrailleuse, noire-argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les bras tendus en avant, elle agitera fébrilement l’orchidée blanche et rouge comme un canon durant le tir ». 

* Giovanni Lista, Marinetti et le futurisme : études, documents, iconographie, Cahier des Avants-gardes/ L’Âge d’Homme, Lausanne 1977, page 93.

Marinetti, « Danse de la mitrailleuse », La Nouvelle Revue Française, tome XVI, (Janvier – Juin 1921), page 382 |Wikisource|

En ce sens, la guerre est fascinante parce qu’elle est marquée du sceau des valeurs mais aussi de l’irrépressible besoin de les transgresser par l’omniprésence de la violence et de la mort : c’est là son cruel paradoxe. Mondher Kilani (Guerre et sacrifice, La violence extrême), faisait remarquer combien notre monde sans Dieu, monde « désenchanté » et « désacralisé », est pourtant pétri de schèmes sacrificiels : avec la guerre, tout un système de croyances se met en place, qui prend la forme « d’une lutte sans merci entre le Bien et le Mal, justifiant l’élimination d’individus « sacrifiables », tant dans les affrontements armés que dans les luttes économiques » |source, § 5|.

À la fois rite de passage à l’âge d’homme, et mort de l’homme, dangereuse et salvatrice, la guerre tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, l’attraction et la répulsion, la transformation de la violence en droit et sa légitimation par l’homme. Nous pourrions mentionner ici la réflexion majeure de Georges Bataille (1897-1962), pour qui la violence de la guerre, dans ses formes exaspérées et désespérées, est semblable à celle de l’érotisme : violence orgiastique inséparable de la violence d’une crise, violence sans borne, chaotique, violence de non-sens déchargée de sa culpabilité morale, qui débouche sur l’extraordinaire inhumanité de l’homme

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Affiche de propagande pour les Jeunesses hitlériennes (1935) : « La jeunesse sert le Führer. Tous les jeunes de dix ans dans la jeunesse hitlérienne ».

En témoigne ce magnifique texte de l’écrivain, extrait du Bleu du ciel. Rédigé en 1934-35 pendant la Guerre d’Espagne mais publié en 1957, ce magistral roman décrit les dérives d’un homme à travers une Europe en proie au fascisme et à la violence. Le passage présenté ici est la fin du livre, annonciatrice des orages de la guerre : la description des jeunesses hitlériennes donne un sens allégorique à l’écriture vécue comme engagement existentiel : à la mort succède l’appel, aux ombres de l’Histoire, le « bleu du ciel »…

« J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête ; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major.[…]. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts […].

Mai 1935. »

Georges Bataille, Le Bleu du ciel (fin du roman), 1957
© J.-J. Pauvert 1957, Gallimard Paris 1971.

Salvador Dalí, « Le Visage de la guerre » (El Rostro de la Guerra), huile sur toile (1940)
Rotterdam, Musée Boijmans Van Beuningen (Pays-Bas)

Ce vacillement existentiel et moral suscité par la guerre, nul mieux que Dalí l’a montré : toile presque démoniaque, « Le Visage de la guerre » (1940) suscite l’effroi et le vertige. « Traité en gros plan, le visage s’étale sur un lointain désert que baigne la lumière chaude du couchant. Trois têtes de mort surgissent des trois cavités formées par les yeux et la bouche. De chacune de ces trois têtes sortent trois autres têtes de mort : au total, douze crânes. On constate dans cette mise en abyme hallucinante une progression : les têtes apparaissent de plus en plus détériorées. Fissurées, édentées, elles se muent, sous l’effet cumulatif et discriminatoire de la répétition en réelles figures vivantes : grimaces, gémissements, ricanements, regards révulsés viennent animer ces carcasses humaines. La tête de l’homme aux sourcils froncés par l’épouvante est entourée de serpents, impatients de transformer leurs sifflements en morsures. Leurs gueules largement ouvertes rappellent curieusement les douze cavités d’où jaillissent les douze têtes de mort. Dali exprime, dans cette toile, le cri de l’homme devant la guerre : cri bloqué au fond de la gorge, semblable au cri muet du cauchemar. Yeux agrandis, bouche béante, l’homme impuissant à crier vomit… des têtes de mort. »*

* Murielle Gagnebin, L’Inquiétante étrangeté en art, PUF Paris 2009. |Google livres|


L’horreur de la Seconde guerre mondiale : un bilan effrayant…


« […] aux morts directes, civiles et militaires, il faut ajouter les pertes indirectes dues à la surmortalité et à la diminution de la natalité. Le nombre des victimes tourne autour de 50 millions. Les pertes civiles sont considérables, en raison des déportations massives ou des représailles opérées par les puissances occupantes. Elles s’expliquent aussi par l’importance des bombardements : Coventry est en 1941 une ville en ruines, Londres est très touchée, Stalingrad est détruite, Leningrad exsangue. Hambourg, Dresde, Le Havre sont presque entièrement détruites tandis qu’Hiroshima et Nagasaki sont rasées. Les guerres civiles induites par la lutte contre l’occupant aggravent encore le bilan, comme en Grèce ou en Yougoslavie. À tous ces morts, il faut ajouter les 35 millions d’invalides définitifs. Des pertes indirectes s’ajoutent en raison des pénuries de médicaments, de chauffage, et de nourriture. L’espérance de vie recule. Enfin, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants partent de chez eux chassés par la guerre, puis par la paix ! Les Polonais, Belges, Français, Chinois ont fui devant l’avancée de l’ennemi ; les Finnois de Carélie, des Alsaciens, des Roumains de Bessarabie sont expulsés. Des populations ont été déportées comme les Tatars de Crimée, les descendants des Allemands de la Volga, les descendants des émigrants japonais aux EUA. À la fin de la guerre, commence la fuite devant l’avancée de l’Armée Rouge ; la stabilisation des frontières exige le déplacement des Sudètes et des autres populations allemandes d’Europe centrale. Bien sûr, les déportations ont concerné toutes les victimes du racisme ou du STO. »

Source : Alain Sidot et le groupe « La Durance »
28 octobre 2004
Site académique Aix-Marseille Histoire et Géographie

La guerre comme mort au monde et mort du monde

Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) : un témoignage poignant sur l’inhumanité de la guerre

La guerre apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. À cet égard, le film Apocalypse now de Francis Ford Coppola (1979) « est autant une réflexion sur la guerre, l’absurdité de l’engagement américain au Vietnam que sur la condition humaine »*.
Ou plutôt sur l’inhumaine condition de l’homme : « Le film {…] s’appuie sur un grand nombre de séquences chocs en gros plans, pour évoquer le caractère excessif, absurde de la guerre du Vietnam et la débauche de moyens qu’elle a engendrée. Dans une suite d’enchaînements et de tableaux parfois confus, Coppola superpose un regard sur la folie individuelle et collective. Derrière cette horreur, le néant. »

Les Fiches Cinéma d’Universalis :
Apocalypse Now de Francis Ford Coppola
(Encyclopaedia Universalis).

 La Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner rythme dramatiquement cette scène de légende d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979).


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Parcours de lecture : Le Feu d’Henri Barbusse (1916)

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar. Devant nous renaît la plaine désastreuse de vagues mamelons s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et reluisent les lignes et les plaques de l’eau et dans l’immensité, semés çà et comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent.

Paradis me dit :
Voilà la guerre.
Oui, c’est ça, la guerre, répètetil d’une voix lointaine. C’est pa’ aut’chose.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
« Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps  l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil ! »
Henri Barbusse, Le Feu, chapitre XXIV « L’aube ».

Le Feu

d’Henri Barbusse

Henri Barbusse (Asnières 1873 – Moscou 1935), est un écrivain français, connu pour ses engagements pacifistes. À partir de décembre 1914, il part au Front. « Barbusse y vit le quotidien des « poilus », d’abord comme soldat de première classe puis comme bombardier de compagnie.  Récompensé par deux citations et la croix de guerre, il est réformé pour maladie après 22 mois passés au front.
[…] De retour à Paris, Barbusse entreprend le récit de son expérience. Sous la forme du journal d’une escouade, à partir de notes prises sur le front, l’écrivain plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des tranchées : la boue, les poux, les corvées. Il ne cache rien de la peur, des souffrances et du désespoir des soldats.
Découpé en 24 chapitres, Le Feu, sous-titré Journal d’une escouade, paraît d’abord en feuilleton dans L’Œuvre du 3 août au 9 novembre 1916 avant d’être publié par les éditions Flammarion. L’ouvrage reçoit la même année le Prix Goncourt. Prenant le contrepied de l’épopée guerrière, Barbusse rencontre le désir de lecteurs avides de témoignages sur la vie au front ».

Bescherelle (Collectif sous la direction de Marielle Chevallier), Chronologie de l’histoire du monde contemporain de 1914 à nos jours
Hatier, Paris 2015, page 34.

Une extraordinaire

 

tempête de choses… 

Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînéeMeuglements, rugissements, grondements farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent férocement les oreilles et vous fouillent le ventre, ou bien le long hululement pénétrant qu’exhale la sirène d’un bateau en détresse sur la mer. Parfois même des espèces d’exclamations se croisent dans les airs, auxquelles des changements bizarres de ton communiquent comme un accent humain. La campagne, par places, se lève et retombe ; elle figure devant nous, d’un bout de l’horizon à l’autre, une extraordinaire tempête de choses.

Et les très grosses pièces, au loin, au loin, propagent des grondements très effacés et étouffés, mais dont on sent la force au déplacement de l’air qu’ils vous tapent dans l’oreille.
Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l’attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.
C’est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure ! ».

Henri Barbusse, Le Feu (Journal d’une escouade),
Flammarion Paris 1916, page 230.

Au Mort-Homme, près de Verdun, le 14 ou 15 mars 1916 (Wikipedia/Hermann Rex). |Source|

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La guerre et la question du sens : l’expérience de l’extraordinaire comme questionnement existentiel


« Que la guerre est jolie » (Apollinaire)

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xtrait du poème « L’adieu du cavalier » composé en 1915 sur le Front et publié en avril 1918 dans le recueil Calligrammes (Section : « Lueurs des tirs »), ce vers d’Apollinaire a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses interrogations. Engagé volontaire dès 1914 et affecté en avril 1915 sur le front à Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Guillaume Apollinaire compose plusieurs textes. L’auteur y évoque la vie souterraine qu’il mène dans les tranchées de Champagne sous les bombardements, qui constituaient alors une « Première » dramatique… 

Il paraît difficile, avec tant d’années de recul, de comprendre ce moment d’intense fascination qui saisit les combattants pendant la guerre. On pourrait rapprocher le vers d’Apollinaire de l’enthousiasme du père fondateur de la sociologie allemande, Max Weber devant la guerre « grande et merveilleuse » : ce n’est pas tant la violence bien entendu qui les fascine que la conscience absolue du sens de la vie face à la mort que la guerre implique, c’est-à-dire les valeurs de l’esprit. La proximité de la mort donne soudainement sens à l’existence, en la transformant en destin.

D’éminents philosophes allemands ont particulièrement mis en avant cette dimension extra-ordinaire de la guerre, comme métaphysique absolue de l’action face à la platitude de l’existence et aux compromis de la vie. L’expérience extrême du conflit étant perçue comme exigence de vérité, en rupture avec le cours ordinaire des choses et l’usure du quotidien. Cette représentation très agonale, et non plus politique de la guerre, est certes discutable, mais elle a le mérite d’envisager la guerre comme alternative morale et spirituelle à une vision purement naturaliste de l’existence. En témoignent ces exemples tout à fait éclairants :

La Grande Guerre, Encyclopædia Universalis |Google-livre|
Pour celui qui s’engage, c’est-à-dire qui fait montre de son aptitude à opérer et assumer des choix, si « la guerre est jolie » comme le dit Apollinaire, c’est parce qu’on y mesure le prix de la vie, c’est parce qu’elle bouleverse la pesanteur de l’ordinaire, parce qu’elle exprime le désir de s’arracher à la tyrannie du contingent, parce qu’elle est hors du commun et ce faisant qu’elle apparaît dramatiquement comme un ordinaire différent, un ordinaire nouveau à côté de l’ordinaire banal du quotidien.
En se dérobant bien souvent à l’explication, elle renvoie ainsi au pouvoir-être suprême de l’existence : pouvoir donner la mort ou ne pas la donner, être tué ou rester en vie. Dans cette perspective, aller à la guerre, c’est quelque part défier le sens commun. En renvoyant l’individu à lui-même, l’extraordinaire de la guerre oblige en effet à penser l’existence non plus en termes de déterminisme, de causalité, mais en termes de crise, de confrontation et donc de responsabilité.
Ainsi la guerre confère-t-elle soudainement à la vie humaine un sens et une valeur qu’elle n’avait pas au quotidien, parce qu’elle oblige à penser par l’individualité, c’est-à-dire à faire des choix, et qu’un choix est toujours un sacrifice : il n’est plus question de se dérober devant l’urgence extraordinaire. À l’acceptation passive du monde par l’homme ordinaire, dont la vie en quelque sorte est livrée au hasard, succède son existence extraordinaire et problématique.

En ce sens « l’oxymore scandaleux (« la guerre est jolie ») appelé à devenir le vers le plus célèbre et le plus incompris après la mort d’Apollinaire »* prend une tout autre signification. Annette Becker (op. cit.), note très à propos : « Des écrivains, des artistes, des intellectuels, exprimeront après coups dans les années vingt et trente leur ressenti face à la guerre : beauté et violence, désespoir et fascination. Ainsi, le peintre André Masson revient au vers d’Apollinaire et aux critiques qu’il a suscitées dès le temps du conflit :

Guillaume Apollinaire
« Que la guerre est jolie »


Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
Cette bague je l’ai polie
Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu ! voici le boute-selle
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu’elle
Riait au destin surprenant

Guillaume Apollinaire
Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre
Section « Lueurs des tirs »

Pour moi, la violence faisait partie de l’existence, et il fallait s’y exercer. C’est pourquoi, d’ailleurs, je suis revenu de Suisse pour être soldat et désirais être soldat par le bas, pour voir la violence – pas l’exercer, la voir – mais au fond, j’y participais et j’ai bien dû m’y mettre aussi. J’ai donné des coups et j’en ai reçus. […] 
Si la guerre avait été l’horreur continue que montre Barbusse dans Le Feu ou Remarque dans À l’Ouest rien de nouveau, c’était insoutenable. Il y avait des compensations ; d’énormes compensations. Elles ont été décrites souvent – après − par des psychologues. Il y avait des moments de bonheur véritable, même sur la ligne de feu… il y avait des choses rudement belles à voir, quelquefois, quand ce ne serait que les feux d’artifice le soir… les fusées, l’odeur du champ de bataille qui était enivrante. Oui, tout cela. « L’air est plein du terrible alcool. » oui, tout cela Apollinaire l’a vu. Il n’y avait qu’un poète pour dire cela.
Ah, mon Dieu il a fait l’apologie de la guerre.
Non, il a tout simplement fait l’apologie de la vie dans la mort. Il a fait l’apologie de la paix dans la guerre. Car la paix dans la guerre, c’est quelque chose.. le relâchement, tout d’un coup.
Ce texte tardif résume de façon particulièrement subtile un des ressorts de l’endurance des combattants, cette façon de s’extirper de la souffrance pour plonger dans quelque chose qui tient de l’irrationnel et du mystique »*.
* Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire, Tallandier, Paris 2009, 2014 |chapitre 4 : Prier, crier, recréer le front : Google-livre|

Parcours de lecture : Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)

« Le front m’ensorcelle »

Mobilisé comme brancardier pendant la guerre de 1914 à 1918, Pierre Teilhard de Chardin est un célèbre philosophe et paléontologue jésuite. Dans ce bouleversant et magnifique témoignage− consultable dans son intégralité sur Cairn.Info (Revues de sciences humaines et sociales en texte intégral) − l’auteur décrit la guerre comme relevant d’une extraordinaire expérience intérieure de grandeur et de dépassement de soi : comme si l’imminence de la mort possible, en confrontant l’homme aux réalités tragiques de l’existence, permettait le surgissement insolite, merveilleux, extraordinaire d’une illumination ou d’une révélation…

Je suis monté, au crépuscule, sur la colline d’où l’on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au delà des prairies, voilées de brume naissante, où les coudes de l’Aisne font des taches laiteuses, la crête dénudée du Chemin-des-Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen. De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse.

Pourquoi suis-je ici ce soir ?

En ligne, j’ai peur des obus, comme les autres. Je compte les jours et je guette les symptômes de relève, comme les autres. Quand on « descend », je suis aussi joyeux que personne. Et il me semble, chaque fois, que, ce coup-ci enfin, je suis rassasié, saturé, des tranchées et de la guerre. Pas plus tard que cet après-midi, je buvais encore la joie de revivre, sans arrière-pensée, au sein de la nature inoffensive. Je savourais le bonheur de m’allonger sous les arbres, et de laisser se mirer leur feuillage dans un esprit totalement détendu, en pleine sécurité.

Et me voilà revenu, comme chaque fois, instinctivement, face au front et à la bataille !…

[…] Le « moi » énigmatique et importun qui aime obstinément le front, je le reconnais : c’est le « moi » de l’aventure et de la recherche — celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, […]  le front reste pour moi le continent, plein de mystères et de dangers, qui a surgi dans notre univers truqué et percé à jour. Je l’aperçois toujours comme la frontière du monde connu, la « terre promise » ouverte aux audacieux, la bordure du no man’s land…

Ceux qui ont souffert, à en mourir, de la soif ou du froid ne savent plus oublier les déserts ni la banquise où ils ont goûté la forte ivresse d’être seuls et les premiers.

C’est pour cela et comme cela, d’abord, que je ne peux plus me passer du front.

[…] L’exotisme géographique, spatial, n’est qu’une forme particulière et inférieure de la passion qui nous porte à nous agrandir et à nous renouveler. L’aviateur, qui prend possession des airs, le penseur, qui s’élève à des points de vue difficiles et rares, le fumeur d’opium, qui s’embarque pour son rêve, sont des exotiques à leur façon. Chacun d’eux est un conquistador qui aborde à des rives nouvelles.

[…] L’expérience inoubliable du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté.

Celui qui monte en secteur laisse d’abord choir, à l’entrée du premier boyau, le fardeau des conventions sociales. A partir du moment où finit la vie civile, la différence cesse entre le jour et la nuit. Au lieu de la banale alternance des levers et des couchers, l’homme en ligne ne voit devant lui qu’une vaste tranche de durée pleine d’imprévus, où le sommeil et les repas se prennent au gré des circonstances et des occasions, sans relation bien fixe avec le clair et avec l’obscur. En ligne, on se lave quand on peut. On se couche souvent n’importe où. Tous les assujettissements et les cloisonnements de la vie coutumière s’effondrent comme des cartes. Il est curieux d’observer sur soi combien cette déroute de l’esclavage quotidien peut causer à l’esprit de satisfaction, un peu frondeuse, peut-être, mais juste et noble, si on la comprend bien.

Qu’on ne s’y trompe pas. Le bonsoir un peu ironique adressé par le poilu à la sage ordonnance de l’arrière n’est pas seulement un congé signifié à la régularité. Il symbolise et il annonce un affranchissement beaucoup plus intime, celui de l’égoïsme mauvais et de l’étroite personnalité.

Aller en ligne, personne ne me contredira, c’est monter dans la paix.

A mesure que l’arrière s’efface en un lointain plus définitif, la tunique gênante et dévorante des petites et grandes préoccupations, de santé, de famille, de succès, d’avenir… glisse toute seule de l’âme, comme un vieux vêtement. Le cœur fait peau neuve. Une réalité d’ordre plus élevé, ou plus pressante, chasse et dissipe le tourbillon des servitudes et des soucis individuels. En redescendant, on retrouvera peut-être leur bande importune. Pour le moment, ils restent au-dessous, comme un brouillard. Et je renonce à faire comprendre la sérénité de la zone où l’âme s’aperçoit alors quand, à l’abri d’un danger trop menaçant, elle a le loisir de regarder quelle lumière il fait en elle.

[…] Personne, hormis ceux qui y auront été, ne saura le souvenir chargé d’émerveillement qu’un homme peut garder de la plaine d’Ypres, en avril 1915, quand l’air des Flandres sentait le chlore et que les obus coupaient les peupliers, le long de l’Yperlé, — ou bien des côtes calcinées de Souville, en juillet 1916, quand elles fleuraient la mort.

[…] Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »


CONCLUSION : de l’inhumanité à l’exaltation de l’humanisme


La

dernière page du magnifique roman À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues) rédigé en 1929 par le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : remarque_a_louest_rien_de_nouveau.1257946533.jpgc’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (avertissement de l’auteur) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…

Mais si la guerre révèle la vanité, l’inanité de la vie, elle est aussi une irremplaçable école de vie : derrière la violence démoniaque et aveugle, elle révèle tout ce que l’existence peut avoir d’extraordinaire, de merveilleux, d’ineffable. Tant il est vrai que la conscience de la mort s’impose comme un devoir de rendre la vie extraordinaire. « Tout est grâce » : la dernière parole que Georges Bernanos met sur les lèvres du curé de campagne vient de Thérèse de Lisieux alors qu’elle évoquait sa mort : « Tout est grâce ». De fait, s’il y a dans la guerre de la démesure, si elle est une frontière qui sépare, elle est aussi une frontière qui unit, en permettant des actes de courage, d’amour et d’héroïsme extraordinaires.

Comme le rappellent les IO, « […] l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Il apparaît ainsi que la guerre devient le lieu d’une profonde révélation : extraordinaire, le sens de l’engagement. Extraordinaire, l’expérience de la solidarité. Extraordinaires ces élans de protection et d’amitié dans les situations les plus extrêmes.

Comme si la guerre permettait de mettre à nu l’extraordinaire lien consubstantiel entre la violence et l’amour… À la guerre où les enjeux sont vitaux, si le devoir de solidarité et de loyauté obéit d’abord à une morale du devoir, il obéit aussi à une morale de l’amour. Tout est grâce et engagement en même temps ; action imprévisible et acte d’héroïsme tout à la fois ; anéantissement, vertige, effroi en même temps que vertu, force morale et courage… 

Bruno Rigolt
© avril 2017, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif  [dernière révision du manuscrit : 24 avril 2017 ; 18:50]
 

Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen à difficile 

 
  • Autoexercice 1
    La violence de la guerre est parfaitement rendue dans l’œuvre du romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro (Nagasaki, 1954 – ). Bernard Gilbert* montre à ce titre comment cet enfant de Nagasaki, a été fortement marqué par l’héritage dramatique de la bombe nucléaire : « Il y a eu la guerre, il y a eu la bombe, il y a eu la fin du monde. La vie elle-même est tranchée, net : rien ne rapproche société d’avant guerre et société d’après guerre, homme ancien et homme nouveau. Ishiguro part d’un bilan de codes cassés, de temps éclaté, de vies béantes. La résonance d’un effondrement primordial − analogue à la chute − est le grand sujet d’Ishiguro pour qui la guerre sert de révélateur − au sens chimique du terme − de nos idéologies et de nos identités.
    → Après avoir fait une recherche rapide sur les explosions nucléaires au Japon, étayez les propos en caractères gras.
    * Bernard Gilbert, « Déviance du devoir et devoir de déviance chez Kazuo Ishiguro », in : Annales du GERB, Déviance et transgression dans la littérature et les arts britanniques, tome III (Dir. : Michel Jouve, Marie-Claire Rouyer), nouvelle série n°9, Colloque de 1991, Éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1991, page 92.
  • Autoexercice 2
    Proudhon a écrit en 1861 La Guerre et la paix. Les titres des chapitres de la première partie intitulée « Phénoménologie de la guerre » sont particulièrement révélateurs. En consultant la table des matières ci-dessous, montrez en quoi l’intitulé des chapitres fait apparaître la dimension de transcendance de la guerre.
    _
  • Autoexercice 3
    → Visionnez l’extrait ci-dessus d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). En quoi cette scène invite-t-elle à une réflexion sur l’inhumanité et l’horreur de la guerre ?
    → Après avoir fait une recherche sur la Chevauchée des Walkyries, expliquez le choix musical opéré par Coppola.
  • Autoexercice 4
    → Que vous inspirent ces propos de Teilhard de Chardin ? En quoi relèvent-ils de l’extraordinaire ?

Parmi les hommes, celui qui est passé par le feu, est une autre espèce d’homme… Sans cette âme nouvelle et surhumaine qui vient relayer la nôtre au Front, il y aurait là-haut des épreuves et des spectacles qui ne se supporteraient pas… et qui laissent même, c’est un fait, une trace impérissable de plénitude et d’épanouissement… Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »

  • Autoexercice 5
    L’héroïsme a toujours suscité une certaine forme de démesure à tel point que les vertus de l’héroïsme moral, expression de l’excellence, et la monstruosité morale se rejoignent parfois.
    → Développez ces propos en illustrant votre réflexion par des exemples empruntés à Napoléon, Alexandre le Grand, de Gaulle, Staline.

  • Autoexercice 6
    « La bataille de Verdun (février-décembre 1916) demeure […] la plus meurtrière de toute la Première Guerre mondiale […]. La représentation du conflit voit ses codes nécessairement évoluer du fait de la brutalité des combats » |Source : Musée de l’Armée|.
    Le peintre Félix Vallotton (Lausanne 1865-Paris 1925, naturalisé français en 1900) dans ce tableau de 1917 a exploité la technique cubiste pour figurer le caractère apocalyptique du conflit.

Félix Vallotton, « Verdun. Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz » (1917). Paris, Musée de l’Armée.
© RMN-Grand Palais. Photo : Pascal Segrette. Photographie retouchée numériquement.

→ Ce tableau intitulé « Verdun » a pour sous-titre : « Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz ». En quoi ces précisions visent-elles à étonner, choquer ?
→ Après avoir consulté la notice complète du tableau sur le site du musée de l’Armée (lisez attentivement le commentaire) puis l’analyse détaillée proposée par le site L’Histoire Par l’Image , commentez tout d’abord ces propos : « la violence extrême des combats provoque la désagrégation du paysage, la disparition, l’effacement de l’humain derrière les machines de guerre ; mais ce cataclysme bouleverse aussi les catégories esthétiques existantes et conduit à remettre en cause certaines représentations de l’art. Ce tableau prouve ainsi, à sa manière, qu’aucune des formes connues n’est propice à l’expression de l’extrême, et que seules les tentatives les mettant en crise ont une chance d’exprimer ce qui ne peut se dire et/ou se montrer » |Source : L’Histoire Par l’Image|.
→ Regardez également ces autres toiles de Vallotton et répondez à la question suivante : par quels moyens l’artiste a-t-il cherché à représenter l’irreprésentable ?

 

  • Autoexercice 7
    Visionnez la bande-annonce de Lawrence d’Arabie réalisée à l’occasion de la réédition en DVD du film puis répondez aux questions suivantes :
    → Quels éléments du film (scènes, répliques…) ont été sélectionnés pour renforcer la thématique de l’extraordinaire ?
    → En quoi la stratégie marketing retenue ainsi que les critères de positionnement du film jouent-ils également avec le thème et les codes de l’extraordinaire ?

 


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© Bruno Rigolt, avril 2017_

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2C/ Voyages dans le quotidien : le « merveilleux d’altérité »

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à difficile 


2C/ Voyages dans le quotidien : le « merveilleux d’altérité »


bagdad_cafeBagdad Café, réalisé en 1987 par Percy Adlon

« L’extraordinaire se trouve
sur le chemin des gens ordinaires. »

Paulo Coelho (1947, Rio de Janeiro− ), Le Pèlerin de Compostelle, 1996
(O Diário de um Mago
1987)

_

Si
gilles-verlant_pierre-mikailoff_dictionnaire_des_annees_80_a
Pierre Mikaïloff, Carole Brianchon (dir. Gilles Verlant), Le Dictionnaire des années 80, Paris Larousse 2011, page 44

vous ne connaissez pas Bagdad Café, arrangez-vous pour visionner ce merveilleux long métrage réalisé en 1987 par Percy Adlon, et immortalisé par la célébrissime chanson « Calling you », composée par Bob Telson et interprétée par Jevetta Steele.
Les paroles, dans leur simplicité même et leur apparente spontanéité, évoquent l’atmosphère si pittoresque du film : la quotidienneté, la vie ordinaire et triviale avec ses lieux communs familiers et ses images profondément codées :

A desert road from Vegas to nowhere,
Some place better than where you’ve been.
A coffee machine that needs some fixing
In a little cafe just around the bend.

I am calling you.
Can’t you hear me?
I am calling you.

Une route désertique de Vegas à nulle part,
Un lieu mieux que ceux où tu es allée.
Une machine à café qui a besoin d’être réparée
Dans un petit motel juste au tournant du virage.

Je t’appelle.
Ne m’entends-tu pas ?
Je t’appelle.

Bagdad Café, c’est en effet l’extraordinaire histoire de destins ordinaires : il y a d’abord tout un imaginaire du lieu dont l’esthétique est dominée par la route 66 et son iconographie particulière. Après avoir symbolisé la renaissance de l’Amérique, la « mother road » est ici l’envers du « rêve américain »¹ : motel délabré, station-service au milieu de nulle part, chaleur et lumière aveuglante du désert avec ses vents de sable, son ciel immense. Et bien sûr tout un bestiaire de personnages en errance, prisonniers de leur long périple sur cette route.

Parmi eux, Jasmin Münchgstettner, bavaroise plantureuse en loden et chapeau à plumes, débarquée de force dans ce cafémotel miteux en plein désert de Mojave à la suite d’une dispute avec son mari ; Brenda la patronne autoritaire, maîtresse femme voulant tout régenter, toujours épuisée, excédée et passablement désespérée, qui se démène tant bien que mal entre son bon à rien de mari et ses deux enfants déjantés (un fan de Bach et une ado fantasque) ; et toute une série « de personnages étranges, affiche_bagdad_caferéduits aux contraintes de la vie quotidienne et à la lassitude » (voyez l’encart ci-dessus) : les routiers de passage, « un serveur amérindien lymphatique, un ancien peintre décorateur d’Hollywood, une tatoueuse misanthrope, un campeur lanceur de boomerang » |Wikipedia|.

L’affiche du film

À un premier niveau de lecture, l’histoire raconte la renaissance du motel grâce à Jasmin, personnage incongru et véritable « ovni folklorique »². Brenda dira d’ailleurs d’elle : « Pourquoi est-ce qu’elle est si bizarre ? Avec cet air de vouloir toujours s’incruster ici […] ». À la fois prestidigitatrice et fée du logis, c’est en effet Jasmin qui va faire que chaque moment d’une existence pourtant vouée à la finitude et à l’ennui, se charge d’une profonde densité affective, émotionnelle et artistique qui reconstruit l’histoire non plus selon un schéma déterministe, mais aventureusement : sa venue constitue ainsi un événement qui « rompt le fil continu du temps et donne à l’instant une intensité qui suscite des émotions fortes : joie, surprise, émerveillement… » (Instructions Officielles).

À un niveau plus symbolique, le film renvoie à une interrogation fondamentale sur l’altérité, c’est-à-dire sur la conscience de la différence de l’autre, et sa légitimité à être autre. Percy Adlon propose ainsi une réflexion sur notre capacité à penser la différence, conçue comme un phénomène de distanciation culturelle apte à susciter l’extraordinaire. Découvrir l’autre, c’est faire l’expérience d’une différence ontologique : c’est dans l’autre que nous nous pensons nous-même

L’extraordinaire ou la redécouverte du quotidien

Le questionnement sur l’autre passe donc par le mélange des cultures, c’est-à-dire l’expérience d’une altérité protéiforme et complexe qui s’inscrit en corrélation avec la redécouverte du quotidien : c’est dans le quotidien que nous découvrons ce qu’on pourrait appeler le « merveilleux d’altérité » : celui qui, inscrit dans la contingence et l’être-au-monde, est apte à révéler « l’extraordinaire du quotidien ». Si le film Bagdad Café est si attachant, c’est qu’il fait évoluer des personnages un peu « paumés », non seulement égarés, déracinés dans une Amérique immortaliséehopper_south_carolina_morning par Edward Hopper, mais placés au seuil d’une existence nouvelle à laquelle rien ne les avait préparés.

← Edward Hopper (1882-1967),
« South Carolina Morning», 1955.

Huile sur toile. New York,
Whitney Museum of American Art

Et cette existence nouvelle les confronte à eux-mêmes. Le fait que Jasmin pratique l’art de la magie −donc du merveilleux− dans le film, est hautement symbolique : par ses tours de prestidigitation, par son excentricité, son attitude décalée, sa manière d’être hors norme, l’héroïne constitue « un scandale au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien, et ouvre potentiellement la porte à un monde et à un savoir nouveaux : la merveille, le prodige […] »³.

Mais ici, le surnaturel est tangible, immanent, à la mesure de l’homme. La force de Jasmin, c’est de restituer l’ordinaire de façon extraordinaire, en amenant un peu d’humanité et en étant au plus près de la condition humaine : son merveilleux n’est donc pas un domaine à part, distinct du quotidien et du réel. Bien au contraire, le banal, le futile, l’anodin prennent paradoxalement une valeur transcendante car ils sont riches d’un monde à explorer, dans lequel l’insignifiant devient signifiant.

Le quotidien et l’ordinaire


« le quotidien, ce n’est pas exactement la même chose que l’ordinaire, c’est-à-dire un ensemble systématique de pratiques soumises à des régularités figées : le quotidien est en effet exposé en permanence  au risque de l’irrégularité, qui, sans transition, le fait basculer dans l’extraordinaire. De là une permanente co-présence de l’accoutumé et de l’insolite, source de surprise et de tension, qui fait la trame du quotidien, où certitude et incertitude, concentration et dispersion, sont inextricablement mêlées. »

Pierre Macherey, « Utopie et quotidien : les deux faces d’une même réalité ? »
Université de Lille, UMR 8163 « Savoirs, Textes, Langage »

Aussi convient-il de réfléchir à l’essence même du quotidien : il est trop facile en effet et quelque peu réducteur de faire de la quotidienneté l’opposé de l’extraordinaire. Dans son essai La Découverte du quotidien (Allia 2005), le philosophe Bruce Bégout montre au contraire combien, à la différence de l’ordinaire qui nous contraint, « le quotidien n’est pas une réalité que l’on subit mais qui s’invente, se construit […]. Cette opération effectuée dans le temps et l’espace est désignée comme quotidianisation. Néologisme subtil traduisant la dimension opérationnelle du sujet ».

Comme le dit Bruce Bégout, « Nous nommons quotidianisation ce processus d’aménagement matériel du monde incertain en un milieu de vie fréquentable, ce travail de dépassement de la misère originelle de notre condition par la création de formes de vie familières » (page 313)Ainsi, de ce constat de l’indétermination du monde, de son caractère problématique et instable (ce que Bégout appelle « l’inquiétante problématicité du monde »), découle une prise de conscience de la richesse du réel, qui ne doit pas s’appréhender en termes d’habitude, de répétition, d’appauvrissement, mais s’inventer et se réinventer à chaque instant, de façon empirique, dynamique et prospective. La quotidianisation est ainsi la prise en compte de la « nécessité existentielle de la persévérance de l’être » (Bruce Bégout). 

La quotidianisation


« Ce qui inquiète notre rapport au monde, c’est avant tout son étrangeté. L’hypothèse d’une « inquiétude originelle » permet alors d’envisager la quotidianisation comme un processus réactif, rassurant et sécurisant. La quotidianisation substitue à l’étrangeté du monde un environnement défini et hospitalier, fait de repères et de règles. Elle produit une construction primaire de la réalité, sur laquelle pourront s’élaborer diverses constructions culturelles et sociales. Le quotidien nous rend le monde acceptable en occultant l’inquiétude originelle que nous pouvons nourrir à son endroit. »

Laurent Perreau, Fabrice Colonna, Céline Spector, « Notes de lecture » à propos de l’ouvrage de Bruce Bégout, La Découverte du quotidien.
Philosophie, 3/2009 (n° 102), p. 91-96

À ce titre, il semble souhaitable de rappeler les Instructions Officielles : « Comment rendre compte du banal ? Comment construire un jugement sur ce dont on finit par oublier le sens et la saveur ? Comment rendre justice à ce que l’usage et l’usure ont voué à la discrétion ? ». Au fond, Jasmin n’accomplit rien de « sensationnel » : elle fait le ménage, nettoie la citerne, range le bureau du motel, met des fleurs dans les vases et fait rire les enfants… Mais ce faisant, elle réinvente le quotidien, elle brise la logique discursive des préjugés pour faire surgir de l’ordinaire cours des choses un peu de rêve, d’inattendu et de possible, c’est-à-dire tout « ce dont on finit par oublier le sens et la saveur » (I.O.).

Sa magie accouche de la quotidienneté, et c’est précisément parce qu’elle emprunte les chemins de la banalité qu’elle confère à l’extraordinaire son sens le plus fort : ce qui est en dehors de l’habitude desséchante et appauvrissante, ce qui fait écart par rapport au conventionnalisme, aux stéréotypes et aux préjugés ; ce qui, par opposition à l’uniformité environnante et aux routes sclérosantes de l’homme, apparaît comme ce qui fait sens.

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« Mille manières de braconner »

« Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner »… Ces propos célèbres de Michel de Certeau (L’Invention du quotidien, 1980) montrent combien il appartient à l’individu de faire preuve d’originalité et de créativité : les différences nous unissent, et n’épuisent pas la curiosité et l’appétit de savoir. « Braconner », c’est savoir s’émanciper de la tyrannie de l’ordinaire. Comme le dit encore Michel de Certeau, « le quotidien est parsemé de merveilles, écume aussi éblouissante […] que celles des écrivains ou des artistes. »

Le road movie prend ici tout son sens : il est un peu un conte de fées pour adulte, ou plutôt un conte de faits. Faits banals, faits du quotidien réenchantés par le questionnement sur l’autre. Comme nous le voyons, l’extraordinaire dont il est question ici ne peut être déduit que de l’expérience et de l’intelligence humaines : son numineux se nourrit de vivant et de mécanique ; ses mirabilia placent l’homme dans l’infra-ordinaire pour mieux rendre compte de l’extraordinaire.

hopper_four_lane_road_1956_privEdward Hopper (1882-1967), « Four Lane Road», 1956 (huile sur toile, collection privée)

« Re-penser l’ordinaire »

Si cette dynamique interculturelle qui est à l’œuvre dans Bagdad Café s’inscrit donc si bien dans le champ de l’extraordinaire, c’est parce qu’elle nous oblige à réfléchir au sens de la vie, et à « re-penser l’ordinaire » pour reprendre le titre d’un article de Bernard Troude et Frédéric Lebas. Comme le disent les auteurs, « nous ne devons pas considérer la prétendue vacuité de l’ordinaire comme dépourvue de toute signification, au contraire, en enveloppant et pétrissant la réalité, c’est de l’ordinaire qu’exsude le sens véritable des choses » |source|.

Il n’est que de songer aux récits de voyage de la Renaissance qui valorisaient les curiosités suscitées par les grandes découvertes, ou même à ce célèbre extrait des Essais dans lequel Montaigne interroge la notion d’altérité :

Michel de Montaigne
ou l’expérience du voyage comme rapport à l’altérité

montaigne

« J’ai 

la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à l’autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid, tout m’est un […]. Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers. J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. […] Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.
Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j’ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié. Ôtez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai, qu’un honnête homme c’est un homme mêlé. »

Michel de Montaigne, Les Essais, 1595
Livre III, chapitre IX

Le « merveilleux d’altérité », c’est justement cette exaltation de l’humanisme, de l’amitié et de la simplicité par delà les différences ethniques, sociales ou culturelles : c’est savoir s’émerveiller d’ « assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid » ; c’est refuser l’étanchéité des cultures en se confrontant à l’autre pour mieux s’accepter et se comprendre soi-même, c’est s’ouvrir au foisonnement de la vie, à l’atypique, à l’inattendu du quotidien.

Parce qu’il abonde de contradictions, d’exubérances, qu’il est fait de tradition et d’insolite, le quotidien est ainsi un hymne au métissage. À la stricte rationalité identitaire, il privilégie le mélange des cultures ; à la globalisation, il préfère le territoire changeant de l’homme… Comme l’a dit si bien l’écrivain antillais Édouard Glissant, « Nous avons besoin de frontières, non plus pour nous arrêter, mais pour exercer ce libre passage du même à l’autre, pour souligner la merveille de l’ici-là ».

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De Bagdad Café à Borderlands

Ce « merveilleux d’altérité », nous pouvons le retrouver dans un très beau texte de l’écrivaine Gloria Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004). Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, Anzaldúa a fait partie des pionnières de la culture Chicana et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse ». Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza.

Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer Borderlandsune réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis :

To Live in the Borderlands
Vivre à la Frontière

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole
ni gabacha*, eres mestizamulata, half-breed ni blanche*, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,

Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,
you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;

moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet**
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra*** aux points de contrôle ;

Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta gorge ;
In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

Gloria E. Anzaldúa
Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194

Traduction française : Bruno Rigolt

gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs.
** tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs.
*** la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

T

out semble très tristement banal dans ce texte : la vie ordinaire dans le Borderlands avec ses inlassables scènes quotidiennes de misère, de trafics et de violence qui se répètent inlassablement… Et pourtant rien n’est simple. Comme aime à le dire le philosophe américain Stanley Cavell, « ce qui va de soi ne va jamais de soi » : extraordinaire le Spanglish, ce permanent va-et-vient entre l’Américain et l’Espagnol qui est comme un processus dialogique ; extraordinaire de pouvoir « mettre du chili dans le bortsch, manger des tortillas au blé complet, parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn » ; extraordinaire cette conscience extrême d’une marginalité constitutive qui se transforme en ouverture à l’autre, en « croisement de chemins ». 

Loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, le merveilleux d’altérité est riche au contraire d’une pensée transfrontalière qui joue un rôle de premier plan dans la construction des identités sociales et la problématique de l’interculturel, c’est-à-dire notre manière d’appréhender l’autre. Pour « susciter l’extraordinaire », il faut sortir de l’ordinaire des idées reçues et des représentations. Il faut savoir s’ouvrir à l’autre. Pour apprendre de l’autre ; pour connaître de l’autre ; pour comprendre de l’autre. C’est la prise en compte de l’existence de l’autre dans son altérité et sa différence, qui confèrent une puissance extraordinaire de transformation de l’ordinaire.

Cette affirmation d’une subjectivité hybride et métissée a été bien exprimée par Anzaldúa : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures […] ». Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands, « la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis […] ». Ce « refus des objectifs et des modèles établis » nous invite à interroger notre perception du réel autant que notre conception de la marginalité et de la normalité (cf. 1A Sociologie de l’extraordinaire et 2B Extraordinaire, monstruosité et métamorphose) :

Sans même nous en rendre compte, nous appliquons des filtres −personnels, psychologiques, sociaux, culturels…−, des interprétations, des symbolisations qui s’interposent entre la réalité et notre perception de cette réalité : ce qui paraît banal pour l’un sera jugé remarquable, extraordinaire par l’autre. À travers notre perception des choses extérieures, transparaît toujours un jugement, une émotion intérieure, une subjectivité. Voici pourquoi réfléchir à l’extraordinaire, c’est fondamentalement dépasser les passions sclérosantes de clôture de l’ego sur lui-même pour aller vers l’étrangeté de l’autre, pour oser l’autre en cessant de le considérer comme une menace. Et c’est cette relation à l’autre qui définit le mieux notre humanité.

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CONCLUSION


L’

extraordinaire est donc davantage un singulier qu’un universel : de l’homme mêlé de Montaigne à Bagdad Café, il oblige non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité culturelle, mais aussi à une réflexion critique sur les processus qui sous-tendent nos perceptions, beaucoup plus subjectives et fictionnelles qu’objectives. De fait, il ne faudrait pas réduire la réflexion sur l’extraordinaire à un simple surgissement de l’événementiel dans ce qui est courant, au risque d’en appauvrir le sens.

La question de l’extraordinaire n’est autre que celle, infiniment complexe, de notre rapport à l’être et au monde. Ainsi, l’extraordinaire se définit-il toujours par une dialectique de la norme et de l’écart, du même et de l’autre, de l’universel et du particulier : il est ce qui nous confronte à autrui en tant qu’être différent, et donc à nous-même. Comme nous l’avons vu depuis le début de cette série de cours, il donne à voir la norme dont il est pourtant, autant la transgression, que la mise en scène…

Bruno Rigolt
© novembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 

NOTES

1. On ne peut que songer aux Raisins de la colère de John Steinbeck, magnifique roman qui décrit le terrible exode de centaines de milliers de « Okies », ces paysans de l’Oklahoma ruinés lors de la grande crise de 1929 par l’agriculture mécanisée et la loi du profit, et qui traversent la route 66 dans l’espoir d’une vie meilleure en Californie. Mais cette ruée vers l’or se révélera illusoire : à leur arrivée, les familles ne trouveront que misère et dénuement. |Retour|

2. Frédéric Strauss, Télérama, critique du 25/07/2015. |Retour|

3. Joël Thomas, « Mirabilia : tropismes de l’imaginaire antique » in : ‘Mirabilia’. Conceptions et représentations de l’imaginaire dans le monde antique, Actes du colloque international, Lausanne, 20-22 mars 2003, dir. Philippe Mudry, éd. Peter Lang, page 2|Retour|

4. Bernard Dugué, « Bruce Bégout et la découverte du quotidien ». |Retour|

5. Bernard Troude, Frédéric Lebas, « Introduction : Re-penser l’ordinaire », Sociétés, 4/2014 (n° 126), pages 5-9. |Retour|

6. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222|Retour|

7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002  page 15). |Retour|

8. Gloria Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, op.cit. pp. 78-80. Cité et traduit par Salah el Moncef bin Khalifa (Université de Nantes), « Nomadismes et identités transfrontalières – Anzaldúa avec Nietzsche [Deuxième partie] », section 12 ; in : Amerika2 | 2010 : Frontières – La Mémoire et ses représentations esthétiques en Amérique latine /1 |Retour|

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★

 
  • Autoexercice 1
    → En faisant appel à votre propre expérience, vous évoquerez une anecdote, une lecture, un souvenir de film… qui vous paraîtrait bien illustrer « l’extraordinaire de l’ordinaire ».
    _
  • Autoexercice 2
    → Faites une recherche sur l’auteur à succès Philippe Delerm, et plus particulièrement sur ses Enregistrements pirates (2003), recueil de courts textes (évocations de scènes de rue, bribes de phrases happées au passage dans des lieux publics…) cherchant à faire ressortir la saveur et les émotions de la vie quotidienne.

    → On a attribué à cette « littérature du banal » le qualificatif de « minimalisme positif ». Expliquez pourquoi.
    → À votre tour, essayez de saisir dans la rue, au lycée… quelques brèves du quotidien et rédigez un court texte dans lequel vous montrerez que ce « minimalisme positif », en donnant une intensité nouvelle à l’instant présent et aux sensations, est apte à poétiser l’ordinaire.
    _
  • Autoexercice 3
    Le romancier brésilien Paulo Coelho (1947, Rio de Janeiro− ) a écrit dans son premier roman, Le Pèlerin de Compostelle (O Diário de um Mago, 1987) traduit en Français en 1996 :  « L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires ».
    → Après les avoir expliqués, étayez ces propos à l’aide de quelques exemples du présent support de cours et en faisant appel à votre culture générale.

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© Bruno Rigolt, novembre 2016_

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 1 D/ L’extraordinaire, l’invraisemblable et l’incongru


Cours précédents :

Niveau de difficulté de ce cours : moyen à difficile ★★

C/ L’extraordinaire, l’invraisemblable et l’incongru


claude-lalanne_le-chou-de-milan_2016_cClaude Lalanne, « Le chou de Milan » (bronze), 2016
Londres, Regent’s Park (exposition temporaire « Frieze Sculpture Park 2016 »/Galerie Ben Brown Fine Arts)
Photographié le 20 octobre 2016, © Bruno Rigolt

Mots clés : extraordinaire, bizarre, farfelu, biscornu, excentrique, baroque, absurde, étrange, invraisemblable, incroyable, extravagant, fantasmagorique, choquant, déplacé, dissonant, impertinent, inadéquat, inconvenant, incorrect, indécent, inopportun, insolent, irrévérencieux, malséant, messéant, monstrueux, répugnant, saugrenu…

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« Oui ! jusqu’au manche !… et c’est le cas de dire que ce couteau est entré dans le dos de ce monsieur comme dans du beurre !…
… Jusqu’au manche ! jusqu’au manche !…
Ceci, nous ne saurions trop le répéter… car, événement extraordinaire, inouï, étourdissant, extravagant, fabuleux, phénoménal, pyramidal, sans égal, le monsieur n’a pas l’air de s’en apercevoir !… »

Gaston Leroux (1868-1927), La Machine à assassiner, 1923

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«A

bracadabra »… Cette mystérieuse formule magique qui nous faisait frissonner de peur et de plaisir quand nous étions petits, a laissé un adjectif populaire qui désigne précisément une chose extraordinaire, autant incohérente, invraisemblable qu’incroyable : « abracadabrant »*. Le CNRTL définit ainsi le terme : « Étrange et compliqué, jusqu’à l’incohérence ou au délire ; totalement incompréhensible ». Par ses connotations de bizarrerie et de fantaisie, l’adjectif « abracadabrant » introduit ainsi le pouvoir de la fiction dans la réalité.

|*| Arthur Rimbaud, dans « Le cœur supplicié » (1871), a même créé le terme « abracadabrantesque » (« Ô flots abracadabrantesques, / Prenez mon cœur »…), mais avec des connotations particulièrement sombres et tourmentées comme le suggère le titre du poème.

En déréglant les normes qui régissent le pensable et l’impensable, l’artiste ne fait-il pas croire à l’incroyable, concevoir l’inconcevable, échapper au quotidien et à la norme par le seul pouvoir de l’imagination créatrice ? Comme nous le verrons un peu plus loin, c’est surtout à partir du XIXe siècle avec le romantisme, que la priorité du surnaturel sur le réel, le merveilleux, la fantaisie et l’excentricité sont devenus des éléments artistiques à part entière qui se sont affichés comme des composantes esthétiques essentielles dans le champ culturel.

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Le couturier et styliste Jean-Paul Gaultier, icône excentrique de la mode
Exposition « La planète mode de Jean-Paul Gaultier : de la rue aux étoiles »
(Exposition imaginée et mise en tournée par le Musée des beaux-arts de Montréal)

Contre la prétention à l’objectivité scientifique, l’extraordinaire postule donc le décalage, l’écart, l’extravagance, l’excentricité, le farfelu, la folie ou l’excès. L’excentrique est ainsi une personnalité singulière, bizarre, nancy-fouts-4irrationnelle ou incongrue.

← L’univers totalement surréaliste de l’artiste américaine Nancy Fouts

Si le terme prend fréquemment, dans le sens commun, une coloration quelque peu négative —l’excentrique serait une sorte de fou dont l’exhibitionnisme forcé conduirait à un non-sens social et moral— l’extraordinaire, parce qu’il est en opposition à un certain formalisme et aux habitudes reçues, est du domaine de l’original, de l’extravagant. Il explore ainsi des univers oniriques, insolites voire cauchemardesques.

Nancy_Fouts_6Découvrez d’autres créations de Nancy Fouts sur son site.

FARFELU, UE, adj. (CNRTL)

A.− [Appliqué à une pers.] Dont le comportement ou la conduite surprend par le côté bizarre, inattendu, saugrenuSynon. fantasque, hurluberlu, loufoque (fam.).Une sorte de savant farfelu et irresponsable (Nouvel Observateur, 24 janv. 68 ds Gilb.1971, p. 201).
Emploi subst. Personne très originale, fantaisiste. Le commissaire dit que ce farfelu passait le plus clair de son temps au fond de la brousse (Gary, Les Racines du ciel,1956,ds Gilb. 1971 p. 202).
B.− [Appliqué à une action, une idée, une réalisation de l’homme] Qui est dicté par un goût de la bizarrerie, de l’irrationnel. Synon. saugrenu, étrange.L’échec d’un projet farfelu (Arnoux, Double chance,1958, p. 214).
Péj. Absurde, stupide. Ses jugements sont d’un arbitraire farfelu; il condamne l’Énéide, mais accepte les Géorgiques (Marrou, Connaiss. hist.,1954, p. 138).

Par définition, la société c’est l’imitation. L’excentricité au contraire suppose une singularisation, elle célèbre l’errance, la périphérie ; elle cherche l’allégorie autant que la rareté, le baroque et le goût du merveilleux… Elle est ce qui est inattendu, inhabituel, incongru, excentriqueLe non-conformisme pendant la Renaissance a ainsi favorisé la subversion la plus vive, et un profond décentrement des codes culturels, au point que l’on peut parler d’une véritable contre-culture, dénoncée alors comme une imposture.
_

Parodie, burlesque et satire des institutions chez Rabelais

Il nous faut ici parler des écrits rabelaisiens (voyez aussi le cours 1-A : Sociologie de l’extraordinaire). Servis par une langue protéiforme et par un très grand art du portrait satirique, ils sont un mélange de sagesse, de bien-fondé, de gravité ; mais aussi de bouffonnerie, d’excentricité et de dérision, comme en témoigne le dernier ouvrage de Rabelais, Le Quart livre (1548-1552), parodie désopilante des chroniques chevaleresques et historiques du XVIe siècle. Je vous laisse découvrir le fameux épisode de la « guerre contre les andouilles » :

François Rabelais

« La guerre contre les andouilles »

Quand ces Andouilles approchèrent et que Pantagruel aperçut comment elles déployaient leurs bras et commençaient déjà à se préparer à attaquer, celui-ci envoya Gymnaste entendre ce qu’elles voulaient dire et savoir pourquoi elles voulaient sans hésitation guerroyer contre leurs vieux amis, qui n’avaient rien dit ni fait de mal. Gymnaste fit une grande et profonde révérence en arrivant devant les premières rangées, et il s’écria aussi fort qu’il le pouvait pour dire : « Nous, nous, nous sommes tous vos vos vos amis, et à votre servi… vi… vice. Nous sommes des amis de Mard… Mard… Mardigras, votre vénérable dirigeant… ». Je me suis laissé dire depuis, par plusieurs témoins, qu’il dit alors Gradimars au lieu de Mardigras. Quoi qu’il en soit, à ce mot un gros Cervelas sauvage et dodu qui conduisait la première ligne de leur bataillon fit le geste de vouloir le saisir à la gorge.     « Par Dieu (dit Gymnaste) tu n’y entreras que si je te coupe en tranches : car tu es fichtrement trop gras pour y entrer en un seul morceau ». Alors il tire son épée Baise-mon-cul (c’est comme cela qu’il l’appelait) à deux mains, et tranche le Cervelas en deux morceaux. Crédieu qu’il était gras ! Il me rappelle le gros taureau de Berne qui a été tué à Marignan lors de la défaite des Suisses. Croyez moi, il n’avait pas loin de quatre doigts de lard sur le ventre.

Après qu’il a tué ce Cervelas écervelé, les Andouilles attaquent Gymnaste et le terrassent méchamment, mais Pantagruel et ses hommes courent à son secours. Alors commence le combat martial pêle-mêle. Raflandouille érafle les Andouilles, Tailleboudin taille les Boudins, Pantagruel brise les Andouilles aux genoux. Frère Jean se tient silencieux, caché dans sa Truie de Troie (d’où il peut tout voir), quand les Godiveaux qui étaient en embuscade s’attaquent à Pantagruel en poussant de grands cris.     En voyant ce désarroi et ce tumulte, Frère Jean ouvre les portes de sa Truie, et sort avec ses fidèles soldats, les uns portant des broches de fer, les autres tenant landiers, couvercles, poêles et pelles, cocottes, grills, faitouts, tenailles, balais, pinces, marmites, mortiers, pilons, tous en ordre comme des brûleurs de maison, hurlant et criant tous ensemble épouvantablement. Nabuzardan ! Nabuzardan ! Nabuzardan ! Par de tels cris d’émeute, ils choquent les Godiveaux, et traversent les Saucissons. Les Andouilles s’aperçoivent soudain de l’arrivée de renforts, et prennent leurs jambes à leur cou, comme si elles avaient vu tous les Diables. Elles tombent comme des mouches sous les coups de bedaine de Frère Jean. Ses soldats ne font pas de quartier. Cela faisait pitié à voir. Le camp était tout couvert d’Andouilles mortes ou blessées. Et le conte dit que, si Dieu n’y avait pas veillé, toute la génération Andouillique aurait été exterminée par ces soldats de cuisine. Mais il se produisit alors un événement merveilleux, dont vous croirez ce que vous voudrez.  Du côté de la Tramontane, un grand, gras, gros, gris pourceau arriva en volant, avec des ailes longues et amples comme celles d’un moulin à vent. Il portait des plumes d’un rouge cramoisi, comme celles d’un flamant rose. Il avait des yeux rouges et brillants comme ceux d’un rubis, des oreilles vertes comme une émeraude, les dents jaunes comme un topaze, la queue longue et noire comme du marbre, les pieds blancs et diaphanes comme des diamants, et ils étaient palmés comme ceux des oies. Il portait un collier d’or autour du cou sur lequel figuraient des lettres grecques, dont je ne pus lire que deux mots, YS ATHINAN. Ce cochon en apprend à Minerve !

Il faisait beau et clair. Mais à l’arrivée de ce monstre, il y eut vers l’ouest un coup de tonnerre si fort que nous en sommes restés tous étonnés. Les Andouilles qui l’aperçurent jetèrent tout à coup leurs bâtons et leurs armes à terre, elles se mirent toutes à genoux, en levant bien haut leurs mains jointes sans dire un mot, comme si elles l’adoraient. Frère Jean avec ses hommes frappait toujours et embrochait les Andouilles. Mais sur un ordre de Pantagruel, on sonna la retraite et tous les combats cessèrent. Le monstre ayant volé et revolé plusieurs fois au-dessus des deux armées arrosa la terre de plus de vingt-sept tonneaux de moutarde, puis il disparut en volant, et en criant sans cesse « Mardigras, Mardigras, Mardigras ».

François Rabelais Quart livre, Chapitre 41
« La guerre contre les Andouilles » 1548-1552

Dans ce récit déroutant qui met à mal la culture savante autant que l’édifice officiel, la réhabilitation du « bas corporel », la parodie, la folie, la bizarrerie, le décalage incongru deviennent source d’enseignement, ainsi que l’avait bien montré en 1970 le célèbre critique russe Mikhaïl Bakhtine pour qui le rire « a une profonde valeur de conception du monde, c’est une des formes capitales par lesquelles s’exprime la vérité sur le monde dans son ensemble, sur l’histoire, sur l’homme ; c’est un point de vue particulier et universel sur le monde, qui perçoit ce dernier différemment, mais de manière non moins importante (sinon plus) que le sérieux »¹.

1. Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance, Paris Gallimard 1970 pour la traduction française.

Nous pourrions évoquer aussi Nasr Eddin Hodja, ouléma mythique des contes folkloriques turcs, sorte de fou sage et faux-naïf prodiguant des enseignements tantôt absurdes tantôt ingénieux, qui aurait vécu en Turquie de 1208 à 1284. En transgressant les normes et en renversant l’ordre des choses, ce personnage fantasque et parfois bouffon nous invite à découvrir les bienfaits du désordre : par sa bizarrerie, Nasr Eddin Hodja transgresse les tabous et les préjugés : ses excès et sa sagesse extravagante n’amènent-ils pas en définitive au conseil socratique du « Connais-toi » ? Pour se connaître, nous avons besoin d’être dérangés dans nos certitudes.

gustave-dore-rabelaisGustave Doré illustrant le Quart-livre : « Les offrandes à Manduce », 1854 |BnF|


Excentricité, transgression et rupture

Bien au-delà d’une simple fonction divertissante, le rôle dévolu au bizarre et à l’incongru prend donc une profonde valeur didactique et sociale : faire voler en éclat l’ordre socio-culturel établi. L’excentrique est en effet du côté de la rupture, du rejet, de la négation comme nous le rappelle la définition du CNRTL : « Qui est en opposition avec les habitudes reçues ; dont la singularité attire l’attention ». En ce sens, il construit un univers différent qui peut se faire l’instrument d’un véritable contre-pouvoir puisqu’il va à l’opposé de l’effet de masse, c’est-à-dire du normal, du raisonnable, du sensé.

Villiers de l’Isle-Adam (1838-1889) dans le journal L’Étoile française, daté du 25 décembre 1880 parlait ainsi des « symboliques et extraordinaires bouffonneries » des Romantiques décadents. Le recueil de Tristan Corbière intitulé Les Amours jaunes est à ce titre une sorte de pied de nez au romantisme des débuts : le pathétique s’y mue en antiphrase, le lyrisme élégiaque en ironie grinçante, et le sentiment du moi en une sorte d’auto-flagellation. Il n’est que de lire le sonnet inversé —véritable déstabilisation exemplaire du sonnet— intitulé « Le crapaud », pour s’en convaincre :

Tristan Corbière

« Le Crapaud »

(Les Amours jaunes, 1873)

Un chant dans une nuit sans air…
— La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

… Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif…
— Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…

— Un crapaud ! — Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur ! –

… Il chante. — Horreur !! — Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
…………………..
Bonsoir — ce crapaud-là c’est moi.

(Ce soir, 20 juillet)

La forme du texte, très surprenante, l’éclatement de la syntaxe, et surtout la mise en place d’un décor qui fait voler en éclat les clichés romantiques (à commencer par la rencontre amoureuse au clair de lune !) semblent désorganiser, voire renier les normes et les valeurs. Par leur extravagance, les « poètes maudits » s’attaquent ainsi à l’essence même de la culture classique qui, de la tradition cartésienne aux Lumières, prône le rationnel et la logique. À l’opposé, les poètes maudits mettent très bien en relief les notions de décadence et d’anti-modèle, qui caractérisent explicitement le romantisme tardif.

Car si elle participe à l’élévation spirituelle, leur poésie débouche invariablement sur la déception de l’homme de ne pouvoir atteindre cet idéal : en ce sens, le romantisme est une résistance assez désabusée au monde, à la nécessité, au rationnel, à la marche même de l’Histoire (cf. le « mal du siècle ») et qui conduira à un certain nihilisme social. On pourrait évoquer ici ce manifeste surréaliste avant la lettre qu’ont été les Chants de Maldoror. Publiée à titre posthume en 1920, l’œuvre sulfureuse de Lautréamont incarne l’écart, le détour et le dissonant poussés à leur paroxysme :

« Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. »

L’extrait est saisissant : animé d’une foi primitive et sauvage, le personnage de Maldoror incarne d’une part l’incandescence de la transgression faite de déchirement et de conflit intérieur ; et d’autre part la quête fiévreuse d’un ailleurs extraordinaire vécu comme échappatoire et libération à travers la volupté du langage, levé de la pénitence des tabous. Le thème du refus social se repère en effet dans le texte par la décadence, le désordre, la déviation morale, la provocation qu’il instaure dans la norme.

Même le langage se désolidarise de la syntaxe pour la détourner contre elle-même : en s’écartant volontairement du sens commun, le poème donne en effet l’impression d’une discontinuité empreinte de dérision et de violence : brisée, la trame de l’écriture est celle d’un poète marginal pour qui le romantisme se vit comme volonté de se perdre pour mieux se retrouver, fût-ce dans la mort. Détour de conduite, renversement esthétique, détours verbaux sont ici vécus comme nihilisme convulsif, vertige du néant et de l’inhumain.
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La culture excentrique

Charles Nodier disait d’un livre excentrique qu’il avait lu que c’est un livre « fait hors de toutes les règles communes de la composition et du style, et dont il est impossible ou très difficile de deviner le but […] ». Ces propos nous paraissent parfaitement s’appliquer au phénomène de l’excentricité. Privilégiant une « métaphysique du paraître » qui instaure la transgression et la déviance george-brummellcomme règle, et comme concrétisation de l’idéal, la culture excentrique a largement popularisé le dandysme propre à certains romantiques. Que l’on songe à Baudelaire ou à l’Anglais George Bryan Brummell (Londres 1778—Caen 1840), surnommé « Beau Brummell ».

← Robert Dighton, « Portrait of George Beau Brummell », 1805

Barbey d’Aurevilly, dans Du dandysme et de George Brummell (1845) a ainsi cherché à définir le dandysme : selon lui, il s’agit de quelque chose de plus fondamental que l’art du paraître : c’est une manière d’être, une transgression du conformisme bourgeois, utilitariste et puritain :

Les esprits qui ne voient les choses que par leur plus petit côté ont imaginé que le dandysme était surtout l’art de la mise, une heureuse et audacieuse dictature en fait de toilette et d’élégance extérieure. Très certainement c’est cela aussi ; mais c’est bien davantage[1] Le dandysme est toute une manière d’être, et l’on n’est que par le côté matériellement visible. C’est une manière d’être, entièrement composée de nuances, comme il arrive toujours dans les sociétés très vieilles et très civilisées, où la comédie devient si rare et où la convenance triomphe à peine de l’ennui.

[…]

Ainsi, une des conséquences du dandysme, un des ses principaux caractères ― pour mieux parler, son caractère le plus général ―, est-il de produire toujours de l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. L’excentricité, cet autre fruit du terroir anglais, le produit aussi, mais d’une autre manière, d’une façon effrénée, sauvage, aveugle. C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre la nature : ici on touche à la folie. Le dandysme, au contraire, se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour : double et muable caractère ! Pour jouer ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant.

La distinction opérée par Barbey d’Aurevilly entre excentricité et dandysme est très importante : le dandy « se joue de la règle et pourtant la respecte encore » : son attitude, impertinente, dédaigneuse et décentrée, est en fait une sorte de détournement des codes de la bienséance.. À l’opposé, le caractère excessif et violent de l’excentrique refuse souvent toute règle, au point de jouer avec les limites. Apparue au milieu des années 1970 à New York et en Angleterre avec les Sex Pistols, la culture punk par exemple, avec son esthétique de la subversion et de la transgression, est très représentative de l’excentricité.

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Nourri de culture punk, l’artiste anarchiste Jamie Reid avait créé en 1977 cette affiche provocatrice pour la chanson des Sex Pistols, « God Save The Queen ».

Comme il a été très bien dit, « la culture excentrique […] impulse […] une mouvance débridée, déclinée en dispositifs […] qui puisent dans le registre de l’absurde, de la provocation, du « psychédélique », du fantastique, voire d’une forme d’extravagance iconique alambiquée ou de maniérisme revisité enchanteur (immergeant l’un et l’autre dans un monde onirique) […]. [La culture excentrique] joue donc avec les limites, distille une poétique de l’originalité, féconde un développement (s’appuyant sur un décalage emblématique) de nouvelles postures et réflexions formelles, thématiques, génériques, picturales : une flambée de clichés insolites colorant, aujourd’hui, de façon prégnante, l’art […] et la culture marchande »³.

3. Isabelle Papieau, La Culture excentrique : de Michael Jackson à Tim Burton, Paris L’Harmattan, page 9.

À ce titre, l’Angleterre possède une large culture dans le domaine de l’excentricité. En 1955 par exemple, la styliste Mary Quant ouvre sa première boutique à Londres, « Bazaar » et créé un véritable scandale en proposant aux adolescentes la minijupe, qui s’imposera comme un symbole de la libération de la femme. On pourrait évoquer également la créatrice d’avant-garde Vivienne Westwood dont les créations antimode, inspirées de la culture Underground (tatouages, piercings, style punk, épingles à nourrice, vinyle, zips, etc.) magnifient superbement la culture excentrique et son extravagance.

vivienne-westwood-seditionaries_1977_aVivienne Westwood, collection « Seditionaries », automne 1977 (Photographie : Ku Khanh). |Source|

Mais du grain de folie à la folie meurtrière, il n’y a parfois qu’un pas : comme le rappellent les Instructions officielles, « l’extraordinaire se manifeste aussi dans son extrême violence. Loin d’exciter, il anéantit. Loin de favoriser le verbe et l’hyperbole, il coupe le souffle et la parole. C’est alors le traumatisme qui prévaut […] ». Si l’extraordinaire est donc une force vitale, on peut l’envisager à l’inverse comme instinct agressif, force destructrice, pulsion de mort ; en témoigne le film Orange mécanique, réalisé en 1971 par  par Stanley Kubrick d’après le roman de science-fiction A Clockwork Orange d’Anthony Burgess (1962).

orange-mecanique_1Réalisé en 1971 par Stanley Kubrick avec l’acteur Malcolm McDowell, le film Orange mécanique pousse l’excentricité du côté de la folie malsaine…

Par son inquiétante étrangeté, l’acteur Malcolm McDowell nous rappelle combien l’excentricité et la survalorisation de l’extraordinaire peut souvent dévier vers la folie mortifère ! Conçu initialement comme une réflexion sur la mécanisation de l’être humain et son conditionnement, le film Orange mécanique, orange-mecanique_2n’en est pas moins une radiographie de l’Angleterre de 1971 et la fascination de certains punks pour l’excentricité la plus déjantée allant jusqu’à la quête désespérée et l’ultra-violence.

Malcolm McDowell dans le film Orange Mécanique →

Comme nous le voyons, la réflexion sur la notion d’extraordinaire n’est pas toujours, loin s’en faut, synonyme de merveilleux. Bien au contraire, en versant dans l’extravagance ou pire, dans la folie, la démence, l’extraordinaire appelle la vigilance, au risque de confondre l’imaginaire et le réel, de déréaliser la réalité. Dans le monde quotidien, nous avons à répondre de nos actes : ils nous engagent. Et à trop se complaire dans l’extraordinaire, on en vient à habiter le cybermonde de l’illusion ou des paradis artificiels.
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Extraordinaire et morale

L’extraordinaire ne doit donc pas faire oublier un principe de réalité essentiel : il n’y a pas d’acte gratuit et chacun de nous est responsable de lui-même. Si la quête d’extraordinaire apporte à son auteur la vaine jubilation de l’immoralisme, alors elle ne saurait se légitimer d’un point de vue éthique car elle en oublie l’Être : l’extraordinaire n’a de sens que si l’on peut y trouver une vérité, un idéal.  Il n’est pas un artefact mais plutôt la capacité à « voir », dirait Rimbaud ; autrement dit à saisir l’insaisissable.

Une morale se dessine donc ici : l’extraordinaire comme valorisation de notre capacité à mettre en cause, grâce à l’extraordinaire effervescence de l’esprit, la pensée technicienne et le monde artificiel que notre modernité a multipliés autour de nous. Ainsi, l’extraordinaire peut se lire comme l’émergence d’une conscience individuelle —notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel— pensée comme nouvelle conscience morale et comme nouveau lien social.

interlligence-artificielle-davidDavid, l’inoubliable petit robot du film de Steven Spielberg, Intelligence Artificielle (2001), confronté à un monde déshumanisé :  l’extraordinaire comme  quête identitaire et appel à un nouvel humanisme…

Comme nous le rappelle Don Quichotte, ce chevalier errant créé par Cervantes au tout début du XVIIè siècle, l’excentricité et la fantaisie n’ont de valeur que parce qu’elles contrastent avec la violence du réalisme politique, dont elles dénoncent l’imposture. Et si les héros rabelaisiens semblent se comporter en dépit du bon sens, n’est-ce pas pour mieux se soustraire à la contrainte de la normalité et proposer une nouvelle vision du monde ? Ainsi redonnent-ils sens à l’humanisme, c’est-à-dire à l’humanité de l’humain.

CONCLUSION


 
A

insi que nous l’avons vu, la fiction d’un monde extraordinaire nous est nécessaire. Le merveilleux fait souvent la saveur ou le sens de la vie… Mais il faut voir dans l’extraordinaire un idéal régulateur qui peut, et doit aussi nous amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens. Tel est par exemple le rôle de l’art : en bâtissant des chimères, il nous faire toucher à l’intangible.

Dès lors, l’extraordinaire ne se met en œuvre que par rapport à une éthique de la responsabilité dont l’homme ne saurait se soustraire. Pour être le moteur de l’action, l’extraordinaire doit être consubstantiel à la vie elle-même, et être porteur d’un mobile et d’une légitimité amenant à préférer à la contingence du monde le monde du possible. Là réside sans doute tout l’enjeu de l’extraordinaire.

Être « déjanté » certes… Mais par rapport à une conscience morale, un idéalisme : l’éloge du merveilleux suit de près la définition de la responsabilité. Certains héros de films ou de romans, nimbés d’énigme et de mystère, n’en sont pas moins de vulgaires criminels qui, sous couvert de vivre « par-delà le bien et le mal » et de chercher en tout l’écart, la transgression, la marginalité, en appellent à notre lucidité.

Le film Nerve sorti en août 2016, ou le tristement célèbre « jeu de l’escalier », prouvent combien la quête de l’inédit, du sensationnel, de l’émotion pour l’émotion, peuvent conduire au pire. L’extraordinaire ne se justifie donc qu’en tant qu’expérience existentielle, c’est-à-dire prise de conscience du merveilleux, moment de lucidité visant à réenchanter le réel et non à vivre dans l’illusion, comme dirait Nietzsche, des arrière-mondes…

© Bruno Rigolt, octobre 2016


pomme-extraordinaire_4© octobre 2016, Bruno Rigolt
Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★

 
  • Autoexercice 1
    Découvrez le site de l’artiste américaine Nancy Fouts : montrez en quoi ses créations illustrent bien ces propos du support de cours : « l’extraordinaire, parce qu’il est en opposition à un certain formalisme et aux habitudes reçues, est du domaine de l’original, de l’extravagant. Il explore ainsi des univers oniriques, insolites voire cauchemardesques ».
  • Autoexercice 2
    Piercings, tatous, jupes pour homme, robes à seins en obus ironisant sur la féminité, burnous et boubous, tenues skinhead…  Le Français Jean-Paul Gaultier a cherché à travers ses créations à renouveler l’imaginaire du vêtement. Après avoir visité le site du couturier ainsi que l’exposition « La planète mode de Jean-Paul Gaultier : de la rue aux étoiles », essayez de composer un paragraphe d’une quinzaine de lignes montrant comment les créations du couturier, à contre-courant des styles traditionnels, ont permis de réhabiliter l’extravagance et la fantaisie, longtemps refoulées dans la mode masculine.
  • Autoexercice 3
    Philippe Pilard, dans son Histoire du cinéma britannique, rédige les propos suivants : « Andrew Kötting, qui se présente comme un « ex-punk » égaré du côté des arts plastiques […] s’embarque [en 1995] dans une aventure cinématographique inhabituelle : il a décidé de suivre le périple de sa grand-mère (octogénaire !) Qui a entrepris de faire à pied, et par la côte, le tour de la Grande-Bretagne. La vieille dame est accompagnée de sa petite fille, elle-même handicapée moteur. Ce voyage, « en dehors des sentiers battus » au sens propre, dure une dizaine de semaines, et donne un récit documentaire picaresque, profondément original et émouvant : Gallivant. »
    Visionnez un passage du film  puis étayez à l’oral les propos de Philippe Pilard.

    _

  • Autoexercice 4
    Lisez le chapitre 1 de Don Quichotte en version abrégée (3 pages à peine) : quels éléments du texte valorisent l’invraisemblance, la bouffonnerie, et l’incongru ?
  • Autoexercice 5
    À l’oral, et si possible en groupe, essayez de trouver un exemple caractéristique pour chacun de ces mots clés. Obligez-vous à construire, même brièvement, une démonstration :
Mots clés : bizarre, farfelu, biscornu, excentrique, baroque, absurde, étrange, invraisemblable, incroyable, extravagant, fantasmagorique, choquant, déplacé, dissonant, impertinent, inadéquat, inconvenant, incorrect, indécent, inopportun, insolent, irrévérencieux, malséant, messéant, monstrueux, répugnant, saugrenu…
  • Autoexercice 6
    La quête du mystérieux et de l’insolite a toujours fasciné les collectionneurs, ainsi qu’en témoigne le développement au XVIe siècle, des cabinets de curiosité, lieux où les amateurs fortunés entreposaient et exposaient des collections d’objets étranges et insolites issus du monde minéral, végétal ou animal.
    → Faites tout d’abord une recherche plus approfondie sur ces cabinets de curiosité sous la Renaissance, en élargissant vos investigations  jusqu’à l’époque contemporaine.
    → Regardez attentivement cette page du Catalogue of Valuable Specimens (1867), conservé à la British Library (Londres). Que nous apprend-elle sur les objets étranges et insolites qui composent les cabinets de curiosité ?

    catalogue-of-valuable-specimensSource : Rev J B P Dennis, Catalogue of Valuable Specimens, 1867, p.13
    Copyright : British Library. Cote : 7005.ccc.14

    → De nos jours, Sylvio Perlstein, diamantaire et bijoutier belgo-brésilien, a constitué une collection d’un millier de pièces, qui étonnent par leur côté excentrique, décalé et transgressif. Après avoir regardé quelques objets présentés lors de l’exposition « Busy going crazy », justifiez ces propos par lesquels le collectionneur évoque sa passion pour l’insolite : « En Portugais, nous avons le mot esquisito pour désigner ce que je ressens »* [le terme esquisito peut être traduit par : bizarre, insolite, déroutant, excentrique].
    → Pourquoi selon vous, la recherche de l’insolite est-elle toujours aussi vive de nos jours ? Essayez dans votre réponse d’exploiter ces propos des Instructions officielles : « l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ».

* David Rosenberg, « Esquisito ! Entretien avec Sylvio Perlstein », in M5, Catalogue de l’exposition : Busy going crazy. Collection Sylvio Perlstein. Art et photographie de dada à aujourd’hui, Paris, coédition Fage et La maison rouge, 2006.

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pietro_longhi_rhinoceros_1751Pietro Longhi, « Il rinoceronte » (« Le rhinocéros »), 1751
Venise, Ca’ Rezzonico


 

BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 1-C Le « parti pris des choses » ou la métamorphose mythique du quotidien


Cours précédents :

Niveau de difficulté de ce cours : difficile ★★★



C/ Le « parti pris des choses » ou la métamorphose mythique du quotidien 


Bruno_Rigolt_Mona_Lisa_dans_le_vent_2016_web_3Bruno Rigolt, « Mona Lisa dans le vent », 2016
Photomontage |source|, gouache, peinture numérique

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« The most extraordinary thing in the world is an ordinary man and an ordinary woman. »

Gilbert Keith Chesterton (Londres, 1874 – Beaconsfield, 1936)
Orthodoxy, chapitre 4 (The Ethics of Elfland), 1908
L

a culture du XXe siècle a proposé une réflexion inédite sur les rapports entre le langage artistique et la réalité qui nous entoure. La banalité de la vie ordinaire va en effet cristalliser une part importante des pratiques créatrices : l’obligation de réinventer le monde passe désormais par le refus des codes et des normes et par un reclassement des choses selon une vision inscrite dans la réalité et le quotidien les plus communs parfois.

Au « Grand Art », succèdent de nouvelles approches esthétiques marquées par un contexte historique, social et institutionnel s’absorbant dans l’histoire matérielle : alors que traditionnellement l’ordinaire ne se destine jamais à l’extraordinaire, deux domaines non faits l’un pour l’autre, les artistes et les écrivains cherchent moins l’absolu, l’excellence, l’idéal, le sublime, le transcendantal, que l’affirmation d’un « parti-pris des choses » : tendre vers une compréhension de l’ordinaire et du banal.

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Un « art sans importance » ?

Un mouvement comme le Ready-made, au début du XXè siècle, en élevant « l’objet manufacturé au rang d’objet d’art […] [a] introduit l’artefact vulgaire dans le monde de l’esthétique »¹ et entraîné conséquemment un profond brouillage des représentations à tel point qu’on pourrait parler d’une perte d’identité de l’œuvre d’art : le banal, l’ordinaire, le trivial sont-ils à même d’exprimer la dimension symbolique et spirituelle que l’artiste assignait jadis à l’art ?

1. Paul Ardenne, Art, L’Âge contemporain, Une histoire des arts plastiques à la fin du XXe siècle, Éditions du Regard, 1997, page 313.
Duchamp_fontaine_1917Marcel Duchamp « Fontaine » (détail), 1917
Épreuve gélatino-argentique d’Alfred Stieglitz
The Blind Man, New York n°2 mai 1917 (Philadelphia Museum of Art)

Broodthaers_MoulesMarcel Broodthaers, « grande casserole de moules », 1966
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source|

Nourrie du plus banal de l’existence, cette nouvelle expressivité, si elle confère à l’ordinaire la prééminence sur l’extraordinaire, implique l’évacuation de tout lyrisme personnel et de tout préjugé conceptuel. À ce titre, Marcel Broodthaers (Bruxelles 1924 — Cologne 1976), célèbre artiste plasticien belge organisera ainsi en 1969 une exposition à l’intitulé très révélateur : « Vers un art sans importance ? ». Selon lui, l’art ne doit posséder aucune grandeur particulière.  Dès lors, il ne répond plus à la définition que l’artiste lui assignait par le passé : transformer la réalité ordinaire à l’image de ses rêves.

Pour autant, ce choix du banal possède un paradoxe fondamental : « obliger le spectateur à considérer le banal comme digne d’intérêt. Ce faisant, réfléchir à la qualité même de la banalité, au demeurant censée être dénuée de qualité » |Paul Ardenne, op. cit. page 314|. Le travail sur le réel amène donc à une forme artistique résolument nouvelle qui vise non seulement à faire sortir l’art de sa tour d’ivoire pour l’ouvrir sur le monde, mais aussi à métamorphoser l’ordinaire afin de retrouver l’extraordinaire des choses.

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Redécouvrir les choses, réévaluer le banal

D’origine hongroise puis naturalisé américain, André Kertész (1894 Budapest — 1985 New York) est un représentant majeur de l’avant-garde photographique à Paris durant l’entre-deux guerres. Considéré par Henri Cartier-Bresson comme l’un de ses maîtres, il a magistralement montré dans son œuvre combien le choix des sujets les plus banals ou les plus banalisés correspond à une nouvelle approche du réel qui, si elle confère à l’ordinaire la prééminence sur l’extraordinaire, oblige à redécouvrir les choses et à réévaluer le banal.

Kertesz_la_fourchette
André Kertész, « La fourchette » (épreuve gélatino-argentique), 1928 Paris, Musée national d’Art Moderne
L’extraordinaire n’est plus ce qui est hors de l’ordinaire, de l’ordre commun ou de la mesure commune : il est dans l’ordinaire même, dans ce qu’on ne remarque plus, tant on y est habitué…

Observez cette scène : n’est-elle pas en apparence tout ce qu’il y a de plus banal ?  Et pourtant avec quel art le photographe parvient à transmettre une émotion, des sensations, bref un humanisme : le travail sur le cadrage, la lumière, les ombres portées, le champ et le hors champ, etc. donnent à voir et à penser autrement la réalité. Dans l’ouvrage qu’elle a consacré à Kertész³, Évelyne Rogniat intitule le chapitre 6 : « Le banal et le merveilleux ». Les remarques qu’elle formule sont du plus grand intérêt pour l’étude de notre thème :

« Quand Kertész se promène dans Paris et photographie au hasard de ses déambulations, il élabore des clichés qui mêlent banal et merveilleux : banals les décors, les situations, les événements […]. Or, de l’un à l’autre se manifeste le surgissement dans cette quotidienneté sans histoire, d’un élément perturbateur et enrichissant, qu’on peut appeler le Merveilleux, sujet d’étonnement, de réjouissance, petit miracle. […] il donne sens à l’in-signifiant : non pas sens conçu comme un message explicite, mais comme proposition à l’intelligence et à l’imaginaire […]. »

3. Evelyne Rogniat, André Kertész : le photographe à l’œuvre, Presses Universitaires de Lyon/Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997, pages 55-56.

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L’extraordinaire n’existe que dans la conscience que nous en avons…

Comme nous le voyons, il n’y a pas intrinsèquement et objectivement d’extraordinaire : l’extraordinaire est subjectif : c’est le regard que nous portons sur les choses, les lieux ou les êtres, c’est-à-dire l’appropriation et l’intériorisation par chacune et chacun de nous d’une réalité existante, « sans histoire ». Et tout à coup, voici que cette réalité prend sens : on la fait sortir du banal et du contingent par le regard que nous lui portons. Ce n’est pas l’objet qui est extraordinaire, c’est le sens que nous lui donnons. Autrement dit, l’extraordinaire n’existe que dans la conscience que nous en avons.

Tel est le rôle de l’art : introduire dans la sphère de la connaissance l’expérience, toujours différente et subjective, d’une situation contingente. Quand nous utilisons quotidiennement une fourchette identique à celle de Kertész, en fait nous ne la voyons même pas car nous sommes prisonniers de la contingence : notre savoir, qui est celui des situations, s’inscrit dans la norme et la finitude. En ce sens, la fourchette n’est pas digne d’intérêt : elle se présente à nous en passant inaperçue tant son insertion dans l’ordinaire est grande.

Mais si maintenant nous portons sur la même fourchette ou sur la « grande casserole de moules » de Marcel Broodthaers (voir plus haut), un autre regard, l’objet perd tout à coup sa fonction pour acquérir de nouvelles caractéristiques : il se détache de l’uniformité par le regard que nous lui portons, il prend de l’importance pour nous, et devient événementiel. Il est, « dans la continuité temporelle, ce qui nous semble suffisamment « important » pour être découpé, mis en relief et pouvoir être désormais, sinon commémoré, du moins mémorisé »⁴.

4.  (Collectif) Dictionnaire de la Sociologie, Encyclopædia Universalis & Albin Michel, Paris 1998, article « Événement », page 319.
kertesz_chaises_1927André Kertész, Chaises de Paris, 1927
Charenton-le-Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine |source|
© Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / André Kertész

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Francis Ponge et l’éloge de l’ordinaire

De nos réflexions précédentes ressort l’idée que l’ordinaire et l’extraordinaire ne s’opposent pas forcément : bien au contraire ! Comme l’a montré le poète Francis Ponge (1899-1988), les choses renferment « un million de qualités inédites »⁵, une profusion de richesses insoupçonnées qu’il s’agit de mettre en lumière. Dans Le Parti-pris des choses publié en 1941, il s’est employé à restituer la présence du réel ; un peu comme si la « grande » poésie s’effaçait pour s’inscrire dans le quotidien et l’éloge de l’ordinaire.

5. Voyez en particulier cette page, très explicative (Michel Collot, La Matière-émotion, Paris PUF « Écriture », 2015).

« Le Cageot »

À mi-chemin de la cage au cachot, la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.

À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit encore de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, – sur le sort duquel il convient toutefois de ne s’appesantir longuement.

Francis Ponge, Le Parti pris des choses, Paris Gallimard, 1942

La poésie telle que l’envisage Ponge refuse donc toute spéculation intellectuelle. Elle suppose au contraire une opération de transfiguration et de transgression des valeurs, des codes artistiques et des habitudes, afin d’atteindre le factuel, le banal, l’ordinaire. Comme l’auteur l’affirme dans Le Carnet du bois de pins, « mon dessein n’est pas de faire un poème, mais d’avancer dans la connaissance et l’expression du bois de pins, d’y gagner moi-même quelque chose ».

Annick Fritz-Smead⁶ remarquait justement : « il y chez Ponge une grande méfiance de ce qui sort de l’ordinaire. Le ravissement que l’extraordinaire impose à notre esprit est une distraction pour une vision objective et une compréhension claire des choses. La banalité est reposante ; elle ne donne aucunement lieu à une explosion de sensations envahissantes qui nous feraient perdre le contrôle de nos sens […] ».

6. Annick Fritz-Smead, Francis Ponge : De l’écriture à l’œuvre, Peter Lang, 1997, page 63.

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Rendre extraordinaire l’ordinaire

Si traditionnellement, le sublime est élévation d’esprit, le « parti-pris des choses » est de tendre vers une compréhension métaphorique de l’ordinaire et du banal. Dès lors, l’extraordinaire n’est plus ce qui est hors de l’ordinaire, de l’ordre commun ou de la mesure commune : il est dans l’ordinaire même, dans ce qu’on ne remarque plus, tant on y est habitué, c’est-à-dire l’infra-ordinaire, pour reprendre le néologisme de Georges Pérec |Georges Pérec, l’Infra-ordinaire, Paris Seuil 1989|.

Rendre extraordinaire l’ordinaire afin d’en exprimer le sens symbolique : tel est le but de la poésie selon Francis Ponge. La poésie devient ainsi une des sources possibles d’une nouvelle forme d’art, qui réhabilite une écriture de la quotidienneté et de l’immédiateté, apte à exprimer l’extraordinaire en des termes ordinaires. Mais cette transgression, par laquelle le non-artistique pénètre le domaine de l’art, ce retour aux choses, se révèle sensible à la dimension métaphysique de l’ordinaire : poésie du banal et de l’habituel consistant à renouveler le regard porté sur l’environnement le plus prosaïque afin d’éclairer sa beauté propre, son identité.

Le poète doit ainsi chercher à extraire l’extraordinaire de l’ordinaire, tant il est vrai que l’extraordinaire fait partie de l’ordinaire. Cette alchimie du Verbe amène à une réflexion sur le statut de l’Art : « Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence, Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »… déclare ainsi Baudelaire dans Les Fleurs du mal : l’artiste est celui qui procède à une transmutation du langage, qui vivifie les lieux communs : c’est une sorte de voyage extraordinaire, enivrant et fantastique dans « l’épaisseur des choses ».

Nancy_Fouts_Bird_on_record_playerNancy Fouts, « Bird on record player », 2015 |Source|

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Puiser dans l’ordinaire son contenu extraordinaire…

« Redécouvrir la rareté du banal, l’exceptionnel de l’ordinaire », telle est la force de révélation de l’art. Andy Warhol (Pittsburgh, 1928 – New York, 1987) a choisi dans ses sérigraphies de représenter des objets banals, ordinaires, en apparence dépourvus d’originalité et sans intérêt : warhol.1239613263.jpgà l’alimentaire du quotidien (ainsi les fameuses boîtes de soupe Campbell), répond un art qui célèbre la vie ordinaire : l’objet banal s’introduit ainsi dans l’icône ! Regardez cette boîte de conserve Campbell’s Soup de Warhol ou le portrait de Marilyn Monroe reproduit « à l’identique » à des milliers d’exemplaires grâce au procédé de la sérigraphie : provocation ? Transgression? Ce qui est certain, c’est que cette multiplication banalisante de l’image, ce « culte de l’ordinaire », s’il ouvre la voie à un processus de désacralisation de la culture, amène à une réflexion majeure : par le fait même qu’il est débarrassé des traits de singulier ou de l’extraordinaire, l’objet banal devient original ; l’ordinaire de la vie quotidienne se charge ainsi d’une « aura » extraordinaire : le combat contre l’institution et les normes qui enferment l’art dans les conventions.

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CONCLUSION


P

uiser dans l’ordinaire son contenu extraordinaire, voilà peut-être le but ultime de l’acte créateur. Comme nous avons cherché à le montrer tout au long de ce cours, c’est en s’ouvrant à l’ordinaire, au quotidien, à la matérialité du signe, que l’art acquiert ainsi un nouveau statut : en se projetant dans le monde, il passe par une refonte de l’expérience du réel. C’est donc par le réel que cette métamorphose mythique du quotidien se construit.

Et sans doute est-il vrai que nous avons besoin de l’ordinaire pour fonder notre croyance dans le merveilleux. Il existe ainsi un jeu de relations réciproques entre le réel et l’extraordinaire. Nourri du plus banal de l’existence, l’extraordinaire se projette dans l’environnement : il en est la transfiguration ; et de même l’ordinaire, par le travail du point de vue, de la subjectivité de l’artiste ou du spectateur, devient le révélateur de l’extraordinaire…

© Bruno Rigolt, septembre 2016

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Bruno Rigolt_extraordinaire_clavier_ordinateur_4_web« Appuyez, juste pour voir… » (© BR)

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Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen ★

 
  • Autoexercice 1
    Lisez précisément les pages 55-56 de l’ouvrage d’Evelyne Rogniat, André Kertész : le photographe à l’œuvre (Presses Universitaires de Lyon/Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997).
    → Étayez ces propos : « [André Kertész] donne sens à l’in-signifiant : non pas sens conçu comme un message explicite, mais comme proposition à l’intelligence et à l’imaginaire ». Dans votre réponse, essayez d’exploiter d’autres photographies de Kertész que vous chercherez sur Internet.
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  • Autoexercice 2
    Prenez tout d’abord connaissance de cet extrait du sommaire du Parti-pris des choses de Francis Ponge (éd. Folio-Gallimard) :
    Ponge_Parti_pris_des_choses_table_des_matieres
    → Dans quelle mesure les choix opérés par Francis Ponge poussent-ils à l’analyse de l’ordinaire ?
    → Cherchez sur Internet le poème intitulé « L’huître » : en vous aidant le cas échéant de quelques éléments d’analyse, développez cette remarque de Paul Ardenne : le choix du réel « [oblige] le spectateur à considérer le banal comme digne d’intérêt. Ce faisant, réfléchir à la qualité même de la banalité, au demeurant censée être dénuée de qualité » |Paul Ardenne, op. cit. page 314|.
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  • Autoexercice 3
    Dans le cours, il est écrit : « ce n’est pas l’objet qui est extraordinaire, c’est le sens que nous lui donnons. Autrement dit, l’extraordinaire n’existe que dans la conscience que nous en avons ».
    → avec votre téléphone portable, photographiez un élément banal (ustensiles, mégots de cigarettes dans un cendrier, flaque d’eau, etc.) puis essayez par le cadrage, les jeux de lumière, etc. de susciter l’imaginaire et l’extraordinaire.
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  • Autoexercice 4
    Regardez cette acrylique sur toile de David Kessler : « Light Struck Cadillac ».  Cette peinture est tout à fait représentative de l’hyperréalisme.
    → Cherchez-en la définition.
    → Pourquoi selon vous cette photographie, qui semble pourtant nous ramener à la réalité quasi-photographique, parvient-elle en fait à nous en évader ?
David_Kessler_Light_Strack_CadillacDavid Kessler, « Light Struck Cadillac », 1967-77
Collection de l‘artiste. Acrylique sur toile, 152 x 213 cm. © David T. Kessler
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