EAF 2009… Corrigé de l’écrit d’invention

Rappel du sujet :

Dans Cyrano de Bergerac, avant le lever du rideau, « Tout le monde s’immobilise. Attente. »
Vous allez assister à la représentation d’une pièce que vous connaissez. Les lumières s’éteignent progressivement. Vous découvrez alors l’espace scénique. Faites part de vos réactions, de cette expérience des premiers instants du spectacle.
Attention, il ne s’agit ni de raconter la pièce, ni de la résumer.

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Le libellé du sujet invitait l’élève à une réflexion sur le sens. À l’opposé des exercices habituels, le présent travail largement introspectif et réflexif, exigeait une analyse de déchiffrement des signes offerts au spectateur lors d’une scène d’exposition… Le corrigé que je vous propose n’est nullement un modèle, mais simplement une approche possible.

Pour accéder au corrigé de la question, cliquez ici.

arrow.1242450507.jpg L’écrit d’invention

En fait, les lumières ne se sont pas éteintes progressivement. Et j’avais découvert l’espace scénique bien avant les trois coups. La salle dans laquelle je me trouve, peut-être par refus des conventions (ou par manque de moyens ?), n’a pas de rideau. Il n’y a pas non plus de fauteuils de velours rouge ni de lambris dorés sur les murs comme dans un théâtre « à l’Italienne ». Non, c’est une salle de fête banale, avec ses bancs de bois et une scène plus imaginaire que réelle. Mais faisons comme si les lumières s’éteignaient, imaginons que je découvre alors l’espace scénique… Le rideau de mes yeux s’ouvre sur une toile de fond grise devant laquelle est planté un balai renversé qui figure un simulacre d’arbre sans feuilles. Sur mes genoux est posé En attendant Godot de Beckett… Quant à la route de campagne annoncée dans la didascalie initiale, elle est suggérée ici par un décor peint sur un panneau de contreplaqué. Maladresse de l’artiste ? Ou parti pris esthétique ? Sans doute s’agit-il d’un choix légitime du metteur en scène qui veut, par la distanciation ainsi créée, que le public sache qu’il est au théâtre. A l’opposé de toute illusion réaliste, le décor convient donc bien à cette « anti-pièce » dont l’un des buts était justement de remettre en cause les règles de la dramaturgie classique…

Enfin, les lumières s’éteignent, mais pas progressivement comme le voudrait l’usage, assez brutalement au contraire en même temps que retentissent les trois coups du « brigadier ». Je ne peux m’empêcher de penser, non sans un certain amusement, combien la notion de code est importante au théâtre, même dans la plus humble salle : onze coups très rapides puis trois coups, un peu comme pour signifier d’autres règles du jeu : les voix se taisent, quelques toussotements et murmures étouffés accompagnent cet étrange rituel. Soudain, un éclairage de poursuite braque son faisceau lumineux sur un comédien qui, assis non loin de moi dans la salle, se lève et se dirige vers la scène. Mes camarades et moi-même nous amusons de cet effet de « happening », brisant ainsi la barrière entre le public et les acteurs. Je n’avais pas remarqué la tenue, je devrais dire l’accoutrement du personnage : il est vêtu d’un pantalon rayé, d’une veste noire informe et d’un chapeau melon complètement défoncé ; sans doute Estragon. Il est bientôt rejoint par l’autre personnage de la pièce : Vladimir. Les deux compères s’efforcent de meubler le silence, et discutent pour passer le temps.

Une telle entrée en matière me surprend car malgré moi, peut-être prisonnier du cinéma d’action ou du théâtre d’intrigue, j’attends qu’il se passe quelque chose. D’ailleurs, la première impression que j’ai ressentie en voyant ces deux vagabonds sur scène, a été de me dire : « Comment pareils « clowns » peuvent-ils être des héros ? » Il est vrai qu’à première vue, il paraît impossible de mettre sur la scène tragique des gens si banals tirés de la vie courante, englués dans la contingence sociale. Car à l’évidence, on va au théâtre pour assister à un spectacle distrayant qui repose sur la mise en œuvre d’un artifice, comme le montre bien l’Illusion Comique de Corneille par exemple. Mais là… Loin de nous faire oublier la réalité ordinaire, j’ai l’impression que la pièce nous replonge au contraire dans le matériel et le pathétique de l’existence. Voilà ce qui justifie sans doute la banalité, poussée jusqu’à l’absurde et au grotesque, des propos :

« Estragon. – Qu’est-ce que je dois dire ?
Vladimir. – Dis, Je suis content.
Estragon. – Je suis content.
Vladimir. – Moi aussi.
Estragon. – Moi aussi.
Vladimir. – Nous sommes contents. Qu’est-ce qu’on fait maintenant qu’on est content ? »

Combien la vie semble insignifiante soudain, à l’image de l’anti-théâtre de Beckett : insignifiante et absurde. Sans doute est-ce le mérite de l’auteur de montrer que l’homme n’est pas confronté à des dilemmes cornéliens : il se heurte bien souvent à des obstacles dérisoires : c’est la vie quotidienne qui est tragique, et non l’exceptionnel. Derrière les échanges de répliques, en effet, nul dialogue véritable : les personnages ne communiquent pas : attendre pour pallier l’absence d’intrigue, parler pour meubler le silence, n’est-ce pas là, sur un plan plus philosophique, un échec du langage dans sa vocation d’échange et de partage ? Décousu, absurde, le dialogue atteste l’existence des personnages mais ne donne pas un sens aux mots qu’ils prononcent. Cette conscience que le monde est absurde, que nos actions sont elles-mêmes absurdes s’impose mieux dans un dialogue vide de signification : je ne peux m’empêcher de songer qu’en cet instant même, des centaines de milliers de semblables attendent peut-être Godot, confondus dans un même espoir ou un même malheur… Tous ces voyageurs de la vie sont à l’image des personnages tragiques de Beckett : ils prennent le bus, attendent le métro, vont au travail ou au spectacle, mais dans quel but ?

Au fond, la vie n’est-elle pas comme cette pièce sans intrigue : elle n’est certes pas une tragédie, mais elle est chargée de tragique. Tout le monde sait, à commencer par les spectateurs, que Godot ne viendra jamais… Alors pourquoi être venu au théâtre ? Si j’étais Meursault, le héros de L’Étranger, j’aurais dit que « ça n’a pas de sens », tant il est vrai que l’absurde, c’est « le divorce de l’homme et de sa vie ». De fait, n’est-il pas vain d’assister au spectacle de deux étrangers jouant à être ridicules, jouant à attendre, le temps d’une représentation ? La logique voudrait qu’on en finisse au plus vite, que le temps ne soit pas absurde… La première parole d’Estragon résonne encore dans ma tête : « Rien à faire ». Et cette réponse édifiante de Vladimir : « Je commence à le croire […]. J’ai longtemps résisté à cette pensée en me disant, Vladimir sois raisonnable, tu n’as pas encore tout essayé. Et je reprenais le combat ». C’est peut-être dans l’inanité de ce combat dérisoire et absurde que réside le vrai message : pour paraphraser Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe, j’ai envie de dire qu’il faut imaginer Vladimir, ou Estragon, c’est-à-dire l’homme, heureux ». Attendre Godot, n’est-ce pas dans un monde si souvent privé d’humanité, « reprendre le combat », fût-ce dérisoirement, et attendre cette impossible part d’espérance qu’on appelle le bonheur ?

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Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).