La citation de la semaine… Jack Kerouac…

« On continua de rouler. Au milieu de l’immense plaine nocturne s’étendait la première ville du Texas… »

On continua de rouler. Au milieu de l’immense plaine nocturne s’étendait la première ville du Texas, Dalhart (¹), que j’avais traversée en 1947. Elle miroitait sur le plancher obscur de la terre, à cinquante milles de là. Ce n’était au clair de lune qu’une étendue de bouteloue et de désert. La lune était à l’horizon. Elle prit de l’embonpoint, elle devint immense et couleur de rouille, elle mûrit et gravita, jusqu’au moment où l’étoile du matin entra en lice et où la rosée souffla par les portières ; et nous roulions toujours. Après Dalhart -boîte de biscuits vide- on déboula sur Amarillo qu’on atteignit dans la matinée, parmi les herbages balayés par les vents, qui, seulement quelques années auparavant, ondoyaient autour d’un campement de tentes de bisons. Maintenant il y avait des stations d’essence et des juke-boxes 1950 dernier cri [..] À Childress, sous le soleil brûlant, on mit le cap directement au Sud en bifurquant sur une route secondaire et on s’élança à travers des déserts abyssaux en direction de Paducah, Guthrie et Abilene (Texas). La vieille bagnole chauffait et dansait le bop et s’accrochait opiniâtrement au terrain. De grands tourbillons de sable soufflaient sur nous du fond des espaces miroitants. Stan roulait droit devant lui en parlant de Monte-Carlo et de Cagnes-sur-Mer et de paysages azurés près de Menton où des gens au visage basané erraient entre des murs blancs…

Jack Kerouac, Sur la route (On the road)
© Gallimard 1960, « Folio » Gallimard 2008 (trad. J. Houbart)

 

We drove on. Across the immense plain of night lay the first Texas town, Dalhart, which I’d crossed in 1947. It lay glimmering on the dark floor of the earth fifty miles away. The land by moonlight was all mesquite and wastes. On the horizon was the moon. She fattened, she grew huge and rusty, she mellowed and rolled, till the morning-star contended and dews began to blow in our windows—and still we rolled. After Dalhart -empty crackerbox town- we bowled for surlaroute3.1243413310.jpgAmarillo, and reached it in the morning among windy panhandle grasses that only a few years ago, (1910) waved around a collection of buffalo tents. Now there were of course gas stations and new 1950 jukeboxes […]. At Childress in the hot sun we turned directly south on a lesser road and continued across abysmal wastes to Paducah, Guthrie and Abilene Texas. Now Neal had to sleep and Frank and I sat in the front seat and drove. The old car burned and bopped and struggled on. Great clouds of gritty wind blew at us from shimmering spaces. Frank rolled right along with stories about Monte Carlo and Cagnes-sur-Mer and the blue places near Menton where darkfaced people wandered among white walls…

Chef de file de la « Beat Generation » (²), Jack Kerouac (1922-1969) est un écrivain américain d’origine canadienne-française. Très représentative de la Contreculture et largement controversée de son vivant, son œuvre est anticonformiste et annonce la période de contestation sociale qui bouleversera la fin des années Soixante aux États-Unis. Sur la route (rédigé en 1951 mais publié en 1957) se présente à ce titre comme une ode audacieuse à la liberté.

L’impression qui ressort à la lecture de cette immense fresque, partagée entre les paysages uniques de l’Amérique et les dérives de toute sorte, est le don poétique de Kerouac, apte à nous faire ressentir, à travers l’exil des routes, l’immensité même du « paysage humain ». De fait ce roman, largement autobiographique, se lit un peu comme un road movie : la route elle-même devient intrigue et le voyage cheminement spirituel, moyen de s’emparer, en le parcourant, du monde qui nous entoure. « La route est pure. La route rattache l’homme des villes aux grandes forces de la nature » aimait à répéter Kerouac et sans doute il est vrai que ce roman est non seulement une passionnante introduction à la civilisation américaine de la fin des années 50, mais aussi une très belle épopée dont le style spontané n’a cessé d’inspirer les créations romanesques contemporaines.

______________________

(¹) Il est écrit à deux reprises dans l’édition française (Folio, Gallimard 2008, p. 381) « Dalhars » mais il s’agit sans doute d’une coquille : la ville mentionnée est bien Dalhart, située au nord de l’État du Texas.
(²) Regardez également cette vidéo dans laquelle Jack Kerouac explique (en Français) comment et pourquoi  il a créé l’expression de « Beat Generation ». En particulier, retenez les remarques sur l’étymologie du terme « beat » (rapproché du mot français « béatitude »). Un document passionnant ! 

Crédit photographique : Bruno Rigolt

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Culture générale/Classes de Première… La problématique de l'absurde dans le théâtre

Ce support de cours est destiné prioritairement aux sections de Première préparant l’Épreuve Anticipée de Français. Il vise à analyser le bouleversement littéraire mais aussi idéologique que le théâtre de l’absurde a introduit en France à partir des années Cinquante.

Antithéâtre
et absurde

              

« La pensée, vidée de l’être, se dessèche, se rabougrit, n’est plus une pensée.
En effet, la pensée est l’expression de l’être, elle coïncide avec l’être.
On peut parler sans penser. Il y a pour cela à notre disposition les clichés,
c’est-à-dire les automatismes. Il n’y a de vraie pensée que vivante. »

Eugène Ionesco, Journal en miettes, 1967

Eugène Ionesco dans Notes et Contre-notes (Paris, Gallimard 1962) écrivait :

« L’homme d’avant-garde est l’opposant vis-à-vis d’un système actuel. Il est un critique de ce qui est. Le théâtre d’avant-garde […] est comme un théâtre en marge du théâtre officiel : semblant avoir, par son expression, sa recherche, sa difficulté, une exigence supérieure ».

Ces paroles sont riches d’enseignement : c’est en effet par le lexique de la transgression (« opposant », « critique », « en marge ») que l’auteur de la Cantatrice chauve entend briser avec une tradition théâtrale vieille de plus de deux siècles. Mais pour bien comprendre ce bouleversement, il faut le replacer dans un ensemble plus vaste, qui dépasse bien évidemment le cadre théâtral.

Un théâtre caractéristique de l’Après-guerre

De fait, après la Seconde guerre mondiale, dans une société devenue plus permissive en matière de mœurs grâce aux jeunes générations, va s’épanouir une période de changements dans les comportements collectifs qui vont bouleverser les normes sociales et les valeurs traditionnelles.

Après les camps de concentration, Hiroshima, et les privations de la guerre, le développement d’une société de « consommation de masse » va répondre à une recherche hédoniste du plaisir qui s’inscrit dans un contexte largement libertaire, transgressif, voire provocateur (émergence du consumérisme, Beat Generation, sexualité libre, etc.).

Cette profonde recomposition du champ politique et culturel va porter atteinte à l’hégémonie de la bourgeoisie, en tant que classe sociale dominante, à « l’intégrité » de la littérature traditionnelle et aux valeurs humanistes classiques. Dans le champ des pratiques symboliques par exemple, la vie intellectuelle dans l’après-guerre témoigne à la fois d’une recherche tous azimuts de « l’avant-garde » au niveau des arts et des spectacles, et de l’émergence d’un vaste mouvement d’idées et d’opinions qui débouchera sur une crise identitaire majeure dont la décolonisation, le mouvement des « non-alignés » et bien sûr les courants de contre-culture (« mai 68« , génération Hippie, Pop’Art) constituent les manifestations les plus spectaculaires.

   Au cœur du Quartier latin,
le Panthéon vu du Jardin du Luxembourg (© B. R.) 

« Anti-théâtre » et « nouveau roman »…

C’est à Paris dans le « Quartier latin » que va se concentrer la vie éditoriale et littéraire après la guerre. Sous l’influence de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir surtout, fleurissent un certain nombre de revues intellectuelles (souvent déficitaires : c’est presque leur « image de marque »!) qui n’ont d’autre but que de stigmatiser le « prêt-à-penser ». De toutes parts, la critique « officielle » et le « grand public » semblent pris de cours face à une contestation radicale qui exprime avec une force singulière les aspirations de toute une génération, celle du Jazz, de Boris Vian et de Saint-Germain-des-Prés, avide de « refaire le monde ».

C’est dans ce contexte que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes d’une petite-bourgeoisie « bien-pensante » et conservatrice, adepte du « Boulevard« , se développent vers 1950, dans les petits théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Mais ce renouvellement dépasse de loin le cadre strictement scénique. Comme le dit avec justesse Pierre de Boisdeffre, « l' »Antithéâtre » est à la scène bourgeoise ce que l' »Anti-roman » est au récit traditionnel : une approche nouvelle des êtres qui ne doit rien aux procédés psychologiques classiques, et met le spectateur, directement et sans explication, en face de la situation dramatique » (1).

À l’image de l’anti-théâtre, le « nouveau roman » va s’employer à remettre en cause les techniques et les conventions du genre romanesque : suppression de la cohérence de l’intrigue, remise en cause de la fonction réaliste et référentielle du roman traditionnel, contestation du personnage romanesque, etc.

Dans l’Ère du soupçon (Paris, Gallimard 1956) par exemple, la romancière Nathalie Sarraute enlève au personnage son statut « traditionnel » pour n’en faire qu’un anonyme « dont le résultat est la dissolution du héros romanesque » (2). Cette dernière expression du romancier Alain Robbe-Grillet révèle les changements majeurs introduits par le « nouveau roman ».

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Les défenseurs du « Nouveau roman ». De gauche à droite : Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Jérôme Lindon, Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier
(crédit photographique : Mario Dondero, © éd. de Minuit, 1959)

Amener le lecteur à une distance critique

Le personnage, « soupçonné » d’être « trop honnête », trop « ordinaire » est littéralement « assassiné » par cette entreprise de démystifiaction du romanesque : de là les tentatives de nombreux écrivains (Alain Robbe-Grillet, chef de file du mouvement, Michel Butor, Nathalie Sarraute) d’abandonner les accessoires classiques du roman, au point d’appauvrir considérablement l’intrigue (d’un point de vue narratif, il ne se passe pas grand chose dans ces romans) pour mieux prendre de recul avec le réel.

Le but en effet n’est pas de divertir, mais plutôt d’amener le lecteur à une distance critique vis-à-vis du romanesque traditionnel : l’aventure, le pittoresque, le suspense, l’intrigue n’ont plus lieu d’être dans le nouveau roman du fait même qu’il « prétend échapper à l’impasse dans laquelle les romanciers avaient fini par s’enfermer en interprétant à l’aide de schémas stéréotypés un monde transparent aux passions immuables » (P. de Boisdeffre, op. cit.).

Le nouveau roman participe ainsi à l’élaboration d’une littérature plus abstraite, plus conceptuelle en libérant l’écriture des contraintes traditionnelles, à commencer par le schéma narratif, volontairement vidé de sa substance.

L’absurde au théâtre

On retrouve dans le théâtre de l’absurde les mêmes principes qui ont fait la force (et la faiblesse) du Nouveau roman : de fait, l’absence d’intrigue et la volonté de dessaisir le personnage d’une identité et d’une consistance qui est celle des héros traditionnels, a entraîné l’écriture du côté de l’exploration du langage et de l’interrogation identitaire.

Cette mise en cause des formes qui traversent notre héritage culturel s’est tout d’abord révélée assez déstabilisante pour le grand public, habitué à une « histoire », à des personnages « caractérisés ». Même la Cantatrice chauve, pourtant très accessible sur le plan du vocabulaire, revendique un statut d' »anti-pièce » qui a littéralement mystifié le public parisien et la critique conservatrice à sa sortie. Peut-être à cause de la simplicité même du lexique, la pièce est déroutante et porte en elle les germes d’une vérité plus profonde : c’est en effet la esslin.1242926544.jpg« tragédie du langage » qui se révèle le véritable sujet de la pièce.

On comprend mieux dès lors cette affirmation de Ionesco dans Notes et contre-notes : « J’ai intitulé mes comédies antipièces, drames comiques, et mes drames pseudo-drames ou farces tragiques, car, me semble-t-il, le comique est tragique, et la tragédie de l’homme est dérisoire ».

Le théâtre de l’absurde est donc par définition un théâtre de la crise des identités et des rapports de classe. Si sa dramaturgie remet en cause le drame classique, matériellement et symboliquement, c’est qu’il s’agit avant tout pour des auteurs comme Beckett ou Ionesco de refuser « toute représentation mimétique de la réalité, qui pourrait favoriser l’illusion d’une homophonie entre le réel et le représenté » (3). Ce désintérêt pour l’imitation, la mimésis trouve sa justification dans un a priori esthétique et philosophique qui entend rompre avec le « théâtre d’illusion », par définition réaliste et référentiel.

Dans un célèbre essai paru en 1962, le critique anglais Martin Esslin, à qui l’on doit l’expression de « théâtre de l’absurde », propose une interprétation très pertinente résumée ainsi dans Wikipedia : « En analysant le répertoire de l’avant-garde dramatique de son époque, Martin Esslin montre que ces pièces de théâtre sont moins farfelues qu’elles ne paraissent et qu’elles possèdent une logique propre, s’attachant à créer des mythes, autrement dit une réalité plus psychologique que physique. Elles montrent l’homme plongé dans un monde qui ne peut ni répondre à ses questions, ni satisfaire ses désirs. Un monde qui, au sens existentialiste du mot, est « absurde » ».

La Cantatrice chauve de Ionesco (4)

Qu’on ne se méprenne pas cependant : entre la dramaturgie d’Albert Camus ou de Sartre et la théâtralité de Ionesco, c’est le jour et la nuit ! Il n’y a rien d' »existentiel » dans la Cantatrice chauve au sens sartrien du terme. Dans Huis Clos par exemple, pièce « classique » quant au fond, élaborée en référence au théâtre grec, la réflexion porte d’abord sur la liberté de l’homme et sa capacité d’agir : ses actes l’engagent et le jugent (voyez à ce sujet la citation de Sartre que j’ai commentée).

Sartre insiste en fait sur la participation de la littérature au politique et défend l’idée d’un « engagement » valant comme « impératif littéraire absolu ». Pour lui, l’acte d’écrire engage la responsabilité de l’écrivain et lui donne son sens. Comme il le dit, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Il doit donc assumer cette portée : refuser de s’engager, c’est paradoxalement s’engager encore : « Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ».

Il apparaît donc clairement que c’est sur un autre terrain qu’il faut aborder l’absurde chez Ionesco. À ce titre, Martin Esslin rappelle un point essentiel : pour décrire ce sentiment de l’anxiété métaphysique », le théâtre de l’absurde a renoncé à argumenter de l’absurdité de la condition humaine. Il la montre simplement dans l’existence, c’est-à-dire que les images concrètes illustrent sur scène l’absurdité de l’existence » (5) .

C’est la raison pour laquelle le théâtre de l’absurde est par définition « anti-littéraire ». Ce que véhicule le dialogue des personnages n’a pour ainsi dire aucun intérêt : c’est une parole sans enjeux. D’ailleurs l’oxymore employé par l’auteur quand il parle de « farce tragique » à propos de la Cantatrice chauve, relève davantage de la provocation, de la supercherie, de l’anti-conformisme que de la réflexion philosophique.

C’est surtout la « tragédie du langage » inspirée par la société de consommation et le conservatisme petit-bourgeois (6) qui fait l’objet même de la pièce.

← Eugène Ionesco, devant le théâtre de la Huchette en 1957 (détail).
© Keystone

Ionesco s’en explique d’ailleurs très bien dans ses Notes et contre-notes : « Si critique de la société bourgeoise il y a, il s’agit, surtout, d’une sorte de petite bourgeoisie universelle, le petit bourgeois étant l’homme des idées reçues, des slogans, le conformiste de partout : ce conformisme bien sûr, c’est son langage automatique qui le révèle. Au début de la première scène de La Cantatrice Chauve, on décrit la scène comme tout à fait « anglaise » : Soirée anglaise. M. Smith, Anglais, dans son fauteuil anglais et ses pantoufles anglaises, fume sa pipe anglaise et lit un journal anglais, près d’un feu anglais. Il a des lunettes anglaises, une petite moustache grise, anglaise. À côté de lui, dans un autre fauteuil anglais, Mme Smith, Anglaise… cantatrice.1243003913.jpgLe texte de La Cantatrice chauve ou du manuel pour apprendre l’anglais (ou le russe, ou le portugais), composé d’expressions toutes faites, des clichés les plus éculés, me révélait, par cela même, les automatismes du langage, du comportement des gens, le « parler pour ne rien dire », le parler parce qu’il n’y a rien à dire de personnel, l’absence de vie intérieure, la mécanique du quotidien, l’homme baignant dans son milieu social, ne s’en distinguant plus. Les Smith, les Martin ne savent plus parler, parce qu’ils ne savent plus penser, ils ne savent plus penser parce qu’ils ne savent plus s’émouvoir, n’ont plus de passions, ils ne savent plus être, ils peuvent « devenir » n’importe qui, n’importe quoi, car, n’étant pas, ils sont interchangeables : on peut mettre Martin à la place de Smith et vice versa, on ne s’en apercevra pas. Le personnage tragique ne change pas, il se brise; il est lui, il est réel. Les personnages comiques, ce sont les gens qui n’existent pas »..

Je conseille à mes étudiants de Première de retenir ces précisions, très importantes pour problématiser correctement la pièce de Ionesco (7) . Les répliques de la Cantatrice chauve, puisées ça et là dans le manuel Assimil visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres : la relation qui s’instaure entre le personnage et ses paroles est donc détruite. En témoigne cet extrait, particulièrement illustratif :

Les propos désespérément redondants des Smith ou des Martin sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Arzu Kunt (op. cit.) faisait d’ailleurs remarquer à ce sujet : « nous voyons se dessiner la symbolisation de cette « deshumanisation » de l’existence et de la stéréotypie de la pensée qui entraîne tout naturellement la banalité du langage, lequel cède à son tour la place à l’incommunicabilité laissant voir que le langage n’est pas toujours force de permettre un échange verbal rationnel ou logique. Les phrases qui n’ont aucune signification, les propos les plus banals entre les personnages d’origine bourgeoise constituent les répliques de l’œuvre qui mérite fort bien l’étiquette d »‘anti-pièce » ».

Parler pour parler : un langage vide de sens

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression :

« M. SMITH -Je m’en vais habiter ma Cagna dans mes cacaoyers.
Mme MARTIN -Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao! Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao ! Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao.
Mme SMITH -Les souris ont des sourcils, les sourcils n’ont pas de souris.
Mme MARTIN -Touche pas ma babouche!
M. MARTIN -Bouge pas la babouche!
M. SMITH -Touche la mouche, mouche pas la touche.
Mme MARTIN -La mouche bouge.
Mme SMITH -Mouche ta bouche.
M. MARTIN -Mouche le chasse-mouche, mouche le chasse-mouche.
M. SMITH -Escarmoucheur escarmouche !cantatrice1.1242975856.jpg
Mme MARTIN -Scaramouche!
Mme SMITH -Sainte-Nitouche !
M. MARTIN -T’en as une couche!
M. SMITH -Tu m’embouches.
Mme MARTIN -Sainte Nitouche touche ma cartouche.
Mme SMITH -N’y touchez pas, elle est brisée.
M. MARTIN -Sully!
M. SMITH -Prudhomme !
Mme MARTIN, M. SMITH -François.
Mme SMITH, M. MARTIN -Coppée.
Mme MARTIN, M. SMITH -Coppée Sully!
Mme SMITH, M. MARTIN -Prudhomme François.
Mme MARTIN -Espèces de glouglouteurs, espèces de glouglontenses.
M. MARTIN -Mariette, cul de marmite!
Mme SMITH -Khrishnamourti, Khrishnamourti, Khrishnamourti!
M. SMITH -Le pape dérape! Le pape n’a pas de soupape. La soupape a un pape.
Mme MARTIN -Bazar, Balzac, Bazaine !
M. MARTIN -Bizarre, beaux-arts, baisers!
M. SMITH -A, c, i, o, u, a, c, i, o, u, a, c, i, o, u, i!
Mme MARTIN -B, c, d, f, g, l, m, n, p, r, s, t, v, w, x, z!
M. MARTIN -De l’ail à l’eau, du lait à l’ail!
Mme -SMITH, imitant le train. Teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff,teuff, teuff, teuff »
 

Comme vous le voyez, la fin de la Cantatrice chauve amène à un dérèglement du langage et à une déstructuration du mot lui-même, comme unité de sens. Il n’y a plus que des sons, des phonèmes, des « bruits » vidés de toute dimension signifiante. Ajoutons à cela l’usage perverti de la stichomythie : certes les répliques sont courtes, mais il n’y a pas vraiment d’effet de rapidité, encore moins de rythme du dialogue : les mots semblent figés, enlisés dans un « huis clos » dont les fameuses « fonctions du langage » ne sauraient sortir indemnes.

Ce parti pris sera réinvesti, mais de façon plus significative, dans Rhinocéros (1958) par exemple selon une perspective essentiellement politique sur le totalitarisme, accusé à juste titre de déshumaniser l’homme lui-même au point de contaminer jusqu’à l’essence des mots. Paradoxalement, c’est dans cette impuissance du langage à traduire le sens de la condition humaine, que réside sa valeur intrinsèque. Le dramaturge et scénariste Georges Neveux faisait à ce titre une juste remarque : « À toutes ces pièces nous rions, mais notre rire s’accompagne toujours d’un malaise. Car ces personnages qui tiennent des propos absurdes, nous nous apercevons très vite qu’ils nous ressemblent, qu’ils nous ont volé nos paroles et aussi nos arrière-pensées, qu’ils sont nous ». C’est tout l’intérêt d’un théâtre qui se veut d’abord anti-psychologique et irrationnel pour mieux mettre en abyme l’absurdité même du banal et du quotidien.

En attendant Godot : le « non-lieu » existentiel

Cette logique de déconstruction du réel est poussée à son paroxysme dans En attendant Godot. Ce qui surprend d’emblée le spectateur est l’absence de décor. D’entrée de jeu, Beckett donne le ton : « Route à la campagne, avec arbre. Soir. » La sécheresse de la didascalie, accentuée grammaticalement par la forme non verbale, donne une impression de malaise, accentuée par la suite du texte : « Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu. Entre Vladimir ».

Comme le remarque Sylvie Jouanny (op. cit.), « les personnages ne sont guère identifiables : noms étrangers, diminutifs, dépréciatifs (Didi et Gogo), ironiques (Lucky, le souffre-douleur…) ; identité sociale peu caractérisée. Ces personnages sans autre identité que la misère et l’attente se présentent en somme comme des antihéros : ils n’agissent pas mais sont agis, et subissent le fait d’être là, sans raison ».

C’est cette absence d’élément référentiel, c’est-à-dire de repère qui me paraît essentielle ici. De fait, dans le schéma de Jakobson (les « fonctions du langage« ), la fonction référentielle renvoie à un « environnement », un « contexte » géographiquement ou socialement identifiable. Or ici, l’absence de contextualisation amène à un « non-lieu » qui est d’abord un « non-être ». Je vous laisse en juger à partir de cette excellente représentation (visionnez la scène d’exposition) :


(réalisation : Walter D. Asmus, 1989. Estragon : Jean-François Balmer ; Vladimir : Rufus)

Si le « non-lieu » de la scène débouche sur ce « silence de l’être », c’est pour mieux radiographer le pathétique de la condition humaine. Dans une étude remarquable (8), Navjot K. Randhawa notait : « L’une des raisons pour lesquelles l’auteur a utilisé un espace vide comme lieu d’action –ou de non action- est qu’il n’y a aucune possibilité de monter un décor pertinent pour une pièce dont le principal objet semble être de montrer la crise existentielle et non de réellement raconter une histoire. Et effectivement on nous présente deux personnages, Vladimir et Estragon, qui ne font rien –la phrase « il n’y a rien à faire » revient comme un refrain tout au long de la pièce. Le besoin d’accessoires et de mobilier, ainsi que la nécessité de créer l’impression d’une localisation particulière se font sentir lorsqu’un aspect particulier de l’existence est mis en avant, mais cette œuvre parle de l’existence elle-même ; c’est la raison pour laquelle la situer en un lieu précis n’aurait pas de sens. Ce qui est précisément mis en évidence est le dilemme des êtres humains qui s’efforcent d’éprouver un sentiment d’appartenance à quelque chose ou à un lieu. Ce n’est pas seulement une crise d’identité, c’est-à-dire une incertitude quant à ce que nous sommes vraiment ; c’est aussi une crise d’appartenance : où sommes-nous réellement ? ».

Précisément nous sommes dans le vide existentiel, qui constitue l’arrière-plan philosophique et religieux de la pièce. Le « non-lieu » que j’évoquais plus haut débouche sur la thématique du vide. Godot (God = Dieu en Anglais) pourrait en effet renvoyer au Dieu absent d’un monde sans Dieu, celui qu’en vain l’humanité attend sans trop au juste savoir pourquoi. De fait, l’attente est sans espoir. L’absence d’intrigue accentue d’ailleurs plus encore la solitude de l’homme, son abandon, sa déréliction (solitude morale).

Le drame est là : le drame ce n’est pas d’attendre, c’est de ne pas pouvoir donner un sens à l’attente. De là que la pièce constitue un véritable « simulacre théâtral » (S. Jouanny, op.cit.) et enferme les personnages autant que les spectateurs dans le déni du sens. Donner un sens, c’est apporter une réponse, or l’auteur refuse tout élément de réponse : là réside l’absurde de la théâtralité beckettienne. En témoigne ce passage :

ESTRAGON -Qu’est-ce que je dois dire ?
VLADIMIR -Dis, Je suis content.
ESTRAGON -Je suis content.
VLADIMIR -Moi aussi.
ESTRAGON -Moi aussi.
VLADIMIR -Nous sommes contents (silence) Qu’est-ce qu’on fait, maintenant qu’on est content ?

On connaît la réponse ! La fin de la pièce se referme sur le vide total : un messager annonce que Godot viendra probablement le lendemain. Le soir venu, Estragon et Vladimir projettent de se pendre, sans y parvenir. Ils décident alors de partir mais ils restent :

VLADIMIR -Alors on y va ?
ESTRAGON -Allons-y (Ils ne bougent pas)

La didascalie finale, presque cynique, supprime toute tentative de donner un sens à l’Histoire. Un peu comme la Cantatrice chauve dont la fin de la pièce est en fait un recommencement du début, En attendant Godot s’achève sur le nihilisme, c’est-à-dire l’impossibilité pour l’homme de donner une justification et une valeur à ses actes. Comment ne pas évoquer ici les premiers mots d’une autre pièce de Beckett, Fin de partie : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir »…

À cet égard, le théâtre de Beckett est celui d’une temporalité figée, immobile, vide de tout sens, qui pourrait faire écho à la célèbre expression de Démocrite : « Rien n’est plus réel que rien ». C’est dans ce vide existentiel que réside précisément le message de l’antithéâtre : de la mort de Dieu à la mort de l’homme il n’y a qu’un pas !

L’intérêt principal de la thématique de l’absurde est ainsi de nous amener à une réflexion morale sur un monde condamné par l’absurdité de ses guerres, de ses injustices, de ses massacres, un monde où l’humanité tente de survivre dans l’attente, ou l’oubli, de la fin.

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France), mai 2009. Mise à jour : juin 2014.

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

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1. Pierre de Boisdeffre, Une histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Librairie académique Perrin, Paris 1968 (l’ouvrage, très brillant de par l’érudition de l’auteur, n’a hélas pas été réédité, mais on peut le trouver d’occasion sur Internet). Retour au texte
2. Alain Robbe-Grillet, “La mort du personnage”, France Observateur,  24 octobre 1957. Retour au texte
3. Sylvie Jouanny, La Littérature du vingtième siècle, Tome 2 Le théâtre, A. Colin (coll. « Cursus »), Paris 1999. Retour au texte
4. Vous pourrez écouter avec profit ce cours de l’Université de Bordeaux 3 sur Ionesco (très utile pour resituer l’œuvre dans le contexte social et littéraire de l’époque. Source : Encyclopédie sonore) :     Retour au texte
5. Martin Esslin, Théâtre de l’absurde, Buchet/Chastel, Paris 1977, page 21. Titre original : The Theatre of the absud (1971). Retour au texte
6. Voyez à ce sujet une très bonne étude d’Arzu Kunt (Université de Hacettepe, Ankara, Turquie) sur « l’image du bourgeois chez Ionesco« . Retour au texte
7. Les plus curieux d’entre vous ont tout à gagner à visionner ce passage d’une interview de Ionesco au cours de laquelle l’auteur évoque sa conception du théâtre de l’absurde.

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8. Navjot K. Randhawa, « Un arbre sur une scène vide : la signification du décor dans En attendant Godot. » (Traduit de l’anglais par Frédéric Moronval) Retour au texte

Culture générale/Classes de Première… La problématique de l’absurde dans le théâtre

Ce support de cours est destiné prioritairement aux sections de Première préparant l’Épreuve Anticipée de Français. Il vise à analyser le bouleversement littéraire mais aussi idéologique que le théâtre de l’absurde a introduit en France à partir des années Cinquante.

Antithéâtre
et absurde

              

« La pensée, vidée de l’être, se dessèche, se rabougrit, n’est plus une pensée.
En effet, la pensée est l’expression de l’être, elle coïncide avec l’être.
On peut parler sans penser. Il y a pour cela à notre disposition les clichés,
c’est-à-dire les automatismes. Il n’y a de vraie pensée que vivante. »

Eugène Ionesco, Journal en miettes, 1967

Eugène Ionesco dans Notes et Contre-notes (Paris, Gallimard 1962) écrivait :

« L’homme d’avant-garde est l’opposant vis-à-vis d’un système actuel. Il est un critique de ce qui est. Le théâtre d’avant-garde […] est comme un théâtre en marge du théâtre officiel : semblant avoir, par son expression, sa recherche, sa difficulté, une exigence supérieure ».

Ces paroles sont riches d’enseignement : c’est en effet par le lexique de la transgression (« opposant », « critique », « en marge ») que l’auteur de la Cantatrice chauve entend briser avec une tradition théâtrale vieille de plus de deux siècles. Mais pour bien comprendre ce bouleversement, il faut le replacer dans un ensemble plus vaste, qui dépasse bien évidemment le cadre théâtral.

Un théâtre caractéristique de l’Après-guerre

De fait, après la Seconde guerre mondiale, dans une société devenue plus permissive en matière de mœurs grâce aux jeunes générations, va s’épanouir une période de changements dans les comportements collectifs qui vont bouleverser les normes sociales et les valeurs traditionnelles.

Après les camps de concentration, Hiroshima, et les privations de la guerre, le développement d’une société de « consommation de masse » va répondre à une recherche hédoniste du plaisir qui s’inscrit dans un contexte largement libertaire, transgressif, voire provocateur (émergence du consumérisme, Beat Generation, sexualité libre, etc.).

Cette profonde recomposition du champ politique et culturel va porter atteinte à l’hégémonie de la bourgeoisie, en tant que classe sociale dominante, à « l’intégrité » de la littérature traditionnelle et aux valeurs humanistes classiques. Dans le champ des pratiques symboliques par exemple, la vie intellectuelle dans l’après-guerre témoigne à la fois d’une recherche tous azimuts de « l’avant-garde » au niveau des arts et des spectacles, et de l’émergence d’un vaste mouvement d’idées et d’opinions qui débouchera sur une crise identitaire majeure dont la décolonisation, le mouvement des « non-alignés » et bien sûr les courants de contre-culture (« mai 68« , génération Hippie, Pop’Art) constituent les manifestations les plus spectaculaires.

   Au cœur du Quartier latin,
le Panthéon vu du Jardin du Luxembourg (© B. R.) 

« Anti-théâtre » et « nouveau roman »…

C’est à Paris dans le « Quartier latin » que va se concentrer la vie éditoriale et littéraire après la guerre. Sous l’influence de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir surtout, fleurissent un certain nombre de revues intellectuelles (souvent déficitaires : c’est presque leur « image de marque »!) qui n’ont d’autre but que de stigmatiser le « prêt-à-penser ». De toutes parts, la critique « officielle » et le « grand public » semblent pris de cours face à une contestation radicale qui exprime avec une force singulière les aspirations de toute une génération, celle du Jazz, de Boris Vian et de Saint-Germain-des-Prés, avide de « refaire le monde ».

C’est dans ce contexte que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes d’une petite-bourgeoisie « bien-pensante » et conservatrice, adepte du « Boulevard« , se développent vers 1950, dans les petits théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Mais ce renouvellement dépasse de loin le cadre strictement scénique. Comme le dit avec justesse Pierre de Boisdeffre, « l' »Antithéâtre » est à la scène bourgeoise ce que l' »Anti-roman » est au récit traditionnel : une approche nouvelle des êtres qui ne doit rien aux procédés psychologiques classiques, et met le spectateur, directement et sans explication, en face de la situation dramatique » (1).

À l’image de l’anti-théâtre, le « nouveau roman » va s’employer à remettre en cause les techniques et les conventions du genre romanesque : suppression de la cohérence de l’intrigue, remise en cause de la fonction réaliste et référentielle du roman traditionnel, contestation du personnage romanesque, etc.

Dans l’Ère du soupçon (Paris, Gallimard 1956) par exemple, la romancière Nathalie Sarraute enlève au personnage son statut « traditionnel » pour n’en faire qu’un anonyme « dont le résultat est la dissolution du héros romanesque » (2). Cette dernière expression du romancier Alain Robbe-Grillet révèle les changements majeurs introduits par le « nouveau roman ».

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Les défenseurs du « Nouveau roman ». De gauche à droite : Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Jérôme Lindon, Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute, Claude Ollier
(crédit photographique : Mario Dondero, © éd. de Minuit, 1959)

Amener le lecteur à une distance critique

Le personnage, « soupçonné » d’être « trop honnête », trop « ordinaire » est littéralement « assassiné » par cette entreprise de démystifiaction du romanesque : de là les tentatives de nombreux écrivains (Alain Robbe-Grillet, chef de file du mouvement, Michel Butor, Nathalie Sarraute) d’abandonner les accessoires classiques du roman, au point d’appauvrir considérablement l’intrigue (d’un point de vue narratif, il ne se passe pas grand chose dans ces romans) pour mieux prendre de recul avec le réel.

Le but en effet n’est pas de divertir, mais plutôt d’amener le lecteur à une distance critique vis-à-vis du romanesque traditionnel : l’aventure, le pittoresque, le suspense, l’intrigue n’ont plus lieu d’être dans le nouveau roman du fait même qu’il « prétend échapper à l’impasse dans laquelle les romanciers avaient fini par s’enfermer en interprétant à l’aide de schémas stéréotypés un monde transparent aux passions immuables » (P. de Boisdeffre, op. cit.).

Le nouveau roman participe ainsi à l’élaboration d’une littérature plus abstraite, plus conceptuelle en libérant l’écriture des contraintes traditionnelles, à commencer par le schéma narratif, volontairement vidé de sa substance.

L’absurde au théâtre

On retrouve dans le théâtre de l’absurde les mêmes principes qui ont fait la force (et la faiblesse) du Nouveau roman : de fait, l’absence d’intrigue et la volonté de dessaisir le personnage d’une identité et d’une consistance qui est celle des héros traditionnels, a entraîné l’écriture du côté de l’exploration du langage et de l’interrogation identitaire.

Cette mise en cause des formes qui traversent notre héritage culturel s’est tout d’abord révélée assez déstabilisante pour le grand public, habitué à une « histoire », à des personnages « caractérisés ». Même la Cantatrice chauve, pourtant très accessible sur le plan du vocabulaire, revendique un statut d' »anti-pièce » qui a littéralement mystifié le public parisien et la critique conservatrice à sa sortie. Peut-être à cause de la simplicité même du lexique, la pièce est déroutante et porte en elle les germes d’une vérité plus profonde : c’est en effet la esslin.1242926544.jpg« tragédie du langage » qui se révèle le véritable sujet de la pièce.

On comprend mieux dès lors cette affirmation de Ionesco dans Notes et contre-notes : « J’ai intitulé mes comédies antipièces, drames comiques, et mes drames pseudo-drames ou farces tragiques, car, me semble-t-il, le comique est tragique, et la tragédie de l’homme est dérisoire ».

Le théâtre de l’absurde est donc par définition un théâtre de la crise des identités et des rapports de classe. Si sa dramaturgie remet en cause le drame classique, matériellement et symboliquement, c’est qu’il s’agit avant tout pour des auteurs comme Beckett ou Ionesco de refuser « toute représentation mimétique de la réalité, qui pourrait favoriser l’illusion d’une homophonie entre le réel et le représenté » (3). Ce désintérêt pour l’imitation, la mimésis trouve sa justification dans un a priori esthétique et philosophique qui entend rompre avec le « théâtre d’illusion », par définition réaliste et référentiel.

Dans un célèbre essai paru en 1962, le critique anglais Martin Esslin, à qui l’on doit l’expression de « théâtre de l’absurde », propose une interprétation très pertinente résumée ainsi dans Wikipedia : « En analysant le répertoire de l’avant-garde dramatique de son époque, Martin Esslin montre que ces pièces de théâtre sont moins farfelues qu’elles ne paraissent et qu’elles possèdent une logique propre, s’attachant à créer des mythes, autrement dit une réalité plus psychologique que physique. Elles montrent l’homme plongé dans un monde qui ne peut ni répondre à ses questions, ni satisfaire ses désirs. Un monde qui, au sens existentialiste du mot, est « absurde » ».

La Cantatrice chauve de Ionesco (4)

Qu’on ne se méprenne pas cependant : entre la dramaturgie d’Albert Camus ou de Sartre et la théâtralité de Ionesco, c’est le jour et la nuit ! Il n’y a rien d' »existentiel » dans la Cantatrice chauve au sens sartrien du terme. Dans Huis Clos par exemple, pièce « classique » quant au fond, élaborée en référence au théâtre grec, la réflexion porte d’abord sur la liberté de l’homme et sa capacité d’agir : ses actes l’engagent et le jugent (voyez à ce sujet la citation de Sartre que j’ai commentée).

Sartre insiste en fait sur la participation de la littérature au politique et défend l’idée d’un « engagement » valant comme « impératif littéraire absolu ». Pour lui, l’acte d’écrire engage la responsabilité de l’écrivain et lui donne son sens. Comme il le dit, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Il doit donc assumer cette portée : refuser de s’engager, c’est paradoxalement s’engager encore : « Ce silence est un moment du langage ; se taire, ce n’est pas être muet, c’est refuser de parler, donc parler encore ».

Il apparaît donc clairement que c’est sur un autre terrain qu’il faut aborder l’absurde chez Ionesco. À ce titre, Martin Esslin rappelle un point essentiel : pour décrire ce sentiment de l’anxiété métaphysique », le théâtre de l’absurde a renoncé à argumenter de l’absurdité de la condition humaine. Il la montre simplement dans l’existence, c’est-à-dire que les images concrètes illustrent sur scène l’absurdité de l’existence » (5) .

C’est la raison pour laquelle le théâtre de l’absurde est par définition « anti-littéraire ». Ce que véhicule le dialogue des personnages n’a pour ainsi dire aucun intérêt : c’est une parole sans enjeux. D’ailleurs l’oxymore employé par l’auteur quand il parle de « farce tragique » à propos de la Cantatrice chauve, relève davantage de la provocation, de la supercherie, de l’anti-conformisme que de la réflexion philosophique.

C’est surtout la « tragédie du langage » inspirée par la société de consommation et le conservatisme petit-bourgeois (6) qui fait l’objet même de la pièce.

← Eugène Ionesco, devant le théâtre de la Huchette en 1957 (détail).
© Keystone

Ionesco s’en explique d’ailleurs très bien dans ses Notes et contre-notes : « Si critique de la société bourgeoise il y a, il s’agit, surtout, d’une sorte de petite bourgeoisie universelle, le petit bourgeois étant l’homme des idées reçues, des slogans, le conformiste de partout : ce conformisme bien sûr, c’est son langage automatique qui le révèle. Au début de la première scène de La Cantatrice Chauve, on décrit la scène comme tout à fait « anglaise » : Soirée anglaise. M. Smith, Anglais, dans son fauteuil anglais et ses pantoufles anglaises, fume sa pipe anglaise et lit un journal anglais, près d’un feu anglais. Il a des lunettes anglaises, une petite moustache grise, anglaise. À côté de lui, dans un autre fauteuil anglais, Mme Smith, Anglaise… cantatrice.1243003913.jpgLe texte de La Cantatrice chauve ou du manuel pour apprendre l’anglais (ou le russe, ou le portugais), composé d’expressions toutes faites, des clichés les plus éculés, me révélait, par cela même, les automatismes du langage, du comportement des gens, le « parler pour ne rien dire », le parler parce qu’il n’y a rien à dire de personnel, l’absence de vie intérieure, la mécanique du quotidien, l’homme baignant dans son milieu social, ne s’en distinguant plus. Les Smith, les Martin ne savent plus parler, parce qu’ils ne savent plus penser, ils ne savent plus penser parce qu’ils ne savent plus s’émouvoir, n’ont plus de passions, ils ne savent plus être, ils peuvent « devenir » n’importe qui, n’importe quoi, car, n’étant pas, ils sont interchangeables : on peut mettre Martin à la place de Smith et vice versa, on ne s’en apercevra pas. Le personnage tragique ne change pas, il se brise; il est lui, il est réel. Les personnages comiques, ce sont les gens qui n’existent pas »..

Je conseille à mes étudiants de Première de retenir ces précisions, très importantes pour problématiser correctement la pièce de Ionesco (7) . Les répliques de la Cantatrice chauve, puisées ça et là dans le manuel Assimil visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres : la relation qui s’instaure entre le personnage et ses paroles est donc détruite. En témoigne cet extrait, particulièrement illustratif :

Les propos désespérément redondants des Smith ou des Martin sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Arzu Kunt (op. cit.) faisait d’ailleurs remarquer à ce sujet : « nous voyons se dessiner la symbolisation de cette « deshumanisation » de l’existence et de la stéréotypie de la pensée qui entraîne tout naturellement la banalité du langage, lequel cède à son tour la place à l’incommunicabilité laissant voir que le langage n’est pas toujours force de permettre un échange verbal rationnel ou logique. Les phrases qui n’ont aucune signification, les propos les plus banals entre les personnages d’origine bourgeoise constituent les répliques de l’œuvre qui mérite fort bien l’étiquette d »‘anti-pièce » ».

Parler pour parler : un langage vide de sens

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression :

« M. SMITH -Je m’en vais habiter ma Cagna dans mes cacaoyers.
Mme MARTIN -Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao! Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao ! Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao.
Mme SMITH -Les souris ont des sourcils, les sourcils n’ont pas de souris.
Mme MARTIN -Touche pas ma babouche!
M. MARTIN -Bouge pas la babouche!
M. SMITH -Touche la mouche, mouche pas la touche.
Mme MARTIN -La mouche bouge.
Mme SMITH -Mouche ta bouche.
M. MARTIN -Mouche le chasse-mouche, mouche le chasse-mouche.
M. SMITH -Escarmoucheur escarmouche !cantatrice1.1242975856.jpg
Mme MARTIN -Scaramouche!
Mme SMITH -Sainte-Nitouche !
M. MARTIN -T’en as une couche!
M. SMITH -Tu m’embouches.
Mme MARTIN -Sainte Nitouche touche ma cartouche.
Mme SMITH -N’y touchez pas, elle est brisée.
M. MARTIN -Sully!
M. SMITH -Prudhomme !
Mme MARTIN, M. SMITH -François.
Mme SMITH, M. MARTIN -Coppée.
Mme MARTIN, M. SMITH -Coppée Sully!
Mme SMITH, M. MARTIN -Prudhomme François.
Mme MARTIN -Espèces de glouglouteurs, espèces de glouglontenses.
M. MARTIN -Mariette, cul de marmite!
Mme SMITH -Khrishnamourti, Khrishnamourti, Khrishnamourti!
M. SMITH -Le pape dérape! Le pape n’a pas de soupape. La soupape a un pape.
Mme MARTIN -Bazar, Balzac, Bazaine !
M. MARTIN -Bizarre, beaux-arts, baisers!
M. SMITH -A, c, i, o, u, a, c, i, o, u, a, c, i, o, u, i!
Mme MARTIN -B, c, d, f, g, l, m, n, p, r, s, t, v, w, x, z!
M. MARTIN -De l’ail à l’eau, du lait à l’ail!
Mme -SMITH, imitant le train. Teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff, teuff,teuff, teuff, teuff »
 

Comme vous le voyez, la fin de la Cantatrice chauve amène à un dérèglement du langage et à une déstructuration du mot lui-même, comme unité de sens. Il n’y a plus que des sons, des phonèmes, des « bruits » vidés de toute dimension signifiante. Ajoutons à cela l’usage perverti de la stichomythie : certes les répliques sont courtes, mais il n’y a pas vraiment d’effet de rapidité, encore moins de rythme du dialogue : les mots semblent figés, enlisés dans un « huis clos » dont les fameuses « fonctions du langage » ne sauraient sortir indemnes.

Ce parti pris sera réinvesti, mais de façon plus significative, dans Rhinocéros (1958) par exemple selon une perspective essentiellement politique sur le totalitarisme, accusé à juste titre de déshumaniser l’homme lui-même au point de contaminer jusqu’à l’essence des mots. Paradoxalement, c’est dans cette impuissance du langage à traduire le sens de la condition humaine, que réside sa valeur intrinsèque. Le dramaturge et scénariste Georges Neveux faisait à ce titre une juste remarque : « À toutes ces pièces nous rions, mais notre rire s’accompagne toujours d’un malaise. Car ces personnages qui tiennent des propos absurdes, nous nous apercevons très vite qu’ils nous ressemblent, qu’ils nous ont volé nos paroles et aussi nos arrière-pensées, qu’ils sont nous ». C’est tout l’intérêt d’un théâtre qui se veut d’abord anti-psychologique et irrationnel pour mieux mettre en abyme l’absurdité même du banal et du quotidien.

En attendant Godot : le « non-lieu » existentiel

Cette logique de déconstruction du réel est poussée à son paroxysme dans En attendant Godot. Ce qui surprend d’emblée le spectateur est l’absence de décor. D’entrée de jeu, Beckett donne le ton : « Route à la campagne, avec arbre. Soir. » La sécheresse de la didascalie, accentuée grammaticalement par la forme non verbale, donne une impression de malaise, accentuée par la suite du texte : « Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de forces, se repose en haletant, recommence. Même jeu. Entre Vladimir ».

Comme le remarque Sylvie Jouanny (op. cit.), « les personnages ne sont guère identifiables : noms étrangers, diminutifs, dépréciatifs (Didi et Gogo), ironiques (Lucky, le souffre-douleur…) ; identité sociale peu caractérisée. Ces personnages sans autre identité que la misère et l’attente se présentent en somme comme des antihéros : ils n’agissent pas mais sont agis, et subissent le fait d’être là, sans raison ».

C’est cette absence d’élément référentiel, c’est-à-dire de repère qui me paraît essentielle ici. De fait, dans le schéma de Jakobson (les « fonctions du langage« ), la fonction référentielle renvoie à un « environnement », un « contexte » géographiquement ou socialement identifiable. Or ici, l’absence de contextualisation amène à un « non-lieu » qui est d’abord un « non-être ». Je vous laisse en juger à partir de cette excellente représentation (visionnez la scène d’exposition) :


(réalisation : Walter D. Asmus, 1989. Estragon : Jean-François Balmer ; Vladimir : Rufus)

Si le « non-lieu » de la scène débouche sur ce « silence de l’être », c’est pour mieux radiographer le pathétique de la condition humaine. Dans une étude remarquable (8), Navjot K. Randhawa notait : « L’une des raisons pour lesquelles l’auteur a utilisé un espace vide comme lieu d’action –ou de non action- est qu’il n’y a aucune possibilité de monter un décor pertinent pour une pièce dont le principal objet semble être de montrer la crise existentielle et non de réellement raconter une histoire. Et effectivement on nous présente deux personnages, Vladimir et Estragon, qui ne font rien –la phrase « il n’y a rien à faire » revient comme un refrain tout au long de la pièce. Le besoin d’accessoires et de mobilier, ainsi que la nécessité de créer l’impression d’une localisation particulière se font sentir lorsqu’un aspect particulier de l’existence est mis en avant, mais cette œuvre parle de l’existence elle-même ; c’est la raison pour laquelle la situer en un lieu précis n’aurait pas de sens. Ce qui est précisément mis en évidence est le dilemme des êtres humains qui s’efforcent d’éprouver un sentiment d’appartenance à quelque chose ou à un lieu. Ce n’est pas seulement une crise d’identité, c’est-à-dire une incertitude quant à ce que nous sommes vraiment ; c’est aussi une crise d’appartenance : où sommes-nous réellement ? ».

Précisément nous sommes dans le vide existentiel, qui constitue l’arrière-plan philosophique et religieux de la pièce. Le « non-lieu » que j’évoquais plus haut débouche sur la thématique du vide. Godot (God = Dieu en Anglais) pourrait en effet renvoyer au Dieu absent d’un monde sans Dieu, celui qu’en vain l’humanité attend sans trop au juste savoir pourquoi. De fait, l’attente est sans espoir. L’absence d’intrigue accentue d’ailleurs plus encore la solitude de l’homme, son abandon, sa déréliction (solitude morale).

Le drame est là : le drame ce n’est pas d’attendre, c’est de ne pas pouvoir donner un sens à l’attente. De là que la pièce constitue un véritable « simulacre théâtral » (S. Jouanny, op.cit.) et enferme les personnages autant que les spectateurs dans le déni du sens. Donner un sens, c’est apporter une réponse, or l’auteur refuse tout élément de réponse : là réside l’absurde de la théâtralité beckettienne. En témoigne ce passage :

ESTRAGON -Qu’est-ce que je dois dire ?
VLADIMIR -Dis, Je suis content.
ESTRAGON -Je suis content.
VLADIMIR -Moi aussi.
ESTRAGON -Moi aussi.
VLADIMIR -Nous sommes contents (silence) Qu’est-ce qu’on fait, maintenant qu’on est content ?

On connaît la réponse ! La fin de la pièce se referme sur le vide total : un messager annonce que Godot viendra probablement le lendemain. Le soir venu, Estragon et Vladimir projettent de se pendre, sans y parvenir. Ils décident alors de partir mais ils restent :

VLADIMIR -Alors on y va ?
ESTRAGON -Allons-y (Ils ne bougent pas)

La didascalie finale, presque cynique, supprime toute tentative de donner un sens à l’Histoire. Un peu comme la Cantatrice chauve dont la fin de la pièce est en fait un recommencement du début, En attendant Godot s’achève sur le nihilisme, c’est-à-dire l’impossibilité pour l’homme de donner une justification et une valeur à ses actes. Comment ne pas évoquer ici les premiers mots d’une autre pièce de Beckett, Fin de partie : « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir »…

À cet égard, le théâtre de Beckett est celui d’une temporalité figée, immobile, vide de tout sens, qui pourrait faire écho à la célèbre expression de Démocrite : « Rien n’est plus réel que rien ». C’est dans ce vide existentiel que réside précisément le message de l’antithéâtre : de la mort de Dieu à la mort de l’homme il n’y a qu’un pas !

L’intérêt principal de la thématique de l’absurde est ainsi de nous amener à une réflexion morale sur un monde condamné par l’absurdité de ses guerres, de ses injustices, de ses massacres, un monde où l’humanité tente de survivre dans l’attente, ou l’oubli, de la fin.

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France), mai 2009. Mise à jour : juin 2014.

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

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1. Pierre de Boisdeffre, Une histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Librairie académique Perrin, Paris 1968 (l’ouvrage, très brillant de par l’érudition de l’auteur, n’a hélas pas été réédité, mais on peut le trouver d’occasion sur Internet). Retour au texte

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3. Sylvie Jouanny, La Littérature du vingtième siècle, Tome 2 Le théâtre, A. Colin (coll. « Cursus »), Paris 1999. Retour au texte

4. Vous pourrez écouter avec profit ce cours de l’Université de Bordeaux 3 sur Ionesco (très utile pour resituer l’œuvre dans le contexte social et littéraire de l’époque. Source : Encyclopédie sonore) :     Retour au texte

5. Martin Esslin, Théâtre de l’absurde, Buchet/Chastel, Paris 1977, page 21. Titre original : The Theatre of the absud (1971). Retour au texte

6. Voyez à ce sujet une très bonne étude d’Arzu Kunt (Université de Hacettepe, Ankara, Turquie) sur « l’image du bourgeois chez Ionesco« . Retour au texte

7. Les plus curieux d’entre vous ont tout à gagner à visionner ce passage d’une interview de Ionesco au cours de laquelle l’auteur évoque sa conception du théâtre de l’absurde.

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8. Navjot K. Randhawa, « Un arbre sur une scène vide : la signification du décor dans En attendant Godot. » (Traduit de l’anglais par Frédéric Moronval) Retour au texte

La citation de la semaine… Les élèves de Seconde 12… et de Seconde 8… 2/2

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Le succès rencontré la semaine précédente par les « cadavres exquis » créés par les élèves de Seconde 12 et de Seconde 8 en atelier d’écriture (pour lire les premières contributions, cliquez ici) est tout à fait mérité. Leurs productions s’inscrivent en effet très bien dans la démarche surréaliste qui mène à la « libération du verbe ». C’est dans ce chaos d’images neuves, qui consiste à déjouer les clichés en jouant avec les automatismes, que les élèves ont puisé la source de leur inspiration, sur fond de métaphores autant imprévues qu’irréelles. De fait, le seul dénominateur commun qui existe entre tous les textes est le pouvoir des mots, qui prend évidemment le contrepied de la poésie traditionnelle. Pourtant, il ne faudrait pas voir seulement dans ces créations une gratuité : au-delà du rire, du farfelu ou de l’exubérant transparaît souvent un profond message humain…
Je vous laisse découvrir quelques uns de ces nouveaux poèmes qui viennent enrichir la rubrique des citations (pour en savoir un peu plus sur les « cadavres exquis », reportez-vous à la présentation des précédentes contributions en cliquant ici.).

« Scoop ! »

par Marina et Manon (classe de Seconde 12)

« Lors d’un repas à Marseille

des grands-parents

Qui pondaient de belles paroles

se sont mis à chanter du Rock

CAR les poules avaient des dents.

C’est à se demander

Quel est le rapport de causalité ! »

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Clin d’œil à René Magritte (*) Voyez en particulier ce tableau : « La Trahison des images« 

   

« Coup de sifflet » 

par Nuriyé et Seren (classes de Seonde 12)

« Sur le quai de la gare

Au moment du coup de sifflet,

Un petit caillou

qui semblait tout ramolli

Empêchait les humains

de traverser les voies

pour pleurer au départ… »

   

« Jungle birmane »

par Loïc et François, classe de Seconde 8

« Dans la jungle

à l’heure du déjeuner

un cosmonaute qui cueillait

des étoiles en fleurs

Plantait des femmes

en longs sillons réguliers

Qui comptaient des grains de riz

À perte de larmes… »

      

« À l’aube du jour crucial… »

par Charline et Audrey, Seconde 12

« À l’aube du jour crucial

Un lascar de la vie

Caresse des merveilles

En chantant des balades étoilées

Dans un temple gris

Au sud

de l’autoroute. »

   

« Grippe A »

par Marina et Manon, classe de Seconde 12

« Du côté de l’amour

À l’heure du coucher

Un oiseau voyageur

Qui passait par là

Attrapa la grippe A

En dansant sur la route

À la recherche du bonheur… »

   

(nouvelle livraison de textes prochainement)
_______________
(*) Crédit iconographique : Bruno Rigolt

Le BTS 2009… Premiers éléments d'analyse…

C’est donc la question du détour qui a été posée à la session 2009 du BTS, et ce choix constitue sans nul doute le plus grand démenti qu’on puisse opposer aux rumeurs qui voulaient que l’épreuve ne porte systématiquement que sur le thème reconduit…
Vous avez été un très grand nombre à vous connecter sur ce site les 13 et 14 mai (4968 connexions en deux jours !), et j’espère de tout cœur que vous aurez eu la sagesse de relire les articles que j’ai consacrés tout au long de l’année au détour, d’autant plus que dans deux supports de cours (le hasard faisant bien les choses), j’avais abordé explicitement deux textes du corpus (Balandier et Brisseau). Pour les autres, plus malchanceux, quelles que soient vos appréhensions, ne vous découragez surtout pas et donnez le meilleur de vous-même pour les épreuves orales qui sont évidemment déterminantes.
Je profite de cet article pour adresser un remerciement très chaleureux à toutes mes étudiantes de deuxième année : que de chemin parcouru ensemble ! Que soient également remerciés les très nombreux visiteurs qui m’ont adressé des messages de sympathie pour le travail accompli dans ce blog.

ligne4.1242598732.jpg

arrow.1242450507.jpg Analyse du corpus

Le corpus ne comportait pas de document iconographique. On pourra déceler dans ce parti pris un recentrage, perceptible depuis quelque temps, sur la dimension proprement textuelle et littéraire de l’épreuve.

arrow.1242450507.jpg Le document 1 était extrait d’un essai de Georges Balandier, le Détour, Pouvoir et modernité que j’avais d’ailleurs largement évoqué dans l’article intitulé Vers une sociologie du détour. Paru en 1985, cet ouvrage en appelle à une rupture épistémologique qui pose le détour comme nouveau « contrat social », seule réponse valable aux errements de notre modernité. Dans le passage présenté, le regard anthropologique de Georges Balandier suggère la méthode : voir ailleurs, connaître différemment, et ne pas juger le détour de façon réductrice et forcément sclérosante du fait de nos représentations. S’inspirant d’exemples fameux de la Grèce antique ou de la pensée militaire dans la Chine ancienne (peut-être avez-vous pensé à l’article consacré à la stratégie du détour chez Sun Tzu…) l’auteur se livre à un véritable plaidoyer de la ruse. S’il rappelle qu’elle constitue certes une « tromperie », c’est pour saluer aussitôt le pragmatisme, la raison et finalement l’intelligence de celui qui sait en faire usage. Par définition, la stratégie est donc à situer au premier plan d’une réflexion qui se fonde sur la ruse, le contournement de l’obstacle, la médiation par opposition à la violence guerrière.

arrow.1242450507.jpg Le document 2 était un article de Denis Boisseau, « Ne vaut pas le voyage » paru en 2000 (la référence exacte est celle-ci : Le Détour, collectif, revue La Licorne, UFR Langues Littératures Poitiers, Maison des Sciences de l’Homme et de la Société). Si vous êtes un lecteur attentif de ce cahier de texte, il ne vous aura pas échappé que j’avais cité le même passage de cet article en introduction de mon support de cours sur la stratégie du détour chez Sun Tzu. Dans cet extrait, assez court mais dense, Denis Boisseau met à mal les définitions négatives du détour : le détour en effet signerait l’échec d’une volonté droite ; le plus sommaire serait d’y voir un aveu de faiblesse, une preuve d’impuissance ». L’auteur explique pourquoi une telle considération repose en fait sur l’illusion : « Si l’homme efficace va droit au but, ce n’est pas parce qu’il est surpuissant mais bien parce qu’il […] sait choisir le meilleur détour -et donc aussi le « meilleur » raccourci-, il invente une meilleure réponse, il ne va pas tout droit, mais il bifurque à temps ». Le détour est donc une ruse intelligente contre l’ordre appauvrissant et sclérosant du monde, constitué d’utilitarisme et de vue à court terme.

arrow.1242450507.jpg La fable de La Fontaine, « Le Renard et le Bouc » opposait précisément à la courte vue du bouc, le stratagème du renard. Cet apologue classique était donc très illustratif de la ruse. Si la morale finale, aussi courte que sèche (« En toute chose il faut considérer la fin »), stigmatise le manque d’expérience, la naïveté voire la bêtise du bouc, elle ne légitime pas pour autant la tromperie du renard. Ce serait en effet se méprendre sur les intentions du fabuliste que d’interpréter le texte comme une légitimation du cynisme. Il faut plutôt voir dans la morale (peu édifiante) de la fable un appel à la lucidité et à la raison : si les plus hauts placés dans la hiérarchie de l’intelligence abusent ainsi des plus faibles et des plus démunis, c’est qu’ils en connaissent la vulnérabilité. La fable a donc valeur d’avertissement. L’immaturité, le manque de discernement, la crédulité sont autant de défauts des dupés et des sots ! Leur ignorance et leur bêtise sont à stigmatiser autant, sinon plus, que la malignité des trompeurs qui invite d’abord à la prudence et à la réflexion.

arrow.1242450507.jpg C’était d’ailleurs tout le sens du texte de Jacques Attali, extrait de l’essai Chemins de Sagesse, Traité du Labyrinthe (1996). Le passage présenté proposait une analyse intéressante et relativement simple à comprendre sur la symbolique du labyrinthe. Pour l’auteur en effet, se perdre c’est se retrouver à la condition de faire preuve de sagacité, d’intelligence, de perspicacité. Comme le chasseur aux aguets, celui qui veut sortir du labyrinthe commence par en apprivoiser l’environnement. Les trous d’ombre, les pièges, le mouvant, l’imprévu sont autant de signes qu’il faut savoir écouter et déchiffrer pour se repérer. On aura compris qu’il s’agit évidemment pour Jacques Attali d’une métaphore pour mieux appréhender notre modernité. Dans le « labyrinthe » de la société moderne, l’homme raisonnable doit réapprendre l’intelligence de la ruse. Loin d’être une faiblesse et un mensonge, la ruse est au contraire au cœur même d’une démarche initiatique confrontant l’homme d’aujourd’hui aux illusions de la modernité : pour trouver le bon chemin, il lui faut montrer la sagesse rusée de sa volonté.

ligne4.1242598732.jpg

Concernant cette première analyse des documents, je me garderai bien pour le moment de suggérer un quelconque corrigé (*), tant les propositions peuvent différer et rassurer autant qu’inquiéter inutilement. Au niveau de la problématisation de ce corpus, il fallait évidemment rapprocher le thème du détour de son usage par la ruse. Par rapport aux illusions du rationalisme qui se satisfait aveuglément du chemin direct, le détour amène à une dimension beaucoup plus pragmatique et subtile. Les exemples du corpus, empruntés souvent à la mythologie, à la stratégie militaire, ou à l’histoire de la pensée n’avaient d’autre but que de conduire progressivement le candidat à une réflexion critique sur les dérives de notre modernité qui, abusée par la course à la performance, en oublie la réflexion et le discernement. En marge de ce questionnement, les textes soulevaient implicitement la question morale de l’éthique personnelle face aux consignes sociales, à commencer par la légitimité des moyens utilisés pour parvenir à un but. C’était d’ailleurs le sens même du travail d’écriture personnelle qui vous était ensuite proposé.

arrow.1242450507.jpg L’écriture personnelle

Le sujet posé était le suivant : « Selon vous, l’important est-il d’arriver à ses fins, quel que soit le détour utilisé ? » Par rapport à la synthèse, le sujet était sensiblement plus abordable : il amenait en effet à un problème d’ordre moral connu : la « fin » justifie-t-elle les moyens ? Si « l’honnête homme » semble par définition désintéressé, il n’en demeure pas moins qu’il peut se faire gruger par excès de faiblesse, par manque de lucidité ou de perspicacité. Comme le suggère La Fontaine, l’innocence n’est pas forcément une qualité suffisante. Toute la question réside dans le jugement que nous portons alors sur une action : faut-il prendre en compte les moyens pour juger la fin ? Doit-on en effet condamner la ruse, la dissimulation, la tromperie par exemple, sous prétexte qu’elles ne sont pas compatibles avec l’éthique et la morale ? Le sujet invitait cependant à faire preuve d’une certaine retenue : au machiavélisme il fallait préférer la sagesse de Confucius, ou « l’art de la guerre » de Sun Tzu par exemple. Comme le suggéraient Attali ou Balandier, la ruse n’a de sens que dans la mesure où elle satisfait aux exigences d’une éthique comportementale, qui porte sur des valeurs, et particulièrement des valeurs humanistes permettant à l’homme, par la raison et l’intelligence, de donner un sens légitime à ses actes.

(*) pour accéder au corrigé de la synthèse, cliquez ici.

ligne4.1242598732.jpg

De nouveau, je vous rappelle qu’il ne s’agit que de remarques personnelles, formulées « à chaud » quelques heures seulement après l’examen. Les jurys de correction savent très bien que les difficultés éprouvées par certain(e)s  face au thème choisi ne sauraient sous-estimer d’autres indices d’appréciation, tout aussi déterminants. Une attention particulière sera évidemment portée à des critères comme les efforts de méthode, la présentation et la problématisation du corpus, la construction d’un plan acceptable, le travail sur l’expression et le style, l’exploitation des documents et de la culture générale dans l’écriture personnelle, etc. Donc surtout pas de découragement, quels que soient vos sentiments, par définition subjectifs sur ce qu’il aurait fallu faire… ou ne pas faire ! Poursuivez avec sérieux vos entraînements pour l’épreuve orale.
Une fois encore, bon courage à toutes et à tous !
Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)

_________

arrow.1242450507.jpg En annexe : les textes du corpus

Poursuivre la lecture de « Le BTS 2009… Premiers éléments d'analyse… »

Le BTS 2009… Premiers éléments d’analyse…

C’est donc la question du détour qui a été posée à la session 2009 du BTS, et ce choix constitue sans nul doute le plus grand démenti qu’on puisse opposer aux rumeurs qui voulaient que l’épreuve ne porte systématiquement que sur le thème reconduit…
Vous avez été un très grand nombre à vous connecter sur ce site les 13 et 14 mai (4968 connexions en deux jours !), et j’espère de tout cœur que vous aurez eu la sagesse de relire les articles que j’ai consacrés tout au long de l’année au détour, d’autant plus que dans deux supports de cours (le hasard faisant bien les choses), j’avais abordé explicitement deux textes du corpus (Balandier et Brisseau). Pour les autres, plus malchanceux, quelles que soient vos appréhensions, ne vous découragez surtout pas et donnez le meilleur de vous-même pour les épreuves orales qui sont évidemment déterminantes.
Je profite de cet article pour adresser un remerciement très chaleureux à toutes mes étudiantes de deuxième année : que de chemin parcouru ensemble ! Que soient également remerciés les très nombreux visiteurs qui m’ont adressé des messages de sympathie pour le travail accompli dans ce blog.

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arrow.1242450507.jpg Analyse du corpus

Le corpus ne comportait pas de document iconographique. On pourra déceler dans ce parti pris un recentrage, perceptible depuis quelque temps, sur la dimension proprement textuelle et littéraire de l’épreuve.

arrow.1242450507.jpg Le document 1 était extrait d’un essai de Georges Balandier, le Détour, Pouvoir et modernité que j’avais d’ailleurs largement évoqué dans l’article intitulé Vers une sociologie du détour. Paru en 1985, cet ouvrage en appelle à une rupture épistémologique qui pose le détour comme nouveau « contrat social », seule réponse valable aux errements de notre modernité. Dans le passage présenté, le regard anthropologique de Georges Balandier suggère la méthode : voir ailleurs, connaître différemment, et ne pas juger le détour de façon réductrice et forcément sclérosante du fait de nos représentations. S’inspirant d’exemples fameux de la Grèce antique ou de la pensée militaire dans la Chine ancienne (peut-être avez-vous pensé à l’article consacré à la stratégie du détour chez Sun Tzu…) l’auteur se livre à un véritable plaidoyer de la ruse. S’il rappelle qu’elle constitue certes une « tromperie », c’est pour saluer aussitôt le pragmatisme, la raison et finalement l’intelligence de celui qui sait en faire usage. Par définition, la stratégie est donc à situer au premier plan d’une réflexion qui se fonde sur la ruse, le contournement de l’obstacle, la médiation par opposition à la violence guerrière.

arrow.1242450507.jpg Le document 2 était un article de Denis Boisseau, « Ne vaut pas le voyage » paru en 2000 (la référence exacte est celle-ci : Le Détour, collectif, revue La Licorne, UFR Langues Littératures Poitiers, Maison des Sciences de l’Homme et de la Société). Si vous êtes un lecteur attentif de ce cahier de texte, il ne vous aura pas échappé que j’avais cité le même passage de cet article en introduction de mon support de cours sur la stratégie du détour chez Sun Tzu. Dans cet extrait, assez court mais dense, Denis Boisseau met à mal les définitions négatives du détour : le détour en effet signerait l’échec d’une volonté droite ; le plus sommaire serait d’y voir un aveu de faiblesse, une preuve d’impuissance ». L’auteur explique pourquoi une telle considération repose en fait sur l’illusion : « Si l’homme efficace va droit au but, ce n’est pas parce qu’il est surpuissant mais bien parce qu’il […] sait choisir le meilleur détour -et donc aussi le « meilleur » raccourci-, il invente une meilleure réponse, il ne va pas tout droit, mais il bifurque à temps ». Le détour est donc une ruse intelligente contre l’ordre appauvrissant et sclérosant du monde, constitué d’utilitarisme et de vue à court terme.

arrow.1242450507.jpg La fable de La Fontaine, « Le Renard et le Bouc » opposait précisément à la courte vue du bouc, le stratagème du renard. Cet apologue classique était donc très illustratif de la ruse. Si la morale finale, aussi courte que sèche (« En toute chose il faut considérer la fin »), stigmatise le manque d’expérience, la naïveté voire la bêtise du bouc, elle ne légitime pas pour autant la tromperie du renard. Ce serait en effet se méprendre sur les intentions du fabuliste que d’interpréter le texte comme une légitimation du cynisme. Il faut plutôt voir dans la morale (peu édifiante) de la fable un appel à la lucidité et à la raison : si les plus hauts placés dans la hiérarchie de l’intelligence abusent ainsi des plus faibles et des plus démunis, c’est qu’ils en connaissent la vulnérabilité. La fable a donc valeur d’avertissement. L’immaturité, le manque de discernement, la crédulité sont autant de défauts des dupés et des sots ! Leur ignorance et leur bêtise sont à stigmatiser autant, sinon plus, que la malignité des trompeurs qui invite d’abord à la prudence et à la réflexion.

arrow.1242450507.jpg C’était d’ailleurs tout le sens du texte de Jacques Attali, extrait de l’essai Chemins de Sagesse, Traité du Labyrinthe (1996). Le passage présenté proposait une analyse intéressante et relativement simple à comprendre sur la symbolique du labyrinthe. Pour l’auteur en effet, se perdre c’est se retrouver à la condition de faire preuve de sagacité, d’intelligence, de perspicacité. Comme le chasseur aux aguets, celui qui veut sortir du labyrinthe commence par en apprivoiser l’environnement. Les trous d’ombre, les pièges, le mouvant, l’imprévu sont autant de signes qu’il faut savoir écouter et déchiffrer pour se repérer. On aura compris qu’il s’agit évidemment pour Jacques Attali d’une métaphore pour mieux appréhender notre modernité. Dans le « labyrinthe » de la société moderne, l’homme raisonnable doit réapprendre l’intelligence de la ruse. Loin d’être une faiblesse et un mensonge, la ruse est au contraire au cœur même d’une démarche initiatique confrontant l’homme d’aujourd’hui aux illusions de la modernité : pour trouver le bon chemin, il lui faut montrer la sagesse rusée de sa volonté.

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Concernant cette première analyse des documents, je me garderai bien pour le moment de suggérer un quelconque corrigé (*), tant les propositions peuvent différer et rassurer autant qu’inquiéter inutilement. Au niveau de la problématisation de ce corpus, il fallait évidemment rapprocher le thème du détour de son usage par la ruse. Par rapport aux illusions du rationalisme qui se satisfait aveuglément du chemin direct, le détour amène à une dimension beaucoup plus pragmatique et subtile. Les exemples du corpus, empruntés souvent à la mythologie, à la stratégie militaire, ou à l’histoire de la pensée n’avaient d’autre but que de conduire progressivement le candidat à une réflexion critique sur les dérives de notre modernité qui, abusée par la course à la performance, en oublie la réflexion et le discernement. En marge de ce questionnement, les textes soulevaient implicitement la question morale de l’éthique personnelle face aux consignes sociales, à commencer par la légitimité des moyens utilisés pour parvenir à un but. C’était d’ailleurs le sens même du travail d’écriture personnelle qui vous était ensuite proposé.

arrow.1242450507.jpg L’écriture personnelle

Le sujet posé était le suivant : « Selon vous, l’important est-il d’arriver à ses fins, quel que soit le détour utilisé ? » Par rapport à la synthèse, le sujet était sensiblement plus abordable : il amenait en effet à un problème d’ordre moral connu : la « fin » justifie-t-elle les moyens ? Si « l’honnête homme » semble par définition désintéressé, il n’en demeure pas moins qu’il peut se faire gruger par excès de faiblesse, par manque de lucidité ou de perspicacité. Comme le suggère La Fontaine, l’innocence n’est pas forcément une qualité suffisante. Toute la question réside dans le jugement que nous portons alors sur une action : faut-il prendre en compte les moyens pour juger la fin ? Doit-on en effet condamner la ruse, la dissimulation, la tromperie par exemple, sous prétexte qu’elles ne sont pas compatibles avec l’éthique et la morale ? Le sujet invitait cependant à faire preuve d’une certaine retenue : au machiavélisme il fallait préférer la sagesse de Confucius, ou « l’art de la guerre » de Sun Tzu par exemple. Comme le suggéraient Attali ou Balandier, la ruse n’a de sens que dans la mesure où elle satisfait aux exigences d’une éthique comportementale, qui porte sur des valeurs, et particulièrement des valeurs humanistes permettant à l’homme, par la raison et l’intelligence, de donner un sens légitime à ses actes.

(*) pour accéder au corrigé de la synthèse, cliquez ici.

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De nouveau, je vous rappelle qu’il ne s’agit que de remarques personnelles, formulées « à chaud » quelques heures seulement après l’examen. Les jurys de correction savent très bien que les difficultés éprouvées par certain(e)s  face au thème choisi ne sauraient sous-estimer d’autres indices d’appréciation, tout aussi déterminants. Une attention particulière sera évidemment portée à des critères comme les efforts de méthode, la présentation et la problématisation du corpus, la construction d’un plan acceptable, le travail sur l’expression et le style, l’exploitation des documents et de la culture générale dans l’écriture personnelle, etc. Donc surtout pas de découragement, quels que soient vos sentiments, par définition subjectifs sur ce qu’il aurait fallu faire… ou ne pas faire ! Poursuivez avec sérieux vos entraînements pour l’épreuve orale.
Une fois encore, bon courage à toutes et à tous !
Bruno Rigolt, Lycée en Forêt (Montargis, France)

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La citation de la semaine… Les élèves de Seconde 12… et de Seconde 8… 1/2

« Cadavres exquis… »

Les classes de Seconde 12 et de Seconde 8 ont collaboré ces dernières semaines sur un projet d’écriture poétique qui donnera lieu en fin d’année à une vaste exposition intitulée « Lettres d’ailleurs ». En attendant cette exposition, les élèves des deux classes ont souhaité mettre en commun leur réflexion et leur imaginaire pour proposer des « cadavres exquis« . Nés du tourbillon d’idées et d’images entraîné par la révolution surréaliste, les cadavres exquis n’en obéissent pas moins à une définition rappelée dans le Dictionnaire abrégé du surréalisme rédigé en 1938 par Paul Éluard et André Breton : un « cadavre exquis » est un « jeu qui consiste à faire composer une phrase, ou un dessin, par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes ». Cette exploration ludique du champ poétique, hostile à toute rhétorique classique, fait donc du langage non pas l’instrument mais la matière même du poème. Les élèves des deux classes ne s’y sont pas trompés : les textes proposés aujourd’hui et la semaine prochaine correspondent bien à l’idée que les Surréalistes voulaient imposer en assignant à la poésie la mission libératrice d’être une « expérience totale ».

Bonne lecture!

_____________

cadex4.1242876011.jpg« Du côté de Paris »

Calypso et Vanessa, Classe de Seconde 8

« Du côté de Paris, 

À une heure,

une pervenche 

A arraché des feuilles

en criant sur tous les toîts

des histoires drôles »

   

« Strasbourg »

Marina et Manon, Classe de Seconde 12

« Il était 20h33

à Strasbourg.

Des fraises se sont mises à hurler

Alors qu’un singe demandait l’heure… »

         

« Durant la nuit »

Océane et Gladys, Classe de Seconde 12 

cadex1.1242371965.jpg« Sur la mer

Durant la nuit du 21 avril

Un papillon qui flotte

Est heureux

En mangeant des fleurs. »

  

« Tranche de lune »

Marie, Seconde 12 et Vincent, Seconde 8

« Chez Mamie,

Dans l’après-midi

Un babouin

Qui mangeait une tranche de lune

Draguait de gros poissons rouges

En apprivoisant

Des étoiles… »

     

« Dans une boîte de conserve »

Fanny et Kristina, Seconde 12

« Il était exactement 5h39

Dans une boîte de conserve

Une chaise qui n’aimait pas le violet

Chargeait

Des nuages

En éclatant de rire. »

cadex2_1.1242908218.jpg

  

« Présent de vérité générale »

Fanny et Kristina, Classe de Seconde 12

« À l’heure du petit-déjeuner

Un couteau mou

Qui danse nu

Dans le jardin

Allume toujours des fraises vertes

En cherchant sa deuxième chaussette. »

    

cadex3.1242383100.jpg« Sous cet arbre »

Nuriyé et Seren, Seconde 12

« À l’heure du coucher du soleil

Sous cet arbre qui pleurait

Un couple d’oiseaux désespérés,

Un couple d’oiseaux qui chantait

Sous le ciel orangé

Aux âmes des morts fatiguées

Des fables joyeuses

En espérant trouver l’espoir… »

  

« Du côté de l’Espagne »

Maude, Seconde 12 et Charlotte, Seconde 8

« C’était du côté de l’Espagne

À midi,

Un lapin enchanteur battait des ailes

Et s’occupait des fleurs roses

cadex5.1242410285.jpgHeureuses

En faisant de la balançoire

Sur la courbe du vent…

   

« Vers la mer »

Marion, Camille, Seconde 8 et Flora, Seconde 12

À l’aube

Vers la mer friable

Un stylo

Qui soupire

Transporte des encres amères

content

De mordre dans un croissant.

    

« Murmures éphémères »

Lendite et Flora, Seconde 12

Un oiseau amoureux

Qui pense

cadex6.1242493768.jpgEnvole toujours

Des murmures éphémères

en les écrivant…

   

« Quelques miettes d’eau… »

Charline et Audrey, Seconde 12

En plein cœur de l’océan

Durant la nuit du jour

Un oiseau blanc aux ailes bleues

Survole des mirabelles

Splendides

En buvant

Quelques miettes d’eau…

    

(nouvelle livraison de textes le jeudi 21 mai)

Pour toutes les sections… Liste des articles à paraître prochainement sur ce site…

  • Classes de Seconde 12 et de Seconde 8 : exposition virtuelle de « Cadavres exquis ». Mise en ligne les jeudi 14 et vendredi 22 mai 2009. Mis en ligne.
  • Classes de Première (ES4, S5) :
    • Les théâtre de l’absurde en France (support de cours) : mise en ligne le jeudi 21 mai 2009. Mis en ligne.
    • Introduction à l’Étranger d’Albert Camus : mise en ligne le jeudi 28 mai 2009. Mis en ligne.
  • BTS PME2 : analyse du sujet d’examen (culture générale et expression française). Mise en ligne le samedi 16 mai 2009. Mis en ligne.

BTS… Bac… Guide de préparation à l'examen : 5 jours pour relever le défi !

Dans quelques jours, les étudiants de BTS vont affronter l’épreuve… Puis ce sera le tour des élèves de Première et de Terminale. Quel que soit votre niveau, lisez attentivement ce guide méthodologique : il vous aide à vous préparer pour l’épreuve. Cinq jours de révisions intensives pour relever le défi de l’examen ? Dites-vous que :

C’EST POSSIBLE !

SE METTRE AU TRAVAIL…

Scénario catastrophe… 8 heures : vous vous réveillez rempli de bonnes résolutions ! Et naturellement vous vous dites qu’aujourd’hui vous allez travailler dur. 9 heures : vous vous mettez devant votre bureau et vous mâchonnez un chewing-gum en regardant pendant vingt minutes vos messages sur Internet… Deux heures plus tard, vous êtes toujours sur votre messagerie en ligne, et vous avez carrément l’esprit qui navigue en haute mer! Evidemment, comme vous êtes angoissé(e) par l’examen, vous vous dispersez et vous n’arrivez pas à vous concentrer… 11 heures : vous grignotez en vous demandant quand sonne midi pour aller manger (quel programme!) Bien sûr vous voudriez travailler avant l’après-midi mais votre esprit s’évade. 14 heures : Pour vous redonner du courage, vous appelez quelques ami(e)s et puis vous acceptez de faire une petite partie de cartes (vraiment la dernière!). 18 heures… Vous n’avez pas avancé mais paradoxalement vous vous sentez fatigué(e), mal dans votre peau, et surtout complètement découragé(e). Sachez que rien n’est plus déprimant que de se dire : « J’aurais dû travailler ». Le travail non réalisé est en fait un refus de voir la réalité en face : on s’installe dans un état d’inertie qui fatigue plus que le travail. Les conséquences sont lourdes pour l’examen : perte de temps, manque d’entraînement, stress, état dépressif…

PAS DE TEMPS À PERDRE !

Premier impératif : planifiez votre travail en vous créant un calendrier de révisions selon un emploi du temps précis et TENEZ-VOUS à ce calendrier. Imposez-vous également le minutage de vos activités afin d’accroître votre rendement. La réussite à votre examen passe en effet d’abord par une bonne maîtrise de la planification des tâches. Dans un article précédent (Emploi du temps : apprendre à planifier son travail) je vous rappelais les avantages de la planification des tâches : elle consiste à gérer son temps de façon “stratégique”, emploidutempsbts.1241757331.jpgc’est-à-dire à visualiser les activités sur une période de temps donnée. Au lieu d’effectuer les tâches jour après jour (donc de façon linéaire sans organisation), on les visualise dans leur intégralité selon un principe de planification stratégique : cela vous permet d’anticiper et de mieux vous projeter dans le temps. Prenez par exemple une grande copie double et faites-vous un calendrier sur cinq jours (très rapidement… Ne passez pas 10 heures dessus évidemment!). Ensuite, faites le point sur vos difficultés, sur les séquences à revoir en priorité, les cours à réapprendre. Une fois que vous avez établi la liste des activités à mener, reportez-les sur votre tableau. Si vous le souhaitez, vous pouvez les « hiérarchiser » en utilisant des codes de couleur : on attribuera par exemple la couleur rouge à toutes les activités nécessitant un lourd investissement. emploidutempseaf.1241769725.jpgOn peut attribuer le code “bleu” aux exercices moins denses et le code “vert” aux travaux qu’on peut effectuer plus rapidement.

L’avantage du calendrier que je vous propose dans ces deux exemples (BTS et EAF) est qu’il offre en effet une bonne adaptation à la fois à l’environnement externe (les tâches que vous devez accomplir pour vous préparer à l’examen) et à vos ressources et vos compétences internes (votre capacité et votre rythme de travail) : en planifiant, vous êtes sûr(e) d’y arriver ! 

LA CHASSE AUX TEMPS MORTS

L’important, quand on est en période de révision intensive, est de fuir la « flânerie » pour gagner en productivité. Il faut donc que vous fassiez la chasse aux temps morts. Même si vous ne disposez que de cinq minutes, cela ne signifie pas que ce laps de temps est inutilisable. Bien au contraire, profitez-en pour effectuer quelques révisions rapides, pour mémoriser du vocabulaire, des définitions, pour retenir quelques citations. Le temps passé dans les transports, les moments d’inactivité ou d’attente représentent plusieurs heures par semaine ! Rentabilisez-les : remémorez-vous mentalement vos cours en essayant d’en saisir le sens global : quel était le sujet ? Qu’est-ce que j’ai bien compris ? Qu’est-ce qui m’a paru obscur ? Et notez sur une feuille ou un petit carnet les points nécessitant un réinvestissement des connaissances. Cette opération est très importante. Ainsi, lorsque vous vous installerez à votre bureau, vous saurez ce qu’il faut réapprendre ou compléter en priorité.

LA MÉMOIRE AUDITIVE

Utilisez également la mémoire auditive en enregistrant par exemple les points clés de vos cours sur MP3 (cliquez ici pour en savoir plus sur la méthode). Si vous n’apprenez pas de chez vous (par exemple, lorsque vous êtes dans le bus, dans la rue, en voyage), cette méthode se révélera très utile : elle permet de réviser “sans en avoir l’air”, sans être obligé de sortir son classeur, ou d’ouvrir ses cahiers. Si vous la pratiquez rigoureusement, vous verrez que la technique est infaillible, surtout quand on a un grand volume d’informations à mémoriser. Elle complète efficacement l’indispensable travail sur les fiches de synthèse. Autre avantage de la méthode : après une journée de travail, la mémoire visuelle est souvent défaillante, surtout si l’on veille tard le soir : fatigue oculaire, difficultés de concentration, troubles de la vision… De plus, votre cerveau est un peu comme un disque dur d’ordinateur : à un certain moment, il ne parvient plus à gérer cette multiplication de signes : il se produit ce que les spécialistes appellent un phénomène de “surcharge cognitive”. Le “disque dur” de votre cerveau est littéralement “fragmenté” : impossible pour lui de restituer convenablement les connaissances. Au contraire, en révisant avec votre MP3, surtout le soir avant de vous endormir, vous pouvez tranquillement réapprendre les notions : allongez-vous sur votre lit, fermez les yeux pour ne pas être sollicité par l’environnement : vous mémoriserez vite et bien tout en relaxant votre corps.

LE TRAVAIL DE GROUPE

Intellectuellement, le travail en équipe est un excellent entraînement. À la condition d’être pratiqué rigoureusement, il stimule et apporte un enrichissement mutuel, chacun pouvant communiquer aux autres ses points forts dans le cadre d’un groupe de travail. Si vous êtes en BTS, prenez par exemple un thème (Faire voir) et une problématique (les questions posées par l’image, le voyeurisme à la télévision, la télésurveillance et le contrôle social, etc.). Si vous êtes en Première, sélectionnez un objet d’étude (la poésie, le théâtre, etc.) et cherchez ensemble à le développer en confrontant vos points de vue et vos connaissances. Vous pouvez aussi faire des simulations (l’oral de l’EAF par exemple : un ou plusieurs élèves jouant le rôle de l’examinateur). Le travail de groupe encourage et se révèle une aide précieuse particulièrement dans les moments de démotivation. Il vous permet aussi de vérifier que vous avez bien compris le cours et que vous êtes capable de le restituer. Pouvoir expliquer à autrui est la preuve que les connaissances sont réellement assimilées. Vous pouvez également partir d’une problématique et tenter d’y répondre collectivement en exploitant vos connaissances.

QUELQUES ENTRAÎNEMENTS…

  1. Un exercice très utile pour la préparation aux examens consiste à lire un paragraphe de votre cours (quel qu’il soit) ou d’un document, d’un texte quelconque. La lecture doit s’effectuer impérativement à voix haute. Lisez lentement en détachant bien toutes les syllabes, et en accentuant si possible les mots clés, c’est-à-dire les mots qui vous paraissent porteurs de sens. Une fois la lecture terminée, essayez de synthétiser ce que vous venez de lire en une courte phrase récapitulative.
  2. Un autre exercice, difficile mais très adapté aux examens (bac, classes prépa, BTS, etc.) et aux concours de la fonction publique consiste à prendre des questions sur n’importe quel sujet et à vous obliger d’y répondre à partir d’un texte, même si les questions vous semblent éloignées du texte, ceci afin de pratiquer une gymnastique intellectuelle facilitant la confrontation des idées et la lecture comparative des documents. Quelques exemples :
  • la caricature, quel impact ?
  • l’image du corps dans la société actuelle
  • Pourquoi écrit-on ?
  • la société de consommation est-elle une société du spectacle ?
  • la norme et le détour
  • la citoyenneté
  • le livre et l’image
  • etc.

De la même manière, essayez de rapprocher deux ou trois textes d’époque et de problématique différentes et posez une question commune à tous ces textes. Dans votre réponse, reprenez les éléments de la question en les intégrant dans une synthèse objective et un point de vue personnel.

    

AFFRONTER L’EXAMEN

La veille de l’examen, préparez soigneusement ce dont vous aurez besoin :

  • carte d’identité ;
  • convocation ;
  • plusieurs stylos, des cartouches, du liquide correcteur, des surligneurs de couleur différente, une règle, etc.
  • Emportez également quelques aliments riches en glucose et une petite bouteille d’eau.

Le soir, mangez des sucres lents : ils améliorent la forme et favorisent l’endormissement. Évitez de vous mettre au lit plus tôt que d’habitude mais couchez-vous à une heure raisonnable (surtout ne révisez pas toute la nuit : ce serait contre-productif !). Si vous ne parvenez pas à dormir, allongez-vous tranquillement et faites le vide en vous disant que de toute façon vous avez fait le nécessaire et que vous disposez de tous les atouts pour réussir. Positivez, croyez en votre valeur, refusez de vous complaire dans le découragement qui est toujours une facilité, et qui ne mène à rien.

Le jour J, ne partez en aucun cas le ventre vide : déjeunez le matin et emportez avec vous des aliments riches en glucose : ils vous permettront d’optimiser vos capacités intellectuelles car leur assimilation est rapide. Le cerveau en effet utilise le glucose comme « carburant ». Pendant l’examen, dès que vous sentirez votre rendement diminuer (en général après une heure ou deux), mangez une confiserie : elle apportera immédiatement à votre organisme l’énergie nécessaire. En outre, pensez à vous tenir droit(e), sûr(e) de vous, et surtout pas avachi(e) sur la table : c’est le meilleur moyen pour s’endormir et se décourager. Comment voulez-vous croire en votre valeur si vous apparaissez penaud(e), vaincu(e) d’avance? Votre réussite dépend d’abord de votre motivation et de votre implication !

MAÎTRISER L’ÉPREUVE

La gestion de votre temps est fondamentale. C’est elle qui conditionne en grande partie le bon déroulement de l’épreuve.
Si vous disposez de 4 heures, vous devez donc être structuré(e) par ces 4 heures (et non trois heures : si vous vous contentez du service minimum, adieu le diplôme !). À chaque session, de nombreux candidats perdent des points parce qu’ils ne prennent pas suffisamment en considération ces questions de gestion du temps. Si vous prenez trop de temps pour lire un texte par exemple, ou pour rechercher des informations, vous emmagasinerez trop de données, vous aurez du mal à les ordonner, et surtout à les hiérarchiser, d’où une perte de temps, qui sera préjudiciable à la qualité d’ensemble de votre travail. Un conseil que je vous avais déjà donné en cours : lisez rapidement les textes et ne vous perdez pas dans des questionnements indéfinis si vous n’avez pas compris un terme ou une expression. Allez à l’essentiel en adoptant une lecture rapide. Le premier avantage de la lecture rapide est évidemment le gain de temps : moins vous mettrez de temps pour lire le corpus, plus vous pourrez structurer le plan de votre synthèse et améliorer les qualités rédactionnelles de vos travaux. L’autre avantage de la lecture rapide est qu’elle aide à problématiser en privilégiant l’interprétation textuelle globale.

Attention toutefois, car lire vite et donc mieux est un atout mais le but de l’épreuve n’est pas de lire tous les documents en un minimum de temps ; c’est de les comprendre. Le bon lecteur absorbe un grand nombre d’informations, dépouille une documentation, cherche rapidement un chiffre ou une donnée dans un texte. Mais il ne suffit pas de les enregistrer, encore faut-il les traiter correctement en hiérarchisant les informations. Trois opérations sont indispensables, lors de l’épreuve :

  1. répartir son temps,
  2. analyser le sujet,
  3. mobiliser ses connaissances.
 
  1. Répartir son temps : entraînez-vous impérativement chez vous pour savoir d’avance quels sont vos points forts et vos limites. Voici 2 exemples de gestion du temps pour l’écriture personnelle, en fonction de sensibilités et de compétences différentes. Voyez celui qui vous convient le mieux :
    1. cas de figure n°1 : le travail d’écriture personnelle durant 1h30 environ (en comptant qu’on a passé 2h30 sur la synthèse), comptez 20 minutes pour la recherche des idées ; 10 minutes pour l’élaboration du plan ; 30 minutes pour le développement ; 10 minutes pour l’introduction ;10 minutes pour la conclusion ; 10 minutes pour la relecture.
    2. cas de figure n°2 : analyse du sujet, 10 minutes. Pensez à Lire et à comprendre le sujet. Il exige toujours une grande rigueur logique dans l’appréciation de la problématique posée. Prise de notes pour la préparation du sujet : 20 minutes. Plan : 20 minutes. Rédaction : 40 minutes. Relecture : 10 minutes (5 minutes au pire). Votre relecture doit être attentive. L’idéal étant de relire votre copie comme si elle était écrite par un autre.
  2. Analyser le sujet : la plupart du temps, quand un étudiant échoue, c’est qu’il a mal compris le sujet. Le stress en effet pousse souvent à interpréter de manière hâtive un énoncé : du coup, l’étudiant devient une sorte d' »automate » : ou bien il récite son cours sans discernement, ou bien (cas le plus fréquent) il produit une srte de « synthèse bis », impersonnelle et confuse. Pour pallier ces inconvénients, lisez tout d’abord plusieurs fois la question et reformulez-la dans votre propre langage. Si vous avez du mal à faire une phrase, notez simplement les mots clés que vous inspire le sujet : ils vous aideront à trouver vos idées. Un conseil au passage : lisez l’intitulé du sujet d’écriture personnelle AVANT de lire le corpus. Pourquoi ? Parce que la plupart du temps, c’est le sujet d’écriture personnelle qui va conditionner et orienter votre lecture des documents.
  3. Mobiliser ses connaissances en cernant le sujet. Attention aux risques de débordement, aux digressions. N’oubliez pas aussi d’exploiter votre culture générale : c’est ESSENTIEL. Quel que soit l’examen, vous n’obtiendrez PAS la moyenne si dans votre travail d’écriture vous ne montrez pas vos connaissances. N’hésitez pas à dépasser le cadre scolaire ou universitaire, pensez par exemple à l’actualité, retrouvez des souvenirs liés à une émission télévisée, à une lecture, des discussions… Essayez aussi d’explorer toutes les voies possibles. En voici quelques unes :
    • la piste interdisciplinaire : elle favorise la recherche des interactions. Pensez à tous les angles, tous les aspects sous lesquels le sujet peut être abordé : angle historique, géographique, politique, social, philosophique, moral, scientifique, etc.

    • la piste conceptuelle : étudiez la problématique selon un angle antithétique : aujourd’hui/hier ; individuel/collectif ; dénotation/connotation ; public/privé ; écrit/oral, etc.

    • la piste « point de vue » est également intéressante : formulez le problème en comparant et en confrontant les points de vue. Point de vue de l’individu, de la société ; point de vue objectif, subjectif ; points de vue divergents à partir d’une même problématique, points de vue générationnels…

EXPLOITEZ VOTRE CULTURE GÉNÉRALE !

Regardez l’exemple suivant : dans la colonne de gauche, vous avez un texte correct certes, mais qui n’a pas été « retravaillé » du point de vue de la culture générale. Dans la colonne de droite, vous avez le même texte, mais qui a fait l’objet d’un réinvestissement, somme toute modeste (quelques noms de peintres du Pop’art, l’allusion à une publicité, une courte citation et une référence à un roman). Or, tout cela, n’importe quel étudiant le connaît, mais il n’y pense pas forcément le jour de l’épreuve. C’est ce qui fait la différence entre un travail « commun » et une copie qui se remarque grâce à la mise en valeur de la culture personnelle.

Dans une société dominée par la banalisation de l’image, la course vers le spectaculaire a transformé notre rapport à la culture. L’œuvre d’art a perdu son statut clair et repérable. Elle est noyée au milieu des objets de la société de consommation ; alors qu’avant, seul l’exceptionnel pouvait prétendre  à être figuré, de nos jours n’importe quoi peut être saisi, y compris le banal ou l’intime : vidée de son signifié, l’image télévisuelle est subie par le téléspectateur : la culture devient consommation, la découverte voyeurisme ! Que dire de ces émissions de télé-réalité, où l’on vend les participants comme des produits !

Comme on le pressent, ces changements techniques et fonctionnels qui accompagnent l’image doivent aussi nous interpeller politiquement. Le contrôle des medias par des leaders d’opinion ou des groupes de pression pose en effet la question de la manipulation des masses : faire voir, mais quoi ? Dans quel but ? Autant de questions que devront se poser nos démocraties à l’aube du troisième millénaire.

Dans une société dominée par la banalisation de l’image, la course vers le spectaculaire a transformé notre rapport à la culture. L’œuvre d’art a perdu son statut clair et repérable. Elle est noyée au milieu des objets de la société de consommation comme le signifient les artistes du Pop’art : Roy Lichtenstein ou Andy Warhol ont en effet désacralisé l’image artistique au point de la vider peut-être de son contenu sémantique. Alors qu’avant, seul l’exceptionnel pouvait prétendre  à être figuré, de nos jours n’importe quoi peut être saisi, y compris le banal ou l’intime. De contre-culture dans les années 70, l’image est devenue culture de masse. Faut-il dès lors s’étonner qu’un opérateur de téléphonie se serve implicitement de l’œuvre de van Gogh pour vendre un forfait « tout compris » ? Comme l’annonçait le philosophe canadien Mc Luhan, « le media est le message » : vidée de son signifié, l’image télévisuelle est subie par le téléspectateur : la culture devient consommation, la découverte voyeurisme ! Il n’est donc pas étonnant que le « village global » soit devenu un immense champ de « politique spectacle », loin des normes esthétiques traditionnelles ou des conventions de la morale. Que dire de ces émissions de télé-réalité, où l’on vend les participants comme des produits ! Comme on le pressent, ces changements techniques et fonctionnels qui accompagnent l’image doivent aussi nous interpeller politiquement. Le « village global » de Mc Luhan semble bien préfigurer ce qu’on a appelé « la démocratie occulte » de notre monde. Le contrôle des médias par des leaders d’opinion ou des groupes de pression pose en effet la question de la manipulation des masses : « Big Brother » n’est pas seulement une référence à un roman d’anticipation ! L’œuvre  magistrale qu’Orwell écrivit en 1948 nous impose une réflexion éthique et morale : faire voir, mais quoi ? Dans quel but ? Autant de questions que devront se poser nos démocraties à l’aube du troisième millénaire…  

MON CONSEIL

Mettez-vous à la place du correcteur afin de porter un regard « distancié » et critique sur votre travail. Soyez « malin » : cherchez à savoir à quelle sauce vous allez être mangé(e) ! De fait, il faut toujours prendre en compte le destinataire : en lisant les « chartes de correction » destinées aux enseignants, vous comprendrez mieux par rapport à quels critères d’appréciation les copies sont évaluées.

  • si vous êtes en BTS lisez attentivement ce document.
  • Si vous passez l’EAF téléchargez la charte des correcteurs au Bac en cliquant ici.

Relisez plusieurs fois ces documents (si possible une fois par jour) : cela vous permettra de vous remémorer la façon dont le correcteur va appréhender et juger votre travail en fonction de consignes qu’il doit lui-même respecter. Il n’y a en effet rien d’arbitraire (a fortiori un jour d’examen) dans la notation : elle obéit à un référentiel qui fixe les obligations des candidats et les attentes du jury en matière de méthode, d’expression, d’exploitation de la culture générale, etc. En lisant la « charte », vous pourrez ainsi mieux adapter vos connaissances et vos pratiques à l’épreuve.

QUELQUES RAPPELS POUR FINIR…

Voici quatre points essentiels à mémoriser pour l’examen :

  1. Est-ce que mon texte colle aux consignes, c’est-à-dire aux attentes du jury ?
  2. Est-ce que mon travail « me ressemble » ? N’oubliez pas qu’une copie est un peu le reflet de l’image que vous voulez donner de vous-même. Soignez la présentation, l’orthographe, la forme.
  3. Est-ce que ma culture générale est suffisamment mise en valeur ? La culture générale est en effet déterminante. Pensez obligatoirement à mobiliser vos connaissances : citer un auteur, faire une allusion à un essai connu, à un mouvement culturel permet non seulement d’augmenter la note dans des proportions importantes, mais de susciter par ailleurs de nouvelles idées.
  4. Mon texte est-il « facile » à lire ?

N’oubliez pas de structurer vos paragraphes en les organisant autour d’une idée directrice, justifiée par un argument et illustrée par ou deux exemples.

Préférez les phrases courtes aux phrases longues, qui risquent de vous entraîner à commettre des fautes de syntaxe. Avant de rédiger votre phrase, prononcez-la dans votre tête (un peu quand on chantonne) de manière à l’entendre.

Pensez à nuancer vos jugements : en introduisant des tournures concessives : certes… mais…/si… en revanche ; en utilisant des verbes (se demander si, croire, supposer…) ou des modes (le conditionnel par exemple : « le progrès serait responsable de »…) impliquant une prise de distance.

Évitez aussi d’aligner dans un plan-catalogue des considérations interminables qui ne déboucheraient sur aucune problématique et vous conduiraient à un travail désordonné, sans logique interne.

Soignez particulièrement l’introduction et la conclusion : elles sont déterminantes dans l’attribution de la note : le correcteur les lit souvent en premier afin d’apprécier la cohérence de votre raisonnement. Bien souvent, la conclusion est rédigée « à la va-vite » : n’oubliez pas qu’une forme négligée amène toujours à une mauvaise formulation du fond.

Bien entendu (mais faut-il le rappeler ?), ne partez EN AUCUN CAS avant les quatre heures : vous ne pourriez pas mener à leur terme (de façon efficiente) les activités. Vous auriez certes l’impression d’avoir terminé le travail mais vous ne l’auriez en fait qu’ébauché…

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

© mai 2009, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

BTS… Bac… Guide de préparation à l’examen : 5 jours pour relever le défi !

Dans quelques jours, les étudiants de BTS vont affronter l’épreuve… Puis ce sera le tour des élèves de Première et de Terminale. Quel que soit votre niveau, lisez attentivement ce guide méthodologique : il vous aide à vous préparer pour l’épreuve. Cinq jours de révisions intensives pour relever le défi de l’examen ? Dites-vous que :

C’EST POSSIBLE !

SE METTRE AU TRAVAIL…

Scénario catastrophe… 8 heures : vous vous réveillez rempli de bonnes résolutions ! Et naturellement vous vous dites qu’aujourd’hui vous allez travailler dur. 9 heures : vous vous mettez devant votre bureau et vous mâchonnez un chewing-gum en regardant pendant vingt minutes vos messages sur Internet… Deux heures plus tard, vous êtes toujours sur votre messagerie en ligne, et vous avez carrément l’esprit qui navigue en haute mer! Evidemment, comme vous êtes angoissé(e) par l’examen, vous vous dispersez et vous n’arrivez pas à vous concentrer… 11 heures : vous grignotez en vous demandant quand sonne midi pour aller manger (quel programme!) Bien sûr vous voudriez travailler avant l’après-midi mais votre esprit s’évade. 14 heures : Pour vous redonner du courage, vous appelez quelques ami(e)s et puis vous acceptez de faire une petite partie de cartes (vraiment la dernière!). 18 heures… Vous n’avez pas avancé mais paradoxalement vous vous sentez fatigué(e), mal dans votre peau, et surtout complètement découragé(e). Sachez que rien n’est plus déprimant que de se dire : « J’aurais dû travailler ». Le travail non réalisé est en fait un refus de voir la réalité en face : on s’installe dans un état d’inertie qui fatigue plus que le travail. Les conséquences sont lourdes pour l’examen : perte de temps, manque d’entraînement, stress, état dépressif…

PAS DE TEMPS À PERDRE !

Premier impératif : planifiez votre travail en vous créant un calendrier de révisions selon un emploi du temps précis et TENEZ-VOUS à ce calendrier. Imposez-vous également le minutage de vos activités afin d’accroître votre rendement. La réussite à votre examen passe en effet d’abord par une bonne maîtrise de la planification des tâches. Dans un article précédent (Emploi du temps : apprendre à planifier son travail) je vous rappelais les avantages de la planification des tâches : elle consiste à gérer son temps de façon “stratégique”, emploidutempsbts.1241757331.jpgc’est-à-dire à visualiser les activités sur une période de temps donnée. Au lieu d’effectuer les tâches jour après jour (donc de façon linéaire sans organisation), on les visualise dans leur intégralité selon un principe de planification stratégique : cela vous permet d’anticiper et de mieux vous projeter dans le temps. Prenez par exemple une grande copie double et faites-vous un calendrier sur cinq jours (très rapidement… Ne passez pas 10 heures dessus évidemment!). Ensuite, faites le point sur vos difficultés, sur les séquences à revoir en priorité, les cours à réapprendre. Une fois que vous avez établi la liste des activités à mener, reportez-les sur votre tableau. Si vous le souhaitez, vous pouvez les « hiérarchiser » en utilisant des codes de couleur : on attribuera par exemple la couleur rouge à toutes les activités nécessitant un lourd investissement. emploidutempseaf.1241769725.jpgOn peut attribuer le code “bleu” aux exercices moins denses et le code “vert” aux travaux qu’on peut effectuer plus rapidement.

L’avantage du calendrier que je vous propose dans ces deux exemples (BTS et EAF) est qu’il offre en effet une bonne adaptation à la fois à l’environnement externe (les tâches que vous devez accomplir pour vous préparer à l’examen) et à vos ressources et vos compétences internes (votre capacité et votre rythme de travail) : en planifiant, vous êtes sûr(e) d’y arriver ! 

LA CHASSE AUX TEMPS MORTS

L’important, quand on est en période de révision intensive, est de fuir la « flânerie » pour gagner en productivité. Il faut donc que vous fassiez la chasse aux temps morts. Même si vous ne disposez que de cinq minutes, cela ne signifie pas que ce laps de temps est inutilisable. Bien au contraire, profitez-en pour effectuer quelques révisions rapides, pour mémoriser du vocabulaire, des définitions, pour retenir quelques citations. Le temps passé dans les transports, les moments d’inactivité ou d’attente représentent plusieurs heures par semaine ! Rentabilisez-les : remémorez-vous mentalement vos cours en essayant d’en saisir le sens global : quel était le sujet ? Qu’est-ce que j’ai bien compris ? Qu’est-ce qui m’a paru obscur ? Et notez sur une feuille ou un petit carnet les points nécessitant un réinvestissement des connaissances. Cette opération est très importante. Ainsi, lorsque vous vous installerez à votre bureau, vous saurez ce qu’il faut réapprendre ou compléter en priorité.

LA MÉMOIRE AUDITIVE

Utilisez également la mémoire auditive en enregistrant par exemple les points clés de vos cours sur MP3 (cliquez ici pour en savoir plus sur la méthode). Si vous n’apprenez pas de chez vous (par exemple, lorsque vous êtes dans le bus, dans la rue, en voyage), cette méthode se révélera très utile : elle permet de réviser “sans en avoir l’air”, sans être obligé de sortir son classeur, ou d’ouvrir ses cahiers. Si vous la pratiquez rigoureusement, vous verrez que la technique est infaillible, surtout quand on a un grand volume d’informations à mémoriser. Elle complète efficacement l’indispensable travail sur les fiches de synthèse. Autre avantage de la méthode : après une journée de travail, la mémoire visuelle est souvent défaillante, surtout si l’on veille tard le soir : fatigue oculaire, difficultés de concentration, troubles de la vision… De plus, votre cerveau est un peu comme un disque dur d’ordinateur : à un certain moment, il ne parvient plus à gérer cette multiplication de signes : il se produit ce que les spécialistes appellent un phénomène de “surcharge cognitive”. Le “disque dur” de votre cerveau est littéralement “fragmenté” : impossible pour lui de restituer convenablement les connaissances. Au contraire, en révisant avec votre MP3, surtout le soir avant de vous endormir, vous pouvez tranquillement réapprendre les notions : allongez-vous sur votre lit, fermez les yeux pour ne pas être sollicité par l’environnement : vous mémoriserez vite et bien tout en relaxant votre corps.

LE TRAVAIL DE GROUPE

Intellectuellement, le travail en équipe est un excellent entraînement. À la condition d’être pratiqué rigoureusement, il stimule et apporte un enrichissement mutuel, chacun pouvant communiquer aux autres ses points forts dans le cadre d’un groupe de travail. Si vous êtes en BTS, prenez par exemple un thème (Faire voir) et une problématique (les questions posées par l’image, le voyeurisme à la télévision, la télésurveillance et le contrôle social, etc.). Si vous êtes en Première, sélectionnez un objet d’étude (la poésie, le théâtre, etc.) et cherchez ensemble à le développer en confrontant vos points de vue et vos connaissances. Vous pouvez aussi faire des simulations (l’oral de l’EAF par exemple : un ou plusieurs élèves jouant le rôle de l’examinateur). Le travail de groupe encourage et se révèle une aide précieuse particulièrement dans les moments de démotivation. Il vous permet aussi de vérifier que vous avez bien compris le cours et que vous êtes capable de le restituer. Pouvoir expliquer à autrui est la preuve que les connaissances sont réellement assimilées. Vous pouvez également partir d’une problématique et tenter d’y répondre collectivement en exploitant vos connaissances.

QUELQUES ENTRAÎNEMENTS…

  1. Un exercice très utile pour la préparation aux examens consiste à lire un paragraphe de votre cours (quel qu’il soit) ou d’un document, d’un texte quelconque. La lecture doit s’effectuer impérativement à voix haute. Lisez lentement en détachant bien toutes les syllabes, et en accentuant si possible les mots clés, c’est-à-dire les mots qui vous paraissent porteurs de sens. Une fois la lecture terminée, essayez de synthétiser ce que vous venez de lire en une courte phrase récapitulative.
  2. Un autre exercice, difficile mais très adapté aux examens (bac, classes prépa, BTS, etc.) et aux concours de la fonction publique consiste à prendre des questions sur n’importe quel sujet et à vous obliger d’y répondre à partir d’un texte, même si les questions vous semblent éloignées du texte, ceci afin de pratiquer une gymnastique intellectuelle facilitant la confrontation des idées et la lecture comparative des documents. Quelques exemples :
  • la caricature, quel impact ?
  • l’image du corps dans la société actuelle
  • Pourquoi écrit-on ?
  • la société de consommation est-elle une société du spectacle ?
  • la norme et le détour
  • la citoyenneté
  • le livre et l’image
  • etc.

De la même manière, essayez de rapprocher deux ou trois textes d’époque et de problématique différentes et posez une question commune à tous ces textes. Dans votre réponse, reprenez les éléments de la question en les intégrant dans une synthèse objective et un point de vue personnel.

    

AFFRONTER L’EXAMEN

La veille de l’examen, préparez soigneusement ce dont vous aurez besoin :

  • carte d’identité ;
  • convocation ;
  • plusieurs stylos, des cartouches, du liquide correcteur, des surligneurs de couleur différente, une règle, etc.
  • Emportez également quelques aliments riches en glucose et une petite bouteille d’eau.

Le soir, mangez des sucres lents : ils améliorent la forme et favorisent l’endormissement. Évitez de vous mettre au lit plus tôt que d’habitude mais couchez-vous à une heure raisonnable (surtout ne révisez pas toute la nuit : ce serait contre-productif !). Si vous ne parvenez pas à dormir, allongez-vous tranquillement et faites le vide en vous disant que de toute façon vous avez fait le nécessaire et que vous disposez de tous les atouts pour réussir. Positivez, croyez en votre valeur, refusez de vous complaire dans le découragement qui est toujours une facilité, et qui ne mène à rien.

Le jour J, ne partez en aucun cas le ventre vide : déjeunez le matin et emportez avec vous des aliments riches en glucose : ils vous permettront d’optimiser vos capacités intellectuelles car leur assimilation est rapide. Le cerveau en effet utilise le glucose comme « carburant ». Pendant l’examen, dès que vous sentirez votre rendement diminuer (en général après une heure ou deux), mangez une confiserie : elle apportera immédiatement à votre organisme l’énergie nécessaire. En outre, pensez à vous tenir droit(e), sûr(e) de vous, et surtout pas avachi(e) sur la table : c’est le meilleur moyen pour s’endormir et se décourager. Comment voulez-vous croire en votre valeur si vous apparaissez penaud(e), vaincu(e) d’avance? Votre réussite dépend d’abord de votre motivation et de votre implication !

MAÎTRISER L’ÉPREUVE

La gestion de votre temps est fondamentale. C’est elle qui conditionne en grande partie le bon déroulement de l’épreuve.
Si vous disposez de 4 heures, vous devez donc être structuré(e) par ces 4 heures (et non trois heures : si vous vous contentez du service minimum, adieu le diplôme !). À chaque session, de nombreux candidats perdent des points parce qu’ils ne prennent pas suffisamment en considération ces questions de gestion du temps. Si vous prenez trop de temps pour lire un texte par exemple, ou pour rechercher des informations, vous emmagasinerez trop de données, vous aurez du mal à les ordonner, et surtout à les hiérarchiser, d’où une perte de temps, qui sera préjudiciable à la qualité d’ensemble de votre travail. Un conseil que je vous avais déjà donné en cours : lisez rapidement les textes et ne vous perdez pas dans des questionnements indéfinis si vous n’avez pas compris un terme ou une expression. Allez à l’essentiel en adoptant une lecture rapide. Le premier avantage de la lecture rapide est évidemment le gain de temps : moins vous mettrez de temps pour lire le corpus, plus vous pourrez structurer le plan de votre synthèse et améliorer les qualités rédactionnelles de vos travaux. L’autre avantage de la lecture rapide est qu’elle aide à problématiser en privilégiant l’interprétation textuelle globale.

Attention toutefois, car lire vite et donc mieux est un atout mais le but de l’épreuve n’est pas de lire tous les documents en un minimum de temps ; c’est de les comprendre. Le bon lecteur absorbe un grand nombre d’informations, dépouille une documentation, cherche rapidement un chiffre ou une donnée dans un texte. Mais il ne suffit pas de les enregistrer, encore faut-il les traiter correctement en hiérarchisant les informations. Trois opérations sont indispensables, lors de l’épreuve :

  1. répartir son temps,
  2. analyser le sujet,
  3. mobiliser ses connaissances.
 
  1. Répartir son temps : entraînez-vous impérativement chez vous pour savoir d’avance quels sont vos points forts et vos limites. Voici 2 exemples de gestion du temps pour l’écriture personnelle, en fonction de sensibilités et de compétences différentes. Voyez celui qui vous convient le mieux :
    1. cas de figure n°1 : le travail d’écriture personnelle durant 1h30 environ (en comptant qu’on a passé 2h30 sur la synthèse), comptez 20 minutes pour la recherche des idées ; 10 minutes pour l’élaboration du plan ; 30 minutes pour le développement ; 10 minutes pour l’introduction ;10 minutes pour la conclusion ; 10 minutes pour la relecture.
    2. cas de figure n°2 : analyse du sujet, 10 minutes. Pensez à Lire et à comprendre le sujet. Il exige toujours une grande rigueur logique dans l’appréciation de la problématique posée. Prise de notes pour la préparation du sujet : 20 minutes. Plan : 20 minutes. Rédaction : 40 minutes. Relecture : 10 minutes (5 minutes au pire). Votre relecture doit être attentive. L’idéal étant de relire votre copie comme si elle était écrite par un autre.
  2. Analyser le sujet : la plupart du temps, quand un étudiant échoue, c’est qu’il a mal compris le sujet. Le stress en effet pousse souvent à interpréter de manière hâtive un énoncé : du coup, l’étudiant devient une sorte d' »automate » : ou bien il récite son cours sans discernement, ou bien (cas le plus fréquent) il produit une srte de « synthèse bis », impersonnelle et confuse. Pour pallier ces inconvénients, lisez tout d’abord plusieurs fois la question et reformulez-la dans votre propre langage. Si vous avez du mal à faire une phrase, notez simplement les mots clés que vous inspire le sujet : ils vous aideront à trouver vos idées. Un conseil au passage : lisez l’intitulé du sujet d’écriture personnelle AVANT de lire le corpus. Pourquoi ? Parce que la plupart du temps, c’est le sujet d’écriture personnelle qui va conditionner et orienter votre lecture des documents.
  3. Mobiliser ses connaissances en cernant le sujet. Attention aux risques de débordement, aux digressions. N’oubliez pas aussi d’exploiter votre culture générale : c’est ESSENTIEL. Quel que soit l’examen, vous n’obtiendrez PAS la moyenne si dans votre travail d’écriture vous ne montrez pas vos connaissances. N’hésitez pas à dépasser le cadre scolaire ou universitaire, pensez par exemple à l’actualité, retrouvez des souvenirs liés à une émission télévisée, à une lecture, des discussions… Essayez aussi d’explorer toutes les voies possibles. En voici quelques unes :
    • la piste interdisciplinaire : elle favorise la recherche des interactions. Pensez à tous les angles, tous les aspects sous lesquels le sujet peut être abordé : angle historique, géographique, politique, social, philosophique, moral, scientifique, etc.

    • la piste conceptuelle : étudiez la problématique selon un angle antithétique : aujourd’hui/hier ; individuel/collectif ; dénotation/connotation ; public/privé ; écrit/oral, etc.

    • la piste « point de vue » est également intéressante : formulez le problème en comparant et en confrontant les points de vue. Point de vue de l’individu, de la société ; point de vue objectif, subjectif ; points de vue divergents à partir d’une même problématique, points de vue générationnels…

EXPLOITEZ VOTRE CULTURE GÉNÉRALE !

Regardez l’exemple suivant : dans la colonne de gauche, vous avez un texte correct certes, mais qui n’a pas été « retravaillé » du point de vue de la culture générale. Dans la colonne de droite, vous avez le même texte, mais qui a fait l’objet d’un réinvestissement, somme toute modeste (quelques noms de peintres du Pop’art, l’allusion à une publicité, une courte citation et une référence à un roman). Or, tout cela, n’importe quel étudiant le connaît, mais il n’y pense pas forcément le jour de l’épreuve. C’est ce qui fait la différence entre un travail « commun » et une copie qui se remarque grâce à la mise en valeur de la culture personnelle.

Dans une société dominée par la banalisation de l’image, la course vers le spectaculaire a transformé notre rapport à la culture. L’œuvre d’art a perdu son statut clair et repérable. Elle est noyée au milieu des objets de la société de consommation ; alors qu’avant, seul l’exceptionnel pouvait prétendre  à être figuré, de nos jours n’importe quoi peut être saisi, y compris le banal ou l’intime : vidée de son signifié, l’image télévisuelle est subie par le téléspectateur : la culture devient consommation, la découverte voyeurisme ! Que dire de ces émissions de télé-réalité, où l’on vend les participants comme des produits !

Comme on le pressent, ces changements techniques et fonctionnels qui accompagnent l’image doivent aussi nous interpeller politiquement. Le contrôle des medias par des leaders d’opinion ou des groupes de pression pose en effet la question de la manipulation des masses : faire voir, mais quoi ? Dans quel but ? Autant de questions que devront se poser nos démocraties à l’aube du troisième millénaire.

Dans une société dominée par la banalisation de l’image, la course vers le spectaculaire a transformé notre rapport à la culture. L’œuvre d’art a perdu son statut clair et repérable. Elle est noyée au milieu des objets de la société de consommation comme le signifient les artistes du Pop’art : Roy Lichtenstein ou Andy Warhol ont en effet désacralisé l’image artistique au point de la vider peut-être de son contenu sémantique. Alors qu’avant, seul l’exceptionnel pouvait prétendre  à être figuré, de nos jours n’importe quoi peut être saisi, y compris le banal ou l’intime. De contre-culture dans les années 70, l’image est devenue culture de masse. Faut-il dès lors s’étonner qu’un opérateur de téléphonie se serve implicitement de l’œuvre de van Gogh pour vendre un forfait « tout compris » ? Comme l’annonçait le philosophe canadien Mc Luhan, « le media est le message » : vidée de son signifié, l’image télévisuelle est subie par le téléspectateur : la culture devient consommation, la découverte voyeurisme ! Il n’est donc pas étonnant que le « village global » soit devenu un immense champ de « politique spectacle », loin des normes esthétiques traditionnelles ou des conventions de la morale. Que dire de ces émissions de télé-réalité, où l’on vend les participants comme des produits ! Comme on le pressent, ces changements techniques et fonctionnels qui accompagnent l’image doivent aussi nous interpeller politiquement. Le « village global » de Mc Luhan semble bien préfigurer ce qu’on a appelé « la démocratie occulte » de notre monde. Le contrôle des médias par des leaders d’opinion ou des groupes de pression pose en effet la question de la manipulation des masses : « Big Brother » n’est pas seulement une référence à un roman d’anticipation ! L’œuvre  magistrale qu’Orwell écrivit en 1948 nous impose une réflexion éthique et morale : faire voir, mais quoi ? Dans quel but ? Autant de questions que devront se poser nos démocraties à l’aube du troisième millénaire…  

MON CONSEIL

Mettez-vous à la place du correcteur afin de porter un regard « distancié » et critique sur votre travail. Soyez « malin » : cherchez à savoir à quelle sauce vous allez être mangé(e) ! De fait, il faut toujours prendre en compte le destinataire : en lisant les « chartes de correction » destinées aux enseignants, vous comprendrez mieux par rapport à quels critères d’appréciation les copies sont évaluées.

  • si vous êtes en BTS lisez attentivement ce document.
  • Si vous passez l’EAF téléchargez la charte des correcteurs au Bac en cliquant ici.

Relisez plusieurs fois ces documents (si possible une fois par jour) : cela vous permettra de vous remémorer la façon dont le correcteur va appréhender et juger votre travail en fonction de consignes qu’il doit lui-même respecter. Il n’y a en effet rien d’arbitraire (a fortiori un jour d’examen) dans la notation : elle obéit à un référentiel qui fixe les obligations des candidats et les attentes du jury en matière de méthode, d’expression, d’exploitation de la culture générale, etc. En lisant la « charte », vous pourrez ainsi mieux adapter vos connaissances et vos pratiques à l’épreuve.

QUELQUES RAPPELS POUR FINIR…

Voici quatre points essentiels à mémoriser pour l’examen :

  1. Est-ce que mon texte colle aux consignes, c’est-à-dire aux attentes du jury ?
  2. Est-ce que mon travail « me ressemble » ? N’oubliez pas qu’une copie est un peu le reflet de l’image que vous voulez donner de vous-même. Soignez la présentation, l’orthographe, la forme.
  3. Est-ce que ma culture générale est suffisamment mise en valeur ? La culture générale est en effet déterminante. Pensez obligatoirement à mobiliser vos connaissances : citer un auteur, faire une allusion à un essai connu, à un mouvement culturel permet non seulement d’augmenter la note dans des proportions importantes, mais de susciter par ailleurs de nouvelles idées.
  4. Mon texte est-il « facile » à lire ?

N’oubliez pas de structurer vos paragraphes en les organisant autour d’une idée directrice, justifiée par un argument et illustrée par ou deux exemples.

Préférez les phrases courtes aux phrases longues, qui risquent de vous entraîner à commettre des fautes de syntaxe. Avant de rédiger votre phrase, prononcez-la dans votre tête (un peu quand on chantonne) de manière à l’entendre.

Pensez à nuancer vos jugements : en introduisant des tournures concessives : certes… mais…/si… en revanche ; en utilisant des verbes (se demander si, croire, supposer…) ou des modes (le conditionnel par exemple : « le progrès serait responsable de »…) impliquant une prise de distance.

Évitez aussi d’aligner dans un plan-catalogue des considérations interminables qui ne déboucheraient sur aucune problématique et vous conduiraient à un travail désordonné, sans logique interne.

Soignez particulièrement l’introduction et la conclusion : elles sont déterminantes dans l’attribution de la note : le correcteur les lit souvent en premier afin d’apprécier la cohérence de votre raisonnement. Bien souvent, la conclusion est rédigée « à la va-vite » : n’oubliez pas qu’une forme négligée amène toujours à une mauvaise formulation du fond.

Bien entendu (mais faut-il le rappeler ?), ne partez EN AUCUN CAS avant les quatre heures : vous ne pourriez pas mener à leur terme (de façon efficiente) les activités. Vous auriez certes l’impression d’avoir terminé le travail mais vous ne l’auriez en fait qu’ébauché…

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

© mai 2009, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

La citation de la semaine… Anna Gréki…

« les morts sont des héros qui servent de noms de rues, de clairons, d’alibi, d’oubli… »

Quand il n’y a plus d’idées
il reste toujours les mots
et les morts qui sont des héros
et qui servent de noms de rues
de clairons, d’alibi, d’oubli […]
Dans son bureau climatisé
le bureaucrate dont la chair croît
rêve à la guerre des frontières
et s’étonne en contemplant la baie d’Alger
qu’il fasse si beau si froid
et que son cœur se traîne ventre en l’air
il ne sait où
Peut-être au milieu des requins
rouges et pleins
qui croisent dans la rue de la Révolution ?
Dans le désert des croque-morts
le bureaucrate soupire et plonge
la main dans sa poche
Il en tire son mouchoir et son cœur
s’éponge et le croque
comme une idée juste
comme une noix
à garder pour soi

Anna Gréki, « Les Bons Usages d’un bureaucrate », Temps forts (© Présence africaine, 1966)

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« La baie d’Alger » (détail) d’après P.J Witdoeck (1828)

Étrange destin que celui d’Anna Gréki. Née Anna Colette Grégoire, elle passera son enfance dans les Aurès, une région sauvage, aride et montagneuse qui forme dans l’est de l’Algérie l’Atlas présaharien. Son père, instituteur à Menaa, l’initiera très tôt aux beautés et à la culture de ce pays. Elle en épousera d’ailleurs la cause au point d’interrompre ses études supérieures de Lettres à Paris pour se rapprocher du FLN pendant la guerre de Libération nationale. Devenue elle-même institutrice par conviction et membre du Parti Communiste algérien, elle sera arrêtée puis expulsée. C’est à Tunis qu’elle publiera son premier recueil « de combat » intitulé Algérie, capitale Alger. À l’Indépendance, elle regagnera l’Algérie pour y terminer ses études et poursuivre sa carrière d’enseignante. Morte prématurément en 1966, Anna Gréki laisse une œuvre succincte mais qui mérite qu’on s’y attarde. Son second recueil, Temps forts, publié à titre posthume en 1966, résume bien l’engagement de cette femme écrivain.

Dans ce poème intitulé non sans humour « Les Bons Usages d’un bureaucrate », l’auteure dénonce de façon sarcastique l’abandon des luttes d’hier dans un monde où les héros désormais « servent de noms de rues, de clairons, d’alibi, d’oubli ». Le « fonctionnaire » du poème qui « soupire » et « s’éponge » le front « dans son bureau climatisé » serait ici comme l’allégorie universelle d’un monde « qui a oublié » et renoncé. L’écriture d’Anna Gréki se fait donc autant souvenir et hommage qu’engagement. Souvent violentes dans ses récits et témoignages sur la guerre, les paroles laissent la place à un désenchantement amer et désabusé. Et sans doute les derniers mots du texte, presque tendres et intimistes, légers, spirituels et dérisoires, sont-ils de ceux qui assignent à l’écrivain la mission de témoigner mais aussi de pardonner : « Je suis vêtue de peau fraternelle » aimait à dire Anna Gréki…

Anna Gréki passera son enfance dans les Aurès, une région sauvage, aride et montagneuse qui forme dans l’est de l’Algérie l’Atlas présaharien…