« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le discrédit de l’objet

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin »

mots clés : Le Corbusier, Adolf Loos, refus de l’ornement, machine, objet décoratif

Voir aussi : « 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le champ symbolique de la fabrication de l’objet

L’ornement est-il superflu ?

De fait, il a été souvent reproché à notre société du faire-voir et du paraître, de privilégier l’avoir au mépris de l’être, et de motiver l’accumulation d’objets au détriment du fonctionnel. Particulièrement à partir du vingtième siècle, sous l’influence d’un certain nombre d’architectes (Adof Loos, Auguste Perret et surtout Le Corbusier), une tendance se fait jour dans la société européenne dont le discours s’élabore en dehors de tout renvoi à l’objet et à la tradition décorative, jugés passéistes. 

« Concevez les effets de la Loi du Ripolin. Chaque citoyen est tenu de remplacer ses tentures, ses damas, ses papiers peints, ses pochoirs, par une couche pure de Ripolin blanc. […] Le blanc de chaux est extrêmement moral. » Ces propos de Le Corbusier (doc. 1) publiés en 1925 dans l’Art décoratif d’aujourd’hui font écho à l’ouvrage d’Adolf Loos (doc. 2) dont le titre provocateur (L’Ornement est un crime) a jeté le discrédit sur l’objet, jugé trop encombrant, trop décoratif, trop empreint de sentiment. 

En assimilant l’objet décoratif à un ornement équivoque et superflu niant le concept d’intérêt général au profit d’un plaisir égoïste, ces deux auteurs sur lesquels je vous propose de réfléchir aujourd’hui, amènent à s’interroger sur la place qu’occupe l’objet : alors que l’esthétique procéderait de la « passion », de l’instinct, du sentiment, du lyrisme, donc de l’individuel, l’utilitaire est au contraire « collectif », « social ». Comme le dit le Corbusier, « plus un peuple se cultive, plus le décor disparaît ».

Mais cette disparition du décor est tout sauf évidente : héritière d’une tradition culturelle fonctionnaliste marquée par l’universalisme des Lumières, elle ne vise pas moins à institutionnaliser l’art selon une esthétique de la totalité qui prône la prééminence du collectif sur l’individuel : en ce sens, l’objet, éminemment personnel, a-t-il encore sa place dans un système de société reliant les besoins individuels (et l’utilisation que chacun fait des objets) aux exigences fonctionnelles du système dans son ensemble ?

Voir aussi : Yannis Tsiomis, Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui et « la loi du ripolin »
http://books.openedition.org/pupo/2422?lang=fr

→ Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 et 2 : 30 minutes. Document 3 : 5 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui, 1925
Flammarion, « Champs Arts », Paris 2008

|page 18*| « LE MUSÉE EST MAUVAIS, CAR IL NE FAIT PAS TOUT CONNAITRE. IL TROMPE, IL DISSIMULE, IL ILLUSIONNE. C’EST UN MENTEUR.
Les objets qui sont mis sous les vitrines de nos musées sont consacrés de ce fait ; l’on dit d’eux qu’ils sont des objets de collection, qu’ils sont rares et précieux, chers, donc beaux. Ils sont décrétés beaux, ils servent de modèle, et voici l’enchaînement fatal des idées et des conséquences. D’où viennent-ils ? Des églises, alors que celles-ci avaient admis le principe du faste pour éblouir, imposer, attirer, forcer le sentiment de la toute-puissance. Dieu était dans l’or et dans les ciselures […].
|page 19| Ces objets venaient aussi des châteaux et des palais : imposer, épater, satisfaire le guignol bariolé qui se trémousse au fond de l’être humain et que la culture chasse, ligote et musèle. […] À qui s’adressait toute cette pacotille fabriquée sous les règnes des grands roys ? À une catégorie de gens que nous ne respectons pas aujourd’hui ; il est donc désastreux et presque immoral d’envoyer nos enfants s’inspirer avec un respect presque religieux de certaines de ces choses mal faites et malsonnantes.

[…]

|chapitre 7 « 1925 Expo Arts Déco », page 93*| L’art décoratif moderne n’a pas de décor. […] l’expérience du décor d’art, faite depuis 1900 à la guerre, a montré l’impasse du décor et la fragilité d’une conception prétendant faire de nos outils des objets sentimentaux, des objets exprimant des états d’âme individuels. […] Laissons s’éteindre doucement une ou deux générations élevées dans la religion de la patine et du « tour de main ». Les jeunes générations naissent à la lumière nouvelle et vont naturellement et d’enthousiasme aux vérités simples.
[…]
|chapitre 8 « 1925 Expo Arts Déco », page 185*| La machine, phénomène moderne, opère dans le monde une réformation de l’esprit.
Pourtant, intact, le facteur humain demeure, la machine étant conçue par l’homme pour des besoins humains.
La machine est construite sur le système spirituel que l’homme s’est donné et non sur une fantaisie, système qui lui constitue un univers tangible […].
L’homme s’arrête devant la machine : la bête et le divin s’y rassasient.
La leçon de la machine est dans la pure relation de cause à effet. Pureté, économie, tension vers la sagesse. Un désir neuf : une esthétique de pureté, d’exactitude […].

|page 190*| Si quelque Solon|1| imposait à notre effervescence ces deux lois :

LE LAIT DE CHAUX
LA LOI DU RIPOLIN

|page 191*| nous ferions un acte moral : Aimer la pureté !
nous accroîtrions notre état : Avoir un jugement !
Un acte qui conduit à la joie de vivre : la poursuite de la perfection.
Concevez les effets de la Loi du Ripolin. Chaque citoyen est tenu de remplacer ses tentures, ses damas, ses papiers peints, ses pochoirs, par une couche pure de Ripolin blanc. On fait propre chez soi : il n’y a plus de coin sale, ni de coin sombre : tout se montre comme ça est.
Dans le ripolin, ce qui a servi et est un déchet, vous le jetterez. Acte important dans la vie ; morale productrice. Vous ferez la part de ce qui sert et vous jetterez ce qui a servi. Quand nous mangeons, la nature sait jeter loin ce qui a servi. Nous, hors la loi du ripolin, nous conservons et faisons de la maison un musée ou un temple à ex-voti : nous faisons de notre esprit un concierge, un custode. Nous flattons aussi l’avare installé en nous et l’instinct de la propriété nous saisit, nous étreint : Arpagon. Nous mentons alors, car nous cherchons à dissimuler cette lâcheté de n’oser se séparer, et cette laideur d’accumuler ; nous instaurons le culte du souvenir […].
Sur le ripolin blanc des murs, ces amoncellements de choses mortes du passé ne sauraient être tolérées ; elles feraient tâche.

[…]

|page 193*| Si la maison  est toute blanche, le dessin des choses s’y détache sans transgression possible ; le volume des choses y apparaît nettement ; la couleur des choses y est catégorique. Le blanc de chaux est absolu, tout s’y détache, s’y écrit absolument, noir sur blanc ; c’est franc et loyal.
Mettez-y des objets malpropres ou de faux-goût ; cela saute aux yeux. C’est un peu les rayons X de la beauté. C’est une Cour d’assises qui siège en permanence. C’est l’œil de la vérité.
Le blanc de chaux est extrêmement moral. Admettez un décret prescrivant que toutes les chambres de Paris soient passées au lait de chaux. Je dis que ce serait une œuvre policière d’envergure et une manifestation de haute morale, signe d’un grand peuple. »
1. Solon : législateur et poète athénien (vers 640-vers 558 avant J-C)

* Les références de page renvoient à l’édition Flammarion, « Champs/Arts », Paris 2008

2. Adolf Loos, Ornement et crime, 1908.
Payot & Rivages, Rivages poche/Petite Bibliothèque, n°412, 2003. Traduit de l’allemand et présenté par Sabine Cornille et Philippe Ivernel.

|extrait de la préface, page 25*|« D’un combat de trente années, je suis sorti vainqueur. J’ai libéré l’humanité de l’ornement superflu. « Ornement », ce fut autrefois le qualificatif pour dire « beau ». C’est aujourd’hui, grâce au travail de toute ma vie, un qualificatif pour dire « d’une valeur inférieure ». 

|page 80*| L’ornement est de la force de travail gaspillée, et par là de la santé gaspillée. Mais de nos jours, l’ornement signifie aussi du matériau gaspillé, et les deux choses réunies veulent dire du capital gaspillé.
|page 87*| L’absence d’ornement a porté les autres arts à une hauteur insoupçonnée, les symphonies de Beethoven n’eussent jamais été écrites par un homme devant déambuler dans la soie, le velours et la dentelle. Celui qui de nos jours circule en habit de velours n’est pas un artiste, mais un guignol ou un vulgaire peintre en bâtiment. Nous avons gagné en finesse, en subtilité. Les hommes en troupeau étaient obligés de se distinguer par diverses couleurs, l’homme moderne, lui, use de son habit comme d’un masque. Si immensément forte est son individualité qu’elle ne se laisse plus exprimer par des pièces de vêtement. L’absence d’ornement est un signe de force spirituelle.

* Les références de page renvoient à l’édition Payot & Rivages. Rivages poche/Petite Bibliothèque, n°412, 2003. Traduit de l’allemand et présenté par Sabine Cornille et Philippe Ivernel.

3. Musée de la vie romantique, Paris
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→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Quelle est la thèse de Le Corbusier à propos des musées ? Sur quels arguments s’appuie-t-elle ?
– Montrez que pour Le Corbusier les objets du quotidien sont les accessoires du paraître dans une société fondamentalement conservatrice.

– En exploitant le document 2, expliquez ces propos d’Adolf Loos : « L’absence d’ornement est un signe de force spirituelle ».
– Dans quelle mesure le refus ornemental prôné par Adolf Loos et Le Corbusier, en valorisant des formes de plus en plus réductibles à l’abstraction, peut-il toutefois constituer un danger ?

– Le Corbusier réfute tout attachement affectif à l’objet. Justifiez-vous ce point de vue ?
– En regardant la photographie de l’intérieur du Musée de la vie romantique à Paris, pensez-vous qu’il soit opportun, comme l’affirme Le Corbusier, d’inscrire uniquement l’objet dans le monde des besoins et de la nécessité ?
– D’une certaine façon, chaque objet raconte une histoire : au sein même de la quotidienneté et des relations les plus personnelles. Donnez un ou deux exemples qui vous ont marqué-e.

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochain rendez-vous « 75 minutes » : vendredi 17 avril (Thème : Ces objets…)

« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le discrédit de l'objet

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin »

mots clés : Le Corbusier, Adolf Loos, refus de l’ornement, machine, objet décoratif

Voir aussi : « 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le champ symbolique de la fabrication de l’objet

L’ornement est-il superflu ?

De fait, il a été souvent reproché à notre société du faire-voir et du paraître, de privilégier l’avoir au mépris de l’être, et de motiver l’accumulation d’objets au détriment du fonctionnel. Particulièrement à partir du vingtième siècle, sous l’influence d’un certain nombre d’architectes (Adof Loos, Auguste Perret et surtout Le Corbusier), une tendance se fait jour dans la société européenne dont le discours s’élabore en dehors de tout renvoi à l’objet et à la tradition décorative, jugés passéistes. 

« Concevez les effets de la Loi du Ripolin. Chaque citoyen est tenu de remplacer ses tentures, ses damas, ses papiers peints, ses pochoirs, par une couche pure de Ripolin blanc. […] Le blanc de chaux est extrêmement moral. » Ces propos de Le Corbusier (doc. 1) publiés en 1925 dans l’Art décoratif d’aujourd’hui font écho à l’ouvrage d’Adolf Loos (doc. 2) dont le titre provocateur (L’Ornement est un crime) a jeté le discrédit sur l’objet, jugé trop encombrant, trop décoratif, trop empreint de sentiment. 

En assimilant l’objet décoratif à un ornement équivoque et superflu niant le concept d’intérêt général au profit d’un plaisir égoïste, ces deux auteurs sur lesquels je vous propose de réfléchir aujourd’hui, amènent à s’interroger sur la place qu’occupe l’objet : alors que l’esthétique procéderait de la « passion », de l’instinct, du sentiment, du lyrisme, donc de l’individuel, l’utilitaire est au contraire « collectif », « social ». Comme le dit le Corbusier, « plus un peuple se cultive, plus le décor disparaît ».

Mais cette disparition du décor est tout sauf évidente : héritière d’une tradition culturelle fonctionnaliste marquée par l’universalisme des Lumières, elle ne vise pas moins à institutionnaliser l’art selon une esthétique de la totalité qui prône la prééminence du collectif sur l’individuel : en ce sens, l’objet, éminemment personnel, a-t-il encore sa place dans un système de société reliant les besoins individuels (et l’utilisation que chacun fait des objets) aux exigences fonctionnelles du système dans son ensemble ?

Voir aussi : Yannis Tsiomis, Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui et « la loi du ripolin »
http://books.openedition.org/pupo/2422?lang=fr

→ Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 et 2 : 30 minutes. Document 3 : 5 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui, 1925
Flammarion, « Champs Arts », Paris 2008

|page 18*| « LE MUSÉE EST MAUVAIS, CAR IL NE FAIT PAS TOUT CONNAITRE. IL TROMPE, IL DISSIMULE, IL ILLUSIONNE. C’EST UN MENTEUR.
Les objets qui sont mis sous les vitrines de nos musées sont consacrés de ce fait ; l’on dit d’eux qu’ils sont des objets de collection, qu’ils sont rares et précieux, chers, donc beaux. Ils sont décrétés beaux, ils servent de modèle, et voici l’enchaînement fatal des idées et des conséquences. D’où viennent-ils ? Des églises, alors que celles-ci avaient admis le principe du faste pour éblouir, imposer, attirer, forcer le sentiment de la toute-puissance. Dieu était dans l’or et dans les ciselures […].
|page 19| Ces objets venaient aussi des châteaux et des palais : imposer, épater, satisfaire le guignol bariolé qui se trémousse au fond de l’être humain et que la culture chasse, ligote et musèle. […] À qui s’adressait toute cette pacotille fabriquée sous les règnes des grands roys ? À une catégorie de gens que nous ne respectons pas aujourd’hui ; il est donc désastreux et presque immoral d’envoyer nos enfants s’inspirer avec un respect presque religieux de certaines de ces choses mal faites et malsonnantes.

[…]

|chapitre 7 « 1925 Expo Arts Déco », page 93*| L’art décoratif moderne n’a pas de décor. […] l’expérience du décor d’art, faite depuis 1900 à la guerre, a montré l’impasse du décor et la fragilité d’une conception prétendant faire de nos outils des objets sentimentaux, des objets exprimant des états d’âme individuels. […] Laissons s’éteindre doucement une ou deux générations élevées dans la religion de la patine et du « tour de main ». Les jeunes générations naissent à la lumière nouvelle et vont naturellement et d’enthousiasme aux vérités simples.
[…]
|chapitre 8 « 1925 Expo Arts Déco », page 185*| La machine, phénomène moderne, opère dans le monde une réformation de l’esprit.
Pourtant, intact, le facteur humain demeure, la machine étant conçue par l’homme pour des besoins humains.
La machine est construite sur le système spirituel que l’homme s’est donné et non sur une fantaisie, système qui lui constitue un univers tangible […].
L’homme s’arrête devant la machine : la bête et le divin s’y rassasient.
La leçon de la machine est dans la pure relation de cause à effet. Pureté, économie, tension vers la sagesse. Un désir neuf : une esthétique de pureté, d’exactitude […].

|page 190*| Si quelque Solon|1| imposait à notre effervescence ces deux lois :

LE LAIT DE CHAUX
LA LOI DU RIPOLIN

|page 191*| nous ferions un acte moral : Aimer la pureté !
nous accroîtrions notre état : Avoir un jugement !
Un acte qui conduit à la joie de vivre : la poursuite de la perfection.
Concevez les effets de la Loi du Ripolin. Chaque citoyen est tenu de remplacer ses tentures, ses damas, ses papiers peints, ses pochoirs, par une couche pure de Ripolin blanc. On fait propre chez soi : il n’y a plus de coin sale, ni de coin sombre : tout se montre comme ça est.
Dans le ripolin, ce qui a servi et est un déchet, vous le jetterez. Acte important dans la vie ; morale productrice. Vous ferez la part de ce qui sert et vous jetterez ce qui a servi. Quand nous mangeons, la nature sait jeter loin ce qui a servi. Nous, hors la loi du ripolin, nous conservons et faisons de la maison un musée ou un temple à ex-voti : nous faisons de notre esprit un concierge, un custode. Nous flattons aussi l’avare installé en nous et l’instinct de la propriété nous saisit, nous étreint : Arpagon. Nous mentons alors, car nous cherchons à dissimuler cette lâcheté de n’oser se séparer, et cette laideur d’accumuler ; nous instaurons le culte du souvenir […].
Sur le ripolin blanc des murs, ces amoncellements de choses mortes du passé ne sauraient être tolérées ; elles feraient tâche.

[…]

|page 193*| Si la maison  est toute blanche, le dessin des choses s’y détache sans transgression possible ; le volume des choses y apparaît nettement ; la couleur des choses y est catégorique. Le blanc de chaux est absolu, tout s’y détache, s’y écrit absolument, noir sur blanc ; c’est franc et loyal.
Mettez-y des objets malpropres ou de faux-goût ; cela saute aux yeux. C’est un peu les rayons X de la beauté. C’est une Cour d’assises qui siège en permanence. C’est l’œil de la vérité.
Le blanc de chaux est extrêmement moral. Admettez un décret prescrivant que toutes les chambres de Paris soient passées au lait de chaux. Je dis que ce serait une œuvre policière d’envergure et une manifestation de haute morale, signe d’un grand peuple. »
1. Solon : législateur et poète athénien (vers 640-vers 558 avant J-C)

* Les références de page renvoient à l’édition Flammarion, « Champs/Arts », Paris 2008

2. Adolf Loos, Ornement et crime, 1908.
Payot & Rivages, Rivages poche/Petite Bibliothèque, n°412, 2003. Traduit de l’allemand et présenté par Sabine Cornille et Philippe Ivernel.

|extrait de la préface, page 25*|« D’un combat de trente années, je suis sorti vainqueur. J’ai libéré l’humanité de l’ornement superflu. « Ornement », ce fut autrefois le qualificatif pour dire « beau ». C’est aujourd’hui, grâce au travail de toute ma vie, un qualificatif pour dire « d’une valeur inférieure ». 

|page 80*| L’ornement est de la force de travail gaspillée, et par là de la santé gaspillée. Mais de nos jours, l’ornement signifie aussi du matériau gaspillé, et les deux choses réunies veulent dire du capital gaspillé.
|page 87*| L’absence d’ornement a porté les autres arts à une hauteur insoupçonnée, les symphonies de Beethoven n’eussent jamais été écrites par un homme devant déambuler dans la soie, le velours et la dentelle. Celui qui de nos jours circule en habit de velours n’est pas un artiste, mais un guignol ou un vulgaire peintre en bâtiment. Nous avons gagné en finesse, en subtilité. Les hommes en troupeau étaient obligés de se distinguer par diverses couleurs, l’homme moderne, lui, use de son habit comme d’un masque. Si immensément forte est son individualité qu’elle ne se laisse plus exprimer par des pièces de vêtement. L’absence d’ornement est un signe de force spirituelle.

* Les références de page renvoient à l’édition Payot & Rivages. Rivages poche/Petite Bibliothèque, n°412, 2003. Traduit de l’allemand et présenté par Sabine Cornille et Philippe Ivernel.

3. Musée de la vie romantique, Paris
musée_vie_romantique_paris

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Quelle est la thèse de Le Corbusier à propos des musées ? Sur quels arguments s’appuie-t-elle ?
– Montrez que pour Le Corbusier les objets du quotidien sont les accessoires du paraître dans une société fondamentalement conservatrice.

– En exploitant le document 2, expliquez ces propos d’Adolf Loos : « L’absence d’ornement est un signe de force spirituelle ».
– Dans quelle mesure le refus ornemental prôné par Adolf Loos et Le Corbusier, en valorisant des formes de plus en plus réductibles à l’abstraction, peut-il toutefois constituer un danger ?

– Le Corbusier réfute tout attachement affectif à l’objet. Justifiez-vous ce point de vue ?
– En regardant la photographie de l’intérieur du Musée de la vie romantique à Paris, pensez-vous qu’il soit opportun, comme l’affirme Le Corbusier, d’inscrire uniquement l’objet dans le monde des besoins et de la nécessité ?
– D’une certaine façon, chaque objet raconte une histoire : au sein même de la quotidienneté et des relations les plus personnelles. Donnez un ou deux exemples qui vous ont marqué-e.

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochain rendez-vous « 75 minutes » : vendredi 17 avril (Thème : Ces objets…)

« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le champ symbolique de la fabrication de l’objet

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure la fabrication de l’objet change-t-elle le statut de l’objet ?

mots clés : Objet artisanal, objet de série, geste, machine, modes de production

Comme l’a bien montré A. Moles, l’objet est « porteur de messages fonctionnels et symboliques »|1| : il traduit une idéologie, une fonction de voir le monde. C’est ainsi que l’objet artisanal s’exprime d’abord par l’instrument primordial de la main qui l’a fabriqué. Henri Focillon remarquait à ce titre : « Le geste qui crée exerce une action continue sur la vie intérieure. La main arrache le toucher à sa passivité réceptive, elle l’orga­nise pour l’expérience et pour l’action. Elle apprend à l’homme à posséder l’étendue, le poids, la densité, le nombre »|2|. Cette marque de l’homo faber est souvent décelable à la surface de l’œuvre : l’exécution manuelle exprime la maîtrise d’un art autant que l’état d’une tradition, d’un savoir-faire patrimonial. 

Par sa configuration, l’objet artisanal rend également possible l’instauration d’une médiation à la nature et d’une relation essentielle à la matière mise en forme manuellement : argile, bois, écorce, cuir, métaux… Comme le notait Pierrette Grondin, « Ces matériaux sont d’ailleurs utilisés depuis des siècles pour la fabrication d’objets d’usage courant. Ce qui nous amène à dire qu’ils sont à la portée de la compréhension de l’utilisateur. Alors que les matières plastiques […] demeurent souvent mystérieuses en ce qui concerne leur composition et leur fabrication » |3|. En rompant ses liens avec les forces de la nature, l’objet de série semble perdre une partie de lui-même : la matière, c’est-à-dire ce qui rattache l’objet au sujet.

De fait, à la différence de l’outil, qui est un prolongement du corps, la machine est « doué[e] d’extériorité par rapport à la structure et à la dynamique de l’individu »|4|. En poussant à son paroxysme l’artificialité et l’éphémérité, l’objet produit en série affranchit donc la matière de sa contingence avec notre environnement comme il disqualifie d’une certaine manière le travail de la main humaine : mué en marchandise, en chose, en produit, en truc, en gadget jetable, l’objet de série entraîne ainsi un changement majeur dans la philosophie représentative de la réalité. Tel est le thème de ce « 75 minutes » qui vous amène à réfléchir au champ symbolique de la fabrication de l’objet.

1.  Henri Focillon (Éloge de la main, PUF, Paris 1934)
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 4.
3. Pierrette Grondin, Cyberculture et objets de design industriel, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan, 2001, page 42.
4. Gilbert Simondon, L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Éd. Jérôme Millon, Grenoble 2005, page 516. Voir aussi : « Psychosociologie de la technicité », cours dispensé en 1960-1961 et publié dans le Bulletin de la faculté de psychologie de Lyon en 1961. L’auteur analyse en particulier le rapport de l’homme à la technique et au monde.

→ Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 : 5 minutes. Documents 2 et 3 : 30 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. « Un tourneur au travail »
|Source| : Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Collection « Ethnologie de la France » n° 22, Paris 2002

2. Gérard Chazal, Formes, figures, réalité, Champ Vallon, coll. « Milieux », Seyssel 1997 |Source|
Depuis la page 154 (« Dans la machine, la ruse consistera donc »), jusqu’au bas de la page 155 (« La rupture instauratrice de la machine rompt ces limites »).

3. Arlette Schweitz, compte-rendu de lecture de l’ouvrage de Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection.
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002, vol. 57, n° 5, pages 1413-1414.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2002_num_57_5_280111_t1_1413_0000_1

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Commentez les photographies du document 1 à la lumière de ces propos éclairants d’Henri Focillon (Éloge de la main, 1934) : « La main sait que l’objet est habité par le poids, qu’il est lisse ou rugueux, qu’il n’est pas soudé au fond de ciel ou de terre avec lequel il semble faire corps. L’action de la main définit le creux de l’espace et le plein des choses qui l’occupent. Surface, volume, densité, pesanteur ne sont pas des phénomènes optiques. C’est entre les doigts, c’est au creux des paumes que l’homme les connut d’abord. L’espace, il le mesure, non du regard, mais de sa main et de son pas. Le toucher emplit la nature de forces mystérieuses. Sans lui elle restait pareille aux délicieux paysages de la chambre noire, légers, plats et chimériques ».
– Dans quelle mesure ces propos de Gérard Chazal vous paraissent-ils bien illustrer les six photographies présentées dans le document 1 ? « Avec l’outil, la fin [= la finalité] de l’activité est présente dans le geste, ligne_assemblageelle y est comme engluée, comme attachée à notre corps. Le plus bel et le plus pur exemple est certainement donné par les mains du potier simulant le vase qu’elles forment ». Comparez avec la photographie ci-contre.
← Ligne d’assemblage robotisée (usine Hyundai de Nosovice). |
Source| © Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir
– Étayez cette réflexion (doc. 2) : « Dans la machine, la ruse consistera donc à dissocier le geste ou l’ensemble de gestes qui constituaient la procédure de fabrication de l’objet fabriqué ».
– En exploitant le document 3, dites pourquoi Thierry Bonot a intitulé son ouvrage La Vie des objets ?

– En quoi l’achat d’une poterie (doc. 3) peut-il être comparé à un « investissement d’ordre patrimonial » (p. 1413) ?
– Expliquez ces propos (doc. 3, p. 1414) : « L’objet relique, l’objet sacralisé, représente le savoir-faire d’un aïeul ».
– Dans quelle mesure le développement de l’objet de série, en entraînant une rationalisation des modes de production, a-t-il eu pour conséquence de faire de l’impersonnalité, un style ? Illustrez en faisant une recherche à partir des travaux d’Andy Warhol. 

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : samedi 4 avril (Thème : Ces objets… « Le discrédit de l’objet ») et vendredi 17 avril (Thème : Ces objets… « objet et liberté d’expression… Autour du crayon… »)

« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Le champ symbolique de la fabrication de l'objet

75_minutes_gabarit_2014
Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure la fabrication de l’objet change-t-elle le statut de l’objet ?

mots clés : Objet artisanal, objet de série, geste, machine, modes de production

Comme l’a bien montré A. Moles, l’objet est « porteur de messages fonctionnels et symboliques »|1| : il traduit une idéologie, une fonction de voir le monde. C’est ainsi que l’objet artisanal s’exprime d’abord par l’instrument primordial de la main qui l’a fabriqué. Henri Focillon remarquait à ce titre : « Le geste qui crée exerce une action continue sur la vie intérieure. La main arrache le toucher à sa passivité réceptive, elle l’orga­nise pour l’expérience et pour l’action. Elle apprend à l’homme à posséder l’étendue, le poids, la densité, le nombre »|2|. Cette marque de l’homo faber est souvent décelable à la surface de l’œuvre : l’exécution manuelle exprime la maîtrise d’un art autant que l’état d’une tradition, d’un savoir-faire patrimonial. 

Par sa configuration, l’objet artisanal rend également possible l’instauration d’une médiation à la nature et d’une relation essentielle à la matière mise en forme manuellement : argile, bois, écorce, cuir, métaux… Comme le notait Pierrette Grondin, « Ces matériaux sont d’ailleurs utilisés depuis des siècles pour la fabrication d’objets d’usage courant. Ce qui nous amène à dire qu’ils sont à la portée de la compréhension de l’utilisateur. Alors que les matières plastiques […] demeurent souvent mystérieuses en ce qui concerne leur composition et leur fabrication » |3|. En rompant ses liens avec les forces de la nature, l’objet de série semble perdre une partie de lui-même : la matière, c’est-à-dire ce qui rattache l’objet au sujet.

De fait, à la différence de l’outil, qui est un prolongement du corps, la machine est « doué[e] d’extériorité par rapport à la structure et à la dynamique de l’individu »|4|. En poussant à son paroxysme l’artificialité et l’éphémérité, l’objet produit en série affranchit donc la matière de sa contingence avec notre environnement comme il disqualifie d’une certaine manière le travail de la main humaine : mué en marchandise, en chose, en produit, en truc, en gadget jetable, l’objet de série entraîne ainsi un changement majeur dans la philosophie représentative de la réalité. Tel est le thème de ce « 75 minutes » qui vous amène à réfléchir au champ symbolique de la fabrication de l’objet.

1.  Henri Focillon (Éloge de la main, PUF, Paris 1934)
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 4.
3. Pierrette Grondin, Cyberculture et objets de design industriel, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan, 2001, page 42.
4. Gilbert Simondon, L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Éd. Jérôme Millon, Grenoble 2005, page 516. Voir aussi : « Psychosociologie de la technicité », cours dispensé en 1960-1961 et publié dans le Bulletin de la faculté de psychologie de Lyon en 1961. L’auteur analyse en particulier le rapport de l’homme à la technique et au monde.

→ Étape 1 : la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 : 5 minutes. Documents 2 et 3 : 30 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. « Un tourneur au travail »
|Source| : Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Collection « Ethnologie de la France » n° 22, Paris 2002

2. Gérard Chazal, Formes, figures, réalité, Champ Vallon, coll. « Milieux », Seyssel 1997 |Source|
Depuis la page 154 (« Dans la machine, la ruse consistera donc »), jusqu’au bas de la page 155 (« La rupture instauratrice de la machine rompt ces limites »).

3. Arlette Schweitz, compte-rendu de lecture de l’ouvrage de Thierry Bonnot, La Vie des objets : d’ustensiles banals à objets de collection.
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002, vol. 57, n° 5, pages 1413-1414.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2002_num_57_5_280111_t1_1413_0000_1

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Commentez les photographies du document 1 à la lumière de ces propos éclairants d’Henri Focillon (Éloge de la main, 1934) : « La main sait que l’objet est habité par le poids, qu’il est lisse ou rugueux, qu’il n’est pas soudé au fond de ciel ou de terre avec lequel il semble faire corps. L’action de la main définit le creux de l’espace et le plein des choses qui l’occupent. Surface, volume, densité, pesanteur ne sont pas des phénomènes optiques. C’est entre les doigts, c’est au creux des paumes que l’homme les connut d’abord. L’espace, il le mesure, non du regard, mais de sa main et de son pas. Le toucher emplit la nature de forces mystérieuses. Sans lui elle restait pareille aux délicieux paysages de la chambre noire, légers, plats et chimériques ».
– Dans quelle mesure ces propos de Gérard Chazal vous paraissent-ils bien illustrer les six photographies présentées dans le document 1 ? « Avec l’outil, la fin [= la finalité] de l’activité est présente dans le geste, ligne_assemblageelle y est comme engluée, comme attachée à notre corps. Le plus bel et le plus pur exemple est certainement donné par les mains du potier simulant le vase qu’elles forment ». Comparez avec la photographie ci-contre.
← Ligne d’assemblage robotisée (usine Hyundai de Nosovice). |
Source| © Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir Legende Noir
– Étayez cette réflexion (doc. 2) : « Dans la machine, la ruse consistera donc à dissocier le geste ou l’ensemble de gestes qui constituaient la procédure de fabrication de l’objet fabriqué ».
– En exploitant le document 3, dites pourquoi Thierry Bonot a intitulé son ouvrage La Vie des objets ?

– En quoi l’achat d’une poterie (doc. 3) peut-il être comparé à un « investissement d’ordre patrimonial » (p. 1413) ?
– Expliquez ces propos (doc. 3, p. 1414) : « L’objet relique, l’objet sacralisé, représente le savoir-faire d’un aïeul ».
– Dans quelle mesure le développement de l’objet de série, en entraînant une rationalisation des modes de production, a-t-il eu pour conséquence de faire de l’impersonnalité, un style ? Illustrez en faisant une recherche à partir des travaux d’Andy Warhol. 

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : samedi 4 avril (Thème : Ces objets… « Le discrédit de l’objet ») et vendredi 17 avril (Thème : Ces objets… « objet et liberté d’expression… Autour du crayon… »)

Analyse d’image : Caspar David Friedrich : « L’arbre aux corbeaux »… par Lucie B.

■■■ Analyse de l’image
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■■ Travail collaboratif

Caspar David Friedrich :

« L’arbre aux corbeaux »

par Lucie B.
(Classe de Seconde 8, promotion 2014-2015)
 
Friedrich_Corbeaux_04

Lucie B. (Seconde 8, promotion 2014-2015) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « L’arbre aux corbeaux ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…
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Présentation

La crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme, qui est une véritable rupture de civilisation, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. Né à la fin du dix-huitième siècle en Angleterre et en Allemagne, avant de se répandre en France au siècle suivant, ce vaste mouvement s’est en effet imposé comme une nouvelle vision de l’homme et du monde. Plus particulièrement, la peinture romantique devient la représentation des sentiments : « Peindre un paysage, c’est en révéler la profondeur spirituelle et subjective »|1|. Témoin « L’Arbre aux corbeaux » (Krähen auf einem Baum) de Caspar David Friedrich (1774-1840), œuvre très caractéristique du romantisme allemand.

Peinte vers 1822 et exposée depuis 1975 au musée du Louvre à Paris|2|, cette huile sur toile (H. : 0,59 m. ; L. : 0,73) représente un paysage sauvage et tourmenté du littoral de la mer Baltique, au Nord-Ouest de l’Allemagne : on aperçoit dans le lointain, sur la gauche du tableau, les célèbres falaises de craie du cap d’Arkona dans  l’île de Rügen, que connaissait particulièrement bien Friedrich. Cet environnement rappelait au peintre plusieurs souvenirs dramatiques, mais nous reviendrons un peu plus loin sur le caractère biographique et réaliste de cette composition.
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Les dénotations de l’image

Le chêne, dont les racines plongent dans un tumulus surélevé —une tombe druidique— est le motif principal de la toile dont il occupe le premier plan. Dépourvu de feuilles, cet arbre frappe d’emblée l’observateur par sa « gestuelle » expressionniste : comme autant de corps déformés, ses branches tordues, dépouillées et sinueuses, accentuées par le rendu fin et précis ainsi que par le cadrage très serré de la composition lui confèrent un relief particulier qui semble presque l’isoler dramatiquement du contexte. Peint en effet selon un apparent protocole d’objectivité (plan rapproché, fond assez neutre et vue frontale), l’arbre mort accentue une lecture stéréotypée du paysage que confirment les autres éléments du tableau : on peut à ce titre noter des troncs d’arbres, des branches coupées ainsi que des souches aux formes inquiétantes qui jonchent le sol autour du chêne.

De même, les corbeaux dont il est question dans le titre sont effectivement présents, certains posés sur les branches de l’arbre, d’autres au contraire, en haut à droite du tableau. Ils semblent voler en tous sens, comme s’ils étaient les jouets de la turbulence du vent dans ce paysage hostile. On remarque également, au second plan, une petite colline derrière laquelle de vastes plaines paraissent s’étendre dans le lointain, jusqu’au rivage de la mer Baltique. Plus loin encore, les falaises escarpées de Rügen, associées à l’immensité du ciel matinal semblent les témoins de cette nature sauvage et libre, dont le caractère primitiviste en fait presque l’héritière des origines .
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Les connotations de l’image

« La tragédie du paysage » : c’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». La peinture de Friedrich  est en effet dominée par des paysages mélancoliques et hivernaux, comme « Matin de Pâques » (1833), mais aussi des endroits hostiles et périlleux (« Le voyageur contemplant une mer de nuages », 1818) ou encore des lieux immenses et déserts, ainsi que l’illustre  « La mer de glace » (1824). Même si cette peinture évoque le matin et l’arrivée du printemps, force est de reconnaître que c’est l’aspect tourmenté du littoral qui sollicite l’imaginaire du peintre : on y ressent la désolation et la solitude autant que l’expression pathétique de la souffrance et d’une certaine démesure.

Regardez l’arbre mort au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la dramaturgie du paysage. Rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté. De fait, représenter un arbre mort ne relève pas d’un choix anodin : l’arbre paraît exsangue, comme s’il souffrait de la vieillesse au milieu de ce paysage désolé. Il faut en effet remarquer le caractère quasi anthropomorphique de l’arbre, représentation de l’individu solitaire investi d’une puissance qui le dépasse, et qui semble évoquer dans son agonie, l’angoisse de la mort individuelle et personnelle qui ne cessera de hanter Friedrich tout au long de son existence.
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Une existence tourmentée

Friedrich a en effet porté toute sa vie le poids de plusieurs tragédies familiales. Encore enfant, il connut la mort de sa mère, puis celle de ses deux sœurs, et la noyade de son frère dans la mer Baltique. Ces décès l’ont profondément bouleversé, notamment celui de son frère, au point qu’il a éprouvé le besoin de faire de la mer l’élément principal de la majorité Caspar_David_Friedrichde ses œuvres. On comprend aussi l’autre raison pour laquelle Friedrich évoque ce vieil arbre désolé : comme pour exprimer l’extrême solitude qu’il éprouve depuis la perte des êtres chers.

← Caspar David Friedrich, Autoportrait, vers 1818

En opposition au ciel et au lointain, les signes de mort abondent en effet dans le premier plan qui n’est que friche, dessèchement et décomposition. Comme il a été très justement dit, « la mort dans les tableaux de Friedrich n’est pas seulement le contraire de la vie et la négation de celle-ci, mais une image du néant, dont les symboles sinistres et terrifiants s’ouvrent en abîme sur un mystère indicible »|3|.

De fait, la peinture se dédouble en un paysage intérieur comme Friedrich aimait le rappeler lui-même : « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. S’il ne voit rien en lui, qu’il cesse alors de peindre ce qu’il voit devant lui »|4| : cette affirmation de Friedrich est essentielle car elle résume bien le nouveau rapport à la nature que va inaugurer le Romantisme : on peut parler ici d’une véritable dimension autobiographique du paysage, comme si le peintre se remémorait son vécu, ses souvenirs d’enfance à travers ce paysage balte qu’il connaît d’autant mieux qu’il a grandi à Greifswald, petit village de Poméranie occidentale bordant la mer Baltique.
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Souffrance intérieure et révolte

Friedrich semble donc se représenter à travers cet arbre, qui est tout autant l’allégorie d’une profonde souffrance intérieure que l’expression hyperbolisée du moi romantique qui se pose au centre du monde dans une position de révolte et de défi, pour mieux le repenser. On pourrait voir en effet, de par les connotations primitivistes de l’arbre, une sorte de quête spirituelle et un certain côté antisocial du romantique qui se proclame seul existant, en proie au mal du siècle, ce sentiment de malaise et d’inadaptation par rapport aux bouleversements historiques.

Au premier plan, les branches cassées et les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’une mort du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude. Le motif paradisiaque de l’arbre est en effet détruit au profit d’une sombre méditation sur l’Histoire, enfiévrée par le souvenir des deuils personnels et la montée du sentiment nationaliste en réaction aux guerres napoléoniennes. Cet arrière-pan politique|5|, qui inspirera à Friedrich un patriotisme radical, est suggéré par l’image du chêne qui plonge ses racines dans la terre dévastée comme pour Friedrich_Corbeaux_a1retrouver les racines de la nation allemande. C’est presque un champ de bataille qui est représenté ici à travers cet arbre qui semble avoir rendu l’âme au milieu de paysages et d’un monde voués à la mort inévitable et aux ténèbres. Le fait de représenter un vieil arbre laisse entendre aussi que ce dernier vivait depuis longtemps, qu’il avait été le témoin d’une histoire et d’un passé idéalisés —la nostalgie du vieux Reich et le retour des aspirations nationalistes au pangermanisme— reliques de la nature sauvage, originaire et primitive. On ne trouve d’ailleurs dans le tableau aucune présence humaine, ce qui accentue cette idée de retour en arrière,  intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique.

« Le motif de l’arbre, très présent chez Friedrich, illustre parfaitement la conception du romantisme allemand : en dépit du léché de ses œuvres,  Friedrich rompt avec l’académisme […]. En effet, par analogie, nous sentons dans l’arbre circuler une vie, un processus de croissance et de dégénérescence s’y déroule. De même, l’arbre offre les métamorphoses organisées d’un univers auquel l’homme participe. À travers un réseau d’analogies, l’arbre figure aussi bien l’univers, l’homme que la communauté, le détail de sa structure —racines, tronc, branches, rameaux, feuilles etc.— fournit un ensemble inépuisable de significations symboliques qui permettent de passer de l’homme à la nature, de la nature à l’homme. L’homme comme l’arbre participent à la vie de la nature comme les parties d’un tout, le peintre révèle par ses tableaux le battement lyrique de l’univers. Les tableaux de Friedrich dissolvent les formes objectives dans des images hallucinatoires où se scelle l’alliance entre l’homme et la nature par la médiation de l’arbre. »

Robert Dumas
« La peinture de l’arbre à l’épreuve de la politique allemande »
in Jean Mottet (dir.), L’Arbre dans le paysage, Éditions Champ Vallon, Seyssel 2002, page 29.

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Mort et transfiguration

Les propos de Robert Dumas que nous venons de citer sont éclairants : si l’arbre mort apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin, sa mort ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle. De même, si le motif des corbeaux renforce la symbolique sombre et funeste de la scène, leur présence est néanmoins présage et manifestation spirituelle du passage de la mort à la résurrection. La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire »|6|.

Cette peinture contient en effet des touches positives, des lueurs d’espoir d’une vie éternelle, suggérées métaphoriquement par le lever du soleil et le ciel orangé, presque éthéré, de ce début de printemps. Ainsi qu’il a été très justement noté, « oiseaux noirs, feuilles mortes, souches aux formes menaçantes sont signe de mort et d’adversité ; le Friedrich_arbre_corbeaux-cielpaysage lumineux du fond, avec Arkona au loin […] évoque au contraire l’espoir chrétien de la vie éternelle »|7|. Reflet de l’au-delà, le ciel est à cet égard mis en valeur par la majeure partie de l’arrière-plan qu’il occupe dont l’immensité suffit à elle seule à suggérer l’abandon métaphysique de l’homme et l’aspiration à une sorte de pureté originelle, intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique inspiré par la nature.

Le spectateur pense donc inexorablement à l’évasion, à l’envol, à la transfiguration. Qu’il nous soit permis d’évoquer ici ces propos signifiants d’Albert Béguin dans L’Âme romantique et le rêve : « Peinture profondément symbolique, où le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle-même, mais comme une allusion à d’immenses espaces au-delà de ceux qui sont saisis par le peintre »|8|. Comme nous le comprenons, le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.
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Conclusion

Comme nous avons essayé de le montrer, « L’Arbre aux corbeaux » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage, qui est d’abord un « paysage de l’âme ». Ainsi que le suggérait Christophe Genin, « cette manière d’exhausser religieusement le paysage lui confère sa dimension abstraite et non narrative »|9|. En tant que « méditation […] mystique sur le sens de la vie et de ses cycles »|10|, le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Mais ce qui importe également dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est l’exaltation de la subjectivité, autrement dit la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur, le paysage de l’âme de celui qui regarde.

Le romantisme allemand illustré par l’œuvre de Friedrich nous amène en outre à différents questionnements sur la personnalité tourmentée des artistes de cette époque dont les œuvres expriment, à travers la peinture de paysages, la démesure de la passion, la révolte, l’exaltation du sentiment national mais aussi la part du rêve, la profondeur métaphysique et la dimension mystique. À ce titre, la solitude et la vie austère que Friedrich s’est imposé ont fait de lui un être profondément différent et replié sur lui-même. Gabrielle Dufour-Kowalska rapporte ainsi les propos tout à fait éclairants d’un contemporain du peintre : « L’atelier de Friedrich était d’un vide si absolu [qu’on] aurait pu le comparer au cadavre éventré d’un prince mort. Il n’y avait rien d’autre qu’un chevalet, une chaise et une table et, au mur, comme seul ornement pendait une équerre »|11|. Et sans doute cette austérité explique-t-elle selon nous l’importance de la solitude contemplative et introspective dans la peinture de Friedrich. Comme si l’expression de la solitude amenait le peintre à chercher en lui-même le secret de son destin…

© Lucie B. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 8 (promotion 2014-2015)
Relecture, remarques complémentaires et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

1. Voir cette page.
2. Musée du Louvre, Aile Richelieu, 2e étage, salle E. Pierre Rosenberg, dans son Dictionnaire amoureux du Louvre (Paris Plon 2007), raconte l’anecdote suivante : « Entre 1940 et 1945, L’Arbre aux corbeaux était exposé au Folkwang Museum d’Essen. Ses propriétaires, une famille juive qui avait émigré aux États-Unis, le récupérèrent après la guerre. En 1975, à la mort d’un des descendants, le tableau fut mis en vente à la condition expresse qu’il ne retourne plus en Allemagne. Peter Nathan (1925-2001), un marchand et collectionneur zurichois d’origine allemande, l’offrit en priorité au Louvre ». |source|
3. 
Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 75.
4. cité par Charles Sala, Caspar David Friedrich et la peinture romantique, Pierre Terrail, 1993, page 83.
5. cf. ce 
panneau didactique de l’exposition « De l’Allemagne, 1800-1939 : de Friedrich à Beckmann » (Paris, Musée du Louvre, 28 mars-24 juin 2013) : « Autour de 1800, se répand en Allemagne un discours romantique qui ménage au paysage « national » une place centrale, contre le classique paysage historique d’inspiration française ou italienne. Ce phénomène est évidemment renforcé, vers 1813, au moment des guerres de libération contre les armées napoléoniennes. Le terroir se charge alors de connotations patriotiques et le sentiment de la nature d’une dimension idéologique ».
6. Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
7. Voir cette page.
8. Propos cités par Jean Moncelon dans le site qu’il a consacré au peintre.
9. Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 72.
10. Pierre Rosenberg, Dictionnaire amoureux du Louvre, Paris Plon 2007.
11. Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 10.

Sources utilisées dans cet article :

D’autres analyses d’image de tableaux de Friedrich sont consultables sur ce site :

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Analyse d'image : Caspar David Friedrich : "L'arbre aux corbeaux"… par Lucie B.

■■■ Analyse de l’image
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■■ Travail collaboratif

Caspar David Friedrich :

« L’arbre aux corbeaux »

par Lucie B.
(Classe de Seconde 8, promotion 2014-2015)
 
Friedrich_Corbeaux_04

Lucie B. (Seconde 8, promotion 2014-2015) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « L’arbre aux corbeaux ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…
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Présentation

La crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme, qui est une véritable rupture de civilisation, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. Né à la fin du dix-huitième siècle en Angleterre et en Allemagne, avant de se répandre en France au siècle suivant, ce vaste mouvement s’est en effet imposé comme une nouvelle vision de l’homme et du monde. Plus particulièrement, la peinture romantique devient la représentation des sentiments : « Peindre un paysage, c’est en révéler la profondeur spirituelle et subjective »|1|. Témoin « L’Arbre aux corbeaux » (Krähen auf einem Baum) de Caspar David Friedrich (1774-1840), œuvre très caractéristique du romantisme allemand.

Peinte vers 1822 et exposée depuis 1975 au musée du Louvre à Paris|2|, cette huile sur toile (H. : 0,59 m. ; L. : 0,73) représente un paysage sauvage et tourmenté du littoral de la mer Baltique, au Nord-Ouest de l’Allemagne : on aperçoit dans le lointain, sur la gauche du tableau, les célèbres falaises de craie du cap d’Arkona dans  l’île de Rügen, que connaissait particulièrement bien Friedrich. Cet environnement rappelait au peintre plusieurs souvenirs dramatiques, mais nous reviendrons un peu plus loin sur le caractère biographique et réaliste de cette composition.
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Les dénotations de l’image

Le chêne, dont les racines plongent dans un tumulus surélevé —une tombe druidique— est le motif principal de la toile dont il occupe le premier plan. Dépourvu de feuilles, cet arbre frappe d’emblée l’observateur par sa « gestuelle » expressionniste : comme autant de corps déformés, ses branches tordues, dépouillées et sinueuses, accentuées par le rendu fin et précis ainsi que par le cadrage très serré de la composition lui confèrent un relief particulier qui semble presque l’isoler dramatiquement du contexte. Peint en effet selon un apparent protocole d’objectivité (plan rapproché, fond assez neutre et vue frontale), l’arbre mort accentue une lecture stéréotypée du paysage que confirment les autres éléments du tableau : on peut à ce titre noter des troncs d’arbres, des branches coupées ainsi que des souches aux formes inquiétantes qui jonchent le sol autour du chêne.

De même, les corbeaux dont il est question dans le titre sont effectivement présents, certains posés sur les branches de l’arbre, d’autres au contraire, en haut à droite du tableau. Ils semblent voler en tous sens, comme s’ils étaient les jouets de la turbulence du vent dans ce paysage hostile. On remarque également, au second plan, une petite colline derrière laquelle de vastes plaines paraissent s’étendre dans le lointain, jusqu’au rivage de la mer Baltique. Plus loin encore, les falaises escarpées de Rügen, associées à l’immensité du ciel matinal semblent les témoins de cette nature sauvage et libre, dont le caractère primitiviste en fait presque l’héritière des origines .
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Les connotations de l’image

« La tragédie du paysage » : c’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». La peinture de Friedrich  est en effet dominée par des paysages mélancoliques et hivernaux, comme « Matin de Pâques » (1833), mais aussi des endroits hostiles et périlleux (« Le voyageur contemplant une mer de nuages », 1818) ou encore des lieux immenses et déserts, ainsi que l’illustre  « La mer de glace » (1824). Même si cette peinture évoque le matin et l’arrivée du printemps, force est de reconnaître que c’est l’aspect tourmenté du littoral qui sollicite l’imaginaire du peintre : on y ressent la désolation et la solitude autant que l’expression pathétique de la souffrance et d’une certaine démesure.

Regardez l’arbre mort au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la dramaturgie du paysage. Rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté. De fait, représenter un arbre mort ne relève pas d’un choix anodin : l’arbre paraît exsangue, comme s’il souffrait de la vieillesse au milieu de ce paysage désolé. Il faut en effet remarquer le caractère quasi anthropomorphique de l’arbre, représentation de l’individu solitaire investi d’une puissance qui le dépasse, et qui semble évoquer dans son agonie, l’angoisse de la mort individuelle et personnelle qui ne cessera de hanter Friedrich tout au long de son existence.
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Une existence tourmentée

Friedrich a en effet porté toute sa vie le poids de plusieurs tragédies familiales. Encore enfant, il connut la mort de sa mère, puis celle de ses deux sœurs, et la noyade de son frère dans la mer Baltique. Ces décès l’ont profondément bouleversé, notamment celui de son frère, au point qu’il a éprouvé le besoin de faire de la mer l’élément principal de la majorité Caspar_David_Friedrichde ses œuvres. On comprend aussi l’autre raison pour laquelle Friedrich évoque ce vieil arbre désolé : comme pour exprimer l’extrême solitude qu’il éprouve depuis la perte des êtres chers.

← Caspar David Friedrich, Autoportrait, vers 1818

En opposition au ciel et au lointain, les signes de mort abondent en effet dans le premier plan qui n’est que friche, dessèchement et décomposition. Comme il a été très justement dit, « la mort dans les tableaux de Friedrich n’est pas seulement le contraire de la vie et la négation de celle-ci, mais une image du néant, dont les symboles sinistres et terrifiants s’ouvrent en abîme sur un mystère indicible »|3|.

De fait, la peinture se dédouble en un paysage intérieur comme Friedrich aimait le rappeler lui-même : « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. S’il ne voit rien en lui, qu’il cesse alors de peindre ce qu’il voit devant lui »|4| : cette affirmation de Friedrich est essentielle car elle résume bien le nouveau rapport à la nature que va inaugurer le Romantisme : on peut parler ici d’une véritable dimension autobiographique du paysage, comme si le peintre se remémorait son vécu, ses souvenirs d’enfance à travers ce paysage balte qu’il connaît d’autant mieux qu’il a grandi à Greifswald, petit village de Poméranie occidentale bordant la mer Baltique.
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Souffrance intérieure et révolte

Friedrich semble donc se représenter à travers cet arbre, qui est tout autant l’allégorie d’une profonde souffrance intérieure que l’expression hyperbolisée du moi romantique qui se pose au centre du monde dans une position de révolte et de défi, pour mieux le repenser. On pourrait voir en effet, de par les connotations primitivistes de l’arbre, une sorte de quête spirituelle et un certain côté antisocial du romantique qui se proclame seul existant, en proie au mal du siècle, ce sentiment de malaise et d’inadaptation par rapport aux bouleversements historiques.

Au premier plan, les branches cassées et les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’une mort du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude. Le motif paradisiaque de l’arbre est en effet détruit au profit d’une sombre méditation sur l’Histoire, enfiévrée par le souvenir des deuils personnels et la montée du sentiment nationaliste en réaction aux guerres napoléoniennes. Cet arrière-pan politique|5|, qui inspirera à Friedrich un patriotisme radical, est suggéré par l’image du chêne qui plonge ses racines dans la terre dévastée comme pour Friedrich_Corbeaux_a1retrouver les racines de la nation allemande. C’est presque un champ de bataille qui est représenté ici à travers cet arbre qui semble avoir rendu l’âme au milieu de paysages et d’un monde voués à la mort inévitable et aux ténèbres. Le fait de représenter un vieil arbre laisse entendre aussi que ce dernier vivait depuis longtemps, qu’il avait été le témoin d’une histoire et d’un passé idéalisés —la nostalgie du vieux Reich et le retour des aspirations nationalistes au pangermanisme— reliques de la nature sauvage, originaire et primitive. On ne trouve d’ailleurs dans le tableau aucune présence humaine, ce qui accentue cette idée de retour en arrière,  intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique.

« Le motif de l’arbre, très présent chez Friedrich, illustre parfaitement la conception du romantisme allemand : en dépit du léché de ses œuvres,  Friedrich rompt avec l’académisme […]. En effet, par analogie, nous sentons dans l’arbre circuler une vie, un processus de croissance et de dégénérescence s’y déroule. De même, l’arbre offre les métamorphoses organisées d’un univers auquel l’homme participe. À travers un réseau d’analogies, l’arbre figure aussi bien l’univers, l’homme que la communauté, le détail de sa structure —racines, tronc, branches, rameaux, feuilles etc.— fournit un ensemble inépuisable de significations symboliques qui permettent de passer de l’homme à la nature, de la nature à l’homme. L’homme comme l’arbre participent à la vie de la nature comme les parties d’un tout, le peintre révèle par ses tableaux le battement lyrique de l’univers. Les tableaux de Friedrich dissolvent les formes objectives dans des images hallucinatoires où se scelle l’alliance entre l’homme et la nature par la médiation de l’arbre. »

Robert Dumas
« La peinture de l’arbre à l’épreuve de la politique allemande »
in Jean Mottet (dir.), L’Arbre dans le paysage, Éditions Champ Vallon, Seyssel 2002, page 29.

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Mort et transfiguration

Les propos de Robert Dumas que nous venons de citer sont éclairants : si l’arbre mort apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin, sa mort ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle. De même, si le motif des corbeaux renforce la symbolique sombre et funeste de la scène, leur présence est néanmoins présage et manifestation spirituelle du passage de la mort à la résurrection. La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire »|6|.

Cette peinture contient en effet des touches positives, des lueurs d’espoir d’une vie éternelle, suggérées métaphoriquement par le lever du soleil et le ciel orangé, presque éthéré, de ce début de printemps. Ainsi qu’il a été très justement noté, « oiseaux noirs, feuilles mortes, souches aux formes menaçantes sont signe de mort et d’adversité ; le Friedrich_arbre_corbeaux-cielpaysage lumineux du fond, avec Arkona au loin […] évoque au contraire l’espoir chrétien de la vie éternelle »|7|. Reflet de l’au-delà, le ciel est à cet égard mis en valeur par la majeure partie de l’arrière-plan qu’il occupe dont l’immensité suffit à elle seule à suggérer l’abandon métaphysique de l’homme et l’aspiration à une sorte de pureté originelle, intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique inspiré par la nature.

Le spectateur pense donc inexorablement à l’évasion, à l’envol, à la transfiguration. Qu’il nous soit permis d’évoquer ici ces propos signifiants d’Albert Béguin dans L’Âme romantique et le rêve : « Peinture profondément symbolique, où le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle-même, mais comme une allusion à d’immenses espaces au-delà de ceux qui sont saisis par le peintre »|8|. Comme nous le comprenons, le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.
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Conclusion

Comme nous avons essayé de le montrer, « L’Arbre aux corbeaux » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage, qui est d’abord un « paysage de l’âme ». Ainsi que le suggérait Christophe Genin, « cette manière d’exhausser religieusement le paysage lui confère sa dimension abstraite et non narrative »|9|. En tant que « méditation […] mystique sur le sens de la vie et de ses cycles »|10|, le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Mais ce qui importe également dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est l’exaltation de la subjectivité, autrement dit la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur, le paysage de l’âme de celui qui regarde.

Le romantisme allemand illustré par l’œuvre de Friedrich nous amène en outre à différents questionnements sur la personnalité tourmentée des artistes de cette époque dont les œuvres expriment, à travers la peinture de paysages, la démesure de la passion, la révolte, l’exaltation du sentiment national mais aussi la part du rêve, la profondeur métaphysique et la dimension mystique. À ce titre, la solitude et la vie austère que Friedrich s’est imposé ont fait de lui un être profondément différent et replié sur lui-même. Gabrielle Dufour-Kowalska rapporte ainsi les propos tout à fait éclairants d’un contemporain du peintre : « L’atelier de Friedrich était d’un vide si absolu [qu’on] aurait pu le comparer au cadavre éventré d’un prince mort. Il n’y avait rien d’autre qu’un chevalet, une chaise et une table et, au mur, comme seul ornement pendait une équerre »|11|. Et sans doute cette austérité explique-t-elle selon nous l’importance de la solitude contemplative et introspective dans la peinture de Friedrich. Comme si l’expression de la solitude amenait le peintre à chercher en lui-même le secret de son destin…

© Lucie B. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 8 (promotion 2014-2015)
Relecture, remarques complémentaires et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

1. Voir cette page.
2. Musée du Louvre, Aile Richelieu, 2e étage, salle E. Pierre Rosenberg, dans son Dictionnaire amoureux du Louvre (Paris Plon 2007), raconte l’anecdote suivante : « Entre 1940 et 1945, L’Arbre aux corbeaux était exposé au Folkwang Museum d’Essen. Ses propriétaires, une famille juive qui avait émigré aux États-Unis, le récupérèrent après la guerre. En 1975, à la mort d’un des descendants, le tableau fut mis en vente à la condition expresse qu’il ne retourne plus en Allemagne. Peter Nathan (1925-2001), un marchand et collectionneur zurichois d’origine allemande, l’offrit en priorité au Louvre ». |source|
3. 
Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 75.
4. cité par Charles Sala, Caspar David Friedrich et la peinture romantique, Pierre Terrail, 1993, page 83.
5. cf. ce 
panneau didactique de l’exposition « De l’Allemagne, 1800-1939 : de Friedrich à Beckmann » (Paris, Musée du Louvre, 28 mars-24 juin 2013) : « Autour de 1800, se répand en Allemagne un discours romantique qui ménage au paysage « national » une place centrale, contre le classique paysage historique d’inspiration française ou italienne. Ce phénomène est évidemment renforcé, vers 1813, au moment des guerres de libération contre les armées napoléoniennes. Le terroir se charge alors de connotations patriotiques et le sentiment de la nature d’une dimension idéologique ».
6. Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
7. Voir cette page.
8. Propos cités par Jean Moncelon dans le site qu’il a consacré au peintre.
9. Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 72.
10. Pierre Rosenberg, Dictionnaire amoureux du Louvre, Paris Plon 2007.
11. Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 10.
Sources utilisées dans cet article :

D’autres analyses d’image de tableaux de Friedrich sont consultables sur ce site :

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Cours et Travaux dirigés BTS… De la prolifération de l’objet à sa disparition



Support de cours, entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle…

Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) :
Ces objets qui nous envahissent : 
objets cultes, culte des objets

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logo BTS_TDL’objet de consommation de masse :

De la multiplication de l’objet
à sa disparition

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« […] la répétition, la multiplication et l’accumulation, toutes les trois ne font
qu’une seule et même procédure qui assure la victoire moderne du nombre.
L’usine l’a déjà vulgarisée et imposée : elle a permis de bannir le rare,
le singulier, l’original ; elle a favorisé la production, son ivresse
. »
François Dagonet
Éloge de l’objet. Pour une philosophie de la marchandise, J. Vrin, Paris 1989, page 215.

« […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable,
c’est la question de la disparition des objets qui se pose
. »

Marielle Mathieu
« La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004


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■■■ Support de cours


Alors que le fondement de l’objet artisanal repose sur la matière, qui est le principe de l’accidentel et du changeant, la prééminence de la série et de l’universel sur l’individuel et le singulier constitue un trait essentiel de la société de consommation. C’est ainsi que l’essor spectaculaire de la consommation de masse a renforcé la capacité de la société industrielle de reproduire un objet à l’identique dans le temps et dans l’espace. La multiplication et l’acquisivité sont à cet égard des marques constitutives des sociétés industrielles à partir du dix-neuvième siècle.

Ce passage de la production à l’unité à la production d’objets en série a entraîné deux conséquences essentielles :

  • En premier lieu, une standardisation des idées et des modes de pensée, ainsi qu’en témoigne par exemple le développement du journal comme objet de consommation de masse. On peut avancer que l’objet, en se démocratisant et en se rationalisant, devient lui-même objet de consommation de masse qui obéit aux lois du marché.
    De façon plus prégnante encore, le développement du marché de la télévision, en favorisant le passage d’une société de production à une société de consommation, a entraîné une standardisation des modes de pensée (cf. Marshall McLuhan : « le médium est le message »)
    . Le langage est le principal terrain d’expression de cette évolution : au même titre que des objets produits en série, les opinions et les idées se répètent, se figent dans des idéologies, se tournent en types et en stéréotypes.
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  • En second lieu, une forme mécaniste de l’organisation du travail. La voiture comme objet de consommation de masse (taylorisation et fordisme) a constitué à ce titre un événement décisif : produire en série, c’est vouloir échapper au contingent, au limité et à l’éphémère|1|. Hasard et contingence sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant l’intégrité du système. En détruisant ce qui est pluriel, la production d’objets en série cherche en fait à retrouver un principe d’unité spirituelle.
    C’est dans la production en série que l’individu trouve une sorte de survie éternelle. La société industrielle devient ainsi une projection sacrée du cosmos et l’homme, dans sa volonté démiurgique de ressemblance avec Dieu, une sorte de surhomme capable de créer de l’infini selon une surenchère de l’absolu.

Produire en série correspond donc à une sorte d’utopie fonctionnaliste qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices|2|. Le management de la qualité, en mettant de nos jours l’accent sur le « zéro défaut » a une vocation panoptique évidente. L’objet en série est en soi un universel produit en série, et entièrement contrôlé. Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des processus de fabrication et de production modernes, l’avènement d’un Big Brother managérial comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard.
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Produire plus pour jeter plus… pour produire plus… etc.

Paradoxalement, cette obsession de la durée, du contrôle, de la raison totalisante se heurte à la réalité d’une société de l’obsolescence, qui dévalorise l’objet autant que le travail humain|3|. En déclinant le succès de l’objet de consommation de masse jetable (le fameux stylo « Bic ») avec ses briquets (1972) ou ses rasoirs (1975), Marcel Bitch va populariser l’objet conçu pour une utilisation unique, rapidement jetable et non récupérable. Bon pour la casse et le déclassement planifié, l’objet de consommation est aussi un objet de « consumation » dans une société vouée à la finitude. 

Paradoxalement, plus nous achetons d’objets, et plus nous voulons nous en débarrasser au plus vite ! Il n’est que de songer par exemple aux emballages recyclables : à peine avons-nous acheté les produits que nous en jetons l’emballage. Ainsi, le  retraitement dans un processus de production des matières contenues dans les objets recyclés crée une sorte d’économie circulaire. Avec le recyclageconcept de développement durable, le fini de l’objet a donc acquis en quelque sorte un caractère infini.

← l’anneau de Möbius, constitué de trois flèches, mêle le développement durable et le recyclage.

Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence|4|, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude.
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L’objet immatériel ou la disparition de l’objet

Les objets communicants ont à ce titre entraîné une évolution essentielle : à la différence du siècle passé, ce ne sont plus des objets que nous accumulons mais des « services », des « options » : les fabricants imaginent ainsi des téléphones portables jetables mais avec une débauche d’options. De même, la miniaturisation à l’extrême (objets espions), la dissimulation des objets voire leur évitement (que l’on songe au dépouillement prôné par l’art décoratif actuel), et bien entendu le développement des échanges immatériels promeuvent une certaine indétermination de l’objet, dépourvu de plus en plus de limites claires et de matérialité définitive.

Comme le souligne judicieusement Marielle Mathieu, « […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable, c’est la question de la disparition des objets qui se pose […]. Au risque de l’entassement, du déchet, se substitue le risque ou le choix du renoncement, du dépouillement, de la dissimulation, de l’immatériel, du recyclable »|5|.

Nous passons en effet d’une société d’échanges de biens matériels à une société d’échanges de paroles et de biens incorporels qui échappent d’une certaine façon à l’appropriation, ce qui explique d’ailleurs les contrôles de plus en plus difficiles (et sans doute de plus en plus intrusifs) liés à ces nouveaux modes d’échange. Les objets immatériels, en modifiant profondément le lien social entraînent également une conséquence capitale : l’objet post-moderne tend à perdre son unité, à la fois formelle et topique, celle qui caractérisait l’objet et la chose.

De façon comparable, l’être humain tend de plus en plus à s’affirmer en se pensant comme objet environné d’objets, ou plutôt comme objet nomade environné d’objets nomades. Le cinéma d’anticipation (cf. le film Avatar qui pose remarquablement la question du double virtuel à travers l’avatar comme objet-soi) et les travaux sur la conscience artificielle ou l’instrumentalisation du vivant sont particulièrement représentatifs de cette identité désormais problématique de l’humain|6|, annonciatrice de formidables défis mais aussi de nouvelles formes de totalitarisme et d’oppression. Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose ?

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2014

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1. cf. ces propos de l’architecte Le Corbusier : « Conséquence des tracés réguliers, la série. Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types). » (Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (in : L’Herne, Paris 1983).
2. Le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans La Technique et la science comme idéologie (1968) a mis en évidence la mystification de nature idéologique de la raison techno-scientifique.
3. Cf. l’essai célèbre de Georges Friedmann, Le Travail en miettes (1964), dans lequel le sociologue étudie les effets pervers du progrès technique sur le travail. Pour une brève analyse, cliquez ici.
4. Cf. la campagne marketing d’Eco-systèmes : « Votre appareil préféré a rendu l’âme ? En recyclant avec Eco-systèmes, vous êtes sûrs d’offrir une nouvelle vie à votre appareil électrique ! »
5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, page 158.
6. Voir à ce titre : Luc Vigneault, Culture et technoscience : des enjeux du sens à la culture. Approche d’une logique multidisciplinaire, Les Presses de l’Université Laval (Canada, Québec), 2006. Lisez particulièrement cette page.

Sujets d’écriture personnelle

  • La technique peut-elle transformer l’être humain en objet ?
  • Un avatar doit-il être considéré comme une extension symbolique de la personne humaine qui l’anime, ou comme un objet autonome ?

Documents d’accompagnement 

1. Denis Collin, « Aliénation et société de consommation », in La Longueur de la chaîne : Essai sur la liberté au XXIe siècle (Max Milo, Paris 2011), particulièrement le premier paragraphe de cette page.

2. Présentation de la pièce de Ionesco, Le Nouveau locataire (1953), Théâtre du double signe (Sherbrooke, Canada. Mise en scène : Pascale Tremblay, 2003) :

Le Nouveau locataire est une pièce peu connue d’Eugène Ionesco, chef de file du théâtre de l’absurde. La proposition de départ en est simple: un homme emménage dans un logement, au sixième étage d’une maison de Paris. Il rencontre la concierge de l’immeuble, femme d’un verbiage extraordinaire. Puis, les déménageurs arrivent avec toutes les possessions de Monsieur. Dans un ballet d’objets étourdissant, ils rempliront la pièce encore et encore, jusqu’à ce que la ville entière soit paralysée par ce déferlement de matériel.

On retrouve les thèmes chers à Ionesco, le vide-plein, l’encombrement, la spirale. Cette fable est très d’actualité avec notre ferveur consommatrice où nous n’arrêtons pas d’accumuler les biens. Notre territoire intime est de plus en plus réduit par notre soif matérialiste. Nous sommes de plus en plus envahis par les objets et les déchets que nous produisons et qui emplissent, alourdissent tant nos espaces intérieurs et extérieurs.

3. Duane Hanson, Supermarket lady, 1969-70

Cette œuvre bien connue stigmatise la modernité consumériste des Trente Glorieuses : pour Duane Hanson, la société de consommation, en devenant le moteur impulsif et compulsif des actes d’échange, est une artificielle liberté puisqu’elle impose le culte des objets, et participe à l’uniformisation des modes de vie. 

4. Kasimir Malevitch (1879-1935), « Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc » (1918), New York, Museum of Modern Art (MoMA).

MalevitchFondateur du Suprématisme, Malevitch a engagé sa peinture dans la quête quasiment mystique d’un monde sans objet, ou monde de la non-représentation. Cette recherche d’un « degré zéro » de la peinture était motivée chez lui par l’idée qu’il fallait repenser les fondements de la culture, dont l’essence ne doit pas viser le bien-être matériel à tout prix (l’ère de l’objet, son affirmation et son culte), mais le monde sans-objet de l’abstraction pure.

5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, particulièrement les pages 157 et 158.

6. Le système « Avatar Kinect » (Microsoft)
Il permet à l’utilisateur de se projeter dans un environnement 3D grâce à un tracking en temps réel des expressions faciales et des mouvements du corps reproduits sur un avatar qui prend vie. Ce système est conçu pour se développer via les réseaux sociaux (Xbox Live) et les smartphones.

Avatar_Kinect

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© Bruno Rigolt, EPC octobre 2014__

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Ces objets qui nous envahissent : 
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De la multiplication de l’objet
à sa disparition

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« […] la répétition, la multiplication et l’accumulation, toutes les trois ne font
qu’une seule et même procédure qui assure la victoire moderne du nombre.
L’usine l’a déjà vulgarisée et imposée : elle a permis de bannir le rare,
le singulier, l’original ; elle a favorisé la production, son ivresse
. »
François Dagonet
Éloge de l’objet. Pour une philosophie de la marchandise, J. Vrin, Paris 1989, page 215.

« […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable,
c’est la question de la disparition des objets qui se pose
. »

Marielle Mathieu
« La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004


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■■■ Support de cours


Alors que le fondement de l’objet artisanal repose sur la matière, qui est le principe de l’accidentel et du changeant, la prééminence de la série et de l’universel sur l’individuel et le singulier constitue un trait essentiel de la société de consommation. C’est ainsi que l’essor spectaculaire de la consommation de masse a renforcé la capacité de la société industrielle de reproduire un objet à l’identique dans le temps et dans l’espace. La multiplication et l’acquisivité sont à cet égard des marques constitutives des sociétés industrielles à partir du dix-neuvième siècle.

Ce passage de la production à l’unité à la production d’objets en série a entraîné deux conséquences essentielles :

  • En premier lieu, une standardisation des idées et des modes de pensée, ainsi qu’en témoigne par exemple le développement du journal comme objet de consommation de masse. On peut avancer que l’objet, en se démocratisant et en se rationalisant, devient lui-même objet de consommation de masse qui obéit aux lois du marché.
    De façon plus prégnante encore, le développement du marché de la télévision, en favorisant le passage d’une société de production à une société de consommation, a entraîné une standardisation des modes de pensée (cf. Marshall McLuhan : « le médium est le message »)
    . Le langage est le principal terrain d’expression de cette évolution : au même titre que des objets produits en série, les opinions et les idées se répètent, se figent dans des idéologies, se tournent en types et en stéréotypes.
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  • En second lieu, une forme mécaniste de l’organisation du travail. La voiture comme objet de consommation de masse (taylorisation et fordisme) a constitué à ce titre un événement décisif : produire en série, c’est vouloir échapper au contingent, au limité et à l’éphémère|1|. Hasard et contingence sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant l’intégrité du système. En détruisant ce qui est pluriel, la production d’objets en série cherche en fait à retrouver un principe d’unité spirituelle.
    C’est dans la production en série que l’individu trouve une sorte de survie éternelle. La société industrielle devient ainsi une projection sacrée du cosmos et l’homme, dans sa volonté démiurgique de ressemblance avec Dieu, une sorte de surhomme capable de créer de l’infini selon une surenchère de l’absolu.

Produire en série correspond donc à une sorte d’utopie fonctionnaliste qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices|2|. Le management de la qualité, en mettant de nos jours l’accent sur le « zéro défaut » a une vocation panoptique évidente. L’objet en série est en soi un universel produit en série, et entièrement contrôlé. Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des processus de fabrication et de production modernes, l’avènement d’un Big Brother managérial comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard.
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Produire plus pour jeter plus… pour produire plus… etc.

Paradoxalement, cette obsession de la durée, du contrôle, de la raison totalisante se heurte à la réalité d’une société de l’obsolescence, qui dévalorise l’objet autant que le travail humain|3|. En déclinant le succès de l’objet de consommation de masse jetable (le fameux stylo « Bic ») avec ses briquets (1972) ou ses rasoirs (1975), Marcel Bitch va populariser l’objet conçu pour une utilisation unique, rapidement jetable et non récupérable. Bon pour la casse et le déclassement planifié, l’objet de consommation est aussi un objet de « consumation » dans une société vouée à la finitude. 

Paradoxalement, plus nous achetons d’objets, et plus nous voulons nous en débarrasser au plus vite ! Il n’est que de songer par exemple aux emballages recyclables : à peine avons-nous acheté les produits que nous en jetons l’emballage. Ainsi, le  retraitement dans un processus de production des matières contenues dans les objets recyclés crée une sorte d’économie circulaire. Avec le recyclageconcept de développement durable, le fini de l’objet a donc acquis en quelque sorte un caractère infini.

← l’anneau de Möbius, constitué de trois flèches, mêle le développement durable et le recyclage.

Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence|4|, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude.
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L’objet immatériel ou la disparition de l’objet

Les objets communicants ont à ce titre entraîné une évolution essentielle : à la différence du siècle passé, ce ne sont plus des objets que nous accumulons mais des « services », des « options » : les fabricants imaginent ainsi des téléphones portables jetables mais avec une débauche d’options. De même, la miniaturisation à l’extrême (objets espions), la dissimulation des objets voire leur évitement (que l’on songe au dépouillement prôné par l’art décoratif actuel), et bien entendu le développement des échanges immatériels promeuvent une certaine indétermination de l’objet, dépourvu de plus en plus de limites claires et de matérialité définitive.

Comme le souligne judicieusement Marielle Mathieu, « […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable, c’est la question de la disparition des objets qui se pose […]. Au risque de l’entassement, du déchet, se substitue le risque ou le choix du renoncement, du dépouillement, de la dissimulation, de l’immatériel, du recyclable »|5|.

Nous passons en effet d’une société d’échanges de biens matériels à une société d’échanges de paroles et de biens incorporels qui échappent d’une certaine façon à l’appropriation, ce qui explique d’ailleurs les contrôles de plus en plus difficiles (et sans doute de plus en plus intrusifs) liés à ces nouveaux modes d’échange. Les objets immatériels, en modifiant profondément le lien social entraînent également une conséquence capitale : l’objet post-moderne tend à perdre son unité, à la fois formelle et topique, celle qui caractérisait l’objet et la chose.

De façon comparable, l’être humain tend de plus en plus à s’affirmer en se pensant comme objet environné d’objets, ou plutôt comme objet nomade environné d’objets nomades. Le cinéma d’anticipation (cf. le film Avatar qui pose remarquablement la question du double virtuel à travers l’avatar comme objet-soi) et les travaux sur la conscience artificielle ou l’instrumentalisation du vivant sont particulièrement représentatifs de cette identité désormais problématique de l’humain|6|, annonciatrice de formidables défis mais aussi de nouvelles formes de totalitarisme et d’oppression. Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose ?

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2014

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1. cf. ces propos de l’architecte Le Corbusier : « Conséquence des tracés réguliers, la série. Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types). » (Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (in : L’Herne, Paris 1983).
2. Le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans La Technique et la science comme idéologie (1968) a mis en évidence la mystification de nature idéologique de la raison techno-scientifique.
3. Cf. l’essai célèbre de Georges Friedmann, Le Travail en miettes (1964), dans lequel le sociologue étudie les effets pervers du progrès technique sur le travail. Pour une brève analyse, cliquez ici.
4. Cf. la campagne marketing d’Eco-systèmes : « Votre appareil préféré a rendu l’âme ? En recyclant avec Eco-systèmes, vous êtes sûrs d’offrir une nouvelle vie à votre appareil électrique ! »
5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, page 158.
6. Voir à ce titre : Luc Vigneault, Culture et technoscience : des enjeux du sens à la culture. Approche d’une logique multidisciplinaire, Les Presses de l’Université Laval (Canada, Québec), 2006. Lisez particulièrement cette page.

Sujets d’écriture personnelle

  • La technique peut-elle transformer l’être humain en objet ?
  • Un avatar doit-il être considéré comme une extension symbolique de la personne humaine qui l’anime, ou comme un objet autonome ?

Documents d’accompagnement 

1. Denis Collin, « Aliénation et société de consommation », in La Longueur de la chaîne : Essai sur la liberté au XXIe siècle (Max Milo, Paris 2011), particulièrement le premier paragraphe de cette page.

2. Présentation de la pièce de Ionesco, Le Nouveau locataire (1953), Théâtre du double signe (Sherbrooke, Canada. Mise en scène : Pascale Tremblay, 2003) :

Le Nouveau locataire est une pièce peu connue d’Eugène Ionesco, chef de file du théâtre de l’absurde. La proposition de départ en est simple: un homme emménage dans un logement, au sixième étage d’une maison de Paris. Il rencontre la concierge de l’immeuble, femme d’un verbiage extraordinaire. Puis, les déménageurs arrivent avec toutes les possessions de Monsieur. Dans un ballet d’objets étourdissant, ils rempliront la pièce encore et encore, jusqu’à ce que la ville entière soit paralysée par ce déferlement de matériel.

On retrouve les thèmes chers à Ionesco, le vide-plein, l’encombrement, la spirale. Cette fable est très d’actualité avec notre ferveur consommatrice où nous n’arrêtons pas d’accumuler les biens. Notre territoire intime est de plus en plus réduit par notre soif matérialiste. Nous sommes de plus en plus envahis par les objets et les déchets que nous produisons et qui emplissent, alourdissent tant nos espaces intérieurs et extérieurs.


3. Duane Hanson, Supermarket lady, 1969-70

Cette œuvre bien connue stigmatise la modernité consumériste des Trente Glorieuses : pour Duane Hanson, la société de consommation, en devenant le moteur impulsif et compulsif des actes d’échange, est une artificielle liberté puisqu’elle impose le culte des objets, et participe à l’uniformisation des modes de vie. 

4. Kasimir Malevitch (1879-1935), « Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc » (1918), New York, Museum of Modern Art (MoMA).

MalevitchFondateur du Suprématisme, Malevitch a engagé sa peinture dans la quête quasiment mystique d’un monde sans objet, ou monde de la non-représentation. Cette recherche d’un « degré zéro » de la peinture était motivée chez lui par l’idée qu’il fallait repenser les fondements de la culture, dont l’essence ne doit pas viser le bien-être matériel à tout prix (l’ère de l’objet, son affirmation et son culte), mais le monde sans-objet de l’abstraction pure.

5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, particulièrement les pages 157 et 158.

6. Le système « Avatar Kinect » (Microsoft)
Il permet à l’utilisateur de se projeter dans un environnement 3D grâce à un tracking en temps réel des expressions faciales et des mouvements du corps reproduits sur un avatar qui prend vie. Ce système est conçu pour se développer via les réseaux sociaux (Xbox Live) et les smartphones.

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© Bruno Rigolt, EPC octobre 2014__

Entraînement BTS… Thème : « Ces objets qui nous envahissent »… Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288–289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424–425.
–

  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
    → Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

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  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

Jeunes_tel_© Innamorati_Sintesi_Sipa(Source) © Innamorati / Sintesi / Sipa
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  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

portables_addiction(Source) © Getty


  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_

Entraînement BTS… Thème : "Ces objets qui nous envahissent"… Le smartphone, de l'objet culte à l'objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288–289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424–425.
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  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
    → Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

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  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

Jeunes_tel_© Innamorati_Sintesi_Sipa(Source) © Innamorati / Sintesi / Sipa
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  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

portables_addiction(Source) © Getty


  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_

Support de cours et entraînement BTS… Objets cultes, culte des objets : la moto Harley-Davidson

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BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

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En cette période de révolution technologique permanente, et face au « trop plein » des objets qui nous envahissent de toute part, certains objets oscillant entre l’unique et la reproductibilité industrielle, possèdent néanmoins un caractère singulier, qui les fait échapper aux effigies stéréotypées du consumérisme : tel est le cas des motos Harley-Davidson, source d’une inépuisable fascination. L’objet de ce support de cours sera d’étudier dans quelle mesure la possession souvent ostentatoire de ces « machines de série et de rêve »*, est fortement liée au champ émotionnel et à une dimension connotative essentielle qui relève du sacré.

* J’emprunte à Jim Lensveld le titre de son ouvrage (traduit par Jean-Bernard Gouillier) : Harley-Davidson, Machines de série et de rêve, Rebo Publishers 2010.

→ Prochain support de cours (dimanche 21 septembre 2014)
Posséder de l’inutile : gadgets, objets kitsch, ready-made, Pop Art… L’inutilité comme source de valeur.
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logo_bts_entete1Harley-Davidson :

de l’objet culte au lien tribal

Dans un célèbre article intitulé « Des fonctions de l’objet » et qui sert d’introduction au  numéro 13 (« Les objets », 1969) de la revue Communications|1|, Abraham Moles explique : « […] il existe une véritable sociologie de l’objet […] [car] en fait celui-ci est vecteur de communication au sens socio-culturel du terme : élément de culture, il est la concrétisation d’un grand nombre d’actions de l’homme dans la société et s’inscrit au rang des messages que l’environnement social envoie à l’individu ou, réciproquement, que l’Homo Faber apporte à la société globale. Plus précisément, [les] objets sont porteurs de formes, d’une Gestalt au sens précis de la psychologie allemande […]. L’objet est donc communication […]. À cet égard s’applique remarquablement la formule de Mac Luhan « the medium is the message », l’objet porteur de forme est message en dehors même, en plus de ces matérialités »|2|.

♦ Les Harley-Davidson comme objets cultes

Cette dimension connotative qui se greffe sur la fonction de l’objet a été particulièrement mise en avant par la sémiologie : les travaux de Barthes ou de Baudrillard|3| sont à ce titre éclairants, et c’est dans cette perspective que je voudrais ici me pencher sur les célèbres motos Harley-Davidson, « objets sacrés, patrimoniaux, objets cultes » (Instructions Officielles). De fait, elles articulent à une pure fonction (leur propriété matérielle : le fait de se déplacer rapidement sur un véhicule automoteur à deux roues) un signifié symbolique, imaginaire, émotionnel et affectif en corrélation avec un certain âge d’or de la modernité américaine. Cette signification plus idéologique qui se greffe sur le pur usage se définit donc par une valeur abstraite et symbolique qui détourne l’objet de son usage habituel, pour en faire un objet de rêve fonctionnant comme attribut social : objet-mémoire, objet statutaire, objet de collection.

Easy_Rider_1969Emblématique de la génération hippie, le film Easy Rider (Dennis Hopper, 1969)
a fait de la Harley-Davidson un objet culte, à la fois « mystérieux, fascinant et terrifiant ».

Isabelle Paresys faisait à ce titre remarquer : « la relation à l’objet peut être révélatrice des relations sociales et l’objet devient un véritable véhicule identitaire »|4|. En ce sens, une Harley-Davidson n’est pas une simple machine : véritable œuvre d’art pour certains, objet de culte « qui parle aux yeux, en impose à l’imagination »|5|, elle « incarne le mythe des grands espaces, sous-tendu par la figure archétypale du rebelle, guidé par son rêve de liberté et la volonté d’échapper à l’ordre établi »|6|. Ces propos de Nicolas Riou suggèrent bien qu’il y a projection sur l’objet d’une valeur ajoutée qui n’appartient pas intrinsèquement à l’objet mais s’objective en lui ; l’objet cesse d’être lui-même en devenant un objet culte : « mystérieux, fascinant et terrifiant », pour reprendre les termes de Rudolf Otto à propos du sacré|7|, rempli de puissance extraordinaire et interdit au contact des « profanes », un aspect particulièrement mis en valeur par les Hell’s Angels Motorcycle Club et sa horde des anges de l’enfer, parfois proche du crime organisé.

D’un point de vue ethnologique, on pourrait dire que ces grandes cérémonies collectives des gangs de motards criminalisés, en mêlant à la mort symbolique la renaissance, permettent aux participants de quitter leur statut, leur rang social, pour endosser une nouvelle identité qui culmine dans l’acte meurtrier. La route devient ainsi, dans ces moments de marginalité,  un chemin rituel et initiatique. Je renvoie le lecteur à ces remarques très enrichissantes de Sandra Gorgievski : « Dans les road-movies des années 1970, la moto n’est plus le simple avatar du destrier chevaleresque, mais un instrument de mort, d’où les titres évocateurs de la série produite par Roger Corman, Les Anges de l’enfer à moto (1967). […] Les motards appartiennent au symbole du cheval infernal […]. Ils s’apparentent aux anges exterminateurs, aux démons que sont les combattants à cheval de l’Apocalypse. Dévorant les kilomètres comme des démons hippomorphes, la vitesse de ces monstres, alliée au bruit assourdissant des moteurs, modernise le symbole de l’étalon infernal […] »|8|.

« Harley-Davidson »
(Serge Gainsbourg, 1967)

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
J’appuie sur le starter,
Et voici que je quitte la terre,
J’irai p’t-être au Paradis
Mais dans un train d’enfer.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Et si je meurs demain,
C’est que tel était mon destin,
Je tiens bien moins à la vie
Qu’à mon terrible engin.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Quand je sens en chemin,
Les trépidations de ma machine,
Il me monte des désirs
Dans le creux de mes reins.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Je vais à plus de cent,
Et je me sens à feu et à sang,
Que m’importe de mourir
Les cheveux dans le vent.

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Cette intégration de l’objet dans un paradigme symbolique et mythique est particulièrement intéressante à étudier dans la fameuse chanson de Serge Gainsbourg (1967) qui met bien en avant, à travers tout un imaginaire du risque et de l’aventure, la dimension cultuelle, terrifiante et fascinante de la Harley-Davidson. Celle-ci donne en effet à son possesseur le sentiment d’être et d’exister vraiment :

Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
J’appuie sur le starter,
Et voici que je quitte la terre,
J’irai p’t-être au Paradis
Mais dans un train d’enfer.

Comme on le voit à travers les paroles, la chanson mêle au fantasme de puissance une sorte de pulsion primitive mortifère, de plaisir narcissique et auto-érotique, qui fait de la Harley-Davidson un objet de jouissance et de violence sacrificielle, tiraillé entre des forces contraires (terre et ciel, paradis et enfer). Cette relation narcissique à l’objet pourrait à ce titre évoquer la définition que propose en 1757 Charles de Brosses à propos du fétichisme, qu’il considère comme le premier sentiment religieux. De Brosses avait en effet utilisé le terme fétiche pour indiquer une sorte d’excès symbolique des choses qui étaient devenues objets de vénération et de culte. À ce titre, la Harley-Davidson est véritablement un fétiche, c’est-à-dire, pour reprendre les propos de Charles de Brosses, une « forme de religion dans laquelle les objets du culte sont des […] êtres inanimés que l’on divinise ».

Cette croyance en des « choses douées d’une vertu divine » est bien exprimée par exemple dans le film Easy Rider de Dennis Hopper (1969), œuvre mythique de toute une génération. Ainsi, d’un point de vue anthropologique, l’objet-culte cristallise une certaine manière de se rapporter aux objets proche de l’animisme ou de l’idolâtrie. La valeur prend ainsi le pas sur l’utilité puisque l’objet se trouve investi d’une dimension symbolique et d’un coefficient de religiosité dont la finalité est de préserver dans la conscience collective, et plus encore dans l’inconscient collectif, le caractère sacré de l’objet. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1917), Durkheim définit la religion comme un ensemble de croyances et de rites dont la finalité est de distinguer le sacré du profane.

Dès lors, l’objet sacré n’accomplit pas seulement une fonction sociale, mais renvoie à ce que Mircea Eliade dans son Traité d’histoire des religions (1949) nomme une hiérophanie, c’est-à-dire un acte de manifestation du sacré. Rattachée à des valeurs, une histoire, des rites et une hiérarchie très codifiée|9|,
Brigitte Bardot Harley Davidsonla Harley Davidson devient ainsi un objet mythique isolé du profane, séparé du monde ordinaire et commun des « masses ».

Pochette du 45 tours
« Harley Davidson » (1967) →

♦ Fonction médiatique
et lien tribal

Il y a en outre toute une gestuelle, voire une exhibition du corps, propre à la conduite d’une Harley assez proche du faire voir et du paraître. Ainsi le corps, dans toutes ses attitudes, est concerné, et devient, au même titre que l’objet, communiquant : à la fois motif plastique et support de signification. De là une certaine théâtralité médiatique qui obéit à une véritable mise en scène. Il faut même des habits particuliers|10| pour accéder à la communauté Harley-Davidson, lieu de véritables rites communautaires selon des rôles et une scénographie codifiés qui consacrent l’accomplissement d’une mythologisation de l’objet. Georges Lewi et Jérôme Lacoeuilhe notent à ce sujet : « La marque Harley-Davidson est particulièrement représentative de ce que l’on nomme le lien tribal ou communautaire. En effet, elle s’appuie sur la tribu des « bikers » aux yeux desquels la moto Harley-Davidson est un objet-culte, pour créer un lien particulièrement fort entre les adeptes de la marque »|11|.

Harley Davidson_2En faisant émerger des figures d’idoles ou d’aventuriers qui modèlent notre représentation d’un certain idéal, les Harley-Davidson influencent fortement le rapport à l’apparence et au corps…
Source de l’image : hogeuropegallery.com

C’est ainsi que chaque année, les possesseurs d’une Harley se retrouvent : ces rites à récurrence périodique hypertrophiant la camaraderie virile et la figure légendaire du vétéran, tête brûlée, casse-cou et volontiers macho, suscitent d’une part une intégration identitaire de l’individu au sacré collectif et à l’épique du groupe, et confèrent d’autre part une dimension cérémonielle et quasiment dramaturgique à l’objet. Ainsi les motos Harley-Davidson ont-elles une signification sociale identifiante constitutive du mythe du biker, ce bad boy avec son blouson noir, en quête de grandeur, de transcendance et d’extase. Il y a en effet tout un aspect liturgique, épique et dionysiaque dans ces rassemblements collectifs qui permettent, en revenant à intervalles réguliers, de garantir la cohésion émotionnelle et symbolique du groupe : exaltés comme un acte héroïque, ils sont pour les bikers autant de façons de célébrer la proximité d’une communauté très sélective et d’échapper à la monotonie de la vie moderne en attribuant une valeur rituelle et quasi apologétique à l’objet.

En cela, la possession de l’objet fonde l’existence d’identités selon le subjectivisme le plus absolu, puisqu’elle sépare ceux qui le possèdent des « profanes ». Elle participe ainsi à la mise en scène de soi en faisant de son propriétaire une sorte d’initié, de démiurge conscient de sa puissance transgressive et capable d’un pouvoir ambivalent, à la fois protecteur et destructeur, oscillant entre la fraternité et l’absence de loi. Mais cette transfiguration du sujet débouche aussi sur une transfiguration de l’objet lui-même, puisqu’elle le dote « d’une double existence le faisant exister simultanément sur le mode de l’être et du paraître »|12|. Comme nous l’avons vu, le référentiel et le symbolique s’interpénètrent en effet toujours dans l’objet : la possession de l’objet réel et objectif débouche donc sur la possession de l’objet symbolique et connotatif. Dans cette perspective, la fonction de l’objet n’est plus tant mécanique que sémiotique : une Harley-Davidson n’ayant de signification qu’en vertu de cette dimension hiérophanique|13| qui, en transformant subjectivement l’objet en icône, lui confère un rôle identitaire et sublimé.

© Bruno Rigolt, août 2014

NOTES

1. Ce numéro est consultable en ligne en cliquant ici.
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 2. 
3. Voyez à ce sujet le chapitre intitulé « Sémantique de l’objet » dans L’Aventure sémiologique de Roland Barthes (1985) et l’ouvrage de  Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe (1972), dont quelques extraits sont consultables en ligne.
4. Isabelle Paresys, Paraître et apparences en Europe occidentale : du Moyen Âge à nos jours, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq 2008,  page 125.
5. Définition de l’adjectif « spectaculaire » dans Le Petit Robert.

6. Nicolas Riou, Marketing anatomy : Les nouvelles tendances du marketing passées au scanner, Eyrolles, Paris 2009, page 63.
7. Rudolf Otto, Le Sacré (1917)
8. Sandra Gorgievski, Le Mythe d’Arthur : de l’imaginaire médiéval à la culture de masse, Éditions du Céfal, Liège (Belgique) 2002, page 149.
9. Lire à ce propos : Léo Marie, « Bikers dans l’Ouest. 20 ans de lutte… » in : Le Télégramme (27 mai 2012) ; uniquement la partie intitulée « Des règles, des codes et une hiérarchie très stricts », depuis « Le cœur du chapitre est composé d’officiers et de membres » jusqu’à « signe en voie de disparition, discrétion oblige) ».
10. Alain Bauer, dans son Dictionnaire amoureux du crime (Paris, Plon 2013) note à ce sujet : « [Les Hell’s Angels] possèdent une sorte d’uniforme formé le plus souvent d’une jaquette en cuir (ou d’un blouson). Dans le dos se trouve leur emblème particulier, surmonté d’un demi-cercle en haut, mentionnant le nom du club, souligné d’un autre en bas indiquant la localisation. La face avant du blouson mentionne le « grade » et le nom du club. L’ensemble est dénommé « couleurs ». »
11. Georges Lewi, Jérôme Lacoeuilhe, Branding management : La marque, de l’idée à l’action, Pearson France Paris 2012, page 181.
12. A. J. Greimas, « Pour une sociologie du sens commun », in Du Sens I, Essais sémiotiques, Éd. du Seuil, Paris 1971, page 99.
13. Hiérophanique : suscitant l’expérience du sacré.

Harley-Davidson Harlista CampaignPublicité pour Harley-Davidson Motor Company (Carmichael Lynch), 2009

♦ Entraînement à la synthèse :
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

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♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure selon vous la possession de certains objets influe-t-elle sur le comportement social ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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Harley Davidson_3Une tribu de « bikers » Harley-Davidson…
Source de l’image : hogeuropegallery.com

The Harley-Davidson Reader, Motorbooks 2006
Plusieurs passages de cet ouvrage sont consultables en ligne.

 

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© Bruno Rigolt, EPC août 2014__

Corrigé de dissertation : Boris Pasternak… « Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne… »

Dissertation littéraire sujet corrigé
→ Méthodologie de la dissertation

Rappel du sujet :

Il y a quelques mois, j’avais proposé à mes élèves de Seconde de plancher sur le sujet de dissertation suivant :

À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».

Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Seconde 3 et en Seconde 11 (promotion 2013-2014), j’en ai distingué quelques-uns, particulièrement approfondis, et c’est à ces travaux que j’ai songé en élaborant le présent corrigé : merci entre autres à Maud, Marianne, Héloïse, Juliette, Bastien (Seconde 11, promotion 2013-2014) pour leur implication très probante. BR 


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_____Plus les sociétés ont été historiquement bouleversées, et plus le rôle spirituel et social des intellectuels a été sollicité. Le marxisme particulièrement en URSS a ainsi placé au premier rang de ses préoccupations la nécessité de faire sortir l’intellectuel de son solipsisme et de lui assigner auprès des masses un véritable statut idéologique. Le poète Evgueni Evtouchenko relate à cet égard dans Autobiographie précoce l’anecdote suivante : à un ouvrier qui lui avait demandé « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit de façon quelque peu paradoxale : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».
_____Ces propos, pour déroutants qu’ils soient, nous amènent à nous interroger : quel est le rôle de l’écrivain ? Doit-il endosser le statut de pédagogue ou au contraire se soustraire aux contingences de l’Histoire ? De façon plus générale, Pasternak nous invite à questionner le statut et la fonction de la littérature dans notre société.
_____Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré la validité de la thèse de Pasternak qui semble éloigner l’écrivain de tout militantisme, nous discuterons cette non-insertion dans le réel : l’intellectuel n’est-il pas, par définition, engagé dans l’Histoire ? Pour autant, cette interférence dans l’action politique trouve aussi ses limites : c’est ainsi que nous achèverons notre réflexion en essayant de montrer combien, plutôt que d’apporter des réponses, l’écrivain doit par son œuvre amener autant à un questionnement qu’à une quête du sens.

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_____Tout d’abord, comme le rappelle Boris Pasternak, l’écrivain « n’a le pouvoir de conduire personne » : si chemin vers la vérité il y a, n’est-il pas d’abord un appel à la liberté intérieure ? Et si l’écrivain est à l’écoute du monde tel « un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », son écriture, par définition individualisante, lui est propre. Sa vision est donc subjective et n’appartient qu’à lui. De fait, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l’art poétique : avant d’être engagement pour les autres, la poésie est engagement pour soi-même. C’est l’être entier qu’elle engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. L’écriture n’est-elle pas en effet, comme l’ont si bien suggéré les romantiques, la peinture d’un paysage intérieur, reflétant, tel un miroir, les idéaux et les états d’âmes ? Caspar David Friedrich, peintre emblématique du mouvement, déclarait à ce propos qu’il faut [res]sentir ce que l’on crée au lieu de l’inventer ; la simple peinture d’un paysage n’étant qu’un prétexte pour se décrire soi-même et pour guider vers la vérité de l’être. L’œuvre est ainsi l’autoportrait de celui qui l’a créée. Comme nous le voyons, il n’y a pas une vérité possible vers laquelle le lecteur tendrait en lisant un texte, mais une multitude de vérités possibles, chacun ayant la sienne. De même, c’est bien une vision personnelle de voir les choses que l’écrivain expose dans son œuvre. Nous pourrions évoquer ici le lyrisme élégiaque de Charlotte Brontë dans « Apaisement du soir« . L’auteure nous dévoile les tourments de son âme sans prétendre « guider » qui que ce soit :

Le cœur humain renferme des trésors cachés
Gardés en silence, scellés en secret ;
Des pensées, des espoirs, des rêves, des plaisirs,
Dont les charmes seraient brisés s’ils étaient révélés.

Impliquée dans un processus d’intériorisation intimement lié à la fonction émotive du langage, l’auteure ne peut être que subjective, car il s’agit d’émotions personnelles qui, substituant à la perception réaliste du monde la vision intérieure de celui qui écrit, ne sauraient être considérées comme modèle ou vérité. D’ailleurs, comme nous le verrons particulièrement par la suite, tout l’intérêt des propos de Boris Pasternak est de montrer que l’appropriation de la vérité est subjective, et qu’il n’y a sans doute pas de vérité objective. Loin de guider quiconque, nombreux sont donc les poètes dont les vers n’ont d’autre but que de conduire, à travers l’expression des émois et des épanchements du moi, vers une vérité qui leur est propre.

_____Comme nous le pressentions, rien n’est plus individuel que l’écriture, et ce serait risquer peut-être d’en pervertir l’usage que d’assigner à l’engagement individuel la mission de servir une lutte collective. Cette quête vers une vérité intérieure est d’autant plus exigeante qu’elle invite en outre à une perception synesthésique du monde en ajoutant ce bruit subtil des « feuilles [qui] bruissent dans le vent » suggéré par Boris Pasternak. En éprouvant le monde par osmose, l’écrivain métamorphose ainsi le réel, il l’idéalise et amène le lecteur à « voir » le monde différemment : « Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler » écrivait Julien Gracq dans Lettrines pour faire comprendre combien l’écrivain, transcendant le texte, doit l’investir d’une quête poétique autant que métaphysique. Comment ne pas citer à cet égard l’exemple des Fleurs du mal de Baudelaire ? En transcendant la description du monde en un paysage intérieur et idéal, le poète montre combien l’art d’écrire relève bien plus de l’imagination que de l’observation. C’est d’ailleurs cet extraordinaire pouvoir d’imagination qui s’impose comme un impératif intime et souvent non formulé de l’art poétique. Qu’on ne se méprenne pas pour autant, l’écrivain non-engagé n’a pas un rôle mineur, bien au contraire : en procédant de la tension qui l’habite entre une conception individualisante de l’écriture et une conception fusionnelle, il peut alors guider ses lecteurs vers le rêve et l’imaginaire et non pas vers une réalité référentielle par trop matérialiste. Nous pourrions évoquer ici Le Grand Meaulnes imaginé par Alain-Fournier : sorte de fiction en trompe l’œil, le roman nous éloigne du fait historique pour nous plonger dans l’inconscient et le merveilleux. Si ce récit mythique né de l’imaginaire fourniérien fascine encore autant aujourd’hui, c’est qu’il répond à un impératif majeur de l’écriture qui est de nous évader. « Guide-nous vers le rêve » aurions-nous pu demander à Boris Pasternak… Comprenons que le rôle de l’écrivain n’est pas de conduire vers une certitude objective mais de faire apparaître, grâce à la magie des mots, le monde sous un jour nouveau : l’idéal intérieur d’un réel transcendé. Qu’il nous soit permis également d’évoquer l’exemple du Petit Prince. Publié le 6 avril 1943 à New York, et contrastant avec la pesante réalité de la guerre, ce conte poétique et philosophique est bien la projection des rêves d’Antoine de Saint Exupéry¹ lors de son exil aux États-Unis. Mêlant dans la même osmose le réel et l’irréel, il se rapproche de la perspective du songe éveillé en incarnant très poétiquement un imaginaire de transcendance de l’homme, à la fois comme être au monde et comme expérience de soi-même. De l’irréalité du rêve, Le Petit prince reprend à ce titre la dimension allégorique, invitant le lecteur à passer du récit autobiographique comme source d’inspiration à un voyage onirique autant qu’initiatique. Retenons de ces exemples qu’en s’affranchissant du réel grâce à l’imagination, l’écrivain est donc, par la magie de ses récits, un éveilleur de rêve.

_____Éveilleur de rêve, mais aussi éveilleur de conscience puisqu’il peut révéler en chacun de nous une vérité intérieure d’autant plus signifiante que sa valeur n’est pas sujette au consensus social. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Boris Pasternak publia en 1929 un texte à caractère autobiographique dédié au poète Rilke, Sauf-conduit, dans lequel, évoquant son propre parcours artistique et délaissant les pressions de l’actualité, l’auteur défend l’existence autonome de l’art. Tel est peut-être le sens même de l’acte d’écrire, c’est-à-dire l’identité du mot avec sa beauté formelle. Il serait intéressant à ce titre de mentionner le mouvement parnassien. S’il lui a été beaucoup reproché de puiser sa matière dans le rejet de tout engagement social et politique, et de sacrifier l’idée à la perfection de la forme, force est de reconnaître que l’art pour l’art peut s’apparenter à une quête de la vérité intérieure. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier écrit qu’« il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid ». Pour excessifs qu’ils puissent paraître, ces propos nous amènent à comprendre combien, plus que d’être un guide politique, l’écrivain peut s’imposer comme un magicien des mots, un « enchanteur », pour reprendre une expression célèbre de Nabokov, c’est-à-dire celui qui donnant à voir la réalité à travers le prisme de l’art, est apte à faire jaillir « quelque lumière même pour les yeux qui ne veulent pas encore voir », selon Julien Gracq dans Au château d’Argol. Tel un sculpteur qui façonne la matière, l’écrivain doit transformer cette matière difficile qu’est le langage par un long et patient travail sur la forme. Comme nous le comprenons, la quête de la perfection littéraire, loin d’imposer aux hommes une quelconque vérité, leur permet d’être sensible à la présence de l’invisible, c’est-à-dire d’entendre le chant des matelots, pour paraphraser Mallarmé, ou de se baigner avec Rimbaud « dans le poème de la mer ». S’il garde certes conscience du réel puisque tel un arbre ses feuilles bruissent aux murmures du monde, l’écrivain lui donne une signification nouvelle issue de l’imaginaire et selon laquelle le monde devient un univers de signes. Ainsi peut-il guider vers la seule connaissance qui vaille et que l’auteur de la fameuse Lettre du Voyant comparait à un « dérèglement de tous les sens ».

_____Mais en transcrivant les « voix intérieures » qui l’animent, l’écrivain va bien au-delà de la simple confidence, il implique son lecteur. Victor Hugo ne s’y était pas trompé : dans la préface des Contemplations (1856), répondant à ceux qui se plaignent des écrivains qui se replient sur soi, il affirme : « Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Cet appel nous amène à réinterpréter les propos de Boris Pasternak : l’écrivain n’est-il pas « l’écho sonore » de son siècle ? Tel serait le sens qu’il faudrait sans doute attribuer à cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dans ces conditions, l’écrivain, puisqu’il est à l’écoute du monde, n’a-t-il pas également pour tâche d’agir, de s’engager dans le réel, de guider vers la vérité documentaire, la vérité des faits, la vérité historique ? Et au risque d’apparaître comme un « chanteur inutile » selon la condamnation sans appel de Victor Hugo dans « Fonction du poète », ne doit-il pas assumer une mission militante vis-à-vis de l’humanité ?

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_____Si l’œuvre littéraire doit « servir » à quelque chose, nombreux sont les écrivains qui ont fait figurer l’engagement au premier rang de leurs préoccupations. Certes, comme nous l’avons vu précédemment, il n’y a pas d’engagement que politique et social ; d’ailleurs, l’écriture littéraire, fût-elle tournée sur elle-même parfois, reflète toujours à contre-courant les bouleversements culturels d’une époque. Cela dit, force est d’admettre que les propos de Boris Pasternak, parce qu’ils privilégient à un code de règles prescriptives (« Guide-nous vers la vérité ») une éthique personnelle, sont quelque peu paradoxaux : comme l’a affirmé Jean-Paul Sartre en 1948 dans un texte célèbre, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Dans ces conditions, ne doit-il pas assumer cette portée ?

_____En premier lieu, reconnaissons qu’il y a dans l’acte d’écrire la quête de l’existant : de fait, l’intellectuel appartient à l’histoire, à la société, aux idéologies. Témoin attentif et lucide de son temps, le poète, tout comme l’écrivain engagé, est donc celui qui, se révélant soucieux d’infléchir par la plume et par le poids des mots, le cours de l’histoire, aspire à mettre son art au service d’une cause. Fût-elle très suggestive par la perception artistique du monde qu’elle fait prévaloir, la comparaison du poète avec un « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », s’apparenterait donc davantage à une formule de refus ou de défi qu’à un acte d’engagement et d’adhésion politique, comme le fut par exemple l’ambition qui a présidé au développement du courant réaliste : en revendiquant l’inscription de la fiction dans la vérité historique, des écrivains comme Zola ou Maupassant ont ainsi rationalisé le romanesque, en en faisant une entreprise explicative apte à participer à « l’enquête universelle, l’esprit de vérité transformant les sociétés » pour reprendre une formule d’Émile Zola dans sa « Lettre à la jeunesse » (1879). De même, lorsque l’auteur de Bel-Ami affirme que le but du romancier « n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements », il cherche à orienter les lecteurs « vers la vérité ». Cette participation de la littérature au politique défend en effet l’idée d’un engagement valant comme un « impératif absolu » et amenant les hommes à prendre en main leur destinée à travers les conditions politiques et sociales dans lesquelles ils se trouvent. Pour Jean-Paul Sartre, que nous évoquions précédemment, « si l’engagement est omniprésent dans le moindre de nos actes, c’est qu’il est constitutif de notre liberté exercée ‘en situation’. Condamné à être libre, je suis donc condamné à m’engager »². Dans ces conditions, l’écrivain joue bien plus qu’un rôle de guide : en servant une cause au service des autres, il devient à ce titre un activiste du Verbe.

_____Parallèlement à ce militantisme revendiqué, l’engagement est la voie d’accès non seulement vers la réalité, mais aussi vers la liberté, puisqu’il sert à affranchir l’individu de la plus cruelle des sujétions : celle du déterminisme. Cette question centrale, qui est au cœur du débat sur la légitimité de l’intellectuel, a été particulièrement bien abordée par le siècle des Lumières qui marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde : plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque providence théologique, les Philosophes invitent davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire. Ainsi, le fameux article de Dumarsais dans l’Encyclopédie fait de l’intellectuel le parangon de la vertu et de la liberté de penser, puisqu’il lui assigne une fonction de questionnement éthique : celui qui a l’esprit critique, qui est libre et qui, doté d’une curiosité intellectuelle, d’un flambeau, réfléchit sur le sens de ses actions, est donc apte à intervenir dans les affaires publiques pour combattre les injustices. Si les Lumières n’ont certes pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, elles en ont cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi. Comme nous le voyons à travers cet exemple, l’intellectuel a pour fonction de dépasser l’esthétique des idées par une éthique des idées, seule capable de conduire vers la vérité. L’écrivain engagé est donc un guide, voire même un porte-parole dont les écrits ont non seulement un statut de témoignage mais plus encore de revendication, puisqu’ils engagent la responsabilité de l’écrivain et lui donnent son sens. Nous aurions pu évoquer ici  le fameux cri de révolte lancé par Olympe de Gouges en 1791 dans sa célèbre « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ou même le magnifique Cahier d’un retour au pays natal, point de départ de la négritude… Autant de textes dont l’impact idéologique fait de l’écriture une arme au service de la liberté et de l’intellectuel la conscience de tous.

_____Enfin, les écrivains, contrairement à ce que laisserait entendre Pasternak peuvent constituer des repères, des avant-gardes dont le but est de conduire les masses vers la vérité, la prise de conscience. Ils assument ainsi une mission d’éducation morale contribuant à « dire l’Histoire » au même titre que les historiens. Qu’il soit progressiste, comme Voltaire, Nazim Hikmet, Simone de Beauvoir ou inscrit dans une tradition intellectuelle marquée par la lucidité et l’esprit de révolte comme François Rabelais, Georges Bernanos, Marguerite Duras ou Assia Djebar, l’écrivain est un garant de la liberté : au-delà d’une critique de l’ordre culturel et social en place, il essaie selon les mots d’Édouard Glissant « d’avancer l’histoire, de mettre en ordre les événements »³, il façonne ainsi l’imaginaire collectif, intervient au milieu de la foule et en façonne les idéaux. Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, Paul Éluard n’hésitant pas à prendre ses distances avec nombre de ses contemporains et stigmatisant, au nom de l’évidence poétique, toute représentation par trop élitiste ou individualisante de la poésie, déclare que les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Comme nous le voyons, dans sa prétention de parler « pour tous », le poète milite plus encore en faveur du changement idéologique. L’engagement est par définition une mise en question du statisme et de l’immobilisme. C’est donc du  fait historique que l’écriture engagée tire sa légitimité ; c’est par l’Histoire qu’elle entre dans l’Histoire. Particulièrement au vingtième siècle, les poètes ont en effet revendiqué l’ancrage de l’écriture dans une historicité cosmopolite. Les bouleversements socio-historiques les ont amenés à remettre en cause nombre de fondements jugés incompatibles avec la société de leur temps. Ainsi, c’est bien le statut de l’intellectuel qui s’est trouvé transformé par l’engagement : il est devenu en quelque sorte un juge à l’égard de ceux qui ne se sont pas engagés. Dans sa volonté de parler « pour tous » ou de conduire vers la vérité, il a ainsi décrédibilisé ceux qui, n’engageant que leur « conscience personnelle », n’avaient pas la prétention de se révolter comme lui. Faut-il dès lors, comme le suggèrent implicitement les propos que l’ouvrier tient à Pasternak, déclarer le non-politique comme le champ de l’arbitraire et conséquemment une écriture plus individualiste comme sclérosante ?

_____Comme nous le comprenons, le refus d’une identité différentielle des intellectuels, qui est au cœur de notre débat, trahit un difficile rapport entre l’écriture et le réel : quelles sont les limites et les finalités du langage ? Qu’attend-on vraiment d’un livre ? Certes l’écrivain doit apporter des réponses, mais une telle conception n’est-elle pas toutefois réductrice, voire dogmatique ? Et la demande, somme toute assez naïve que l’ouvrier formule à Pasternak, n’amène-t-elle pas à douter des réponses toutes faites, surtout en matière de vérité ?

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_____Si la recherche de la vérité détermine nos actions, au sens le plus fort du mot le vrai est ce qui est. Ainsi, lorsque Boris Pasternak dit que « le poète est un arbre »,  il nous donne sa vérité ; or comme nous l’avons suggéré dans notre première partie, toute vérité n’est-elle pas un trait de l’être lui-même ? Dès lors, vouloir guider vers la vérité, ne relèverait-il pas d’une erreur fondamentale qu’ont commise nombre d’intellectuels qui ont joui d’un crédit politique illimité ? N’est-ce pas au nom de cette même vérité dont ils se réclamaient que Robespierre fera guillotiner Olympe de Gouges ? Que Louis-Ferdinand Céline prendra le parti de la collaboration à outrance ? Ou que Sartre écrira que la liberté de critique était totale en URSS ? Que les dissidents étaient des menteurs ? Que le terrorisme et toutes ses violence étaient justifiables au nom d’une juste cause ? Comme nous le voyons, l’articulation de la littérature et de l’éthique est difficile : en ce sens, guider vers la vérité relèverait davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable.

_____Pour commencer, reconnaissons que tout le mérite de Pasternak est de nous donner, par son expérience interprétative du monde, une vision très personnelle du statut et du rôle de l’écrivain. Ce faisant, l’auteur nous amène à nous questionner nous-même : qu’attendons-nous d’un livre ? Pour certains la lecture est une échappatoire, elle peut mêler bouleversement et divertissement, nous amener à un enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même. Lire un livre c’est donc se chercher pour mieux se comprendre soi-même et ainsi mieux comprendre le monde qui nous entoure. Tel sera l’enjeu des Rêveries du promeneur solitaire, dont la première page annonce : « Que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher ». Cette quête que Jean-Jacques Rousseau entend faire partager à son lecteur est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment le lecteur à se chercher devant le texte et peut-être à essayer de se comprendre dans l’acte de lecture : il ressort de ces remarques que lire amène davantage à des questionnements qu’a des réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques. L’exemple de l’autobiographie est d’autant plus intéressant qu’il nous permet de comprendre l’auteur à travers son histoire, de l’envisager dans cette succession d’instants qui ont constitué sa vie. Ainsi, quand nous lisons Si c’est un homme de Primo Levi, œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah, nous sommes amenés à nous poser des tas de questions : « Comment aurions nous supporté ces horreurs ? Aurions-nous survécu ? Aurions-nous essayé de trouver la force de nous sauver ? Aurions-nous supporté le manque de nourriture, la fatigue, la maladie, le fait d’être en permanence rabaissé ? » Plus que de guider vers une responsabilisation de l’écrivain, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous […] la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». Comme nous le comprenons, le rôle de l’écrivain n’est ni de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, ni d’être un quelconque prophète, mais d’apparaître, loin de toute héroïsation, comme un questionneur de la condition humaine.

_____C’est sous l’angle de ce questionnement identitaire qu’il convient donc désormais d’orienter notre traitement du sujet. Si l’œuvre littéraire est une réalité éminemment sociale, définie par sa relation objective aux hommes et au monde, il n’en demeure pas moins qu’au delà de sa fonction politique ou sociale, l’acte d’écrire, comme l’acte de lire, relève davantage d’un questionnement subjectif, d’un déchiffrement : tel serait peut-être le sens caché de cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dès lors, plus que de nous conduire vers la vérité, l’intellectuel peut apprendre aux hommes à se conduire. Cette exaltation de la valeur de l’homme, nul mieux que l’auteur de Gargantua ne l’a mise en pratique : à ce titre, l’abbaye de Thélème, telle que la dessinent les rêves utopiques de Rabelais, enseigne à l’homme à se gouverner lui-même en vertu des préceptes du « Connais-toi toi-même » socratique, à faire retour sur soi, à être capable de se critiquer avant d’entamer la critique d’autrui. En fait, le livre recèle souvent un sens plus profond qu’il faut savoir découvrir ; il invite le lecteur à approfondir le sens du récit, « à rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». Cette belle métaphore rabelaisienne fait ici allusion à quelque chose d’essentiel, qui désigne ce que le lecteur actif doit extraire ou comprendre dans le texte qu’il lit, ce qu’il peut découvrir entre les lignes, le sens souvent caché du texte. L’écriture mais aussi la lecture rend donc possible un authentique retour sur soi-même. C’est ce que suggère le contenu latent du Petit prince : n’est-ce pas un secret d’enfance qui se dévoile dans le rêve éveillé de Saint Exupéry¹ ? « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »… En somme, lire un livre, c’est apprendre à se conduire, à « se faire voyant » tel que l’affirmait Rimbaud, et cela amène aussi à se chercher : dès lors, toute lecture n’est-elle pas un questionnement du livre de soi-même dont nous tournons chaque jour les pages ? Comme nous le comprenons, l’écriture ne conduit pas, elle apprend en fait à se conduire, à « cultiver notre jardin ». Si cette fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide est l’occasion pour Voltaire de refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes, elle ébauche également un principe de sagesse et de modération.

_____Ainsi, la lecture est à la fois une quête métaphysique et un chemin initiatique : celui d’une élévation intérieure, et d’une poétique de l’invisible. Pour paraphraser Louis Lavelle qui disait que « le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible », nous pourrions affirmer que la parole de l’écrivain consiste précisément à conduire vers l’ineffable. L’écriture en effet s’affirme comme un art de la suggestion. Elle médiatise le réel : c’est par le détour des mots que la parole la plus vraie se met en place et que le lecteur peut percevoir, à l’écart des bruits du monde, parfois tristement révélateurs d’une parole vide, d’une parole sans « dire », sans substance, sans vérité, les feuilles qui bruissent dans le vent. À cet égard, la littérature n’est-elle pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? La littérature acquiert ainsi un sens profond, qui va interpeller le lecteur : il s’agit de parler en se taisant. Qu’il nous soit permis pour terminer de citer ces si beaux propos de Marguerite Duras : « Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ». Ce silence de l’écriture est un lieu presque irréel, utopique, qui oblige le sujet pensant à signifier à travers les mots : c’est donc avant tout se taire mais pour mieux parler dans le silence afin de mieux écouter le bruissement des feuilles dans le vent qu’évoque si poétiquement Pasternak. Ainsi le livre oblige les lecteurs à écouter les mots, et les pousse à la réflexion ou à la méditation, pour finalement les amener vers un questionnement essentiel, loin des discours stéréotypés, corrompus et intéressés : il s’agit, en donnant de l’importance au silence, à rendre à la parole son sens, sa profondeur et sa valeur ultime : l’écriture est un non-dit qui dit tout… Comme l’a si bien suggéré le poète Yves Bonnefoy, la poésie retirée du bruit du monde essaie dans le secret de l’abstraction de retrouver une vérité sans cesse dérobée. Finalement, écrire, c’est « écouter le silence », selon les mots d’Edmond Jabès… Avant de nous apprendre à parler, l’acte d’écrire nous apprend à faire silence afin d’écouter l’autre : « Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent », écrivait Annie Leclerc dans Parole de femme, avant d’ajouter : « La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. » Il s’agit donc d’un véritable langage du silence, langage de l’écoute de l’autre, devenu l’unique façon de sauver la parole du monde…

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_____Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, l’acte d’écrire oscille entre le moi collectif et le moi le plus individuel. Mais si l’écriture est d’abord un acte intérieur qui nécessite un repli sur soi, c’est sans doute pour mieux se livrer. De fait, écrire, c’est toujours montrer une partie de soi, se révéler ou se dévoiler. À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe… » En ce sens, l’écriture est une rencontre avec l’autre, un partage, et nous aurions presque envie de demander à Pasternak de nous conduire, non point vers la vérité, mais vers l’altérité. Telle est peut-être la mission de l’écrivain : la littérature donne à voir. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression d’Édouard Glissant un “bâtisseur de langage” capable de réinventer l’homme…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif (Lycée en Forêt/Montargis, France), juillet 2014

NOTES

1. Nous orthographions Saint Exupéry sans trait d’union, selon le souhait de l’écrivain.
2. Gilles Vannier, L’Existentialisme : Littérature et philosophie, Paris L’Harmattan 2001, page 75.
3. Édouard Glissant, Le Quatrième cercle, Paris Éd. du Seuil 1964, page 30.

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Corrigé de dissertation : Boris Pasternak… "Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n'a le pouvoir de conduire personne…"

Dissertation littéraire sujet corrigé
→ Méthodologie de la dissertation

Rappel du sujet :

Il y a quelques mois, j’avais proposé à mes élèves de Seconde de plancher sur le sujet de dissertation suivant :

À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».

Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Seconde 3 et en Seconde 11 (promotion 2013-2014), j’en ai distingué quelques-uns, particulièrement approfondis, et c’est à ces travaux que j’ai songé en élaborant le présent corrigé : merci entre autres à Maud, Marianne, Héloïse, Juliette, Bastien (Seconde 11, promotion 2013-2014) pour leur implication très probante. BR 


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_____Plus les sociétés ont été historiquement bouleversées, et plus le rôle spirituel et social des intellectuels a été sollicité. Le marxisme particulièrement en URSS a ainsi placé au premier rang de ses préoccupations la nécessité de faire sortir l’intellectuel de son solipsisme et de lui assigner auprès des masses un véritable statut idéologique. Le poète Evgueni Evtouchenko relate à cet égard dans Autobiographie précoce l’anecdote suivante : à un ouvrier qui lui avait demandé « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit de façon quelque peu paradoxale : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».
_____Ces propos, pour déroutants qu’ils soient, nous amènent à nous interroger : quel est le rôle de l’écrivain ? Doit-il endosser le statut de pédagogue ou au contraire se soustraire aux contingences de l’Histoire ? De façon plus générale, Pasternak nous invite à questionner le statut et la fonction de la littérature dans notre société.
_____Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré la validité de la thèse de Pasternak qui semble éloigner l’écrivain de tout militantisme, nous discuterons cette non-insertion dans le réel : l’intellectuel n’est-il pas, par définition, engagé dans l’Histoire ? Pour autant, cette interférence dans l’action politique trouve aussi ses limites : c’est ainsi que nous achèverons notre réflexion en essayant de montrer combien, plutôt que d’apporter des réponses, l’écrivain doit par son œuvre amener autant à un questionnement qu’à une quête du sens.

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_____Tout d’abord, comme le rappelle Boris Pasternak, l’écrivain « n’a le pouvoir de conduire personne » : si chemin vers la vérité il y a, n’est-il pas d’abord un appel à la liberté intérieure ? Et si l’écrivain est à l’écoute du monde tel « un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », son écriture, par définition individualisante, lui est propre. Sa vision est donc subjective et n’appartient qu’à lui. De fait, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l’art poétique : avant d’être engagement pour les autres, la poésie est engagement pour soi-même. C’est l’être entier qu’elle engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. L’écriture n’est-elle pas en effet, comme l’ont si bien suggéré les romantiques, la peinture d’un paysage intérieur, reflétant, tel un miroir, les idéaux et les états d’âmes ? Caspar David Friedrich, peintre emblématique du mouvement, déclarait à ce propos qu’il faut [res]sentir ce que l’on crée au lieu de l’inventer ; la simple peinture d’un paysage n’étant qu’un prétexte pour se décrire soi-même et pour guider vers la vérité de l’être. L’œuvre est ainsi l’autoportrait de celui qui l’a créée. Comme nous le voyons, il n’y a pas une vérité possible vers laquelle le lecteur tendrait en lisant un texte, mais une multitude de vérités possibles, chacun ayant la sienne. De même, c’est bien une vision personnelle de voir les choses que l’écrivain expose dans son œuvre. Nous pourrions évoquer ici le lyrisme élégiaque de Charlotte Brontë dans « Apaisement du soir« . L’auteure nous dévoile les tourments de son âme sans prétendre « guider » qui que ce soit :

Le cœur humain renferme des trésors cachés
Gardés en silence, scellés en secret ;
Des pensées, des espoirs, des rêves, des plaisirs,
Dont les charmes seraient brisés s’ils étaient révélés.

Impliquée dans un processus d’intériorisation intimement lié à la fonction émotive du langage, l’auteure ne peut être que subjective, car il s’agit d’émotions personnelles qui, substituant à la perception réaliste du monde la vision intérieure de celui qui écrit, ne sauraient être considérées comme modèle ou vérité. D’ailleurs, comme nous le verrons particulièrement par la suite, tout l’intérêt des propos de Boris Pasternak est de montrer que l’appropriation de la vérité est subjective, et qu’il n’y a sans doute pas de vérité objective. Loin de guider quiconque, nombreux sont donc les poètes dont les vers n’ont d’autre but que de conduire, à travers l’expression des émois et des épanchements du moi, vers une vérité qui leur est propre.

_____Comme nous le pressentions, rien n’est plus individuel que l’écriture, et ce serait risquer peut-être d’en pervertir l’usage que d’assigner à l’engagement individuel la mission de servir une lutte collective. Cette quête vers une vérité intérieure est d’autant plus exigeante qu’elle invite en outre à une perception synesthésique du monde en ajoutant ce bruit subtil des « feuilles [qui] bruissent dans le vent » suggéré par Boris Pasternak. En éprouvant le monde par osmose, l’écrivain métamorphose ainsi le réel, il l’idéalise et amène le lecteur à « voir » le monde différemment : « Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler » écrivait Julien Gracq dans Lettrines pour faire comprendre combien l’écrivain, transcendant le texte, doit l’investir d’une quête poétique autant que métaphysique. Comment ne pas citer à cet égard l’exemple des Fleurs du mal de Baudelaire ? En transcendant la description du monde en un paysage intérieur et idéal, le poète montre combien l’art d’écrire relève bien plus de l’imagination que de l’observation. C’est d’ailleurs cet extraordinaire pouvoir d’imagination qui s’impose comme un impératif intime et souvent non formulé de l’art poétique. Qu’on ne se méprenne pas pour autant, l’écrivain non-engagé n’a pas un rôle mineur, bien au contraire : en procédant de la tension qui l’habite entre une conception individualisante de l’écriture et une conception fusionnelle, il peut alors guider ses lecteurs vers le rêve et l’imaginaire et non pas vers une réalité référentielle par trop matérialiste. Nous pourrions évoquer ici Le Grand Meaulnes imaginé par Alain-Fournier : sorte de fiction en trompe l’œil, le roman nous éloigne du fait historique pour nous plonger dans l’inconscient et le merveilleux. Si ce récit mythique né de l’imaginaire fourniérien fascine encore autant aujourd’hui, c’est qu’il répond à un impératif majeur de l’écriture qui est de nous évader. « Guide-nous vers le rêve » aurions-nous pu demander à Boris Pasternak… Comprenons que le rôle de l’écrivain n’est pas de conduire vers une certitude objective mais de faire apparaître, grâce à la magie des mots, le monde sous un jour nouveau : l’idéal intérieur d’un réel transcendé. Qu’il nous soit permis également d’évoquer l’exemple du Petit Prince. Publié le 6 avril 1943 à New York, et contrastant avec la pesante réalité de la guerre, ce conte poétique et philosophique est bien la projection des rêves d’Antoine de Saint Exupéry¹ lors de son exil aux États-Unis. Mêlant dans la même osmose le réel et l’irréel, il se rapproche de la perspective du songe éveillé en incarnant très poétiquement un imaginaire de transcendance de l’homme, à la fois comme être au monde et comme expérience de soi-même. De l’irréalité du rêve, Le Petit prince reprend à ce titre la dimension allégorique, invitant le lecteur à passer du récit autobiographique comme source d’inspiration à un voyage onirique autant qu’initiatique. Retenons de ces exemples qu’en s’affranchissant du réel grâce à l’imagination, l’écrivain est donc, par la magie de ses récits, un éveilleur de rêve.

_____Éveilleur de rêve, mais aussi éveilleur de conscience puisqu’il peut révéler en chacun de nous une vérité intérieure d’autant plus signifiante que sa valeur n’est pas sujette au consensus social. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Boris Pasternak publia en 1929 un texte à caractère autobiographique dédié au poète Rilke, Sauf-conduit, dans lequel, évoquant son propre parcours artistique et délaissant les pressions de l’actualité, l’auteur défend l’existence autonome de l’art. Tel est peut-être le sens même de l’acte d’écrire, c’est-à-dire l’identité du mot avec sa beauté formelle. Il serait intéressant à ce titre de mentionner le mouvement parnassien. S’il lui a été beaucoup reproché de puiser sa matière dans le rejet de tout engagement social et politique, et de sacrifier l’idée à la perfection de la forme, force est de reconnaître que l’art pour l’art peut s’apparenter à une quête de la vérité intérieure. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier écrit qu’« il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid ». Pour excessifs qu’ils puissent paraître, ces propos nous amènent à comprendre combien, plus que d’être un guide politique, l’écrivain peut s’imposer comme un magicien des mots, un « enchanteur », pour reprendre une expression célèbre de Nabokov, c’est-à-dire celui qui donnant à voir la réalité à travers le prisme de l’art, est apte à faire jaillir « quelque lumière même pour les yeux qui ne veulent pas encore voir », selon Julien Gracq dans Au château d’Argol. Tel un sculpteur qui façonne la matière, l’écrivain doit transformer cette matière difficile qu’est le langage par un long et patient travail sur la forme. Comme nous le comprenons, la quête de la perfection littéraire, loin d’imposer aux hommes une quelconque vérité, leur permet d’être sensible à la présence de l’invisible, c’est-à-dire d’entendre le chant des matelots, pour paraphraser Mallarmé, ou de se baigner avec Rimbaud « dans le poème de la mer ». S’il garde certes conscience du réel puisque tel un arbre ses feuilles bruissent aux murmures du monde, l’écrivain lui donne une signification nouvelle issue de l’imaginaire et selon laquelle le monde devient un univers de signes. Ainsi peut-il guider vers la seule connaissance qui vaille et que l’auteur de la fameuse Lettre du Voyant comparait à un « dérèglement de tous les sens ».

_____Mais en transcrivant les « voix intérieures » qui l’animent, l’écrivain va bien au-delà de la simple confidence, il implique son lecteur. Victor Hugo ne s’y était pas trompé : dans la préface des Contemplations (1856), répondant à ceux qui se plaignent des écrivains qui se replient sur soi, il affirme : « Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Cet appel nous amène à réinterpréter les propos de Boris Pasternak : l’écrivain n’est-il pas « l’écho sonore » de son siècle ? Tel serait le sens qu’il faudrait sans doute attribuer à cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dans ces conditions, l’écrivain, puisqu’il est à l’écoute du monde, n’a-t-il pas également pour tâche d’agir, de s’engager dans le réel, de guider vers la vérité documentaire, la vérité des faits, la vérité historique ? Et au risque d’apparaître comme un « chanteur inutile » selon la condamnation sans appel de Victor Hugo dans « Fonction du poète », ne doit-il pas assumer une mission militante vis-à-vis de l’humanité ?

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_____Si l’œuvre littéraire doit « servir » à quelque chose, nombreux sont les écrivains qui ont fait figurer l’engagement au premier rang de leurs préoccupations. Certes, comme nous l’avons vu précédemment, il n’y a pas d’engagement que politique et social ; d’ailleurs, l’écriture littéraire, fût-elle tournée sur elle-même parfois, reflète toujours à contre-courant les bouleversements culturels d’une époque. Cela dit, force est d’admettre que les propos de Boris Pasternak, parce qu’ils privilégient à un code de règles prescriptives (« Guide-nous vers la vérité ») une éthique personnelle, sont quelque peu paradoxaux : comme l’a affirmé Jean-Paul Sartre en 1948 dans un texte célèbre, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Dans ces conditions, ne doit-il pas assumer cette portée ?

_____En premier lieu, reconnaissons qu’il y a dans l’acte d’écrire la quête de l’existant : de fait, l’intellectuel appartient à l’histoire, à la société, aux idéologies. Témoin attentif et lucide de son temps, le poète, tout comme l’écrivain engagé, est donc celui qui, se révélant soucieux d’infléchir par la plume et par le poids des mots, le cours de l’histoire, aspire à mettre son art au service d’une cause. Fût-elle très suggestive par la perception artistique du monde qu’elle fait prévaloir, la comparaison du poète avec un « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », s’apparenterait donc davantage à une formule de refus ou de défi qu’à un acte d’engagement et d’adhésion politique, comme le fut par exemple l’ambition qui a présidé au développement du courant réaliste : en revendiquant l’inscription de la fiction dans la vérité historique, des écrivains comme Zola ou Maupassant ont ainsi rationalisé le romanesque, en en faisant une entreprise explicative apte à participer à « l’enquête universelle, l’esprit de vérité transformant les sociétés » pour reprendre une formule d’Émile Zola dans sa « Lettre à la jeunesse » (1879). De même, lorsque l’auteur de Bel-Ami affirme que le but du romancier « n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements », il cherche à orienter les lecteurs « vers la vérité ». Cette participation de la littérature au politique défend en effet l’idée d’un engagement valant comme un « impératif absolu » et amenant les hommes à prendre en main leur destinée à travers les conditions politiques et sociales dans lesquelles ils se trouvent. Pour Jean-Paul Sartre, que nous évoquions précédemment, « si l’engagement est omniprésent dans le moindre de nos actes, c’est qu’il est constitutif de notre liberté exercée ‘en situation’. Condamné à être libre, je suis donc condamné à m’engager »². Dans ces conditions, l’écrivain joue bien plus qu’un rôle de guide : en servant une cause au service des autres, il devient à ce titre un activiste du Verbe.

_____Parallèlement à ce militantisme revendiqué, l’engagement est la voie d’accès non seulement vers la réalité, mais aussi vers la liberté, puisqu’il sert à affranchir l’individu de la plus cruelle des sujétions : celle du déterminisme. Cette question centrale, qui est au cœur du débat sur la légitimité de l’intellectuel, a été particulièrement bien abordée par le siècle des Lumières qui marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde : plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque providence théologique, les Philosophes invitent davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire. Ainsi, le fameux article de Dumarsais dans l’Encyclopédie fait de l’intellectuel le parangon de la vertu et de la liberté de penser, puisqu’il lui assigne une fonction de questionnement éthique : celui qui a l’esprit critique, qui est libre et qui, doté d’une curiosité intellectuelle, d’un flambeau, réfléchit sur le sens de ses actions, est donc apte à intervenir dans les affaires publiques pour combattre les injustices. Si les Lumières n’ont certes pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, elles en ont cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi. Comme nous le voyons à travers cet exemple, l’intellectuel a pour fonction de dépasser l’esthétique des idées par une éthique des idées, seule capable de conduire vers la vérité. L’écrivain engagé est donc un guide, voire même un porte-parole dont les écrits ont non seulement un statut de témoignage mais plus encore de revendication, puisqu’ils engagent la responsabilité de l’écrivain et lui donnent son sens. Nous aurions pu évoquer ici  le fameux cri de révolte lancé par Olympe de Gouges en 1791 dans sa célèbre « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ou même le magnifique Cahier d’un retour au pays natal, point de départ de la négritude… Autant de textes dont l’impact idéologique fait de l’écriture une arme au service de la liberté et de l’intellectuel la conscience de tous.

_____Enfin, les écrivains, contrairement à ce que laisserait entendre Pasternak peuvent constituer des repères, des avant-gardes dont le but est de conduire les masses vers la vérité, la prise de conscience. Ils assument ainsi une mission d’éducation morale contribuant à « dire l’Histoire » au même titre que les historiens. Qu’il soit progressiste, comme Voltaire, Nazim Hikmet, Simone de Beauvoir ou inscrit dans une tradition intellectuelle marquée par la lucidité et l’esprit de révolte comme François Rabelais, Georges Bernanos, Marguerite Duras ou Assia Djebar, l’écrivain est un garant de la liberté : au-delà d’une critique de l’ordre culturel et social en place, il essaie selon les mots d’Édouard Glissant « d’avancer l’histoire, de mettre en ordre les événements »³, il façonne ainsi l’imaginaire collectif, intervient au milieu de la foule et en façonne les idéaux. Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, Paul Éluard n’hésitant pas à prendre ses distances avec nombre de ses contemporains et stigmatisant, au nom de l’évidence poétique, toute représentation par trop élitiste ou individualisante de la poésie, déclare que les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Comme nous le voyons, dans sa prétention de parler « pour tous », le poète milite plus encore en faveur du changement idéologique. L’engagement est par définition une mise en question du statisme et de l’immobilisme. C’est donc du  fait historique que l’écriture engagée tire sa légitimité ; c’est par l’Histoire qu’elle entre dans l’Histoire. Particulièrement au vingtième siècle, les poètes ont en effet revendiqué l’ancrage de l’écriture dans une historicité cosmopolite. Les bouleversements socio-historiques les ont amenés à remettre en cause nombre de fondements jugés incompatibles avec la société de leur temps. Ainsi, c’est bien le statut de l’intellectuel qui s’est trouvé transformé par l’engagement : il est devenu en quelque sorte un juge à l’égard de ceux qui ne se sont pas engagés. Dans sa volonté de parler « pour tous » ou de conduire vers la vérité, il a ainsi décrédibilisé ceux qui, n’engageant que leur « conscience personnelle », n’avaient pas la prétention de se révolter comme lui. Faut-il dès lors, comme le suggèrent implicitement les propos que l’ouvrier tient à Pasternak, déclarer le non-politique comme le champ de l’arbitraire et conséquemment une écriture plus individualiste comme sclérosante ?

_____Comme nous le comprenons, le refus d’une identité différentielle des intellectuels, qui est au cœur de notre débat, trahit un difficile rapport entre l’écriture et le réel : quelles sont les limites et les finalités du langage ? Qu’attend-on vraiment d’un livre ? Certes l’écrivain doit apporter des réponses, mais une telle conception n’est-elle pas toutefois réductrice, voire dogmatique ? Et la demande, somme toute assez naïve que l’ouvrier formule à Pasternak, n’amène-t-elle pas à douter des réponses toutes faites, surtout en matière de vérité ?

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_____Si la recherche de la vérité détermine nos actions, au sens le plus fort du mot le vrai est ce qui est. Ainsi, lorsque Boris Pasternak dit que « le poète est un arbre »,  il nous donne sa vérité ; or comme nous l’avons suggéré dans notre première partie, toute vérité n’est-elle pas un trait de l’être lui-même ? Dès lors, vouloir guider vers la vérité, ne relèverait-il pas d’une erreur fondamentale qu’ont commise nombre d’intellectuels qui ont joui d’un crédit politique illimité ? N’est-ce pas au nom de cette même vérité dont ils se réclamaient que Robespierre fera guillotiner Olympe de Gouges ? Que Louis-Ferdinand Céline prendra le parti de la collaboration à outrance ? Ou que Sartre écrira que la liberté de critique était totale en URSS ? Que les dissidents étaient des menteurs ? Que le terrorisme et toutes ses violence étaient justifiables au nom d’une juste cause ? Comme nous le voyons, l’articulation de la littérature et de l’éthique est difficile : en ce sens, guider vers la vérité relèverait davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable.

_____Pour commencer, reconnaissons que tout le mérite de Pasternak est de nous donner, par son expérience interprétative du monde, une vision très personnelle du statut et du rôle de l’écrivain. Ce faisant, l’auteur nous amène à nous questionner nous-même : qu’attendons-nous d’un livre ? Pour certains la lecture est une échappatoire, elle peut mêler bouleversement et divertissement, nous amener à un enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même. Lire un livre c’est donc se chercher pour mieux se comprendre soi-même et ainsi mieux comprendre le monde qui nous entoure. Tel sera l’enjeu des Rêveries du promeneur solitaire, dont la première page annonce : « Que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher ». Cette quête que Jean-Jacques Rousseau entend faire partager à son lecteur est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment le lecteur à se chercher devant le texte et peut-être à essayer de se comprendre dans l’acte de lecture : il ressort de ces remarques que lire amène davantage à des questionnements qu’a des réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques. L’exemple de l’autobiographie est d’autant plus intéressant qu’il nous permet de comprendre l’auteur à travers son histoire, de l’envisager dans cette succession d’instants qui ont constitué sa vie. Ainsi, quand nous lisons Si c’est un homme de Primo Levi, œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah, nous sommes amenés à nous poser des tas de questions : « Comment aurions nous supporté ces horreurs ? Aurions-nous survécu ? Aurions-nous essayé de trouver la force de nous sauver ? Aurions-nous supporté le manque de nourriture, la fatigue, la maladie, le fait d’être en permanence rabaissé ? » Plus que de guider vers une responsabilisation de l’écrivain, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous […] la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». Comme nous le comprenons, le rôle de l’écrivain n’est ni de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, ni d’être un quelconque prophète, mais d’apparaître, loin de toute héroïsation, comme un questionneur de la condition humaine.

_____C’est sous l’angle de ce questionnement identitaire qu’il convient donc désormais d’orienter notre traitement du sujet. Si l’œuvre littéraire est une réalité éminemment sociale, définie par sa relation objective aux hommes et au monde, il n’en demeure pas moins qu’au delà de sa fonction politique ou sociale, l’acte d’écrire, comme l’acte de lire, relève davantage d’un questionnement subjectif, d’un déchiffrement : tel serait peut-être le sens caché de cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dès lors, plus que de nous conduire vers la vérité, l’intellectuel peut apprendre aux hommes à se conduire. Cette exaltation de la valeur de l’homme, nul mieux que l’auteur de Gargantua ne l’a mise en pratique : à ce titre, l’abbaye de Thélème, telle que la dessinent les rêves utopiques de Rabelais, enseigne à l’homme à se gouverner lui-même en vertu des préceptes du « Connais-toi toi-même » socratique, à faire retour sur soi, à être capable de se critiquer avant d’entamer la critique d’autrui. En fait, le livre recèle souvent un sens plus profond qu’il faut savoir découvrir ; il invite le lecteur à approfondir le sens du récit, « à rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». Cette belle métaphore rabelaisienne fait ici allusion à quelque chose d’essentiel, qui désigne ce que le lecteur actif doit extraire ou comprendre dans le texte qu’il lit, ce qu’il peut découvrir entre les lignes, le sens souvent caché du texte. L’écriture mais aussi la lecture rend donc possible un authentique retour sur soi-même. C’est ce que suggère le contenu latent du Petit prince : n’est-ce pas un secret d’enfance qui se dévoile dans le rêve éveillé de Saint Exupéry¹ ? « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »… En somme, lire un livre, c’est apprendre à se conduire, à « se faire voyant » tel que l’affirmait Rimbaud, et cela amène aussi à se chercher : dès lors, toute lecture n’est-elle pas un questionnement du livre de soi-même dont nous tournons chaque jour les pages ? Comme nous le comprenons, l’écriture ne conduit pas, elle apprend en fait à se conduire, à « cultiver notre jardin ». Si cette fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide est l’occasion pour Voltaire de refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes, elle ébauche également un principe de sagesse et de modération.

_____Ainsi, la lecture est à la fois une quête métaphysique et un chemin initiatique : celui d’une élévation intérieure, et d’une poétique de l’invisible. Pour paraphraser Louis Lavelle qui disait que « le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible », nous pourrions affirmer que la parole de l’écrivain consiste précisément à conduire vers l’ineffable. L’écriture en effet s’affirme comme un art de la suggestion. Elle médiatise le réel : c’est par le détour des mots que la parole la plus vraie se met en place et que le lecteur peut percevoir, à l’écart des bruits du monde, parfois tristement révélateurs d’une parole vide, d’une parole sans « dire », sans substance, sans vérité, les feuilles qui bruissent dans le vent. À cet égard, la littérature n’est-elle pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? La littérature acquiert ainsi un sens profond, qui va interpeller le lecteur : il s’agit de parler en se taisant. Qu’il nous soit permis pour terminer de citer ces si beaux propos de Marguerite Duras : « Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ». Ce silence de l’écriture est un lieu presque irréel, utopique, qui oblige le sujet pensant à signifier à travers les mots : c’est donc avant tout se taire mais pour mieux parler dans le silence afin de mieux écouter le bruissement des feuilles dans le vent qu’évoque si poétiquement Pasternak. Ainsi le livre oblige les lecteurs à écouter les mots, et les pousse à la réflexion ou à la méditation, pour finalement les amener vers un questionnement essentiel, loin des discours stéréotypés, corrompus et intéressés : il s’agit, en donnant de l’importance au silence, à rendre à la parole son sens, sa profondeur et sa valeur ultime : l’écriture est un non-dit qui dit tout… Comme l’a si bien suggéré le poète Yves Bonnefoy, la poésie retirée du bruit du monde essaie dans le secret de l’abstraction de retrouver une vérité sans cesse dérobée. Finalement, écrire, c’est « écouter le silence », selon les mots d’Edmond Jabès… Avant de nous apprendre à parler, l’acte d’écrire nous apprend à faire silence afin d’écouter l’autre : « Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent », écrivait Annie Leclerc dans Parole de femme, avant d’ajouter : « La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. » Il s’agit donc d’un véritable langage du silence, langage de l’écoute de l’autre, devenu l’unique façon de sauver la parole du monde…

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_____Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, l’acte d’écrire oscille entre le moi collectif et le moi le plus individuel. Mais si l’écriture est d’abord un acte intérieur qui nécessite un repli sur soi, c’est sans doute pour mieux se livrer. De fait, écrire, c’est toujours montrer une partie de soi, se révéler ou se dévoiler. À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe… » En ce sens, l’écriture est une rencontre avec l’autre, un partage, et nous aurions presque envie de demander à Pasternak de nous conduire, non point vers la vérité, mais vers l’altérité. Telle est peut-être la mission de l’écrivain : la littérature donne à voir. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression d’Édouard Glissant un “bâtisseur de langage” capable de réinventer l’homme…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif (Lycée en Forêt/Montargis, France), juillet 2014

NOTES

1. Nous orthographions Saint Exupéry sans trait d’union, selon le souhait de l’écrivain.
2. Gilles Vannier, L’Existentialisme : Littérature et philosophie, Paris L’Harmattan 2001, page 75.
3. Édouard Glissant, Le Quatrième cercle, Paris Éd. du Seuil 1964, page 30.

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75 minutes BTS « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique » : Internet comme nouvel espace de prise de parole

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 1 2013>14
Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Problématique de ce « 75 Minutes » : Internet comme nouvel espace de prise de parole ; nouveaux outils de communication et nouveaux modes d’action collective

Pour ce dernier « 75 minutes », et pour le cas où le thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique » tomberait à l’examen, je vous suggère de vous entraîner à partir des trois documents que j’ai sélectionnés et qui amènent tous à réfléchir sur les changements profonds liés à l’apparition de la notion d’identité numérique. De fait, la multiplication de la prise de parole, des échanges virtuels partagés, de la circulation de l’information, avec l’avènement des blogs et des réseaux sociaux, est en train de modifier les modes d’action collective et d’engagement.

La sociologue Monique Dagnaud (document 1) n’hésite pas à suggérer par exemple combien « le web a révolutionné [notre] façon de regarder le monde et de s’y projeter. Émergence d’une « identité numérique expressive », conversation en continu, productions artistiques amateurs, culture lol, raids de hackers, actions protestataires, attachement à une économie du gratuit : se dessinent ainsi de nouveaux profils psychologiques, une façon inédite de vivre ensemble […] »(Source : Fiche éditeur).

Les deux autres documents sont également très intéressants à travailler : tirés d’ouvrages québécois, ils amènent à réfléchir à cette mutation sans précédent de l’environnement médiatique. Comme Monique Dagnaud, Serge Proulx insiste sur l’aspect révolutionnaire d’Internet, « au même titre que l’avait été la Révolution française ». Quant à Serge Proulx, il s’intéresse particulièrement à la façon dont les « nouveau modes de création et de distribution des contenus », basés sur la culture participative, vont bouleverser les pratiques de communication et d’échange distancié.

Bruno Rigolt

→ Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : consacrez 15 minutes à la lecture de chaque document. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Monique Dagnaud, Génération Y : Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion, Les Presses de Sciences Po (Collection « Nouveaux débats »), Paris 2011.

→ Passage à lire : depuis la page 110 (« Le lol : contrat de lecture« ) jusqu’à la page 112 (« à la désacralisation et à l’ébranlement de tous les pouvoirs« ).
NB : la mise en page originale n’est pas respectée sur Google-livres.

2. Le deuxième document sur lequel je vous invite à réfléchir est tiré du livre du journaliste canadien Pascal Lapointe, spécialisé en sciences et en nouvelles technologies, Utopie.net. La réalité Internet après le rêve (Éditions MultiMondes, Québec, Canada 2002).

→ Lisez particulièrement les pages 17 à 20. Depuis « Howard Rheingold, qui sera l’un des premiers à se faire consacrer gourou d’Internet » (bas de la page 17) jusqu’à « Une nouvelle communauté à laquelle se joindre » (bas de la page 20).

3. Enfin, lisez ce passage d’un chapitre de La Révolution Internet, ouvrage collectif publié sous la direction d’Antoine Char et Roch Côté (Presses de l’Université du Québec, 2009). 

→ Passage à lire : Serge Proulx, « L’émergence des médias individuels de communication de masse. Vers une coopération conflictuelle avec les médias mainstream ? ». Depuis le début de la page 64 (« Dans le cadre de la mutation actuelle de l’environnement médiatique ») jusqu’au bas de la page 65.

 

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– Monique Dagnaud (document 1) compare la « culture lol » à certains pamphlets révolutionnaires du XVIIIe siècle. Justifiez cette comparaison en étayant votre démonstration à partir d’exemples empruntés à l’ouvrage de Pascal Lapointe (doc. 2).
– Dans quelle mesure Internet et plus largement les outils numériques ont-ils facilité de nouvelles pratiques collaboratives de communication et d’échange ? Expliquez à partir du corpus de documents.
– La démultiplication de la parole sur Internet est-elle un risque ? Voyez également à ce sujet le support de cours que j’ai mis en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »
– On a parfois mis en parallèle l’invention de l’imprimerie et la diffusion des échanges sur Internet. Cette comparaison vous paraît-elle fondée ?
– Pour de nombreux spécialistes, la prise de parole sur Internet semble correspondre fondamentalement à un enjeu de contre-pouvoir. À l’heure actuelle, les échanges sur Internet vous paraissent-ils répondre uniquement à cet objectif militant ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en moins de 10 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! 

75 minutes BTS "Paroles, échanges, conversations et révolution numérique" : Internet comme nouvel espace de prise de parole

75_minutes_gabarit_2014
Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 1 2013>14
Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Problématique de ce « 75 Minutes » : Internet comme nouvel espace de prise de parole ; nouveaux outils de communication et nouveaux modes d’action collective

Pour ce dernier « 75 minutes », et pour le cas où le thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique » tomberait à l’examen, je vous suggère de vous entraîner à partir des trois documents que j’ai sélectionnés et qui amènent tous à réfléchir sur les changements profonds liés à l’apparition de la notion d’identité numérique. De fait, la multiplication de la prise de parole, des échanges virtuels partagés, de la circulation de l’information, avec l’avènement des blogs et des réseaux sociaux, est en train de modifier les modes d’action collective et d’engagement.

La sociologue Monique Dagnaud (document 1) n’hésite pas à suggérer par exemple combien « le web a révolutionné [notre] façon de regarder le monde et de s’y projeter. Émergence d’une « identité numérique expressive », conversation en continu, productions artistiques amateurs, culture lol, raids de hackers, actions protestataires, attachement à une économie du gratuit : se dessinent ainsi de nouveaux profils psychologiques, une façon inédite de vivre ensemble […] »(Source : Fiche éditeur).

Les deux autres documents sont également très intéressants à travailler : tirés d’ouvrages québécois, ils amènent à réfléchir à cette mutation sans précédent de l’environnement médiatique. Comme Monique Dagnaud, Serge Proulx insiste sur l’aspect révolutionnaire d’Internet, « au même titre que l’avait été la Révolution française ». Quant à Serge Proulx, il s’intéresse particulièrement à la façon dont les « nouveau modes de création et de distribution des contenus », basés sur la culture participative, vont bouleverser les pratiques de communication et d’échange distancié.

Bruno Rigolt

→ Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : consacrez 15 minutes à la lecture de chaque document. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Monique Dagnaud, Génération Y : Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à la subversion, Les Presses de Sciences Po (Collection « Nouveaux débats »), Paris 2011.

→ Passage à lire : depuis la page 110 (« Le lol : contrat de lecture« ) jusqu’à la page 112 (« à la désacralisation et à l’ébranlement de tous les pouvoirs« ).
NB : la mise en page originale n’est pas respectée sur Google-livres.

2. Le deuxième document sur lequel je vous invite à réfléchir est tiré du livre du journaliste canadien Pascal Lapointe, spécialisé en sciences et en nouvelles technologies, Utopie.net. La réalité Internet après le rêve (Éditions MultiMondes, Québec, Canada 2002).

→ Lisez particulièrement les pages 17 à 20. Depuis « Howard Rheingold, qui sera l’un des premiers à se faire consacrer gourou d’Internet » (bas de la page 17) jusqu’à « Une nouvelle communauté à laquelle se joindre » (bas de la page 20).

3. Enfin, lisez ce passage d’un chapitre de La Révolution Internet, ouvrage collectif publié sous la direction d’Antoine Char et Roch Côté (Presses de l’Université du Québec, 2009). 

→ Passage à lire : Serge Proulx, « L’émergence des médias individuels de communication de masse. Vers une coopération conflictuelle avec les médias mainstream ? ». Depuis le début de la page 64 (« Dans le cadre de la mutation actuelle de l’environnement médiatique ») jusqu’au bas de la page 65.

 
→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– Monique Dagnaud (document 1) compare la « culture lol » à certains pamphlets révolutionnaires du XVIIIe siècle. Justifiez cette comparaison en étayant votre démonstration à partir d’exemples empruntés à l’ouvrage de Pascal Lapointe (doc. 2).
– Dans quelle mesure Internet et plus largement les outils numériques ont-ils facilité de nouvelles pratiques collaboratives de communication et d’échange ? Expliquez à partir du corpus de documents.
– La démultiplication de la parole sur Internet est-elle un risque ? Voyez également à ce sujet le support de cours que j’ai mis en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »
– On a parfois mis en parallèle l’invention de l’imprimerie et la diffusion des échanges sur Internet. Cette comparaison vous paraît-elle fondée ?
– Pour de nombreux spécialistes, la prise de parole sur Internet semble correspondre fondamentalement à un enjeu de contre-pouvoir. À l’heure actuelle, les échanges sur Internet vous paraissent-ils répondre uniquement à cet objectif militant ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en moins de 10 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! 

75 minutes BTS « Cette part de rêve que chacun porte en soi » Rêve et bovarysme : de l’idéal aux clichés romanesques

75_minutes_gabarit_2014

Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2
Cette part de rêve que chacun porte en soi…

Voir aussi : « BTS : Rêve et Publicité… Étude de l’image »
→ Support de cours. Pour accéder au document, cliquez ici.

Problématique de ce « 75 Minutes » : rêve et bovarysme

mots clés : Rêve ; Idéal ; Bovarysme ; romanesque ; clichés

Le terme bovarysme dérive du célèbre roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, publié en 1856 et c’est à Jules de Gauthier (1911) que l’on doit le concept de bovarysme. On désigne sous ce terme un état d’insatisfaction affective et sociale amenant à rêver à un bonheur souvent illusoire et inaccessible. Le Petit Larousse (2000) propose ainsi la définition suivante : « comportement qui consiste à fuir dans le rêve l’insatisfaction éprouvée dans la vie ». 

Mais le terme de bovarysme se double également d’un autre sens, proche du premier, et qui le complète utilement : c’est celui de mettre en dérision le rêve, et plus particulièrement les clichés romanesques voire romantiques qui s’y trouvent : ainsi, dans le premier document, Flaubert relate de façon assez ironique et quelque peu caricaturale les rêveries d’Emma, qui, malheureuse dans sa vie de couple, rêve d’une lune de miel. Loin d’être personnel, son discours est une succession de lieux communs de lecture.

Le deuxième extrait tiré du roman de Maupassant Une Vie accentue plus encore ce bovarysme : l’héroïne Jeanne vient de sortir du couvent où son père (un vieux baron adepte de Rousseau) l’a tenue enfermée, moins par conformisme religieux, que pour l’écarter des vices du monde. Le passage que je vous présente se situe à la fin du premier chapitre : de retour au château familial et ne parvenant pas à trouver le sommeil tant elle est excitée d’avoir quitté « pour toujours » le couvent, la jeune fille se met à « rêver d’amour »…

Quant au troisième document, il n’est pas non plus éloigné de ce bovarysme amoureux que j’évoquais à l’instant. Regardez par exemple les cœurs ! Il y en a de partout : le collier, le pendentif, la bague, et bien sûr le produit lui-même ainsi que les traits qui encadrent le flacon. Tous ces cœurs figurent une plongée dans la rêverie, et sont autant d’invitations au voyage fictionnel dans un conte amoureux, qui n’est pas loin d’évoquer une certaine image d’Épinal de la féminité. 

Bruno Rigolt

→ Étape 1  : la prise de notes (45 minutes) : Documents 1 à 3 : 15 minutes par document. Lisez les deux textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Pour le document 3, aidez-vous de l’analyse d’image publiée sur ce site. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE. 

1. Gustave Flaubert, Madame Bovary (1856). Deuxième partie, chapitre 12

Dans ce passage, Flaubert relate de façon assez ironique et quelque peu caricaturale les rêveries d’Emma qui, malheureuse dans sa vie de couple avec Charles (le type même de l’homme ordinaire), rêve d’une « lune de miel ». Loin d’être personnel, son discours qui est une succession de lieux communs, « représente l’attente et le fantasme romantique de trouver le prince charmant conforme aux clichés des œuvres littéraires de l’époque » (L. Schmitt).

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.

2. Guy de Maupassant, Une Vie, 1883. Chapitre 1

Dans ce passage, qui se situe à la fin du premier chapitre, l’héroïne Jeanne vient de sortir du couvent où son père (un vieux baron adepte de Rousseau) l’a tenue enfermée, moins par conformisme religieux, que pour l’écarter des vices du monde.  De retour au château familial et ne parvenant pas à trouver le sommeil tant elle est excitée d’avoir quitté « pour toujours » le couvent, la jeune fille se met à « rêver d’amour »…

La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer ; et le repos de la campagne la calma comme un bain frais.
Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir et cachent leur existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne criaient point fuyaient dans l’air comme des taches, comme des ombres ; des bourdonnements d’insectes invisibles effleuraient l’oreille ; des courses muettes traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins déserts.
Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note courte et monotone.
Il semblait à Jeanne que son cœur s’élargissait, plein de murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante ; et dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.
Et elle se mit à rêver d’amour.
L’amour ! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer ; elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui !
Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.
Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre l’autre, entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.
Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une affection indescriptible.

3. Publicité pour le parfum « Princess » (Vera Wang)
→ Pour accéder à l’analyse d’image, cliquez ici.

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→ Étape 2  : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– Le bovarysme a été défini comme un comportement consistant à fuir dans le rêve. Trouvez deux exemples (dans la publicité ou dans certaines émissions de télé-réalité) illustrant ce concept.
– Montrez que les aventures des deux héroïnes dans les textes de Flaubert et de Maupassant reposent sur un romantisme « à l’eau de rose ».
– À la lecture des documents, commentez ces paroles de la chanson « Foule sentimentale » d’Alain Souchon (1993) : « On a soif d’idéal/Attirés par les étoiles, les voiles/Que des choses pas commerciales ».
– Le poète Gérard de Nerval dit du rêve qu’il « est une seconde vie » (Aurélia, voir ce « 75 minutes » : Comprendre les rêves : 1/2) : opposez la conception du rêve dont parle Gérard de Nerval au bovarysme : si le rêve permet aux héroïnes d’accéder à « une seconde vie », quels sont néanmoins les dangers de cette pathologie de l’imaginaire ?
– Dans quelle mesure la publicité pour le parfum « Princess » (doc. 3) peut-elle être interprétée comme une réécriture des contes de fée ?
– Dans quelle mesure pourrait-on reprocher à certains magazines féminins à grand tirage leur bovarysme ?
– Peut-on dire de la télé-réalité et plus particulièrement des émissions people que c’est un bovarysme « à grande échelle » ?
– Pourrait-il y avoir un bovarysme réussi et positif ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

75 minutes BTS « Cette part de rêve que chacun porte en soi » Rêve et bovarysme : de l'idéal aux clichés romanesques

75_minutes_gabarit_2014
Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2
Cette part de rêve que chacun porte en soi…

Voir aussi : « BTS : Rêve et Publicité… Étude de l’image »
→ Support de cours. Pour accéder au document, cliquez ici.

Problématique de ce « 75 Minutes » : rêve et bovarysme

mots clés : Rêve ; Idéal ; Bovarysme ; romanesque ; clichés

Le terme bovarysme dérive du célèbre roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, publié en 1856 et c’est à Jules de Gauthier (1911) que l’on doit le concept de bovarysme. On désigne sous ce terme un état d’insatisfaction affective et sociale amenant à rêver à un bonheur souvent illusoire et inaccessible. Le Petit Larousse (2000) propose ainsi la définition suivante : « comportement qui consiste à fuir dans le rêve l’insatisfaction éprouvée dans la vie ». 

Mais le terme de bovarysme se double également d’un autre sens, proche du premier, et qui le complète utilement : c’est celui de mettre en dérision le rêve, et plus particulièrement les clichés romanesques voire romantiques qui s’y trouvent : ainsi, dans le premier document, Flaubert relate de façon assez ironique et quelque peu caricaturale les rêveries d’Emma, qui, malheureuse dans sa vie de couple, rêve d’une lune de miel. Loin d’être personnel, son discours est une succession de lieux communs de lecture.

Le deuxième extrait tiré du roman de Maupassant Une Vie accentue plus encore ce bovarysme : l’héroïne Jeanne vient de sortir du couvent où son père (un vieux baron adepte de Rousseau) l’a tenue enfermée, moins par conformisme religieux, que pour l’écarter des vices du monde. Le passage que je vous présente se situe à la fin du premier chapitre : de retour au château familial et ne parvenant pas à trouver le sommeil tant elle est excitée d’avoir quitté « pour toujours » le couvent, la jeune fille se met à « rêver d’amour »…

Quant au troisième document, il n’est pas non plus éloigné de ce bovarysme amoureux que j’évoquais à l’instant. Regardez par exemple les cœurs ! Il y en a de partout : le collier, le pendentif, la bague, et bien sûr le produit lui-même ainsi que les traits qui encadrent le flacon. Tous ces cœurs figurent une plongée dans la rêverie, et sont autant d’invitations au voyage fictionnel dans un conte amoureux, qui n’est pas loin d’évoquer une certaine image d’Épinal de la féminité. 

Bruno Rigolt

→ Étape 1  : la prise de notes (45 minutes) : Documents 1 à 3 : 15 minutes par document. Lisez les deux textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Pour le document 3, aidez-vous de l’analyse d’image publiée sur ce site. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE. 

1. Gustave Flaubert, Madame Bovary (1856). Deuxième partie, chapitre 12

Dans ce passage, Flaubert relate de façon assez ironique et quelque peu caricaturale les rêveries d’Emma qui, malheureuse dans sa vie de couple avec Charles (le type même de l’homme ordinaire), rêve d’une « lune de miel ». Loin d’être personnel, son discours qui est une succession de lieux communs, « représente l’attente et le fantasme romantique de trouver le prince charmant conforme aux clichés des œuvres littéraires de l’époque » (L. Schmitt).

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.

2. Guy de Maupassant, Une Vie, 1883. Chapitre 1

Dans ce passage, qui se situe à la fin du premier chapitre, l’héroïne Jeanne vient de sortir du couvent où son père (un vieux baron adepte de Rousseau) l’a tenue enfermée, moins par conformisme religieux, que pour l’écarter des vices du monde.  De retour au château familial et ne parvenant pas à trouver le sommeil tant elle est excitée d’avoir quitté « pour toujours » le couvent, la jeune fille se met à « rêver d’amour »…

La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer ; et le repos de la campagne la calma comme un bain frais.
Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir et cachent leur existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne criaient point fuyaient dans l’air comme des taches, comme des ombres ; des bourdonnements d’insectes invisibles effleuraient l’oreille ; des courses muettes traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins déserts.
Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note courte et monotone.
Il semblait à Jeanne que son cœur s’élargissait, plein de murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante ; et dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.
Et elle se mit à rêver d’amour.
L’amour ! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer ; elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui !
Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.
Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre l’autre, entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.
Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une affection indescriptible.

3. Publicité pour le parfum « Princess » (Vera Wang)
→ Pour accéder à l’analyse d’image, cliquez ici.

206_ai_verawang_all.1288156093.jpg
→ Étape 2  : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– Le bovarysme a été défini comme un comportement consistant à fuir dans le rêve. Trouvez deux exemples (dans la publicité ou dans certaines émissions de télé-réalité) illustrant ce concept.
– Montrez que les aventures des deux héroïnes dans les textes de Flaubert et de Maupassant reposent sur un romantisme « à l’eau de rose ».
– À la lecture des documents, commentez ces paroles de la chanson « Foule sentimentale » d’Alain Souchon (1993) : « On a soif d’idéal/Attirés par les étoiles, les voiles/Que des choses pas commerciales ».
– Le poète Gérard de Nerval dit du rêve qu’il « est une seconde vie » (Aurélia, voir ce « 75 minutes » : Comprendre les rêves : 1/2) : opposez la conception du rêve dont parle Gérard de Nerval au bovarysme : si le rêve permet aux héroïnes d’accéder à « une seconde vie », quels sont néanmoins les dangers de cette pathologie de l’imaginaire ?
– Dans quelle mesure la publicité pour le parfum « Princess » (doc. 3) peut-elle être interprétée comme une réécriture des contes de fée ?
– Dans quelle mesure pourrait-on reprocher à certains magazines féminins à grand tirage leur bovarysme ?
– Peut-on dire de la télé-réalité et plus particulièrement des émissions people que c’est un bovarysme « à grande échelle » ?
– Pourrait-il y avoir un bovarysme réussi et positif ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

75 minutes BTS « Cette part de rêve que chacun porte en soi… » La science, entre rêve et cauchemar

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Cette part de rêve que chacun porte en soi…


Problématique de ce « 75 Minutes » : la science, entre rêve et cauchemar

mots clés : Science ; cauchemar scientifique ; mythe du savant fou ; folie prométhéenne ; rêve et mythe

Le credo scientiste, qui se développera à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, ne cessera d’alimenter la littérature qui revendiquera, à l’instar du naturalisme, son caractère « expérimental ». Parallèlement, les travaux de Freud sur le rêve (L’Interprétation des rêves, 1899) et le développement de la psychanalyse vont également considérablement modifier le rapport de l’homme à lui-même et alimenter l’imaginaire des écrivains occidentaux qui ne cesseront d’être fascinés par le côté obscur de l’âme humaine. 

C’est dans ce contexte que L’Étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde, publié en 1886 par Robert Louis Stevenson, relate avec brio le face-à-face de Jekyll et de son double, représentatif du combat entre le Bien et le Mal : le double incarnant tout à la fois la conscience morale et les mauvais penchants de l’individu. Ce qui est intéressant dans ce récit, c’est aussi la façon dont il semble annoncer le débat sur le moi et le rêve, si important avec la découverte quelques années plus tard de l’inconscient par Freud.

Ce type de personnages prométhéens, mêlant grandeur et perversion, rêve et cauchemar, nous ramène évidemment au Faust de Goethe (1827), véritable coup d’envoi du romantisme noir et du mythe de l’expérimentateur démoniaque qui s’enferme dans son laboratoire pour y créer une vie artificielle¹. Outre qu’il nous fait replonger dans le climat de décadence propre au pessimisme fin de siècle, l’ouvrage suggère également l’angoisse de l’affaiblissement biologique, de la dégénérescence et de la décadence, qui alimentera vers la fin du du XIXe siècle nombre de thèses se réclamant de l’eugénisme².

Mais c’est sans doute Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), créé par Mary Shelley (1797-1851), qui apparaît comme une œuvre fascinante à plus d’un titre, : « Né d’un cauchemar, [Frankenstein de Mary Shelley] continue de faire rêver. L’absence de clôture du roman qui ne rapporte pas la mort du monstre résolu de s’immoler par le feu sur son radeau de glace ne peut que postuler une suite, mettre en mouvement l’imagination […]. Si un mythe est bien une parole et des images qui entrent dans un rapport étroit avec le sacré, le roman de Mary Shelley, si prolixe en discours et si riche en images, représente bien le mythe originel du savant fou »³.

Comme il a été très justement écrit : « Grâce à la science et à la technologie, l’Homme domine la nature. Il a réalisé le rêve de Prométhée : il a dérobé le feu du ciel. Il a appris à fabriquer des golems, des robots à son service. Il contrôle le vivant, le reproduit, en mieux, et défie la mort. Mais sait-il conjurer la malédiction qui pèse sur Frankenstein ? » [Source]

Comme vous le voyez,  le mythe du savant fou, cher à la littérature fantastique et à la science-fiction, parce qu’il amène à une réflexion originale sur le rêve, oblige à penser le cauchemar : ainsi le jusqu’auboutisme scientiste nous entraîne dans la dérive totalitaire. Au rêve positiviste et irrationnel d’une science comme « fait total » permettant d’atteindre l’idéal répond le célèbre avertissement de Rabelais dès le seizième siècle : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ; autrement dit, la connaissance sans discernement ni examen critique, parce qu’elle empêche l’homme de réfléchir par lui-même, est la pire des extrapolations.

Il s’agit donc, comme nous l’enseigne le précepte rabelaisien, de bien méditer les conséquences et dérapages potentiels de nos rêves et de nos idéaux, quand ils ne s’accompagnent pas d’une conscience morale : 1984 d’Orwell où Le Meilleur des mondes d’Huxley sont sur ce point deux ouvrages riches d’enseignement… La création d’une utopie, c’est-à-dire d’un monde tel qu’il devrait être, trahit toujours le rêve fou de transformer une abstraction en réalité… Comme nous le comprenons, le rêve ne saurait être pensé sans envisager ses rapports éthiques et philosophiques à « cette part de conscience que chacun porte en soi »…

Bruno Rigolt

1. De même, Jules Verne (1828-1905) reprendra à plusieurs reprises (L’Île mystérieuse, Les Voyages extraordinaires, etc.) le thème du « savant fou ».
2. NRP (Nouvelle Revue Pédagogique) Lycée n°36 (septembre 2009), page 8.
Pour consulter la revue, cliquez ici.

3. Bibliothèque Chiroux-Croisiers (Liège, Belgique), Centre des paralittératures et du cinéma (Chaudfontaine, Belgique), Actes du colloque Frankenstein littérature/cinéma, page 81.

→ Étape 1 : la prise de notes (40 minutes) : Documents 1 et 3 : 15 minutes. Document 2 : 25 minutes. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Laurent Lemire, Les Savants fous : D’Archimède à nos jours, une histoire délirante des sciences, Paris Robert Laffont 2011

Lisez en particulier le passage suivant : depuis la page 13 (« À partir du XIXe siècle, la science produit chez quelques uns un sentiment de puissance qui confine à la folie« ) jusqu’à la page 14 (« Pour voir où il nous mène et dont on ne peut plus sortir« ). NB : la pagination sur Google-livres est différente de la pagination originale.

2. Susan E. Lederer, Elizabeth Fee, Patricia Tuohy, Frankenstein. Penetrating the Secrets of Nature : an Exhibition by the National Library of Medicine, Rutgers University Press, 2002. Page 24.

 

3. Philippe Clermont, Darwinisme et littérature de science-fiction, Paris L’Harmattan 2011.
Depuis la
page 133 (« Sur les traces du savant fou »), jusqu’à la page 135 (« (intertextualité plus ou moins explicite avec les récits de Wells et Verne) »).

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Dans quelle mesure le projet de Victor Frankenstein (« créer la vie et déjouer la mort ») est-il intéressant à étudier par rapport au thème du rêve ?
– Parcourez brièvement le début du chapitre 5 de Frankenstein (5 minutes maxi). Comment s’exprime le retournement du rêve éveillé en cauchemar ? Comparez vos remarques avec les éléments de réponse proposés par la NRP (voir l’encart ci-dessous : « 3. Un rêve devenu cauchemar »)
– Qu’est-ce que l’eugénisme ? En quoi ce rêve d’un homme parfait a-t-il alimenté les pires cauchemars dystopiques ?
– H. G. Well a écrit en 1895 un célèbre roman de science-fiction : La Machine à explorer le temps : et si c’était vrai ? Rêve ou cauchemar ?
– Le grand écrivain Georges Bernanos, dans La France contre les robots, dénonçait en ces termes le rêve scientiste : « Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie. […] ». Partagez-vous ce point de vue ?

encart Frankenstein Rêve_cauchemarNRP (Nouvelle Revue Pédagogique) Lycée n°36 (septembre 2009), page 43.
Pour consulter la revue, cliquez ici. Pour voir le début du chapitre 5 de Frankenstein, cliquez ici.

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! 

 

 

 

75 minutes BTS « Cette part de rêve que chacun porte en soi… » Le luxe et le marketing du rêve

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Cette part de rêve que chacun porte en soi…

Voir aussi : « BTS : Rêve et Publicité… Étude de l’image »
→ Support de cours. Pour accéder au document, cliquez ici.
→ « 75 minutes » : Thème : « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique » Internet et la question du « contenu »
→ Support de cours : « Les « People » et l’image : entre sublimation et désublimation« 


Problématique de ce « 75 Minutes » : le marché du luxe et le marketing du rêve : dans quelle mesure le rêve est-il vendeur ?

mots clés : Rêve ; Publicité ; storytelling  ; projection ; image de marque 

Le rêve constitue une composante essentielle du luxe, puisqu’il ajoute à la dimension intrinsèquement référentielle et objective de l’objet (sa valeur réelle), une valeur subjective, une plus-value axiologique qui tire sa légitimité de l’image et des valeurs de la marque mais aussi de la façon dont le consommateur va investir émotionnellement cette composante symbolique : c’est en effet par la distance et l’inaccessibilité que l’objet de rêve est porteur de sens. 

Cette part de rêve inhérente au produit de luxe est donc à l’origine du mythe qu’il crée grâce à l’imaginaire projectif : le produit de luxe semblant réaliser des désirs que notre banale condition nous interdit d’assouvir. De  nombreuses études par exemple ont montré que les produits bon marché, de par leur accessibilité, offrent peu de projection dans l’esprit du consommateur. Par opposition, l’objet de luxe nous fait passer du monde du besoin à l’univers du désir, du rêve et de l’imaginaire.

Ce passage du niveau axiologique au niveau narratif est essentiel. Nombreuses sont les marques (cf. l’analyse sémiologique du parfum « Princess » de Vera Wang) qui exploitent à ce titre le storytelling. Auréolé de mystère, d’interdit ou de séduction, le produit nous fait rentrer dans un espace de rêve, je dirai même une cosmogonie, qui se constitue comme le lieu d’une histoire, d’un conte féerique dans laquelle le monde réel semble mis entre parenthèse (l’objet de luxe « n’a pas de prix »).

Ainsi, la valeur du produit est-elle proportionnelle à sa rareté et donc à sa difficile « quête » (pensez au schéma actanciel) par le sujet-consommateur, dont la publicité semble nous raconter l’histoire. Comme nous le voyons, c’est parce qu’il fait rêver, qu’il transcende le quotidien, et qu’il reste donc inaccessible au commun des mortels, que le luxe est entouré d’une aura mythique, presque surnaturelle. Le luxe assume ainsi une fonction de pérennisation du rêve, et du besoin de merveilleux.

Bruno Rigolt

→ Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : Documents 1 : 20 minutes. Documents 2 et 3 : 25 minutes. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Jean-Noël Kapferer, Vincent Bastien, Luxe oblige, Paris Eyrolles 2012.
Lisez en particulier la section suivante : « Construire et préserver le rêve » (page 200)  jusqu’à la page 203 (« Tableau 6.2 – Matrice stratégique de marché : rêve d’achat »).

2. Jean-Marc Blancherie, Stéphane Dangel, Storytelling du luxe, Payot 2012
Depuis la page 101 (Haut de la page : « Rêve, mythes, contes de fées et archétypes »), jusqu’à la page 103 (« À la clé, donc : une invitation à partager ses rêves »).

3. Interview d’Élodie De Boissieu (Directrice de l’Ecole Internationale du Marketing du Luxe à Paris) par Marion Braizaz : « Le secteur du luxe : le rêve n’a pas de frontières ». Womenology.fr, 3 janvier 2014

→ Pour accéder au document, cliquez ici.

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Pourquoi le storytelling permet-il de vendre du rêve ?
– Pourquoi avons-nous besoin d’acheter du rêve ?
– À la lecture des documents, commentez ces paroles de la chanson « Foule sentimentale » d’Alain Souchon (1993) : « On a soif d’idéal/Attirés par les étoiles, les voiles/Que des choses pas commerciales ».
– Le poète Gérard de Nerval dit du rêve qu’il « est une seconde vie » (Aurélia, voir ce « 75 minutes » : Comprendre les rêves : 1/2) : dans quelle mesure l’objet rêvé nous permet-il d’accéder à « une seconde vie » ?
– Jacques Séguéla a dit de la publicité qu’elle « doit effacer l’ennui de l’achat quotidien en habillant de rêve des produits qui, sans elle, ne seraient que ce qu’ils sont » : commentez ou discutez cette affirmation.

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! 

Support de cours BTS « Cette part de rêve que chacun porte en soi… » Rêver dans un monde en crise de rêves…

 

BTS Cours en ligne : Thème 2 
Cette part de rêve que chacun porte en soi…

Rêver dans un monde en crise…
Bruno Rigolt

Mur-et-ciel_Photomontage_Bruno-Rigolt_1Illustration : © 2014, Bruno Rigolt
Peinture numérique et Photomontage à partir de : Bansky (2005) . Barrière de séparation israélienne en Cisjordanie

Un monde en « crise de rêves » ?

À l’arrière-plan de cette crise de l’identité et de la citoyenneté dont parlent tant les médias, se profile une crise majeure dont le vingt-et-unième siècle portera les stigmates : c’est la crise du rêve dans un monde où le passé n’est plus source d’avenir. Ainsi, une question essentielle se pose : comment envisager le rêve dans un monde qui tend à supprimer l’idée même de société au sens historique du terme ?

Dans un autre support de cours (« Vers une sociologie du détour« ), je citais ces propos d’Abraham Moles : « La société est remplacée par un “système social”, car le terme même de “société” impliquait un contrat social entre l’Individu et les Autres, avec un échange réciproque d’obligations, contrat non signé mais contrat de fait ; celui-ci disparaît du champ de conscience des membres. Il est remplacé par la perception du système, un système que l’on doit considérer comme cadre matériel de l’existence de l’individu, il obéit aux lois que la cybernétique et la théorie des réseaux nous proposent, mais son élément fondamental est la relation avec l’environnement, un environnement constitué bien plus par des organismes et des institutions, des appareillages de communication et des structures, que par des individus humains au sens traditionnel”¹.

Société en quête de sens, société en quête de rêve…

En vérité, la nouvelle architecture numérique et cybernétique qu’est en train d’élaborer notre modernité amène à une réflexion épistémologique majeure : le rêve a-t-il sa place dans un monde où l’idée d’une prédictibilité des comportements humains ou artificiels préfigure ? Le rêve est-il un détour encore possible dans un système où le savoir a remplacé l’espoir ? Peut-on encore rêver dans un monde « en crise de rêves » ?

Si l’on y réfléchit bien, les Lumières au XVIIIe siècle étaient profondément idéalistes, c’est-à-dire que le rêve que portaient les philosophes devait être conforme à des exigences de la raison (l’égalité, la justice, le droit, le bien public, l’aspiration au bonheur, etc.) : l’idéalisme apparaissait ainsi comme un devoir, une obligation morale dont les derniers mots de Candide dans le conte éponyme étaient la parfaite illustration : « Il faut cultiver notre jardin ».

Mais notre monde n’a plus rien d’idéaliste et le jardin de Candide est en friches dans un décor de béton, de tags, de bâtiments abandonnés : désormais le rêve n’est plus de l’ordre de la loi. L’aspiration au rêve se traduit par un sentiment vague parce que son objet reste indéterminé, et empreint de tristesse parce que le plaisir s’y trouve interdit : à l’hédonisme des années 70 succède la nostalgie d’une totalité perdue. D’où un sentiment de relatif échec et de douloureuse résignation.  

Certes, il est question de rêve et d’imaginaire dans tous les documents que je vous propose en annexe, mais c’est malgré tout un rêve chargé de désarroi quant aux idéaux de la civilisation… Ne pourrait-on parler ici d’un nouveau « mal du siècle » : celui d’une société orpheline des Trente Glorieuses et confrontée à l’échec de ses modèles d’intégration et de socialisation ? Comme nous le comprenons, poser la question du rêve, c’est poser la question du sens. 

Dans une société où « la technique décide de tout », pour reprendre un célèbre slogan soviétique, la crise du rêve est donc une crise de l’humain : crise de l’humanisme, crise de la loi et crise de la foi. Si  la deuxième moitié du XIXe siècle et le XXe siècle dans son ensemble ont bousculé les certitudes, au point qu’on puisse parler d’une crise de la raison, les bouleversements qui vont métamorphoser le XXIe siècle expriment davantage une impuissance dans la volonté de rêver : ainsi le rêve est-il totalement occulté par l’idéal de maîtrise technique et d’objectivité de la science. 

Qu’est-ce que rêver ?

Qu’est-ce que rêver ? Qu’est-ce qu’espérer ? Et que nous est-il permis de rêver dans une société où le passé n’est plus porteur de rêves ou d’espoir ? Le graffeur Bansky (doc. 3), l’un des grands représentants du Street Art, témoigne de cette rupture de filiation et de ce désenchantement du monde : prisonniers de l’espace enclos des murs de la ville, ses pochoirs urbains en effet expriment bien le rêve d’une impossible liberté à conquérir. 

Ainsi, la contradiction entre la vie et l’idéal qui alimente les tensions, trouve un point d’appui dans le spectacle d’un monde qui, ayant renoncé au rêve, exprime de façon profonde le sentiment identitaire complexe d’une génération qui souffre d’un manque d’estime de soi, d’un rabaissement de l’amour propre, d’une génération dans laquelle la société n’apparaît plus comme l’incarnation de la citoyenneté, c’est-à-dire selon un ordre du monde et de l’homme. 

Nous pourrions mentionner ici la photographie de Kevin Bauman : « Abandoned houses in Highland Park, Michigan » (doc. 2), exacerbation d’un certain « décadentisme ». Quant à la chanson « Rêver » (doc. 1), elle témoigne bien d’une profonde crise de légitimité des instances de socialisation : crise de la signification identitaire, crise du projet économique et politique, crise de la conscience d’appartenance à une communauté de destin.

Le rêve comme écran de projection et de protection

Dans un monde où l’utilité et l’ordre se substituent à l’imaginaire,  dans une société où les jeunes rêvent d’être des héros de romans mais à qui les instances d’intégration ne proposent que d’être « honnête homme », la seule issue est dans l’esthétique, dans l’être-ensemble, dans le passage du monde des cités à la cité-monde d’Internet, conçue à la fois comme écran de projection et comme écran de protection. Culte du moi, culte du corps, culte des objets… sont autant de manières d’esthétiser l’ordre, de s’évader des limites imposées par le système, c’est-à-dire de déplacer l’idéal éthique vers l’esthétique, le rationnel vers l’imaginaire. 

Les tags, le hip-hop, le rap, les forums sont comme une réponse à la désacralisation du rêve par les instances d’intégration : comme expression poétique du politique, ils permettent à toute une jeunesse de se perdre dans le rêve pour mieux le reconquérir, d’élaborer des significations et d’assumer un destin dans un monde sans destin. Entre la génération de Mai 68 et la génération Z, ce qui a changé, c’est la possibilité de croire, dans un monde en archipel, et confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures, en la capacité des États à créer du rêve et à inventer du possible. 

Malgré tout ce qu’on peut en dire, le XXe siècle s’est accroché fermement à l’idée de permanence, mais au XXIe siècle, l’homme se perçoit comme en train de s’altérer : la mondialisation illustre de façon exemplaire et paroxystique cet éparpillement du monde. Alors que la « société programmée » (Alain Touraine) porte à son comble le rêve de puissance et de maîtrise totalitaire, ce rêve cybernétique apparaît bien comme une espèce d’écroulement de la réalité monolithique et unitaire. 

Réchauffement climatique, raréfaction des ressources naturelles, énergétiques, alimentaires, guerres, faim, misère : ainsi va la vie dans un monde qui n’est plus capable de penser son avenir autrement qu’en faisant des rêves d’omnipotence infantile (Spiderman, Captain America…). Mais ces rêves sont en fait le renversement du rêve : inessentiels et déshumanisés, ils sont immanents au monde du simulacre, et n’ont de valeur qu’en vertu de leur apparence.

Notion abstraite, chargée de subjectivité, d’idéal et de transcendance (voir à ce sujet l’entraînement BTS : « Rêve et transcendance« ), le rêve a-t-il encore sa place dans un monde qui a réduit l’imaginaire à des effets spéciaux dans les blockbusters ?Comme nous le comprenons, la grande différence avec les générations précédentes, c’est qu’au XXIe siècle le rêve se trouve séparé du temps présent. Nous ne rêvons plus de changer le monde, nous rêvons qu’il nous change…

© Bruno Rigolt, avril 2014

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1. Abraham Moles, Théorie structurale de la communication et société, Paris Masson 1986

Voir aussi :

  • « Entraînement BTS 2014-15 : « La Californie : entre rêve et réalité« 
    Pour accéder au document, cliquez ici.
  • « Entraînement BTS 2014-15 : « Mai 68, temps de conflit, tant de rêves… »
    Pour accéder au document, cliquez ici.

1. BPI, « Habiter, lutter et rêver dans un monde en crise »
Adresse de la ressource :
http://www.bpi.fr/fr/agenda/conferences_et_debats/habiter_lutter_et_rever_dans_un_monde_en_crise.html

14 avril – 2 juin 2014
horaires variables
Petite Salle – Centre Pompidou, Paris

« Si la crise écologique est aujourd’hui reconnue par à peu près tout le monde, elle se caractérise avant tout par notre impuissance à trouver des façons collectives d’y répondre. 
Qu’est-ce qu’habiter dans ce monde en crise ? 
Comment lutte-t-on, avec qui, contre quoi ? 
Mais aussi comment, malgré tout, continuer à rêver, à espérer ? »

© Kevin Bauman
Kevin Bauman, « Abandoned houses in Highland Park, Michigan », © Kevin Bauman

2. The Shin Sekaï (Dadju et Abou Tall), « Rêver »
The Shin Sekaï, vol. 2,
 2014

« Laissez-moi rêver
Rêver
M’exprimer
Rêver
M’exprimer… »

3. Banksy, pochoirs en milieu urbain
« Banksy est un artiste essentiellement connu pour ses pochoirs en milieu urbain et également comme peintre et réalisateur. Dissimulant sa véritable identité, des spéculations sont faites, fondées sur des images prises par des caméras de sécurité; il serait originaire des environs de Bristol au Royaume-Uni, serait né en 1974 et se nommerait Robert Banks, ou encore Robin Gunningham. Étant jeune il fit partie d’un groupe de graffeurs, le Bristol’s DryBreadZ Crew (DBZ). »
Source : Le Point.fr

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