Présenter le Discours de la servitude volontaire à l’oral de l’EAF : comment préparer et réussir l’entretien ?

Le choix de l’œuvre d’Etienne de La Boétie pour la deuxième partie de l’oral (exposé + entretien) peut s’avérer très pertinent : rédigé entre 1546 et 1548 alors que son auteur n’a pas encore 18 ans, ce texte assez court relève de l’argumentation directe. Il constitue autant un réquisitoire virulent contre la tyrannie qu’un vibrant plaidoyer pour la liberté humaine. La Boétie expose explicitement sa thèse et cherche à convaincre le lecteur par un raisonnement construit qui analyse précisément les mécanismes de la servitude et cherche à éveiller les consciences afin d’inciter les hommes à défendre leur liberté.

L’écriture du Discours associe une visée didactique, puisqu’il cherche à instruire le lecteur sur les causes de la domination, et un registre souvent très polémique voire pamphlétaire1, qui dénonce avec véhémence la tyrannie et la passivité des peuples. Son style oratoire, marqué par les apostrophes, les périodes amples et les images frappantes, vise à convaincre et à persuader. Loin d’être théorique, le texte est également un appui à l’action politique et un appel au changement social : la portée des revendications soulevées dans le Discours est donc très importante puisque La Boétie défend des principes d’égalité, de fraternité et de justice sociale qui résonnent encore aujourd’hui.

|1| pamplétaire : propre au pamphlet. Le pamphlet est un « court écrit satirique, souvent politique, d’un ton violent, qui défend une cause, se moque, critique ou calomnie quelqu’un ou quelque chose » [cnrtl].

Tout d’abord, soyez clair et structuré. Élaborez obligatoirement un plan pour que votre présentation soit logique et fluide le jour de l’examen. C’est d’autant plus important que votre présentation doit être très brève : 2 minutes 1/2 à 3 minutes maximum. Pour réaliser un exposé qui « impacte », vous devez donc être organisé. Le moyen le plus simple de faire une présentation bien construite est de mentionner clairement au brouillon chaque point que vous allez aborder au cours de votre exposé, et la façon dont vous allez l’aborder. Structurez votre intervention du début jusqu’à la fin de celle-ci.

Votre prestation orale doit être scénarisée, c’est-à-dire qu’elle doit obéir à un scénario. Le scénario, c’est l’itinéraire suivi dans l’exposé. Donc sur votre brouillon pensez à noter les grandes étapes qui doivent conduire votre démonstration : vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées si possible de repères temporels (minutage par exemple), de mots clés, de notions ou de données importantes. Mettez-les en évidence sur votre feuille afin de les visualiser immédiatement : ainsi, vous éviterez les trous de mémoire qui sont particulièrement pénalisants à l’oral.

Avant l’oral, entraînez-vous à parler de l’œuvre, sans lire vos notes, afin de ne pas trop dépendre de votre feuille.
Soignez également votre diction : prenez le temps de bien articuler et de justifier vos idées de manière concise.

Enfin, le plus important : n’oubliez pas que votre opinion personnelle est fondamentale. Vous devez obligatoirement apporter un éclairage personnel sur ce que vous ressentez ou comprenez dans l’œuvre. L’entretien en effet n’est pas un questionnaire de lecture mais bien plus un dialogue constructif permettant d’apprécier comment le candidat s’est approprié personnellement le texte et comment sa lecture prolonge les réflexions menées en classe sur l’œuvre intégrale et le parcours associé. Cette appropriation personnelle peut prendre plusieurs formes :

  • Réflexion critique : il ne faut surtout pas accepter passivement le contenu de l’œuvre, mais en discuter les implications, poser des questions voire même être en désaccord avec certains points : n’hésitez pas à formuler une réserve (qui doit être nuancée et justifiée) sur la pensée de l’auteur. insuffisamment justifiés.
  • Relation avec l’œuvre : vous devez montrer en quoi cette œuvre vous a touché ou comment elle résonne avec votre expérience personnelle, vos valeurs ou votre propre vécu. L’objectif est que vous ne donniez pas l’impression de réciter une fiche de lecture, mais que vous évoquiez votre expérience de lecteur.

Deux écueils fréquents à éviter absolument : le résumé scolaire de l’œuvre et la succession de jugements personnels infondés.

  • ÉTAPE 1 Contextualisation/Présentation de l’œuvre (Quelle œuvre avez-vous choisie ? Pourquoi ce choix ? Quel aspect central de l’œuvre a retenu votre attention ? Si un résumé semble nécessaire, il doit être succinct et problématisé.
  • ÉTAPE 2 · Explication-justification (Quelles idées, quels thèmes, quels passages ou procédés d’écriture vous ont marqué·e ?)
  • ÉTAPE 3 · Prise de position personnelle (Qu’avez-vous particulièrement apprécié ? Quelles réserves ou interrogations pourriez-vous formuler ?) Attention : faites preuve de nuance !
  • ÉTAPE 4 · Conclusion (Qu’avez-vous retenu personnellement de cette œuvre ? N’hésitez pas à élargir sur des questionnements plus personnels ou contemporains).
  • Choisissez un fil directeur personnel. Surtout, ne présentez pas successivement l’auteur, le contexte historique, les thèmes, le style et votre avis. Ce qui convient pour une fiche de lecture traditionnelle n’irait pas pour l’oral. Construisez plutôt votre exposé autour d’une problématique : par exemple, pourquoi les hommes acceptent-ils de renoncer à leur liberté ?
  • Pensez à appuyer votre présentation sur des éléments précis du texte : c’est d’autant plus important que votre présentation est très brève ; elle doit donner envie à l’examinateur de vous poser des questions.
  • Ne cherchez pas à tout dire : inutile de multiplier les citations ou de vouloir résumer toute l’œuvre. Choisissez deux ou trois idées fortes que vous pourrez approfondir pendant l’entretien.

Exemple de présentation

Dans cet exemple, la durée de l’exposé est d’environ 2 minutes 50 à 3 minutes

J’ai choisi de présenter le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie. Cet essai politique et philosophique majeur est caractéristique de l’humanisme de la Renaissance. J’ai particulièrement apprécié la réflexion très novatrice proposée par l’auteur : comment un seul homme, qui ne possède aucune force véritable peut-il parvenir à dominer tout un peuple ? Et comment un peuple entier accepte-t-il de se soumettre à un seul homme, alors qu’il pourrait retrouver sa liberté en cessant de lui obéir ? J’ai trouvé ces questionnements particulièrement stimulants, car La Boétie renverse de façon très paradoxale notre manière habituelle de penser la tyrannie.

Deux aspects de l’œuvre ont particulièrement retenu mon attention.

D’abord, La Boétie montre que la domination ne repose pas seulement sur la force du tyran, mais aussi sur la passivité, voire la complicité de ceux qui le servent. J’ai été particulièrement frappé par cette formule : « Un tyran seul […] n’a de puissance que celle [que les hommes] lui donnent. ». Elle me semble résumer la force de son raisonnement : le pouvoir du tyran dépend d’abord de ceux qui acceptent de le soutenir.

D’autres passages m’ont particulièrement fait réfléchir : par exemple quand La Boétie démontre que les hommes finissent par accepter leur servitude parce qu’ils y sont accoutumés. Ils ne se rendent même plus compte qu’ils ont perdu leur liberté. Comme il le dit, « La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ». Cette idée montre que l’on peut parfois accepter une situation injuste simplement parce qu’elle nous paraît normale.

J’ai aussi été frappé par la manière dont La Boétie écrit. Son texte n’a rien d’une réflexion abstraite ou théorique : il interpelle son lecteur, multiplie les questions et les exclamations, et semble même s’emporter contre ceux qui acceptent leur servitude. L’apostrophe célèbre : « Pauvres et misérables peuples insensés » illustre bien cette indignation et cette volonté de provoquer une réaction. J’ai eu l’impression de lire un véritable appel à la liberté, voire même au droit de résistance de l’homme face à un pouvoir illégitime.

Cela dit, je ne suis pas entièrement d’accord avec La Boétie lorsqu’il suggère qu’il suffirait de cesser d’obéir pour retrouver la liberté. Par exemple, quand il affirme « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres », je trouve la formule certes très frappante, mais quelque peu idéaliste : peut-on réellement cesser d’obéir lorsque l’on vit dans une dictature où toute opposition est réprimée ? Cependant, je pense que dans son Discours, l’auteur cherche surtout à provoquer une prise de conscience. Avant ma lecture, j’avais tendance à penser que les peuples étaient soumis parce que les tyrans étaient puissants. La Boétie m’a amené à nuancer mon jugement : si le tyran est puissant, c’est aussi parce que les hommes lui donnent eux-mêmes les moyens de les dominer. Cette œuvre nous invite vraiment à nous interroger sur notre responsabilité face aux injustices. C’est d’ailleurs ce qui rend ce texte très actuel à mes yeux : même si les sociétés ont beaucoup changé depuis le XVIe siècle, la question de savoir pourquoi nous nous accoutumons à certaines formes de domination reste essentielle. La Boétie m’a notamment fait réfléchir à notre rapport aux réseaux sociaux ou à l’intelligence artificielle : nous pouvons parfois accepter volontairement certaines formes de dépendance, sans vraiment nous en rendre compte.

Pour conclure, le livre de La Boétie m’a fait comprendre que la liberté n’est pas seulement un droit que l’on possède : c’est aussi une valeur qu’il faut défendre et entretenir. Il devient alors essentiel que les écrivains réveillent les consciences. Voici pourquoi j’ai choisi cette œuvre : elle ne se contente pas de dénoncer la tyrannie, elle nous invite plutôt à réfléchir sur nos propres comportements et nos engagements citoyens.


Dans cet exemple, la durée de l’entretien est plus longue qu’au Bac afin de couvrir davantage de questionnements. Il s’agit bien sûr de suggestions. Mais plus vous vous entraînerez, et plus vous serez préparé·e le jour du Bac…

Examinateur – Au début de votre présentation, vous avez parlé d’un questionnement paradoxal. En quoi le titre de l’œuvre vous paraît-il également paradoxal ?
Candidat – Normalement la servitude suppose une contrainte, une soumission, alors que le mot « volontaire » évoque un choix libre. Ce paradoxe résume bien la réflexion de La Boétie : pourquoi des hommes qui aspirent naturellement à la liberté acceptent-ils parfois leur propre soumission ?

Examinateur – Vous avez situé La Boétie dans l’humanisme. Pouvez-vous développer ?
Candidat – Le Discours de la servitude volontaire est un texte humaniste parce que La Boétie place l’humain, sa liberté et sa dignité au centre de sa réflexion. Il défend notamment l’idée que les hommes sont naturellement libres et égaux, et qu’ils ne sont donc pas faits pour vivre dans la soumission. Il insiste aussi sur la fraternité qui devrait les unir. Ce qui me semble particulièrement humaniste, c’est sa confiance dans la capacité des hommes à réfléchir et à retrouver leur liberté. Lorsqu’il écrit « La nature […] nous a tous créés et coulés en quelque sorte dans le même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux », il fait appel à la raison et non à la violence.

Examinateur – La Boétie a écrit ce texte très jeune. En quoi cette jeunesse pourrait-elle se retrouver dans sa manière d’écrire ?
Candidat
 – Selon moi, cette jeunesse se ressent surtout dans la passion et l’enthousiasme de son écriture. La Boétie ne se contente pas d’exposer ses idées : il s’indigne, il interpelle ses lecteurs et cherche à provoquer une réaction. Son style est d’abord polémique, puisqu’il dénonce avec véhémence la tyrannie et l’obéissance des peuples. Par exemple, lorsqu’il affirme « Pauvres et misérables peuples insensés », on ressent presque sa colère devant ceux qui acceptent leur propre servitude. Les questions rhétoriques, les exclamations et les longues phrases donnent aussi beaucoup de force à son discours. J’ai parfois eu l’impression de lire un réquisitoire contre la tyrannie, mais aussi un appel passionné à la liberté.

Examinateur – Pensez-vous que La Boétie cherche davantage à convaincre ou à persuader ?
Candidat – Je dirais qu’il associe les deux démarches. Il cherche à convaincre par un raisonnement logique : un seul homme ne saurait dominer une multitude sans son concours. Mais il cherche aussi à persuader en suscitant l’indignation. C’est cette association entre raisonnement et éloquence qui fait, selon moi, la force de son texte. Les apostrophes, les interrogations rhétoriques et les exclamations donnent l’impression d’un jeune auteur qui s’adresse directement à ses lecteurs pour les blâmer et les faire réagir.

Examinateur – Certes, mais au-delà de la jeunesse de l’auteur, ne trouvez-vous pas que l’écriture de La Boétie possède aussi une visée didactique ?
Candidat – Oui, en effet : La Boétie utilise des raisonnements, des exemples historiques et des comparaisons pour expliquer les mécanismes de la domination. J’ai été frappé par son éloquence oratoire. Il alterne les longues périodes, les accumulations et les gradations avec des formules très brèves et percutantes, parfois même très familières. J’ai trouvé ce mélange particulièrement efficace : La Boétie ne cherche pas seulement à nous faire comprendre pourquoi les hommes acceptent la servitude, il veut aussi nous donner envie de défendre notre liberté.

Examinateur – Dans votre exposé, vous avez cité cette affirmation célèbre de La Boétie : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ». Pensez-vous que la désobéissance puisse être un devoir moral ?
Candidat – Je pense en effet que désobéir peut être une forme de courage, par exemple lorsque l’obéissance conduit à accepter une injustice. On pourrait citer l’exemple de la militante Rosa Parks : en refusant de céder sa place à un passager blanc dans un autobus à Montgomery le 1er décembre 1955, elle a non seulement fait un acte de résistance et de courage, mais elle a lancé le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Selon moi, c’est bien ce que cherche à montrer La Boétie : le pouvoir du tyran repose en partie sur l’obéissance, la passivité, voire le consentement intérieur de ceux qu’il domine, devenus complices du tyran. Refuser de servir devient donc une manière de retrouver la liberté. Cette idée m’a également fait penser à Thoreau, dans La Désobéissance civile.

Examinateur – Vous évoquez le penseur américain Henry-David Thoreau. Qu’entendait-il exactement par « désobéissance civile » ?
Candidat – La désobéissance civile consiste à refuser volontairement et publiquement d’obéir à une loi ou à une décision jugée injuste, sans recourir à la violence. Dans son essai, il affirme : « Nous devrions être hommes d’abord et sujets ensuite ». Pour lui, il faut donc distinguer la légalité et la légitimité. Une loi peut être légalement établie sans être moralement juste. Autrement dit, notre conscience morale doit parfois passer avant l’obéissance aux lois. Thoreau m’a rappelé le personnage d’Antigone également.

Examinateur – Ah bon ? Considérez-vous Antigone comme une figure de la désobéissance civile ?
Candidat – Dans une certaine mesure. Par exemple, Antigone refuse de se soumettre à l’interdiction de Créon parce qu’elle considère qu’il est de son devoir d’enterrer son frère : elle refuse donc un ordre politique au nom d’une exigence morale supérieure. Mais il est vrai que son geste est aussi profondément personnel et tragique. Contrairement à Thoreau, elle ne cherche pas véritablement à construire un mouvement de résistance collective ni à réformer les lois de la cité. Elle incarne surtout la fidélité absolue à ses convictions.

Examinateur – Dans ce cas, on ne peut pas dire que La Boétie, Thoreau et Antigone défendent exactement la même conception de la liberté, n’est-ce pas ?
Candidat – En effet, La Boétie insiste sur la responsabilité collective des peuples qui entretiennent la puissance du tyran. Thoreau met davantage l’accent sur la conscience individuelle et le refus de participer à l’injustice. Quant à Antigone, elle incarne une liberté qui consiste à rester fidèle à ses valeurs, même au prix de sa vie. Mais tous trois montrent que l’obéissance ne constitue pas toujours une vertu : cet aspect me semble essentiel.

Examinateur : Selon vous, toute désobéissance est-elle donc nécessairement un acte de liberté ?
Candidat : Non pas forcément : désobéir suppose parfois du courage et une indépendance de jugement, mais un refus d’obéir n’est pas automatiquement juste ou émancipateur. Être libre, ce serait pour moi être capable de juger rationnellement ce qui mérite ou non notre obéissance. Il faut donc distinguer la désobéissance motivée par un principe moral du simple refus de respecter les règles. Ce qui rend la désobéissance légitime, c’est notamment la nécessité de défendre une valeur fondamentale face à une injustice.

Examinateur – Pensez-vous vraiment qu’il suffise de vouloir être libre pour le devenir ?
Candidat – Pas toujours, comme je le faisais remarquer dans mon exposé. Dans une dictature, par exemple, la répression peut empêcher les individus de se révolter. Mais je crois que La Boétie cherche surtout à provoquer une prise de conscience : avant de retrouver sa liberté, il faut comprendre comment on a accepté de la perdre.

Examinateur – Selon vous, pourquoi donc les hommes finissent-ils par accepter leur servitude ?
Candidat – La Boétie insiste sur la force de l’habitude. Les hommes qui naissent dans la servitude finissent par la considérer comme naturelle, parce qu’ils n’ont jamais connu autre chose. Comme il l’affirme, « Les hommes […] prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance ». Ainsi les générations élevées dans la servitude ne voient même plus l’injustice. La domination devient invisible parce qu’elle est devenue normale et qu’elle a anéanti tout lien social. Cette idée m’a vraiment intéressé, car elle montre que la domination ne repose pas uniquement sur la violence du tyran : elle peut aussi s’installer progressivement dans les mentalités. De plus, pour revenir à votre question précédentre sur l’humanisme, même si l’on retrouve chez Erasme, Rabelais ou Thomas More une critique de la tyrannie qui s’inscrit dans la philosophie politique humaniste, La Boétie va plus loin encore : il analyse les mécanismes de domination qui permettent au tyran de prendre mais aussi de conserver le pouvoir grâce au consentement tacite des masses, aliénées par l’ignorance et l’habitude.

Examinateur – Diriez-vous de La Boétie que c’est un révolutionnaire ?
Candidat – Pas au sens en tout cas où on l’entendait pendant les grands bouleversements politiques qui ont marqué les Lumières ! Je crois que l’objectif de La Boétie est plutôt de retrouver une sorte d’harmonie naturelle. Comme il le dit, « la nature, ministre de Dieu et gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme, et […] selon un même moule » : donc la résistance à l’oppression n’est nullement synonyme de révolution mais plutôt retour à une situation initiale qui a été dévoyée par la tyrannie. Voici pourquoi la résistance au tyran ne peut être que pacifique.

Examinateur – Donc pour La Boétie l’autorité peut être légitime. Qu’en pensez-vous ?
Candidat – Oui, si elle se place en effet dans le cadre de l’égalité, de la fraternité et de la liberté. C’est d’ailleurs une idée que reprendra Diderot dans son article de l’Encyclopédie « Autorité politique » dans lequel il fait l’éloge d’une souveraineté équilibrée : il rappelle également que la résistance au tyran ne passe pas par une révolte violente, mais se fonde d’abord sur le retrait du consentement, le refus d’obéir et l’usage de la raison comme forces pacifiques de dissolution de la tyrannie. Et c’est déjà ce que montre bien La Boétie en affirmant qu’un changement profond dans les règles et les pratiques du pouvoir n’est légitime que dans les limites du droit et dans le cadre d’un refus pacifique de la tyrannie. D’ailleurs, quand il affirme « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres », il ajoute aussi : « Je ne veux pas que vous […] poussiez [le tyran] ou l’ébranliez, mais seulement que vous ne le souteniez plus ».

Examinateur – Peut-on encore trouver ce texte actuel, alors qu’il a été écrit au XVIe siècle ?
Candidat – Pour moi oui, car les mécanismes de domination que La Boétie décrit existent toujours. On peut penser aux régimes autoritaires, mais aussi à certaines formes de manipulation de l’opinion. La Boétie nous invite à ne pas accepter passivement ce qui paraît normal ou inévitable. Son texte me semble donc particulièrement intéressant pour réfléchir à l’esprit critique.

Examinateur – Précisément, à la fin de votre exposé, vous avez expliqué que La Boétie montre comment les hommes peuvent s’habituer à leur servitude. Pensez-vous que cette réflexion puisse s’appliquer aujourd’hui à notre rapport aux réseaux sociaux. En quoi pourraient-ils constituer une forme moderne de servitude volontaire ?
Candidat – Je pense que les réseaux sociaux peuvent créer une forme de dépendance, parce que nous finissons parfois par avoir du mal à nous en passer. On passe beaucoup de temps à consulter nos téléphones, à attendre des notifications ou à rechercher l’approbation des autres. Cela m’a fait penser à La Boétie, lorsqu’il explique que les hommes peuvent s’habituer à leur servitude au point de ne plus la percevoir.

Examinateur – Mais peut-on vraiment parler de « servitude » ? Personne ne vous oblige à utiliser les réseaux sociaux !
Candidat – Certes, mais c’est ce qui rend pour moi le rapprochement intéressant. La Boétie montre que la domination ne repose pas uniquement sur la contrainte. Elle peut aussi être entretenue par ceux qui la subissent. Sur les réseaux sociaux, nous avons théoriquement la liberté de nous déconnecter, mais nous n’exerçons pas toujours cette liberté : on se laisse endormir dans une sorte de confort oisif. Ainsi, nos habitudes et notre passivité peuvent finir par limiter notre autonomie : les réseaux sociaux peuvent ainsi nous priver de liberté, parce qu’ils exploitent des faiblesses humaines : paresse, confort, habitude, conformisme et peur d’être seul. Ils instaurent alors une servitude volontaire.

Examinateur – Vous considérez donc que les nouvelles technologies sont dangereuses pour notre liberté ?
Candidat – Non, pas forcément. Les technologies nous apportent aussi beaucoup de liberté : elles permettent de communiquer, de nous informer, d’apprendre. Les réseaux sociaux peuvent aussi être des instruments d’émancipation : expression, savoir, esprit critique… Je pense que le problème vient plutôt de notre manière de les utiliser, surtout quand certaines plateformes sont conçues pour retenir notre attention le plus longtemps possible. Il faut donc apprendre à garder une distance critique.

Examinateur – Vous parlez de distance critique. Qu’entendez-vous exactement par là ?
Candidat – Je pense que c’est la capacité à ne pas accepter passivement tout ce qui nous est proposé. Par exemple, sur les réseaux sociaux, il faut savoir vérifier les informations, prendre du recul par rapport aux opinions dominantes et ne pas se laisser guider uniquement par les recommandations des algorithmes. Être libre, ce n’est pas seulement pouvoir choisir, c’est aussi être capable de réfléchir aux raisons de nos choix.

Examinateur – Pour terminer cet entretien, quel conseil selon vous La Boétie pourrait-il nous donner aujourd’hui ?
Candidat – Je pense qu’il nous inviterait à nous demander si nous sommes toujours maîtres de nos décisions. Dans le Discours de la servitude volontaire, j’ai trouvé que le passage sur les divertissements offerts aux peuples était particulièrement intéressant à exploiter : La Boétie montre comment les tyrans utilisent les spectacles, les jeux et les plaisirs pour détourner les populations des questions essentielles. On pourrait en effet rapprocher ce mécanisme de certains usages des réseaux sociaux, dont les contenus divertissants captent durablement notre attention. Quand je citais tout à l’heure la célèbre affirmation « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres », c’est que j’y vois personnellement un appel à reprendre le contrôle sur nous-même : pour moi, ce qu’il y a d’essentiel dans le Discours, c’est que La Boétie pense le peuple comme un véritable acteur politique. Il ne s’agit pas bien sûr de rejeter les technologies, mais d’apprendre à les utiliser librement plutôt que de les subir. De même le divertissement n’est pas en lui-même une forme de servitude. Il peut le devenir lorsqu’il entretient une passivité, une dépendance ou un renoncement à notre jugement personnel.

Logo représentant le texte 'Espace pédagogique contributif' avec un 'e' stylisé sur fond coloré.

Publié par

brunorigolt

- Agrégé de Lettres modernes - Docteur ès Lettres et Sciences Humaines (Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris) - Diplômé d’Etudes approfondies en Littérature française - Diplômé d’Etudes approfondies en Sociologie - Maître de Sciences Politiques

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.