Cours et Travaux dirigés BTS… De la prolifération de l’objet à sa disparition



Support de cours, entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle…

Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) :
Ces objets qui nous envahissent : 
objets cultes, culte des objets

logo BTS_TDL’objet de consommation de masse :

De la multiplication de l’objet
à sa disparition

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« […] la répétition, la multiplication et l’accumulation, toutes les trois ne font
qu’une seule et même procédure qui assure la victoire moderne du nombre.
L’usine l’a déjà vulgarisée et imposée : elle a permis de bannir le rare,
le singulier, l’original ; elle a favorisé la production, son ivresse
. »
François Dagonet
Éloge de l’objet. Pour une philosophie de la marchandise, J. Vrin, Paris 1989, page 215.

« […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable,
c’est la question de la disparition des objets qui se pose
. »

Marielle Mathieu
« La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004


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Support de cours

Alors que le fondement de l’objet artisanal repose sur la matière, qui est le principe de l’accidentel et du changeant, la prééminence de la série et de l’universel sur l’individuel et le singulier constitue un trait essentiel de la société de consommation. C’est ainsi que l’essor spectaculaire de la consommation de masse a renforcé la capacité de la société industrielle de reproduire un objet à l’identique dans le temps et dans l’espace. La multiplication et l’acquisivité sont à cet égard des marques constitutives des sociétés industrielles à partir du dix-neuvième siècle.

Ce passage de la production à l’unité à la production d’objets en série a entraîné deux conséquences essentielles :

  • En premier lieu, une standardisation des idées et des modes de pensée, ainsi qu’en témoigne par exemple le développement du journal comme objet de consommation de masse. On peut avancer que l’objet, en se démocratisant et en se rationalisant, devient lui-même objet de consommation de masse qui obéit aux lois du marché.
    De façon plus prégnante encore, le développement du marché de la télévision, en favorisant le passage d’une société de production à une société de consommation, a entraîné une standardisation des modes de pensée (cf. Marshall McLuhan : « le médium est le message »)
    . Le langage est le principal terrain d’expression de cette évolution : au même titre que des objets produits en série, les opinions et les idées se répètent, se figent dans des idéologies, se tournent en types et en stéréotypes.
  • En second lieu, une forme mécaniste de l’organisation du travail. La voiture comme objet de consommation de masse (taylorisation et fordisme) a constitué à ce titre un événement décisif : produire en série, c’est vouloir échapper au contingent, au limité et à l’éphémère|1|Hasard et contingence sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant l’intégrité du système. En détruisant ce qui est pluriel, la production d’objets en série cherche en fait à retrouver un principe d’unité spirituelle.
    C’est dans la production en série que l’individu trouve une sorte de survie éternelle. La société industrielle devient ainsi une projection sacrée du cosmos et l’homme, dans sa volonté démiurgique de ressemblance avec Dieu, une sorte de surhomme capable de créer de l’infini selon une surenchère de l’absolu.

Produire en série correspond donc à une sorte d’utopie fonctionnaliste qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices|2|. Le management de la qualité, en mettant de nos jours l’accent sur le « zéro défaut » a une vocation panoptique évidente. L’objet en série est en soi un universel produit en série, et entièrement contrôlé. Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des processus de fabrication et de production modernes, l’avènement d’un Big Brother managérial comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard.
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Produire plus pour jeter plus… pour produire plus… etc.

Paradoxalement, cette obsession de la durée, du contrôle, de la raison totalisante se heurte à la réalité d’une société de l’obsolescence, qui dévalorise l’objet autant que le travail humain|3|. En déclinant le succès de l’objet de consommation de masse jetable (le fameux stylo « Bic ») avec ses briquets (1972) ou ses rasoirs (1975), Marcel Bitch va populariser l’objet conçu pour une utilisation unique, rapidement jetable et non récupérable. Bon pour la casse et le déclassement planifié, l’objet de consommation est aussi un objet de « consumation » dans une société vouée à la finitude. 

Paradoxalement, plus nous achetons d’objets, et plus nous voulons nous en débarrasser au plus vite ! Il n’est que de songer par exemple aux emballages recyclables : à peine avons-nous acheté les produits que nous en jetons l’emballage. Ainsi, le  retraitement dans un processus de production des matières contenues dans les objets recyclés crée une sorte d’économie circulaire. Avec le recyclageconcept de développement durable, le fini de l’objet a donc acquis en quelque sorte un caractère infini.

← l’anneau de Möbius, constitué de trois flèches, mêle le développement durable et le recyclage.

Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence|4|, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude.

L’objet immatériel ou la disparition de l’objet

Les objets communicants ont à ce titre entraîné une évolution essentielle : à la différence du siècle passé, ce ne sont plus des objets que nous accumulons mais des « services », des « options » : les fabricants imaginent ainsi des téléphones portables jetables mais avec une débauche d’options. De même, la miniaturisation à l’extrême (objets espions), la dissimulation des objets voire leur évitement (que l’on songe au dépouillement prôné par l’art décoratif actuel), et bien entendu le développement des échanges immatériels promeuvent une certaine indétermination de l’objet, dépourvu de plus en plus de limites claires et de matérialité définitive.

Comme le souligne judicieusement Marielle Mathieu, « […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable, c’est la question de la disparition des objets qui se pose […]. Au risque de l’entassement, du déchet, se substitue le risque ou le choix du renoncement, du dépouillement, de la dissimulation, de l’immatériel, du recyclable »|5|.

Nous passons en effet d’une société d’échanges de biens matériels à une société d’échanges de paroles et de biens incorporels qui échappent d’une certaine façon à l’appropriation, ce qui explique d’ailleurs les contrôles de plus en plus difficiles (et sans doute de plus en plus intrusifs) liés à ces nouveaux modes d’échange. Les objets immatériels, en modifiant profondément le lien social entraînent également une conséquence capitale : l’objet post-moderne tend à perdre son unité, à la fois formelle et topique, celle qui caractérisait l’objet et la chose.

De façon comparable, l’être humain tend de plus en plus à s’affirmer en se pensant comme objet environné d’objets, ou plutôt comme objet nomade environné d’objets nomades. Le cinéma d’anticipation (cf. le film Avatar qui pose remarquablement la question du double virtuel à travers l’avatar comme objet-soi) et les travaux sur la conscience artificielle ou l’instrumentalisation du vivant sont particulièrement représentatifs de cette identité désormais problématique de l’humain|6|, annonciatrice de formidables défis mais aussi de nouvelles formes de totalitarisme et d’oppression. Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose ?

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2014

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1. cf. ces propos de l’architecte Le Corbusier : « Conséquence des tracés réguliers, la série. Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types). » (Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (in : L’Herne, Paris 1983).
2. Le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans La Technique et la science comme idéologie (1968) a mis en évidence la mystification de nature idéologique de la raison techno-scientifique.
3. Cf. l’essai célèbre de Georges Friedmann, Le Travail en miettes (1964), dans lequel le sociologue étudie les effets pervers du progrès technique sur le travail. Pour une brève analyse, cliquez ici.
4. Cf. la campagne marketing d’Eco-systèmes : « Votre appareil préféré a rendu l’âme ? En recyclant avec Eco-systèmes, vous êtes sûrs d’offrir une nouvelle vie à votre appareil électrique ! »
5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, page 158.
6. Voir à ce titre : Luc Vigneault, Culture et technoscience : des enjeux du sens à la culture. Approche d’une logique multidisciplinaire, Les Presses de l’Université Laval (Canada, Québec), 2006. Lisez particulièrement cette page.

Sujets d’écriture personnelle

  • La technique peut-elle transformer l’être humain en objet ?
  • Un avatar doit-il être considéré comme une extension symbolique de la personne humaine qui l’anime, ou comme un objet autonome ?

Documents d’accompagnement 

1. Denis Collin, « Aliénation et société de consommation », in La Longueur de la chaîne : Essai sur la liberté au XXIe siècle (Max Milo, Paris 2011), particulièrement le premier paragraphe de cette page.

2. Présentation de la pièce de Ionesco, Le Nouveau locataire (1953), Théâtre du double signe (Sherbrooke, Canada. Mise en scène : Pascale Tremblay, 2003) :

Le Nouveau locataire est une pièce peu connue d’Eugène Ionesco, chef de file du théâtre de l’absurde. La proposition de départ en est simple: un homme emménage dans un logement, au sixième étage d’une maison de Paris. Il rencontre la concierge de l’immeuble, femme d’un verbiage extraordinaire. Puis, les déménageurs arrivent avec toutes les possessions de Monsieur. Dans un ballet d’objets étourdissant, ils rempliront la pièce encore et encore, jusqu’à ce que la ville entière soit paralysée par ce déferlement de matériel.

On retrouve les thèmes chers à Ionesco, le vide-plein, l’encombrement, la spirale. Cette fable est très d’actualité avec notre ferveur consommatrice où nous n’arrêtons pas d’accumuler les biens. Notre territoire intime est de plus en plus réduit par notre soif matérialiste. Nous sommes de plus en plus envahis par les objets et les déchets que nous produisons et qui emplissent, alourdissent tant nos espaces intérieurs et extérieurs.

3. Duane Hanson, Supermarket lady, 1969-70

Cette œuvre bien connue stigmatise la modernité consumériste des Trente Glorieuses : pour Duane Hanson, la société de consommation, en devenant le moteur impulsif et compulsif des actes d’échange, est une artificielle liberté puisqu’elle impose le culte des objets, et participe à l’uniformisation des modes de vie. 

4. Kasimir Malevitch (1879-1935), « Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc » (1918), New York, Museum of Modern Art (MoMA).

MalevitchFondateur du Suprématisme, Malevitch a engagé sa peinture dans la quête quasiment mystique d’un monde sans objet, ou monde de la non-représentation. Cette recherche d’un « degré zéro » de la peinture était motivée chez lui par l’idée qu’il fallait repenser les fondements de la culture, dont l’essence ne doit pas viser le bien-être matériel à tout prix (l’ère de l’objet, son affirmation et son culte), mais le monde sans-objet de l’abstraction pure.

5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, particulièrement les pages 157 et 158.

6. Le système « Avatar Kinect » (Microsoft)
Il permet à l’utilisateur de se projeter dans un environnement 3D grâce à un tracking en temps réel des expressions faciales et des mouvements du corps reproduits sur un avatar qui prend vie. Ce système est conçu pour se développer via les réseaux sociaux (Xbox Live) et les smartphones.

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© Bruno Rigolt, EPC octobre 2014__

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).