Entraînement BTS… Thème : « Ces objets qui nous envahissent »… Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424425.

  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
     Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

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  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

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  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

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  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_

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brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).