Ecriture collaborative BTS : L’Objet : L’homme a-t-il créé l’objet à son image ? Par Floriane, Marine, Sasha et Mélissa

Écriture collaborative BTS…

L’homme a-t-il créé l’objet
à son image ?

par Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

→ Mots clés : Ces objets qui nous envahissent ; obsolescence ; recyclage ; réincarnation ; hypermodernité
→ Article lié : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », EPC, octobre 2014


 

« Et Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.  Et Dieu créa l’homme à son image, à son image Il le créa. »

Genèse, 1 : 26

INTRODUCTION


Q

UELLES que soient les époques, l’objet conçu comme « chose solide, maniable, généralement fabriquée, une et indépendante, ayant une identité propre, qui relève de la perception extérieure […] et répond à une certaine destination »¹ est le produit de l’homme, sa perfectibilité même. C’est par l’objet, rendu possible par la découverte et l’utilisation des outils, que l’homme s’est construit identitairement et symboliquement : plus il a produit d’objets et paradoxalement plus il s’est objectivé dans l’objet lui-même.

Tel est le point de départ de notre réflexion : comment l’objet est-il devenu le moteur de l’activité économique, la valeur centrale de la société de consommation ? Et pour quelles raisons désirons-nous tant acquérir les objets ? En fait, il nous semble intéressant de formuler l’hypothèse selon laquelle l’homme a produit l’objet à son image. Serge Tisseron faisait remarquer à ce titre la « profonde parenté » qui existe entre l’objet et l’humain²Si les Écritures affirment que « Dieu a créé l’homme à son image », ne peut-on pas dire que l’homme a créé l’objet à son image ?

De simple outil, l’objet a progressivement été investi affectivement au point que l’homme du vingt-et-unième siècle rêve de donner à l’objet une intelligence, un cœur, une volonté indépendante… Bref : un supplément d’âme… Ainsi l’objet n’est-il pas seulement un déterminant, un marqueur social qui en dit long sur son propriétaire, il est aussi, et surtout en relation étroite avec l’humain… Et voilà peut-être pourquoi l’homme du troisième millénaire rêve de donner à l’objet un « esprit », pour que l’objet puisse enfin connaître son Créateur…

Cette hypothèse a conduit notre démarche de travail : nous pensons en effet que l’objet est le reflet de l’homme. À ce titre, ne pourrait-on établir un parallèle entre le cycle de vie de l’objet et celui de l’humain ? Tel sera l’enjeu de notre première partie. Il conviendra ensuite de mettre en évidence cette survalorisation de l’objet et de montrer qu’elle répond à un besoin hiérophanique (relatif au sacré) qui prend aujourd’hui de plus en plus d’importance : le désir d’être sans limite. Pour finir, nous étudierons l’importance que donne l’homme à la réincarnation en montrant que le recyclage de la vie des objets, réponse à l’obsolescence programmée, s’inscrit plus fondamentalement dans une réflexion sur la finitude de la condition humaine.

PLAN


1. Cycle de vie de l’homme… Cycle de vie de l’objet
2. Objet et sacré : l’homme démiurge
3. De l’obsolescence programmée à l’éternité programmée

creation_homme_br_3Composition d’après Michel Ange,  fresque du plafond de la chapelle Sixtine (1508-1512), Rome (détail)

1

 

CYCLE DE VIE DE L’HOMME… CYCLE DE VIE DE L’OBJET

Évolution humaine et anthropologie de l’objet


Si

la vie de l’homme est constituée de nombreuses étapes qui lui permettent de se forger une identité, une histoire dépendante d’une évolution biologique, il en est de même pour l’objet qui dispose également d’un cycle de vie. Tous deux, homme et objet, naissent de l’association de plusieurs composants. Leur cycle de vie est en effet très similaire : leur destinée est de muer, de se transformer, de grandir… À ce titre, l’historien et sociologue Thierry Bonnot n’hésitait pas à parler de biographies d’objets : « Un objet matériel, du moment qu’il subit une ou plusieurs transformations (techniques, physiques, usuelles ou symboliques) peut donc dans ce sens être gratifié d’une vie. En admettant ces arguments, le terme biographie (récit de la vie d’une personne dans son acception la plus courante) peut donc s’appliquer aux objets : s’ils se transforment, ils ont une vie ; s’ils ont une vie, on doit pouvoir la narrer, donc rédiger leur biographie ». Ainsi, toute vieillesse de l’homme ou toute obsolescence de l’objet annonce une naissance, un nouveau cycle de fabrication.

Comme il a été justement noté, « le cycle de vie de l’objet se voit doublé par le processus d’appropriation de l’objet. La première étape est l’acquisition. Pour [Abraham] Moles, il s’agit de la naissance phénoménologique de l’objet au sujet. C’est le passage de l’objet de la sphère publique du magasin à la sphère personnelle. C’est une phase chargée émotionnellement. À cela s’ajoute une phase de découverte. L’objet est confronté à la représentation que l’individu s’en faisait. […] La phase suivante est l’habituation. Ce qui est caractéristique de cette phase c’est une forme de dépréciation cognitive. L’objet n’est plus aussi investi psychologiquement. Il fait partie intégrante de la sphère personnelle. Phénoménologiquement, c’est par la disparition soudaine de l’objet que celui-ci pourrait révéler l’importance de l’attachement qui lui est porté. Enfin la mort de l’objet caractérise la désaffection, la perte progressive de l’attachement à l’objet, jusqu’à son oubli, sa relégation définitive (l’objet est jeté ou détruit intentionnellement) ou temporaire (l’objet est stocké au grenier par exemple) »³.

Si nous réinvestissons ces remarques, nous nous rendons compte que l’objet comme l’homme suit en effet un cycle développemental : d’abord chéri (Taking care), manipulé (Handing), exhibé par des propriétaires (les nouveaux parents) qui annoncent fièrement son entrée dans le ménage, l’objet devient le premier sujet de conversation, nous en sommes fiers. Passée l’adolescence, l’homme va entrer sur le marché du travail et un prix lui sera donné (salaire). Quant à l’objet, il sera envoyé sur le marché des biens et services. Leurs valeurs varieront avec la loi de l’offre et de la demande. Mais plus le temps passe, et plus l’objet comme l’homme font apparaître des imperfections : nous changeons nos vieux organes comme les pièces défectueuses d’une machine… Enfin arrive le temps du vieillissement biologique ou de l’obsolescence : nous nous séparons de l’objet pour en acquérir un nouveau, plus performant ou plus intéressant. Alors l’objet sera abandonné dans une décharge-cimetière où il terminera ses jours dans l’espérance d’une « vie éternelle » au terme d’un perpétuel cycle de réincarnations : le recyclage.

À cet égard, un film comme Toy Story nous semble très caractéristique de cette anthropologie de l’objet que nous évoquions : à la peur de la mort, correspond bien la peur de l’obsolescence programmée. woody-personnage-toy-storyCe dialogue entre Sid Phillips, le méchant garçon, et le shérif Woody, chef des jouets, nous semble illustrer ce refus d’une approche substantialiste de l’objet, qui conduirait à le considérer comme une simple chose :

SID — Il est pété ce jouet.
WOODY — Tu crois vraiment que j’suis pété petit ? Oui mon gars, c’est à toi que j’m’adresse Sid ! Nous n’aimons pas être pulvérisés, Sid Phillips. Ou écrabouillés ou écartelés.
SID — Qui ? Les jouets ?
WOODY — Absolument, tes jouets ! À partir de maintenant tu devras prendre soin de tes jouets… parce que sinon… Nous le saurons Sid ! Nous les jouets… nous voyons tout.

Toy Story exploite parfaitement la thématique de l’angoisse qui place l’homme moderne devant le néant qu’il est pour lui-même. L’obsolescence programmée devient ainsi une métaphore de notre angoisse face aux déterminismes naturels et à la finitude.

2

 

OBJET ET SACRÉ : L’HOMME DÉMIURGE

« Objets inanimés avez-vous donc une âme »… (Lamartine)


C’

est ainsi qu’on peut avancer l’idée selon laquelle les objets, vitrines de nos états d’âme⁵, sont aussi la concrétisation des idées émanant de l’esprit humain. En ce sens, ils reposent sur tout un système de valeurs, c’est-à-dire sur une axiologie. En 1988, Jean-Marie Floch introduisait le concept de « valeurs de consommation » : cette idée est particulièrement intéressante car elle permet d’articuler la sémiotique de l’objet à des valeurs, à une éthique de l’objet : en construisant l’objet à son image, l’homme l’a paré de vertus morales. Le designer Philippe Starck expliquait ainsi vouloir concevoir des « objets bons » :

« je voudrais simplement que les produits soient bons, de manière à ce que l’on vive bien avec. Le Bon serait un produit, une action ou un lieu réellement utiles et qui apporteraient dans la vie de chacun quelque chose d’épanouissant: quelque chose qui rendrait plus intelligent, plus créatif, plus amoureux.
Pour résumer, je pense qu’un produit doit être absolument nécessaire pour exister. Je redoute qu’il soit beau car c’est une préméditation de sur-consommation et je voudrais tout simplement qu’il soit bon. |Source|

On peut alors dire que les objets sont l’essence même de notre créativité, de la volonté humaine de se mettre à la place de Dieu qui a créé l’homme, en créant Dieu à notre tour : la quête de la perfectibilité est au cœur même du besoin compulsif, vécu comme vital, de s’affranchir de la nature et des déterminismes : particulièrement depuis les Lumières, l’homme entreprend la création de l’objet comme une néantisation continuelle de sa encart_bts_objet_5nature finie. L’objet est ainsi l’emblème d’une idéologie de la perfectibilité. Tout comme Dieu a créé l’homme à son image, nous avons créé les objets à notre image.

Mais au XXIe siècle, le caractère inédit des nouvelles technologies montre que cette quête accélérée de la perfectibilité, du « zéro défaut », donne quelque part à l’homme l’illusion d’être un démiurge. Si la production d’objets en série est en effet liée à une amélioration, un progrès, un perfectionnement continuels de l’homme, nous nous rendons compte que cette idéologie de la transformation dont le scientisme constitue sans nul doute l’archétype, arrache peu à peu l’homme à sa pesanteur : l’objet intelligent n’est-il pas en ce sens une surestimation de la connaissance absolue ? Le principe de l’ère postindustrielle est que la science satisfait tous les besoins de l’intelligence humaine : elle refuse l’inconnaissable, le hasard, pour lui substituer un acte de foi dans l’objet parfait. Par lui, avec lui et en lui, nous dominons ce monde, en nous en séparant, en nous y opposant.

Pour Serge Tisseron, l’objet ne prolonge pas seulement certaines fonctions, il transforme la perception que nous avons de nous-même, notre façon de tromper l’angoisse par exemple. Dans son essai Comment l’esprit vient aux objets ? il montre en effet « que les objets qui nous entourent, tout autant que nos semblables, sont le support d’attente, d’attachement, d’émotion, qui en font des médiateurs psychiques essentiels à la construction de notre existence sociale et de notre personnalité ». Mais alors que l’objet fabriqué artisanalement l’est selon le point de vue de l’humain, l’objet postindustriel ne se prête plus à cette conception : sa nature de plus en plus immatérielle, de même que son fonctionnement symbolique font qu’il est un partenaire à part entière, capable de se poser comme sujet : les objets intelligents du XXIe siècle attestent ainsi d’une nouvelle orientation de la société de consommation où la technique peut influer sur les dynamiques des interactions sociales.

3

 

DE L’OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
À L’ÉTERNITÉ PROGRAMMÉE

« Meurs un autre jour » 


N’

est-ce pas cette application idéale que l’homme du troisième millénaire aspire à installer dans son smartphone ? « Die another day », comme le chantait Madonna en 2002, c’est pour l’homme postmoderne se soustraire à sa finitude, à la dimension tragique de l’histoire. Les rapports que nous entretenons avec l’objet oscillent ainsi entre la dégradation et la décadence, autrement dit la finitude ; et l’entraide, la générosité ou le recyclage : manière de passer de l’obsolescence programmée à l’éternité programmée. Avec le recyclage,encart_bts_objet_3 les objets ont une autre vie et ouvrent un au-delà de la société de consommation qui apparaît encore plus comme une possession éternelle d’objets, un désir d’éternité.

On peut ainsi interpréter le recyclage à la fois comme refus du temps lui-même et paradoxalement comme une façon de donner du sens au temps. Alors que la société de l’éphémère, qui a marqué les Trente Glorieuses était le contraire de l’immortalité, l’obsession de la finitude, la peur « que cela cesse » marque le XXIe siècle et alimente le désir chez l’homme d’une forme d’autonomie biologique qui le rendrait maître de sa propre mort et le pousserait à envisager l’immémorial. Dans un monde limité quant à ses capacités d’approvisionnement, le développement durable amène ainsi à repenser les fondements mêmes du consumérisme : face à l’éphémère et au dérisoire, il oblige à envisager la fabrication de l’objet en termes de durabilité, de long terme. Il constitue aussi, face au rouleau compresseur de la postmodernité et au fantasme d’une informatisation généralisée, une sorte de paradis perdu, de primitivisme, de revendication du passé : la destruction de l’objet étant suivie de sa réincarnation.

Puisqu’il n’a pas le pouvoir de fabriquer de ses mains l’immortalité, l’homme a fabriqué l’objet immortel à travers le recyclage, qui est aussi une façon de remonter le temps. Ainsi peut-il exorciser la perspective insupportable d’un anéantissement pur et simple de la vie. Le recyclage est alors une quête de l’éternité fondée sur le dépassement de la mort, de l’absurde. Mais en permettant à l’objet de renaître et de se réincarner, il correspond également à une sorte d’attente millénariste de la fin des temps, à une seconde vie, à une nouvelle espérance de l’homme qui le rapproche de son propre commencement. Lucidité ou nouvelle illusion métaphysique ? Le recyclage s’articule en effet autour d’un rêve quelque peu utopique : bâtir dans un monde qui voit les repères géographiques, sociaux, politiques s’effondrer, un avenir commun, une communauté de destin, un vivre-ensemble permettant de donner un sens, une finalité, un but à la finitude : c’est ce qui explique à l’évidence le développement si considérable des objets communicants.

Le poète et philosophe Paul Valéry lançait en 1919, dans La Crise de l’esprit, ce terrible avertissement : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ».  Et sans doute il est vrai qu’en ce début de troisième millénaire, nous comprenons que réfléchir à ces objets qui nous envahissent, c’est réfléchir aux espoirs et aux peurs qui marquent le vingt-et-unième siècle. « Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose » ?

Certes, si la mythologie de l’homme artificiel et du robot hante les imaginations et les cultures humaines depuis des siècles, jamais l’homme n’a autant rêvé se fabriquer lui-même… L’écrivain Michel Houellebecq, dans Les Particules élémentaires, fait dire à son héros : « Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme ».   Ces propos très âcres sont pourtant à méditer : comme le remarquait avec justesse Nicole Aubert, « l’hypermodernité est un rêve de déshumanisation. L’homme hypermoderne rêve de se fabriquer lui-même à l’aide de techniques de pointe : non seulement opérer ou réparer, ou même transplanter, mais fabriquer, faire vivre un clone, image d’un moi idéal improbable, purement narcissique et pervers. L’homme, en tant qu’espèce, serait désormais remplacé par la technique, produit par la technique, exterminé par la technique. Tout est automatisé, numérisé, mis en réseau, en vidéo ».

_

CONCLUSION


C

omme nous avons essayé de le montrer à travers notre étude, si le cycle de vie de l’objet semble finalement similaire à celui de l’homme, il apparaît que l’homme postmoderne, marqué par l’incertitude croissante face à l’avenir, a cherché de plus en plus à retranscrire son humanité imparfaite à travers celle des objets et peut-être même à s’objetiser lui-même à travers une technologie toujours plus grande, plus précise, plus compétente, afin de repousser toujours plus sa propre finitude. Cependant, à force de rechercher la voie du bonheur à travers l’objet, celui-ci ne deviendra-t-il pas un jour plus parfait que l’homme ?

Copyright © mai 2016, Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI au Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

 

NOTES

1. http://www.cnrtl.fr/definition/objet
2. Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, PUF 2016. Voyez cette page.
3. Collectif, sous la direction de Philippe Robert-Demontrond et Eric Rémy, Regards croisés sur la consommation – Tome 1. Du fait social à la question du sujet, 2014 Éditions EMS, page 228. Cf. aussi ces propos de Richard Ladwein : « L’objet dispose également d’un cycle de vie. Il n’a de prégnance que pour la durée de son séjour dans la sphère personnelle de l’individu. Avant ce séjour, il est généralement un objet neuf, provenant d’une interface commerciale. Suite à son séjour dans la sphère personnelle d’action, l’objet peut être caractérisé par une désaffection qui le relègue, d’abord dans l’habitat puis dans la cave ou le grenier. De là, il est susceptible d’être rejeté définitivement, mais il peut également intégrer un circuit secondaire et être réhabilité comme objet d’occasion dans le circuit des antiquaires ou des objets de seconde main et être de nouveau disponible pour un séjour dans la sphère personnelle d’action d’un autre individu » (Abraham Moles – Un phénoménologue de la vie quotidienne, 2014 Éditions EMS).
4. Voir à ce sujet : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014 : « Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude ».
5. Voir aussi : Bruno Rigolt, Les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin », Espace Pédagogique Contributif, avril 2015.
6. Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014. Voir aussi : Bruno Rigolt, « Pour une sociologie du détour » (EPC, mars 2009).
7. Propos cités par Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot in : Philosophie des âges de la vie, Paris Grasset 2007.
8. Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Toulouse ERES, 2014.


© Bruno Rigolt, EPC mais 2016

Ecriture collaborative BTS : L’Objet : L'homme a-t-il créé l'objet à son image ? Par Floriane, Marine, Sasha et Mélissa

Écriture collaborative BTS…

L’homme a-t-il créé l’objet
à son image ?

par Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

→ Mots clés : Ces objets qui nous envahissent ; obsolescence ; recyclage ; réincarnation ; hypermodernité
→ Article lié : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », EPC, octobre 2014


 

« Et Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.  Et Dieu créa l’homme à son image, à son image Il le créa. »

Genèse, 1 : 26

INTRODUCTION


Q

UELLES que soient les époques, l’objet conçu comme « chose solide, maniable, généralement fabriquée, une et indépendante, ayant une identité propre, qui relève de la perception extérieure […] et répond à une certaine destination »¹ est le produit de l’homme, sa perfectibilité même. C’est par l’objet, rendu possible par la découverte et l’utilisation des outils, que l’homme s’est construit identitairement et symboliquement : plus il a produit d’objets et paradoxalement plus il s’est objectivé dans l’objet lui-même.

Tel est le point de départ de notre réflexion : comment l’objet est-il devenu le moteur de l’activité économique, la valeur centrale de la société de consommation ? Et pour quelles raisons désirons-nous tant acquérir les objets ? En fait, il nous semble intéressant de formuler l’hypothèse selon laquelle l’homme a produit l’objet à son image. Serge Tisseron faisait remarquer à ce titre la « profonde parenté » qui existe entre l’objet et l’humain²Si les Écritures affirment que « Dieu a créé l’homme à son image », ne peut-on pas dire que l’homme a créé l’objet à son image ?

De simple outil, l’objet a progressivement été investi affectivement au point que l’homme du vingt-et-unième siècle rêve de donner à l’objet une intelligence, un cœur, une volonté indépendante… Bref : un supplément d’âme… Ainsi l’objet n’est-il pas seulement un déterminant, un marqueur social qui en dit long sur son propriétaire, il est aussi, et surtout en relation étroite avec l’humain… Et voilà peut-être pourquoi l’homme du troisième millénaire rêve de donner à l’objet un « esprit », pour que l’objet puisse enfin connaître son Créateur…

Cette hypothèse a conduit notre démarche de travail : nous pensons en effet que l’objet est le reflet de l’homme. À ce titre, ne pourrait-on établir un parallèle entre le cycle de vie de l’objet et celui de l’humain ? Tel sera l’enjeu de notre première partie. Il conviendra ensuite de mettre en évidence cette survalorisation de l’objet et de montrer qu’elle répond à un besoin hiérophanique (relatif au sacré) qui prend aujourd’hui de plus en plus d’importance : le désir d’être sans limite. Pour finir, nous étudierons l’importance que donne l’homme à la réincarnation en montrant que le recyclage de la vie des objets, réponse à l’obsolescence programmée, s’inscrit plus fondamentalement dans une réflexion sur la finitude de la condition humaine.

PLAN


1. Cycle de vie de l’homme… Cycle de vie de l’objet
2. Objet et sacré : l’homme démiurge
3. De l’obsolescence programmée à l’éternité programmée

creation_homme_br_3Composition d’après Michel Ange,  fresque du plafond de la chapelle Sixtine (1508-1512), Rome (détail)

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CYCLE DE VIE DE L’HOMME… CYCLE DE VIE DE L’OBJET

Évolution humaine et anthropologie de l’objet


Si

la vie de l’homme est constituée de nombreuses étapes qui lui permettent de se forger une identité, une histoire dépendante d’une évolution biologique, il en est de même pour l’objet qui dispose également d’un cycle de vie. Tous deux, homme et objet, naissent de l’association de plusieurs composants. Leur cycle de vie est en effet très similaire : leur destinée est de muer, de se transformer, de grandir… À ce titre, l’historien et sociologue Thierry Bonnot n’hésitait pas à parler de biographies d’objets : « Un objet matériel, du moment qu’il subit une ou plusieurs transformations (techniques, physiques, usuelles ou symboliques) peut donc dans ce sens être gratifié d’une vie. En admettant ces arguments, le terme biographie (récit de la vie d’une personne dans son acception la plus courante) peut donc s’appliquer aux objets : s’ils se transforment, ils ont une vie ; s’ils ont une vie, on doit pouvoir la narrer, donc rédiger leur biographie ». Ainsi, toute vieillesse de l’homme ou toute obsolescence de l’objet annonce une naissance, un nouveau cycle de fabrication.

Comme il a été justement noté, « le cycle de vie de l’objet se voit doublé par le processus d’appropriation de l’objet. La première étape est l’acquisition. Pour [Abraham] Moles, il s’agit de la naissance phénoménologique de l’objet au sujet. C’est le passage de l’objet de la sphère publique du magasin à la sphère personnelle. C’est une phase chargée émotionnellement. À cela s’ajoute une phase de découverte. L’objet est confronté à la représentation que l’individu s’en faisait. […] La phase suivante est l’habituation. Ce qui est caractéristique de cette phase c’est une forme de dépréciation cognitive. L’objet n’est plus aussi investi psychologiquement. Il fait partie intégrante de la sphère personnelle. Phénoménologiquement, c’est par la disparition soudaine de l’objet que celui-ci pourrait révéler l’importance de l’attachement qui lui est porté. Enfin la mort de l’objet caractérise la désaffection, la perte progressive de l’attachement à l’objet, jusqu’à son oubli, sa relégation définitive (l’objet est jeté ou détruit intentionnellement) ou temporaire (l’objet est stocké au grenier par exemple) »³.

Si nous réinvestissons ces remarques, nous nous rendons compte que l’objet comme l’homme suit en effet un cycle développemental : d’abord chéri (Taking care), manipulé (Handing), exhibé par des propriétaires (les nouveaux parents) qui annoncent fièrement son entrée dans le ménage, l’objet devient le premier sujet de conversation, nous en sommes fiers. Passée l’adolescence, l’homme va entrer sur le marché du travail et un prix lui sera donné (salaire). Quant à l’objet, il sera envoyé sur le marché des biens et services. Leurs valeurs varieront avec la loi de l’offre et de la demande. Mais plus le temps passe, et plus l’objet comme l’homme font apparaître des imperfections : nous changeons nos vieux organes comme les pièces défectueuses d’une machine… Enfin arrive le temps du vieillissement biologique ou de l’obsolescence : nous nous séparons de l’objet pour en acquérir un nouveau, plus performant ou plus intéressant. Alors l’objet sera abandonné dans une décharge-cimetière où il terminera ses jours dans l’espérance d’une « vie éternelle » au terme d’un perpétuel cycle de réincarnations : le recyclage.

À cet égard, un film comme Toy Story nous semble très caractéristique de cette anthropologie de l’objet que nous évoquions : à la peur de la mort, correspond bien la peur de l’obsolescence programmée. woody-personnage-toy-storyCe dialogue entre Sid Phillips, le méchant garçon, et le shérif Woody, chef des jouets, nous semble illustrer ce refus d’une approche substantialiste de l’objet, qui conduirait à le considérer comme une simple chose :

SID — Il est pété ce jouet.
WOODY — Tu crois vraiment que j’suis pété petit ? Oui mon gars, c’est à toi que j’m’adresse Sid ! Nous n’aimons pas être pulvérisés, Sid Phillips. Ou écrabouillés ou écartelés.
SID — Qui ? Les jouets ?
WOODY — Absolument, tes jouets ! À partir de maintenant tu devras prendre soin de tes jouets… parce que sinon… Nous le saurons Sid ! Nous les jouets… nous voyons tout.

Toy Story exploite parfaitement la thématique de l’angoisse qui place l’homme moderne devant le néant qu’il est pour lui-même. L’obsolescence programmée devient ainsi une métaphore de notre angoisse face aux déterminismes naturels et à la finitude.

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OBJET ET SACRÉ : L’HOMME DÉMIURGE

« Objets inanimés avez-vous donc une âme »… (Lamartine)


C’

est ainsi qu’on peut avancer l’idée selon laquelle les objets, vitrines de nos états d’âme⁵, sont aussi la concrétisation des idées émanant de l’esprit humain. En ce sens, ils reposent sur tout un système de valeurs, c’est-à-dire sur une axiologie. En 1988, Jean-Marie Floch introduisait le concept de « valeurs de consommation » : cette idée est particulièrement intéressante car elle permet d’articuler la sémiotique de l’objet à des valeurs, à une éthique de l’objet : en construisant l’objet à son image, l’homme l’a paré de vertus morales. Le designer Philippe Starck expliquait ainsi vouloir concevoir des « objets bons » :

« je voudrais simplement que les produits soient bons, de manière à ce que l’on vive bien avec. Le Bon serait un produit, une action ou un lieu réellement utiles et qui apporteraient dans la vie de chacun quelque chose d’épanouissant: quelque chose qui rendrait plus intelligent, plus créatif, plus amoureux.
Pour résumer, je pense qu’un produit doit être absolument nécessaire pour exister. Je redoute qu’il soit beau car c’est une préméditation de sur-consommation et je voudrais tout simplement qu’il soit bon. |Source|

On peut alors dire que les objets sont l’essence même de notre créativité, de la volonté humaine de se mettre à la place de Dieu qui a créé l’homme, en créant Dieu à notre tour : la quête de la perfectibilité est au cœur même du besoin compulsif, vécu comme vital, de s’affranchir de la nature et des déterminismes : particulièrement depuis les Lumières, l’homme entreprend la création de l’objet comme une néantisation continuelle de sa encart_bts_objet_5nature finie. L’objet est ainsi l’emblème d’une idéologie de la perfectibilité. Tout comme Dieu a créé l’homme à son image, nous avons créé les objets à notre image.

Mais au XXIe siècle, le caractère inédit des nouvelles technologies montre que cette quête accélérée de la perfectibilité, du « zéro défaut », donne quelque part à l’homme l’illusion d’être un démiurge. Si la production d’objets en série est en effet liée à une amélioration, un progrès, un perfectionnement continuels de l’homme, nous nous rendons compte que cette idéologie de la transformation dont le scientisme constitue sans nul doute l’archétype, arrache peu à peu l’homme à sa pesanteur : l’objet intelligent n’est-il pas en ce sens une surestimation de la connaissance absolue ? Le principe de l’ère postindustrielle est que la science satisfait tous les besoins de l’intelligence humaine : elle refuse l’inconnaissable, le hasard, pour lui substituer un acte de foi dans l’objet parfait. Par lui, avec lui et en lui, nous dominons ce monde, en nous en séparant, en nous y opposant.

Pour Serge Tisseron, l’objet ne prolonge pas seulement certaines fonctions, il transforme la perception que nous avons de nous-même, notre façon de tromper l’angoisse par exemple. Dans son essai Comment l’esprit vient aux objets ? il montre en effet « que les objets qui nous entourent, tout autant que nos semblables, sont le support d’attente, d’attachement, d’émotion, qui en font des médiateurs psychiques essentiels à la construction de notre existence sociale et de notre personnalité ». Mais alors que l’objet fabriqué artisanalement l’est selon le point de vue de l’humain, l’objet postindustriel ne se prête plus à cette conception : sa nature de plus en plus immatérielle, de même que son fonctionnement symbolique font qu’il est un partenaire à part entière, capable de se poser comme sujet : les objets intelligents du XXIe siècle attestent ainsi d’une nouvelle orientation de la société de consommation où la technique peut influer sur les dynamiques des interactions sociales.

3

 

DE L’OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
À L’ÉTERNITÉ PROGRAMMÉE

« Meurs un autre jour » 


N’

est-ce pas cette application idéale que l’homme du troisième millénaire aspire à installer dans son smartphone ? « Die another day », comme le chantait Madonna en 2002, c’est pour l’homme postmoderne se soustraire à sa finitude, à la dimension tragique de l’histoire. Les rapports que nous entretenons avec l’objet oscillent ainsi entre la dégradation et la décadence, autrement dit la finitude ; et l’entraide, la générosité ou le recyclage : manière de passer de l’obsolescence programmée à l’éternité programmée. Avec le recyclage,encart_bts_objet_3 les objets ont une autre vie et ouvrent un au-delà de la société de consommation qui apparaît encore plus comme une possession éternelle d’objets, un désir d’éternité.

On peut ainsi interpréter le recyclage à la fois comme refus du temps lui-même et paradoxalement comme une façon de donner du sens au temps. Alors que la société de l’éphémère, qui a marqué les Trente Glorieuses était le contraire de l’immortalité, l’obsession de la finitude, la peur « que cela cesse » marque le XXIe siècle et alimente le désir chez l’homme d’une forme d’autonomie biologique qui le rendrait maître de sa propre mort et le pousserait à envisager l’immémorial. Dans un monde limité quant à ses capacités d’approvisionnement, le développement durable amène ainsi à repenser les fondements mêmes du consumérisme : face à l’éphémère et au dérisoire, il oblige à envisager la fabrication de l’objet en termes de durabilité, de long terme. Il constitue aussi, face au rouleau compresseur de la postmodernité et au fantasme d’une informatisation généralisée, une sorte de paradis perdu, de primitivisme, de revendication du passé : la destruction de l’objet étant suivie de sa réincarnation.

Puisqu’il n’a pas le pouvoir de fabriquer de ses mains l’immortalité, l’homme a fabriqué l’objet immortel à travers le recyclage, qui est aussi une façon de remonter le temps. Ainsi peut-il exorciser la perspective insupportable d’un anéantissement pur et simple de la vie. Le recyclage est alors une quête de l’éternité fondée sur le dépassement de la mort, de l’absurde. Mais en permettant à l’objet de renaître et de se réincarner, il correspond également à une sorte d’attente millénariste de la fin des temps, à une seconde vie, à une nouvelle espérance de l’homme qui le rapproche de son propre commencement. Lucidité ou nouvelle illusion métaphysique ? Le recyclage s’articule en effet autour d’un rêve quelque peu utopique : bâtir dans un monde qui voit les repères géographiques, sociaux, politiques s’effondrer, un avenir commun, une communauté de destin, un vivre-ensemble permettant de donner un sens, une finalité, un but à la finitude : c’est ce qui explique à l’évidence le développement si considérable des objets communicants.

Le poète et philosophe Paul Valéry lançait en 1919, dans La Crise de l’esprit, ce terrible avertissement : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ».  Et sans doute il est vrai qu’en ce début de troisième millénaire, nous comprenons que réfléchir à ces objets qui nous envahissent, c’est réfléchir aux espoirs et aux peurs qui marquent le vingt-et-unième siècle. « Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose » ?

Certes, si la mythologie de l’homme artificiel et du robot hante les imaginations et les cultures humaines depuis des siècles, jamais l’homme n’a autant rêvé se fabriquer lui-même… L’écrivain Michel Houellebecq, dans Les Particules élémentaires, fait dire à son héros : « Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme ».   Ces propos très âcres sont pourtant à méditer : comme le remarquait avec justesse Nicole Aubert, « l’hypermodernité est un rêve de déshumanisation. L’homme hypermoderne rêve de se fabriquer lui-même à l’aide de techniques de pointe : non seulement opérer ou réparer, ou même transplanter, mais fabriquer, faire vivre un clone, image d’un moi idéal improbable, purement narcissique et pervers. L’homme, en tant qu’espèce, serait désormais remplacé par la technique, produit par la technique, exterminé par la technique. Tout est automatisé, numérisé, mis en réseau, en vidéo ».

_

CONCLUSION


C

omme nous avons essayé de le montrer à travers notre étude, si le cycle de vie de l’objet semble finalement similaire à celui de l’homme, il apparaît que l’homme postmoderne, marqué par l’incertitude croissante face à l’avenir, a cherché de plus en plus à retranscrire son humanité imparfaite à travers celle des objets et peut-être même à s’objetiser lui-même à travers une technologie toujours plus grande, plus précise, plus compétente, afin de repousser toujours plus sa propre finitude. Cependant, à force de rechercher la voie du bonheur à travers l’objet, celui-ci ne deviendra-t-il pas un jour plus parfait que l’homme ?

Copyright © mai 2016, Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI au Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

 

NOTES

1. http://www.cnrtl.fr/definition/objet
2. Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, PUF 2016. Voyez cette page.
3. Collectif, sous la direction de Philippe Robert-Demontrond et Eric Rémy, Regards croisés sur la consommation – Tome 1. Du fait social à la question du sujet, 2014 Éditions EMS, page 228. Cf. aussi ces propos de Richard Ladwein : « L’objet dispose également d’un cycle de vie. Il n’a de prégnance que pour la durée de son séjour dans la sphère personnelle de l’individu. Avant ce séjour, il est généralement un objet neuf, provenant d’une interface commerciale. Suite à son séjour dans la sphère personnelle d’action, l’objet peut être caractérisé par une désaffection qui le relègue, d’abord dans l’habitat puis dans la cave ou le grenier. De là, il est susceptible d’être rejeté définitivement, mais il peut également intégrer un circuit secondaire et être réhabilité comme objet d’occasion dans le circuit des antiquaires ou des objets de seconde main et être de nouveau disponible pour un séjour dans la sphère personnelle d’action d’un autre individu » (Abraham Moles – Un phénoménologue de la vie quotidienne, 2014 Éditions EMS).
4. Voir à ce sujet : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014 : « Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude ».
5. Voir aussi : Bruno Rigolt, Les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin », Espace Pédagogique Contributif, avril 2015.
6. Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014. Voir aussi : Bruno Rigolt, « Pour une sociologie du détour » (EPC, mars 2009).
7. Propos cités par Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot in : Philosophie des âges de la vie, Paris Grasset 2007.
8. Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Toulouse ERES, 2014.


© Bruno Rigolt, EPC mais 2016

BTS Session 2015 Corrigé de l’Épreuve de Culture Générale et Expression : la synthèse

BTS Session 2015…
Épreuve de Culture Générale et Expression
Thème : « Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets »

Proposition de corrigé
de l’épreuve de synthèse de documents

Pour voir le sujet dans son intégralité et les documents du corpus, cliquez ici.

 NB. Ce corrigé est personnel et ne saurait bien évidemment engager l’institution scolaire.

 

__Les rapports que nous entretenons avec les objets sont souvent ambigus. C’est ainsi que l’attachement quelque peu régressif pour le passé, qui est une tendance émergente de la jeunesse occidentale actuelle a de quoi interpeller. Le corpus qui nous est proposé décrit et interprète cette rétromania où résident quelques-uns des symptômes les plus marquants d’un véritable désordre générationnel. Le premier document est l’introduction d’un essai consacré au Vintage rédigé par Philothée Gaymard et publié en 2013 aux éditions 10-18 dans la collection « Le Monde expliqué aux vieux », collection qui a pour but de nous familiariser avec les aspects les plus paradoxaux de notre modernité. Ce paradoxe est rendu plus sensible encore dans un passage du Planétarium, ouvrage emblématique du Nouveau roman (Gallimard, 1959) dans lequel l’écrivaine Nathalie Sarraute déjoue savamment les conditionnements idéologiques qui poussent un jeune couple parisien à vouloir à tout prix acquérir une bergère Louis XV, véritable objet de fascination, pour se démarquer des valeurs morales et sociales de l’époque. C’est dans le même esprit qu’il convient d’aborder les propos de Didier Ludot, spécialiste du vintage haute couture ou l’affiche pour l’édition 2014 de l’Anjou Vélo Vintage, manifestation annuelle consacrée à la mode rétro dans l’univers du vélo et des styles de vie, qui nous rappellent combien, entre nostalgie d’un âge d’or révolu et peur de l’avenir, le vintage interpelle et fascine.

__Faut-il pour autant s’inquiéter de cet engouement ? De fait, toute la question qui domine le corpus est d’interroger, à l’heure de la mondialisation, pareil repli sur le passé. Nous répondrons à cette problématique selon une double perspective : après avoir analysé les raisons qui président au développement du vintage, censé faire oublier les risques liés à la modernité, nous verrons qu’on ne saurait pour autant le réduire à un simple phénomène de mode : il conviendra plus fondamentalement d’interpréter ce retour aux sources comme l’expression d’une véritable culture, profondément porteuse de sens.

__Particulièrement à une époque troublée de notre histoire, le goût pour le passé reflète l’état d’esprit d’une jeunesse nostalgique et mélancolique, qui rêve de retrouver « un temps qu’elle n’a pas connu ». Tel est le point de départ de la réflexion de Philothée Gaymard, jeune journaliste au magazine Usbek & Rica et qui appartient elle-même à la génération Y. Ce besoin de regarder en arrière se retrouve chez Alain, l’enfant gâté du Planétarium, qui préfère courir les antiquaires que de finir sa thèse et contribuer au boom économique des Trente Glorieuses. Pour des jeunes en mal d’identité, ces nouveaux comportements de consommation tentent ainsi d’actualiser un passé révolu censé faire oublier les risques liés à la modernité. L’affiche de l’Anjou Vélo Vintage mérite à ce titre qu’on s’y attarde : consacrée à la mode rétro dans l’univers du vélo, elle présente un cadre rural enchanteur, caractéristique de cette nostalgie d’une époque idéalisée, où tout paraissait plus simple et rassurant : on y voit un jeune couple à bicyclette dont les tenues, particulièrement celle de la femme très inspirée du New Look, semblent réactualiser l’image d’Épinal d’une famille française des années Cinquante.

__Il est difficile d’appréhender rationnellement cette attirance souvent fantasmée pour le passé, tant elle semble échapper à toute tentative de définition. Philothée Gaymard avance l’idée que ce retour aux classiques se fait à défaut de pouvoir se projeter dans un avenir insaisissable : ce n’est pas un hasard s’il s’est imposé essentiellement dans une société occidentale à fort pouvoir d’achat, dominée par l’acquisivité effrénée et l’enlisement dans le productivisme. Il y aurait en effet dans le vintage la volonté de se déconnecter d’une réalité d’autant plus frustrante que la jeunesse actuelle, complètement immergée dans la postmodernité, utilise le vintage comme manière de redonner du sens. De même, à la journaliste Aude Lasjaunias venue l’interroger pour M, le magazine du Monde daté du 5 juillet 2012, Didier Ludot répond que le vintage peut s’interpréter comme une manière de ne pas rentrer dans le moule. N’est-ce pas le sens qu’il convient d’attribuer à la fameuse bergère du Planétarium, à propos de laquelle Alain s’oppose à sa belle-mère ? L’objet apparaît ainsi comme une façon de contrecarrer les habitudes et le goût bourgeois de la société de consommation.

__Dès lors, il n’est guère étonnant que ce repli sur le passé cristallise les incompréhensions entre générations : la « génération de nos parents » qu’évoque Philothée Gaymard ne comprend pas l’attachement des jeunes à des choses qu’elle s’est efforcée de combattre. Cet aspect se retrouve dans le roman de Nathalie Sarraute : la bergère Louis XV que le jeune couple tente de posséder entre en contradiction avec les idées des parents, qui optent pour le confort moderne. Dans ce passage, la mère de Gisèle oppose le comportement de son gendre à celui d’un homme qui devrait être, selon les stéréotypes bourgeois, beaucoup plus rationnel et pragmatique : les « vrais » hommes sont ceux qui choisissent des objets en fonction de leur nature pratique, plutôt que pour des raisons esthétiques comme le fait Alain qui ne répond guère à l’idéal qu’elle s’est fait du mari de sa fille, « un homme calme, fort, pur, détaché, préoccupé de choses graves et compliquées qui leur échappent à elles faibles femmes ». En ce sens, l’attachement au passé peut s’analyser comme une réappropriation du moi autant qu’une mise en cause implicite de la modernité et du rationalisme associés à l’économie de marché.

__Il convient désormais d’analyser de façon plus critique ce « phénomène rétro » qui amène à plusieurs questionnements. Au-delà de sa matérialité, l’objet ancien revêt tout d’abord une dimension mythique, voire mystique. Le tropisme¹ que Nathalie Sarraute met en scène suggère ainsi combien la quête du bel objet s’apparente à une forme de fétichisme. Dans le même ordre d’idée, Didier Ludot parle d’objet « trésor » comme si le vêtement vintage, de par sa rareté l’apparentant à une œuvre d’art, permettait de capter l’inaccessible, l’authentique : la possession d’un objet « différenciant » ferait de son détenteur quelqu’un d’autre. La fonction esthétique de l’objet rejoint dès lors sa dimension hiérophanique : par opposition au monde trivial du présent et du machinisme, le charme de l’ancien et du « fait-main » répond donc à une quête de l’unicité de même qu’à un savoir-faire ancestral comme le montrent très bien les propos recueillis par Aude Lasjaunias. Nous pourrions évoquer dans le même ordre d’idée l’esthétique très picturale de l’affiche pour l’Anjou Vélo Vintage ou les prétentions artistiques d’Alain, à l’opposé du pragmatisme foncier des gens « raisonnables », comme sa belle-mère.

__Cela dit, les amateurs d’ancien ne seraient-ils pas victimes du piège qu’ils cherchaient précisément à éviter ? Par son désir obsessionnel de posséder une bergère Louis XV, Alain succombe malgré lui aux chimères d’un certain « aristocratisme ». De même, la quête d’authenticité de ces jeunes rejetons des baby-boomers, imprégnés d’ordinateurs, de réseaux sociaux, de téléphones mobiles et autres baladeurs MP3 qu’évoque Philothée Gaymard, ne relève-t-elle pas, au nom du refus de la consommation standardisée, d’une idéalisation quelque peu illusoire et trompeuse du passé ? Nous pourrions tout aussi bien faire référence aux clientes de Didier Ludot, victimes d’« une espèce de snobisme » comme il le concède lui-même : dans leur recherche assez élitiste d’objets uniques par refus de suivre la doxa dominante, ces élégantes n’aiment-elles pas tout bonnement le luxe et le prix payé pour ainsi se démarquer du diktat des tendances ? De fait, le corpus amène à un questionnement qu’on ne saurait négliger sur ces nouveaux comportements de consommation, fruit de désirs et de frustrations : sous couvert d’authenticité (la beauté contre l’utile, le rêve contre la réalité), les possesseurs de vintage constituent une nouvelle génération consumériste que semble caricaturer, bien avant l’heure, le texte de Nathalie Sarraute.

__Ce serait néanmoins se méprendre sur la valeur intrinsèquement originale du phénomène vintage que de s’en tenir à un constat aussi réducteur : Philothée Gaymard explique que c’est bien la recherche d’un nouveau savoir-vivre qui guide les millennials dont les styles de modes de vie reposent sur une recherche de valeurs et de nouvelles normes socioculturelles profondes qui se situent en relation avec des racines, des fondements qu’on croyait oubliés et qui renaissent à la faveur du vintage. Didier Ludot montre également combien, à une époque où les tendances de mode ont disparu, l’acquisition d’un vêtement ou d’un accessoire vintage repose sur un investissement d’ordre affectif et patrimonial. On peut de même interpréter l’affiche de l’Anjou Vélo Vintage comme l’expression du besoin de se retrouver dans le passé pour réinventer le présent et ainsi faire resurgir la dimension idéale et mythique de l’existence dans un monde qui la nie par excès de rationalité. Le corpus nous invite à ce titre à comprendre que la nostalgie qui semble être au cœur de l’incessant revival qui s’observe aujourd’hui, bien plus qu’un effet de mode ou qu’une « crise d’adulescence » jouant sur le passé fantasmé, est devenue une véritable culture, qui participe à notre postmodernité.

__Comme nous l’avons compris à travers la lecture comparée des documents de ce corpus, si les jeunes générations, saturées de technicité et de rationalisme, se tournent autant vers le passé, c’est qu’il est porteur d’une Histoire, d’un enjeu culturel et d’une formidable force libératrice qui accompagne ce changement de millénaire : ainsi le vintage agit à la fois comme marqueur identitaire et mémoriel, et comme processus dynamique d’un nouveau vivre-ensemble mêlant tradition et modernité.

________________
1. Tropisme : au sens littéraire et figuré, le terme désigne une « force irrésistible et inconsciente qui pousse quelqu’un à agir d’une façon déterminée » |Source : CNRTL|. Nathalie Sarraute utilise ce terme dans son œuvre pour décrire les attitudes, les comportements instinctifs et indéfinissables qui déterminent, souvent inconsciemment, nos actions.

© Bruno Rigolt, mai 2015
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)
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Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, EPC mai 2015__

BTS Session 2015 Corrigé de l'Épreuve de Culture Générale et Expression : la synthèse

BTS Session 2015…
Épreuve de Culture Générale et Expression
Thème : « Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets »

Proposition de corrigé
de l’épreuve de synthèse de documents

Pour voir le sujet dans son intégralité et les documents du corpus, cliquez ici.

 NB. Ce corrigé est personnel et ne saurait bien évidemment engager l’institution scolaire.
 

__Les rapports que nous entretenons avec les objets sont souvent ambigus. C’est ainsi que l’attachement quelque peu régressif pour le passé, qui est une tendance émergente de la jeunesse occidentale actuelle a de quoi interpeller. Le corpus qui nous est proposé décrit et interprète cette rétromania où résident quelques-uns des symptômes les plus marquants d’un véritable désordre générationnel. Le premier document est l’introduction d’un essai consacré au Vintage rédigé par Philothée Gaymard et publié en 2013 aux éditions 10-18 dans la collection « Le Monde expliqué aux vieux », collection qui a pour but de nous familiariser avec les aspects les plus paradoxaux de notre modernité. Ce paradoxe est rendu plus sensible encore dans un passage du Planétarium, ouvrage emblématique du Nouveau roman (Gallimard, 1959) dans lequel l’écrivaine Nathalie Sarraute déjoue savamment les conditionnements idéologiques qui poussent un jeune couple parisien à vouloir à tout prix acquérir une bergère Louis XV, véritable objet de fascination, pour se démarquer des valeurs morales et sociales de l’époque. C’est dans le même esprit qu’il convient d’aborder les propos de Didier Ludot, spécialiste du vintage haute couture ou l’affiche pour l’édition 2014 de l’Anjou Vélo Vintage, manifestation annuelle consacrée à la mode rétro dans l’univers du vélo et des styles de vie, qui nous rappellent combien, entre nostalgie d’un âge d’or révolu et peur de l’avenir, le vintage interpelle et fascine.

__Faut-il pour autant s’inquiéter de cet engouement ? De fait, toute la question qui domine le corpus est d’interroger, à l’heure de la mondialisation, pareil repli sur le passé. Nous répondrons à cette problématique selon une double perspective : après avoir analysé les raisons qui président au développement du vintage, censé faire oublier les risques liés à la modernité, nous verrons qu’on ne saurait pour autant le réduire à un simple phénomène de mode : il conviendra plus fondamentalement d’interpréter ce retour aux sources comme l’expression d’une véritable culture, profondément porteuse de sens.

__Particulièrement à une époque troublée de notre histoire, le goût pour le passé reflète l’état d’esprit d’une jeunesse nostalgique et mélancolique, qui rêve de retrouver « un temps qu’elle n’a pas connu ». Tel est le point de départ de la réflexion de Philothée Gaymard, jeune journaliste au magazine Usbek & Rica et qui appartient elle-même à la génération Y. Ce besoin de regarder en arrière se retrouve chez Alain, l’enfant gâté du Planétarium, qui préfère courir les antiquaires que de finir sa thèse et contribuer au boom économique des Trente Glorieuses. Pour des jeunes en mal d’identité, ces nouveaux comportements de consommation tentent ainsi d’actualiser un passé révolu censé faire oublier les risques liés à la modernité. L’affiche de l’Anjou Vélo Vintage mérite à ce titre qu’on s’y attarde : consacrée à la mode rétro dans l’univers du vélo, elle présente un cadre rural enchanteur, caractéristique de cette nostalgie d’une époque idéalisée, où tout paraissait plus simple et rassurant : on y voit un jeune couple à bicyclette dont les tenues, particulièrement celle de la femme très inspirée du New Look, semblent réactualiser l’image d’Épinal d’une famille française des années Cinquante.

__Il est difficile d’appréhender rationnellement cette attirance souvent fantasmée pour le passé, tant elle semble échapper à toute tentative de définition. Philothée Gaymard avance l’idée que ce retour aux classiques se fait à défaut de pouvoir se projeter dans un avenir insaisissable : ce n’est pas un hasard s’il s’est imposé essentiellement dans une société occidentale à fort pouvoir d’achat, dominée par l’acquisivité effrénée et l’enlisement dans le productivisme. Il y aurait en effet dans le vintage la volonté de se déconnecter d’une réalité d’autant plus frustrante que la jeunesse actuelle, complètement immergée dans la postmodernité, utilise le vintage comme manière de redonner du sens. De même, à la journaliste Aude Lasjaunias venue l’interroger pour M, le magazine du Monde daté du 5 juillet 2012, Didier Ludot répond que le vintage peut s’interpréter comme une manière de ne pas rentrer dans le moule. N’est-ce pas le sens qu’il convient d’attribuer à la fameuse bergère du Planétarium, à propos de laquelle Alain s’oppose à sa belle-mère ? L’objet apparaît ainsi comme une façon de contrecarrer les habitudes et le goût bourgeois de la société de consommation.

__Dès lors, il n’est guère étonnant que ce repli sur le passé cristallise les incompréhensions entre générations : la « génération de nos parents » qu’évoque Philothée Gaymard ne comprend pas l’attachement des jeunes à des choses qu’elle s’est efforcée de combattre. Cet aspect se retrouve dans le roman de Nathalie Sarraute : la bergère Louis XV que le jeune couple tente de posséder entre en contradiction avec les idées des parents, qui optent pour le confort moderne. Dans ce passage, la mère de Gisèle oppose le comportement de son gendre à celui d’un homme qui devrait être, selon les stéréotypes bourgeois, beaucoup plus rationnel et pragmatique : les « vrais » hommes sont ceux qui choisissent des objets en fonction de leur nature pratique, plutôt que pour des raisons esthétiques comme le fait Alain qui ne répond guère à l’idéal qu’elle s’est fait du mari de sa fille, « un homme calme, fort, pur, détaché, préoccupé de choses graves et compliquées qui leur échappent à elles faibles femmes ». En ce sens, l’attachement au passé peut s’analyser comme une réappropriation du moi autant qu’une mise en cause implicite de la modernité et du rationalisme associés à l’économie de marché.

__Il convient désormais d’analyser de façon plus critique ce « phénomène rétro » qui amène à plusieurs questionnements. Au-delà de sa matérialité, l’objet ancien revêt tout d’abord une dimension mythique, voire mystique. Le tropisme¹ que Nathalie Sarraute met en scène suggère ainsi combien la quête du bel objet s’apparente à une forme de fétichisme. Dans le même ordre d’idée, Didier Ludot parle d’objet « trésor » comme si le vêtement vintage, de par sa rareté l’apparentant à une œuvre d’art, permettait de capter l’inaccessible, l’authentique : la possession d’un objet « différenciant » ferait de son détenteur quelqu’un d’autre. La fonction esthétique de l’objet rejoint dès lors sa dimension hiérophanique : par opposition au monde trivial du présent et du machinisme, le charme de l’ancien et du « fait-main » répond donc à une quête de l’unicité de même qu’à un savoir-faire ancestral comme le montrent très bien les propos recueillis par Aude Lasjaunias. Nous pourrions évoquer dans le même ordre d’idée l’esthétique très picturale de l’affiche pour l’Anjou Vélo Vintage ou les prétentions artistiques d’Alain, à l’opposé du pragmatisme foncier des gens « raisonnables », comme sa belle-mère.

__Cela dit, les amateurs d’ancien ne seraient-ils pas victimes du piège qu’ils cherchaient précisément à éviter ? Par son désir obsessionnel de posséder une bergère Louis XV, Alain succombe malgré lui aux chimères d’un certain « aristocratisme ». De même, la quête d’authenticité de ces jeunes rejetons des baby-boomers, imprégnés d’ordinateurs, de réseaux sociaux, de téléphones mobiles et autres baladeurs MP3 qu’évoque Philothée Gaymard, ne relève-t-elle pas, au nom du refus de la consommation standardisée, d’une idéalisation quelque peu illusoire et trompeuse du passé ? Nous pourrions tout aussi bien faire référence aux clientes de Didier Ludot, victimes d’« une espèce de snobisme » comme il le concède lui-même : dans leur recherche assez élitiste d’objets uniques par refus de suivre la doxa dominante, ces élégantes n’aiment-elles pas tout bonnement le luxe et le prix payé pour ainsi se démarquer du diktat des tendances ? De fait, le corpus amène à un questionnement qu’on ne saurait négliger sur ces nouveaux comportements de consommation, fruit de désirs et de frustrations : sous couvert d’authenticité (la beauté contre l’utile, le rêve contre la réalité), les possesseurs de vintage constituent une nouvelle génération consumériste que semble caricaturer, bien avant l’heure, le texte de Nathalie Sarraute.

__Ce serait néanmoins se méprendre sur la valeur intrinsèquement originale du phénomène vintage que de s’en tenir à un constat aussi réducteur : Philothée Gaymard explique que c’est bien la recherche d’un nouveau savoir-vivre qui guide les millennials dont les styles de modes de vie reposent sur une recherche de valeurs et de nouvelles normes socioculturelles profondes qui se situent en relation avec des racines, des fondements qu’on croyait oubliés et qui renaissent à la faveur du vintage. Didier Ludot montre également combien, à une époque où les tendances de mode ont disparu, l’acquisition d’un vêtement ou d’un accessoire vintage repose sur un investissement d’ordre affectif et patrimonial. On peut de même interpréter l’affiche de l’Anjou Vélo Vintage comme l’expression du besoin de se retrouver dans le passé pour réinventer le présent et ainsi faire resurgir la dimension idéale et mythique de l’existence dans un monde qui la nie par excès de rationalité. Le corpus nous invite à ce titre à comprendre que la nostalgie qui semble être au cœur de l’incessant revival qui s’observe aujourd’hui, bien plus qu’un effet de mode ou qu’une « crise d’adulescence » jouant sur le passé fantasmé, est devenue une véritable culture, qui participe à notre postmodernité.

__Comme nous l’avons compris à travers la lecture comparée des documents de ce corpus, si les jeunes générations, saturées de technicité et de rationalisme, se tournent autant vers le passé, c’est qu’il est porteur d’une Histoire, d’un enjeu culturel et d’une formidable force libératrice qui accompagne ce changement de millénaire : ainsi le vintage agit à la fois comme marqueur identitaire et mémoriel, et comme processus dynamique d’un nouveau vivre-ensemble mêlant tradition et modernité.

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1. Tropisme : au sens littéraire et figuré, le terme désigne une « force irrésistible et inconsciente qui pousse quelqu’un à agir d’une façon déterminée » |Source : CNRTL|. Nathalie Sarraute utilise ce terme dans son œuvre pour décrire les attitudes, les comportements instinctifs et indéfinissables qui déterminent, souvent inconsciemment, nos actions.

© Bruno Rigolt, mai 2015
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)
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© Bruno Rigolt, EPC mai 2015__

« 75 minutes BTS » Thème : « Ces objets qui nous envahissent… » Objet et mise en scène de soi

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Ces objets qui nous envahissent…

Problématique de ce « 75 Minutes » : objet et mise en scène de soi. Le téléphone mobile, objet du paraître…

mots clés : objet et paraître, objets communicants, téléphone portable, mise en scène de soi

voir aussi sur le blog pédagogique : « Entraînement BTS… Thème : « Ces objets qui nous envahissent »… Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel« 

Support de cours et présentation

« Le souci du paraître et des apparences imprègne notre société occidentale contemporaine. Il suffit, par exemple, de longer les rayons des marchands de journaux pour constater combien la presse a pu s’emparer de la question. Magazines de mode, d’esthétique et de body-building, magazines de décoration, etc., voire même les pages de couverture, désormais saisonnières, de la presse d’actualité font désormais la promotion de nos modes de paraître ». Ces propos d’Isabelle Paresys |1| informent d’emblée sur la manière dont tout objet, « au-delà de sa fonction précise, clairement identifiable » |Instructions officielles|, s’inscrit dans un système de signes imprégné de social. En ce sens, en participant à la recherche d’une identité, l’objet dessine le moi social : choisir un vêtement, changer de look, introduisent une mise en scène de l’intimité, une représentation de soi. 

Les mondains, les gens du monde, les punks ou les rappeurs se reconnaissent entre eux par le port de l’habit et de certains objets, par une certaine apparence vestimentaire : À travers cette mise en scène de notre corps, nous donnons à lire un style, un personnage, une représentation de nous-mêmes. C’est ainsi par exemple que Roland Barthes (Le Système de la Mode, 1967) s’est intéressé à la sémantique du vêtement. De fait, si les vêtements sont des indicateurs de l’origine sociale et du statut économique, ils sont conséquemment producteurs de simulacre. La première page du roman de Maupassant Bel-Ami publié en 1885 est à ce titre célèbre : par tout un jeu subtil de mise en scène de soi et de séduction qui brouille les repères identificateurs, le héros cherche à « porter beau », à « paraître » plus qu’il n’est. Nous découvrons ainsi une société où tout est fait pour se montrer au regard de l’autre.

Le téléphone mobile, objet du « paraître »

Plus près de nous, particulièrement dans un contexte de crise des identités, les objets communicants sont au cœur de la compréhension des mutations sociales actuelles et des nouvelles pratiques de mise en spectacle de notre société : c’est ainsi que le téléphone portable a non seulement modifié les interactions entre les individus, les groupes et leurs pratiques de communication, mais entraîné conséquemment une réflexion originale sur l’identité individuelle et l’étude de la notion de soi.  De fait, le mobile ne met pas seulement en jeu une conduite conversationnelle ou des formes d’interaction et d’être ensemble : de par sa composante émotionnelle forte dont nous avons pu voir lors d’un précédent entraînement qu’il participait à une sorte d’investissement affectif du sujet |2|, il est devenu l’indice d’une appartenance symbolique à de nouvelles valeurs, et à de nouveaux modes d’auto-présentation de soi qu’il est intéressant d’étudier.

L’écrivain et sémiologue Umberto Eco (doc. 1), non sans humour, stigmatise ce désir de paraître qui gagne parfois les possesseurs d’un objet communicant pour sursignifier narcissiquement leur présence au monde : prestige, représentation de soi et mise en scène de soi —pour devenir vraiment soi aux yeux des autres— sont en effet au centre de cette extériorisation ostensible des pratiques de communication où le processus fait signe bien plus que le message lui-même. Ainsi, la dimension figurative participe d’une relation dramatisée à l’objet en fonction de l’expérience de la personne et en fonction de ses groupes d’appartenance. Comme nous le voyons, ce que le téléphone portable donne à voir à travers un vecteur concret, c’est la manière dont il a bouleversé notre rapport à nous-même et à autrui, à la fois rapport d’identification et de différenciation.

Comme marqueur central d’un territoire qui fonctionne par projection de la sphère personnelle (notre personne au centre de l’attention des autres, et dont notre voix et notre gestuelle constituent les limites approximatives), le téléphone portable est donc un outil de mise en scène de soi, un accessoire de notre présence, un objet transitoire (que l’on cherche à remettre inlassablement au goût du jour en changeant de mobile) posé comme affirmation de soi, et de nos valeurs : se montrer, avoir une nouvelle apparence, devenir enfin soi dans un monde où notre rapport au monde est profondément remis en question par la massification et l’anonymat croissant… Des chercheurs en communication ont ainsi observé nos comportements lorsque nous avons un portable en main… Cette anecdote rapportée par les auteurs |3| en dit long :

Le spectacle, connu de tous, de personnes seules aux terrasses de café, est de ce point de vue particulièrement instructif. Dans un café du quartier Latin, un jour de semaine du mois de juin, des hommes mais surtout des femmes, souvent seules, sont comme en situation d’attente (de quelqu’un, de la commande…). La situation est ordonnée selon deux temps : avant la commande et pendant la consommation. L’usage du téléphone est à la fois suspendu à ce rythme et donne un contenu à cet espace-temps singulier. Une femme s’assoit et procède à une sorte de rituel d’installation à table : elle enlève sa veste, sort ses clés de ses poches pour les poser sur la table puis ouvre son sac à main et en sort ses accessoires, en premier lieu le téléphone puis son paquet de cigarettes. Elle ne téléphone pas, ne reçoit pas d’appel mais elle manipule son mobile. Cela constitue même l’essentiel de ses gestes. Elle le regarde, actionne des touches, le repose, le reprend. Le serveur arrive et passe la commande, le téléphone est alors, semble t-il, momentanément oublié. Aussitôt la commande passée, l’essentiel des gestes concerne à nouveau le mobile qui redevient l’objet de nombreuses manipulations. La commande arrive et un rythme s’instaure entre l’action de boire, l’action de regarder alentour et l’action de toucher son téléphone.

En un sens, face à notre solitude subie et négative, le smartphone entraîne l’humanisation de la machine : il devient un autre soi-même, l’avatar, la prothèse de notre moi défaillant puisque nous y projetons une trace passagère et mouvante de nous-même. Si l’objet incarnait autrefois l’identité intangible de la personne, a contrario, l’objet communicant, forcément éphémère et relatif, devient un autre soi-même dans un monde conforme à l’affirmation de Baudelaire : « la modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent » |4|. Je vous invite enfin à lire le texte de Federico Montanari (doc. 3) : à travers l’exemple du téléphone portable, l’auteur montre combien les objets communicants en tant qu’objets néo-magiques investis de pouvoir, vont entraîner de nouvelles dynamiques sociales et symboliques. Comme artefact technologique, le téléphone portable alimente ainsi notre désir de manipulation du réel, notre ambition de jouer à Dieu…

1. Isabelle Paresys, Paraître et apparences en Europe occidentale : du Moyen Âge à nos jours, Presses Universitaires su Septentrion, Villeneuve d’Asq 2008, page 7.
2. Voir à ce sujet : « 
Entraînement BTS… Thème : « Ces objets qui nous envahissent »… Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel« 
3. Collectif (GRIPIC Groupe Interdisciplinaire sur les Processus d’Information et de Communication), Le Téléphone mobile aujourd’hui : Usages, représentations, comportements sociaux, page 13.
4. Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, 1868.

Étape 1 : la prise de notes (40 minutes) : Document 1 : 10 minutes. Document 2 : 10 minutes. Document 3 : 20 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, 1997
« C
omment ne pas utiliser le téléphone portable » (extrait)

Dans cette chronique, l’écrivain et sémioticien italien Umberto Eco (1932 — ) raille avec humour l’usage excessif du téléphone portable et la manière dont il a modifié les codes de civilité.

D’abord, il y a ceux qui ne conçoivent pas de se déplacer sans avoir la possibilité d’échanger des frivolités avec des parents ou amis qu’ils viennent de quitter. Difficile de les condamner : s’ils ne savent pas échapper à cette compulsion pour jouir de leurs instants de solitude, s’ils n’arrivent pas à s’intéresser à ce qu’ils font à ce moment-là, s’ils sont incapables de savourer l’éloignement après le rapprochement, s’ils veulent afficher leur vacuité et même la brandir comme un étendard, eh bien, tout cela est du ressort d’un psy. Ils nous cassent les pieds, mais il faut comprendre leur effarante aridité intérieure, rendre grâces au ciel d’être différents d’eux et pardonner (sans se laisser gagner par la joie luciférienne de ne pas leur ressembler, ce serait de l’orgueil et un manque de charité). Reconnaissons-les comme notre prochain qui souffre et tendons l’autre oreille.

Dans la deuxième catégorie, on trouve […] ceux qui entendent montrer publiquement qu’ils sont sans cesse sollicités, consultés pour des affaires urgentissimes d’une éminente complexité : les conversations qu’ils nous infligent dans les trains, les aéroports ou les restaurants, concernent de délicates transactions monétaires, des profilés métalliques jamais arrivés, des demandes de rabais pour un stock de cravates, et tant d’autres choses encore qui, dans l’esprit du téléphoneur, font très « Rockefeller ».

Or, la division des classes est une abominable mécanique : le parvenu aura beau gagner un fric fou, d’ataviques stigmates prolétaires lui feront ignorer le maniement des couverts à poisson, accrocher un Kiki à la lunette arrière de sa Ferrari, un saint Christophe au tableau de bord de son jet privé, et dire qu’il va « au coiffeur » ; aussi n’est-il jamais reçu par la duchesse de Guermantes (et il rumine, se demandant bien pourquoi, vu qu’il a un bateau long comme un pont).

Ces gens-là ignorent que Rockefeller n’a aucunement besoin d’un portable, car il possède un immense secrétariat, si efficace que c’est à peine si son chauffeur vient lui susurrer deux mots à l’oreille lorsque son grand-père est subclaquant. L’homme de pouvoir n’est pas obligé de répondre à chaque coup de fil. Voire. Il n’est là pour personne. Même au plus bas de l’échelle directoriale, les deux symboles de la réussite sont la clé des toilettes privées et une secrétaire qui répond « monsieur le directeur est en réunion ».

Ainsi celui qui exhibe son portable comme symbole de pouvoir déclare au contraire à la face du monde sa désespérante condition de sous-fifre, contraint de se mettre au garde-à-vous au moindre appel du sous-administrateur délégué, même quand il s’envoie en l’air, condamné, pour gagner sa croûte, à poursuivre jour et nuit ses débiteurs, persécuté par sa banque pour un chèque en bois, le jour de la communion de sa fille. Arborer ce type de téléphone, c’est donc montrer qu’il ne sait rien de tout cela, et c’est ratifier son implacable marginalisation sociale.

1991

Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, Nouveaux pastiches et postiches. 1992 pour l’édition italienne. Grasset 1997 pour l’édition française.

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2. Collectif (GRIPIC Groupe Interdisciplinaire sur les Processus d’Information et de Communication), Le Téléphone mobile aujourd’hui : Usages, représentations, comportements sociaux

« Parade téléphonique pour sourire à la foule : la conquête du public » depuis la page 76 (bas de la page) jusqu’à la page 78 (conclusion).

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3. Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », dans : Collectif (sous la direction de J. Fontanille & A. Zinna), Les Objets au quotidien, Presses Universitaires de Limoges, coll. Nouveaux Actes Sémiotiques, 2005.

Depuis le haut de la page 113 (« Si, il y a quelques années ») jusqu’au bas de la page 114 (« C’est de là que part l’idée des objets néo-magiques. »).


→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (35 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Sur quels arguments s’appuie le pastiche que dresse Umberto Eco des usagers du téléphone portable (doc. 1) ?
– Le texte d’U. Eco date de 1991, soit un an après la mise sur le marché des premiers téléphones cellulaires. Pensez-vous que la dimension du paraître et du pouvoir sur laquelle insiste l’auteur soit toujours d’actualité depuis l’arrivée des téléphones dits « intelligents » ?
– Expliquez et au  besoin commentez ces propos de F. Montanari (doc. 3) : « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré comme un objet d’identité sociale (manager, jeune cadre, ou au contraire « un peu ringard », etc.), aujourd’hui un tel objet est vu et utilisé comme un « être » qui accompagne notre quotidienneté ».
– Dans le document 2, les auteurs affirment (bas de la page 76) que le mobile « est une ressource particulièrement riche pour entrer en contact avec le public d’un lieu et qu’il sert souvent de truchement pour s’exhiber de manière positive ». Partagez-vous cette observation ? Quelles sont les valeurs et le bénéfice symbolique qui se cristallisent autour du téléphone mobile ?
– Expliquez ces propos (conclusion du doc. 2) : « Le téléphone mobile peut donc apparaître comme un instrument de scénographie sociale qui organise les réseaux relationnels ainsi que la production des identités individuelles par les différents modes de présentation de soi qu’il contribue à façonner ».
– Dans quelle mesure ces propos de F. Montanari (page 114) sont-ils intéressants à commenter ? « […] ces objets communiquent toujours plus entre eux, sans passer par nous, les humains : ils se transmettent des données sur leur présence ou disponibilité sur le territoire ; ils s’avertissent entre eux s’il y a ou pas un signal ou sur leur identité numérique ». […] les objets possèdent toujours une identité sémio-anthropologique qui leur es propre […] : ils communiquent, produisent des signes et des stratégies, des programmes d’action et des programmes de résistance par rapport aux sujets humains ».
– En vous référant au document 3, expliquez le sens du mot « faitiche » créé par Bruno Latour (page 114).
– Pourquoi F. Montanari dit du téléphone mobile que c’est un objet « néo-magique » ?
– Cherchez sur Internet des publicités pour le téléphone portable illustrant les notions abordées ci-dessus ; ou cherchez d’autres objets qui participent à la mise en scène de soi.

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! 

Entraînement BTS… Thème : « Ces objets qui nous envahissent »… Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424425.

  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
     Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

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  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

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  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

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  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_

Entraînement BTS… Thème : "Ces objets qui nous envahissent"… Le smartphone, de l'objet culte à l'objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424425.

  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
     Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

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  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

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  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

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  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_