« 75 minutes BTS » Thème : « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique » Internet et la question du « contenu »

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 1 
Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Problématique de ce « 75 Minutes » : Internet et la question du « contenu ». Les théories du storytelling

« On va tout vous raconter »… Le storytelling, autrement dit le fait de raconter des récits « à fort pouvoir de séduction et de conviction »¹, s’est imposé comme une  nouvelle réalité d’Internet, et plus particulièrement du développement du potentiel culturel des marques. Avec l’apparition du Web 2.0, les marques en effet se sont emparées de cet outil, censé réenchanter la communication et les échanges puisque le public peut « devenir le co-créateur de ces nouvelles histoires »¹.

Comme le définit en effet Sébastien Durand, le Storytelling est « d’une grande efficacité pour créer de l’émotion et nourrir la conversation entre les marques et le consommateur »¹, à tel point que de nombreux observateurs prédisent la disparition programmée de la publicité traditionnelle. Mais cette nouvelle parole basée essentiellement sur la communication émotionnelle ne risque-t-elle pas de faire de l’échange une simulation, et de la parole un simulacre ?

Tel est l’enjeu de ce « 75 minutes » qui amène à s’interroger sur cette parole « prête à l’emploi » : doit-on parler d’échange, autrement dit de communication réciproque, ou plutôt de techniques capables d’organiser et de polariser les opinions, sous couvert de « complicité émotionnelle »¹ ? Comme vous le voyez, les questionnements éthiques amenés par le Storytelling sont nombreux, et amènent de façon plus globale à réfléchir à l’impact des nouvelles technologies sur les relations humaines…

1. Sébastien Durand, Le Storytelling : Réenchantez votre communication !, Paris Dunod 2011. La plupart des citations proviennent de l’introduction de l’ouvrage.

Voir aussi : « Internet : Du bavardage, entre vacuité et vérité »
 Support de cours et entraînement. Pour accéder au document, 
cliquez ici.

 Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : consacrez 15 minutes à la lecture de chaque document. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Shirley Pellicer, « Les marques font leur cinéma »
Marketing n°142
(1er septembre 2010).

Résumé de l’article : « De plus en plus de marques créent des films et mini-séries pour le Web. Cette discipline du storytelling, sous-genre de l’advertainment, s’intègre dans l’ère du tout numérique et du brand content. »
 Pour lire cet article depuis le site emarketing.fr, cliquez ici.

2. Le deuxième document sur lequel je vous invite à réfléchir est un article de l’ASFORED (Centre de formation du Syndicat national de l’édition) : « La Lettre de l’Asfored » n°27 (janvier-mars 2013) intitulé « Un enjeu majeur du web aujourd’hui : le contenu« .

Dans ce document, les rédacteurs montrent que « la construction d’une présence web aujourd’hui ne se limite pas à un enjeu technique ou à un enjeu d’organisation des contenus. Elle requiert une capacité architecturale au sein de la webosphère et de nouvelles compétences en création et diffusion de contenu pour répondre à la fois à des enjeux de visibilité et d’image ». 
Pour lire l’article depuis le site de l’Asfored, cliquez ici.

3. Enfin, lisez la conclusion de l’ouvrage de Stéphane Dangel, Storytelling minute : 170 histoires prêtes à l’emploi pour animer vos interventions, Eyrolles 2014.

 Passage à lire : depuis la page 231 (« Conclusion ») jusqu’à la page 234 (« toutes les possibilités de la communication managériale »).

 

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– La démultiplication de la parole sur Internet est-elle un risque ?
– Dans quelle mesure le storytelling peut-il s’apparenter à un nouvel art de la prise de parole ?
– Y a-t-il un langage spécifique à Internet ?
– Dans quelle mesure le Web a-t-il bouleversé les échanges de l’entreprise avec ses publics ?
– Montrez que la parole, comme la marque, répond à une stratégie identitaire.
– À trop vouloir « raconter des histoires », le Storytelling ne risque-t-il pas de mettre en danger l’authenticité de la parole ?
– Appliqué au champ politique et social, le Storytelling ne risque-t-il pas de devenir une nouvelle arme de « fiction-manipulation » ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en moins de 10 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochain rendez-vous « 75 minutes » : vendredi 25 avril (thème : « Cette part de rêve… »).

« 75 minutes BTS » Thème : « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique » Internet et la question du "contenu"

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 1 
Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Problématique de ce « 75 Minutes » : Internet et la question du « contenu ». Les théories du storytelling

« On va tout vous raconter »… Le storytelling, autrement dit le fait de raconter des récits « à fort pouvoir de séduction et de conviction »¹, s’est imposé comme une  nouvelle réalité d’Internet, et plus particulièrement du développement du potentiel culturel des marques. Avec l’apparition du Web 2.0, les marques en effet se sont emparées de cet outil, censé réenchanter la communication et les échanges puisque le public peut « devenir le co-créateur de ces nouvelles histoires »¹.

Comme le définit en effet Sébastien Durand, le Storytelling est « d’une grande efficacité pour créer de l’émotion et nourrir la conversation entre les marques et le consommateur »¹, à tel point que de nombreux observateurs prédisent la disparition programmée de la publicité traditionnelle. Mais cette nouvelle parole basée essentiellement sur la communication émotionnelle ne risque-t-elle pas de faire de l’échange une simulation, et de la parole un simulacre ?

Tel est l’enjeu de ce « 75 minutes » qui amène à s’interroger sur cette parole « prête à l’emploi » : doit-on parler d’échange, autrement dit de communication réciproque, ou plutôt de techniques capables d’organiser et de polariser les opinions, sous couvert de « complicité émotionnelle »¹ ? Comme vous le voyez, les questionnements éthiques amenés par le Storytelling sont nombreux, et amènent de façon plus globale à réfléchir à l’impact des nouvelles technologies sur les relations humaines…

1. Sébastien Durand, Le Storytelling : Réenchantez votre communication !, Paris Dunod 2011. La plupart des citations proviennent de l’introduction de l’ouvrage.

Voir aussi : « Internet : Du bavardage, entre vacuité et vérité »
 Support de cours et entraînement. Pour accéder au document, 
cliquez ici.

 Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : consacrez 15 minutes à la lecture de chaque document. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Shirley Pellicer, « Les marques font leur cinéma »
Marketing n°142
(1er septembre 2010).

Résumé de l’article : « De plus en plus de marques créent des films et mini-séries pour le Web. Cette discipline du storytelling, sous-genre de l’advertainment, s’intègre dans l’ère du tout numérique et du brand content. »
 Pour lire cet article depuis le site emarketing.fr, cliquez ici.

2. Le deuxième document sur lequel je vous invite à réfléchir est un article de l’ASFORED (Centre de formation du Syndicat national de l’édition) : « La Lettre de l’Asfored » n°27 (janvier-mars 2013) intitulé « Un enjeu majeur du web aujourd’hui : le contenu« .

Dans ce document, les rédacteurs montrent que « la construction d’une présence web aujourd’hui ne se limite pas à un enjeu technique ou à un enjeu d’organisation des contenus. Elle requiert une capacité architecturale au sein de la webosphère et de nouvelles compétences en création et diffusion de contenu pour répondre à la fois à des enjeux de visibilité et d’image ». 
Pour lire l’article depuis le site de l’Asfored, cliquez ici.

3. Enfin, lisez la conclusion de l’ouvrage de Stéphane Dangel, Storytelling minute : 170 histoires prêtes à l’emploi pour animer vos interventions, Eyrolles 2014.

 Passage à lire : depuis la page 231 (« Conclusion ») jusqu’à la page 234 (« toutes les possibilités de la communication managériale »).

 
→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– La démultiplication de la parole sur Internet est-elle un risque ?
– Dans quelle mesure le storytelling peut-il s’apparenter à un nouvel art de la prise de parole ?
– Y a-t-il un langage spécifique à Internet ?
– Dans quelle mesure le Web a-t-il bouleversé les échanges de l’entreprise avec ses publics ?
– Montrez que la parole, comme la marque, répond à une stratégie identitaire.
– À trop vouloir « raconter des histoires », le Storytelling ne risque-t-il pas de mettre en danger l’authenticité de la parole ?
– Appliqué au champ politique et social, le Storytelling ne risque-t-il pas de devenir une nouvelle arme de « fiction-manipulation » ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en moins de 10 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochain rendez-vous « 75 minutes » : vendredi 25 avril (thème : « Cette part de rêve… »).

« 75 minutes BTS » Thème : « Cette part de rêve que chacun porte en soi… » Comprendre les rêves 2/2

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Cette part de rêve que chacun porte en soi…

Voir aussi : « Le rêve comme déchiffrement : du visible à l’invisible »
→ Entraînement. Pour accéder au document, cliquez ici.
→ Il est conseillé d’avoir préalablement préparé le « 75 minutes » Comprendre les rêves : 1/2

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure le rêve est-il une piste vers la connaissance de soi et la quête du sens ? 

Deuxième partie (cliquez ici pour accéder à la première partie de ce « 75 minutes »).

mots clés : Freud ; Jung; Fonctions du rêve ; rêve et inconscient ; rêve et connaissance de soi 

Voici la deuxième partie de ce « 75 minutes » consacré au thème « Le rêve comme connaissance de soi ». Je vous conseille, si vous ne l’avez pas encore regardée, de lire la première partie qui aborde, à partir de l’œuvre Aurélia de Gérard de Nerval, le rapport entre rêve et réalité ; rêve et spiritualité ; rêve et poésie. Il sera davantage question ici de l’interprétation des rêves chez Freud et Jung. Pour Freud, le rêve prend ses racines dans le passé du dormeur : c’est un peu comme si, en rêvant, se rejouaient les scènes de notre vie personnelle. Le rêve apparaît ainsi comme la réalisation d’un désir refoulé.

Comme vous allez le voir dans les deux premiers documents, Jung reproche à Freud une approche aussi réductrice : faire uniquement du rêve la réalisation d’un interdit refoulé dans l’inconscient limite l’interprétation des rêves. Bien au contraire, pour Jung, « le rêve est un produit de l’activité imaginative de l’inconscient ». Ainsi qu’il le dira dans l’Homme et ses symboles : « Comme toute plante produit des fleurs, la psyché crée des symboles. Tout rêve témoigne de ce processus »¹…

Comme vous le découvrirez dans ce « 75 minutes », l’étude du rêve demeure une énigme. C’est ainsi que Michel Jouvet, l’un des plus grands spécialistes mondiaux de neurobiologie du rêve et du sommeil, dans Le Sommeil et le rêve (Éditions Odile Jacob, « Sciences », 1992. Pages 211212), conclut son livre sur ces mots : « La physiologie est l’étude des fonctions, c’est-à-dire l’étude des mécanismes des « causes finales » — circulation, respiration, nutrition, reproduction, régulation […]. Ces processus ont un but fonctionnel évident. […] Mais le neurophysiologiste qui étudie le rêve n’a ni cause ni fonction. […] Il nous faut donc bien avouer notre ignorance considérable lorsque nous étudions le sommeil et le rêve. […] Nous connaissons beaucoup du comment sans que cela nous autorise à connaître le pourquoi puisque nous sommes incapables de déceler des modifications évidentes au niveau du comportement, du cerveau ou de l’organisme lorsque nous supprimons durablement le sommeil paradoxal ou le rêve chez l’animal et l’homme. »²

1. Cité par Viviane Thibaudier, 100% Jung, Paris Eyrolles 2011, page 43.
2. Michel Jouvet, Le Sommeil et le rêve, Éditions Odile Jacob, « Sciences »1992, pages 211212

Étape 1 : la prise de notes (40 minutes) : Documents 1 : 20 minutes. Documents 2 et 3 : 20 minutes. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Viviane Thibaudier, 100% Jung, Eyrolles 2011
Lisez en particulier le début du chapitre 4 « Le rêve : une réalité intérieure » depuis la page 43 jusqu’à la page 45 : « ce qu’il veut de nous à ce moment précis ».

2. Anne Dufourmantelle, Intelligence du rêve : Fantasmes, apparitions, Inspiration, Payot 2012

Ce n’est pas Freud qui découvre que le rêve a du sens, mais il a fait du rêve « la voie royale de l’inconscient » et l’a logé comme une petite grenade au cœur du dispositif de la raison, ce que nul n’avait osé avant lui. Quel crime que d’attenter ainsi à l’héritage des Lumières en faisant de la conscience une invitée dans sa propre maison dont le maître des lieux serait, en réalité, non seulement plus puissant mais mieux informé qu’elle !

Freud s’est affronté à Jung — son disciple préféré avant d’être répudié — au sujet, notamment, du rêve. Au dualisme freudien […], s’oppose le monisme jungien, et l’idée que le rêve porte la matrice d’une possible réalisation du soi. Car pour Jung le rêve (avec les délires, les œuvres d’art, les croyances) participe de ce qu’il nomme des archétypes, figurant des entités symboliques que la conscience ne peut intégrer comme telles. Ces archétypes sont reconnaissables dans nos rêves selon l’hospitalité que leur fait le rêveur mais aussi grâce à l’effectivité dont ils font preuve. La voie du rêve, lorsqu’elle est déchiffrée, indique le danger d’être aliéné pour le rêveur ou au contraire sa progression vers ce que Jung appelle « l’individuation ».

L’opposition fondamentale de Jung à Freud réside dans l’affirmation d’un dessein. Le soi jungien, qui n’est pas réductible au moi, est supposé désirer croître, on lui attribue une sorte de vitalisme interne, là où chez Freud, héritier de Schopenhauer, la dualité régnant entre pulsion de mort et principe de plaisir divise le sujet jusqu’en ses soubassements les plus archaïques. Jung considère qu’un rêve doit être appréhendé comme un enseignement là où Freud l’envisage comme étant la réalisation déguisée d’un vœu refoulé […].

3. Sophie de Sivry, Philippe Meyer, L’Art du sommeil, petite histoire sociale symbolique médicale poétique et amoureuse du sommeil, Paris, Éditions du Sextant bleu (« Les empêcheurs de tourner en rond »), 1995, page 101.

« Carl-Gustav Jung fut le dauphin puis le grand rival de Freud dans les débuts de la psychanalyse. Leur principal point de divergence porte sur les notions d’inconscient collectif et d’archétype. Pour Jung, tout homme porte en lui une somme de représentation inconscientes héritées de l’histoire et présentes dans l’espèce depuis toujours. C’est pourquoi la psychanalyse jungienne accordera une grande place aux mythologies et aux religions. La religion est une voie d’accès privilégiée à l’inconscient de l’humanité, et non pas le simple fruit d’une névrose individuelle » (Dalibor Frioux, L’Avenir d’une illusion, Sigmund Freud, Bréal « La Philothèque » 2005, page 56.

Ce deuxième texte sur lequel je vous invite à réfléchir est donc particulièrement intéressant pour l’étude du rêve. Sophie de Sivry et Philippe Meyer évoquent la découverte capitale faite par Jung, des archétypes de l’inconscient collectif…

Jung les rêves et les archétypes_encart75

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (35 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. Il est conseillé d’avoir préalablement préparé le « 75 minutes » Comprendre les rêves : 1/2

– En exploitant obligatoirement le « 75 minutes » : Comprendre les rêves : 1/2), dites pourquoi le Classicisme et les philosophes des Lumières accordaient si peu de place à l’étude des rêves ?
– En quoi l’interprétation des rêves chez Jung diffère-t-elle de la démarche de Freud ?

– À quels obstacles se heurte l’interprétation des rêves ?
– Le poète Gérard de Nerval dit du rêve qu’il « est une seconde vie » (Aurélia, voir ce « 75 minutes » : Comprendre les rêves : 1/2) : expliquez.
– En quoi rêver, c’est s’aventurer vers l’inconnu ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : mardi 22 avril (thème : Paroles… ») ; vendredi 25 avril (Thème : Cette part de rêve…)

« 75 minutes BTS » Thème : « Cette part de rêve que chacun porte en soi… » Comprendre les rêves 1/2

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2 
Cette part de rêve que chacun porte en soi…

Voir aussi : « Le rêve comme déchiffrement : du visible à l’invisible »
→ Entraînement. Pour accéder au document, cliquez ici.

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure le rêve est-il une piste vers la connaissance de soi et la quête de sens ?

Première partie (cliquez ici pour accéder à la deuxième partie de ce « 75 minutes »).

mots clés : Gérard de Nerval ; orinomancie ; rêve et réalité ; rêve et spiritualité ; rêve et poésie

Dans un remarquable ouvrage intitulé L’Art du sommeil, Sophie de Sivry et Philippe Meyer écrivent : « Entre le XVIIe et le début du XXe siècle, les spécialistes se sont rarement penchés sur la mécanique des rêves, que Descartes et Buffon voyaient comme une propriété de l’« animal machine », clairement distincte de l’âme. […] Trente ans plus tard, Locke est sur la même ligne : le rêve est un dérèglement naturel et ne mérite pas qu’on s’y attarde […]. Pour Leibniz, l’âme pense toujours pendant le sommeil, mais les rêves ne s’expriment pas. Le langage du docteur Bordeu, personnage du Rêve de d’Alembert de Diderot, conserve la même tonalité de croyances sans fondement, de théories sans justification et d’imagination […].

La revanche du rêve est d’abord littéraire. En rupture avec une conception trop rationaliste du comportement humain, les romantiques et les symbolistes redécouvrent au XIXe siècle l’attraction des rêves. […] En France, le mouvement romantique est incarné par Gérard de Nerval… »

Sophie de Sivry, Philippe Meyer, L’Art du sommeil, petite histoire sociale symbolique médicale poétique et amoureuse du sommeil, Paris, Éditions du Sextant bleu (« Les empêcheurs de tourner en rond »), 1995, pages 92, 96.

Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : Document 1 (Gérard de Nerval) : 30 minutes ; textes 2 et 3 : 15 minutes. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Gérard de Nerval (1808-1855), Aurélia, 1853
Gérard de Nerval est un auteur majeur du romantisme français. Fortement marqué par la misère de la condition humaine, il portera toute sa vie le fardeau douloureux du manque affectif, et n’aura de cesse, pour mieux retrouver son identité enfouie, de se réfugier dans un monde de rêves et de mythes qui le conduira progressivement à vivre jusqu’à la mort l’expérience de la folie.

Le manuscrit d’Aurélia fut retrouvé dans les vêtements de Gérard de Nerval, peu après son suicide, lorsque les amis du poète vinrent reconnaître le corps. Dans ce récit poignant, le narrateur (mais il s’agit évidemment de Nerval) décrit avec lucidité sa « descente aux enfers », comme il l’appelle lui-même, c’est-à-dire l’histoire de sa folie et le conflit entre « le rêve et la vie », le moi réel et le moi rêvé. Dans ce texte, « Nerval joue avec l’ombre, avec son double, avec les fantasmes oniriques et réels de son monde halluciné et hallucinant. Il joue avec sa propre peur pour retrouver dans le « délire créatif » la métaphore poétique. Le poète ré-vèle et dé-voile, rend visible la figure voilée, le négatif… » (Salomon Reznik, La Mise en scène du rêve, Payot 1984, pages 192-193).

Pour Nerval en effet, la folie permet l’accès à une autre réalité : « je compris, en me voyant parmi les aliénés, que tout n’avait été pour moi qu’illusions jusque-là ». En ce sens, le rêve devient une voie d’exploration du moi : « Le rêve et l’aliénation que le moi implique font partie intégrante de la connaissance de soi, ce ne sont pas des entités qu’il faut réprimer et censurer mais au contraire il faut leur donner libre cours et les laisser s’exprimer à travers la conscience de l’individu. Cette approche propre à Nerval […] était tout à fait nouvelle au dix-neuvième siècle où le rêve était considéré comme un temps mort où tout était au repos. Ceci va à l’encontre des théories de Descartes qui apparente le rêve à la folie ; le rêve, parce qu’il est flou et mouvant détruit la certitude du moi » [Laetitia Gouhier, Gérard de Nerval et Charles Nodier : le rêve et la folie, Thèse pour l’obtention du Master of Arts, Miami University Oxford, Ohio, 2003].

« Le Rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’oeuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui
Nerval_encart1_75mins’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : — le monde des Esprits s’ouvre pour nous
.

Swedenborg appelait ces visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu’au sommeil ; L’Âne d’or d’Apulée, La Divine Comédie de Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l’âme humaine.

Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans les mystères de mon esprit ; – et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues ? »

Parvenu au terme de son récit, le narrateur revient sur les raisons qui l’ont poussé à écrire : 

« C’est ainsi que je m’encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d’en connaître le secret. — Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir ? N’est-il pas possible de dompter cette chimère attrayante et redoutable, d’imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison ? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs ; mais je n’ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l’espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s’il n’existe pas un lien entre ces deux existences et s’il n’est pas possible à l’âme de le nouer dès à présent ?

Dès ce moment, je m’appliquai à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l’état de veille. Je crus comprendre qu’il existait entre le monde externe et le monde interne un lien ; que l’inattention ou le désordre d’esprit en faussaient seuls les rapports apparents, — et qu’ainsi s’expliquait la bizarrerie de certains tableaux semblables à ces reflets grimaçants d’objets réels qui s’agitent sur l’eau troublée.

Telles étaient les inspirations de mes nuits ; mes journées se passaient doucement dans la compagnie des pauvres malades, dont je m’étais fait des amis. La conscience que désormais j’étais purifié des fautes de ma vie passée me donnait des jouissances morales infinies ; la certitude de l’immortalité et de la coexistence de toutes les personnes que j’avais aimées m’était arrivée matériellement, pour ainsi dire, et je bénissais l’âme fraternelle qui, du sein du désespoir, m’avait fait rentrer dans les voies lumineuses de la religion.

[…]

Telles sont les idées bizarres que donnent ces sortes de maladies ; je reconnus en moi-même que je n’avais pas été loin d’une si étrange persuasion. Les soins que j’avais reçus m’avaient déjà rendu à l’affection de ma famille et de mes amis, et je pouvais juger plus sainement le monde d’illusions où j’avais quelque temps vécu. Toutefois, je me sens heureux des convictions que j’ai acquises, et je compare cette série d’épreuves que j’ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l’idée d’une descente aux enfers.

2. Salomon Reznik, La Mise en scène du rêve, Payot 1984, page 212
Ce deuxième texte sur lequel je vous invite à réfléchir est particulièrement intéressant pour l’étude du thème.  Le psychanalyste et psychiatre argentin Salomon Resnik y définit le rêve par rapport à une éthique de la vérité. Comme il le dit dans un autre passage de son ouvrage : « Déchiffrer le secret du rêve, le rendre apparent, est un défi, un risque, une « transgression ». Pénétrer dans l’étoffe onirique est une vocation, un désir et une curiosité pour la vérité cachée »…

L’interprétation des rêves est une façon de transgresser et de pénétrer le monde des démons et des dieux qui habitent en nous ; une façon aussi d’aborder ce qui est habituellement voilé ou interdit. 

Le parcours de l’orinomancien est, comme le parcours du poète, un labyrinthe mystérieux qui conduit à l’idée de sacré et au respect pour l’inconnu et pour l’espace divin. Le surnaturel, impliqué dans la notion de divin, ne doit pas s’aliéner le monde naturel. […] André Breton écrit, dans les « Vases communicants », qu’il faut s’arrêter d’opposer arbitrairement le rêve à la réalité. Le poète est un révolutionnaire, dit-il, qui se heurte et s’oppose au divorce des deux réalités. L’ambition du poète serait de faire un nœud indestructible entre l’une et l’autre, de créer et re-créer un « imaginaire de la nature ». […]

Le lien entre réalité onirique et réalité quotidienne, « vivre au monde », implique une transformation, une activité ludique et une communication symbolique. 

3. Françoise Parot : L’Homme qui rêve, collection « Premier cycle », Presses Universitaires de France, pages 57-58.

[Pour les Romantiques, l’inconscient] ne désigne pas […] ce que la psychanalyse freudienne y mettra […]. Il est l’émanation d’une réalité supérieure et universelle […]. Sans que nous en ayons conscience, par des voies divines incompréhensibles, l’idée de Dieu, qui est le point de départ de la vie spirituelle, se forme et s’éveille peu à peu ; elle devient alors « âme », mais son stade suprême est l’esprit. Les zones inférieures et supérieures de la vie spirituelle sont inaccessibles à la conscience.

Le sommeil, le rêve bien sûr, sont le moment de ce lieu-là, le moment où l’on peut y renouer avec l’univers et la Création. Là, quand le sommeil est au plus profond endormissement de la conscience, surgissent les vérités, les rêves prophétiques, les visions à distance ; le rêve est l’essentiel d’un monde essentiel, plus vrai que notre monde de veille.

Mais, et c’est là un point essentiel, le rêve est révélateur poétiquement, il exprime ce monde profond sur le même mode que la poésie… il est donc vain de prétendre l’interpréter puisque la traduction dans le langage de la veille est un exercice rationnel. Dans les années 1820, Steffens écrit sur ce point : « C’est folie de vouloir expliquer les rêves, la part positive du sommeil, en partant de l’état de veille seulement, selon cette méthode d’exégèse psychologique qui ne voyait dans les rêves que les idées et les images à demi-refoulées de la conscience. » Charge prémonitoire contre le freudisme… Il est vain de rationaliser le rêve, d’y voir par exemple des restes diurnes ; les rêves sont des métaphores ou des allégories plutôt, comme la poésie, et la raison n’y peut rien comprendre, elle habite une autre planète. Au rêve, on s’abandonne ; il est un cadeau de clairvoyance, pas de compréhension.

Certains grands romantiques bien sûr vont étudier le rêve, ce moment de cristal de l’existence [… ], pour mieux appréhender l’âme et donc le monde divin. En se fondant sur les théories occultistes pour lesquelles tout est signe envoyé par des forces cachées, occultes, selon lesquelles tout est sens, ils cherchent le rapport entre le langage du rêve, de la poésie, et celui de la Nature, c’est-à-dire de Dieu. Ainsi, le rêve serait en nous le discours d’un poète caché qui dirait notre destin, le prophétiserait, l’embrasserait […].

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– Dans quelle mesure pour Nerval le rêve est le lieu où s’accomplit la quête de vérité ?
– Pourquoi peut-on dire que le rêve transfigure le réel ?
– Nerval dit du rêve qu’il « est une seconde vie » : expliquez.
– En quoi rêver, c’est s’aventurer vers l’inconnu ?
– « Le rêve est l’essentiel d’un monde essentiel, plus vrai que notre monde de veille » : étayez ces propos de Françoise Parot (doc. 3) en vous aidant des autres documents.

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en moins de 10 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : mardi 22 avril (thème : Paroles… ») ; vendredi 25 avril (Thème : Cette part de rêve…)

"75 minutes BTS" Thème : "Paroles, échanges, conversations et révolution numérique" Internet : une chance ou une menace pour la démocratie ?

75_minutes_gabarit_2014
Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 1 
Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Voir aussi : « Échanges, paroles et démocratie en ligne : Les nouvelles formes de la citoyenneté sur Internet »
→ Support de cours et entraînement. Pour accéder au document, cliquez ici.

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure les nouveaux médias et particulièrement Internet ont-ils changé les interactions sociales ?

De même que la presse écrite, la radio ou la télévision avaient modifié en leur temps les règles du débat public, ces médias traditionnels souffrent aujourd’hui d’un modèle de communication (« un vers plusieurs ») ne permettant guère le partage de contenu. Pire, on leur reproche souvent d’avoir réduit le débat public « aux dimensions du clip politique » selon une expression du journaliste Albert du Roy qui s’en prend à la décrédibilisation des personnels journalistiques auprès des opinions.

En contrepoint, à l’heure du tout virtuel, Internet a profondément modifié la parole structurant l’espace public, notamment pour ce qui touche aux processus d’interaction sociale (« peer to peer »), de délibération et de décision. C’est ainsi qu’il a permis à des formes de parole parfois très hétérodoxes, de se développer et de transmettre des contenus de toute sorte. Internet induit également de nouveaux types de relations interpersonnelles profondément originales.

Mais une telle prolifération de la parole comporte aussi des dérives : ne risque-t-elle pas de détruire, sous l’effet de sa propre inflation, la liberté de parole elle-même ? C’est ainsi que Patrice Flichy, professeur de Sociologie à l’Université Paris-Est, se demande si ce nouvel univers médiatique qu’est Internet favorise la délibération démocratique et s’il est légitime de redouter comme certains, une balkanisation des enjeux politiques autant qu’une fragmentation des opinions publiques ?

 Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : textes 1 et 2 : 15 minutes ; texte 3 : 30 minutes. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Patrick Amey, La Parole à la télévision : Les dispositifs des talk-shows, Paris L’Harmattan 2009page 13 (Depuis : « Ainsi donc, on postule… » jusqu’au bas de la page : « assigne des postures actorielles aux protagonistes de la scène de parole »). Le passage que j’ai sélectionné est très court. Obligez-vous à le synthétiser. Posez-vous quelques questions évidentes, mais pourtant essentielles : de quoi est-il question dans ce passage ? Quels est l’axe directeur ?

2. Le deuxième texte sur lequel je vous invite à réfléchir est tiré de l’essai du journaliste Albert du Roy, La Mort de l’information (Paris Stock 2007). Lisez en particulier ce passage dans lequel l’auteur déplore la décrédibilisation des systèmes d’information traditionnels. Passage à lire : depuis le haut de la page, jusqu’au milieu de la page suivante : « Toujours l’obsession de se montrer pour exister ».)

3. Enfin, lisez cet article de Patrice Flichy, « Internet, un outil de la démocratie ? » (laviedesidees.fr, 14 janvier 2008) en vous attachant plus particulièrement aux passages suivants : 

  • Introduction ; 
  • Agora électronique ou confusion ; 
  • Des communautés d’intérêt moins homogènes qu’on ne le croit ; 
  • Le consommateur et le citoyen ; 
  • Moyen de communication et démocratie ; 
  • Conclusion.

Pour télécharger l’intégralité du document  (PDF – 188 ko) : Internet, un outil de la démocratie ? par Patrice Flichy

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– Dans quelle mesure les nouveaux médias défient-ils les médias d’actualité traditionnels ?
– Les médias électroniques ou numériques sont-ils si différents des médias traditionnels ?
– Est-ce que les nouvelles technologies ont changé la nature de l’information ?
– Quelles inquiétudes peuvent faire surgir les nouvelles technologies d’information et de communication ?
– L’affaiblissement des médias traditionnels censés représenter l’intérêt général, annonce-t-il la prolifération des communautarismes ?
– Dans quelle mesure l’apparition de nouveaux supports d’expression grâce à Internet peut-elle contribuer à la création d’un espace démocratique ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en moins de 10 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : dimanche 20 avril (thème : « Cette part de rêve… ») ; mardi 22 avril (thème : Paroles… »).

« 75 minutes BTS » Thème : « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique » Internet : une chance ou une menace pour la démocratie ?

75_minutes_gabarit_2014

Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 1 
Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Voir aussi : « Échanges, paroles et démocratie en ligne : Les nouvelles formes de la citoyenneté sur Internet »
→ Support de cours et entraînement. Pour accéder au document, cliquez ici.

Problématique de ce « 75 Minutes » : dans quelle mesure les nouveaux médias et particulièrement Internet ont-ils changé les interactions sociales ?

De même que la presse écrite, la radio ou la télévision avaient modifié en leur temps les règles du débat public, ces médias traditionnels souffrent aujourd’hui d’un modèle de communication (« un vers plusieurs ») ne permettant guère le partage de contenu. Pire, on leur reproche souvent d’avoir réduit le débat public « aux dimensions du clip politique » selon une expression du journaliste Albert du Roy qui s’en prend à la décrédibilisation des personnels journalistiques auprès des opinions.

En contrepoint, à l’heure du tout virtuel, Internet a profondément modifié la parole structurant l’espace public, notamment pour ce qui touche aux processus d’interaction sociale (« peer to peer »), de délibération et de décision. C’est ainsi qu’il a permis à des formes de parole parfois très hétérodoxes, de se développer et de transmettre des contenus de toute sorte. Internet induit également de nouveaux types de relations interpersonnelles profondément originales.

Mais une telle prolifération de la parole comporte aussi des dérives : ne risque-t-elle pas de détruire, sous l’effet de sa propre inflation, la liberté de parole elle-même ? C’est ainsi que Patrice Flichy, professeur de Sociologie à l’Université Paris-Est, se demande si ce nouvel univers médiatique qu’est Internet favorise la délibération démocratique et s’il est légitime de redouter comme certains, une balkanisation des enjeux politiques autant qu’une fragmentation des opinions publiques ?

 Étape 1 : la prise de notes (45 minutes) : textes 1 et 2 : 15 minutes ; texte 3 : 30 minutes. Lisez les textes en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Patrick Amey, La Parole à la télévision : Les dispositifs des talk-shows, Paris L’Harmattan 2009page 13 (Depuis : « Ainsi donc, on postule… » jusqu’au bas de la page : « assigne des postures actorielles aux protagonistes de la scène de parole »). Le passage que j’ai sélectionné est très court. Obligez-vous à le synthétiser. Posez-vous quelques questions évidentes, mais pourtant essentielles : de quoi est-il question dans ce passage ? Quels est l’axe directeur ?

2. Le deuxième texte sur lequel je vous invite à réfléchir est tiré de l’essai du journaliste Albert du Roy, La Mort de l’information (Paris Stock 2007). Lisez en particulier ce passage dans lequel l’auteur déplore la décrédibilisation des systèmes d’information traditionnels. Passage à lire : depuis le haut de la page, jusqu’au milieu de la page suivante : « Toujours l’obsession de se montrer pour exister ».)

3. Enfin, lisez cet article de Patrice Flichy, « Internet, un outil de la démocratie ? » (laviedesidees.fr, 14 janvier 2008) en vous attachant plus particulièrement aux passages suivants : 

  • Introduction ; 
  • Agora électronique ou confusion ; 
  • Des communautés d’intérêt moins homogènes qu’on ne le croit ; 
  • Le consommateur et le citoyen ; 
  • Moyen de communication et démocratie ; 
  • Conclusion.

Pour télécharger l’intégralité du document  (PDF – 188 ko) : Internet, un outil de la démocratie ? par Patrice Flichy

→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (30 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis.

– Dans quelle mesure les nouveaux médias défient-ils les médias d’actualité traditionnels ?
– Les médias électroniques ou numériques sont-ils si différents des médias traditionnels ?
– Est-ce que les nouvelles technologies ont changé la nature de l’information ?
– Quelles inquiétudes peuvent faire surgir les nouvelles technologies d’information et de communication ?
– L’affaiblissement des médias traditionnels censés représenter l’intérêt général, annonce-t-il la prolifération des communautarismes ?
– Dans quelle mesure l’apparition de nouveaux supports d’expression grâce à Internet peut-elle contribuer à la création d’un espace démocratique ?

  • Enfin, choisissez l’un de ces questionnements et essayez de construire un plan d’écriture personnelle en moins de 10 minutes.

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen ! Prochains rendez-vous « 75 minutes » : dimanche 20 avril (thème : « Cette part de rêve… ») ; mardi 22 avril (thème : Paroles… »).

Entraînement BTS 2014-2015… Rêve et Transcendance

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Entraînement BTS
Thème 2014-2015 : 
Cette part de rêve que chacun porte en soi

Le rêve comme déchiffrement :
Du visible à l’invisible

Le point de départ de cet entraînement (difficile il est vrai) à l’épreuve d’Expression et Culture générale du BTS, a été une citation bien connue de tous et qui m’est revenue en mémoire : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »… Nul en effet n’a oublié ces propos à juste titre célèbres d’Antoine de Saint Exupéry* dont les rêveries vers l’enfance l’ont conduit à rédiger Le Petit prince.

Publié le 6 avril 1943 à New York, et contrastant avec la pesante réalité de la guerre, ce conte poétique et philosophique est bien la projection des rêves de Saint Exupéry* lors de son exil aux États-Unis. Mêlant dans la même osmose le réel et l’irréel, il se rapproche de la perspective du songe éveillé et prend même des allures de rêve-pressentiment puisque c’est en 1944 que l’auteur de Vol de nuit disparaîtra lors d’une mission de reconnaissance.

Dans une remarquable étude qu’elle a consacrée en 1976 à l’œuvre, Marie-Anne Barbéris affirme avec une grande pertinence : « Le petit prince fascine par son pouvoir étrange de faire descendre pour quelques instants l’absolu sur terre. Mais de cet absolu, nul ne revient […]. Le rêve de ce petit prince, c’est de faire peut-être de la terre entière, un lieu utopique, c’est-à-dire par opposition à ce qui existe un lieu où le bonheur serait possible […] »¹.

Comme « élaboration de la pensée imaginative qui transforme la réalité »², le rêve est donc caractéristique de cet ouvrage, qui incarne très poétiquement un imaginaire de transcendance de l’homme, à la fois comme être au monde et comme expérience de soi-même. De l’irréalité du rêve, Le Petit prince reprend à ce titre la dimension allégorique, invitant le lecteur à passer du récit autobiographique comme source d’inspiration à un voyage onirique autant qu’initiatique.

Je vous invite donc, à partir de ce corpus, à réfléchir à la signification symbolique, voire spirituelle du rêve. Comme « expression de l’inconscient, de la vie mentale »², le rêve n’est-il pas la « manifestation d’une transcendance », selon l’expression de Françoise Parot (doc. 1) ? Si la mort donne accès au monde de la transcendance, comme le suggère implicitement la fin mélancolique du Petit prince, le rêve en entrouvre la porte : en ce sens, il se prête au déchiffrement.

Cette idée me semble très bien exprimée dans le document 4 : en s’appuyant sur l’exemple artistique du romantisme, Madeleine et Henri Vermorel, tous deux psychanalystes, abordent « le rêve comme transfiguration de la vie ». Cette force de transfiguration du monde visible et du réel, en ouvrant l’accès à l’inconscient, ouvre à une révélation intime. Ainsi le rêve, comme détournement des contingences, prend-il des allures cosmiques et oniriques, proches du conte et du mythe.

S’affranchissant des éléments référentiels, la peinture de Puvis de Chavannes (document 3) est à cet égard très représentative de cette quête symboliste où l’invisible se laisse entrevoir dans le visible, les valeurs spirituelles dans les illusoires valeurs terrestres. Comme le suggère la peinture (regardez bien la notice explicative), le rêve apparaît comme moyen de transcendance vers l’absolu : ainsi disparaît la distance entre l’être et le sens.

Le recours à la construction allégorique amène bien évidemment à réfléchir à cet « essentiel […] invisible pour les yeux » dont parlait Saint Exupéry* : nous touchons là —comme le rappelle le dictionnaire en ligne du CNRTL (doc. complémentaire) en citant Carl Jung— à la fonction mythique du rêve, « qui reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier ». Comme abandon de soi-même, le rêve rend donc possible un authentique retour sur soi-même.

Ainsi que le suggère ce corpus, la nature du rêve reste insaisissable, voici pourquoi il constitue une énigme à décrypter : c’est ce que suggère le contenu latent du Petit prince : n’est-ce pas un secret d’enfance qui se dévoile dans le rêve éveillé de Saint Exupéry ? Ainsi, le chemin qui mène du « principe de réalité » au « principe de rêve » est à la fois une quête métaphysique et un chemin initiatique : celui d’une élévation intérieure, et d’une poétique de l’invisible.

© Bruno Rigolt, avril 2014
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)


NOTES

1. Marie-Anne Barberis, Le Petit prince de Saint Exupéry (Paris, Larousse, 1976)

2. Voir le document complémentaire : Dictionnaire en ligne du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), Article « Rêve ».

* Nous orthographions Saint Exupéry sans trait d’union, selon le souhait de l’écrivain.

frise image_2   Corpus :

  • Document 1 : Françoise Parot, « Le rêve et l’invisible« , Science et Avenir Hors-Série « Le Rêve » Décembre 1996
  • Document 2 : Pierre Puvis de Chavannes, « Le Rêve », 1883
  • Document 3 : Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince, 1943
  • Document 4 : Madeleine Vermorel et Henri Vermorel, De la psychiatrie à la psychanalyse : Cinquante ans de pratique et de recherches, 2013
  • Document complémentaire : Dictionnaire en ligne du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), Article « Rêve« 

Activités d’écriture :

  1. Synthèse (40 points) : Vous réaliserez une synthèse concise, ordonnée et objective de ce corpus.
    Rappels de méthode : « Les règles importantes de la synthèse lors de l’épreuve de BTS« 
  2. Écriture personnelle (20 points) : Dans quelle mesure peut-on considérer le rêve comme une fenêtre sur l’invisible ?
    Vous répondrez de façon argumentée, en prenant appui sur le corpus de documents, sur le travail de l’année ainsi que sur vos lectures personnelles.

frise image_2    

  • Document 1 : Françoise Parot, « Le rêve et l’invisible« , Science et Avenir Hors-Série « Le Rêve » Décembre 1996.
    Françoise Parot est maître de conférences à l’université Paris-V

LE RÊVE COMME MANIFESTATION D’UNE TRANSCENDANCE

Le rêve n’est pas un fait brut. Comme tout produit de l’imaginaire, il relève des rapports que les hommes créent puis entretiennent avec un autre monde, invisible, qui double le monde réel, désespérément vide de sens. Ce vide essentiel du monde matériel est à l’origine d’une caractéristique universelle des cultures humaines, liée au langage qui les distingue de l’animalité : l’exigence symbolique, c’est-à-dire la nécessité d’une distinction entre le monde des choses et celui des représentations. Cette exigence est satisfaite par une instance, différente selon les sociétés, qui gère la distance entre le réel et sa représentation consciente et surtout inconsciente, entre le réel et le sens qu’on lui donne. Cette instance légitime en même temps cette attribution de sens.

S’il faut, pour prétendre à l’humanité, donner du sens au réel matériel qui en est vide, où aller le puiser ? Alors que la réponse contemporaine, diversement appréciée, se résumerait en un lapidaire « dans la science », les médiévaux répondaient dans l’Église, et les Grecs sur l’Olympe. La religion a géré et institué pendant des siècles ce clivage entre ce monde-ci (insensé) et l’autre (qui le gouverne). Que cet autre monde soit le produit de l’imaginaire ne lui enlève rien de sa puissance, au contraire, pourvu que justement une instance, l’Église ou le sorcier, institue le rapport aux images qu’il suscite.

Toute organisation sociale, c’est-à-dire toute vie en groupe, appelle une instance, pas toujours une institution, qui légitime par son autorité acceptée la véracité des discours. On peut évoquer ici un concept utilisé par Pierre Legendre en psychanalyse, celui de tiers séparateur : dans la relation œdipienne, le père impose à l’enfant, par la relation qu’il a avec la mère, la séparation, la « dé-fusion » ; son autorité en devient telle qu’il représente la Loi, « l’instance qui dit le vrai », au niveau symbolique individuel. De même, dans la vie en groupe, le recours inévitable à un langage qui représente la réalité engendre le clivage entre les choses et les mots. Autrement dit, la vie sociale implique une instance qui assume la fonction mythologique. Toute société a besoin de mythes conçus comme un ensemble de discours considérés comme disant la vérité sur l’origine, l’histoire, les héros, le passé, etc., et normatifs, parce qu’ils énoncent la causalité à l’oeuvre dans le monde matériel.

Ainsi, le rêve résulte-t-il toujours d’une activité du monde invisible qui lui confère un sens ; être reconnu comme tel nécessite l’adhésion du groupe et sa cohérence avec le mythe. Qu’on pense par exemple au sort de Pénélope si, sur le divin divan de Vienne, elle avait fait au maître le récit d’une visite nocturne d’un personnage onirique, Oneiros, venu lui délivrer un oracle sur le sort de son époux. Inaudible, même pour Freud, elle l’aurait entendu tenir des paroles in-sensées.

Dans les temps obscurs comme dans la Grèce homérique, l’autre monde, invisible et abstrait bien sûr, est fort lointain ; transcendance majeure de l’Olympe qui envoie des émissaires nocturnes éclairer ses desseins à un rêveur passif. A partir du VIe siècle, les échanges avec les peuples venus d’Asie apportent des éléments de chamanisme, la conviction de la séparabilité de l’âme et du corps. L’âme va désormais se promener pendant le rêve, prendre son envol vers le royaume des morts, des astres et des dieux […]. Comme dans les sociétés animistes, le monde invisible et celui des corps entretiennent des rapports institués par la magie, inséparable compagne de l’imaginaire. Les mythes, par exemple l’orphisme, évoquent l’origine du monde, des âmes et la mentalité grecque si l’on veut, par un ensemble de paroles, defata (destin), qui agencent, pour les Grecs de cette période-là, l’ordre du symbolique qui entre autres leur permet de comprendre leurs rêves.

Le christianisme a bâti son empire sur un tel héritage. Il a rempli magistralement, comme le montre l’historien Jacques Le Goff, la fonction maîtresse qui est de dire le vrai. Devant la tentation païenne, dite « populaire », de rendre le monde invisible du divin aussi matériel que possible, l’Église affirme la spiritualité absolue du monde de Dieu et le met hors de portée. Le rêve doit être alors une vision réservée à un saint, un martyr ou un évêque, l’entrevue béatifique ne pouvant être qu’exception. Mais, dans cette « société aux rêves bloqués », comme la qualifie Jacques Le Goff, les récits de songes abondent qui donnent à voir le plus souvent un défunt soumis au feu purgatoire, implorant que les suffrages des survivants écourtent ses peines. Ces récits, que des illettrés viennent conter aux clercs, visions ou voyages dans l’au-delà, l’Église les christianise, leur confère sa rationalité. Tiers abstrait, elle tient à distance le besoin populaire de spatialiser la vie spirituelle. Les rêves créent des images pour se représenter, à soi-même, dans son for intérieur, l’invisible. L’Eglise ne laisse pas ce rapport à l’invisible lui échapper, et proscrit toute relation incarnée et personnelle avec le divin pour préserver son monopole. Si les rêves vrais sont l’oeuvre de Dieu, certains sont réputés trompeurs, car envoyés par Satan; et comme il est souvent délicat de s’y retrouver, elle préfère généraliser une méfiance à l’égard des rêves.

La lente montée de la subjectivité, ce discours autonome de l’intérieur qui va devenir source du monde, promeut, dans une explosion fascinante, un renversement décisif à l’aube du XIXe siècle. Le romantisme porte le fer au cœur, disqualifie la bipartition du monde, ouvre les vannes, abolit les frontières : l’âme du monde est partout -, Dieu est en nous. Son immanence répand alors sur le réel matériel lui même les caractères de ce qui est divin : l’impénétrabilité, l’inaccessibilité, l’invisibilité (et les philosophes des lumières n’y peuvent rien) ; aux profondeurs de notre être, la vérité obscure que la raison nous voile. Dans le sommeil de la conscience —enfin—, le rêve, comme la mort, lève ce voile et nous laisse entrevoir les entrailles du monde ; il les révèle poétiquement car le rêve parle la langue adamique d’avant la chute. Le rêve romantique est une ouverture généralisée, une communion renouée avec le monde invisible, que la conscience nous cache mais qui est là, dedans comme dehors. Une question surgit incontournable: dans ce monde unique qui dit le vrai ? La dé-raison guette les romantiques, parce que l’effet séparateur du tiers s’est dissout, a ouvert la voie psychotique à la fusion entre le réel et son image, entre le monde sensible et Dieu.

L’ouverture et la fusion, forcément séduisantes, ne peuvent assurer la cohésion d’une société. Parce que nous utilisons un langage qui est aussi représentatif (et pas seulement communicatif), un clivage s’impose, une place pour le vide, une séparation et des mythes qui l’instituent. La place est toute trouvée, attirante et inouïe à l’intérieur de nous-mêmes. Le discours freudien fait écho au mythe général du XXe siècle et l’affermit. Ce mythe remplit sa fonction de nous tenir debout et de nous donner du sens. Nous croyons en lui et il nous apprend notre toute-puissance: le monde invisible comme le monde visible sont au-dedans, et la coupure, puisqu’il en faut, la séparation, passe au-dedans de nous. Nous sommes la source de nos rêves. Évidence ? Certes, mais troublante parce que nous y adhérons sans faillir.

Devant cette mutation de la vérité, le XXe siècle s’attelle à la tâche, cherche dedans le monde invisible qui nous envoie nos rêves. Et il le trouve ; avec des méthodes extrêmement différentes, la psychanalyse et la neurophysiologie « fouillent » notre intériorité. La place est restée marquée de tous les attributs de l’invisible, et le monde qu’on découvrira là sera nécessairement transcendant. La psychanalyse nous remplit d’un inconscient, source des rêves et de tout le reste. Ce monde invisible nous gouverne : là, dedans, il y a quelqu’un d' »autre » qui tire les ficelles. Monde invisible, complexe comme il sied, là, dedans. Dans le même temps, par d’autres détours, la neurophysiologie nous propose une conception « bouchère », pour reprendre l’expression de Pierre Legendre à propos de la filiation, qui fait du cerveau, singulièrement du cortex, le monde invisible qui mène le bal. Pendant que  je dors, là, dedans, tous les 90 minutes inexorablement, sans que je m’en rende compte, mon cortex s’active, fabrique mes rêves ; et « je » n’y peux rien. Transcendance donc, transcendance humanisée, par le haut ou par le bas, mais transcendance toujours ; et peut-être heureusement, parce qu’il faut bien que le monde ait un sens, que nous lui en trouvions un, pour ne pas sombrer. L’angoisse cependant en est le prix, puisque c’est maintenant de nous-mêmes qu’il nous faut faire sortir toute normativité.

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  • Document 2 : Pierre Puvis de Chavannes, « Le Rêve », 1883
    Huile sur toile. Paris, musée d’Orsay

Puvis de Chavannes Le Rêve

Extraits de la Notice : Quand Le rêve de Pierre Puvis de Chavannes est présenté au Salon des artistes français de 1883, le livret qui accompagne l’exposition précise le sujet représenté : « Il voit dans son sommeil, l’Amour, la Gloire et la Richesse lui apparaître. »

Sous un beau clair de lune, un jeune homme, probablement voyageur comme le laisse supposer le baluchon à ses côtés, s’est endormi au pied d’un arbre. Trois jeunes femmes lui apparaissent en rêve, volant dans le ciel étoilé : la première des roses à la main évoque l’Amour, la deuxième brandit la couronne de laurier de la Gloire tandis que la dernière répand les pièces de la Fortune. Présentation extraite de la notice du Musée d’Orsay.

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  • Document 3 : Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince, 1943
    © Paris, Gallimard 1946. Texte complet consultable
    en ligne.

J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours.

Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’Océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. Elle disait :

– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !

– Hein !

– Dessine-moi un mouton…

J’ai sauté sur mes pieds comme si j’avais été frappé par la foudre. J’ai bien frotté mes yeux. J’ai bien regardé. Et j’ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi à faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le modèle. Ce n’est pas ma faute. J’avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à l’âge de six ans, et je n’avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas ouverts.

Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout ronds d’étonnement. N’oubliez pas que je me trouvais à mille milles de toute région habitée. Or mon petit bonhomme ne me semblait ni égaré, ni mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni mort de peur. Il n’avait en rien l’apparence d’un enfant perdu au milieu du désert, à mille milles de toute région habitée. Quand je réussis enfin à parler, je lui dis :

– Mais… qu’est-ce que tu fais là ?

Et il me répéta alors, tout doucement, comme une chose très sérieuse :

– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton…

Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir. Aussi absurde que cela me semblât à mille milles de tous les endroits habités et en danger de mort, je sortis de ma poche une feuille de papier et un stylographe. Mais je me rappelai alors que j’avais surtout étudié la géographie, l’histoire, le calcul et la grammaire et je dis au petit bonhomme (avec un peu de mauvaise humeur) que je ne savais pas dessiner. Il me répondit :

– Ça ne fait rien. Dessine-moi un mouton.

Comme je n’avais jamais dessiné un mouton je refis, pour lui, l’un des deux seuls dessins dont j’étais capable. Celui du boa fermé. Et je fus stupéfait d’entendre le petit bonhomme me répondre :

– Non ! Non ! Je ne veux pas d’un éléphant dans un boa. Un boa c’est très dangereux, et un éléphant c’est très encombrant. Chez moi c’est tout petit. J’ai besoin d’un mouton. Dessine-moi un mouton.

Alors j’ai dessiné.

Il regarda attentivement, puis :

– Non ! Celui-là est déjà très malade. Fais-en un autre.

Je dessinai : Mon ami sourit gentiment, avec indulgence :

– Tu vois bien… ce n’est pas un mouton, c’est un bélier. Il a des cornes…

Je refis donc encore mon dessin : Mais il fut refusé, comme les précédents :

– Celui-là est trop vieux. Je veux un mouton qui vive longtemps.

Alors, faute de patience, comme j’avais hâte de commencer le démontage de mon moteur, je griffonnai ce dessin-ci. Et je lançai :

– Ça c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans.

Mais je fus bien surpris de voir s’illuminer le visage de mon jeune juge :

– C’est tout à fait comme ça que je le voulais ! Crois-tu qu’il faille beaucoup d’herbe à ce mouton ?

– Pourquoi ?

– Parce que chez moi c’est tout petit…

– Ça suffira sûrement. Je t’ai donné un tout petit mouton.

Il pencha la tête vers le dessin :

– Pas si petit que ça… Tiens ! Il s’est endormi…

Et c’est ainsi que je fis la connaissance du petit prince.

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  • Document 4 : Madeleine Vermorel et Henri Vermorel, De la psychiatrie à la psychanalyse : Cinquante ans de pratique et de recherches, Paris L’Harmattan 2013, page 121.
    Depuis « Troisième découverte romantique : le rêve comme transfiguration de la vie » (titre), jusqu’à « qui laisse au poète la magie créatrice du verbe ».

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  • Document complémentaire : Article « Rêve« , Dictionnaire en ligne du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

RÊVE, subst. masc.

A. − [Pendant le sommeil]

1. Suite d’images, de représentations qui traversent l’esprit, avec la caractéristique d’une conscience illusoire telle que l’on est conscient de son rêve, sans être conscient que l’on rêve. Rêve nocturne ; rêve agréable, enchanteur, érotique, idyllique, inextricable, insensé; beau, doux rêve; écrire, se rappeler ses rêves; mémoriser ses rêves ; faites de beaux rêves. Cette nuit-là il eut un rêve. Il revit en songe l’entrée de la forêt de Sonneck, la métairie, les quatre arbres et les quatre oiseaux (Hugo, Rhin, 1842, p. 190) :
1. Le valet de chambre entrait. Je ne lui disais pas que j’avais sonné plusieurs fois, car je me rendais compte que je n’avais fait jusque-là que le rêve que je sonnais. J’étais effrayé pourtant de penser que ce rêve avait eu la netteté de la connaissance. La connaissance aurait-elle, réciproquement, l’irréalité du rêve ? Proust, Sodome, 1922, p. 985.
Loc. En rêve. Synon. en songe.Apparaître en rêve; entendre, revoir qqn en rêve; parler en rêve. Il s’était réveillé la nuit, croyant voir sa mère en rêve, qui lui reprochait son départ (Krüdener,Valérie, 1803, p. 212).
Absol. [P. oppos. à l’état de conscience de veille] Activité psychique pendant le sommeil. Le rêve, l’état de rêve. Le Rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible (Nerval, Œuvres, t. 1, Aurélia, 1960 [1855], p. 359). Herder demande au rêve ce que lui demande le romantisme: sa légèreté contrastant avec la pesante réalité, son atmosphère de féerie, et surtout la révélation des secrets de l’âme (Béguin, Âme romant., 1939, pp. 157-158).
2. En partic.

a) [Le rêve considéré comme annonçant l’avenir et pouvant inspirer la conduite de qqn] Synon. songe.Rêve initiatique, prophétique, télépathique, visionnaire; rêve-pressentiment (Symboles 1969, p. 647). L’Égypte ancienne prêtait aux rêves une valeur surtout prémonitoire: Le dieu a créé les rêves pour indiquer la route aux hommes quand ils ne peuvent voir l’avenir, dit un livre de sagesse (Symboles1969, p. 646).

Rêve d’incubation. Synon. de songe* thérapeutiqueLe rêve d’incubation est aussi pratiqué par les Juifs, et dans le même état d’esprit que celui des Hittites (M.-A. Descamps, La Maîtrise des rêves, 1983, p. 112).
b) [Le rêve comme expression de l’inconscient, de la vie mentale] Analyse, mécanisme, sens, structure du rêve. Le langage du rêve va chercher très loin ses métaphores et paraît se référer à une langue inconnue de nous, où chaque objet possède des qualités très éloignées de celles que nous lui reconnaissons d’ordinaire (Béguin, Âme romant., 1939, p. 109). Le symbolisme est le langage par excellence du rêve ; il est à la fois expression et masque, satisfaisant en cela à la double contrainte du rêve (PoinsoGori 1972).

[Avec déterm. dépréc.] Synon. de cauchemarRêve effrayant. Puis viennent des symboles hideux, des larves, des figures grimaçantes, comme dans un mauvais rêve (Michelet, Hist. romaine, t. 1, 1831, p. 38).
Rêve de qqc. Rêve d’eau, de feu; rêve d’escalier, de gare, de labyrinthe, de lac, de navire, de vol. C’était un rêve de combat et de meurtre. (…) j’avais une épée flamboyante (…) je fondais sur les bataillons ennemis, je les mettais en déroute, je les précipitais dans le Rhin (Sand, Hist. vie, t. 2, 1855, p. 412).
[Chez Freud] Science des rêves. Freud considérait l’interprétation des rêves comme « la voie royale de la connaissance de l’inconscient » et l’étude de ses propres rêves comme le mode initiatique le plus adéquat à la formation psychanalytique (PoinsoGori 1972).
[Chez C. G. Jung] Rêve allégorique, mythique. La fonction générale des rêves est d’essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l’aide d’un matériel onirique qui, d’une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier (C. G. Jung, L’Homme et ses symboles, 1964, pp. 49-50).
PSYCHOL. EXP. Centre, clinique, laboratoire des rêves; état, phase de rêve; ondes du rêve. On sait depuis longtemps ce qui se passe si on prive l’homme de nourriture ou de boisson. Mais qu’adviendrait-il si on arrivait à le priver de rêves? (…) Ne pas rêver peut conduire à la mort (Psychol.1969, p. 497).
c) [Le rêve dans ses rapports avec les agents extérieurs, avec les sensations] Rêves cénesthésiques, physiologiques. Une même stimulation extérieure provoque des rêves différents chez des sujets différents (Psychol.1969, p. 491). Descartes (…) a (…) pu faire des découvertes sur le rêve et apercevoir, par exemple, l’origine de certains rêves dans des sensations. Ainsi il note qu’il rêve qu’il est percé par une épée et s’aperçoit en se réveillant qu’il est piqué par une puce (M.-A. Descamps, La Maîtrise des rêves, 1983, p. 29).
3. Absol. [P. oppos. avec la réalité] Pays, royaume du rêve.

a) [Réalité du rêve ; le rêve vécu comme réel, comme surréel; la réalité perçue comme une illusion] Beauté, évidence, merveille du rêve. Herder fut le père du romantisme (…) [il] oppose, au monde du temps et de l’espace, celui du rêve et de la poésie. Le rêve est proposé en exemple au poète pour la souveraineté de l’esprit qui se délivre des contingences (Béguin, Âme romant., 1939, p. 157).
b) [Irréalité du rêve; le rêve perçu comme irréel] Être dans un rêve, comme dans un rêve. Ces murs abandonnés, croulant et s’effaçant dans le sable! Smara (…) c’est une cité de nuages qui se défont, un rêve à peine matérialisé, un mirage (Mauriac, Journal 1, 1934, p. 16).

[…]

B. − [Dans l’état de veille]

1. [P. anal. avec le rêve nocturne] Élaboration de la pensée imaginative qui transforme la réalité. Champ, espace, puissance du rêve. C’est ce pouvoir de rêve qui lui fait apercevoir dans toute existence, même médiocre, une solitude et une poésie. C’est ce pouvoir de rêve qui l’a sauvé des misanthropies desséchantes du pessimisme (Bourget, Nouv. Essais psychol., 1885, p. 249).Quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l’en tenir écarté, le lui rationner (…). Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais tout le rêve (Proust, J. filles en fleurs, 1918, p. 843).

P. méton. Ce qui en résulte ; le fait lui-même. Rêve d’évasion. Une rêverie perpétuelle, que l’action et la parole dérangent, voilà quelle a été ma vie (…). C’est le rêve qui est ma vie réelle, et la vie en est la distraction (Vigny,Journal poète, 1851, p. 1285). Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures, ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats (Baudel., Poèmes prose, 1867, p. 83).
PSYCHOL., PSYCHOTHÉRAPIE. Rêve diurne. « Scénario imaginé à l’état de veille, soulignant ainsi l’analogie d’une telle rêverie avec le rêve » (Mantoy Psychol. 1971, p. 426). Les rêves diurnes constituent, comme le rêve nocturne, des accomplissements de désir ; leurs mécanismes de formation sont identiques, avec prédominance de l’élaboration secondaire (Mantoy Psychol. 1971, p. 426). Rêve éveillé dirigé. « Technique consistant à provoquer, à l’état de veille, une sorte de rêverie riche en images que le patient exprime à haute voix devant le psychothérapeute »  (Carr.Dess. Psych. 1976).
[…]

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Entraînement BTS 2014-15… La Californie : entre rêve et réalité

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Entraînement BTS
Thème 2014-2015 : 
Cette part de rêve que chacun porte en soi

La Californie :
Entre rêve et réalité…

« La Californie nous semble familière, comme un paradis des vacances qui défraie périodiquement la chronique : le soleil, Hollywood, le surf sur les plages, Los Angeles, les orangers, le gouverneur Arnold Schwarzenegger, Yosemite, le « Big One » qui devrait éclipser le tremblement de terre de 1906, la Silicon Valley, San Francisco et les mariages gays. De façon récurrente, les médias nous affirment que là est notre futur, et on pourrait croire que certains vont y chercher l’inspiration. Pourtant, à y regarder de plus près, on se fait beaucoup d’idées fausses sur la Californie. C’est une terre de contrastes et de contradictions, d’où la dualité devenue cliché entre rêve et cauchemar. »

Annick Foucrier, Antoine Coppolan, La Californie : périphérie ou laboratoire ?
Paris L’Harmattan, « Introduction », page 7

Ces propos d’Annick Foucrier et d’Antoine Coppolan nous amènent à la problématique développée dans ce corpus. État mythique de la Côte Ouest, la Californie est l’un des symboles du rêve américain : plus encore qu’une success story, elle accueille depuis toujours tous ceux qui ont rêvé de liberté et de richesse. Lieu éveilleur d’espérances, la Californie est aussi un territoire de migrations vers lequel affluent, parfois dramatiquement, tous les damnés de la terre.

Dans les années 1930, elle attire les paysans ruinés du Middle West… C’est cette histoire que raconte magnifiquement John Steinbeck dans Les Raisins de la colère. Mais cette ruée vers l’or se révélera illusoire : à leur arrivée, les familles ne trouveront que misère et dénuement. Plus prés de nous, l’immigration clandestine en provenance du Mexique a fait de la Californie le théâtre d’un rêve mais aussi de nombreuses désillusions. Tel est l’objet de ce corpus totalement inédit.

Bruno Rigolt, avril 2014

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Corpus :

  • Document 1 : Julien Clerc, « La Californie » (paroles d’Étienne Roda Gil), 1969
  • Document 2 : Le Petit futé, Californie, « Country guide » 2014-2015
  • Document 3 : John Steinbeck, Les Raisins de la colère, (Grapes of Wrath), 1939
  • Document 4 : France Farago, Christine Lamotte, La Justice : Prépas scientifiques Programme 2011-2012, 2011
  • Document 5 : Geneviève Fabre, Parcours identitaires, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 1993

Activités d’écriture :

  1. Synthèse (40 points) : Vous réaliserez une synthèse concise, ordonnée et objective de ce corpus.
  2. Écriture personnelle (20 points) : Selon vous, le compromis est-il préférable au rêve ?

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  • Document 1. Julien Clerc, « La Californie » (1969).
    paroles d’Étienne Roda Gil, musique de Julien Clerc

La Californie (chœurs, x4)

La Californie
Se dore près de la mer
Et ne connaît pas l’été de la mer.
La Californie
Est une frontière
Entre mer et terre,
Le désert et la vie.

La Californie (x2)
La Californie (chœurs, x2)

Les palétuviers dorment sous le vent,
La cannelle fauve embaume ton temps.
La Californie est une frontière
Entre mer et terre,
Le désert et la vie.

La Californie (x2)
La Californie (chœurs, x2)

Près des orangers
C’est là que t’attend,
Au fond de tes rêves
Ton prince charmant…

La Californie (x2)
La Californie (chœurs, x2)

Mais la Californie
Est si près d’ici,
Qu’en fermant les yeux
Tu pourrais la voir
Du fond de ton lit…

La Californie (x2)
La Californie (chœurs, x2)
La Californie (x2)
La Californie (chœurs, x4)

  • Document 2. Le Petit futé (Collectif), Californie, 2014

    Collectif (Dominique Auzias, Jean-Paul Labourdette…) 
    Le Petit futé, Californie, Arizona, Nevada, Utah 
    « Country guide » 2014-2015, page 9
le rêve californien_2014

Publiés en 1939, dix ans après la faillite de Wall Street qui marquera les débuts de la « grande dépression », et ne cessera plus de hanter la conscience collective américaine, les Raisins de la colère racontent l’épopée tragique d’une famille de métayers, les Joad, dépossédés de leur terre par la mécanisation de l’agriculture et l’inhumanité du grand capital face à la petite propriété.

Victimes de prospectus alléchants dont la propagande leur fait miroiter un salaire élevé en échange d’un travail dans les vergers de Californie, les Joad, comme des centaines de milliers d’autres « Okies » (les habitants pauvres de l’Oklahoma), se jettent sur la route 66 pour émigrer d’est en ouest vers la Californie, nouvelle « terre promise »… Mais cette ruée vers l’or se révélera illusoire : à leur arrivée, les familles ne trouveront que misère et dénuement. (B. R.). Pour une présentation plus exhaustive, cliquez ici.

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  • Document 5 : Geneviève Fabre, Parcours identitaires, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 1993.
    Depuis la page page 25 (« Plaque tournante du Pacifique » troisième ligne, haut de page) jusqu’à la page 27 (« et non comme simple lieu de travail » haut de la page).

Image de la femme et stéréotypes de genre… par Manon, Oscar et Slimane…

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars

8mars_toutelannéeÀ l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, l’Espace Pédagogique Contributif va publier plusieurs travaux de recherche consacrés au féminisme. Après le très bel exposé de Sybille consacré à l’écrivaine Colette (« Colette ou le féminisme humaniste« ), voici une non moins remarquable contribution : Manon, Oscar et Slimane, tous trois élève de Première S, ont choisi d’aborder la question des stéréotypes de genre…

La question du genre
rôles et stéréotypes
Socio-anthropologie de l’image de la femme

Fernand Léger

par Manon B., Oscar P. et Slimane H.-M. (*)
Classe de première S2 
Promotion 2013-2014

Illustration : Fernand Léger, « Les Acrobates en gris », 1942-1944. Paris, Musée national d’Art moderne/Centre Georges Pompidou © Centre Pompidou, MNAMCCI,Dist. RMN-Grand Palais / Droits réservés. Service presse / LaM. © Adagp Paris, 2013

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* Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt. Certains passages de cette étude ont été modifiés ou réécrits pour correspondre davantage au Cahier des charges éditorial de cet Espace Pédagogique. B. R.

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 « On ne naît pas femme, on le devient. »
Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

« L’homme doit être élevé pour la guerre,
et la femme pour le délassement du guerrier. »
Friedrich Nietzsche, 
Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885)

 

Introduction générale

Les rôles de la femme et de l’homme dans la société ont été, depuis des millénaires, fortement déterminés, ancrés et intériorisés par des normes patriarcales et hiérarchiques qui ont traversé les siècles sans subir de modifications significatives : au sexe dit faible il a été attribué la tenue de la maison et l’éducation des enfants, autrement dit la sphère domestique. À l’homme, le travail à l’extérieur, la charge de nourrir la famille et la prise de décision.

À partir du dix-neuvième siècle pourtant, sous l’impact intellectuel de l’Europe, la masculinité hégémonique a été quelque peu contestée. Mais c’est au vingtième siècle que le féminisme est devenu particulièrement en occident une contre-culture, consacrant l’émancipation et l’autonomisation des femmes, et revendiquant un modèle égalitariste qui a bouleversé le fonctionnement multiséculaire de la société. C’est ainsi qu’aux images de mère de famille modèle, et de maîtresse de maison accomplie, s’est progressivement superposée celle d’une dynamique égalitariste et carriériste.

Certes, à l’heure actuelle, quand on aborde les relations « hommes/femmes », il est souvent question dans les médias que les femmes seraient devenues « des hommes comme les autres »… Néanmoins, il faut se rendre à l’évidence : l’image de la femme est toujours victime de nombreux stéréotypes ; de nos jours encore au vingt-et-unième siècle, de nombreux préjugés, y compris de l’éducation, renforcent les rôles sexospécifiques traditionnels |1|. De façon plus générale, il arrive quotidiennement que la femme soit, dans les médias ou plus simplement dans les mentalités, rabaissée à un objet de désir ou de fantasme.

Cette objetisation qui s’exprime en particulier par une focalisation sur le corps et les apparences nous a amenés à réfléchir plus spécifiquement sur les rôles et les représentations de la femme dans la société de consommation. Quelle est par exemple l’influence des modèles sociaux ? Dans quelle mesure l’arrivée massive des appareils électroménagers sous l’influence du boom économique des Trente Glorieuses a-t-elle créé une image de la femme en ménagère et en maîtresse de maison ? En contrepoint, comment cette même société de consommation, en favorisant l’entrée massive des femmes dans la vie active, a-t-elle aussi contribué à changer l’image et le statut des femmes ?

Autant de questionnements qui nous amèneront à aborder l’image de la femme dans la société de consommation selon une double perspective. Après avoir étudié en quoi les femmes sont prédisposées à devenir Femme, nous élargirons ces questions liées à la sexospécificité à quelques remarques sur l’image de la femme dans la publicité : nous aborderons ainsi les préjugés et idées reçues sur les femmes mais également l’utilisation de leur image à des fins économiques, voire  idéologiques. Nous verrons ainsi qu’aux images de mère de famille modèle et de maîtresse de maison accomplie se superpose désormais celle d’une dynamique carriériste, qui n’est pas exempte non plus de représentations stéréotypées…


« Depuis les années 80, les femmes sont des hommes à temps plein.
Fini les revendications, C’qu’elles ont voulu maintenant elles l’ont… »

Paroles extraites de la chanson interprétée par Michel Sardou, « Être une femme » (2010)

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La femme et l’homme dans la société :
des rôles sexospécifiques

Comme le faisait judicieusement remarquer un rapport de la Commission européenne en 2008, « Les stéréotypes constituent des barrières à la réalisation des choix individuels tant des hommes que des femmes. Ils contribuent à la persistance des inégalités en influant sur les choix des filières d’éducation, de formation ou d’emploi, sur la participation aux tâches domestiques et familiales et sur la représentation aux postes décisionnels. Ils peuvent également affecter la valorisation du travail de chacun » |2|.

Ces premières remarques sont riches d’enseignement. De fait, les stéréotypes de genre ont créé de toute pièce un discours sur la femme qui amène en premier lieu à s’interroger sur la notion d’homme-humanité. Pourquoi par exemple désigner la pluralité humaine par le seul nom d’Homme dont l’effet homogénéisateur a pu être légitimement contesté ? Alors que l’Universel-Homme semble accepté, il ne viendrait à l’esprit de personne d’évoquer un « Universel-Femme »…

Même la philosophie des Lumières dans sa fameuse Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, rattache l’homme à une faculté de raison dont la femme, en tant que sujet de droit, est exclue politiquement et juridiquement : « L’universalisme abstrait défendu [dans] la Déclaration […] prétendait parler de l’homme en tant qu’être humain alors qu’en fait il ne s’adressait véritablement qu’à l’homme, en tant que représentant du genre masculin » |3|. Comme le notait Jacqueline Feldman à propos des Lumières, « la rationalité est avant tout le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir » |4|.

Autant de remarques qui nous amènent à nous interroger sur la question du « genre » et sur le caractère éminemment discriminatoire et inégalitaire de la distribution traditionnelle des rôles masculin et féminin |5|. Comme le notait Sophie Bailly, « Dans le modèle d’organisation sociale qui semble dominer dans la plupart des cultures, les femmes tiennent donc souvent un rôle maternant et les hommes un rôle protecteur et nourricier. […] Ces rôles sont censés déterminer des comportements de façon suffisamment prévisible pour pouvoir distinguer les femmes et les hommes : une dimension communautaire pour les femmes et une dimension agentive* pour les hommes. […] On voit que ces traits de personnalité reflètent |…] des visions fortement stéréotypées, comme celle de La Femme tournée vers autrui et de L’Homme affirmé qui détient ou recherche le pouvoir » |6|.

* agentivité : Capacité d’une personne à intervenir sur les autres et le monde. Ici le terme désigne la capacité à être un acteur dans l’interaction sociale.

Nous retiendrons de ces propos que la distribution des rôles sexués est liée à de nombreux stéréotypes de genre qui sont à l’origine d’une socialisation très différenciée et souvent arbitraire. Dès le plus jeune âge par exemple, il existe un code couleur selon le sexe du bébé renforcé par les représentations familiales et les pressions industrielles et commerciales : rose pour les petites filles et bleu pour les petits garçons.

Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas : comme le rappelle  l’historienne américaine Jo B. Paoletti, à partir de l’exemple étasunien, « les vêtements des enfants n’ont commencé à changer et devenir spécifique à un sexe qu’à partir des années 1940. Les vêtements unisexes étaient autrefois la norme : les garçons portaient en effet les mêmes robes blanches que les petites filles jusqu’à l’âge de 6 ans. […] Alors que les couleurs comme le rose et le bleu ont été introduites dans la garde-robe des bébés au milieu du 19è siècle, il a fallu attendre la Première Guerre mondiale pour qu’elles acquièrent une spécificité à un sexe » |7|.

Un véritable « formatage » comportemental…

Ainsi, ces codes de couleur ont déterminé des rôles spécifiques sur le plan social et comportemental qui relèvent d’un marquage sexué : le rose par exemple possède de nombreuses connotations affectives associées très arbitrairement à la fragilité, à la vulnérabilité, à la maternité. Par opposition, le bleu connoterait la force, l’assurance, la maîtrise de soi… Comme on le voit, ces assignations identitaires en fonction de la couleur n’ont rien de biologique ou de scientifique.

Elles sont bien davantage le résultat d’un produit social qui va fortement infléchir les modèles éducatifs. « Les garçons sont ainsi renforcés vers une compréhension physique, logique et conflictuelle du monde, et les filles encouragées à s’engager dans le monde social et impersonnel » |8|. Ce formatage souvent influencé par les impératifs commerciaux, influe largement dans la manière dont les enfants vont appréhender leur identité sexuelle et s’approprier un positionnement vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis des autres |9|.

« Vous voulez un jeu pour garçon ou pour fille ? »

Une fois passé le premier âge, les enfants reproduisent donc ces « rôles » féminins et masculins conventionnels en jouant à des jeux stéréotypés tels que les jeux de patience, la dînette, la petite cuisine ou le bébé pour les filles afin d’éveiller leur sentiment maternel et leur rôle de femme au foyer. Le garçon quant à lui, joue à des jeux de construction, de guerre ou d’action qui lui permettent  d’approfondir sa réflexion et son imagination, et d’exprimer sa force ou de légitimer la violence.

On peut constater en effet que les jeux masculins tendent à développer l’aptitude du jeune garçon de s’affranchir du rapport aux normes et de transgresser impunément l’ordre établi. Quant à la petite fille, elle ne fait que répéter dans des jeux à vocation sociale des gestes quotidiens et des postures affectives qui ne lui laissent guère d’autre choix que jouets fille_stéréotypes maternels_2d’être passive et de reproduire de façon presque redondante l’espace autorisé de la sphère domestique et ménagère : aux garçons la liberté, aux filles la sociabilité et la domesticité.

← Ci contre (en bas à droite), une publicité de Berjuan Toy pour son produit « The Breast Milk Baby », une poupée pour apprendre à allaiter…

Ces conditionnements se retrouvent ensuite dans l’inégal partage des tâches ménagères. Même encore de nos jours, la disparité liée à une répartition très archaïque des rôles hommes-femmes accrédite la thèse selon laquelle les corvées de ménage seraient dégradantes pour un homme. Cette difficulté à participer aux activités domestiques trouve ses origines dans l’histoire politique et religieuse qui a souvent associé la féminité à la souillure et à la faute.

Cherchez la femme…

Toutes les spéculations sur le péché originel font volontiers remonter le malheur qui accable l’humanité à la femme, dont le pouvoir de séduction « suffit à la rendre suspecte lorsque l’on cherche l’origine du mal dans une faute originelle » |10|. De tels déterminismes, en enlevant toute valeur morale à la femme, ne lui proposent en fait de se « racheter » une conduite et une moralité qu’en acceptant sa domesticité : elle doit payer le prix du péché originel. Ainsi lui dit-on dès son plus jeune âge : « Non, ce n’est pas pour les filles ». Si en apparence, une telle phrase ne fait que reproduire des stéréotypes culturels, elle cache en fait une attitude discriminatoire qui associe la réclusion de la femme dans l’univers de la faute et de la culpabilité, au repentir, au mea culpa et au rachat.

Pourquoi donc un garçon se sent-il insulté lorsqu’on le traite de fille ? C’est justement parce qu’il perd tout à coup son statut, sa puissance et sa légitimité : l’homme, c’est d’abord la caractérisation implicite de « Dieu » ; voilà pourquoi il entend se maintenir au sommet de l’échelle sociale. Voilà pourquoi il revendique pour lui-même un pouvoir de sanction, une puissance où se mêlent la force du droit et la légitimité divine : en aucun cas il n’accepte que la femme conquière ce droit |11|.

Comme nous le suggérions en début d’analyse, même si l’émancipation de la femme s’est inscrite implicitement comme idéal dans le libéralisme politique des Lumières, ce mouvement n’a en aucun cas imaginé accorder explicitement une quelconque effectivité juridique à la femme : l’exemple d’Olympe de Gouges qui a déconstruit —et avec quelle verve— dans sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, les présupposés des Lumières, est sur ce point « éclairant » : tant que les Droits de l’Homme ont légitimé un usage de la loi consacrant la soumission de la femme à l’homme, ils n’ont pas été les Droits de la moitié de l’Humanité.

Tous ces schémas se retrouvent donc, même encore de nos jours, dans les attitudes socioculturelles. Ainsi, dans beaucoup de pays et de cultures qui ont fait de la masculinisation de la société une valeur idéologique, avoir une fille est souvent perçu comme une charge, un embarras, un fardeau. Mais est-ce à ce point si « nul » d’être une fille qu’on doive abandonner un bébé ? Pourquoi même de nos jours il semble parfois à ce point honteux d’avoir une fille qu’on apparente sa naissance à une véritable « malédiction », à un véritable mauvais coup du sort ?

Même en occident, si une fille agit comme un « garçon manqué » cela fait sourire… Mais si le jeune garçon est efféminé cela devient alors inquiétant, comme si l’édifice sur lequel s’étaient bâties les qualités masculines de force, de courage et d’ambition, s’était tout à coup écroulé. Comme nous avons pu le constater, les filles (et les garçons) sont conditionnées depuis l’enfance. Nous ne nous rendons peut-être pas compte de ces mécanismes de conditionnement, mais les préjugés et les opinions toutes faites en la matière régissent souvent nos propres jugements de valeur.

Façonnés depuis la naissance, ils reflètent notre éducation, et semblent tellement aller de soi qu’il ne nous viendrait jamais à l’esprit de les remettre en question. Ainsi, concernant la femme, le nombre d’idées reçues et de préjugés véhiculés par la société est  impressionnant. Ceux-ci existent d’ailleurs depuis des millénaires : Euripide, dramaturge de la Grèce antique déclare par exemple dans Les Suppliantes (v. 110-1103) : « Pour un père, il n’est rien de plus doux qu’une fille ; l’âme d’un fils est plus haute, mais moins tendre et caressante ». De tels propos, pour élogieux qu’ils semblent, assimilent la femme à un luxe quelque peu futile, voire inutile, et reflètent la prétention des hommes à se croire supérieurs à la femme.

La femme, objet de tous les regards

« La raison tient au fait que le garçon est considéré comme « utile » : il bâtit, il construit, il est force de proposition : à lui le rendement et la productivité, le rapport intéressé au monde, les besoins vitaux. Non que la femme ne puisse pas avoir de telles qualités mais le mieux est de lui assigner les « bonnes manières » qui conviennent à son sexe : le jeu, la gratuité, le rapport désintéressé aux choses : la femme potiche est ainsi l’archétype du « bel objet » ornemental, dépourvu de toute utilité et de toute substance.

Entre Cunégonde « fraîche, grasse, appétissante » de Candide et une femme actuelle dont un homme pourrait  dire qu’elle est « à croquer », quelle différence au fond ? C’est toujours la métaphore alimentaire qui est utilisée pour représenter la dépendance sociale de la femme. Instrumentalisée, elle est reléguée au rang d’objet de consommation, objet de luxe ou objet sexuel dont la futilité et l’ignorance n’ont d’égal que le paraître. Ainsi, davantage rattachée au futile qu’à l’utile, la femme engendre une représentation : au sens propre du terme, elle devient l’objet de tous les regards ». (Bruno Rigolt)

Man Ray, Le Violon d'Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou
Man Ray, Le Violon d’Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou

La femme comme objet de consommation

La femme est en effet un objet de consommation dont certains ont pu dire qu’elle l’était au même titre que le réfrigérateur, le fer à repasser, le poste de télévision, la voiture, etc. Dès lors, une remarque fondamentale s’impose : entre la femme, muse des poètes et de l’amour, et la femme comme allégorie du consumérisme en passant par la femme « instrument de musique » de Man Ray, « la femme a toujours été réifiée, c’est-à-dire dépossédée de son moi comme sujet identitaire : élevée au rang d’objet symbolique, elle disparaît comme réalité d’une identité subjective » (Bruno Rigolt). Ainsi apparaît le type de la femme futile, de la blonde idiote et séductrice, incapable de penser par elle-même.

 

Pierre Tchernia au 34ème salon des Arts Ménagers (1965) :
« Achetez une femme ! »

Simone de Beauvoir en 1972 lors d'un rassemblement pour la légalisation de l'avortement. Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis
Simone de Beauvoir en 1972 lors d’un rassemblement pour la légalisation de l’avortement. Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis

Cette femme réifiée, c’est-à-dire ravalée au rang d’objet, et soumise aux représentations des hommes, a été longuement analysée en 1949 par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe. Comme il a été dit, « l’originalité du point de vue de Simone de Beauvoir a consisté à distinguer les données biologiques (le sexe) des données sociales (le genre) en montrant que le « féminin » est en fait le produit d’un conditionnement social, culturel et politique hérité d’une vision patriarcale […] : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ». Réfutant toute idéalisation de la féminité, Simone de Beauvoir affirme au contraire que l’«éternel féminin» reflète avant tout l’aliénation de la femme au désir masculin, qui cloisonne le sujet féminin dans des rôles et des stéréotypes représentatifs du machisme et de l’hypocrisie sociale : pour l’auteure, la femme serait surtout considérée par la société comme un « objet social soucieux de paraître ». Seule une véritable « libération » par le travail et l’autonomie financière doit donc permettre aux femmes de « s’affirmer comme sujet » |12|.

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Comme nous avons essayé de le montrer, les bouleversements de la conquête de l’égalité des sexes et de la libération des femmes, particulièrement depuis la deuxième moitié du vingtième siècle, n’ont pas toujours réussi à casser nombre de clichés, ancrés depuis des millénaires dans l’inconscient collectif. Si beaucoup d’interdits moraux, sous l’influence des mouvements de contre-culture en particulier, se sont estompés, et s’il est vrai qu’aux images de mère de famille modèle et de maîtresse de maison accomplie se superpose désormais celle d’une dynamique carriériste, force est néanmoins de reconnaître que nombreux restent les clichés.

« Moulinex libère la femme ! »

Intéressons-nous à ce titre à l’image de la femme dans l’imaginaire social véhiculé par la publicité. Sous les Trente Glorieuses en particulier, la publicité a créé la femme-objet affichée en public pour promouvoir la consommation de toutes sortes de biens. La surmédiatisation dont elle fait l’objet est en soi un fait hautement significatif : à l’image traditionnelle et sexiste de la femme, la publicité, particulièrement dans la seconde moitié du vingtième siècle, a été en adéquation avec l’évolution des mentalités et des modes de vie.

Moulinex a ainsi inventé un slogan qui a fait sa fortune : « Moulinex libère la femme ». Mais, sous couvert d’émancipation et de libération, un tel slogan ne fausse-t-il pas quelque peu la règle en véhiculant une image d’autant plus stéréotypée des femmes qu’elle les présente comme moyen et comme fin : l’émancipation n’étant pas une fin en soi mais un moyen de faire vendre le produit. Dans ces conditions, la femme est également assimilée au produit lui-même, donc objetisée et marchanidsée « selon un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste, selon une contrainte d’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation dirigée » |13|.

C’est ainsi que l’historien Michel Winock reproche à la presse féminine de véhiculer des stéréotypes contenant une image dévalorisante de la femme parce que la mettant en scène comme objet de désir et de consommation : « Toute cette littérature critique vise les femmes. On montre à quel point elles exercent le rôle d’agent d’aliénation généralisée, dans la mesure où elles assurent les achats du ménage et tombent inévitablement sous l’empire de la publicité. […] L’émancipation par le lave-linge, l’aspirateur ou le chauffe-eau, c’est de la réclame pour les grandes firmes » |14|.

Publicité sexiste_1extrait de Michèle Sarde, De l ‘alcôve à l’arène : Nouveau regard sur les Françaises
Paris, Robert laffont 2007, 
page 160.

Il faut quand même admettre que cette question de la femme dans la publicité a fait couler beaucoup d’encre et suscite des débats contradictoires et quelque peu stériles parfois, ce dont témoigne l’essoufflement de la lutte contre le publisexisme. Nécessité de reconnaître également que de nombreuses avancées ont été obtenues : à cet égard, la création du mouvement de la Meute, émanation des Chiennes de garde a permis de légiférer en matière de lutte contre les stéréotypes sexistes. La vraie question qui se pose à la société selon nous, est donc d’accompagner au niveau des mentalités, les évolutions juridiques qui ont aidé à l’émancipation des femmes.

Ainsi l’on parle beaucoup de la femme dans la publicité, peut-être à tort car des évolutions explicites en France notamment sont perceptibles, mais le cinéma de masse et les médias audiovisuels à destination en particulier d’un public souvent jeune ont également leur part de responsabilité dans la persistance des comportements discriminatoires et la reproduction sociale de la domination masculine. En montrant souvent des jeunes femmes libres de leur corps, infidèles, ou objets de désir, etc. ces médias contribuent paradoxalement à véhiculer une image d’autant plus passive et stéréotypée de la femme que c’est une image essentiellement fantasmée, et non conforme à la réalité.

Ces images fantasmées induisent une attitude souvent sexiste puisqu’elles oscillent entre l’archétype de la femme mûre qui n’est valorisée qu’à travers sa fonction de génitrice, et la femme jeune, quant à elle présentée uniquement à travers sa fonction de séductrice hypersexualisée, consentante et soumise, dont le corps se réduit au statut de chose. Comme nous le voyons, ce rôle imparti à la femme lui dénie son statut de citoyenne à part entière, pour n’en faire plus qu’un beau sexe faible, objet de séduction et d’échange, réduit à sa valeur esthétique et monétaire.

Conclusion générale 

Les représentations ont certes changé mais on attribue aux femmes toujours des tâches, on leur inculque des fausses valeurs sans leur laisser la liberté de décider qui elles veulent devenir vraiment, tant les préjugés et les archaïsmes sont ancrés dans l’inconscient collectif, au point qu’on ne les remarque même plus. Ainsi que l’écrivait Danielle Jonckers, « Alors que dans les sociétés occidentales contemporaines rien ne s’oppose —en théorie— à ce que les femmes soient les égales des hommes, les modes de pensée ne semblent pas au diapason des potentialités féminines » |15|. La raison vient que la révolution des mœurs ne s’est pas vraiment faite : le droit va plus vite que les mentalités.

À l’image moderne et progressiste de notre législation qui fait de la femme l’égale de l’homme, répond trop souvent encore sa soumission comme pratique sociale et culturelle dans la réalité des faits. Soumission étayée par des représentations qui légitiment la perpétuation des modèles machistes, sous couvert parfois d’émancipation. Tel est le paradoxe de notre société dans laquelle l’emprise du vertige de la séduction fait encore trop souvent de la femme une marchandise et un objet de plaisir.  C’est donc un changement des mœurs qui doit s’opérer. Comme nous le comprenons, le Féminisme doit être l’accomplissement de l’humanisme…

Les études de genre ont montré que les stéréotypes, aussi bien du masculin que du féminin, en tant que systèmes de valeurs, dégradaient les véritables relations entre les hommes et les femmes. Aussi, à la question « La femme est-elle un homme comme les autres ? », avons-nous envie de répondre par une autre question : « L’homme peut-il être une femme comme les autres ? » Peut-il accepter cette refonte morale de se remettre en question ? Tel était le sens du magnifique ouvrage d’Annie Leclerc, Parole de femme, publié en 1974 et qui amenait à repenser le sens de l’Histoire autant que l’éthique de notre civilisation :

« Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive.

Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. […]

Inventer, est-ce possible ? »

© Manon B., Oscar P. et Slimane H.-M. avril 2014
(Classe de Première S2, promotion 2013-2014)

Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt Certains passages de cette étude ont été modifiés ou réécrits pour correspondre davantage au Cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres. B. R.

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NOTES

1. Voir à ce sujet, Naila Kabeer, Intégration de la dimension Genre à la lutte contre la pauvreté et objectifs du millénaire pour le développement. Manuel à l’intention des instances de décision et d’intervention, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan/Centre de recherches pour le développement international (CRDI),  page 224.
2. Commission européenne, Rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes, 2008, page 11.
3. Sarah Scholl, L’Apprentissage du pluralisme religieux : le cas genevois au XIXe siècle, Genève (Suisse), Labor et Fides 2013, page 265.
4. Jacqueline Feldman « Le savant et la sage-femme », Impact, Unesco (volume 25, n°1, 1975). Cité dans Bruno Rigolt, « La femme et ses représentations dans Candide : Stéréotypes et Sexisme« . Voir aussi l’article « Olympe de Gouges« .
5. Sur les notions de genre et de rôles sexospécifiques, voyez cette page :
6. Sophie Bailly, Les Hommes, les femmes et la communication. Mais que vient faire le sexe dans la langue ?, Paris L’Harmattan 2008, page 111.
7. Propos rapportés par le site Alantico.fr. Pour lire l’intégralité de l’article, cliquez ici. Voir aussi cette page.
8. Christian Baudelot, Roger Establet, Quoi de neuf chez les filles ?  : Entre stéréotypes et libertés, Paris, Nathan 2007.
9. Voir à ce propos : Christine Guionnet, Erik Neveu, Féminins/Masculins : Sociologie du genre (Paris, Armand Colin 2009 Collection U), notamment cette page.
10. Georges Minois, Les Origines du mal : Une histoire du péché originel, Paris, Fayard 2002. Voir cette section en particulier : « La femme, le serpent et l’arbre« .
11. Cf. ces propos très intéressants de Jorunn J. Buckley : « Dans un système monothéiste, où les hommes s’identifient naturellement au seul Dieu, capacité dont les femmes sont dépourvues, les hommes peuvent être à l’image de Dieu, mais pas les femmes. La Création et la procréation sont liées, si bien que la procréation devient le moyen par lequel les humains imitent Dieu au plus près. L’un des dogmes les mieux gardés du monothéisme est la nécessité d’empêcher les femmes d’affirmer leur propre autonomie à cet égard ». Cité par Edith Sizoo, Par-delà le féminisme, Paris, éd. Charles Léopold Mayer 1984, page 60.
12. Bruno Rigolt, citation de la semaine : « Simone de Beauvoir »
13. Jean Baudrillard, « Le plus bel objet de consommation : le corps », dans La Société de consommation : ses mythes, ses structures (1997). Cité par Claude Raisky (dir.), Les Valeurs du corps dans la société contemporaine, Educagri Editions 2003, page 145.
14. Michel Winock, Jeanne et les siens. Propos cités par Vincent Soulier, Presse féminine : la puissance frivole.
15. Danielle Jonckers, Femmes plurielles : les représentations des femmes, discours, normes et conduites (sous la direction de Danielle Jonckers, Renée Carré, Marie-Claude Dupré), Paris, Édition de la Maison des sciences de l’homme 1999, page 1.

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Entraînement BTS : Mai 68, temps de conflit, tant de rêves…

Support de cours et Entraînement BTS
Thème n°2 (2014-2015) : Cette part de rêve que chacun porte en soi

Mai 68 :
temps de conflit, tant de rêves…

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« Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi », « Soyez réalistes, demandez l’impossible », « Je prends mes désirs pour des réalités car je crois en la réalité de mes désirs. »…
Ces slogans, qui sont une parfaite critique de l’ordre ancien, résument à eux seuls la nature profonde des idéaux libertaires de Mai 68 qui ont amené,
de par leur extraordinaire pouvoir de subversion, à remettre en cause les instances traditionnelles d’intégration et de socialisation, et à redécouvrir le rôle fondamental du rêve dans l’appréhension des problématiques sociales.

« Brisons les vieux engrenages », affiche (1968) 
Source : BnF-Gallica

Rétrospectivement, Mai 68 apparaît en effet comme un mouvement porteur d’un idéal politique appelant à transformer profondément et radicalement les valeurs de civilisation de l’Occident et rêver l’avènement d’un monde meilleur dans le champ de réalisation du possible. En « ouvr[ant] à une autre compréhension du monde, plus politique et révolutionnaire, internationale et solidaire »¹, Mai 68 a porté ici et maintenant la contestation au cœur de la société en la dotant d’une conscience sociale.

Ainsi considéré, ce mouvement renvoie à la notion d’utopie concrète, au sens que lui donnait le philosophe marxiste allemand Ernst Bloch dans Le Principe Espérance : « Les révolutions réalisent les plus vieilles espérances de l’humanité et c’est pour cette raison qu’elles impliquent, qu’elles réclament une concrétisation toujours plus exacte de ce qu’elles entendent par royaume de la liberté et par marche ouverte qui y mène. […] En attendant la possibilité d’un tel accomplissement, l’intention est monde en marche guidé par son rêve éveillé, monde qui progresse […]. Une cime nouvelle surgit derrière celle qu’on vient de gravir : mais ce Plus ultra, bien loin de ralentir l’évolution de la réalisation, ne fait qu’encourager à poursuivre son but »².

En révélant ainsi à l’être humain sa liberté vis-à-vis du monde, Mai 68 a ébranlé profondément la rationalité du modèle social occidental. En tant que phénomène générationnel majeur, il a contribué à l’apparition de nouvelles dynamiques identitaires, plus mouvantes dans le temps et dans l’espace, qui ont marqué d’une empreinte ineffaçable l’inconscient collectif : en ce sens, Mai 68 est indissociable de sa mythologie. En mettant en scène de nouveaux idéaux conjuguant les effets de réel et les effets de fiction, il est parvenu à créer de son vivant sa place dans l’Histoire, et plus encore dans ce que l’on pourrait appeler la mémoire sociale.

Mais ce rêve messianique, en postulant le désordre de l’imaginaire, n’a-t-il pas d’une certaine manière euphémisé la réalité ? C’est ainsi qu’en produisant une mythologie politique révélatrice de l’attente et des désillusions de tout un peuple, en se nourrissant de la force pulsionnelle et dionysiaque du prophétisme révolutionnaire et en tirant argument des valeurs de contre-culture inhérentes à l’après-guerre, Mai 68 a cherché, plus encore qu’à promouvoir le grand rêve hédoniste d’une société d’émancipation, à poser l’imaginaire comme fondement du possible, c’est-à-dire comme tentative d’intégration d’un idéal politique quelque peu irrationnel et fantasmé, au monde réel.

Nous pourrions à ce titre avancer que si le caractère fondateur et identitaire de Mai 68, c’est bien le rêve de libérer l’homme de ses chaînes, sa poétisation et sa mythologisation face au monde postindustriel et au désenchantement historique sont autant de manières d’entretenir un certain rêve néo-primitiviste : une aspiration indéfinie vers la pureté et le paradis perdu qui conjugue le mot d’ordre rimbaldien « changer la vie » et l’idéal matérialiste de « changer le monde ».

Comme le remarque avec pertinence Jean-Loup Amselle, « le véritable héritage de Mai, dans l’idéologie de l’intelligentsia, est celui d’une révolution spirituelle, libertaire, primitiviste et écologique, en un mot d’une véritable « rétrovolution ». »³ Placé sous le triple signe de la nostalgie d’un bonheur édénique, du volontarisme unanimiste et de la révélation millénariste, Mai 68 articule ainsi à la réalité la plus conflictuelle un principe imaginaire dans lequel domine une large part de rêve, de fiction et de mythe.

© Bruno Rigolt, mars 2014
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Corpus :

  • Document 1 : Jean Ferrat, « Au printemps de quoi rêvais-tu ? », chanson enregistrée en janvier 1969.
  • Document 2 : Yves Simon, La Manufacture des rêves, 2003.
  • Document 3 : Michaël Löwy, « Le romantisme révolutionnaire de Mai 68 », revue Contretemps, n°22, mai 2008.
  • Document 4 : Alain Serres, Pef, Tous en grève, tous en rêve. Couverture d’un album jeunesse sur mai 68. Éditeur : Rue du Monde, 2008.

Activités d’écriture :

  1. Synthèse (40 points) : Vous réaliserez une synthèse concise, ordonnée et objective de ce corpus.
  2. Écriture personnelle (20 points) : Selon vous, les rêves de Mai 68 sont-ils toujours d’actualité ? Vous répondrez à cette question d’une façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

 

  • Document 1 : Jean Ferrat, « Au printemps de quoi rêvais-tu ? »,  1969
    Chanson enregistrée en janvier 1969
    (33 tours, Barclay 80 384)

Au printemps de quoi rêvais-tu ?
Vieux monde clos comme une orange
Faites que quelque chose change
Et l’on croisait des inconnus
Riant aux anges
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi riais-tu?
Jeune homme bleu de l’innocence
Tout a couleur de l’espérance
Que l’on se batte dans la rue
Ou qu’on y danse
Au printemps de quoi riais-tu?

Au printemps de quoi rêvais-tu?
Poing levé des vieilles batailles
Et qui sait pour quelles semailles
Quand la grève épousant la rue
Bat la muraille
Au printemps de quoi rêvais-tu?

Au printemps de quoi doutais-tu?
Mon amour que rien ne rassure
Il est victoire qui ne dure
Que le temps d’un ave pas plus
Ou d’un parjure
Au printemps de quoi doutais-tu?

Au printemps de quoi rêves-tu?
D’une autre fin à la romance
Au bout du temps qui se balance
Un chant à peine interrompu
D’autres s’élancent
Au printemps de quoi rêves-tu?

D’un printemps ininterrompu.

 

 

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  • Document 2 : Yves Simon, La Manufacture des rêves, Paris, éditions Grasset, 2003. Depuis « Vite, quelques images » jusqu’à « du sous-sol d’une province française ».
    Yves Simon est un chanteur français. Dans cette autobiographie, il raconte les émois artistiques qui l’ont façonné.

LA RUÉE VERS L’INFINI

 

Vite, quelques images : un rouquin insolent, des flics à lunettes d’aviateur, des grilles d’arbres tordues, une odeur de pomme acide… Et puis, la parole. Parler sans préambule à des inconnus, parler comme un flux qui entrerait à l’intérieur des mots du monde pour devenir sa musique, capable en retour d’émouvoir des cerveaux curieux de tout. Raconter, écouter, échanger… Le temps est à l’approche  et aux rêves à voix haute. – Que disiez-vous ? – Il est interdit de se taire ! – Le monde ne serait-il pas imparfait… – Le changer, illico ! Mai 68 était à l’œuvre.

Si en ce début de printemps de mai les instants seront vite comptabilisés, le temps, lui, semblait infini : le temps à vivre, le temps à aimer, le temps à apprendre. Alors, entre deux discours et quelques scènes de révolution, je ne pensais qu’à une chose, m’embarquer pour des voyages de hasard, certains qu’avec un diplôme en poche, quelque talent et de la volonté, mes retours dans la société laborieuse s’effectueraient en douceur. Dans les ambassades, je me procurai des visas pour Istanbul, New York, Kaboul. Mon éducation sentimentale se ferait sur les autoroutes du monde, dans des villes aux noms exotiques, dans la pauvreté, pour écrire, chanter, peindre, tracer avec mon corps en mouvement des signes que seuls les initiés seraient capables de reconnaître et de déchiffrer. Attitude artiste, écrira plus tard Gilles Deleuze, et toute une génération se retrouva au bord de l’univers, là où ça tangue et bascule et où les quarantièmes rugissants n’en finissent pas de ronger les certitudes.

Ne laisse jamais les questions s’éteindre en toi.

Le monde, provisoirement, se réenchantait et tout autour de la planète se tissaient les liens d’une franc-maçonnerie inédite, celle d’une jeunesse qui venait d’avoir l’insigne privilège de vivre une adolescence exponentielle, c’est-à-dire en résonance avec une autre adolescence, celle de l’Histoire débarrassée d’une seconde guerre mondiale, alors qu’allaient prendre fin les fameuses Trente Glorieuses.

Génération éperdue de mots, de musique et de futur, nous avons vécu dans un monde aux guerres périphériques. La guerre est finie titra Alain Resnais et j’étais convaincu que le progrès – qui allait de soi ! tant moral qu’économique n’oserait jamais réinventer une telle calamité. Utopie d’alors? Illusion, naïveté ? Oui, tout cela et bien d’autres choses encore. Vivants en tout cas, avec dans nos corps la sensation érotique d’entrer soir et matin dans la moiteur d’une Histoire dont nous avions été cruellement orphelins jusque-là.

Mai 68 fut aussi cette invention-là, celle d’une guerre virtuelle et d’un malheur absent.

Ces lunes de mai restent pour les jeunes gens qui les ont vécues le dernier Noël avant inventaire, avant dégel, avant réel, avant qu’un litre d’essence (recherche, forage, raffinage, transport) venu du Moyen-Orient se mette enfin à peser son prix réel, c’est-à-dire plus cher qu’un litre d’eau minérale extraite du sous-sol d’une province française.

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Michaël Löwy (1938, São Paulo, Brésil), est un sociologue et philosophe marxiste franco-brésilien. Nommé en 2003 directeur de recherche émérite au CNRS, il enseigne également à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

L’esprit de 68 est un puissant breuvage, un mélange épicé et enivrant, un cocktail explosif composé de divers ingrédients. Une de ses composantes – et pas la moindre – est le romantisme révolutionnaire, c’est-à-dire une protestation culturelle contre les fondements de la civilisation industrielle/capitaliste moderne, son productivisme et son consumérisme, et une association singulière, unique en son genre, entre subjectivité, désir et utopie – le “triangle conceptuel” qui définit, selon Luisa Passerini, 1968 |1|.

Le romantisme n’est pas seulement une école littéraire du début du XIXe siècle – comme on peut encore lire dans nombre de manuels – mais une des principales formes de la culture moderne. En tant que structure sensible et vision du monde, il se manifeste dans toutes les sphères de la vie culturelle – littérature, poésie, art, musique, religion, philosophie, idées politiques, anthropologie, historiographie et les autres sciences sociales. Il surgit vers la moitié du XVIIIe – on peut considérer Jean-Jacques Rousseau comme “le premier des romantiques” – , court à travers la Frühromantik allemande, Hölderlin, Chateaubriand, Hugo, les pré-raphaëlites anglais, William Morris, le symbolisme, le surréalisme et le situationnisme, et il est encore avec nous au début du XXIe. On peut le définir comme une révolte contre la société capitaliste moderne, au nom de valeurs sociales et culturelles du passé, pré-modernes, et une protestation contre le désenchantement moderne du monde, la dissolution individualiste/compétitive des communautés humaines, et le triomphe de la mécanisation, mercantilisation, réification |*| et quantification. Déchiré entre sa nostalgie du passé et ses rêves d’avenir, il peut prendre des formes régressives et réactionnaires, proposant un retour aux formes de vie pré-capitalistes, ou une forme révolutionnaire/utopique, qui ne prône pas un retour mais un détour par le passé vers le futur ; dans ce cas, la nostalgie du paradis perdu est investie dans l’espérance d’une nouvelle société.

[…]

Dans son remarquable livre sur Mai 68, Daniel Singer a parfaitement capturé la signification des “événements”: “Ce fut une rébellion totale, mettant en question non pas tel ou tel aspect de la société existante, mais ses buts et ses moyens. Il s’agissait d’une révolte mentale contre l’état industriel existant, aussi bien contre sa structure capitaliste que contre le type de société de consommation qu’il a créé. Cela allait de pair avec une répugnance frappante envers tout ce qui venait d’en haut, contre le centralisme, l’autorité, l”ordre hiérarchique”. […].

Si vous prenez, par exemple, le célèbre tract distribué, en Mars 68, par Daniel Cohn-Bendit et ses amis, “Pourquoi des sociologues?”, on trouve le rejet le plus explicite de tout ce qui se présente sous le label de “modernisation”; celle-ci est identifiée comme n’étant pas autre chose que la planification, rationalisation et production de biens de consommation selon les besoins du capitalisme organisé. Des diatribes analogues contre la techno-bureaucratie industrielle, l’idéologie du progrès et de la rentabilité, les impératifs économiques et les “lois de la science” sont présentes dans beaucoup de documents de l’époque. Le sociologue Alain Touraine, un observateur distancé du mouvement, rend compte, en utilisant des concepts de Marcuse*, de cet aspect de Mai 68: “La révolte contre ‘pluridimensionnalité’* de la société industrielle gérée par les appareils économiques et politiques ne peut pas éclater sans comporter des aspects ‘négatifs’, c’est-à-dire sans opposer l’expression immédiate des désirs aux contraintes, qui se donnaient pour naturelles, de la croissance et de la modernisation”|2|. À cela il faut ajouter la protestation contre les guerres impérialistes et/ou coloniales, et une puissante vague de sympathie – non sans illusions “romantiques” – envers les mouvements de libération des pays opprimés du Tiers Monde. Enfin, last but not least, chez beaucoup de ces jeunes militants, une profonde méfiance envers le modèle soviétique, considéré comme un système autoritaire/bureaucratique, et, pour certains, comme une variante du même paradigme de production et consommation de l’Occident capitaliste.

L’esprit romantique de Mai 68 n’est pas composé seulement de “négativité”, de révolte contre un système économique, social et politique, considéré comme inhumain, intolérable, oppresseur et philistin***, ou d’actes de protestation tels que l’incendie des voitures, ces symboles méprisés de la mercantilisation capitaliste et de l’individualisme possessif |3|. Il est aussi chargé d’espoirs utopiques, de rêves libertaires et surréalistes, d’”explosions de subjectivité“ (Luisa Passerini), bref, de ce que Ernst Bloch*** appelait Wunschbilder, “images-de-désir”, qui sont non seulement projetées dans un avenir possible, une société émancipée, sans aliénation****, réification**** ou oppression (sociale ou de genre), mais aussi immédiatement expérimentées dans différentes formes de pratique sociale : le mouvement révolutionnaire comme fête collective et comme création collective de nouvelles formes d’organisation ; la tentative d’inventer des communautés humaines libres et égalitaires, l’affirmation partagée de sa subjectivité (surtout parmi les féministes) ; la découverte de nouvelles méthodes de création artistique, depuis les posters subversifs et irrévérents, jusqu’aux inscriptions poétiques et ironiques sur les murs.

La revendication du droit à la subjectivité était inséparablement liée à l’impulsion anti-capitaliste radicale qui traversait, d’un bout à l’autre, l’esprit de Mai 68. Cette dimension ne doit pas être sous-estimée : elle a permis la – fragile – alliance entre les étudiants, les divers groupuscules marxistes ou libertaires et les syndicalistes qui ont organisé – malgré leurs directions bureaucratiques – la plus grande grève générale de l’histoire de France.

1. Passerini, “‘Utopia’ and Desire”, Thesis Eleven, n° 68, February 2002, pp. 12-22.
2. Alain Touraine, Le Mouvement de Mai ou le Communisme utopique, Paris, Seuil, 1969, p. 224. Voir aussi l’intéressant article de Andrew Feenberg, “Remembering the May events”, Theory and Society, n° 6, 1978.
3. Voici ce qu’écrivait Henri Lefebvre dans un livre publié en 1967: “Dans cette société où la chose a plus d’importance que l’homme, il y a un objet roi, un objet-pilote : l’automobile. Notre société, dite industrielle, ou technicienne, possède ce symbole, chose dotée de prestige et de pouvoir. (…) la bagnole est un instrument incomparable et peut-être irrémédiable, dans les pays néo-capitalistes, de déculturation, de destruction par le dedans du monde civilisé”; H. Lefebvre, Contre les technocrates, 1967, réédité en 1971 sous le titre Vers le cybernanthrope, Paris, Denoël, p.14).

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* Herbert Marcuse et l’Homme unidimensionnel : Herbert Marcuse (1898-1979) est un  philosophe, sociologue marxiste américain d’origine allemande. Il « propose dans son Homme unidimensionnel une critique du monde moderne qui emporte à la fois le capitalisme et le communisme soviétique, basée sur le constat, dans les deux systèmes, de l’augmentation des formes de répression sociale (qu’elle soit d’ordre privé ou public). Ainsi, la tendance, dans les pays supposément marxistes, à la bureaucratisation était, pour Marcuse, tout aussi opposée à la liberté que dans les pays occidentaux ». Source : Wikipedia.

** Ernst Bloch  (1885-1977) est un philosophe marxiste allemand. « Opposé au marxisme stalinien, Ernst Bloch défend la nécessité de l’utopie qui, à ses yeux, n’a rien d’une forme d’aliénation****. Pour ce marxiste non-orthodoxe, l’utopie permet de repenser l’histoire. En effet, selon le philosophe, l’expérience utopique est l’occasion d’une prise de conscience renouant […] avec une forme de messianisme moderne ». Source : Wikipedia.

*** philistin : vulgaire et borné

**** Aliénation et réification : en philosophie, le concept d’aliénation renvoie à l’idée d’une perte de liberté. Selon les philosophes marxistes, le monde capitaliste aliène le travailleur en l’obligeant à vendre sa force de travail. Le concept de réification renvoie, particulièrement chez les philosophes marxistes, à une idée similaire : avec le capitalisme, le travailleur est réifié, c’est-à-dire « chosifié », réduit à l’état d’objet puisque la finalité de son travail lui échappe. 

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  • Document 4 : Couverture d’un album jeunesse sur Mai 68.
    Alain Serres, Pef, Tous en grève, tous en rêve. Éditeur : Rue du Monde, 2008.
Alain Serres, Pef, Tous en grève, tous en rêve. Couverture d'un album jeunesse sur mai 68. Rue du Monde, 2008.
Alain Serres, Pef, Tous en grève, tous en rêve. Couverture d’un album jeunesse sur mai 68. Rue du Monde, 2008.

Documents complémentaires

  • Arno Münster, Albert Camus : La révolte contre la révolution ?, Paris, L’Harmattan 2000page 92 depuis « La mort subite et prématurée de Camus » jusqu’au bas de la page 94 : « Elle n’a pas eu lieu ».
  • SciencesPo.|la bibliothèque : Mai 68 en France

"Sous les pavés, la plage" Crédit photographique : Roger Viollet/AFP« Sous les pavés, la plage » Crédit photographique : Roger Viollet/AFP

"Soyez réalistes, demandez l'impossible". Crédit photographique : Gérard-Aimé/Rapho-Eyedea, 1968

« Soyez réalistes, demandez l’impossible ». Crédit photographique : Gérard-Aimé/Rapho-Eyedea, 1968

Colette, ou le féminisme humaniste… Par Sybille M.

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars

À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, l’Espace Pédagogique Contributif va publier plusieurs travaux de recherche consacrés au féminisme. Voici la première contribution proposée par Sybille, brillante élève de Première S…

Colette
ou le féminisme humaniste

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par Sybille M.
Classe de première S2 

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« — Elle est en acier !
Elle est « en femme », simplement, et cela suffit. »
Colette, La Vagabonde, 1910

 

Introduction

Colette et ses chats, Colette danseuse légère qui scandalise la Belle Époque par ses amours féminines et ses tenues d’homme, Colette séquestrée par Willy, ou encore Colette féministe… On a beaucoup écrit sur la « Vagabonde », mais derrière tous ces clichés, que pouvons-nous retenir de son œuvre et que savons-nous même de la femme ? De fait, toute sa vie, l’auteure du Blé en herbe a joué avec son image, elle s’est créé un personnage, un mythe qui semble, aujourd’hui encore, avoir pris le dessus sur la réalité. Comme le notent avec une grande justesse Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, « Colette est tout entière dans [le] paradoxe […]. Elle pose nue […], mais d’abord elle pose, et ne laisse voir d’elle-même qu’une image organisée. Jamais elle ne se laisse surprendre »|1|.

Colette_lauthentiqueExtrait de Colette l’authentique, par Nicole Ferrier-Caverivière
PUF « Écrivains », Paris 1998, page 181

Cette auteure énigmatique publie son premier roman, au côté de son mari Willy, en 1900 : Claudine à l’école. C’est un grand succès commercial qui lancera la fameuse série des Claudine et propulsera la carrière littéraire et journalistique de Colette. Vingt-trois ans plus tard, elle écrit le Blé en herbe qui sera controversé dès sa sortie car il Colette_Claudine_a_lécoleaborde le thème de la découverte de l’amour, de la désillusion sentimentale et des rapports physiques entre un adolescent et une femme plus âgée. Entre la Claudine effrontée et la « dame en blanc » séduisant Phil, Colette scandalise parce que son œuvre est d’abord un affranchissement des normes et des hiérarchies sociales, une objectivation et une appropriation du corps de la femme par une femme en tant que sujet narratologique, et non plus en tant qu’objet. Revenons par exemple sur le Blé en herbe : bien plus qu’une bouleversante histoire sur le trouble des passions naissantes, certes quelque peu surannée, mettant en scène un couple d’adolescents à l’aube de leur vie d’adulte, ce roman d’apprentissage constitue surtout une critique des conventions morales de l’époque et Colette y exprime implicitement son féminisme. Tel sera l’objet de la présente étude. Nous verrons tout d’abord comment Colette a toute sa vie durant, cultivé son image et combattu les conventions, ensuite nous étudierons dans quelle mesure le Blé en herbe illustre si bien le « féminisme paradoxal » de Colette…

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Colette : une certaine image et un combat

Sidonie-Gabrielle Colette naît le 28 janvier 1878 dans une famille cultivée de la petite bourgeoisie provinciale. Ses premières lectures vont marquer son style d’écriture. Ainsi, sa passion pour Balzac se retrouve dans ses descriptions, si poétiques quand elle évoque les paysages, les parfums et les sens. Mais l’auteur de la Comédie humaine se retrouve en Colette_Sido_Copyright_RuedesArchivesfiligrane dans les aphorismes qui abondent dans l’œuvre de Colette et dans son style d’écriture qui fait alterner si souvent le présent gnomique dans les passages narratifs|2|. Elle grandit aux côté de sa mère, Sido, qu’elle présente dans Journal à rebours (1941) comme « le personnage principal de toute [sa] vie » |3|. En 1893, elle se marie à Henry Gauthier Villars dit « Willy ».

Sido, la mère de Colette →
© Rue des Archives

Il la pousse à raconter ses souvenirs et l’introduit bien malgré elle dans les mondanités de la vie parisienne |4|. Il l’emmène dans les salons littéraires à la mode qui fleurissent alors à Paris : c’est là par exemple qu’elle rencontre Marcel Proust qui exercera sur elle une influence considérable. Mais Colette ne publiera pas sous son propre nom. Loin s’en faut ! « Willy affirme qu’il a reçu [Claudine à l’école] d’une jeune fille dont il couvre l’anonymat en faisant figurer son propre nom sur la couverture. En réalité, c’est Colette, sa femme, qui a écrit à sa demande ce roman fabriqué à partir de souvenirs d’enfance » |5|. Suivront Claudine à Paris (1901), Claudine en ménage (1902) et enfin Claudine s’en va (1903) dont les dernières pages peuvent se lire comme la préfiguration du divorce de Colette avec Willy en 1910.

Comme nous le voyons, la vie de Colette influe considérablement sur son œuvre. C’est ainsi qu’en 1905 par exemple, elle rencontre Mathilde de Morny, dite Missy avec qui elle entretiendra une relation sulfureuse.

Mathilde de Morny (1862-1944), a scandalisé et fasciné la « Belle Époque ». Dernière fille du duc de Morny et de son épouse la princesse Sophie Troubetzkoï, elle était donc par la main gauche arrière petite-fille de Talleyrand et petite-fille de la reine Hortense, mère légitime de Napoléon III et officieuse de Morny.  Elle fut élevée par le duc de Sesto, grand d’Espagne, second mari de sa mère, tuteur d’Alphonse XII et gouverneur de Madrid. Mariée à dix-huit ans à Jacques, marquis de Belbeuf, elle s’en sépara rapidement, affichant ses préférences pour les femmes. Sa conduite extravagante en fait une célébrité parisienne, les adolescentes imitent ses tenues et, sur les boulevards, on boit une marquise, cocktail qu’elle a lancé. Belle et follement riche, elle entretient Liane de Pougy, la courtisane la plus chère d’Europe, puis, pendant dix ans, Colette. Elle s’exhibe avec celle-ci sur la scène du Moulin-Rouge, déchaînant une tempête. En 1900, elle adopte définitivement le costume masculin, se fait appeler « Monsieur le Marquis » et « Oncle Max » par ses intimes. Colette l’a immortalisée au masculin dans Max de La Vagabonde et au féminin dans la chevalière du Pur et l’ImpurColette_3Extrait de : Claude Francis, Fernande Gontier, Mathilde de Morny : la scandaleuse marquise et son temps, Perrin 2000.

← Colette jouant le rôle d’un faune (1906) dans le mimodrame « L’Amour, le Désir et la Chimère » de Francis de Croisset et Jean Houguès.

C’est en effet au côté de Missy que Colette, tout en se consolant de la dureté et de l’inconstance des hommes, prend goût au scandale. « Au fil des spectacles […], elle n’hésite pas à apparaître nue sous des robes de voile »|6|. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette image à la fois choquante et fascinante, libre et mystérieuse est en fait le témoignage d’une émancipation, d’un affranchissement, d’une libération des dogmatismes et des tabous. Lors d’une fameuse représentation du mimodrame Rêve d’Egypte au Moulin Rouge en 1907, Missy qui joue le rôle d’un archéologue rend la vie par un long baiser, à une momie (Colette) : traitées par le public du Moulin-Rouge de « sales gousses », Colette_La_Chairelles devront prendre la fuite et le spectacle est interdit. Quelques mois plus tard, Colette exhibe un sein nu dans la pantomime La Chair ce qui lui vaut de nombreuses critiques et caricatures.

À la fois exploratoires et ludiques, ces frasques, comme nous le suggérions, ont un rapport étroit avec la pensée de Colette. Des œuvres comme l‘Ingénue libertine (1909) ou la Vagabonde (1910) sont d’abord des œuvres de libération dans la recherche d’un vécu du corps différent : on peut y voir une véritable mutation de même qu’une affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte. Nous pourrions citer ici Julia Kristeva qui, dans le Génie féminin, écrit ces lignes pleines de sens et de profondeur : « C’est par son cantique de la jouissance féminine [que Colette] domine la littérature de la première moitié du XXe siècle. Détestant les féministes, fréquentant les homosexuelles […], elle impose néanmoins une fierté de femme qui n’est pas étrangère, en profondeur, à la révolution des mentalités qui verra s’amorcer lentement l’émancipation économique et sexuelle des femmes. […] Affrontant avec courage la nécessité de gagner sa vie, âpre au gain autant que dépensière, Colette parvient à conquérir son indépendance économique, sachant d’instinct que celle-ci préconditionne toute autre forme de liberté : « Je suis guidée par l’ambition folle de gagner ma vie moi-même, tant au théâtre que dans la littérature et je vous réponds qu’il y faut de l’entêtement » (Lettre à Claude Farrère, 1904) |7|.

C’est pendant sa collaboration avec le journal Le Matin que Colette rencontre son second mari Henry De Jouvenel. Ils se marient en 1912 et un an plus tard, Colette accouche d’une fille baptisée Colette et surnommée « Bel Gazou ». Colette ne sera pas une « mère » exemplaire : sa maternité revêt même un « caractère accidentel » pour reprendre l’une de ses expressions dans le Fanal bleu. Elle reprend activement l’écriture et abandonne sa carrière d’actrice, son talent désormais est reconnu : les roman Mitsou (1919) et Chéri (1920) lui valent la Légion d’Honneur qu’elle reçoit au côté de l’écrivain Marcel Proust qui dira avoir été « fier d’être décoré en même temps que l’auteure du génial Chéri ».

Il est intéressant de s’attarder sur ces deux romans : avec le Blé en herbe publié après la guerre, ces textes proposent un dénouement faussement ouvert comme l’a remarqué Paula Dumont : « […] le contexte historique de Mitsou et la logique interne de Chéri et du Blé en Herbe ne poussent pas les personnages de ces œuvres vers un avenir heureux » |8|. En 1921, lors de vacances en Bretagne, Colette a une aventure avec le fils de son mari, Bertrand de Jouvenel. Cet événement l’inspire pour l’écriture du Blé en Herbe, premier livre signé « Colette » qui parait en 1923. La place me manque pour évoquer l’extraordinaire carrière journalistique de Colette, mais c’est une période fascinante à étudier, et ses chroniques journalistiques |9| ont représenté une activité de près de trente ans !

Je vous conseille de lire cette remarquable étude de Philippe Goudey, « Colette, l’écriture du reportage »
publiée dans Littérature et reportage, coll. sous la direction de Myriam Boucharenc et Joëlle Deluche, Presses Universitaires de Limoges,
page 59 et s.

Elle publie peu après plusieurs romans tels que La Fin de Chéri (1926) et Sido (1930). En 1933, elle épouse Maurice Goudeket son troisième mari, dont elle dira : « Je crois qu’il est la perle, le joyau des voisins de campagne? Présent et absent quand on le souhaite. C’est un homme que j’aurais dû adopter vingt ans plus tôt… »|10|. La relation que Colette entretiendra avec Maurice est plus apaisée que lors de ses unions précédentes. Comme le note Josette Rico, « avec Maurice Goudeket, Colette manifeste, contrairement aux préjugés qui prévalaient au siècle précédent, qu’une femme peut être écrivain et vivre de sa plume sans avoir à sacrifier le lien sentimental avec un homme. L’indépendance acquise par la plume se double pour elle désormais d’un relatif épanouissement affectif » |11|.

Cette période voit le triomphe de l’auteure et sa reconnaissance institutionnelle ; en 1936, elle succède à Anna de Noailles à l’Académie royale de langue et littérature française de Belgique, et en 1945 elle est reçue à l’Académie Goncourt et y sera élue présidente en 1949. Parallèlement à cela, elle écrit Gigi (1944), L’Étoile Vesper (1946) et Le fanal Bleu (1949). Colette aimait également le cinéma, elle a écrit pendant la Première guerre mondiale des articles sur le cinéma muet, elle avait des projets avec l’actrice Musidora et souhaitait voir ses romans portés à l’écran. Ce fut le cas de plusieurs d’entre eux : ainsi, sur l’image ci-contre, elle rencontre les acteurs de l’adaptation du Blé en herbe (réal. Claude Autant-Lara) qui sort quelques mois avant sa mort.

Colette meurt le 4 août 1954 et reçoit des obsèques nationales, mais l’Église lui refuse les obsèques religieuses à cause de sa vie trop libre qui a scandalisé les mœurs de l’époque ! Assurément, « libre », Colette l’a été, jusque dans l’expression et la revendication du désir féminin. Nous pourrions citer ici ces propos de Jean Cocteau, tout à fait éclairants quant à notre sujet : « Sans doute faut-il saluer en madame Colette la libératrice d’une psychologie féminine […] ». Comme nous l’avons analysé précédemment, cette libération du corps est surtout une libération sociale permettant à la femme de se débarrasser de la souffrance causée par l’homme et de sa soumission. Colette était une femme à la fois belle et intelligente, reconnue par ses pairs : le très misogyne Montherlant confiera même : « C’est la seule femme à propos de qui j’ai parlé de génie ».

Colette a joué de cette ambiguïté toute sa vie en restant toujours indépendante et émancipée : entre ses trois mariages, sa fille, ses scandales d’actrices, ses relations et son comportement masculin, l’auteure de la Vagabonde est à la fois un symbole de liberté et de féminité. Comme le rappelle à juste titre Rachel Prizac, « une part de la fascination qu’exerce encore aujourd’hui celle qu’Aragon qualifiait de “plus grand écrivain français”, tient à la liberté de ton et de comportement qu’elle manifesta tout au long de sa vie » |12|.

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Colette, féministe ?

Colette n’était certes pas une militante. Elle était féministe à sa manière, au quotidien et ne se préoccupait pas des mouvements de masse ou bien de politique : Aragon l’a qualifiée « d’étrangère à l’histoire ». De fait, elle n’a jamais participé à aucun mouvement féministe, au contraire, elle les rejetait et les dénigrait : en 1910, elle critique le mouvement des suffragettes en affirmant d’un ton péremptoire : « Les suffragettes ? Elles méritent le fouet et le harem ». La vie de Colette est donc faite d’un principe d’unité et de contradiction, voilà pourquoi on peut parler d’un féminisme paradoxal : Colette_cheveux_1Colette était une sorte d’hermaphrodite mentale : que ce soit dans son œuvre ou dans sa vie, elle n’était pas féministe mais revendiquait son indépendance, elle n’était pas anticonformiste mais n’était pas non plus conforme, elle était scandaleusement sage ! À la fois moderne dans sa manière de vivre, quand elle défendait l’émancipation de la femme comme sujet et non comme objet, et hors de la scène, « étrangère à l’histoire ».

Selon Alain Brunet, Colette « admettait aisément que des individus ayant une physiologie différente aient des rôles différents. Elle estimait ridicule qu’une femme s’intéresse à la politique ou revendique le droit de vote, domaine, à ses yeux, réservé aux hommes ». Ce féminisme, que l’on qualifiera de différentialiste avec Annie Leclerc, assume cette part de différence entre les hommes et les femmes, et revendique haut et fort l’identité féminine. Colette revendiquait sa liberté en temps qu’individu : elle considérait qu’il ne devait pas y avoir de hiérarchie entre les êtres vivants et s’insurgeait contre les conventions morales et le mariage qui pousse la femme au rang d’objet. De fait, elle luttait contre les stéréotypes et les clichés qui régissaient la vie des femmes. Le critique littéraire Benjamin Crémieux qualifie son féminisme de « philosophie de la vie, des rapport entre Femme et Homme ». Si nous osions l’expression, nous dirions que cette « étrangère à l’histoire » pour reprendre les propos d’Aragon à été une remarquable « faiseuse d’Histoire » par sa vie même, et par sa plume.

Il suffit de se pencher sur sa biographie pour voir que Colette défendait la cause des femmes. Elle était très libre dans ses actes : le divorce était encore très mal vu à l’époque mais cela ne l’a pas empêché de se marier trois fois. De plus, elle a toujours cherché à être financièrement indépendante, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle écrivait et, dans sa jeunesse, jouait sur scène.

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Le féminisme dans Le Blé en Herbe

D’après Frédéric Maget, l’œuvre de Colette est une « longue et lente quête de soi et la plupart de ses fictions ont été forgées à partir des événements de sa vie ». La majorité de ses romans peuvent en effet se lire comme des autofictions. « Tout en refusant l’écriture autobiographique, [Colette] a su injecter assez d’elle-même et de sa vie dans ses œuvres pour se dire de manière biaisée, et forger dans le même temps, consciemment ou non, l’image qu’elle laisserait à la postérité » |13|. Lire Colette, c’est donc découvrir, derrière les personnages féminins la face cachée de Colette : dans les Claudine, on lit la vie d’une jeune provinciale qui va s’émanciper et devenir une femme. Dans Claudine s’en va, Annie, de femme soumise qu’elle était, apprend ce qu’est la vie. Le texte s’achève sur le départ vers la liberté et vers une vie nouvelle. Dans le Blé en herbe, Vinca ressemble physiquement à la jeune Colette : très fine, petite, et féminine. Colette dit elle-même à ses lecteurs : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle ». Quant à la conquérante et dominante « dame en blanc », maîtresse de son corps et de Phil, n’est-elle pas aussi un double de l’auteure ?

Ce roman a fait couler beaucoup d’encre : Colette y raconte l’histoire d’amour de Phil et Vinca, respectivement 16 et 15 ans, lors de leurs vacances en Bretagne. Cependant, ce qui n’aurait été qu’une banale romance est perturbé par l‘arrivée de « la dame en blanc » une femme mystérieuse d’une trentaine d’année qui va séduire Phil. Ce sera pour les adolescents une sorte de révélation douloureuse de la vie. Cette histoire est librement inspirée d’une relation qu’entretient Colette avec son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, lors de vacances en Bretagne en 1920 (l’aventure se passe en effet dans le même cadre). Bertrand, âgé de 17 ans, avait à cette époque une relation avec une jeune fille de son âge « Pam », cependant, il cède à la séduction de Colette qui avait à ce moment presque 50 ans. On peut donc faire une comparaison entre l’idylle adolescente de Phil et Vinca et celle de Bertrand et Pam qui est dérangée par l’arrivée de Mme Dalleray/Colette. Quand Bertrand parle de cette relation, l’analogie avec le roman parait évidente : « Elle avait apparemment décidé de me former […]. Devant la maison juchée s’étendait une large plage de sable désertique ; je prenais plaisir à y courir. Colette me regardait sans doute, car un jour où, devant la maison et vêtu d’un caleçon de bain, elle passa son bras sur mes reins, je me souviens encore d’un tressaillement que j’éprouvai. […] Colette entreprit mon éducation sentimentale ».

Mais ce roman est surtout le roman de la « douleur d’aimer ». Dans l’œuvre de Colette, d’ailleurs, si ce thème est récurent, il prend dans le Blé en herbe une connotation plus pathétique : lorsque Vinca se rend compte de la tromperie, elle ne cède pas à la douleur ou au désespoir ; désillusionnée, elle continue d’adorer l’illusion en refusant de se séparer de Phil. Mais les derniers mots du livre sont comme un aveu d’échec. Après son union avec Vinca qu’il qualifie de « plaisir mal donné, mal reçu», Philippe constate amèrement: «Ni héros ni bourreau… Un peu de douleur, un peu de plaisir… Je ne lui aurai donné que cela… que cela… » Les dernières lignes du roman sont sans équivoque : « Il ne songea pas non plus que dans quelques semaines l’enfant qui chantait pouvait pleurer, effarée, condamnée, à la même fenêtre ». « Effarée », « condamnée »… Ces termes sont essentiels car ils font ressentir toute la difficulté d’être femme.

Plus que la « douleur d’aimer » et la trahison, Colette aborde un thème très délicat et inhabituel à l’époque : la découverte de l’amour physique. Encore une fois, Colette scandalise. Même si aujourd’hui, cela ne choque plus guère, l’auteure du roman a dû ruser pour publier ce récit controversé à l’époque.

Le blé en Herbe est publié en feuilleton dans Le Matin : chaque chapitre a son propre titre et rien ne les relie entre eux car il n’apparaît pas de mention « à suivre ». Le lecteur pense qu’il lit une suite d’épisodes de la vie adolescente de Vinca et de Phil. Colette en profite pour que le lecteur doute, ce n’est que dans l’avant dernier chapitre qu’il apprend les relations physiques entre Mme Dalleray et Phil cependant, les derniers mots de ce chapitre
sont censurés pour que rien ne soit explicite. Le dernier chapitre annonce la fin de la supercherie de Colette, Colette_Le Blé en herbeelle révèle la relation physique entre Phil et Vinca, les lecteurs, choqués, réagissent et la publication est interrompue le 31 mars 1923.

← Colette avec les comédiens du Blé en herbe (1953)

Malgré la censure, Colette réussi à publier son roman dans son entièreté en juillet 1923. La censure a compliqué cette publication par rapport aux thèmes abordés et au fait que les relations physiques soient explicites bien que l’écriture soit très pudique. Cependant, les lecteurs du Matin n’ont pas reproché à Colette l’expression de son féminisme dans le Blé en Herbe, en effet, les personnages féminins du roman ont un caractère très affirmé qui, lorsqu’on y porte attention, n’est pas anodin.

Les personnages féminins 

Dans ce roman, les personnages de femmes prennent une grande importance et sont le centre du roman. C’est un parfait exemple de la volonté de Colette de montrer des femmes-sujets, et non des femmes-objets (qui n’ont aucune maîtrise de la narration mais sont plutôt à l’histoire ce que seraient des meubles à une pièce).

D’un côté, Colette nous présente le personnage de Vinca, une jeune fille de quinze ans qui sort tout juste de l’enfance. Son corps n’est pas encore celui d’une femme mais sa force morale et physique est surprenante, elle est vive et malgré son aspect de jeune fille futile, loin de tous les problèmes d’adulte, elle se révèle un personnage profond et grave et parfois, le lecteur a l’impression d’être confronté à une jeune femme plutôt qu’à une adolescente.

De l’autre côté, le personnage de Mme Dalleray est bien plus troublant et mystérieux. Son identité n’est pas immédiatement révélée ce qui la rend énigmatique, en effet, elle séduit Phil mais aussi le lecteur qui veut connaitre cette femme détachée et sensuelle, qui semble contrôler tous ce qui se trouve autour d’elle. Ainsi elle séduit Phil comme un chat qui jouerait avec sa proie, féline et maligne, il ne peut pas s’en défaire, il devient dépendant de
Colette_femme_écrivain_Agence_Mondial_détailcette femme qui lui semble parfaite dans sa féminité et qui est pour lui comme un maître. Mme Dalleray semble être l’incarnation de la femme fatale, séductrice et féline dont la féminité et donc, « l’identité féminine », est pleinement assumée.

Colette en 1932 (détail) → 
Agence de presse Mondial. Source : Gallica bnf.fr Bibliothèque nationale de France

Ces deux personnages, opposés qu’ils sont en apparence, renvoient une même image de la femme : qu’elle soit fragile ou conquérante, elle souffre car elle s’engage, elle donne tout d’elle-même, à la différence de Philippe qui est un personnage plus malléable, moins franc, plus dissimulateur. Toujours indécis, Phil fait souffrir Vinca pour profiter du peu de temps qu’il peut passer avec Mme Dalleray et faire son « éducation sentimentale ». L’expression du féminisme de Colette dans le Blé en Herbe joue principalement sur ce point : Phil, le seul personnage masculin agit lâchement alors que Vinca et Mme Dalleray sont fortes et ne s’effacent pas en présence d’un homme, au contraire, elles sont le sujet narratologique de l’histoire, le centre du roman.

Cette masculinisation de la femme représente une inversion des rôles dans les relations de pouvoir femme/homme, Colette affirme donc ses idées et critique ainsi la hiérarchie imposée par la société entre mâle et femelle, mais elle montre aussi son refus des conventions morales où l’homme dirige les actions de sa femme qui doit lui obéir. Ici les femmes sont indépendantes dans leurs actes et c’est Phil qui subit les actions de ces deux femmes. Leur force et leur virilité sont montrées à la fois sur le plan physique mais aussi sur le plan moral :

Lors de sa première visite chez Camille Dalleray, Phil la décrit d’une manière assez surprenante : elle possède une « douce voix virile » et un « sourire aisé et presque masculin », plus tard dans le roman elle est décrite avec « l’air d’un beau garçon ». Tous ces qualificatifs sont très étranges pour une femme qui semble pourtant si séductrice. Mme Dalleray dirige l’action, elle séduit très facilement Phil. Ce rôle de domination est traditionnellement celui de l’homme, ce qui rend l’inversion plus forte, Colette_expo_4elle guide les gestes du jeune garçon à chaque moment comme si elle était une marionnettiste. Phil va jusqu’à la nommer son « maître », cette marque de soumission montre bien l’importance et le pouvoir de la femme dans ce roman.

Mais si pouvoir il y a, c’est d’abord le droit pour une femme de décider de son corps. C’est aussi la recherche de la franchise : l’amour total apparaît ainsi dans le roman comme lieu conflictuel et sacrificiel en ce sens qu’il est un don de soi :

– Dites-moi, monsieur Phil… Une question… Une simple question… Ces beaux chardons bleus, vous les avez cueillis pour moi, pour me faire plaisir ? 
– Oui… 
– C’est charmant. Pour me faire plaisir. Mais avez-vous pensé plus vivement à mon plaisir de les recevoir – comprenez-moi bien ! – qu’à votre plaisir de les cueillir pour moi et de me les offrir ?

Il l’écoutait mal, et la regardait parler comme un sourd-muet, l’esprit attaché à la forme de sa bouche et au battement de ses cils. Il ne comprit pas, et répondit au hasard : 

– J’ai pensé que ça vous serait agréable… Et puis vous m’aviez offert de l’orangeade…Elle retira sa main, qu’elle avait posée sur le bras de Phil, et rouvrit tout grand le battant à demi fermé de la grille. 
– Bien. Mon petit, il faut vous en aller, et ne plus revenir ici. 
– Comment ?… 
– Personne ne vous a demandé de m’être agréable. Quittez donc l’obligeant souci
qui vous amène, aujourd’hui, à me bombarder de chardons bleus. Adieu, monsieur Phil. À moins que…

Ce renversement du statut traditionnel de la femme est essentiel. Ainsi qu’il a été dit, « c’est
à la femme qu’appartiennent la lucidité et la force, tandis que l’homme demeure le plus souvent la victime de ses obsessions |14|.

Vinca est elle aussi masculine mais d’une manière différente. La jeune fille à l’apparence fragile doit s’endurcir face aux agissements et à la trahison de Phil dont elle se rend vite compte. Ainsi, fait-elle preuve d’un « mépris, tout viril pour la faiblesse suspecte du garçon qui pleurait». Un épisode est particulièrement illustratif de ce renversement des rôles :

Ils capturèrent un homard et Vinca fourgonna terriblement le « quai » où habitait un congre. 
– Tu vois bien qu’il y est !cria-t-elle en montrant le bout du crochet de fer, teint de sang rose. 
Phil pâlit et ferma les yeux. 
– Laisse cette bête ! dit-il d’une voix étouffée. 
– Penses-tu ! Je te garantis que je l’aurai… Mais qu’est-ce que tu as ? 
– Rien. 

Il cachait de son mieux une douleur qu’il ne comprenait pas. Qu’avait-il donc conquis, la nuit dernière, dans l’ombre parfumée, entre des bras jaloux de le faire homme et victorieux ? Le droit
de souffrir ? Le droit de défaillir de faiblesse devant une enfant innocente et dure ? Le droit de trembler inexplicablement, devant la vie délicate des bêtes et le sang échappé à ses sources ?…

Il aspira l’air en suffoquant, porta les mains à son visage et éclata en sanglots. Il pleurait avec une violence telle qu’il dut s’asseoir, et Vinca se tint debout, armée de son crochet mouillé de Kertesz_Colette-bsang, comme une tortionnaire. […] Puis elle ramassa avec soin son cabas de raphia où sautaient des poissons, son havenet, passa son crochet de fer à sa ceinture comme une épée, et s’éloigna d’un pas ferme, sans se retourner.

← André Kertesz (1894-1985), Colette (1930). Détail.

Dans cet épisode, la femme forte qui est représentée par Vinca est mise en valeur par la faiblesse du personnage masculin qui subit l’action. Il est « tout à coup fatigué, penchant et faible » en présence de son « maître », et son visage qui est décrit comme celui d’un beau jeune homme, a parfois « les traits plaintifs, et moins pareils à ceux d’un homme qu’à ceux d’une jeune fille meurtrie ». Dans son impuissance, il regarde Vinca en l’admirant avec « une sorte de crainte » : l’homme est soumis à la femme, les inversions sont nombreuses mais lors de la lecture, cela ne saute pas aux yeux de prime abord. Colette cache ses indices discrètement et la force des personnages féminins par rapport au personnage masculin s’impose progressivement comme une évidence, comme quelque chose de normal.

Toute la question est de comprendre l’enjeu : pour Colette, le « blé en herbe », c’est d’abord pour une femme faire l’apprentissage de la vie. Comme nous le notions, la fin apparemment ouverte du roman peut se lire comme une condamnation sans appel : en fait de plaisirs, la femme colettienne mange son « blé en herbe »…

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Conclusion

Ainsi que nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance, elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond Annie, le double de Colette dans Claudine s’en va : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Tel est le féminisme de Colette : en s’affranchissant des règles de la bienséance attendue du deuxième sexe, l’auteure a fasciné autant qu’elle a choqué, mais si cause féministe il y a dans son œuvre, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur. D’ailleurs, toute sa vie, « elle oscillera entre soumission et rébellion à l’ordre établi. Ainsi Colette a-t-elle pu être jugée comme d’avant-garde par certains, et rétrograde par d’autres : elle se situe en fait au cœur même de ce paradoxe qui la rend plus subtile, et peut-être la mieux représentative des femmes » |15|.

Voici pourquoi j’ai tant aimé travailler sur Colette et lire le Blé en Herbe, parce qu’au-delà de l’histoire, l’auteure en donnant naissance à des personnages qui ordonnent symboliquement le récit, a profondément renouvelé les thèmes et la manière dont la femme est porteuse d’une nouvelle vision du monde, apte à repenser le lien social et, pour reprendre ces belles remarques de Julia Kristeva, à « s’immerger dans un orgasme singulier avec la chair du monde. Lequel la fragmente, la naufrage et la sublime. Et où il n’y a plus ni moi ni sexe, mais des plantes, des bêtes, des monstres et des merveilles : autant d’éclats de liberté » |16|. Si le féminisme de Colette milite, c’est donc en faveur de la vie, de l’amour : c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

© Sybille M., mars 2014 (Classe de Première S2, promotion 2013-2014)
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)
Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt

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NOTES

1. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004
2. Témoin, ce passage du Blé en herbe, très représentatif : « Ils nageaient côte à côte, lui plus blanc de peau, la tête noire et ronde sous ses cheveux mouillés, elle brûlée comme une blonde, coiffée d’un foulard bleu. Le bain quotidien, joie silencieuse et complète, rendait à leur âge difficile la paix et l’enfance, toutes deux en péril. »
3. Cité par Paula Dumont dans L
es Convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 134.
4. Voir à ce sujet : Beïda Chikhi, L’Écrivain masqué, « La légende Willy », page 142.

5. Jean-Joseph Julaud, Petit livre des Grands écrivains, First.
6. Dominique Marny, Les Belles de Cocteau, Paris, J-C Lattès 1995. Voir la page.
7. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, Paris, Fayard 2002, page 24.
8. Paula Dumont, Les convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 115.
9. Voir à ce titre, Colette journaliste : Chroniques et reportages (1893-1955).
10. Cité par Josette Rico, dans Colette ou le désir entravé, Paris, L’Harmattan 2004, page 247.
11. ibid. page 243.
12. Voir cette page.
13. Stéphanie Michineau, L’Autofiction dans l’œuvre de Colette, Thèse de Doctorat (Univ. du Maine, Le Mans 2007). Pour accéder à l’ouvrage en version pdf, cliquez ici.
14. Gabriella Tegyey, Treize récits de femmes (1917-1997) de Colette à Cixous : voix multiples, voix croisées, Paris, L’Harmattan page 239.
15. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, op. cit.
16. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, op. cit. p. 25.

BIBLIOGRAPHIE

Outre les ouvrages cités plus haut, j’ai consulté :

  • Colette, Le Blé en herbe, texte intégral. Édition de Frédéric Maget. Paris : Flammarion 2013.
  • Texte intégral du roman mis en ligne ; téléchargeable en version pdf.
  • TDC n°880 (15/09/2004), p3 à 54. Dossier par Frédéric Maget ; interview d’Alain Brunet, biographe de Colette ; article « l’alphabet de Colette » par Julia Kristeva.
  • Florence Tamagne, « Colette l’Insoumise », L’Histoire n°277 (06/2003), p. 50-51.
  • Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller, Dictionnaire des femmes célèbres de tous les temps et de tous les pays, Paris : R. Laffont, 1992
  • J.P. de Beaumarchais, D. Couty et A. Rey, Dictionnaire des écrivains de langue française, Paris : Larousse 1999
  • L’Herne, Cahier Colette, dirigé par Gérard Bonal et Frédéric Maget, ainsi que cette page et celle-ci.

Crédit iconographique :

TDC n°880 (15/09/2004)
Image du film le Blé en Herbe de Claude Autant-Lara sorti en 1954
Gallica-BnF
De nombreuses photographies ont été retouchées, colorisées et recadrées numériquement (Bruno Rigolt)

Quelques illustrations nous ont été inspirées par ce très beau livre : Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004. Merci par avance aux auteures et à l’éditeur de nous avoir permis ces modestes emprunts.

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Objectif EAF… Commentaire littéraire : Mallarmé « L'Azur ». Première partie : l'influence de Baudelaire dans "L'Azur" Corrigés élèves

Il y a quelques mois j’avais mis en ligne une explication détaillée de « Brise marine » de Mallarmé. Plus récemment, ce sont mes élèves de Seconde qui ont planché sur le difficile poème « l’Azur ». Le texte, préparé en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur commentaire. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement remarquables, seront publiés dans l’Espace Pédagogique.

COMMENTAIRE DE « L’AZUR »
Stéphane Mallarmé, 1864

Je vous laisse découvrir aujourd’hui la première partie d’un impressionnant travail de recherche qu’ont réalisé mes élèves de Seconde 11 (promotion 2013-2014). Bravo en particulier à Maud, Juliette, Marianne, Maëlys, Charline, Bastien, Melvin, Héloïse, Marjorie, Camille et Cléa, pour leurs contributions vraiment remarquables.

  • Mise ne ligne de la deuxième partie « La quête de l’azur » : lundi 24 février 2014
  • Mise en ligne de la troisième partie « Symbolisme et idéalisation dans « L’Azur » : vendredi 28 février 2014.

TEXTE

De l’éternel Azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
Le poète impuissant qui maudit son génie
A travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
Avec l’intensité d’un remords atterrant,
Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t’en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor ! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Éteigne dans l’horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant jaunâtre à l’horizon !

– Le Ciel est mort. – Vers toi, j’accours ! Donne, ô matière,
L’oubli de l’Idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j’y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur,
N’a plus l’art d’attifer la sanglotante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur…

En vain ! l’Azur triomphe, et je l’entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angélus !

Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu’un glaive sûr ;
Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur !

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Introduction générale

C’est en 1864 que Stéphane Mallarmé rédige « l’Azur », poème hermétique extrait du recueil Poésies, et précurseur de la grave crise existentielle qui va l’ébranler en 1866.  Très caractéristique de la mouvance symboliste, ce texte aux accents baudelairiens traduit à la fois l’inadaptation sociale, le découragement d’un artiste redoutant la stérilité poétique ainsi qu’une quête élitiste de la beauté et de l’idéal : la création d’un poème qui constituerait l’absolu est en effet au cœur de la démarche poétique mallarméenne. Témoin, le motif de l’azur, particulièrement présent dans les écrits de 1862 à 1864 ; l’auteur se définit d’ailleurs comme un « mendieur d’azur » : quête difficile s’il en est, émanant d’une profonde souffrance intérieure comme en témoigne une lettre célèbre de Mallarmé à son ami Cazalis en janvier 1864 : « Je t’envoie enfin ce poème de l’Azur que tu semblais si désireux de posséder. Je l’ai travaillé, ces derniers jours, et je ne te cacherai pas qu’il m’a donné infiniment de mal, outre qu’avant de prendre la plume il fallait, pour conquérir un moment de lucidité parfaite, terrasser ma navrante Impuissance » |1|. C’est donc dans la douleur que s’est déroulée la rédaction de « l’Azur », œuvre caractéristique de cette impossible quête métaphysique du sens et de l’absolu qui nous paraît au cœur de l’écriture de Mallarmé.

Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir insisté sur l’influence de Baudelaire et le climat spleenétique du poème (I), nous montrerons que la quête douloureuse et cruelle de l’Azur (II) débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir de la poésie symboliste de réaliser le monde des réalités intemporelles que nous interpréterons comme la quête d’un nouvel idéal esthétique (III).

frise_fleur

Première partie

L’influence de Baudelaire
dans « l’Azur » de Mallarmé

par Maud, Juliette, Marianne, Maëlys, Charline, Bastien, Melvin, Héloïse, Marjorie, Camille et Cléa

Classe de Seconde 11 Promotion 2013-2014, Lycée en Forêt (Montargis, France)

Il nous faut tout d’abord remarquer combien « L’Azur » reprend l’écriture et les motifs baudelairiens du spleen. Cette profonde crispation de l’écriture se ressent dans tout le texte. C’est en effet pendant la rédaction de ce poème que Mallarmé traverse une période de doute qui va l’affecter profondément. Dans une passionnante étude, Yvonne Goga décrit ce qu’aurait vécu l’auteur durant cette période : « Mallarmé a eu tout à coup la révélation du néant et s’est dès lors considéré comme un raté prédestiné » |2|. À cet égard, la découverte en février 1861 de la deuxième édition des Fleurs du Mal de Baudelaire lui donne l’impression d’avoir « lu tous les livres » (« Brise marine »). Cette sensation oppressante d’une perte d’inspiration, renforce son mal-être et sa difficulté à se percevoir au sein d’une société, dont il n’aura de cesse de dénoncer la bassesse et le matérialisme.

La vision spleenétique du monde dans « L’Azur »

Cette lassitude existentielle est particulièrement bien évoquée dans le texte, qui s’écoule sur un rythme plaintif. Mallarmé y affiche d’emblée le mal qui le hante en parlant au vers 3 du « poète impuissant qui maudit son génie ». Prisonnier de l’ennui, l’auteur cherche vainement à s’en échapper : « Où fuir ? Et quelle nuit hagarde/Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ? ». De même, la métaphore in presentia du « marais livide des automnes », qui connote autant la saleté d’une eau stagnante que la maladie, le deuil et peut-être une certaine décadence du monde, évoque une décomposition physique ainsi qu’un morcellement moral et spirituel de l’être comme en témoignent les termes « lambeaux » ou « haillons ».

Nous pourrions aussi évoquer le réseau lexical du spleen, qui parcourt tout le texte (« cendres monotones », « mépris navrant » ou encore « nuit hagarde »). Comme le note Lloyd James Austin, chez Mallarmé comme chez Baudelaire, ce spleen si présent résulte « d’un double mouvement : le rejet violent d’une réalité jugée laide et imparfaite, et l’aspiration ardente mais inefficace vers l’idéal » |3|, ainsi qu’en témoigne le premier vers du texte, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir plus longuement : « De l’éternel Azur la sereine ironie ».

Cette vision spleenétique du monde que nous dépeint Mallarmé, et qui n’est pas sans évoquer le « ciel ironique et cruellement bleu » du Cygne baudelairien |4|  est en effet intimement liée à l’auteur des Fleurs du mal, bien qu’on remarque une assez nette différence entre la conception que les deux artistes se font de l’azur. L’idéal accablant de « la beauté baudelairienne », cruel et pesant, s’oppose à la stérilité dans l’azur de Mallarmé. Si l’on compare par exemple « L’Azur » et « La Beauté » de Baudelaire, nous voyons combien à l’idéal chez Baudelaire (« Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre ») s’oppose la stérilité chez Mallarmé : « À travers un désert stérile de Douleurs ». De fait, si le poème de Baudelaire met en avant l’idéal, source du spleen (mais d’un spleen nécessaire au poète dont le mystère et la justification sont mis en avant par le rêve « éternel et muet »), chez Mallarmé au contraire, le spleen l’accable, au point de le hanter, ce qui cause sa malédiction.

Nous pourrions noter ici combien dans le texte, le désespoir se transforme peu à peu en une souffrance que rien ne semble soulager, comme le souligne le lexique : « douleur » (strophe 1), « cendres monotones » (strophe 3), « mourant » (strophe 5), « martyr » (strophe 6), « agonie » (strophe 9), « trépas » (strophe 7). Alors que chez Baudelaire, le spleen est nécessaire au poète, étant donné qu’il donne à la poésie sa justification et sa légitimité, chez Mallarmé au contraire, l’azur cause la malédiction et l’impuissance du poète. Cette problématique a d’ailleurs été théorisée dans l’article « Symphonie littéraire » paru le premier février 1865 dans L’Artiste (t.1, pp. 57-58), et dans lequel Mallarmé parle de « Muse moderne de l’impuissance », pour évoquer le sentiment douloureux d’une perte de l’inspiration.

Impuissance poétique et perte d’inspiration

À ce titre, plusieurs images dans « L’Azur » sont caractéristiques : la première strophe, qui symbolise le poète face à la page blanche, instaure dès le début l’image pathétique du « poète impuissant qui maudit son génie », en proie à un « désert stérile de Douleurs ». Comme l’a bien montré Éric Benoît, dans son essai Néant sonore : Mallarmé, ou la traversée des paradoxes , cette impossibilité d’écrire est au cœur de l’écriture mallarméenne : « c’est le phénomène de l’impuissance poétique, de l’impossibilité d’écrire, impuissance qui paradoxalement devient sujet d’écriture. » Ne permettant pas d’écrire et de créer, la vie se résume donc à la Douleur (ici personnifiée par une majuscule), de devoir accepter ce mal être. Comme le note remarquablement Albert Thibaudet : « ce tourment, chez Mallarmé, est un tourment littéraire autant qu’un tourment humain »|5|. L’angoisse de la page blanche affectera profondément Mallarmé, qui évoquera en 1865 dans « Brise Marine » « La clarté déserte de [la] lampe sur le vide papier que la blancheur défend ». À ce propos, Georges Emmanuel Clancier fait remarquer combien «  La blessure de Stéphane Mallarmé est celle, perpétuelle, qu’inflige la pressante, chaude impureté de ce qui existe à un être hanté par la froide, dédaigneuse pureté du néant, où, plus strictement, sa seule blessure est d’être » |6|.

« Le bétail heureux des hommes »…

Semblable à un huis-clos, le monde apparaît au poète maudit sous les traits d’une « errante prison » : ainsi, se sent-il dans la société comme un prisonnier en sa cellule, incapable de s’échapper de cet espace, trop petit pour son « génie » : il s’y sent oppressé, étouffé. Comment dès lors s’échapper de cette captivité ? « Où fuir ? » (v. 7). Telle est l’oppressant questionnement qui accable le poète, condamné à vivre parmi le vulgaire. Nous pourrions ici noter combien dans la strophe 5, le champ lexical du monde industriel (« tristes cheminées », « fument », « suie » « noires traînées ») peut se lire comme un refus de tout ancrage référentiel.

Mallarmé, comme beaucoup d’autres poètes maudits (à commencer par Baudelaire) reprochait en effet au Réalisme, et plus encore au Naturalisme, de réduire l’art à une espèce de parodie du monde, n’amenant à aucun déchiffrement de la part du lecteur. D’où cette aversion de l’auteur envers la masse et son mépris du vulgaire, du « bétail heureux des hommes », « couché[s] » dans une « litière », satisfaits de leur sort et de leur vie « paisible » parmi les « noires traînées » de la révolution industrielle. Par opposition, seul le poète semble capable de comprendre ce que le commun des mortels ne fait qu’entrevoir. Comme le dit si bien Mallarmé, évoquant dans un article de l’Artiste de septembre 1862 le travail d’édition des Fleurs du mal : «  Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter » ; et de conclure sur cette sentence sans appel : «  Ô poètes, vous avez toujours été orgueilleux, soyez plus, devenez dédaigneux ».

Ce sentiment de supériorité, ce besoin non partagé d’idéal lui fait mépriser cette masse « heureuse » des hommes qui ne ressentent pas la souffrance liée à la quête impossible de l’idéal. Relevons d’ailleurs que pour Mallarmé, il n’y a pas de renouveau possible, il n’y a que du passé à retrouver selon le credo primitiviste |7|. À cet égard, si le monde contemporain, dominé par le matérialisme, est inacceptable pour l’auteur, c’est qu’il recherche une sorte d’éden perdu qui amènerait à une idée pure, une perfection qui le ramènerait en arrière. Mais cette « voyance » pour reprendre un terme cher à Rimbaud, a une contrepartie douloureuse : enfermé en lui-même, ne pouvant s’échapper, l’auteur semble prisonnier d’un insupportable enfermement, comme le montrent les termes « nuit hagarde » et « âme vide », au vers 7, ou « cervelle vidée » au vers 25. Nous pourrions ici rappeler également l’expression « désert stérile de Douleurs » dont l’exagération (un désert est naturellement stérile) hyperbolise le vide présent en permanence dans l’âme du poète (cf. « âme vide » au vers 7).

Crise poétique, crise de la foi

Mallarmé semble s’interroger ici sur sa foi, particulièrement quand il affirme : «  Le ciel est mort », expression proche de la déréliction. À ce titre, la question oratoire « Où fuir ? » semble accentuer l’inanité même de la vie incapable de se dépasser vers l’ultime vérité de l’idéal, qui seul en permet la sublimation. Ainsi le rêve poétique apparaît-il comme une échappatoire : en tenant « lui-même lieu de religion » |8|. De même, c’est à dessein que l’auteur évoque les « bleus angélus » ainsi que les « grands trous bleus que font méchamment les oiseaux » dans le ciel.

Comme le remarque Étienne Brunet, ce n’est point un hasard si dans l’œuvre pourtant assez mince de Mallarmé, ce terme d’azur apparaît près de quarante fois : véritablement « hanté, aspiré et inspiré par les profondeurs de l’azur » |9|, Mallarmé cherche à en égaler la perfection. Il s’accusait de ne pas avoir « l’insensibilité des pierres et de l’azur », d’être en quelque sorte limité. Alors que l’azur « est » de toute éternité, l’homme, prisonnier de la contingence et du matérialisme, n’est rien, perdu qu’il est entre la « bête », incapable de s’élever de la « litière/Où le bétail heureux des hommes est couché », et « le poète impuissant qui maudit son génie |10|.

Conclusion partielle

Comme nous avons essayé de le montrer dans la première partie de notre étude consacrée à « L’Azur », ce poème est bien celui de la crise existentielle. Mais si ce thème est commun chez de nombreux poètes du XIXème siècle, s’ajoute chez Mallarmé une dimension proprement spirituelle et métaphysique liée, ainsi que nous l’avons vu, à son refus de percevoir le monde objectivement. Plus encore que chez Baudelaire sans doute, le poème apparaît comme l’incarnation d’une forme extrême de la subjectivité, que l’artiste doit découvrir et exprimer par un langage qui, exorcisant le réel, doit ouvrir les portes de l’au-delà.

Mais cette quête intérieure et spirituelle s’accomplit dans l’angoisse. Comme nous le verrons dans la deuxième partie de notre étude, le poème de Mallarmé exprime donc l’obsédante angoisse que procure la recherche de l’azur. C’est à travers le spleen que l’auteur décrit un rapport conflictuel, une quasi lutte avec l’idéal. Loin d’être une complaisance sur soi-même, la poésie est souffrance, elle revêt un caractère sacré, obligatoire : si elle engage tout l’être dans sa quête idéiste d’une œuvre pure « qui cède l’initiative aux mots »|11|, Mallarmé l’évoque surtout dans ce texte dans on aspect le plus négatif . Terminons par ces remarques profondes de Monic Robillard : « L’œuvre de Mallarmé racontera inlassablement ce désastre qu’est la chute du Rêve dans le corps de la matière, et la mise en crise d’un orgueil qui doit consentir à sa défaite ». |12|

Maud, Juliette, Marianne, Maëlys, Charline, Bastien, Melvin, Héloïse, Cléa
© Espace Pédagogique Contributif, février 2014.

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(fin de la première partie)

La deuxième partie consacrée à « la quête de l’azur » sera mise en ligne le lundi 24 février 2014.

NOTES DE LA PREMIÈRE PARTIE

1. Le 7 janvier 1864, Stéphane Mallarmé envoie à son ami Henri Cazalis  la lettre suivante, dont nous citons un passage très caractéristique : « Je t’envoie enfin ce poème de l’Azur que tu semblais si désireux de posséder. Je l’ai travaillé, ces derniers jours, et je ne te cacherai pas qu’il m’a donné infiniment de mal, outre qu’avant de prendre la plume il fallait, pour conquérir un moment de lucidité parfaite, terrasser ma navrante Impuissance. Il m’a donné beaucoup de mal, parce que bannissant mille gracieusetés lyriques et beaux vers qui hantaient incessamment ma cervelle, j’ai voulu rester implacablement dans mon sujet. Je te jure qu’il n’y a pas un mot qui ne m’ait coûté plusieurs heures de recherche, et que le premier mot, qui revêt la première idée, outre qu’il tend par lui-même à l’effet général du poème, sert encore à préparer le dernier. L’effet produit, sans une dissonance, sans une fioriture, même adorable, qui distraie, voilà ce que je cherche. Je suis sûr, m’étant lu les vers à moi-même, deux cents fois peut-être, qu’il est atteint . »
2. Yvonne Goga, 
Formes de l’auto-réflexivité mallarméenne dans Un homme qui dort de Georges Perec », page 127. Dans : Écrire l’énigme. Textes réunis par Christelle Reggiani et Bernard Magné. Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Paris 2007.
3. Lloyd James Austin, Essais sur Mallarmé, Manchester University Press, 1995. Page 24.
4. ibid. page 27.
5. Albert Thibaudet, La Poésie de Stéphane Mallarmé, Paris, Gallimard NRF 1926, page 33.
6. Georges Emmanuel Clancier, De Rimbaud au Surréalisme, page 84. Cité par Françoise Poitras, L’Angoisse existentielle chez Mallarmé (mémoire de maîtrise), page 29.
7. Contrairement à Baudelaire qui lui souhaite «  plonger au fond du gouffre, Enfer ou ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ».
8. Cette expression est empruntée  à Salah Oueslati, Le Lecteur dans les Poésies de Stéphane Mallarmé, Bruylant-Academia, Louvain-La-Neuve (Belgique), 2009, page 103.
9. Voir cette page.
10. Mallarmé affirme d’ailleurs : «  la distinction du corps et de l’esprit est une expression de mes limites ; mais ni comme corps ni comme esprit je ne puis m’opposer à l’univers, je ne puis me distinguer en lui ma propre nature ». Ici encore on sent cette détresse de l’auteur, perdu dans la société et qui cherche à s’en distinguer, à incarner son idéal. Cf. également la première strophe : « De l’éternel Azur la sereine ironie/Accable, belle indolemment comme les fleurs,/Le poète impuissant qui maudit son génie/À travers un désert stérile de Douleurs. » Le désespoir du poète est donc lié non seulement à la monotonie de sa vie quotidienne mais également à son impuissance d’égaler l’Azur.
11. Mallarmé, dans « Crise de vers« .
12. Monic Robillard, Le Désir de la Vierge, Hérodiade chez Mallarmé, Droz, Genève 1993, pages 47-48.

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Objectif EAF… Commentaire littéraire : Mallarmé « L’Azur ». Première partie : l’influence de Baudelaire dans « L’Azur » Corrigés élèves

Il y a quelques mois j’avais mis en ligne une explication détaillée de « Brise marine » de Mallarmé. Plus récemment, ce sont mes élèves de Seconde qui ont planché sur le difficile poème « l’Azur ». Le texte, préparé en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur commentaire. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement remarquables, seront publiés dans l’Espace Pédagogique.

COMMENTAIRE DE « L’AZUR »
Stéphane Mallarmé, 1864

Je vous laisse découvrir aujourd’hui la première partie d’un impressionnant travail de recherche qu’ont réalisé mes élèves de Seconde 11 (promotion 2013-2014). Bravo en particulier à Maud, Juliette, Marianne, Maëlys, Charline, Bastien, Melvin, Héloïse, Marjorie, Camille et Cléa, pour leurs contributions vraiment remarquables.

  • Mise ne ligne de la deuxième partie « La quête de l’azur » : lundi 24 février 2014
  • Mise en ligne de la troisième partie « Symbolisme et idéalisation dans « L’Azur » : vendredi 28 février 2014.

TEXTE

De l’éternel Azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
Le poète impuissant qui maudit son génie
A travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je le sens qui regarde
Avec l’intensité d’un remords atterrant,
Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t’en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor ! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Éteigne dans l’horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant jaunâtre à l’horizon !

– Le Ciel est mort. – Vers toi, j’accours ! Donne, ô matière,
L’oubli de l’Idéal cruel et du Péché
A ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j’y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur,
N’a plus l’art d’attifer la sanglotante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur…

En vain ! l’Azur triomphe, et je l’entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angélus !

Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu’un glaive sûr ;
Où fuir dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur !

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Introduction générale

C’est en 1864 que Stéphane Mallarmé rédige « l’Azur », poème hermétique extrait du recueil Poésies, et précurseur de la grave crise existentielle qui va l’ébranler en 1866.  Très caractéristique de la mouvance symboliste, ce texte aux accents baudelairiens traduit à la fois l’inadaptation sociale, le découragement d’un artiste redoutant la stérilité poétique ainsi qu’une quête élitiste de la beauté et de l’idéal : la création d’un poème qui constituerait l’absolu est en effet au cœur de la démarche poétique mallarméenne. Témoin, le motif de l’azur, particulièrement présent dans les écrits de 1862 à 1864 ; l’auteur se définit d’ailleurs comme un « mendieur d’azur » : quête difficile s’il en est, émanant d’une profonde souffrance intérieure comme en témoigne une lettre célèbre de Mallarmé à son ami Cazalis en janvier 1864 : « Je t’envoie enfin ce poème de l’Azur que tu semblais si désireux de posséder. Je l’ai travaillé, ces derniers jours, et je ne te cacherai pas qu’il m’a donné infiniment de mal, outre qu’avant de prendre la plume il fallait, pour conquérir un moment de lucidité parfaite, terrasser ma navrante Impuissance » |1|. C’est donc dans la douleur que s’est déroulée la rédaction de « l’Azur », œuvre caractéristique de cette impossible quête métaphysique du sens et de l’absolu qui nous paraît au cœur de l’écriture de Mallarmé.

Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir insisté sur l’influence de Baudelaire et le climat spleenétique du poème (I), nous montrerons que la quête douloureuse et cruelle de l’Azur (II) débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir de la poésie symboliste de réaliser le monde des réalités intemporelles que nous interpréterons comme la quête d’un nouvel idéal esthétique (III).

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Première partie

L’influence de Baudelaire
dans « l’Azur » de Mallarmé

par Maud, Juliette, Marianne, Maëlys, Charline, Bastien, Melvin, Héloïse, Marjorie, Camille et Cléa

Classe de Seconde 11 Promotion 2013-2014, Lycée en Forêt (Montargis, France)

Il nous faut tout d’abord remarquer combien « L’Azur » reprend l’écriture et les motifs baudelairiens du spleen. Cette profonde crispation de l’écriture se ressent dans tout le texte. C’est en effet pendant la rédaction de ce poème que Mallarmé traverse une période de doute qui va l’affecter profondément. Dans une passionnante étude, Yvonne Goga décrit ce qu’aurait vécu l’auteur durant cette période : « Mallarmé a eu tout à coup la révélation du néant et s’est dès lors considéré comme un raté prédestiné » |2|. À cet égard, la découverte en février 1861 de la deuxième édition des Fleurs du Mal de Baudelaire lui donne l’impression d’avoir « lu tous les livres » (« Brise marine »). Cette sensation oppressante d’une perte d’inspiration, renforce son mal-être et sa difficulté à se percevoir au sein d’une société, dont il n’aura de cesse de dénoncer la bassesse et le matérialisme.

La vision spleenétique du monde dans « L’Azur »

Cette lassitude existentielle est particulièrement bien évoquée dans le texte, qui s’écoule sur un rythme plaintif. Mallarmé y affiche d’emblée le mal qui le hante en parlant au vers 3 du « poète impuissant qui maudit son génie ». Prisonnier de l’ennui, l’auteur cherche vainement à s’en échapper : « Où fuir ? Et quelle nuit hagarde/Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ? ». De même, la métaphore in presentia du « marais livide des automnes », qui connote autant la saleté d’une eau stagnante que la maladie, le deuil et peut-être une certaine décadence du monde, évoque une décomposition physique ainsi qu’un morcellement moral et spirituel de l’être comme en témoignent les termes « lambeaux » ou « haillons ».

Nous pourrions aussi évoquer le réseau lexical du spleen, qui parcourt tout le texte (« cendres monotones », « mépris navrant » ou encore « nuit hagarde »). Comme le note Lloyd James Austin, chez Mallarmé comme chez Baudelaire, ce spleen si présent résulte « d’un double mouvement : le rejet violent d’une réalité jugée laide et imparfaite, et l’aspiration ardente mais inefficace vers l’idéal » |3|, ainsi qu’en témoigne le premier vers du texte, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir plus longuement : « De l’éternel Azur la sereine ironie ».

Cette vision spleenétique du monde que nous dépeint Mallarmé, et qui n’est pas sans évoquer le « ciel ironique et cruellement bleu » du Cygne baudelairien |4|  est en effet intimement liée à l’auteur des Fleurs du mal, bien qu’on remarque une assez nette différence entre la conception que les deux artistes se font de l’azur. L’idéal accablant de « la beauté baudelairienne », cruel et pesant, s’oppose à la stérilité dans l’azur de Mallarmé. Si l’on compare par exemple « L’Azur » et « La Beauté » de Baudelaire, nous voyons combien à l’idéal chez Baudelaire (« Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre ») s’oppose la stérilité chez Mallarmé : « À travers un désert stérile de Douleurs ». De fait, si le poème de Baudelaire met en avant l’idéal, source du spleen (mais d’un spleen nécessaire au poète dont le mystère et la justification sont mis en avant par le rêve « éternel et muet »), chez Mallarmé au contraire, le spleen l’accable, au point de le hanter, ce qui cause sa malédiction.

Nous pourrions noter ici combien dans le texte, le désespoir se transforme peu à peu en une souffrance que rien ne semble soulager, comme le souligne le lexique : « douleur » (strophe 1), « cendres monotones » (strophe 3), « mourant » (strophe 5), « martyr » (strophe 6), « agonie » (strophe 9), « trépas » (strophe 7). Alors que chez Baudelaire, le spleen est nécessaire au poète, étant donné qu’il donne à la poésie sa justification et sa légitimité, chez Mallarmé au contraire, l’azur cause la malédiction et l’impuissance du poète. Cette problématique a d’ailleurs été théorisée dans l’article « Symphonie littéraire » paru le premier février 1865 dans L’Artiste (t.1, pp. 57-58), et dans lequel Mallarmé parle de « Muse moderne de l’impuissance », pour évoquer le sentiment douloureux d’une perte de l’inspiration.

Impuissance poétique et perte d’inspiration

À ce titre, plusieurs images dans « L’Azur » sont caractéristiques : la première strophe, qui symbolise le poète face à la page blanche, instaure dès le début l’image pathétique du « poète impuissant qui maudit son génie », en proie à un « désert stérile de Douleurs ». Comme l’a bien montré Éric Benoît, dans son essai Néant sonore : Mallarmé, ou la traversée des paradoxes , cette impossibilité d’écrire est au cœur de l’écriture mallarméenne : « c’est le phénomène de l’impuissance poétique, de l’impossibilité d’écrire, impuissance qui paradoxalement devient sujet d’écriture. » Ne permettant pas d’écrire et de créer, la vie se résume donc à la Douleur (ici personnifiée par une majuscule), de devoir accepter ce mal être. Comme le note remarquablement Albert Thibaudet : « ce tourment, chez Mallarmé, est un tourment littéraire autant qu’un tourment humain »|5|. L’angoisse de la page blanche affectera profondément Mallarmé, qui évoquera en 1865 dans « Brise Marine » « La clarté déserte de [la] lampe sur le vide papier que la blancheur défend ». À ce propos, Georges Emmanuel Clancier fait remarquer combien «  La blessure de Stéphane Mallarmé est celle, perpétuelle, qu’inflige la pressante, chaude impureté de ce qui existe à un être hanté par la froide, dédaigneuse pureté du néant, où, plus strictement, sa seule blessure est d’être » |6|.

« Le bétail heureux des hommes »…

Semblable à un huis-clos, le monde apparaît au poète maudit sous les traits d’une « errante prison » : ainsi, se sent-il dans la société comme un prisonnier en sa cellule, incapable de s’échapper de cet espace, trop petit pour son « génie » : il s’y sent oppressé, étouffé. Comment dès lors s’échapper de cette captivité ? « Où fuir ? » (v. 7). Telle est l’oppressant questionnement qui accable le poète, condamné à vivre parmi le vulgaire. Nous pourrions ici noter combien dans la strophe 5, le champ lexical du monde industriel (« tristes cheminées », « fument », « suie » « noires traînées ») peut se lire comme un refus de tout ancrage référentiel.

Mallarmé, comme beaucoup d’autres poètes maudits (à commencer par Baudelaire) reprochait en effet au Réalisme, et plus encore au Naturalisme, de réduire l’art à une espèce de parodie du monde, n’amenant à aucun déchiffrement de la part du lecteur. D’où cette aversion de l’auteur envers la masse et son mépris du vulgaire, du « bétail heureux des hommes », « couché[s] » dans une « litière », satisfaits de leur sort et de leur vie « paisible » parmi les « noires traînées » de la révolution industrielle. Par opposition, seul le poète semble capable de comprendre ce que le commun des mortels ne fait qu’entrevoir. Comme le dit si bien Mallarmé, évoquant dans un article de l’Artiste de septembre 1862 le travail d’édition des Fleurs du mal : «  Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter » ; et de conclure sur cette sentence sans appel : «  Ô poètes, vous avez toujours été orgueilleux, soyez plus, devenez dédaigneux ».

Ce sentiment de supériorité, ce besoin non partagé d’idéal lui fait mépriser cette masse « heureuse » des hommes qui ne ressentent pas la souffrance liée à la quête impossible de l’idéal. Relevons d’ailleurs que pour Mallarmé, il n’y a pas de renouveau possible, il n’y a que du passé à retrouver selon le credo primitiviste |7|. À cet égard, si le monde contemporain, dominé par le matérialisme, est inacceptable pour l’auteur, c’est qu’il recherche une sorte d’éden perdu qui amènerait à une idée pure, une perfection qui le ramènerait en arrière. Mais cette « voyance » pour reprendre un terme cher à Rimbaud, a une contrepartie douloureuse : enfermé en lui-même, ne pouvant s’échapper, l’auteur semble prisonnier d’un insupportable enfermement, comme le montrent les termes « nuit hagarde » et « âme vide », au vers 7, ou « cervelle vidée » au vers 25. Nous pourrions ici rappeler également l’expression « désert stérile de Douleurs » dont l’exagération (un désert est naturellement stérile) hyperbolise le vide présent en permanence dans l’âme du poète (cf. « âme vide » au vers 7).

Crise poétique, crise de la foi

Mallarmé semble s’interroger ici sur sa foi, particulièrement quand il affirme : «  Le ciel est mort », expression proche de la déréliction. À ce titre, la question oratoire « Où fuir ? » semble accentuer l’inanité même de la vie incapable de se dépasser vers l’ultime vérité de l’idéal, qui seul en permet la sublimation. Ainsi le rêve poétique apparaît-il comme une échappatoire : en tenant « lui-même lieu de religion » |8|. De même, c’est à dessein que l’auteur évoque les « bleus angélus » ainsi que les « grands trous bleus que font méchamment les oiseaux » dans le ciel.

Comme le remarque Étienne Brunet, ce n’est point un hasard si dans l’œuvre pourtant assez mince de Mallarmé, ce terme d’azur apparaît près de quarante fois : véritablement « hanté, aspiré et inspiré par les profondeurs de l’azur » |9|, Mallarmé cherche à en égaler la perfection. Il s’accusait de ne pas avoir « l’insensibilité des pierres et de l’azur », d’être en quelque sorte limité. Alors que l’azur « est » de toute éternité, l’homme, prisonnier de la contingence et du matérialisme, n’est rien, perdu qu’il est entre la « bête », incapable de s’élever de la « litière/Où le bétail heureux des hommes est couché », et « le poète impuissant qui maudit son génie |10|.

Conclusion partielle

Comme nous avons essayé de le montrer dans la première partie de notre étude consacrée à « L’Azur », ce poème est bien celui de la crise existentielle. Mais si ce thème est commun chez de nombreux poètes du XIXème siècle, s’ajoute chez Mallarmé une dimension proprement spirituelle et métaphysique liée, ainsi que nous l’avons vu, à son refus de percevoir le monde objectivement. Plus encore que chez Baudelaire sans doute, le poème apparaît comme l’incarnation d’une forme extrême de la subjectivité, que l’artiste doit découvrir et exprimer par un langage qui, exorcisant le réel, doit ouvrir les portes de l’au-delà.

Mais cette quête intérieure et spirituelle s’accomplit dans l’angoisse. Comme nous le verrons dans la deuxième partie de notre étude, le poème de Mallarmé exprime donc l’obsédante angoisse que procure la recherche de l’azur. C’est à travers le spleen que l’auteur décrit un rapport conflictuel, une quasi lutte avec l’idéal. Loin d’être une complaisance sur soi-même, la poésie est souffrance, elle revêt un caractère sacré, obligatoire : si elle engage tout l’être dans sa quête idéiste d’une œuvre pure « qui cède l’initiative aux mots »|11|, Mallarmé l’évoque surtout dans ce texte dans on aspect le plus négatif . Terminons par ces remarques profondes de Monic Robillard : « L’œuvre de Mallarmé racontera inlassablement ce désastre qu’est la chute du Rêve dans le corps de la matière, et la mise en crise d’un orgueil qui doit consentir à sa défaite ». |12|

Maud, Juliette, Marianne, Maëlys, Charline, Bastien, Melvin, Héloïse, Cléa
© Espace Pédagogique Contributif, février 2014.

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(fin de la première partie)

La deuxième partie consacrée à « la quête de l’azur » sera mise en ligne le lundi 24 février 2014.

NOTES DE LA PREMIÈRE PARTIE

1. Le 7 janvier 1864, Stéphane Mallarmé envoie à son ami Henri Cazalis  la lettre suivante, dont nous citons un passage très caractéristique : « Je t’envoie enfin ce poème de l’Azur que tu semblais si désireux de posséder. Je l’ai travaillé, ces derniers jours, et je ne te cacherai pas qu’il m’a donné infiniment de mal, outre qu’avant de prendre la plume il fallait, pour conquérir un moment de lucidité parfaite, terrasser ma navrante Impuissance. Il m’a donné beaucoup de mal, parce que bannissant mille gracieusetés lyriques et beaux vers qui hantaient incessamment ma cervelle, j’ai voulu rester implacablement dans mon sujet. Je te jure qu’il n’y a pas un mot qui ne m’ait coûté plusieurs heures de recherche, et que le premier mot, qui revêt la première idée, outre qu’il tend par lui-même à l’effet général du poème, sert encore à préparer le dernier. L’effet produit, sans une dissonance, sans une fioriture, même adorable, qui distraie, voilà ce que je cherche. Je suis sûr, m’étant lu les vers à moi-même, deux cents fois peut-être, qu’il est atteint . »
2. Yvonne Goga, 
Formes de l’auto-réflexivité mallarméenne dans Un homme qui dort de Georges Perec », page 127. Dans : Écrire l’énigme. Textes réunis par Christelle Reggiani et Bernard Magné. Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Paris 2007.
3. Lloyd James Austin, Essais sur Mallarmé, Manchester University Press, 1995. Page 24.
4. ibid. page 27.
5. Albert Thibaudet, La Poésie de Stéphane Mallarmé, Paris, Gallimard NRF 1926, page 33.
6. Georges Emmanuel Clancier, De Rimbaud au Surréalisme, page 84. Cité par Françoise Poitras, L’Angoisse existentielle chez Mallarmé (mémoire de maîtrise), page 29.
7. Contrairement à Baudelaire qui lui souhaite «  plonger au fond du gouffre, Enfer ou ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ».
8. Cette expression est empruntée  à Salah Oueslati, Le Lecteur dans les Poésies de Stéphane Mallarmé, Bruylant-Academia, Louvain-La-Neuve (Belgique), 2009, page 103.
9. Voir cette page.
10. Mallarmé affirme d’ailleurs : «  la distinction du corps et de l’esprit est une expression de mes limites ; mais ni comme corps ni comme esprit je ne puis m’opposer à l’univers, je ne puis me distinguer en lui ma propre nature ». Ici encore on sent cette détresse de l’auteur, perdu dans la société et qui cherche à s’en distinguer, à incarner son idéal. Cf. également la première strophe : « De l’éternel Azur la sereine ironie/Accable, belle indolemment comme les fleurs,/Le poète impuissant qui maudit son génie/À travers un désert stérile de Douleurs. » Le désespoir du poète est donc lié non seulement à la monotonie de sa vie quotidienne mais également à son impuissance d’égaler l’Azur.
11. Mallarmé, dans « Crise de vers« .
12. Monic Robillard, Le Désir de la Vierge, Hérodiade chez Mallarmé, Droz, Genève 1993, pages 47-48.

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les travaux des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Ecriture collaborative… Entraînement à la lecture analytique… Corrigés proposés par Maud C.

Écriture contributive…
Entraînement à la lecture analytique… Corrigés proposés par Maud C.
(Seconde 11, promotion 2013-2014)

J’ai proposé il y a quelques semaines à mes élèves de Seconde un travail de recherche dont le sujet était le suivant : « En vous aidant de vos connaissances sur le Romantisme, comparez le tableau de Friedrich « Le Voyageur contemplant une mer de nuages » (1818) et ce passage célèbre du « Vallon » (1819) dans lequel Lamartine décrit le paysage ».

Ce travail comportait entre autres deux questions :

  1. Expliquez en confrontant les deux documents les relations de la nature avec l’homme.
  2. Montrez pourquoi la peinture du paysage est d’abord la peinture d’un paysage intérieur.

De tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, celui de Maud, élève de Seconde 11 (promotion 2013), m’a paru particulièrement remarquable. J’ai décidé de le publier sur l’Espace Pédagogique Contributif…

Document 1. Caspar David Friedrich (1774-1840), Le voyageur contemplant une mer de nuages”, 1818.

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Document 2. Alphonse de Lamartine, « Le Vallon » (1819)

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
À l’oreille incertaine apporté par le vent.
 
D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
L’amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
 
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l’air embaumé du soir.
 
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.
 
Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;
L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.
 
Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
 
De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
 
Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
Avec le doux rayon de l’astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.
 
Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
Sous la nature enfin découvre son auteur !
Une voix à l’esprit parle dans son silence :
Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?
 


1. Expliquez en confrontant les deux documents les relations de la nature avec l’homme.

Dans le tableau de Friedrich « Le Voyageur contemplant une mer de nuages » datant de 1818 comme dans ce passage du « Vallon » d’Alphonse de Lamartine rédigé en 1819, la thématique des relations de l’homme avec la nature est particulièrement intéressante à étudier. J’évoquerai ces relations en trois temps : après avoir expliqué la fascination et l’émerveillement qu’éprouve l’homme en contemplant la nature, mystérieuse, sauvage et toute-puissante, je tenterai de montrer que le désir de vivre en harmonie avec la nature se confond avec une aspiration à la liberté face au mal du siècle. Je consacrerai la dernière partie de cette étude à une analyse de la dimension primitiviste et spirituelle de la nature, avant tout expression allégorique d’un paradis perdu, qui ne cessera de fasciner la sensibilité romantique.

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Particulièrement dans la première moitié du dix-neuvième siècle, la peinture du paysage devient le lieu commun de l’art romantique. On peut remarquer dans un premier temps combien Lamartine cherche à mettre en valeur la nature par de nombreuses expressions mélioratives. L’ auteur évoque ainsi l’« l’air embaumé » (v. 12), « les doux rayons » (v. 31). Des expressions comme « célestes concerts « ou encore « penchants des coteaux » rappellent ainsi cette relation du moi avec la nature, comprise dans sa sublimité. Cette valorisation de la nature est encore plus prononcée peut-être chez Friedrich. De fait, les couleurs douces du lointain, le jeu de lumière dans les nuages ainsi que les contrastes entre le premier et le second plan renforcent cette sublimité de la nature que nous notions à l’instant. Nous pourrions évoquer ici les « les collines diaphanes » qui, évoquant dans le texte de Lamartine la pureté et la transparence, permettent de voir le paysage différemment, comme « à travers un nuage » (v. 5). Les deux auteurs nous exposent donc leur propre vision de cette nature, comme le montre ce voyageur du tableau de Friedrich contemplant l’ailleurs et le lointain : ici, le recours à l’allégorie est essentiel puisque cette relation de l’homme à la nature repose, comme nous le verrons plus précisément dans notre troisième partie, sur l’aspiration nostalgique et mystique d’une relation immédiate entre l’homme et le cosmos, vu de l’intérieur et comme idéalisé.

Dans un second temps, il nous faut noter combien l’homme se sent attendu par cette nature qui lui tend les bras : n’est-elle pas une invitation comme le suggère ce vers de Lamartine : « Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime » ? Confidente et consolatrice, la nature apparaît bien comme un refuge : ainsi, le miroir des brumes de l’Allemagne du nord que peint Friedrich paraît refléter la vie mouvante et tourmentée des sentiments du Voyageur. Face à lui, la nature semble ouverte, immense, sans obstacle. Elle accueille et invite l’homme à avancer, montrant comme tout est plus beau et hospitalier qu’en ce bas monde, en proie au néant spirituel.

Je terminerai en illustrant plus fondamentalement la raison qui fait à mes yeux que l’homme est émerveillé par la nature. Celle-ci, en plus d’être accueillante et belle, semble puissante, mystérieuse, initiatique. Il se dégage en effet d’elle une force surnaturelle qui participe d’une nouvelle vision de l’homme et du monde. On peut relever ainsi dans le texte de Lamartine des expressions comme « l’astre du mystère » (v. 31), « esprit » (v. 35), ainsi que l’adjectif « éternel » (v. 16). Quant au tableau de Friedrich, du chaos des rochers qui forment des éperons périlleux et l’ineffable pureté des lointains, se dégagent à la fois le vertige, la majesté, la transgression de la règle sociale, et par contraste le besoin intime de liberté, l’immensité et le sentiment de l’immuable.

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Consacrons la suite de notre analyse à la relation intime que l’homme entretient avec cette nature. Dans les deux œuvres, on remarque un sentiment de paix, de respect et de calme. Les couleurs apaisantes du lointain chez Friedrich, dans des dégradés diaphanes, de même que le velouté des nuages amènent une certaine sérénité que l’on retrouve dans le poème de Lamartine : « paix » (v. 16) et « à travers un nuage », suggèrent en effet une nature apaisante et régénératrice. Ainsi, l’homme se confie-t-il et vient trouver un refuge, un asile : « repose-toi, mon, âme » ! Un peu comme si le sujet, se sentant enfin compris, pouvait donner un sens à sa vie grâce à la nature, investie affectivement d’un sentiment profondément religieux.

La nature en effet contraste avec cette société dans laquelle le romantique ne s’intègre pas, ne parvient pas à s’intégrer. Incompris, il éprouve ce qu’on appellera avec Musset le mal du siècle. Le poème de Lamartine est sur ce point éclairant : « l’amitié te trahit, la pitié t’abandonne » ; l’homme ne peut plus avoir confiance en l’espèce humaine, « mais la nature est là » (v. 21). Si le romantique est seul, il se sent supérieur aux autres personnes de son temps par le truchement de cette nature intacte et créatrice qui lui offre un refuge et une source d’inspiration, en lui permettant d’épancher ses sentiments. Nous pourrions rappeler à cet égard l’importance du culte du moi face au désenchantement du monde. Le tableau de Friedrich ne comporte à dessein aucune autre présence humaine que celle du voyageur. La seule présence serait donc celle d’une présence de l’absence, si j’osais cet oxymore.

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Face à la contingence du monde, la nature est donc synonyme de sécurité et de permanence. Cet aspect est particulièrement bien illustré par le poème de Lamartine : « Quand tout change pour toi », sous-entendu, quand le monde qui t’entoure se transforme, s’industrialise, « la nature est la même » (v. 13). Le romantique recherche ainsi dans une nature primitive, une sorte d’éden : le paradis perdu de l’enfance… « Conserve en toi une pureté d’enfant » disait Friedrich : si la nature a ainsi le dessus dans le cœur du romantique, c’est qu’elle est comme l’allégorie d’une figure idéalisée et maternelle. Citons ici ce vers de Lamartine, particulièrement illustratif : « Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours (v. 22). Telle une mère, la nature protège : à la dilatation du paysage dans le tableau de Friedrich correspond l’exaltation de la pensée chez Lamartine, qui semble littéralement s’abreuver et se fondre dans la terre maternelle.

La nature rassure aussi par sa permanence, bien qu’elle soit mystérieuse ; les mêmes phénomènes s’y répètent : « le même soleil se lève sur la terre » (v. 24). Parallèlement, le moment du coucher du soleil est symboliquement choisi dans le tableau de Friedrich ; moment de repentir, de calme et de paix intérieure, il ouvre à l’invisible, à l’imaginaire et au sacré. On remarque que même les nuages caressent les pics rocheux, en les effleurant, comme pour inviter au recueillement et à l’apaisement de l’âme humaine.

Enfin, la nature évoque, à travers le thème de l’ailleurs et du voyage, la quête du moi authentique. « Suis le jour dans le ciel » écrit Lamartine, comme pour rappeler que dans les beautés et les mystères de la nature, le Romantique peut substituer au créateur la divinité même du cosmos. Dans le même ordre d’idées, nous pouvons avancer ici que la scène hyperbolique que peint Friedrich est presque irréelle, de par la tenue décalée de l’homme, et par le paysage grandiose et transcendant.

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Comme nous avons essayé de le montrer, la relation du romantique à la nature est faite d’attachements intimes, à tel point que l’homme fait presque partie intégrante de celle-ci. C’est la raison pour laquelle le paysage chez les Romantiques connote tour à tour le mouvement, la passion du moi lyrique, le désordre ; mais il évoque plus encore la fuite métaphysique vers un monde supérieur, la volonté d’élévation, la nostalgie d’un éden perdu : autant d’éléments inaccessibles aux lois mêmes de l’ordonnance humaine…

2. Montrez pourquoi la peinture du paysage est d’abord la peinture d’un paysage intérieur.

Pendant la période romantique, les auteurs cherchent à contrer le rationalisme des siècles précédents en faisant parler leur sensibilité. De fait, particulièrement après Les Lumières, qui valorise l’esprit critique et l’absolutisation du moi social, les romantiques préfèrent donner libre cours à leurs émotions et à l’épanchement de leurs états d’âme. Dans cet exercice je chercherai à montrer pourquoi la peinture du paysage est d’abord la peinture d’un paysage intérieur. Dans un premier temps, j’expliquerai les ressemblances entre le paysage peint dans « Le Voyageur contemplant une mer de nuages » de Caspar David Friedrich et les états d’âme du peintre. Dans un second temps je tenterai d’expliquer pourquoi cette peinture d’un paysage intérieur est si importante pour les romantiques.

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Du tableau de Friedrich émanent plusieurs impressions. On remarque d’abord les contrastes saisissants entre le premier plan, particulièrement net et précis, et les lointains, très évanescents, presque limpides. Ces antithèses montrent l’esprit torturé du peintre, qui semble presque déchiré entre l’ombre et la lumière,  entre la grandeur et la pureté du bien et les ténébreux labyrinthes du mal. Ce n’est pas un hasard si l’on a fait des figures d’opposition (antithèses et oxymores) des caractéristiques primordiales de l’âme tourmentée du Romantique, en proie à la mélancolie et aux passions.

C’est pourquoi ces deux aspects antithétiques sont ici particulièrement présents. La mer de nuages que l’homme surplombe connote elle aussi l’âme du peintre. D’ailleurs, Friedrich écrira : « le peintre ne devrait pas seulement peindre ce qu’il voit devant lui, mais ce qu’il voit en lui ». Personnellement, je pense que cette peinture, tout comme la poésie des Romantiques, est largement autobiographique : Caspar David perd en effet sa mère et sa sœur à l’âge de six ans, puis son frère et sa deuxième sœur se noient dans la mer Baltique. La mer de nuage connoterait donc pour lui le déchirement entre le néant, la mort, et la croyance en un salut et une espérance. Son personnage, au bord du gouffre est donc peut être à la fin de sa vie, ou au commencement d’une autre vie, comme en témoigne cette nature sublime, allégorie de l’espoir et de la foi…

On retrouve ainsi dans ce tableau une quête très prononcée pour l’ailleurs, et plus fondamentalement, l’expression d’un « principe métaphysique de la nature » [voir à ce sujet : Yvon Le Scanff, Le Paysage romantique et l’expérience du sublime. Éditions Champ Vallon, Seyssel 2007, page 164.]. Des collines lointaines, hautes et sans fin définie : voilà ce qui attire le romantique. Le peintre désire quitter la contingence et la finitude du monde. L’homme verticalisé, prisonnier d’un certain manichéisme, au milieu de ce chaos de roches et de brumes, montre la place centrale que le Romantique donne à la vie spirituelle par opposition au monde matériel, forcément illusoire : dès lors, le culte du moi s’apparente à une quête du moi intérieur et idéaliste, devenu la mesure de toute chose. Comprenons que le paysage a ainsi une portée allégorique puisqu’il reflète parfaitement le cœur du romantique.

En outre, Friedrich donne une dimension très spirituelle à son œuvre. De fait, les peintres romantiques ne cherchent plus la matière de leur art dans le référentiel, mais ils cherchent, par l’immensité et l’infini à se rapprocher de Dieu. Dans une acception panthéiste, la nature est la partie visible de la création de Dieu. Pour les Romantiques, Dieu est tout, il est partout. Ainsi, l’homme du tableau devrait pour rejoindre cet éden, traverser cette mer de nuages. Cela étant impossible, il regarde donc le lointain et médite sur l’au-delà.

Ainsi, le but de l’artiste est bien de montrer ce qu’il ressent en lui-même et non pas simplement ce qu’il voit. Privilégier le signifié allégorique, l’imaginaire, plutôt que le concret, voilà ce qui importe. Tout l’enjeu est bien de montrer une nature poétisée, un monde rêvé, propre à révéler dans les passions élémentaires de l’homme, une paix intérieure, un éden perdu, dédaigneux des artifices et des dissimulations du monde moderne. On pourrait évoquer ici le primitivisme. Le peintre se servant de la peinture pour aller plus loin qu’il ne le pourrait réellement : atteindre, ou en tout cas se rapprocher de l’idéal.

L’esprit et l’imagination permettent donc à l’artiste de réaliser ses rêves. L’idée de dépassement étant immanente à l’homme romantique, on trouve là une manifestation d’un moi absolu, retranché souvent dans sa propre subjectivité, qui domine l’univers. C’est pourquoi le tableau de Friedrich est si « réellement irréel » : il ne s’agit point de représenter la réalité mais l’idéal intérieur d’un réel transcendé. La peinture et la poésie étant avant tout la matière d’une introspection et d’une quête métaphysique de l’inatteignable et de l’infini.

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Comme nous le comprenons, l’œuvre apparaît presque comme l’autoportrait de celui qui l’a créée : la peinture d’un paysage n’est, en fait, qu’un prétexte pour se dévoiler et, tout en se cherchant soi-même, pour se dissimuler, et se construire un monde autonome, intime et supérieur, irréductible aux contingences et aux normes sociales. Cette tension entre effacement et dévoilement de soi est ainsi au cœur du lyrisme romantique…

© Maud C., novembre 2013
Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt

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Support de cours et entraînement BTS : Rêve, imagination sociale et utopie

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BTS/Épreuve de Culture générale et Expression
Thème 2014 > 2015 : « Cette part de rêve que chacun porte en soi »
      

Entraînement BTS
Rêve, imagination sociale et utopie

          

Support de cours

Forgé par Thomas More en 1516¹, le terme d’utopie renvoie à un hypothétique pays du bonheur qui n’existerait dans aucun lieu. De façon plus générale, le concept d’utopie apparaît comme la dimension politique du rêve : monde idéal dans lequel l’humanité, exempte de tous les maux, connaîtrait enfin le bonheur dans le paradis terrestre.

D’un point de vue idéologique, l’utopie est donc sous-tendue par le rêve. Comme le rappelle Thomas Seguin² à propos du philosophe Louis Althusser, « À travers l’idéologie, les hommes expriment, non pas leurs rapports à leurs conditions d’existence, mais la façon dont ils vivent le rapport à leurs conditions d’existence. Ce lien imaginaire au réel, institué par l’idéologie, va influencer les formes de subjectivité par la construction de représentations quant au rapport à soi, au rapport aux autres, aux rapports au monde et au temps, par lesquels l’individualité sera vécue et représentée ».

De fait, comme il a été justement remarqué³, « l’utopie actualise l’acception du rêve comme construction de l’imagination à l’état de veille, au sens où ce lieu de l’utopie, parce qu’il n’existe pas, invite d’autant mieux à l’idéalisation. Celle-ci a pour objet l’organisation sociale du lieu, entendue bien souvent dans une perspective macrostructurelle : ce sont tous les rouages de la vie sociale qui sont « rêvés ». D’où son caractère éminemment mobilisateur.
Mais la mobilisation, lorsqu’elle se produit, n’est pas sans risque. L’utopie
a pour vocation de projeter un idéal social, non de le réaliser ».

Si le rêve et l’imagination sociale semblent donc en interaction profonde quand on aborde la question de l’utopie, il faut pourtant se rendre à l’évidence : le rêve utopique imaginé par Thomas More est d’abord un non-lieu lui-même en marge de l’histoire : tel est le sens qu’il faut attribuer par exemple à l’utopie d’Eldorado (doc. 6) : sur le mode imaginaire, Voltaire propose à la réflexion du lecteur des fondements idéologiques qui sont ceux du pragmatisme* des Lumières, mais l’utopie d’Eldorado ne saurait être réalisée concrètement au risque de détourner les valeurs pour lesquelles se battent les philosophes des Lumières. Nombre d’utopies sont en effet de graves illusions idéologiques : c’est ce que dénonce le roman d’anticipation d’Eugène Zamiatine, Nous autres (doc. 5), dont s’inspirèrent Huxley (Le Meilleur des mondes) et Orwell (1984).

Comme nous le comprenons, dérive de la pensée utopiste un profond ressentiment contre le réel : de là le rêve rationnel et techniciste d’un système social idéal obnubilé par la suppression des dimensions existentielles de l’espace et du temps humains. Il n’est dès lors pas étonnant qu’en se donnant les apparences abstraites de l’éternité, les utopies fonctionnent comme une forteresse paranoïaque de surveillance, hantée par la peur du hasard, la puissance et l’omniscience de Dieu.

En ce sens, leur réalisation, parce qu’elle pousse aux extrêmes l’abstraction et la rationalité, porte les stigmates du cauchemardesque : société de la transparence totale, mais qui est aussi celle de l’obstacle et de l’enfermement. À la perfectibilité sans limites des « édifices publics élevés jusqu’aux nues », des « marchés ornés de mille colonnes », des « grandes places » de l’Eldorado voltairien répond le quadrillage disciplinaire de la cité idéale de Le Corbusier (doc. 4).

Comme le rappelle Jean Servier (doc. 3), « l’utopie se caractérise par l’accent particulier donné à la connaissance rationnelle, poursuivant en cela sa fonction de rêve apaisant négateur de toute anxiété ». Mais on ne saurait confondre le progrès de la connaissance avec le progrès moral de l’humanité : ainsi, le rêve utopique d’une harmonie universelle aboutit paradoxalement à une sorte d’univers concentrationnaire marqué par la pensée unique, l’obsession sécuritaire, et la surveillance panoptique. 

Tout travail sur les rapports entre rêve et utopie invite finalement à une réflexion épistémologique majeure : le rêve est-il un luxe encore possible dans l’utopie ? Je vous renvoie à ces propos éclairants d’Anne Staquet (doc. 1) : « si l’utopiste expose son rêve d’un monde idéal, il faut remarquer qu’en utopie il est interdit de rêver ».

La vérité ne se connaît que par l’action. De fait, le rêve peut-il avoir sa place dans un système social où le conditionnement au bonheur obligatoire s’est érigé en valeur morale ? Où l’idée d’une prédictibilité des comportements humains préfigure la fin même de l’Histoire ? De l’utopie à l’uchronie, il n’y a qu’un pas…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2013

1. Voir à ce sujet : Jean-Yves Lacroix, L’Utopia de Thomas More et la tradition platonicienne, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 2007, particulièrement les pages 11 et 21.
2. Thomas Seguin, Politique postmoderne : Généalogie du contemporain, L’Harmattan « Logiques sociales », Paris 2012, page 72.
3. Jean-Louis Tilleuil, « La paralittérature : un réservoir de mythes pour le rêve européen ? », in Utopies, imaginaires européens,  Études réunies et présentées par Paul-Augustin Deproost et Bernard Coulie, L’Harmattan, Paris 2002, page 104.
|*| Pragmatisme : mot créé par le philosophe Charles S. Peirce (1839-1914) : affirmation selon laquelle on ne connaît réellement que par l’action.


          

Travaux d’écriture           

Synthèse
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants.

Écriture personnelle (deux sujets au choix)
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

  1. Selon vous, quelle est la part de liberté pour l’être humain dans l’utopie ?
  2. L’utopie est-elle la fin du rêve ?

Corpus

  • Document 1. Anne Staquet, L’Utopie ou les fictions subversives, 2002
  • Document 2. Roberto Barbanti et Claire Fagnart (sous la direction de), L’Art au XXe siècle et l’utopie, 2000
  • Document 3. Jean Servier, L’Utopie, 1979
  • Document 4. Le Corbusier, « Ville contemporaine pour trois millions d’habitants » (1922)
  • Document 5. Eugène Zamiatine, Nous autres, 1920
  • Document 6. Voltaire, Candide ou l’optimisme, chapitre 18 : « L’utopie d’Eldorado », 1759

 ♦ Document 1. Anne Staquet, L’Utopie ou les fictions subversives, 2002

Non seulement les utopiens ne sont pas des artistes, mais leur vie même est généralement organisée à l’extrême : c’est au point que la plus petite fantaisie leur est interdite, non pas, bien sûr, par règlement, mais parce que tout est déjà prévu et organisé. Il ne reste en fait dans les utopies aucune place ni au hasard ni au contingent. Ce trait s’explique généralement par le fait que l’utopie est l’œuvre de la raison et il est sous-entendu que la raison exclut le hasard, la fantaisie et le contingent. Cela est évidemment faux. Le fait que la fantaisie et le contingent existent évidemment chez l’utopiste lorsqu’il élabore son utopie en est déjà une preuve suffisante. Si celui-ci est un philosophe, il est aussi un artiste, un créateur. Les utopies nées de la volonté de réduire le temps de travail et de permettre à chacun de s’instruire n’apportent pas les mêmes solutions au même problème. Il y a donc bien une part de fantaisie et de contingence de la part de l’auteur. D’ailleurs, il suffit de voir l’invention dont certains auteurs ont fait preuve pour s’en convaincre. Pourtant, ce qui semble être vrai pour l’utopiste ne l’est pas pour l’utopien. Il y a une différence fondamentale entre eux.

Cette différence entre les uns et les autres se retrouve aussi dans ce que j’appellerais le paradoxe du rêve. En effet, si l’utopiste expose son rêve d’un monde idéal, il faut remarquer qu’en utopie il est interdit de rêver. On pourrait justifier cela par le fait que les utopiens doivent toujours être occupés soit à travailler soit à s’instruire. Mais cet argument n’explique rien, car comment se fait-il alors qu’ils doivent s’occuper sans cesse ? En fait, si le rêve est banni du pays d’utopie, c’est parce qu’il constitue quasiment une contestation du système. Si, dans le meilleur des mondes, on éprouve le besoin de rêver, c’est parce que le monde dans lequel on se trouve n’est certainement pas parfait. Rêver consisterait donc à contester la perfection du monde idéal. Pourtant, l’utopie est de l’ordre du rêve, mais d’un rêve dans lequel le rêve est interdit.

Anne Staquet, L’Utopie ou les fictions subversives
Éditions du Grand Midi, Zurich (Suisse)-Québec (Canada) 2002, page 154.

♦ Document 2. Roberto Barbanti et Claire Fagnart (sous la direction de), L’Art au XXe siècle et l’utopie, L’Harmattan (coll. Art 8), Paris 2000
Depuis la page 30 [haut de page, « Trop souvent, rappelons-le, l’utopie est traitée comme une espèce de rêverie »] jusqu’à la page 32 [haut de page → « la rationalité du désir) »].

♦ Document 3. Jean Servier, L’Utopie, 1979

L’utopie se caractérise par l’accent particulier donné à la connaissance rationnelle, poursuivant en cela sa fonction de rêve apaisant négateur de toute anxiété. Peu à peu, les utopistes ont conçu un développement illimité de la science, du perfectionnement des techniques et, du même coup, des possibilités d’action de l’homme. Le rêve a dépassé la réalité sans pour autant la prévoir […].

La science-fiction est, comme l’utopie avec laquelle elle présente d’indéniables analogies, à la fois un genre littéraire et l’expression d’une époque : un rêve de l’occident.
[…]
Les utopistes attendent de la machine qu’elle facilite la vie de l’homme en lui laissant le temps de cultiver son esprit, d’améliorer son corps et son âme. Le progrès technique devient le moyen de perfectionner l’homme. Lorsque Mercier¹ fait du télescope « le canon moral qui a battu en ruine toutes les superstitions », il résume la pensée du siècle des Lumières. Fourier² annonce une humanité régénérée par la science, dotée même d’un sixième sens, « comme les habitants des autres planètes » — ce dont il ne savait rien.
[…]
Ainsi, la science et la cité radieuse sont étroitement liées dans la pensée des utopistes.

La nature est domptée, entièrement soumise à l’homme. Les maladies sont vaincues et « l’énigme douloureuse de la mort », comme dit Freud, est purement et simplement niée en tant qu’énigme. Ce que Freud appelle le narcissisme naturel de l’homme peut se développer librement, car le citoyen de la cité radieuse, grâce à la science, ne se sent plus ni faible ni désarmé devant la nature, il est protégé contre l’écrasante suprématie de la nature.

Jean Servier, L’Utopie
PUF, collection « Que sais-je ? », Paris 1979, pages 73-75.

♦ Document 4. Le Corbusier, « Ville contemporaine pour trois millions d’habitants » (1922)
Voyez aussi cette page qui présente un texte important du Corbusier.

© FLC / VG Bild-Kunst, Bonn, 2007

♦ Document 5. Eugène Zamiatine, Nous autres, 1920
Pour une présentation de l’ouvrage, voyez cette page.

NOTE 1
Une annonce. La plus sage des lignes. Un poème.

Je ne fais que transcrire, mot pour mot, ce que publie ce matin le Journal national :

La construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’État Unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique et exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toutes autres armes, nous emploierons celle du Verbe.
Au nom du Bienfaiteur, ce qui suit est annoncé aux numéros de l’État Unique :
Tous ceux qui s’en sentent capables sont tenus de composer des traités, des poèmes, des proclamations, des manifestes, des odes, etc., pour célébrer les beautés et la grandeur de l’État Unique.
Ce sera la première charge que transportera l’Intégral.

Vive l’État Unique. Vive les numéros. Vive le Bienfaiteur !

J’écris ceci les joues en feu. Oui, il s’agit d’intégrer la grandiose équation de l’univers ; il s’agit de dénouer la courbe sauvage, de la redresser suivant une tangente, suivant l’asymptote, suivant une droite. Et ce, parce que la ligne de l’État Unique, c’est la droite. La droite est grande, précise, sage, c’est la plus sage des lignes.

Moi, D-503, le constructeur de l’Intégral, je ne suis qu’un des mathématiciens de l’État Unique. Ma plume, habituée aux chiffres, ne peut fixer la musique des assonances et des rythmes. Je m’efforcerai d’écrire ce que je vois, ce que je pense, ou, plus exactement, ce que nous autres nous pensons (précisément : nous autres, et NOUS AUTRES sera le titre de mes notes). Ces notes seront un produit de notre vie, de la vie mathématiquement parfaite de l’État Unique. S’il en est ainsi, ne seront-elles pas un poème par elles-mêmes, et ce malgré moi ? Je n’en doute pas, j’en suis sûr.

J’écris ceci les joues en feu. Ce que j’éprouve est sans doute comparable à ce qu’éprouve une femme lorsque, pour la première fois, elle perçoit en elle les pulsations d’un être nouveau, encore chétif et aveugle. C’est moi et en même temps ce n’est pas moi. Il faudra encore nourrir cette œuvre de ma sève et de mon sang pendant de longues semaines pour, ensuite, m’en séparer avec douleur et la déposer aux pieds de l’État Unique.

Mais je suis prêt, comme chacun, ou plutôt comme presque chacun d’entre nous. Je suis prêt.

Eugène Zamiatine, Nous autres, 1920
Quatrième  édition, Gallimard, Paris 1929. Traduit du russe par B. Cauvet-Duhamel.
Pour accéder au livre électronique, cliquez ici.

♦ Document 6. Voltaire, Candide ou l’optimisme, chapitre 18 (extrait) : « Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado », 1759

Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet de colibri ; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de Sa Majesté, au milieu de deux files chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer Sa Majesté ; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L’usage, dit le grand officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. » Candide et Cacambo sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable et qui les pria poliment à souper.

En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les fontaines d’eau rose, celles de liqueurs de canne de sucre, qui coulaient continuellement dans de grandes places, pavées d’une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du gérofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement ; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématique et de physique.

Après avoir parcouru, toute l’après-dînée, à peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté, son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut Sa Majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo : « Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes ; mais enfin Mlle Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres ; au lieu que si nous retournons dans notre monde seulement avec douze moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre, et nous pourrons aisément reprendre Mlle Cunégonde. » Ce discours plut à Cacambo : on aime tant à courir, à se faire valoir chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l’être et de demander leur congé à Sa Majesté.

« Vous faites une sottise, leur dit le roi ; je sais bien que mon pays est peu de chose ; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester ; je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers ; c’est une tyrannie qui n’est ni dans nos mœurs, ni dans nos lois : tous les hommes sont libres ; partez quand vous voudrez. […].

Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays.

♦ Documents complémentaires :

– Exposition BnF-Gallica : la quête de la société idéale en occident 
– Jean-Bernard Paturet, « Nostalgie du Père « grandiose » dans L’utopie de Thomas More » 
– George Orwell, 1984. Pour télécharger le texte intégral, cliquez ici.
– Sur ce site : Bruno Rigolt, « Modernité et architecture : l’impossible détour » : utile notamment pour comprendre les rapports entre utopie et architecture.

– Méthodologie : les règles importantes de la synthèse

BTS : Rêve et Publicité… Etude de l’image

  
Le rêve est au cœur de la publicité. En s’appuyant souvent sur un imaginaire qui réactive l’inconscient collectif et le fantasme, le discours publicitaire crée en effet du rêve, mais un rêve orienté, contrôlé par la volonté et les principes de la société de consommation. Il est donc essentiel de réfléchir à l’élaboration symbolique et verbale de la publicité quand on aborde le thème proposé jusqu’en 2015 au BTS : « Cette part de rêve que chacun porte en soi ». À ce titre, la publicité pour le parfum « Princess » de Vera Wang véhicule une symbolique complexe, qui se fonde sur l’exploitation du rêve et les frustrations du consommateur,  qu’il est intéressant d’étudier.

            

Rêve et Imaginaire publicitaire

BTS Epreuve d’Expression et de Culture Générale
Thème : « Cette part de rêve que chacun porte en soi »

                          

Introduction

Les Instructions Officielles rappellent combien « dans un monde soumis à l’efficacité et à la rentabilité immédiates », « la part de rêve que chacun porte en soi semble pouvoir libérer de réalités douloureuses, monotones ou ennuyeuses et aider ainsi à orienter autrement sa vie, à la redessiner dans un ailleurs et un futur plus ou moins proches. Le rêve stimule l’individu qui ne se satisfait pas de ce qu’il est et de ce qu’il a. Il élargit les possibles ». À ce titre, le rêve occupe une place privilégiée dans l’imaginaire publicitaire, et plus particulièrement dans ce qu’on a appelé le discours publicitaire mythique par opposition par exemple à la publicité référentielle |1|.

                    

De la réalité au rêve…

De fait, si elle joue un rôle informatif, la fonction première de la publicité est bien sûr d’inciter à l’achat en créant des processus de symbolisation et d’identification proches du rêve. Gilles Lugrin |2| rappelle très justement le positionnement de Jacques Séguéla, selon qui la publicité « doit effacer l’ennui de l’achat quotidien en habillant de rêve des produits qui, sans elle, ne seraient que ce qu’ils sont ». En investissant le produit de mythe et de légende, la publicité se présente alors comme un parcours initiatique qui satisfait notre désir d’oublier les dissonances entre l’identité sociale, souvent décevante, et l’identité rêvée.

Il me semble utile à cet égard de citer les propos bien connus d’Ignacio Ramonet |3| : « La publicité promet toujours la même chose : le bien-être, le confort, l’efficacité,  le bonheur et la réussite. Elle fait miroiter une promesse de satisfaction. Elle vend du rêve, propose des raccourcis symboliques pour une rapide ascension sociale. Elle fabrique des désirs et présente un  monde en vacances perpétuelles, détendu, souriant et insouciant, peuplé  de personnages heureux et possédant enfin le produit miracle qui les  rendra beaux, propres, libres, sains, désirés, modernes… La publicité vend de tout à tous indistinctement, comme si la société de masse était une société sans classe, sans pays sous-développés, sans guerres […] ».

Je vous conseille enfin de regarder ce court passage de l’ouvrage de Michèle Jouve, Communication : théories et pratiques, Bréal Paris 2000 [ Google livres, page 248] :


Exercice pratique

Analyse de publicité

Vera Wang, « Princess »

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Le contexte

Ce n’est pas un hasard si cette publicité est parue dans des magazines pour jeunes lectrices. Public cible : les 15-25 ans, un lectorat très courtisé par les annonceurs. Publiée en page de droite sur un papier semi-glacé, cette publicité a de quoi attirer les jeunes filles 206_ai_verawang_3.1288156663.jpg(la cible visée). Le slogan « Born to Rule » (Née pour régner) évoque irrésistiblement le désir de conquête et les rêves de séduction propres à l’adolescence et à la jeunesse. Le fait que le mannequin (Camilla Belle) porte une couronne accentue d’ailleurs cette impression de séduction et de pouvoir, ce « [rêve] d’une identité autre, plus belle, plus forte, plus grande » (Instructions Officielles). On notera aussi le plan assez rapproché, qui accentue l’intimité (on a d’autant plus l’impression de sentir le parfum que le haut du buste est dénudé), ainsi que le regard focalisé sur celui du lecteur, comme pour le provoquer et l’interpeller.

Comme il a été très justement montré, le regard est important dans ce type de publicité car il « introduit une perspective, une atmosphère voluptueuse, une profondeur, et le plus souvent une participation du toucher qui individualise le sensoriel, qui aussi introduit la sensualité, le plaisir. Dès lors, le spectateur entre dans le parfum, s’identifie à lui et ressent l’appel d’une aura parfumée, sensuelle, sans limite qui viendrait dilater son image » |4|.

                     

Du rêve d’émancipation au kitsch romantique

Cette captation imaginaire que produit le rêve n’est pas très éloignée d’un certain bovarysme amoureux. Regardez par exemple les cœurs ! Il y en a de partout : le collier, le pendentif, la bague, et bien sûr le produit lui-même ainsi que les traits qui encadrent le flacon. Tous ces cœurs figurent une plongée dans la rêverie, et sont autant d’invitations au voyage fictionnel dans un conte amoureux, qui n’est pas loin d’évoquer une certaine image d’Épinal de la féminité. Avez-vous remarqué qu’on a l’impression que le slogan et le cœur autour du flacon ont été dessinés par une ado avec son « Blanco »? Petit détail certes mais qui a son importance : n’oublions pas que le correcteur blanc, en tant que substance volatile, est souvent interdit à l’école dans les listes de fournitures : il y a comme un parfum de transgression ici qui renvoie à la relation affective entre le jeune et l’adulte. À travers cette espèce de bovarysme moderne, c’est donc avant tout le « style jeune » et le stéréotype romantique qui sont valorisés face à la moralité « bien-pensante ».

Les cheveux volontairement décoiffés sont à l’opposé de l’ordre et des normes, ils sont dans le « move » et non dans le statique : 206_ai_verawang_4.1288157179.jpgle mouvement évoque l’ailleurs, le voyage, la fuite… mais aussi « les élans incontrôlés et passionnés du comportement romanesque » |5|. La marque du parfum (Vera Wang) traduit enfin une double connotation : « Vera » est comme une idéalisation de l’authentique, du « pacte » amoureux et sacré (« à la vie, à la mort », « croix de bois », etc.) une recherche émancipatoire du vrai par opposition à une réalité bien souvent décevante. Quant au mot « Wang », par sa prononciation très douce et sa connotation exotique, il traduit bien l’idéalisation des tiédeurs de l’Asie pour une jeune fille occidentale qui s’ennuie sur les bancs du lycée ou de la fac et qui rêve de romanesque et d’aventure dans un cadre idyllique, qui acquiert donc une dimension métaphorique. Le parfum conjugue ainsi la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et authentique (« Vera ») et dans le voyage vers l’ailleurs (« Wang ») une réponse à un certain vide existentiel ainsi qu’un idéal porté par le rêve.

Les couleurs sont également caractéristiques. De fait, la couleur et l’éclairage ont sur le spectateur un effet psychologique indéniable. Leur interprétation est essentiellement culturelle. Ici, les couleurs sont dites « chaudes » : elles évoquent l’été, les vacances, et au niveau plus symbolique la douceur et la rencontre amoureuse dans un lieu poétisé… Bref, toute une symbolique sentimentale qui investit plus encore le produit de sens et de valeur. À ce titre, l’attitude très étudiée de la main droite est intéressante à observer. D’abord, le bras levé attire vers le regard, 206_ai_vera-wang_princess_main.1288516683.jpget la main qui soulève le collier est comme une sorte de dévoilement pudique, d’offrande de soi suggérée métaphoriquement d’une part, par le collier de cœurs qui frôle la bouche (à peine entrouverte) et d’autre part, par la bague portée à l’annulaire |6|.

Symboliquement la bague à l’annulaire évoque le pacte, l’alliance et par association le mariage. Ici on en est à la rencontre amoureuse, et au fantasme de beaucoup d’adolescentes ou de jeunes filles d’être (enfin !) reconnues comme une femme. Mais comme le suggère la pose de la main et le geste très juvénile de la jeune fille, la séduction reste « évanescente » : fantasmée et idéalisée. Ce n’est pas un hasard si les ongles sont courts et à peine nacrés. On est bien dans la sensualité nubile et non dans le mythe de la femme fatale ! Princesse Oui ! Tigresse Non !

                       

Une réécriture des contes de fées

Fondamentale est ici la notion de passage de l’univers référentiel et contingent à l’utopie du conte. Cette fonction émotive de la publicité est en effet véhiculée par un mot clé du titre : « Princess », qui accentue le positionnement actantiel de l’acheteuse, clairement « Sujet » revendiquant et conquérant. Le mot « Princess », en tant qu’archétype de la féminité, possède un pouvoir symbolique fort qui se rapporte aux codes du merveilleux et de l’expression des sentiments : il renvoie à l’univers quelque peu régressif et utopique des contes ainsi qu’au fantasme du prince charmant venu délivrer sa princesse. En célébrant un idéal d’amour et de féminité, ainsi qu’une certaine démiurgie initiatique à l’opposé des codes normatifs, cette publicité se fonde donc sur une réécriture du mythe : il ne reste plus qu’au prince charmant potentiel, par la magie d’un baiser (potentiel), à réveiller la princesse endormie qui sommeille dans le cœur de chaque jeune fille !

Une remarque s’impose ici quant aux notes dominantes du parfum Princess de Vera Wang et que la marque présente ainsi : « nénuphar, pomme d’api, mandarine, abricot, meringue, goyave, fleur de tiaré, tubéreuse, chocolat noir, beurre rose, vanille, ambre, bois ». Tous ces mots évoquent aussi bien l’univers préservé de l’enfance qui invite à la gourmandise (« pomme d’api, abricot, meringue, chocolat noir, beurre rose ») que le mystère, le romanesque, l’aventure et la transgression d’un interdit (« nénuphar, fleur de tiaré, tubéreuse, ambre, bois »).

De plus, au niveau de la symbolique des couleurs, le mauve du flacon de parfum suggère le mystère. Né de la fusion du rouge (l’amour passion) et du bleu (le rêve et la nuit), le mauve est une couleur plus évanescente et implicite, qui connote le secret, le non-dit, la mélancolie et la recherche d’idéal : De même, la forme du flacon en cœur, évoque la personnalité du parfum : il en constitue l’identification visuelle. La figure du cœur est en effet très suggestive de par sa connotation sensuelle, qui reste essentiellement affective, émotionnelle, pulsionnelle. Elle suggère un « plaisir interdit », ici une relation « tactile » qui accentue la sensualité et le désir de rapprochement : on a envie de « toucher » ce cœur. Autant d’éléments caractéristiques d’une certaine « culture-jeune », sensible au stéréotype romantique et aux clichés sentimentaux d’une jeune femme aspirant à séduire.

De par sa puissance projective, ce type de publicité permet donc d’influencer l’inconscient et les stéréotypes de séduction. Comme nous le voyons, du conte de fée à la publicité, il n’y a qu’un pas : le mythe de la princesse passe aussi par le parfum ! Cette publicité constitue presque une initiation à la séduction : c’est un peu comme si l’acheteuse potentielle 206_ai_verawang_6.1288159930.jpgs’imaginait sous les traits d’une belle jeune fille (la princesse) dans l’attente d’un beau jeune homme (le prince rêvé) qui, un jour, viendrait la prendre dans ses bras et la « délivrer » de l’autorité parentale ! La transmission visuelle des sensations et de l’émoi provoqués par le parfum (et la possible rencontre amoureuse) est suggérée indirectement par certains éléments : ainsi les couleurs qui sont celles d’une chaleur d’été, les cheveux éparpillés, la couronne déplacée… Ces signes peuvent être compris comme des indices d’un enlacement voluptueux, et mettent en évidence, sous forme de métaphore visuelle l’aspect « performant » d’un parfum qui se veut authentique et sensuel.

                                         

Le rêve d’être une autre : entre identification et sublimation

Le flacon joue presque ici le rôle d’un filtre amoureux : les gouttes de parfum connotant de façon plus symbolique le passage de l’innocence (adolescence) à la révélation amoureuse (la « première fois ») et à l’ancrage identitaire (l’affirmation de soi en tant que « femme »). Comme nous le notions en début d’analyse, la publicité se présente alors comme un parcours initiatique : socialement, la seule façon d’accéder au statut d’adulte et de devenir femme passe donc par le parfum qui joue un rôle à la fois émancipatoire et intégrateur. Cette approche psychologique du consommateur accorde donc une large place à la connotation et à la « métaphore visuelle » : l’image suggère plus qu’elle n’explique, elle fait davantage appel aux sens et au merveilleux qu’au rationnel.

Sur le plan projectif, on peut estimer avec la psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi |7| qu’en se juxtaposant à la personnalité de celle qui le porte, le parfum lui assure une identité physique et une présence incontestables : un parfum « qui a du corps » donne souvent un corps rêvé, idéalisé et fantasmé à celle qui ne revendique pas encore complètement son propre corps ! En donnant de ce fait l’illusion d’une émancipation générée par la consommation, le parfum devient une échappatoire, un cocon, un refuge, qui habille de sens et de valeur l’objet de consommation.

Éveilleuse de rêve, la publicité joue ainsi le rôle d’une sorte d’utopie de proximité : le produit semblant à la fois proche et lointain, accessible et inaccessible… Si le rêve, comme parcours initiatique, constitue donc le thème central de tant de publicités, c’est parce que, promettant un monde qui ne peut exister, il redonne une identité et un idéal contre les déceptions du temps présent. En véhiculant cette image d’un bonheur impossible à atteindre, la publicité semble ainsi nous dire : « Croyez aux contes de fées »…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), septembre 2013

                       

NOTES

1. Voir en particulier : Gilles Lugrin, Généricité et intertextualité dans le discours publicitaire de presse écrite, Éditions Peter Lang, Berne 2006, pages 170-171.
2. Propos cités par Gilles Lugrin, op. cit. page 171.
3. Ignacio Ramonet, « La fabrique des désirs », Le Monde diplomatique, mai 2001.
4. Hélène Faivre, Odorat et humanité en crise à l’heure du déodorant parfumé. Pour une reconnaissance de l’intelligence du sentir. L’Harmattan, Paris 2001, page 90.
5.
Mariette Julien, L’Image publicitaire des parfums : communication olfactive. L’Harmattan, Paris 1997, page 45.
6. Le recours aux légendes, aux symboles, à l’imaginaire collectif, aux fantasmes est courant dans la publicité mythique. Témoin ce spot pour la gamme « Premier Parfum » de Lolita Lempicka qui peut se lire comme un véritable parcours initiatique :

7. Voir en particulier cette page.


Crédits

Nettiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).
Copyright : toutes les marques citées dans cette étude sont déposées. Les publicités et les différents éléments qui les composent (logos, messages linguistiques et iconiques) sont la propriété de leurs détenteurs respectifs. Merci à eux d’en permettre l’exploitation à des fins pédagogiques.

© Bruno Rigolt, (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), février 2008—septembre 2013

BTS : Rêve et Publicité… Etude de l'image

  
Le rêve est au cœur de la publicité. En s’appuyant souvent sur un imaginaire qui réactive l’inconscient collectif et le fantasme, le discours publicitaire crée en effet du rêve, mais un rêve orienté, contrôlé par la volonté et les principes de la société de consommation. Il est donc essentiel de réfléchir à l’élaboration symbolique et verbale de la publicité quand on aborde le thème proposé jusqu’en 2015 au BTS : « Cette part de rêve que chacun porte en soi ». À ce titre, la publicité pour le parfum « Princess » de Vera Wang véhicule une symbolique complexe, qui se fonde sur l’exploitation du rêve et les frustrations du consommateur,  qu’il est intéressant d’étudier.

            

Rêve et Imaginaire publicitaire

BTS Epreuve d’Expression et de Culture Générale
Thème : « Cette part de rêve que chacun porte en soi »

                          

Introduction

Les Instructions Officielles rappellent combien « dans un monde soumis à l’efficacité et à la rentabilité immédiates », « la part de rêve que chacun porte en soi semble pouvoir libérer de réalités douloureuses, monotones ou ennuyeuses et aider ainsi à orienter autrement sa vie, à la redessiner dans un ailleurs et un futur plus ou moins proches. Le rêve stimule l’individu qui ne se satisfait pas de ce qu’il est et de ce qu’il a. Il élargit les possibles ». À ce titre, le rêve occupe une place privilégiée dans l’imaginaire publicitaire, et plus particulièrement dans ce qu’on a appelé le discours publicitaire mythique par opposition par exemple à la publicité référentielle |1|.

                    

De la réalité au rêve…

De fait, si elle joue un rôle informatif, la fonction première de la publicité est bien sûr d’inciter à l’achat en créant des processus de symbolisation et d’identification proches du rêve. Gilles Lugrin |2| rappelle très justement le positionnement de Jacques Séguéla, selon qui la publicité « doit effacer l’ennui de l’achat quotidien en habillant de rêve des produits qui, sans elle, ne seraient que ce qu’ils sont ». En investissant le produit de mythe et de légende, la publicité se présente alors comme un parcours initiatique qui satisfait notre désir d’oublier les dissonances entre l’identité sociale, souvent décevante, et l’identité rêvée.

Il me semble utile à cet égard de citer les propos bien connus d’Ignacio Ramonet |3| : « La publicité promet toujours la même chose : le bien-être, le confort, l’efficacité,  le bonheur et la réussite. Elle fait miroiter une promesse de satisfaction. Elle vend du rêve, propose des raccourcis symboliques pour une rapide ascension sociale. Elle fabrique des désirs et présente un  monde en vacances perpétuelles, détendu, souriant et insouciant, peuplé  de personnages heureux et possédant enfin le produit miracle qui les  rendra beaux, propres, libres, sains, désirés, modernes… La publicité vend de tout à tous indistinctement, comme si la société de masse était une société sans classe, sans pays sous-développés, sans guerres […] ».

Je vous conseille enfin de regarder ce court passage de l’ouvrage de Michèle Jouve, Communication : théories et pratiques, Bréal Paris 2000 [ Google livres, page 248] :


Exercice pratique

Analyse de publicité

Vera Wang, « Princess »

206_ai_verawang_all.1288156093.jpg

                   

Le contexte

Ce n’est pas un hasard si cette publicité est parue dans des magazines pour jeunes lectrices. Public cible : les 15-25 ans, un lectorat très courtisé par les annonceurs. Publiée en page de droite sur un papier semi-glacé, cette publicité a de quoi attirer les jeunes filles 206_ai_verawang_3.1288156663.jpg(la cible visée). Le slogan « Born to Rule » (Née pour régner) évoque irrésistiblement le désir de conquête et les rêves de séduction propres à l’adolescence et à la jeunesse. Le fait que le mannequin (Camilla Belle) porte une couronne accentue d’ailleurs cette impression de séduction et de pouvoir, ce « [rêve] d’une identité autre, plus belle, plus forte, plus grande » (Instructions Officielles). On notera aussi le plan assez rapproché, qui accentue l’intimité (on a d’autant plus l’impression de sentir le parfum que le haut du buste est dénudé), ainsi que le regard focalisé sur celui du lecteur, comme pour le provoquer et l’interpeller.

Comme il a été très justement montré, le regard est important dans ce type de publicité car il « introduit une perspective, une atmosphère voluptueuse, une profondeur, et le plus souvent une participation du toucher qui individualise le sensoriel, qui aussi introduit la sensualité, le plaisir. Dès lors, le spectateur entre dans le parfum, s’identifie à lui et ressent l’appel d’une aura parfumée, sensuelle, sans limite qui viendrait dilater son image » |4|.

                     

Du rêve d’émancipation au kitsch romantique

Cette captation imaginaire que produit le rêve n’est pas très éloignée d’un certain bovarysme amoureux. Regardez par exemple les cœurs ! Il y en a de partout : le collier, le pendentif, la bague, et bien sûr le produit lui-même ainsi que les traits qui encadrent le flacon. Tous ces cœurs figurent une plongée dans la rêverie, et sont autant d’invitations au voyage fictionnel dans un conte amoureux, qui n’est pas loin d’évoquer une certaine image d’Épinal de la féminité. Avez-vous remarqué qu’on a l’impression que le slogan et le cœur autour du flacon ont été dessinés par une ado avec son « Blanco »? Petit détail certes mais qui a son importance : n’oublions pas que le correcteur blanc, en tant que substance volatile, est souvent interdit à l’école dans les listes de fournitures : il y a comme un parfum de transgression ici qui renvoie à la relation affective entre le jeune et l’adulte. À travers cette espèce de bovarysme moderne, c’est donc avant tout le « style jeune » et le stéréotype romantique qui sont valorisés face à la moralité « bien-pensante ».

Les cheveux volontairement décoiffés sont à l’opposé de l’ordre et des normes, ils sont dans le « move » et non dans le statique : 206_ai_verawang_4.1288157179.jpgle mouvement évoque l’ailleurs, le voyage, la fuite… mais aussi « les élans incontrôlés et passionnés du comportement romanesque » |5|. La marque du parfum (Vera Wang) traduit enfin une double connotation : « Vera » est comme une idéalisation de l’authentique, du « pacte » amoureux et sacré (« à la vie, à la mort », « croix de bois », etc.) une recherche émancipatoire du vrai par opposition à une réalité bien souvent décevante. Quant au mot « Wang », par sa prononciation très douce et sa connotation exotique, il traduit bien l’idéalisation des tiédeurs de l’Asie pour une jeune fille occidentale qui s’ennuie sur les bancs du lycée ou de la fac et qui rêve de romanesque et d’aventure dans un cadre idyllique, qui acquiert donc une dimension métaphorique. Le parfum conjugue ainsi la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et authentique (« Vera ») et dans le voyage vers l’ailleurs (« Wang ») une réponse à un certain vide existentiel ainsi qu’un idéal porté par le rêve.

Les couleurs sont également caractéristiques. De fait, la couleur et l’éclairage ont sur le spectateur un effet psychologique indéniable. Leur interprétation est essentiellement culturelle. Ici, les couleurs sont dites « chaudes » : elles évoquent l’été, les vacances, et au niveau plus symbolique la douceur et la rencontre amoureuse dans un lieu poétisé… Bref, toute une symbolique sentimentale qui investit plus encore le produit de sens et de valeur. À ce titre, l’attitude très étudiée de la main droite est intéressante à observer. D’abord, le bras levé attire vers le regard, 206_ai_vera-wang_princess_main.1288516683.jpget la main qui soulève le collier est comme une sorte de dévoilement pudique, d’offrande de soi suggérée métaphoriquement d’une part, par le collier de cœurs qui frôle la bouche (à peine entrouverte) et d’autre part, par la bague portée à l’annulaire |6|.

Symboliquement la bague à l’annulaire évoque le pacte, l’alliance et par association le mariage. Ici on en est à la rencontre amoureuse, et au fantasme de beaucoup d’adolescentes ou de jeunes filles d’être (enfin !) reconnues comme une femme. Mais comme le suggère la pose de la main et le geste très juvénile de la jeune fille, la séduction reste « évanescente » : fantasmée et idéalisée. Ce n’est pas un hasard si les ongles sont courts et à peine nacrés. On est bien dans la sensualité nubile et non dans le mythe de la femme fatale ! Princesse Oui ! Tigresse Non !

                       

Une réécriture des contes de fées

Fondamentale est ici la notion de passage de l’univers référentiel et contingent à l’utopie du conte. Cette fonction émotive de la publicité est en effet véhiculée par un mot clé du titre : « Princess », qui accentue le positionnement actantiel de l’acheteuse, clairement « Sujet » revendiquant et conquérant. Le mot « Princess », en tant qu’archétype de la féminité, possède un pouvoir symbolique fort qui se rapporte aux codes du merveilleux et de l’expression des sentiments : il renvoie à l’univers quelque peu régressif et utopique des contes ainsi qu’au fantasme du prince charmant venu délivrer sa princesse. En célébrant un idéal d’amour et de féminité, ainsi qu’une certaine démiurgie initiatique à l’opposé des codes normatifs, cette publicité se fonde donc sur une réécriture du mythe : il ne reste plus qu’au prince charmant potentiel, par la magie d’un baiser (potentiel), à réveiller la princesse endormie qui sommeille dans le cœur de chaque jeune fille !

Une remarque s’impose ici quant aux notes dominantes du parfum Princess de Vera Wang et que la marque présente ainsi : « nénuphar, pomme d’api, mandarine, abricot, meringue, goyave, fleur de tiaré, tubéreuse, chocolat noir, beurre rose, vanille, ambre, bois ». Tous ces mots évoquent aussi bien l’univers préservé de l’enfance qui invite à la gourmandise (« pomme d’api, abricot, meringue, chocolat noir, beurre rose ») que le mystère, le romanesque, l’aventure et la transgression d’un interdit (« nénuphar, fleur de tiaré, tubéreuse, ambre, bois »).

De plus, au niveau de la symbolique des couleurs, le mauve du flacon de parfum suggère le mystère. Né de la fusion du rouge (l’amour passion) et du bleu (le rêve et la nuit), le mauve est une couleur plus évanescente et implicite, qui connote le secret, le non-dit, la mélancolie et la recherche d’idéal : De même, la forme du flacon en cœur, évoque la personnalité du parfum : il en constitue l’identification visuelle. La figure du cœur est en effet très suggestive de par sa connotation sensuelle, qui reste essentiellement affective, émotionnelle, pulsionnelle. Elle suggère un « plaisir interdit », ici une relation « tactile » qui accentue la sensualité et le désir de rapprochement : on a envie de « toucher » ce cœur. Autant d’éléments caractéristiques d’une certaine « culture-jeune », sensible au stéréotype romantique et aux clichés sentimentaux d’une jeune femme aspirant à séduire.

De par sa puissance projective, ce type de publicité permet donc d’influencer l’inconscient et les stéréotypes de séduction. Comme nous le voyons, du conte de fée à la publicité, il n’y a qu’un pas : le mythe de la princesse passe aussi par le parfum ! Cette publicité constitue presque une initiation à la séduction : c’est un peu comme si l’acheteuse potentielle 206_ai_verawang_6.1288159930.jpgs’imaginait sous les traits d’une belle jeune fille (la princesse) dans l’attente d’un beau jeune homme (le prince rêvé) qui, un jour, viendrait la prendre dans ses bras et la « délivrer » de l’autorité parentale ! La transmission visuelle des sensations et de l’émoi provoqués par le parfum (et la possible rencontre amoureuse) est suggérée indirectement par certains éléments : ainsi les couleurs qui sont celles d’une chaleur d’été, les cheveux éparpillés, la couronne déplacée… Ces signes peuvent être compris comme des indices d’un enlacement voluptueux, et mettent en évidence, sous forme de métaphore visuelle l’aspect « performant » d’un parfum qui se veut authentique et sensuel.

                                         

Le rêve d’être une autre : entre identification et sublimation

Le flacon joue presque ici le rôle d’un filtre amoureux : les gouttes de parfum connotant de façon plus symbolique le passage de l’innocence (adolescence) à la révélation amoureuse (la « première fois ») et à l’ancrage identitaire (l’affirmation de soi en tant que « femme »). Comme nous le notions en début d’analyse, la publicité se présente alors comme un parcours initiatique : socialement, la seule façon d’accéder au statut d’adulte et de devenir femme passe donc par le parfum qui joue un rôle à la fois émancipatoire et intégrateur. Cette approche psychologique du consommateur accorde donc une large place à la connotation et à la « métaphore visuelle » : l’image suggère plus qu’elle n’explique, elle fait davantage appel aux sens et au merveilleux qu’au rationnel.

Sur le plan projectif, on peut estimer avec la psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi |7| qu’en se juxtaposant à la personnalité de celle qui le porte, le parfum lui assure une identité physique et une présence incontestables : un parfum « qui a du corps » donne souvent un corps rêvé, idéalisé et fantasmé à celle qui ne revendique pas encore complètement son propre corps ! En donnant de ce fait l’illusion d’une émancipation générée par la consommation, le parfum devient une échappatoire, un cocon, un refuge, qui habille de sens et de valeur l’objet de consommation.

Éveilleuse de rêve, la publicité joue ainsi le rôle d’une sorte d’utopie de proximité : le produit semblant à la fois proche et lointain, accessible et inaccessible… Si le rêve, comme parcours initiatique, constitue donc le thème central de tant de publicités, c’est parce que, promettant un monde qui ne peut exister, il redonne une identité et un idéal contre les déceptions du temps présent. En véhiculant cette image d’un bonheur impossible à atteindre, la publicité semble ainsi nous dire : « Croyez aux contes de fées »…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), septembre 2013

                       

NOTES

1. Voir en particulier : Gilles Lugrin, Généricité et intertextualité dans le discours publicitaire de presse écrite, Éditions Peter Lang, Berne 2006, pages 170-171.
2. Propos cités par Gilles Lugrin, op. cit. page 171.
3. Ignacio Ramonet, « La fabrique des désirs », Le Monde diplomatique, mai 2001.
4. Hélène Faivre, Odorat et humanité en crise à l’heure du déodorant parfumé. Pour une reconnaissance de l’intelligence du sentir. L’Harmattan, Paris 2001, page 90.
5.
Mariette Julien, L’Image publicitaire des parfums : communication olfactive. L’Harmattan, Paris 1997, page 45.
6. Le recours aux légendes, aux symboles, à l’imaginaire collectif, aux fantasmes est courant dans la publicité mythique. Témoin ce spot pour la gamme « Premier Parfum » de Lolita Lempicka qui peut se lire comme un véritable parcours initiatique :

7. Voir en particulier cette page.


Crédits

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© Bruno Rigolt, (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), février 2008—septembre 2013

La citation de la semaine… Edwin Abbott Abbott…

« […] à Flatland, toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux. »

the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.

             

[…] à Flatland tous les êtres humains étaient des Figures régulières, c’est-à-dire des Figures de construction régulière. J’entends par là qu’une Femme doit être non seulement une Ligne, mais une Ligne Droite ; qu’un Artisan ou un Soldat doit avoir deux côtés égaux ;  que les Commerçants doivent avoir trois côtés égaux ; les Hommes de Loi (catégorie à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir), quatre côtés égaux, et qu’en général chez un Polygone tous les côtés doivent être égaux.

[…] Ce dont je parle, c’est de l’égalité des côtés, et point n’est besoin de beaucoup réfléchir pour comprendre qu’à Flatland toute la vie sociale repose sur un principe fondamental : la volonté de la Nature, selon laquelle toutes les Figures doivent avoir les côtés égaux.
[…]
« L’Irrégularité de Figure » est un terme qui désigne chez nous quelque chose aussi grave au moins que, chez vous, un mélange de distorsion morale et de criminalité ; nous traitons cette perversion en conséquence. Certes, nous avons nos faiseurs de paradoxes qui nient la nécessité d’une relation entre l’Irrégularité géométrique et morale.

« L’Irrégulier, disent-ils, est dès sa naissance dépisté par ses propres parents, accablé de sarcasmes par ses frères et sœurs, négligé par les domestiques, méprisé et soupçonné par la société ; il se voit interdire tous les postes à responsabilités, toutes les situations de confiance, toutes les activités utiles. La police surveille de près chacun de ses mouvements jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité et se présente à l’inspection ; puis, soit il est détruit si l’on constate qu’il dépasse la marge de déviation admise, soit il est enfermé dans un Bureau Gouvernemental en qualité d’employé de septième classe ; il se voit contraint d’exercer pendant toute sa morne existence un métier sans intérêt pour un salaire misérable, obligé de vivre jour et nuit au bureau, de se soumettre même pendant ses congés à une surveillance étroite ; comment s’étonner que la nature humaine, fût-elle de l’essence la meilleure et la plus pure, sombre dans l’amertume et la perversion au milieu de ces circonstances ? »

Ce raisonnement fort plausible ne parvient pas à me convaincre –pas plus qu’il n’a convaincu les plus sages de nos Hommes d’État– que nos ancêtres ont eu tort de poser en axiome politique l’impossibilité de tolérer l’Irrégularité sans mettre en danger la sécurité de l’État. La vie de l’Irrégulier est dure. Cela ne fait aucun doute ; mais les intérêts du Plus Grand Nombre exigent qu’il en soit ainsi. Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?
[…]
Je n’en suis pas pour autant disposé à recommander (du moins pour l’instant) l’emploi des mesures extrêmes adoptées par certains États, où le nouveau-né dont l’angle dévie d’un demi-degré par rapport à la norme est aussitôt détruit sans autre forme de procès. Parmi nos plus grands personnages, nos génies même, il en est qui se sont trouvés affligés, pendant les premiers jours de leur vie, de déviations allant jusqu’à quarante-cinq minutes, ou même au-delà ; et la perte de leur précieuse existence aurait été pour l’État un mal irréparable. En outre, l’art de la médecine a remporté quelques-uns de ses plus beaux triomphes en guérissant, soit partiellement, soit totalement l’Irrégularité par des compressions, des extensions, des trépanations, des colligations et autres opérations chirurgicales ou esthétiques. Optant, par conséquent, pour une Via Media, je ne définirai aucune ligne de démarcation fixe ou absolue ; mais, à l’époque où le corps commence à se charpenter, et si le Conseil Médical déclare que la guérison est improbable, je suggérerai de mettre un terme aux souffrances du rejeton Irrégulier en le faisant passer sans douleur de vie à trépas.

Edwin A. Abbott
Flatland, une aventure à plusieurs dimensions, 1884

Librio, © E.J.L. 2013, chapitre 7 « Des formes irrégulières », pages 40-43
Traduit de l’anglais par Élisabeth Gille (cette traduction a d’abord paru chez Denoël en 1968).
Vous pouvez lire en ligne le roman dans son intégralité en cliquant ici, néanmoins je vous recommande pour plus de confort d’acheter chez Librio la version papier pour un prix très raisonnable (3€).

                  

[…] every human being in Flatland is a Regular Figure, that is to say of regular construction. By this I mean that a Woman must not only be a line, but a straight line; that an Artisan or Soldier must have two of his sides equal; that Tradesmen must have three sides equal; Lawyers (of which class I am a humble member), four sides equal, and, generally, that in every Polygon, all the sides must be equal.

[…] I am speaking of the equality of sides, and it does not need much reflection to see that the whole of the social life in Flatland rests upon the fundamental fact that Nature wills all Figures to have their sides equal.
[…]
“Irregularity of Figure” means with us the same as, or more than, a combination of moral obliquity and criminality with you, and is treated accordingly. There are not wanting, it is true, some promulgatorsof paradoxes who maintain that there is no necessary connection between geometrical and moral Irregularity. “The Irregular,” they say, “is from his birth scouted by his own parents, derided by his brothers and sisters, neglected by the domestics, scorned and suspected by society, and excluded from all posts of responsibility, trust, and useful activity. His every movement is jealously watched by the police till he comes of age and presents himself for inspection; then he is either destroyed, if he is found to exceed the fixed margin of deviation, at an uninteresting occupation for a miserable stipend; obliged to live and board at the office, and to take even his vacation under close supervision; what wonder that human nature, even in the best and purest, is embittered and perverted by such surroundings!”

All this very plausible reasoning does not convince me, as it has not convinced the wisest of our Statesmen, that our ancestors erred in laying it down as an axiom of policy that the toleration of Irregularity is incompatible with the safety of the State. Doubtless, the life of an Irregular is hard; but the interests of the Greater Number require that it shall be hard. If a man with a triangular front and a polygonal back were allowed to exist and to propagate a still more Irregular posterity, what would become of the arts of life? Are the houses and doors and churches in Flatland to be altered in order to accommodate such monsters? […]
Not that I should be disposed to recommend (at present) the extreme measures adopted by some States, where an infant whose angle deviates by half a degree from the correct angularity is summarily destroyed at birth. Some of our highest and ablest men, men of real genius, have during their earliest days laboured under deviations as great as, or even greater than forty-five minutes: and the loss of their precious lives would have been an irreparable injury to the State. The art of healing also has achieved some of its most glorious triumphs in the compressions, extensions, trepannings, colligations, and other surgical or diaetetic operations by which Irregularity has been partly or wholly cured. Advocating therefore a Via Media, I would lay down no fixed or absolute line of demarcation; but at the period when the frame is just beginning to set, and when the Medical Board has reported that recovery is improbably, I would suggest that the Irregular offspring be painlessly and mercifully consumed.

Edwin A. Abbott
Flatland, A Romance in Many Dimensions
(Londres, Seeley 1884)

Pour lire en ligne le roman dans son intégralité (en anglais), cliquez ici.

Couverture originale de Flatland (illustration de l’auteur)

Publié en 1884 par Edwin A. Abbott (1838-1926), célèbre théologien et universitaire anglais,  Flatland est un court roman allégorique qui relève à la fois de la fable de science-fiction, de la fantaisie mathématique et du conte philosophique. L’histoire, qui donne vie à des figures géométriques, a pour narrateur un carré qui vit dans un monde plat : Flatland. Les personnages y sont des cercles, des triangles, des carrés, des polygones… Dans ce monde dénué de hauteur n’existent que deux dimensions, la longueur et la largeur. Les habitants ne peuvent donc ni monter ni descendre, ni en concevoir la possibilité même.

Toute la première partie de l’ouvrage (Notre monde) décrit la société bidimensionnelle de Flatland.  À ce titre, l’ouvrage cache une satire implicite de la société aristocratique victorienne puisque le nombre de côtés des polygones-habitants détermine la classe sociale des individus : plus ce nombre est grand, et plus ils sont élevés hiérarchiquement. Ainsi, dans Flatland, tout s’ordonne selon un principe strict, à savoir que l’ordre naturel de la société repose sur l’égalité des côtés : au sommet la caste des prêtres symbolisée par les Cercles, au bas de l’échelle, les triangles isocèles symbolisant les soldats et la plèbe. Les femmes quant à elles sont réduites à de simples lignes, et les individus déviants sont représentés par des polygones irréguliers dont la difformité géométrique cache une irrégularité morale.

La deuxième partie de l’ouvrage (Autres mondes) est d’une grande originalité, tant scientifique que sociale : alors qu’il médite en l’an 2000 sur son existence dans l’univers bidimensionnel de Flatland, le carré-narrateur reçoit la visite d’un étranger, qui se fait appeler une Sphère. Traversant l’espace plan de son univers que le Carré croyait universel, la Sphère l’entraîne dans un espace à trois dimensions, lui offrant une vision inédite de son propre univers vu du dessus : Flatland devient Spaceland. Bouleversé par la vision de cet espace en trois dimensions, l’infortuné Carré veut témoigner de ce qu’il a vu et compris (la possibilité d’une autre dimension), et faire partager son voyage initiatique à ses concitoyens en propageant « l’Évangile des Trois Dimensions ».

Arrêté et traduit devant le Conseil pour avoir voulu subvertir l’ordre de la pensée unique, il sera condamné à la détention perpétuelle comme un dangereux révolutionnaire. À cet égard, si la fin de l’ouvrage est empreinte d’un profond pessimisme, elle délivre aussi un message humaniste de tolérance et de paix :

Je n’ai donc absolument aucun disciple et, à ma connaissance, la Révélation millénaire m’a été faite pour rien. Là-haut, à Spaceland, Prométhée fut châtié pour avoir apporté le feu aux mortels, mais moi —pauvre Prométhée de Flatland— je suis en prison sans avoir apporté quoi que ce soit à mes compatriotes. Je survis cependant, en espérant que ces Mémoires parviendront, je ne sais comment, jusqu’à un esprit humain, dans une Dimension quelconque, et susciteront une race rebelle qui refusera de se confiner aux limitations dimensionnelles. (Librio, page 119)

Comme l’a très bien montré Paul Watzlawick¹, « ce que Flatland dépeint avec éclat est la complète relativité de la réalité. Sans doute l’élément le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité est-il l’illusion d’une réalité « réelle », avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement. Il faut par ailleurs un haut degré de maturité et de tolérance envers les autres pour vivre avec une vérité relative, avec des questions auxquelles il n’est pas de réponse, la certitude qu’on ne sait rien et les incertitudes résultant des paradoxes. Mais si nous ne pouvons développer cette faculté, nous nous relèguerons, sans le savoir, au monde du Grand Inquisiteur, où nous mènerons une vie de mouton, troublée de temps à autre par l’âcre fumée de quelque autodafé, ou des cheminées d’un crématoire ».
← Edwin Abbott Abbot
De fait, si l’ouvrage d’Edwin A. Abbott connut un regain d’intérêt au vingtième siècle grâce aux découvertes d’Einstein quant à la relativité restreinte, il amène fondamentalement à une réflexion critique en matière de rapports de pouvoir sur nos valeurs institutionnelles et morales. C’est ainsi que Flatland peut être replacé dans le contexte particulier de certaines dérives sociales caractéristiques de l’Angleterre victorienne. Il faut rappeler en effet que « le concept moderne d’eugénisme (eugenics) est inventé en 1883 par le statisticien Francis Galton, le cousin du célèbre Darwin »². Par exemple, le passage que j’ai sélectionné pour cette Citation de la semaine peut se lire comme la critique sous-jacente d’une société eugéniste et formatée multipliant les exigences de normalité :

Que deviendraient les agréments de la vie si l’on devait permettre à un homme affligé d’un devant triangulaire et d’un arrière polygonal de survivre et de propager une postérité encore plus irrégulière ? Doit-on modifier les maisons, les portes et les temples de Flatland pour que de tels monstres puissent y accéder librement ?

Comme nous le voyons dans ces lignes, l’action eugénique à l’encontre des individus non conformes amène à une réflexion sur la notion même de normalité, si importante quand on aborde par exemple la liberté face à la conception totalitaire de la rationalité  : les figures irrégulières et déviantes constituent ainsi une menace conceptuelle contre l’ordre moral et social. De même, lorsque le personnage narrateur (le Carré) bouscule la logique linéaire des habitants de Flatland, il faut voir dans cette transgression (qui semble préfigurer 1984 d’Orwell, dont le titre ne peut que faire songer à la date de publication du roman d’Edwin A. Abbott) l’impossibilité même de toute pensée autonome.

En ce sens, Flatland apparaît comme une brillante dystopie antiautoritaire. Cette dimension politique de l’œuvre n’a presque pas été étudiée ; elle est néanmoins essentielle et invite le lecteur à une réflexion critique sur les rapports entre pensée et liberté.

Bruno Rigolt

 

1.  Paul Watzlawick, La Réalité de la réalité. Confusion, désinformation, communication, Seuil « Points Essais », Paris 1978. Voyez en particulier cette page.
2. Gilbert Hottois, Jean-Noël Missa, Nouvelle Encyclopédie de bioéthique : médecine, environnement, biotechnologie, De Boeck Université, Bruxelles 2001, page 421.

Concours AMOPA 2013. Lire en ligne… Aujourd’hui la contribution de Léna : premier Prix national

Concours AMOPA 2013
Thème : l’émerveillement

Nombreux sont mes élèves de Seconde qui ont participé cette année au concours d’expression écrite « Défense et Illustration de la langue française », organisé par l’AMOPA (Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques). Le thème choisi pour 2012-2013 était l’émerveillement. Étant donné la qualité des écrits j’ai décidé de mettre en ligne sur ce site l’ensemble des productions. Aujourd’hui, découvrez le travail de Léna, une dissertation exceptionnellement brillante, qui a permis à son auteure de terminer ex æquo à la première place du prix national. Bravo encore à elle, étant donné la difficulté du sujet et le temps imparti (*).
Bonne lecture. BR

Autres textes publiés :
– Lucie M. (Deuxième prix départemental) : « Près de l’étang du parc »
– Romane G. : « Quelques miettes de sel et d’eau »
– Amélie S. (Finaliste départementale, deuxième accessit) : « Dans la nuit du monde »

Sujet de composition française proposé au concours de l’A.M.O.P.A. 2013 : 

« Un homme qui n’est plus capable de s’émerveiller a pratiquement cessé de vivre ». Dans quelle mesure peut-on adhérer à ce jugement d’Albert Einstein ?

Par Léna GNORRA-SONNERAT
Classe de Seconde
Premier prix national ex æquo

émerveillant devant le mystère et l’ordonnancement de l’univers, le physicien Albert Einstein déclara qu’« un homme qui a cessé de s’émerveiller a pratiquement cessé de vivre ». De tels propos nous amènent à nous interroger sur la place qu’occupe l’émerveillement dans notre vie. Nous traiterons cette problématique selon une triple perspective : après avoir justifié les propos d’Einstein dans une première partie, nous les nuancerons dans une seconde partie. Nous verrons enfin combien l’émerveillement peut s’enraciner dans une philosophie humaniste du vécu.

out d’abord, nous pouvons considérer avec Albert Einstein que l’émerveillement est la base du savoir. Une personne émerveillée est incitée à rechercher la source de son émotion. Ainsi comme le dit Socrate, « la sagesse commence dans l’émerveillement ». De ces propos se dégage l’idée que, si la sagesse de l’homme réside dans une émotion simple, il lui appartient d’en rechercher les causes, comme pour assouvir un besoin de curiosité, inhérent à l’être même de l’homme : la sagesse apparaît précisément dans cette recherche, qui est d’abord une quête existentielle, une construction du savoir. L’être pensant s’assagit lors de sa quête de nouveauté car il s’enrichit de la sagesse du monde. Celui-ci est lui-même un émerveillement : il est donc source de tolérance et de connaissance. Si l’homme perdait le besoin de savoir, alors sa vie deviendrait dénuée d’intérêt. Comme nous le comprenons, l’émerveillement conduit à l’idéalisation du réel car il amène à ré-enchanter le monde. Même les événements les plus ordinaires participent à l’évolution de l’esprit sage de l’Homme, qui réside dans sa capacité à pouvoir s’émerveiller.

En outre, un être émerveillé n’est-il pas sujet à l’expression de ses sentiments, de sa découverte qui l’émerveille, et qu’il veut partager suite à sa béatitude ? L’art poétique nous semble le mieux disposé à cette libre expression qui montre la sensibilité humaine : « Le poète est celui qui tout au long de sa vie conserve le don de s’émerveiller » écrit André Lhote. Ainsi, nous comprenons que le poète est en permanence créateur, et c’est d’ailleurs ce qui, étymologiquement le désigne comme tel. Cette capacité à réfléchir sur le monde entraîne à percevoir la vie différemment, à observer les éléments d’un autre aspect. Ce « don » comme le qualifie Lhote, est intrinsèque aux poètes, dont l’art réside dans le réenchantement et l’idéalisation du réel : la poésie peut alors être perçue comme un déchiffrement des merveilles de l’univers. Dans leurs écrits, les poètes font part de leur émerveillement : la caractéristique du verbe poétique est donc, en laissant parler l’âme, de trouver un langage personnel et idéalisateur de l’esprit et du monde. Ainsi, le poète devient-il le traducteur de cette émotion, qu’il réécrit et qu’il modélise à sa manière.

Enfin, nous pouvons dire que l’émerveillement est, plus qu’un élément central, la base de la vie même : il constitue, comme le rappelle Einstein, un besoin vital pour l’existence. Il représente à ce titre l’aboutissement de la recherche de nos sentiments personnels. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d’émerveillement » rappelle Gilbert Keith Chesterton. De ces propos se dégage l’importance de l’émerveillement dans la vie, et ceux-ci montrent de façon explicite la place de ce sentiment dans l’esprit humain. Si Chesterton salue d’une part l’abondance des merveilles en ce monde, c’est pour nous rappeler aussitôt  que de notre délectation des éléments de l’univers découle un principe métaphysique essentiel : l’action de s’émerveiller, d’être en extase devant le monde qui nous entoure, devient en effet un état indispensable à la vie, comme un besoin essentiel de l’être humain : la place de cette émotion dans la conception de la vie devient le point central si l’on se réfère aux propos de Chesterton. Nous pouvons donc considérer avec Albert Einstein que notre aptitude à l’émerveillement est une condition indispensable à la vie parce qu’il nous ouvre au monde et qu’il le réenchante.

ais une telle vision, pour légitime qu’elle soit, ne serait-elle pas néanmoins trop idéaliste ? L’émerveillement ne peut-il pas paraître éphémère, voire quelque peu futile, particulièrement dans nos civilisations où le rationalisme nous pousse à rejeter les chimères du merveilleux ?

En premier lieu, l’émerveillement est un état qui est propre aux êtres pensants, aux humains. Cependant, s’émerveiller continuellement peut nuancer, voire altérer la vision que nous avons du monde. La raison se doit d’apporter l’objectivité face à ce sentiment, éminemment subjectif : réfléchir sur le monde, c’est donc le questionner, l’interroger. « Apprends avant toute chose l’interrogation : elle tempère l’émerveillement » rappelle l’écrivain Alain Bosquet. Ainsi, celui qui cherche à découvrir l’univers, le comprendre, porte un jugement forcément critique sur l’émerveillement, qui peut apparaître comme un dangereux enchantement. Par exemple certains philosophes ne sauraient avoir la même vision que le poète, car contrairement à celui-ci qui idéalise le réel, le philosophe essaie de le comprendre. L’interrogation permet d’analyser la source de l’émerveillement, et ainsi d’avoir un avis plus neutre et distancié. Dans cette perspective, nous comprenons que l’émerveillement peut altérer notre point de vue, et la recherche de sa source amène à être plus réfléchi.

De plus, comme l’émerveillement peut altérer notre jugement, il entraîne avec lui l’incompréhension de certains éléments, comme par exemple la source de cette émotion. Cette méconnaissance induit l’être à avoir une vision faussée, naïve. Nous observons très bien cet aspect dans le conte philosophique de Voltaire, Candide. Le jeune personnage, émerveillé de découvrir le monde idéal, reste insensible à la misère et aux souffrances du monde réel. Voltaire montre parfaitement dans son œuvre la naïveté qui résulte de l’émerveillement béat du jeune Candide, qui mène à la méconnaissance des faits. Ainsi, s’émerveiller n’entraîne-t-il pas l’incompréhension du monde ? Et pareille insouciance ne fait-elle pas croire à tort que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » ? En l’idéalisant, l’émerveillement altère conséquemment la vision de nous-même et notre regard sur le monde. En méconnaissant le réel, nous nous illusionnons de notre naïveté, et nous légitimons, bien souvent à notre insu, le mal et l’injustice. De l’émerveillement à la méconnaissance, et peut-être à la lâcheté, il n’y aurait qu’un pas.

Enfin, l’incompréhension et la naïveté entraînées par l’émerveillement mènent à ne pas se comprendre soi-même. S’émerveiller amène en effet à refuser de comprendre le monde qui nous entoure selon une perspective critique et rationnelle. « S’émerveiller, c’est accepter de ne pas tout comprendre » nuance Édouard de Perrot. Nous en déduisons que croire en l’émerveillement, c’est fermer les yeux sur ce que nous ne comprenons pas. Mais cela n’implique-t-il pas aussi un certain rejet du savoir ? Ceux qui rejettent l’émerveillement seraient donc considérés comme des anticonformistes, des hommes qui n’adhèrent pas à l’insouciance pour préférer comprendre l’univers. Accepter de ne pas tout comprendre, c’est aussi l’occasion de se laisser emporter par l’irrationnel, l’irréel. Ainsi, les propos de Perrot condamneraient implicitement ceux d’Albert Einstein, au nom d’un autre relativisme. Nous pourrions déduire de notre débat l’idée selon laquelle l’émerveillement entraîne à ne pas assimiler la vie elle-même au nom d’une méconnaissance assumée, mais quelque peu coupable, puisqu’elle donne à la méconnaissance le statut de béatitude et de fin en soi.

u terme de ces deux parties, interrogeons-nous : faut-il se limiter à ce que nous voyons ? Ne semble-t-il pas plus raisonnable de nous défaire de nos émotions pour mieux comprendre le monde ? Ce serait sans doute se méprendre sur le rôle réel de l’émerveillement, qui, loin de nous détourner du réel, peut au contraire nous aider  à en comprendre toute la profondeur.

Pour commencer, reconnaissons que l’émerveillement peut être un moyen de soutenir l’être dans sa vie. Si, comme nous l’avons vu, ce sentiment peut idéaliser notre vision, au point d’enjoliver le monde, s’émerveiller, c’est aussi croire en une Théodicée, pour reprendre un terme cher à Leibniz, capable de nous faire résister aux événements les plus durs. C’est grâce à cette « joie », à cet optimisme que le cœur des hommes peut continuer à battre, dans un monde particulièrement dur à vivre. Paraphrasant Einstein, l’écrivain québécois Michel Bouthot affirme plus ou moins la même idée : « Quand nous cessons de nous émerveiller, nous cessons de croire en la vie ». L’émerveillement devient alors un point principal de l’existence et d’accès à la vérité : il émerveille la vie elle-même, au point d’en réaliser l’irréel. Réaliser l’irréel de la vie, c’est rendre réel l’irréel en participant à l’élèvement de la société : « I have a dream » a dit Martin Luther King aux heures les plus sombres de notre Histoire, comme pour nous rappeler notre besoin d’entreprendre des rêves pour donner un sens à la vie même.

Nous pouvons aussi considérer que l’émerveillement ne peut être vécu que selon la sensibilité de chacun : l’émerveillement n’est pas objectif, il relève de notre subjectivité. Cependant, ces émerveillements individuels, en s’agrégeant, participent d’une identité collective, qui est à la base de l’humanité. L’espèce humaine cherche à recomposer ce qui l’a émerveillée, étonnée : cette universalité du savoir est aussi un partage. Certaines personnes cherchant à être brillantes peuvent être source d’émerveillement et de stupéfaction. Apollinaire dira même : « J’émerveille ». Et de façon plus modeste, le vainqueur du Livre des records émerveille aussi. Chacune et chacun d’entre nous, par son intelligence, sa simplicité, a le don d’émerveiller et d’émouvoir. Ainsi l’émerveillement en suscitant la curiosité, le savoir et l’admiration est une source d’émulation dont a besoin le corps social ; il est un partage et une communion. Comprenons qu’idéaliser le réel ne veut pas dire le déréaliser, mais au contraire le réinventer et découvrir la vérité qu’il porte en lui : faire croire ce qui n’est pas, mais qui sera peut-être un jour.

Enfin, l’émerveillement mène à une profonde quête spirituelle. Il amène à un apaisement, une ouverture sur le monde et l’altérité. Il introduit une réflexion sur la source, et facilite l’acquisition du savoir : je m’émerveille d’abord de ce que je ne sais pas. Nous pouvons dire que l’émerveillement prend en compte la sensibilité artistique de l’homme. Il conduit à se demander ce qui nous unit au monde, créateur d’émerveillement. L’art peut ainsi être un profond vecteur d’émerveillement. Par le pouvoir évocateur d’un mot, d’une note de musique, d’un trait de pinceau, l’artiste fait croire à l’incroyable et amène à réfléchir au sens de notre présence sur la terre. L’artiste François Darbois écrivait que « S’émerveiller, [est] un pont entre art et spiritualité ». L’émerveillement permet donc de comprendre le monde en faisant surgir l’ineffable, le mystérieux qui est au cœur même de l’homme et de son aventure dans l’univers. Nous terminerons nos propos comme nous les avons commencés, en citant Einstein : « La chose la plus merveilleuse du monde, disait-il, est que le monde soit compréhensible ». Qu’il nous soit permis de dire à notre tour que la chose la plus compréhensible du monde est que le merveilleux soit justement incompréhensible…

ur le  point d’achever nos réflexions, interrogeons-nous une dernière fois : l’émerveillement est-il réellement indispensable à la vie ? Ou ne serait-il qu’un moyen d’évasion qui ne fait qu’altérer notre entendement ? Comme nous avons essayé de le montrer en suivant modestement la réflexion d’Einstein, l’émerveillement a une autre fonction, essentielle, vitale, qui est de donner un sens à l’homme. En ce début de vingt-et-unième siècle, qui voit ressurgir de par le monde les craintes de sociétés rationalisées ou totalitaires, l’émerveillement apparaît ainsi comme la condition même d’un nouvel Humanisme…

© Léna GNORRA-SONNERAT
Lycée en Forêt, février 2013 (juin 2013 pour la présente publication)
(*) Ce travail est une version légèrement modifiée par son auteure du manuscrit d’origine adressé en février 2013 au jury du concours. Je rappelle que les travaux mis en ligne sont d’autant plus remarquables qu’ils ont été effectués en cours dans un temps très limité.

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BTS 2013 Premiers éléments d’analyse

 

BTS 2013, épreuve de Culture Générale et Expression
Sujet + premiers éléments d’analyse

Voici pour l’exercice de synthèse de l’épreuve de Culture Générale et Expression à la session 2013 du BTS mes premiers éléments d’analyse, avant la publication d’un corrigé dans les prochains jours. 

Ces premiers éléments d’analyse sont consultables à la suite du sujet.

          

Rappel du sujet

PREMIÈRE PARTIE : SYNTHÈSE (40 points). Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

  • Document 1 : Michel Béra et Eric Mechoulan, La Machine Internet, 1999
  • Document 2 : Antonio A. Casilli, Les Liaisons numériques, 2010
  • Document 3 : Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, jeudi 9 mai 1680
  • Document 4 : Nicole Aubert, Le Culte de l’urgence, 2003

DEUXIÈME PARTIE : ÉCRITURE PERSONNELLE (20 points).

Selon vous, le développement de nouveaux modes de communication améliore-t-il notre dialogue avec autrui ?

Corpus de documents

 

Document 1

Comme l’ancien courrier sur papier, le courrier électronique est poli et respectueux. Il ne nous sonne pas comme pour appeler des gens de maison, ce dont se plaignaient amèrement les premiers utilisateurs bourgeois du téléphone à la fin du XIXe siècle. Nous allons le relever quand bon nous semble. Ce n’est pas un moindre privilège.

La présentation du courrier est d’ailleurs l’occasion de remarquer que l’Internet n’assure pas la synchronisation de l’humanité. Contrairement aux arguments de vente pour le grand public, la vertu économique du réseau n’est pas dans la mise en relation de tous les individus connectés en temps réel, c’est-à-dire en même temps. Au contraire, il n’y a pas plus respectueux des fuseaux horaires que l’Internet, lui qui n’a pas la grossièreté du téléphone réveillant le correspondant endormi aux antipodes ; il sait se libérer de la synchronie.

Synchrone, j’impose à mon interlocuteur la concomitance [1] dans l’échange : rendez-vous téléphonique, mais aussi papotage instantané (instant chat) sur l’Internet, il faut être deux au même moment pour se parler. La technique a rendu possible ce miracle depuis l’ère du téléphone et nous a appris à trouver inadmissible la lenteur des réponses que nous voulons à nos questions. La télévision en direct, grâce au satellite, a ajouté à ces habitudes. L’Internet représente une pierre supplémentaire à l’édifice de la communication bâti au nom de l’efficacité, en faisant mieux que le temps réel, en inventant l’asynchronie.

Asynchrone, je laisse le temps à autrui de s’organiser pour traiter ou non l’information dont il peut se rendre maître. Privilège du courrier postal, privilège surtout du courrier électronique qui permet enfin l’apprivoisement de l’asynchronie « à grain fin », pour utiliser un jargon technique, en d’autres termes le recours au décalage le plus minime possible pour un coût dérisoire. [ … ]

Enfin, le courrier [2] instaure de fait dans la nouvelle correspondance un style libre qui tranche, surtout en pays latin, avec les formules rigoureuses qu’impose la rédaction du courrier, déjà malmenée par la télécopie. Cette simplification des contacts humains joue en faveur de ceux qui ne maîtrisent pas les usages, contre les garants d’un ordre social passé. Le courrier électronique est à cet égard vraiment démocratique, même si certains ne manquent pas de prendre ce mot en mauvaise part lorsqu’il fait disparaître les petits riens qui distinguent les hommes bien élevés.

L’informatique apporte en sus une garantie d’intégrité, comme pour tuer les moyens de communication antérieurs. Le message n’arrive pas déformé au bout du combiné comme la voix de l’interlocuteur qui s’égosillait aux antipodes, avant l’arrivée du son numérique, ou dans la boîte aux lettres comme la missive détrempée, piétinée et déchirée. Le courrier électronique parvient intact – lorsqu’il parvient, ce qui arrive presque toujours mais pas systématiquement, l’Internet assurant ce qu’on appelle un best effort, mais pas un succès à 100%. Comme la lettre ou l’appel téléphonique, il peut ne pas aboutir, mais, à moins d’être l’objet de manipulations désobligeantes de la part d’informaticiens spécialisés dans la nuisance, il ne saurait subir de détérioration.

Le courrier électronique, ainsi plébiscité par les utilisateurs, devrait permettre de recréer une socialité perdue avec l’ère industrielle des cités où les hommes s’ignorent. Mieux, il annonce le vrai retour de l’écrit, après la domination presque exclusive du téléphone dans la communication privée. Débarrassé des formes protocolaires de la correspondance épistolaire dans les pays qui y attachaient encore un certain prix, il s’assimile à un dialogue verbal transcrit, devient pour certains une nouvelle oralité par sténographie interposée. Pas de phrases, pas de formules, pas de style, pas de calligraphie, juste quelques mots, bref l’information épurée de toutes ses scories, l’information pure.

Michel Béra et Eric Mechoulan,
La Machine Internet (1999)

1. La simultanéité.
2. Le terme est ici employé au sens de courrier électronique.

 

Document 2

Pour évaluer les conséquences du Web sur le lien social, il ne suffit pas d’examiner les pratiques individuelles. Ce sont les interactions mêmes qu’il convient de prendre en compte. Pour pouvoir les analyser, il faut se demander quelles sont la nature et la qualité de l’information que les internautes échangent en ligne – et avec qui. L’étude de Kraut1insistait sur le fait que le Web favorise les échanges avec des personnes géographiquement éloignées et, de ce fait, des relations peu significatives. Or, l’on découvre que souvent, parmi ces personnes éloignées, il y a des membres de la famille de nos usagers, ou leurs amis de longue date. Mais aussi que ces contacts sociaux s’avèrent être cruciaux pour des recherches d’aide, d’avis ou pour des prises de décision importantes. Quoique lointains, ces individus restent fortement reliés aux usagers. C’est « la force des liens Internet », selon le titre d’un rapport de la fondation PEW paru en janvier 2006. Selon les auteurs, plus de 60 millions d’Américains se sont tournés vers Internet durant la première moitié des années 2000 pour prendre des décisions cruciales pour le cours de leur vie – et ces décisions s’appuient sur le contact avec les membres de leur cercle social élargi. Par courrier électronique ou par messagerie instantanée, les internautes se concertent constamment avec leurs proches (ou leurs moins proches) avant de prendre des décisions quant à l’achat d’une maison ou au meilleur traitement pour une maladie. Mais ils peuvent très bien se limiter à échanger des renseignements banals et quotidiens, portant aussi bien sur leur intention de changer de boulanger que sur le dernier commérage du bureau. Ce mélange de banalité et de sérieux est un autre signe de la solidité et de la constance des liens numériques.

Si l’effet socialisant des technologies informatiques a été sous-estimé, c’est à cause de l’opinion erronée que le Web remplace la communication en face à face. Les communications numériques devraient être mises sur le même plan que les appels téléphoniques ou les lettres – des techniques qui, depuis longtemps, articulent et complètent la communication en face à face. On s’en sert pour prendre un rendez-vous, annoncer une nouvelle, envoyer un mot gentil pour témoigner d’un sentiment. Ces techniques de communication, tout comme les communications en ligne actuelles (courrier électronique, messagerie instantanée, forums de discussion, etc.), n’ont pas remplacé les rencontres directes. Elles s’y ajoutent plutôt, en augmentant le volume total des contacts. Ce qui est conforté par le fait que les utilisateurs intensifs d’Internet se servent tout aussi fréquemment de téléphones ou d’autres formes de contact personnel que les non-utilisateurs.

Antonio A. Casilli,
Les Liaisons numériques (2010)

 

1. L’auteur fait ici référence à un article de Robert Kraut (professeur américain de sociologie sociale) intitulé « Le paradoxe d’Internet : une technologie sociale qui réduit la participation sociale et le bien-être psychologique ».

 

Document 3

 Madame de Sévigné entretient avec sa fille, Madame de Grignan, une correspondance intense depuis le mariage et l’éloignement géographique de cette dernière. Madame de Sévigné écrit cette lettre alors qu’elle voyage en France.

 

À Blois, jeudi 9 mai 1680

Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant; rien ne me peut contenter que cet amusement. Je tourne, je marche, je veux reprendre mon livre; j’ai beau tourner une affaire, je m’ennuie, et c’est mon écritoire qu’il me faut. Il faut que je vous parle, et qu’encore que cette lettre ne parte ni aujourd’hui, ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée.

Mon fils est parti cette nuit d’Orléans par la diligence, qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris ; cela fait un peu de chagrin [1] à la poste. Voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde ; j’y ai fait mettre le corps de mon grand carrosse, d’une manière que le soleil n’a point entrée dedans : nous avons baissé les glaces ; l’ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; celle des portières et des petits côtés nous donne tous les points de vue qu’on peut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce joli cabinet [2], sur de bons coussins, bien à l’air, bien à notre aise. [ … ]

Nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter : il n’y a pas beaucoup d’ex voto [3] pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance : il y aurait plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin nous sommes arrivés ici de bonne heure ; chacun tourne, chacun se rase, et moi j’écris romanesquement sur le bord de la rivière, où est située notre hôtellerie : c’est la Galère ; vous y avez été.

J’ai entendu mille rossignols ; j’ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon. Je n’ose vous dire, ma fille, la tristesse que l’idée de votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées : vous le comprenez bien, et à quel point je souhaite que cette santé se rétablisse; si vous m’aimez, vous y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi : cet endroit est une pierre de touche [4]. Bonsoir, ma très chère ; adieu jusqu’à demain à Tours.

Madame de Sévigné,
Lettre à Madame de Grignan.

 

1. Irritation, désagrément.
2. Petite pièce à l’écart, l’expression désigne ici l’intérieur du carrosse.
3. Plaque ou objet exprimant la gratitude dans une église ou chapelle en remerciement d’une grâce obtenue ; ici remerciement pour avoir survécu à un naufrage.
4. Votre attitude révélera vos sentiments.

 

Document 4

Nicole Aubert s’intéresse dans cet extrait aux échanges entre individus dans le milieu de l’entreprise.

 

D’une manière générale, l’e-mail est vu, tout comme le portable mais plus encore, comme contribuant à générer l’urgence et à « détemporaliser » la relation en instaurant une exigence d’immédiat. L’écart entre la demande effectuée et la réponse attendue ne fait presque plus partie des choses admissibles et on attend de cette dernière une promptitude égale à celle de l’envoi. Mais les dysfonctionnements induits par cette exigence sont nombreux. D’abord, la réponse dans l’immédiat est souvent inefficace : « On envoie un mail pour poser une question et on attend la réponse par retour d’e-mail, dans les minutes qui suivent. Avant, quand on demandait une réponse par retour du courrier, ça prenait trois jours, mais, maintenant, on s’impose de répondre tout de suite à une question et ça ne fait pas gagner de temps parce que deux jours après, il y a un nouvel élément qui fait que la réponse change et on va devoir donner trois réponses à trois jours d’intervalle, plutôt que d’attendre trois jours pour donner la vraie réponse. Donc, le mail est générateur d’urgences et surtout de fausses urgences. »

En fait, ce qui est en cause, c’est la gestion des e-mails. Celle-ci semble en effet souvent très anarchique et, par des comportements de surprotection et de sursécurisation, conduit à diluer l’information et à encombrer les messageries :
« Avant, témoigne un chef de service, quand on avait besoin de quelque chose, on allait voir la personne et on lui disait « écoute, j’ai besoin de tel truc ». Maintenant on le fait par mail et on met en copie cinquante types pour attester qu’on a demandé à Duchmoll de faire ci ou ça. C’est complètement pathologique et ça fait perdre du temps à tout le monde !». « On est submergé d’informations et de sollicitations, explique un cadre dirigeant, parce que les gens pensent qu’ils ont fait leur boulot en envoyant tout en copie et ça génère une inflation pas possible, c’est un bombardement permanent sur plein de choses différentes. Il y a des moments où vous voyez tous ces mails s’accumuler et c’est vraiment créateur d’angoisse, alors vous vous dites « je vais y répondre dans le même temps », donc vous répondez à trois e-mails, et puis vous avez le téléphone qui sonne, puis vous découvrez trois autres e-mails arrivés entre temps et vous avez l’impression d’être dans un jeu de ping-pong, dans lequel il y aurait quarante joueurs qui envoient tous des balles en même temps. C’est une accumulation de sollicitations qui crée un stress terrible.»

Nicole Aubert,
Le Culte de l’urgence (2003).

 

Premiers éléments d’analyse

                     

Très ancrée dans la problématique du programme¹, la synthèse proposée à cette session n’était pourtant pas évidente. D’une part, elle amenait les candidats à confronter objectivement des thèses opposées, ce qui est un exercice d’autant plus délicat que le thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique », très proche du vécu quotidien des étudiant(e)s, constitue un champ épistémologique en construction, ne bénéficiant pas d’un large consensus conceptuel (en particulier pour ce qui touche au sujet très controversé du courrier électronique comme renaissance de la pratique épistolaire), et de suffisamment de distance pour en permettre toujours une juste formalisation.

La deuxième difficulté venait, plus encore que pour la session précédente, qu’il fallait dégager une problématique commune à partir de documents qui étaient d’époques et de champs disciplinaires différents : le contexte du courrier électronique amenant à la fois à se référer aux modèles accomplis de l’épistolaire comme la lettre de Madame de Sévigné, et à réfléchir sur des modalités totalement inédites de la communication, obligeant donc à  ordonner un parcours démonstratif se situant sur plusieurs niveaux.

__________

Le corpus tout d’abord amenait à voir combien le genre épistolaire a traversé les époques : de la lettre manuscrite de Madame de Sévigné (document 3) au courrier électronique analysé dans les autres textes, l’épistolaire semble avoir accompli sa révolution numérique. En outre, si les documents, pour la plupart destinés à un large public, ne présentaient pas de réelle difficulté de compréhension, encore fallait-il orienter la synthèse vers un questionnement qu’on pourrait résumer ainsi : dans quelle mesure le courrier électronique, qui relève de l’échange épistolaire, a-t-il bouleversé le lien social ?

Je commencerai cette brève présentation par le troisième texte, extrait d’une lettre de Madame de Sévigné à sa fille, la comtesse de Grignan. Le passage présenté était très accessible : l’énonciation tout comme le style —d’autant plus naturel et spontané qu’il relève d’une correspondance privée— pouvaient même faire penser à certains courriers électroniques. Cela dit, il ne vous a pas échappé que le document, de par sa nature intimiste et anecdotique, était parfois ardu à problématiser et à mettre en relation avec les autres textes.

De fait, quel lien peut-on établir entre une lettre de confidences, distante de quatre siècles, et trois documents contemporains centrés sur la communication médiatisée par ordinateur ? La réponse tenait dans la manière dont le courrier électronique, s’il s’inscrit d’une certaine façon dans un processus mimétique par rapport aux échanges manuscrits traditionnels, a néanmoins profondément renouvelé le genre épistolaire et plus largement nos pratiques relationnelles, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, en mobilisant des pratiques et des technologies nouvelles.

C’est dans cette optique qu’on pouvait aborder le premier document, quelquefois difficile d’accès en raison du jargon technique utilisé (« synchronie », « grain fin ») ou de certains idiolectes anglais (« instant chat », « best effort ») qui alourdissaient plus qu’ils n’éclaircissaient les propos. Extrait d’un ouvrage à destination d’un public connaisseur, La Machine Internet, dont j’ai publié récemment¹ un passage proche de celui-ci, le texte présenté amenait Michel Béra et Eric Méchoulan à dénoncer la diabolisation dont Internet fait souvent l’objet à leurs yeux.

Le texte, publié en 1999, est donc le reflet d’une époque assez euphorique quant à la révolution numérique amenant les auteurs, à travers l’exemple du courrier électronique, à vanter sans réserve l’impact sociétal bénéfique qu’il peut avoir dans les pratiques quotidiennes de communication et d’échange. Selon eux, Internet annoncerait même la renaissance de la pratique épistolaire en remettant à l’honneur l’asynchronie. Certains étudiants ont peut-être buté sur le terme « asynchrone » qui désigne tout simplement une communication en différé (l’échange a lieu par réponses successives dans le temps : la temporalité épistolaire étant fondée sur un décalage).

Cette notion de décalage toutefois n’était absolument pas  du même ordre que les contraintes logistiques qu’évoque Madame de Sévigné, liées à la lenteur de la transmission.  À la différence du courrier papier qui met des jours à parvenir, le courrier électronique au contraire impose une nouvelle perception de l’espace et du temps qui conduit à repenser les conditions de l’accessibilité (interactivité et instantanéité).

En fait, et de façon moins perceptible parfois, tous les documents du corpus amenaient à considérer l’importance de ces facteurs d’accessibilité (visibilité, instantanéité, interactivité, références au cadre spatio-temporel, etc.) dans la socialité. À la différence du courrier traditionnel, Internet, en permettant une plus grande visibilité, reconfigure les relations humaines. Ainsi, dans le deuxième document, qui émanait d’une étude sociologique parue en 2010 (Les Liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ?), Antonio Casilli, spécialiste en sociologie des réseaux, met justement en évidence les potentialités « socialisantes » des technologies numériques en montrant que cette démocratisation des usages informatiques, loin de modifier les relations sociales existantes (par exemple la communication en face à face) ajoute au contraire de nouvelles façons de communiquer et d’interagir avec les autres qui, affranchies des contraintes spatio-temporelles, ont toute leur légitimité.

Mais ces facilités communicationnelles ne vont pas sans risque : n’entraînent-elles pas une sorte de temporalité de l’immédiateté ? Telle est la thèse de la psychologue et sociologue Nicole Aubert (document 4) qui montre dans Le Culte de l’urgence combien l’accélération croissante des échanges avec Internet a bouleversé, parfois dramatiquement, les modèles existants de communication, au point de dénaturer la la qualité même des échanges. Pour survivre et s’adapter à la complexité grandissante de ces environnements en constante mutation, chacun est soumis au règne de l’épistolaire numérique.

En centrant sa réflexion sur les outils de communication dont se servent les entreprises et plus particulièrement sur l’inflation du volume des informations transmises, l’auteure montre combien, sous couvert de communication, cette visibilité permanente conduit autant à une inflation inopérante de la charge de travail qu’à un délitement du lien social : nous vivons dans l’obsession de la synchronicité, de l’urgence et du temps réel. Les propos de Nicole Aubert amenaient donc à une réflexion plus épistémologique quant à la façon dont le développement des nouveaux modes de communication a profondément dénaturé la sociabilité en substituant au contact personnel des pratiques professionnelles d’autoprotection et de déresponsabilisation.

Comme vous l’avez sans doute remarqué à la lecture du corpus, l’écrit n’est donc pas mort avec Internet, contrairement à de nombreux préjugés. Bien au contraire : il a explosé. Mais si ces multiples interactions sont pour certains auteurs très positives (doc. 1 et 2) dans la mesure où elles permettent de réinvestir et de renouveler des pratiques de sociabilité qu’on croyait perdues, cette inflation va de pair avec une hétérogénéité grandissante qui amène à un questionnement critique quant aux effets sociaux, culturels et cognitifs qui accompagnent la révolution numérique.

1. cf. la problématique rappelée dans les Instructions Officielles : « Les échanges de paroles tissent les liens dont tout individu a besoin pour trouver sa place dans le groupe, la communauté, la société. Comment les nouvelles modalités de ces échanges prolongent-elles ou, au contraire, bouleversent-elles notre façon de penser la construction de soi, les relations humaines, les interactions avec les autres et avec le monde ? »

2. Voir en particulier le document 2 du support de cours intitulé « Échanges, paroles et démocratie en ligne : les nouvelles formes de la citoyenneté sur Internet« .

© Bruno Rigolt, 14 mai 2013

Quelles que soient vos impressions par rapport au travail que vous avez effectué, ne vous découragez surtout pas et donnez le meilleur de vous-même jusqu’au bout !
Bon courage à toutes et à tous et bonne chance pour l’examen ! BR

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© Bruno Rigolt, EPC mai 2013__