BTS 2013 Premiers éléments d'analyse

 
BTS 2013, épreuve de Culture Générale et Expression
Sujet + premiers éléments d’analyse

Voici pour l’exercice de synthèse de l’épreuve de Culture Générale et Expression à la session 2013 du BTS mes premiers éléments d’analyse, avant la publication d’un corrigé dans les prochains jours. 

Ces premiers éléments d’analyse sont consultables à la suite du sujet.

          

Rappel du sujet

PREMIÈRE PARTIE : SYNTHÈSE (40 points). Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

  • Document 1 : Michel Béra et Eric Mechoulan, La Machine Internet, 1999
  • Document 2 : Antonio A. Casilli, Les Liaisons numériques, 2010
  • Document 3 : Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, jeudi 9 mai 1680
  • Document 4 : Nicole Aubert, Le Culte de l’urgence, 2003

DEUXIÈME PARTIE : ÉCRITURE PERSONNELLE (20 points).

Selon vous, le développement de nouveaux modes de communication améliore-t-il notre dialogue avec autrui ?

Corpus de documents

 

Document 1

Comme l’ancien courrier sur papier, le courrier électronique est poli et respectueux. Il ne nous sonne pas comme pour appeler des gens de maison, ce dont se plaignaient amèrement les premiers utilisateurs bourgeois du téléphone à la fin du XIXe siècle. Nous allons le relever quand bon nous semble. Ce n’est pas un moindre privilège.

La présentation du courrier est d’ailleurs l’occasion de remarquer que l’Internet n’assure pas la synchronisation de l’humanité. Contrairement aux arguments de vente pour le grand public, la vertu économique du réseau n’est pas dans la mise en relation de tous les individus connectés en temps réel, c’est-à-dire en même temps. Au contraire, il n’y a pas plus respectueux des fuseaux horaires que l’Internet, lui qui n’a pas la grossièreté du téléphone réveillant le correspondant endormi aux antipodes ; il sait se libérer de la synchronie.

Synchrone, j’impose à mon interlocuteur la concomitance [1] dans l’échange : rendez-vous téléphonique, mais aussi papotage instantané (instant chat) sur l’Internet, il faut être deux au même moment pour se parler. La technique a rendu possible ce miracle depuis l’ère du téléphone et nous a appris à trouver inadmissible la lenteur des réponses que nous voulons à nos questions. La télévision en direct, grâce au satellite, a ajouté à ces habitudes. L’Internet représente une pierre supplémentaire à l’édifice de la communication bâti au nom de l’efficacité, en faisant mieux que le temps réel, en inventant l’asynchronie.

Asynchrone, je laisse le temps à autrui de s’organiser pour traiter ou non l’information dont il peut se rendre maître. Privilège du courrier postal, privilège surtout du courrier électronique qui permet enfin l’apprivoisement de l’asynchronie « à grain fin », pour utiliser un jargon technique, en d’autres termes le recours au décalage le plus minime possible pour un coût dérisoire. [ … ]

Enfin, le courrier [2] instaure de fait dans la nouvelle correspondance un style libre qui tranche, surtout en pays latin, avec les formules rigoureuses qu’impose la rédaction du courrier, déjà malmenée par la télécopie. Cette simplification des contacts humains joue en faveur de ceux qui ne maîtrisent pas les usages, contre les garants d’un ordre social passé. Le courrier électronique est à cet égard vraiment démocratique, même si certains ne manquent pas de prendre ce mot en mauvaise part lorsqu’il fait disparaître les petits riens qui distinguent les hommes bien élevés.

L’informatique apporte en sus une garantie d’intégrité, comme pour tuer les moyens de communication antérieurs. Le message n’arrive pas déformé au bout du combiné comme la voix de l’interlocuteur qui s’égosillait aux antipodes, avant l’arrivée du son numérique, ou dans la boîte aux lettres comme la missive détrempée, piétinée et déchirée. Le courrier électronique parvient intact – lorsqu’il parvient, ce qui arrive presque toujours mais pas systématiquement, l’Internet assurant ce qu’on appelle un best effort, mais pas un succès à 100%. Comme la lettre ou l’appel téléphonique, il peut ne pas aboutir, mais, à moins d’être l’objet de manipulations désobligeantes de la part d’informaticiens spécialisés dans la nuisance, il ne saurait subir de détérioration.

Le courrier électronique, ainsi plébiscité par les utilisateurs, devrait permettre de recréer une socialité perdue avec l’ère industrielle des cités où les hommes s’ignorent. Mieux, il annonce le vrai retour de l’écrit, après la domination presque exclusive du téléphone dans la communication privée. Débarrassé des formes protocolaires de la correspondance épistolaire dans les pays qui y attachaient encore un certain prix, il s’assimile à un dialogue verbal transcrit, devient pour certains une nouvelle oralité par sténographie interposée. Pas de phrases, pas de formules, pas de style, pas de calligraphie, juste quelques mots, bref l’information épurée de toutes ses scories, l’information pure.

Michel Béra et Eric Mechoulan,
La Machine Internet (1999)

1. La simultanéité.
2. Le terme est ici employé au sens de courrier électronique.
 

Document 2

Pour évaluer les conséquences du Web sur le lien social, il ne suffit pas d’examiner les pratiques individuelles. Ce sont les interactions mêmes qu’il convient de prendre en compte. Pour pouvoir les analyser, il faut se demander quelles sont la nature et la qualité de l’information que les internautes échangent en ligne – et avec qui. L’étude de Kraut1insistait sur le fait que le Web favorise les échanges avec des personnes géographiquement éloignées et, de ce fait, des relations peu significatives. Or, l’on découvre que souvent, parmi ces personnes éloignées, il y a des membres de la famille de nos usagers, ou leurs amis de longue date. Mais aussi que ces contacts sociaux s’avèrent être cruciaux pour des recherches d’aide, d’avis ou pour des prises de décision importantes. Quoique lointains, ces individus restent fortement reliés aux usagers. C’est « la force des liens Internet », selon le titre d’un rapport de la fondation PEW paru en janvier 2006. Selon les auteurs, plus de 60 millions d’Américains se sont tournés vers Internet durant la première moitié des années 2000 pour prendre des décisions cruciales pour le cours de leur vie – et ces décisions s’appuient sur le contact avec les membres de leur cercle social élargi. Par courrier électronique ou par messagerie instantanée, les internautes se concertent constamment avec leurs proches (ou leurs moins proches) avant de prendre des décisions quant à l’achat d’une maison ou au meilleur traitement pour une maladie. Mais ils peuvent très bien se limiter à échanger des renseignements banals et quotidiens, portant aussi bien sur leur intention de changer de boulanger que sur le dernier commérage du bureau. Ce mélange de banalité et de sérieux est un autre signe de la solidité et de la constance des liens numériques.

Si l’effet socialisant des technologies informatiques a été sous-estimé, c’est à cause de l’opinion erronée que le Web remplace la communication en face à face. Les communications numériques devraient être mises sur le même plan que les appels téléphoniques ou les lettres – des techniques qui, depuis longtemps, articulent et complètent la communication en face à face. On s’en sert pour prendre un rendez-vous, annoncer une nouvelle, envoyer un mot gentil pour témoigner d’un sentiment. Ces techniques de communication, tout comme les communications en ligne actuelles (courrier électronique, messagerie instantanée, forums de discussion, etc.), n’ont pas remplacé les rencontres directes. Elles s’y ajoutent plutôt, en augmentant le volume total des contacts. Ce qui est conforté par le fait que les utilisateurs intensifs d’Internet se servent tout aussi fréquemment de téléphones ou d’autres formes de contact personnel que les non-utilisateurs.

Antonio A. Casilli,
Les Liaisons numériques (2010)

 

1. L’auteur fait ici référence à un article de Robert Kraut (professeur américain de sociologie sociale) intitulé « Le paradoxe d’Internet : une technologie sociale qui réduit la participation sociale et le bien-être psychologique ».

 

Document 3

 Madame de Sévigné entretient avec sa fille, Madame de Grignan, une correspondance intense depuis le mariage et l’éloignement géographique de cette dernière. Madame de Sévigné écrit cette lettre alors qu’elle voyage en France.

 

À Blois, jeudi 9 mai 1680

Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant; rien ne me peut contenter que cet amusement. Je tourne, je marche, je veux reprendre mon livre; j’ai beau tourner une affaire, je m’ennuie, et c’est mon écritoire qu’il me faut. Il faut que je vous parle, et qu’encore que cette lettre ne parte ni aujourd’hui, ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée.

Mon fils est parti cette nuit d’Orléans par la diligence, qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris ; cela fait un peu de chagrin [1] à la poste. Voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde ; j’y ai fait mettre le corps de mon grand carrosse, d’une manière que le soleil n’a point entrée dedans : nous avons baissé les glaces ; l’ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; celle des portières et des petits côtés nous donne tous les points de vue qu’on peut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce joli cabinet [2], sur de bons coussins, bien à l’air, bien à notre aise. [ … ]

Nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter : il n’y a pas beaucoup d’ex voto [3] pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance : il y aurait plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin nous sommes arrivés ici de bonne heure ; chacun tourne, chacun se rase, et moi j’écris romanesquement sur le bord de la rivière, où est située notre hôtellerie : c’est la Galère ; vous y avez été.

J’ai entendu mille rossignols ; j’ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon. Je n’ose vous dire, ma fille, la tristesse que l’idée de votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées : vous le comprenez bien, et à quel point je souhaite que cette santé se rétablisse; si vous m’aimez, vous y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi : cet endroit est une pierre de touche [4]. Bonsoir, ma très chère ; adieu jusqu’à demain à Tours.

Madame de Sévigné,
Lettre à Madame de Grignan.

 

1. Irritation, désagrément.
2. Petite pièce à l’écart, l’expression désigne ici l’intérieur du carrosse.
3. Plaque ou objet exprimant la gratitude dans une église ou chapelle en remerciement d’une grâce obtenue ; ici remerciement pour avoir survécu à un naufrage.
4. Votre attitude révélera vos sentiments.

 

Document 4

Nicole Aubert s’intéresse dans cet extrait aux échanges entre individus dans le milieu de l’entreprise.
 

D’une manière générale, l’e-mail est vu, tout comme le portable mais plus encore, comme contribuant à générer l’urgence et à « détemporaliser » la relation en instaurant une exigence d’immédiat. L’écart entre la demande effectuée et la réponse attendue ne fait presque plus partie des choses admissibles et on attend de cette dernière une promptitude égale à celle de l’envoi. Mais les dysfonctionnements induits par cette exigence sont nombreux. D’abord, la réponse dans l’immédiat est souvent inefficace : « On envoie un mail pour poser une question et on attend la réponse par retour d’e-mail, dans les minutes qui suivent. Avant, quand on demandait une réponse par retour du courrier, ça prenait trois jours, mais, maintenant, on s’impose de répondre tout de suite à une question et ça ne fait pas gagner de temps parce que deux jours après, il y a un nouvel élément qui fait que la réponse change et on va devoir donner trois réponses à trois jours d’intervalle, plutôt que d’attendre trois jours pour donner la vraie réponse. Donc, le mail est générateur d’urgences et surtout de fausses urgences. »

En fait, ce qui est en cause, c’est la gestion des e-mails. Celle-ci semble en effet souvent très anarchique et, par des comportements de surprotection et de sursécurisation, conduit à diluer l’information et à encombrer les messageries :
« Avant, témoigne un chef de service, quand on avait besoin de quelque chose, on allait voir la personne et on lui disait « écoute, j’ai besoin de tel truc ». Maintenant on le fait par mail et on met en copie cinquante types pour attester qu’on a demandé à Duchmoll de faire ci ou ça. C’est complètement pathologique et ça fait perdre du temps à tout le monde !». « On est submergé d’informations et de sollicitations, explique un cadre dirigeant, parce que les gens pensent qu’ils ont fait leur boulot en envoyant tout en copie et ça génère une inflation pas possible, c’est un bombardement permanent sur plein de choses différentes. Il y a des moments où vous voyez tous ces mails s’accumuler et c’est vraiment créateur d’angoisse, alors vous vous dites « je vais y répondre dans le même temps », donc vous répondez à trois e-mails, et puis vous avez le téléphone qui sonne, puis vous découvrez trois autres e-mails arrivés entre temps et vous avez l’impression d’être dans un jeu de ping-pong, dans lequel il y aurait quarante joueurs qui envoient tous des balles en même temps. C’est une accumulation de sollicitations qui crée un stress terrible.»

Nicole Aubert,
Le Culte de l’urgence (2003).


 

Premiers éléments d’analyse

                     

Très ancrée dans la problématique du programme¹, la synthèse proposée à cette session n’était pourtant pas évidente. D’une part, elle amenait les candidats à confronter objectivement des thèses opposées, ce qui est un exercice d’autant plus délicat que le thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique », très proche du vécu quotidien des étudiant(e)s, constitue un champ épistémologique en construction, ne bénéficiant pas d’un large consensus conceptuel (en particulier pour ce qui touche au sujet très controversé du courrier électronique comme renaissance de la pratique épistolaire), et de suffisamment de distance pour en permettre toujours une juste formalisation.
La deuxième difficulté venait, plus encore que pour la session précédente, qu’il fallait dégager une problématique commune à partir de documents qui étaient d’époques et de champs disciplinaires différents : le contexte du courrier électronique amenant à la fois à se référer aux modèles accomplis de l’épistolaire comme la lettre de Madame de Sévigné, et à réfléchir sur des modalités totalement inédites de la communication, obligeant donc à  ordonner un parcours démonstratif se situant sur plusieurs niveaux.

__________

Le corpus tout d’abord amenait à voir combien le genre épistolaire a traversé les époques : de la lettre manuscrite de Madame de Sévigné (document 3) au courrier électronique analysé dans les autres textes, l’épistolaire semble avoir accompli sa révolution numérique. En outre, si les documents, pour la plupart destinés à un large public, ne présentaient pas de réelle difficulté de compréhension, encore fallait-il orienter la synthèse vers un questionnement qu’on pourrait résumer ainsi : dans quelle mesure le courrier électronique, qui relève de l’échange épistolaire, a-t-il bouleversé le lien social ?
Je commencerai cette brève présentation par le troisième texte, extrait d’une lettre de Madame de Sévigné à sa fille, la comtesse de Grignan. Le passage présenté était très accessible : l’énonciation tout comme le style —d’autant plus naturel et spontané qu’il relève d’une correspondance privée— pouvaient même faire penser à certains courriers électroniques. Cela dit, il ne vous a pas échappé que le document, de par sa nature intimiste et anecdotique, était parfois ardu à problématiser et à mettre en relation avec les autres textes.
De fait, quel lien peut-on établir entre une lettre de confidences, distante de quatre siècles, et trois documents contemporains centrés sur la communication médiatisée par ordinateur ? La réponse tenait dans la manière dont le courrier électronique, s’il s’inscrit d’une certaine façon dans un processus mimétique par rapport aux échanges manuscrits traditionnels, a néanmoins profondément renouvelé le genre épistolaire et plus largement nos pratiques relationnelles, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, en mobilisant des pratiques et des technologies nouvelles.
C’est dans cette optique qu’on pouvait aborder le premier document, quelquefois difficile d’accès en raison du jargon technique utilisé (« synchronie », « grain fin ») ou de certains idiolectes anglais (« instant chat », « best effort ») qui alourdissaient plus qu’ils n’éclaircissaient les propos. Extrait d’un ouvrage à destination d’un public connaisseur, La Machine Internet, dont j’ai publié récemment¹ un passage proche de celui-ci, le texte présenté amenait Michel Béra et Eric Méchoulan à dénoncer la diabolisation dont Internet fait souvent l’objet à leurs yeux.
Le texte, publié en 1999, est donc le reflet d’une époque assez euphorique quant à la révolution numérique amenant les auteurs, à travers l’exemple du courrier électronique, à vanter sans réserve l’impact sociétal bénéfique qu’il peut avoir dans les pratiques quotidiennes de communication et d’échange. Selon eux, Internet annoncerait même la renaissance de la pratique épistolaire en remettant à l’honneur l’asynchronie. Certains étudiants ont peut-être buté sur le terme « asynchrone » qui désigne tout simplement une communication en différé (l’échange a lieu par réponses successives dans le temps : la temporalité épistolaire étant fondée sur un décalage).
Cette notion de décalage toutefois n’était absolument pas  du même ordre que les contraintes logistiques qu’évoque Madame de Sévigné, liées à la lenteur de la transmission.  À la différence du courrier papier qui met des jours à parvenir, le courrier électronique au contraire impose une nouvelle perception de l’espace et du temps qui conduit à repenser les conditions de l’accessibilité (interactivité et instantanéité).
En fait, et de façon moins perceptible parfois, tous les documents du corpus amenaient à considérer l’importance de ces facteurs d’accessibilité (visibilité, instantanéité, interactivité, références au cadre spatio-temporel, etc.) dans la socialité. À la différence du courrier traditionnel, Internet, en permettant une plus grande visibilité, reconfigure les relations humaines. Ainsi, dans le deuxième document, qui émanait d’une étude sociologique parue en 2010 (Les Liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ?), Antonio Casilli, spécialiste en sociologie des réseaux, met justement en évidence les potentialités « socialisantes » des technologies numériques en montrant que cette démocratisation des usages informatiques, loin de modifier les relations sociales existantes (par exemple la communication en face à face) ajoute au contraire de nouvelles façons de communiquer et d’interagir avec les autres qui, affranchies des contraintes spatio-temporelles, ont toute leur légitimité.
Mais ces facilités communicationnelles ne vont pas sans risque : n’entraînent-elles pas une sorte de temporalité de l’immédiateté ? Telle est la thèse de la psychologue et sociologue Nicole Aubert (document 4) qui montre dans Le Culte de l’urgence combien l’accélération croissante des échanges avec Internet a bouleversé, parfois dramatiquement, les modèles existants de communication, au point de dénaturer la la qualité même des échanges. Pour survivre et s’adapter à la complexité grandissante de ces environnements en constante mutation, chacun est soumis au règne de l’épistolaire numérique.
En centrant sa réflexion sur les outils de communication dont se servent les entreprises et plus particulièrement sur l’inflation du volume des informations transmises, l’auteure montre combien, sous couvert de communication, cette visibilité permanente conduit autant à une inflation inopérante de la charge de travail qu’à un délitement du lien social : nous vivons dans l’obsession de la synchronicité, de l’urgence et du temps réel. Les propos de Nicole Aubert amenaient donc à une réflexion plus épistémologique quant à la façon dont le développement des nouveaux modes de communication a profondément dénaturé la sociabilité en substituant au contact personnel des pratiques professionnelles d’autoprotection et de déresponsabilisation.
Comme vous l’avez sans doute remarqué à la lecture du corpus, l’écrit n’est donc pas mort avec Internet, contrairement à de nombreux préjugés. Bien au contraire : il a explosé. Mais si ces multiples interactions sont pour certains auteurs très positives (doc. 1 et 2) dans la mesure où elles permettent de réinvestir et de renouveler des pratiques de sociabilité qu’on croyait perdues, cette inflation va de pair avec une hétérogénéité grandissante qui amène à un questionnement critique quant aux effets sociaux, culturels et cognitifs qui accompagnent la révolution numérique.
1. cf. la problématique rappelée dans les Instructions Officielles : « Les échanges de paroles tissent les liens dont tout individu a besoin pour trouver sa place dans le groupe, la communauté, la société. Comment les nouvelles modalités de ces échanges prolongent-elles ou, au contraire, bouleversent-elles notre façon de penser la construction de soi, les relations humaines, les interactions avec les autres et avec le monde ? »
2. Voir en particulier le document 2 du support de cours intitulé « Échanges, paroles et démocratie en ligne : les nouvelles formes de la citoyenneté sur Internet« .
© Bruno Rigolt, 14 mai 2013

Quelles que soient vos impressions par rapport au travail que vous avez effectué, ne vous découragez surtout pas et donnez le meilleur de vous-même jusqu’au bout !
Bon courage à toutes et à tous et bonne chance pour l’examen ! BR

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, EPC mai 2013__


Echanges et Paroles sur Internet : les formes de la démocratie en ligne

Support de cours et entraînement BTS
Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Échanges, paroles et démocratie en ligne :
Les nouvelles formes de la citoyenneté sur Internet

Problématique posée dans les Instructions Officielles et qui peut être utilisée comme un excellent entraînement à l’écriture personnelle : « Les nouveaux moyens de communication aident-ils à mieux exercer la citoyenneté ? »     

          Présentation de l’objet d’étude

          En redéfinissant la prise de parole publique ainsi que les processus d’échange et de partage qui structurent la citoyenneté, Internet a non seulement fait éclater le mythe de l’État-nation —et particulièrement l’homogénéité culturelle des sociétés nationales puisqu’il a élargi les frontières géographiques et sociales— mais il a par ailleurs entraîné de nouvelles formes d’être et de penser, de nouvelles expériences de communication et de sociabilité qui ont profondément transformé le statut de l’individu et déplacé les formes d’autorité.

          Comme le remarque par exemple très justement Fabien Benoit à propos des réseaux sociaux : « Facebook s’est installé au cœur de nos vies et est en train de les reconfigurer, de modifier nos habitudes en matière d’accès à l’information, de communication, d’amitié, d’amour, de rapport à la vie privée et même de politique. Il s’est immiscé, à pas feutrés, dans le concert des nations, dans le grand jeu mondial, et a donné naissance à une nouvelle citoyenneté » [Fabien Benoit, Facebook, 10/18. Coll. « Le monde expliqué aux vieux », 2013].

          La question du lien social est donc primordiale quand on aborde l’univers relationnel d’Internet : en tant que nouvel espace public privilégiant ce qu’on a appelé la « citoyenneté par le bas » [Catherine Neveu (dir.), Espace public et engagement politique ; enjeux et logiques de la citoyenneté locale, Paris L’Harmattan 1999], le web a en effet modifié considérablement l’apprentissage de l’altérité et de l’agir politique dans l’espace public, ainsi que les conditions d’exercice de la liberté d’expression, largement désacralisées par les technologies numériques.

          À ce titre, la tentation est grande d’assimiler l’interactivité que permettent les échanges sur Internet à la prise de parole des citoyens athéniens sur l’agora (place publique à Athènes). Mais cette nouvelle « Assemblée du peuple » que sont les réseaux sociaux n’a-t-elle pas également ses revers ? De fait, l’émergence d’une nouvelle dynamique sociale qui a largement modifié le rapport de la sphère privée à la sphère publique, préfigure à travers les échanges sur Internet le passage d’une citoyenneté du consensus à une citoyenneté plurielle, mouvante et instable.

          Cette prolifération de la parole tous azimuts oblige à repenser le statut de la citoyenneté dans un monde profondément déterritorialisé et reterritorialisé par Internet. Si la parole et les échanges dans l’Agora numérique peuvent ouvrir de nouvelles dimensions à la démocratie en favorisant le lien à autrui et au monde, il faut cependant reconnaître combien cette nouvelle citoyenneté médiatique, encore fragile et balbutiante, est liée, en ce début de vingt-et-unième siècle,  à une crise sans précédent de la signification identitaire et de la cohésion sociale.

          Dans un monde devenu à la fois tentaculaire mais conséquemment plus fragmenté et communautarisé, la réflexion sur les nouveaux moyens d’échange et de communication se conjugue donc avec la question de l’appartenance et de la quête identitaires qui est au cœur même des débats actuels sur la citoyenneté sociale. Tel est l’objet du corpus que je propose aujourd’hui aux étudiant(e)s et qui amène à se demander dans quelle mesure la parole sur Internet peut —ou non— favoriser l’apparition d’un nouveau cadre démocratique.

© Bruno Rigolt, mai 2013

  • Document 1. François Soulages, « L’ère d’Internet et l’émergence du citoyen »
    in Gilles Rouet (dir.), Usages politiques des nouveaux médias, L’Harmattan Paris 2012. Depuis la page 227 (« Grâce à l’agora, la démocratie reposait sur l’exercice du logos« ), jusqu’à la page 229 (« pour être une condition d’émergence de la démocratie »).

  • Document 2.  Michel Béra, Eric Méchoulan, La Machine Internet
    éd. Odile Jacob, Paris 1999. Depuis la page 55 (« Faire de l’Internet le havre inexpugnable de la liberté d’expression ») jusqu’à la page 57 (« d’une société démocratique sans limites spatiales et vivant en temps réel »).

  • Document 3. Patrice Flichy (*), Internet, un outil de la démocratie ? »
    La Vie des idées, 14 janvier 2008 (http://www.laviedesidees.fr/Internet-un-outil-de-la-democratie.html)
    (*) Patrice Flichy, professeur de sociologie à l’université de Paris Est, membre du Laboratoire Techniques Territoires et Société (LATTS)  s’est spécialisé dans la sociologie de l’innovation et la sociologie des techniques d’information et de communication.

Depuis qu’internet commence à se diffuser dans le grand public, une controverse réapparaît régulièrement : ce nouveau dispositif de communication favorise-t-il le débat démocratique ? Cette discussion a trouvé une nouvelle actualité avec l’apparition des blogs et plus largement des applications du web 2.0 qui permettent à l’internaute de s’exprimer encore plus facilement que précédemment. Internet, contrairement à la radio ou à la télévision, met en situation d’égalité l’émetteur et le récepteur, c’est donc, à première vue, l’outil idéal pour une démocratie participative où le citoyen pourrait intervenir très régulièrement dans le débat public. Je me propose dans ce papier d’examiner comment cette question a d’abord été abordée au démarrage de cette nouvelle technologie, puis dans la période actuelle. Internet reproduit-il la concentration des médias traditionnels ou permet-il à de nouveaux acteurs de prendre la parole ? Le nouvel univers électronique favorise-t-il la délibération démocratique ou une balkanisation des opinions publiques ? Enfin, internet est-il en symbiose avec de nouveaux modes d’engagement citoyen ? Quinze ans après le lancement de l’informatique de réseau dans le grand public, un tel bilan paraît nécessaire.

Agora électronique ou confusion

Au début des années 1990, internet est souvent présenté comme une nouvelle agora électronique [1]. Dans le premier livre qui va populariser cette nouvelle technologie [2], le journaliste Howard Rheingold compare longuement internet à l’espace public habermassien. Il y voit un dispositif capable de revitaliser la démocratie. Cette vision politique d’internet sera reprise par de nombreux auteurs et notamment par Al Gore, alors vice-président des Etats-Unis, lors d’un discours à l’Union Internationale des Télécommunications [3]. Elle constituera un des éléments forts d’attraction de cette nouvelle technique.

Mais rapidement des universitaires qui observent le comportement des communautés en ligne contestent cette perspective. Les forums sont souvent le siège de ces guerres d’injures (flame wars) où les internautes défendent violemment des opinions dont ils ne veulent plus démordre. Pour Mark Poster [4], les débats en ligne ne correspondent pas aux caractéristiques de l’espace public, à savoir un débat entre égaux où les arguments rationnels prévalent et où on cherche à élaborer une position commune. Internet ne répond qu’à la première caractéristique. Les internautes peuvent effectivement échanger sur un pied d’égalité. Par contre, l’échange argumenté est loin d’être toujours la règle. Le débat ne tend pas vers l’élaboration d’une position commune, mais plutôt vers une multiplication de points de vue contradictoires. Cet éclatement des opinions est encore renforcé par le fait que les identités des internautes sont floues et mobiles. Non seulement les interlocuteurs utilisent des pseudos et se créent une identité virtuelle, mais encore ils peuvent changer d’identité, en avoir plusieurs.

Cette coexistence des identités qui a été étudiée par Sherry Turkle [5] semble être une des causes majeures de cette difficulté des communautés en ligne à construire un point de vue commun. Dans la vie réelle, les différentes facettes d’un individu sont unifiées par leur inscription dans un même corps, dans les interactions en face à face, chaque interlocuteur ressent ainsi la complexité de l’autre et peut s’appuyer sur cette complexité pour trouver un accord. Les communautés virtuelles encouragent, au contraire, la multiplicité de points de vue rigides plutôt que la flexibilité [6].

Des communautés d’intérêt moins homogènes qu’on ne le croit

Ces travaux académiques issus principalement de la psychologie ou de la psycho-sociologie semblent disqualifier de façon définitive le débat public en ligne. Or la pratique des forums, des chats ou des listes de discussion constitue toujours une activité importante des internautes. Ceux-ci ne se rendent pas dans ces espaces virtuels uniquement pour le plaisir de s’injurier ou de simuler une autre identité ! Les communautés en ligne ont été caractérisées par les fondateurs d’internet comme des communautés d’ « intérêt commun » [7]. Il est ainsi plus facile que dans la vie réelle de trouver des individus qui puissent partager tel ou tel de nos intérêts. Cet échange ne concerne pas l’ensemble de la vie d’un individu, mais certains aspects de sa personnalité liés à un domaine des loisirs mais aussi à des aspects plus intimes : maladies, événements familiaux… L’échange sera intense mais limité à une facette de la personnalité. On peut alors parler d’ « intimité instrumentale ».

Notes

[1] Pour une analyse des utopies fondatrices d’internet, voir Patrice Flichy L’imaginaire d’Internet, La Découverte, Paris, 2001. Sur la démocratie électronique, voir le chapitre 7 ainsi que Thierry Vedel, « L’idée de démocratie électronique. Origines, visions, questions », in Pascal Perrineau (dir.) Le désenchantement démocratique, Editions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2003, pp. 243-266.
[2] Howard Rheingold, The Virtual Community. Homesteading on the Electronic Frontier, Harper Perennial, New York, 1994.
[3] Al Gore, Remarks at International Telecommunications Union, Buenos Aires, March 21, 1994, http://www.goelzer.net/telecom/al-gore.html
[4] Mark Poster, « Cyberdemocracy : The Internet and the Public Sphere », in David Holmes (ed), Virtual Politics, Identity and Community in Cyberspace, Sage, Londres, 1997, pp. 212- 228.
[5] Sherry Turkle, Life on the Screen, Touchstone, New York, 1997.
[6] On trouvera également des thèses voisines dans Beth Kolko et Elisabeth Reid, « Dissolution and Fragmentation : Problems in On-line Communities », in Steven Jones (ed), Cybersociety 2.0 Sage, Thousand Oaks, 1998, p. 212-229.
[7] Joseph Licklider and Robert Taylor, “The Computer as a Communication Device”, Science and Technology, April 1968, Reprinted in In Memoriam : J.C.R. Licklider 1915-1990, Digital Systems Research Center, Palo Alto, California, 1990 p. 38.

  • Document 4. Francis Jauréguiberry, Serge Proulx, Internet, nouvel espace citoyen ?
    Paris, L’Harmattan (coll. Logiques sociales) 2002. « Introduction ». Depuis la page 7 (« Le fait de qualifier d' »espace citoyen ») jusqu’à la page 9 (« d’un pouvoir de diffusion de leurs idées à une échelle globale »).

  • Documents complémentaires

– David Lacombled, Digital Citizen : Manifeste pour une citoyenneté numérique. Éd. Plon, Paris 2013. À partir de : « […] le web mondial est devenu le lieu« 

– Peter Dahlgren, Marc Relieu, « L’espace public et l’internet. Structure, espace et communication« 
in Réseaux, 2000, volume 18 n°100. p. 157-186. (pour télécharger l’article au format pdf, cliquez ici).

– Hubert Guillaud, « Réinventer la démocratie : Internet, nouvel espace démocratique ? »
in InternetActu.net (12 mai 2009)

– Morgane Gaulon-Brain, « Internet = démocratie ? »
in ZDNet.fr

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).


© Bruno Rigolt, EPC mai 2013__

 

Support de cours BTS… Le phénomène E-Sport : de la convivialité à la post-humanité…

Le phénomène E-Sport
Ou le sport « métaphore » : de la convivialité à la post-humanité

Comme nous l’avons vu tout au long de nos entraînements¹, le sport se confond avec l’histoire culturelle, l’histoire de la citoyenneté et des idéologies ; en ce sens, il est révélateur du social et fait désormais partie de la vie quotidienne, à travers toutes les couches de la société.

Il serait à ce titre intéressant d’étudier le sport dans une perspective évolutionniste depuis les Lumières par exemple : c’est ainsi qu’à mesure que la bourgeoisie s’élevait et que son pouvoir s’affermissait, l’image du sportif changeait ; le sportif idéal n’était plus princier mais bourgeois. De même le sport a été le reflet de la rationalisation bureaucratique : que l’on songe par exemple à l’URSS transformant le sportif en travailleur. Pareillement, les fascismes ont pris le sport comme référence en lui ajoutant l’exaltation démesurée du sentiment national, ou la valeur de la pureté et de la race. Plus près de nous, avec la crise de l’État providence, c’est l’idée du sportif managérial qui domine la société mondialisée. Enfin, avec la fin du modèle politique et la transformation sans précédent des sociétés occidentales, les sports virtuels² accompagnent la numérisation du monde. Dès lors, une question se pose : quelles sont les implications culturelles et sociales des sports virtuels ?

À n’en pas douter, le passage du sport réel —lieu de la réalité— au sport virtuel aura une portée considérable quant à « l’être ensemble » et au « vivre ensemble ». Souvent prescriptif, le sport réel semble en effet affaire de rationalité. Les sports virtuels en revanche se départissent de cette image tournée vers la performativité pour s’inscrire davantage dans un contexte convivial mettant en valeur le moi en relation avec les autres. Comme il a été justement remarqué, « les sports virtuels, tout en continuant à donner la sensation de pratiquer un sport et en provoquant un certain mouvement chez ceux qui les pratiquent, excluent les dynamiques qui caractérisent le paradigme sportif qui fonde son projet éducatif et sa table de valeurs avant tout sur la réalité de la compétition, c’est-à-dire sur des adversaires existant physiquement, ainsi que sur le respect concret des règles et sur l’actualité du contact physique qui, par ce biais, précisément, devient une opportunité éducative.  Le risque de la virtualité est qu’elle peut finir par constituer le pas en avant ultérieur sur le chemin progressif du dépouillement des valeurs […] »
(Aldo Aledda, « La primauté de l’éthique en sport, un chemin tourmenté », in The Primacy of Ethics. Also in sports ? (collectif). Franco Angeli Edizioni, Milan 2011. Page 144).

Les sports virtuels à l’heure de l’éthique du care : le retour de l’émotionnel

Faut-il pour autant craindre cette déréalisation ? La différence avec les anciens systèmes de valeur du sport est en effet frappante. Il n’est pas étonnant que les ports virtuels par exemple soient contemporains d’une crise du modèle occidental, qui est avant tout une crise de l’homme occidental : l’homo œconomicus, structuré seulement par l’intérêt et la maximisation des besoins. À cet égard, ce qu’on a appelé l’éthique du care³ (« caring attitude ») est caractéristique d’une féminisation de la société occidentale : en se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, la féminisation de la société, fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, a déplacé les frontières établies entre les sphères privée et publique : au modèle égocentrique de l’individualisme libéral tourné vers la performativité, domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres. C’est ainsi qu’on peut affirmer par exemple que la console Wii, en tant qu’espace de rencontre et de partage, s’inscrit dans une nouvelle anthropologie qui combine la performativité et la relationalité.

Les sports virtuels, reflet de la cyberculture

Le sport virtuel constitue donc une nouvelle modalité de la tradition sportive : en réinvestissant la pratique du jeu et du rituel et en tissant différemment le lien culturel, il est moins un sport au sens traditionnel du terme qu’une pratique de communication interactive. Les publicités pour la console Wii sont à ce titre très illustratives d’un tel changement : en cherchant à promouvoir d’autres logiques portant à un plus haut degré les théories du contrat social, les sports virtuels remettent en cause les fondements du libéralisme occidental construit à partir du dix-huitième siècle sur des logiques de cloisonnement et de discrimination, pour créer un espace environnant qui prend forme dans l’interaction sociale (sans doute aurez-vous noté l’aspect très « chorégraphique » de la publicité pour la Wii, qui met en avant la corporéité relationnelle).

Ce retour de l’émotionnel et du sensible va à l’encontre de l’instrumental qui a été le fondement de l’économie capitaliste. Ainsi, la Wii réintroduit le ludique mais aussi le communautaire, le métissage et le tribal. Comme le note très justement Emmanuelle Jacques, « la console de jeu Wii, comme la Xbox 360 Kinect et la PlayStation Move, bouleversent les modalités d’interaction des objets informatiques que nous utilisons. Dans nos salons s’installe une console de jeux qui connecte une petite barre de caméras infrarouges à un accéléromètre pour venir capter le corps en mouvement. Le canapé est poussé et l’agencement des meubles modifié, le temps d’un moment entre amis. Avec ces interfaces tangibles apparaît donc le « toucher » dans l’interaction homme-ordinateur et le plaisir de jouer ensemble »
Emmanuelle Jacques, « Le plaisir de jouer ensemble. Facilitation technique, expression du corps et convivialité » in Virtu@lité et Sport. Écrans multiples, vidéo et cybersport (28e Université Sportive d’été. Aix-en-Provence, 2010). Page 81.

Les sports virtuels en ce sens constituent un excellent reflet de la cyberculture, qui est avant tout une culture en réseau, apte à transformer l’espace et l’environnement traditionnels. À l’opposé des modèles de représentation dominants, les cybersports ont donc profondément modifié le cadre socio-culturel du sport.

Le sportif virtuel ou l’homme démiurge…

Ces mutations de plus en plus complexes vont certainement produire d’autres environnements, remettant en cause l’idée même de l’espace et du corps comme lieu maîtrisable, totalisable, bref comme lieu statique, comme lieu d’appartenance. On ne saurait en effet penser les sports virtuels comme une simple simulation du sport, mais comme un substitut qui attache au corps une définition beaucoup plus dynamique et mouvante. Ainsi que le notait avec une grande finesse Roberto Dodiato, « […] le corps virtuel accomplit un pas de plus, qui dans ses conséquences extrêmes, l’apparente à une mimesis non imitative ». (Roberto Dodiato, Esthétique du virtuel, traduit de l’italien par Hélène Goussebayle. Librairie Philosophique Vrin « Matière Étrangère »). Affranchi des contraintes physiques et investi par des millions de gens interconnectés dans un espace où la téléprésence remplace la présence, le corps virtuel offre un champ de pratiques sportives certes plus ouvert, plus participatif que dans les sports classiques, mais également plus complexe à circonscrire dans la mesure où il déplace l’attention sur le concept d’espace-temps virtuel et d’identité hybride.  

Sans être technophobe, il est certain que derrière une indéniable convivialité, les sports virtuels soustraient le corps à l’espace réel pour l’installer dans un univers projectif, qui fait échapper l’homme à la précarité de sa condition. Univers qui contribue à un retour au narcissisme dans lequel les limites du corps et de l’espace sont abolies. Gérard Dubey souligne à ce titre combien, « à travers les mondes virtuels qu’il côtoie et manipule, l’homme moderne se sent à l’abri de la mort et des assauts du temps. Il se sent et se perçoit invulnérable » (Le Lien social à l’ère du virtuel, PUF, Paris 2001. Page 135).

C’est dans ce contexte de postmodernité qu’il est donc intéressant de situer les sports virtuels, qui répondent d’abord et surtout à une quête identitaire, une quête de représentation parfaite de soi-même grâce à l’affinement des moyens techniques. Au fond, ce qui a changé, ce n’est pas intrinsèquement le sport mais l’environnement, de plus en plus surmédiatisé et technologisé. Un exemple me semble très caractéristique de cette évolution : c’est la publicité pour Red Bull. Flattant l’ego du spectateur qui devient presque démiurge, à l’écart des réalités externes, elle le présente comme un sportif surhomme maîtrisant le monde.

C’est ainsi que la réflexion sur les sports virtuels amène à une réflexion essentielle sur l’idée de progrès ou sur la notion d’utopie. Comme le rappellent les Instructions Officielles, « les débats actuels sur le sport offrent un reflet de nos espoirs et de nos peurs quant à l’avenir de notre société ». Dans les sports virtuels par exemple, l’identification à un avatar peut s’interpréter, dans une perspective eschatologique, comme une façon de se réinventer grâce à l’informatique. Cette mise en suspens du principe de réalité est très caractéristique de la cyberculture contemporaine, partagée entre l’intime et l’impersonnel, entre la survalorisation du corps, son immatérialité (le cybercorps du cybersportif) et sa finitude (le corps « réel », biologique), forcément décevante et anachronique au regard des nouvelles technologies.

Conclusion

Ainsi, les sports virtuels, prisonniers d’un certain darwinisme  social, apparaissent comme le rêve sécularisé de  l’homme créé à l’image de Dieu. Cette fusion entre eugénisme high-tech et postmodernité amène évidemment à une nécessaire réflexion éthique et morale. Même s’ils se réclament toujours de l’esprit sportif, les sports virtuels renvoient malgré eux à un monde au-delà du monde, à un homme au-delà de l’homme

© Bruno Rigolt, avril 2013
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)


Documents d’accompagnement

  • Corinne Plantin, Américanisation culturelle, les cultures urbaines états-uniennes dans l’agglomération foyalaise (*) : exemples du hip-hop, du body system et de la glisse urbaine (1999-2002). Éditions Publibook Université (« Sciences Humaines et Sociales), 2011.
    Depuis : « La machinisation n’engendre-t-elle pas une artificialisation des efforts physiques et créatifs ? » (page 140) jusqu’à : « Ainsi les pratiquants se spécialisent également. » (page 141).

    (*) Foyalais(e) :  qui se rapporte à la commune de Fort-de-France.

  • Collectif (Alain Berthoz, Jean-François Caron, Marie-Florence Grenier-Loustalot, Charles-Yannick Guezennec, Pierre Letellier, Claude Lory, Denis Masseglia, Nicolas Puget, Isabelle Queval, Yves Rémond, Fabien Roland, Jean-François Toussaint et Jean-Luc Veuthey), La Chimie et le sport, EDP Sciences 2011. Pages 82-83.

  • Laurent Grelot, « La nécessaire prise en compte du développement durable dans le sport » in Le Modèle sportif français. Bilans et perspectives (collectif sous la direction de Sandra Montchaud et Pierre dantin), Lavoisier, Paris 2008.
    Depuis la page 310 (« Avec les technologies de l’information et de la communication » jusqu’à la page 312 (« En somme, le sport ne s’appartient plus »).


NOTES

1. Entraînements et supports de cours mis en ligne :

Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
  • Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
  • Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
  • Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
  • Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
  • L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
  • Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
  • Le sport, reflet du capitalisme ? [Bodin, Sempé, Fatien, Fontanel, Joffard] Support de cours+ Sujet d’entraînement

2. « Le virtuel peut se définir comme « l’ensemble des technologies visant à construire des mondes virtuels et à y interfacer un être humain en lui procurant l’impression qu’il y perçoit et agit de manière naturelle » (Denis Berthier, Méditations sur le réel et le virtuel, L’Harmattan, Paris 2004, page 111).

3. Voir à ce sujet le remarquable ouvrage de Fabienne Brugère : L’Éthique du care, PUF « Que sais-je », Paris 2011.

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).


© Bruno Rigolt, EPC avril 2013__

Classe de Première S4… George Sand Lecture analytique de la « Lettre six »

George Sand Lettres à Marcie,
« Lettre six », 27 mars 1837

J’informe les étudiant(e)s de Première S4 que la lecture analytique du passage présenté à l’oral de l’EAF vient d’être mise en ligne. Elle est consultable sur le Cahier de texte de la classe ou en cliquant ici.

Bon courage à toutes et à tous pour les oraux blancs. Rappel du déroulement de l’épreuve (exposé + entretien) en cliquant ici.


Classe de Première S4… George Sand Lecture analytique de la "Lettre six"

George Sand Lettres à Marcie,
« Lettre six », 27 mars 1837

J’informe les étudiant(e)s de Première S4 que la lecture analytique du passage présenté à l’oral de l’EAF vient d’être mise en ligne. Elle est consultable sur le Cahier de texte de la classe ou en cliquant ici.

Bon courage à toutes et à tous pour les oraux blancs. Rappel du déroulement de l’épreuve (exposé + entretien) en cliquant ici.


Entraînement BTS L’Art et le Sport

L’Art et le Sport

Présentation

L’entraînement que je propose aujourd’hui aux étudiant(e)s porte sur la dynamique existant entre l’art et le sport. Si cette relation peut sembler de prime abord peu évidente, elle est néanmoins essentielle : comme l’art, le sport est un fait social majeur qui participe à la mise en place de signes identitaires forts. Il répond en effet aux conventions sociales de la fête, du spectaculaire, mais aussi à la valorisation de la corporalité (individuelle et collective), à l’esthétique du mouvement, du geste, de l’effort (pensez au fameux Discobole de Myron, archétype de l’athlète idéal), voire à une sorte de mystique du dépassement dont on ne saurait nier les fondements moralisants : « dévoiler l’âme sous les artifices du corps¹ » (voir à ce sujet l’entraînement que j’ai consacré au thème : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« ).

Comme le remarque avec une grande pertinence Pierre Chazaud², « il devient indispensable de s’interroger précisément sur le rôle d’une esthétique du Sport, au moment même où des artistes, de plus en plus nombreux, utilisent la thématique sportive dans leur œuvre et dans la mesure où certaines institutions fédérales adoptent désormais le support de l’art pour valoriser leur discipline. l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? Et de quelles valeurs ? Le Sport peut-il produire une esthétique et laquelle ? Est-elle spécifique ou, au contraire, se rattache-t-elle à une esthétique plus générale du jeu et de la fête ? Quels sont les mythes fondateurs de l’humanité qui pourraient être remis en œuvre voire même réactualisés dans une représentation artistique du Sport ? »

De façon plus critique, et que nous n’aborderons pas dans ce corpus, l’analogie entre l’art et le sport invite aussi à une réflexion sur leur démocratisation, particulièrement sensible depuis les Trente Glorieuses. À la sérialisation de l’œuvre d’art, rabaissée à n’être qu’un bien de consommation répond le gigantisme, la rentabilité, la marchandisation du sport ( voir ce support de cours : « Le sport, reflet du capitalisme ?« ). L’hypertrophisation du simulacre lors de certains rassemblements sportifs par exemple est tout à fait illustrative du culte de la performativité technique qui accompagne de nos jours le développement de l’art virtuel.

Dans une perspective évolutionniste par exemple, on pourrait affirmer que les sports virtuels (qui voient l’émergence d’une nouvelle corporalité, mettant en scène un sportif dématérialisé, dé-substantialisé, privé de sa réalité) accompagnent la numérisation de l’art : dans les deux cas, l’activité de l’homme semble subordonnée à celle de la machine. Devenu « profane », le sport a perdu sa dimension élitaire et sacrée, festive, humaniste et démiurgique, à laquelle se réfère encore le coubertinisme olympien ( voir cet entraînement BTS : Sport et sacralisation). Dans ce processus de sécularisation où se mêlent à la fois l’attraction du corps et son abstraction, le sport amène donc à un questionnement fondamental sur notre modernité…

Bruno Rigolt

NOTES
1. Laurent Baridon, Martial Guédron, Corps et Arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, L’Harmattan Paris 1999 ‘Histoire des sciences humaines », Introduction page 11.
2. Pierre Chazaud est maître de conférences à l’Université Lyon I UFR-APS. Je vous recommande fortement la lecture de son article : « L’expression artistique du sport comme contribution à une anthropologie culturelle« ).

À lire aussi la présentation de cet ouvrage : L’Art et le sport : actes du XIIe colloque international du Comité européen pour l’histoire du sport, Lorient, 2007 (Editeur :  Atlantica, Biarritz ; Musée national du sport, Paris).

Le sport a de tout temps revendiqué, à moins qu’on ne les lui ait prêtées, des qualités physiques et morales. Nombre de valeurs véhiculées sont probablement inhérentes à la pratique sportive, mais certaines sont construites, notamment par les règles, qui encadrent ou entravent les évolutions des corps – le vecteur premier où s’inscrit l’identité de chacun -, mais probablement aussi par la manière dont on les représente. Comment les peint-on, les sculpte-t-on, les photographie-t-on, les dessine-t-on, les filme-t-on… ? Comment les exerce-t-on, ou plutôt même, comment les danse-t-on ? Comment en parle-t-on, enfin, ou plutôt même encore, les chantons-nous ?
On s’intéresse ici à la dialectique entre le sport et l’art, au sens de « sport(s) dans les arts », où « arts » est à prendre dans son acception la plus large – qu’est-ce que ces formes artistiques nous disent du sport et que veulent-elles nous en dire ; qu’est-ce qui est « réalité », qu’est-ce qui est « construction », qu’est-ce qui est « médiation » ? – mais aussi au sens de « sport(s) en tant qu’art » : art de la guerre ou art martial certes, mais d’abord et avant tout au sens de forme d’expression corporelle, car tout sport est construction artistique, en rapport dialectique avec ses représentations.


Sport et Art
Entraînement BTS

Corpus

  • Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, 2007
  • Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, 2005
  • Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey, 1909.
  • Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. 1997.

Sujet

  • Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.

Écriture personnelle

  • Dans quelle mesure selon vous « l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? » (J’emprunte l’expression à Pierre Chazaud, op.cit.)

Niveau de difficulté : *** (difficile)

Voir aussi cet autre entraînement : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« 

 

Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, éd. Calmann-Lévy, Paris 2007. « Introduction« .

       

Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, L’Harmattan Paris 2005. Coll. « Espaces et Temps du sport ». Depuis la page 22 (« L’écriture du sport, une écriture du corps ») jusqu’à la page 25 (« Il s’agirait de dire plus vite et plus succinctement une vérité d’ordre physiologique, anatomique et biomécanique ».

          

Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey (Stag at Sharkey’s), 1909. Cleveland (États-Unis), Museum of Art.
George Bellows (1882-1925) est un peintre réaliste américain, très célèbre pour ses représentations de combats de boxe d’une rare intensité.

          

Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. L’Harmattan, Paris 1997. Depuis la page 124 (« Le sportif que l’on compare à un artiste, réalise l’œuvre sous nos yeux ») jusqu’à la page 125 (« Ce Beau-là, c’est lui qui restera immortalisé dans nos mémoires. »).


Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
  • Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
  • Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
  • Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
  • Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
  • L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
  • Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
  • Le sport, reflet du capitalisme ? [Bodin, Sempé, Fatien, Fontanel, Joffard] Support de cours + Sujet d’entraînement
  • Le phénomène E-Sport : de la convivialité à la post-humanité… Support de cours + documents d’accompagnement

Entraînement BTS L'Art et le Sport

L’Art et le Sport

Présentation

L’entraînement que je propose aujourd’hui aux étudiant(e)s porte sur la dynamique existant entre l’art et le sport. Si cette relation peut sembler de prime abord peu évidente, elle est néanmoins essentielle : comme l’art, le sport est un fait social majeur qui participe à la mise en place de signes identitaires forts. Il répond en effet aux conventions sociales de la fête, du spectaculaire, mais aussi à la valorisation de la corporalité (individuelle et collective), à l’esthétique du mouvement, du geste, de l’effort (pensez au fameux Discobole de Myron, archétype de l’athlète idéal), voire à une sorte de mystique du dépassement dont on ne saurait nier les fondements moralisants : « dévoiler l’âme sous les artifices du corps¹ » (voir à ce sujet l’entraînement que j’ai consacré au thème : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« ).

Comme le remarque avec une grande pertinence Pierre Chazaud², « il devient indispensable de s’interroger précisément sur le rôle d’une esthétique du Sport, au moment même où des artistes, de plus en plus nombreux, utilisent la thématique sportive dans leur œuvre et dans la mesure où certaines institutions fédérales adoptent désormais le support de l’art pour valoriser leur discipline. l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? Et de quelles valeurs ? Le Sport peut-il produire une esthétique et laquelle ? Est-elle spécifique ou, au contraire, se rattache-t-elle à une esthétique plus générale du jeu et de la fête ? Quels sont les mythes fondateurs de l’humanité qui pourraient être remis en œuvre voire même réactualisés dans une représentation artistique du Sport ? »

De façon plus critique, et que nous n’aborderons pas dans ce corpus, l’analogie entre l’art et le sport invite aussi à une réflexion sur leur démocratisation, particulièrement sensible depuis les Trente Glorieuses. À la sérialisation de l’œuvre d’art, rabaissée à n’être qu’un bien de consommation répond le gigantisme, la rentabilité, la marchandisation du sport ( voir ce support de cours : « Le sport, reflet du capitalisme ?« ). L’hypertrophisation du simulacre lors de certains rassemblements sportifs par exemple est tout à fait illustrative du culte de la performativité technique qui accompagne de nos jours le développement de l’art virtuel.

Dans une perspective évolutionniste par exemple, on pourrait affirmer que les sports virtuels (qui voient l’émergence d’une nouvelle corporalité, mettant en scène un sportif dématérialisé, dé-substantialisé, privé de sa réalité) accompagnent la numérisation de l’art : dans les deux cas, l’activité de l’homme semble subordonnée à celle de la machine. Devenu « profane », le sport a perdu sa dimension élitaire et sacrée, festive, humaniste et démiurgique, à laquelle se réfère encore le coubertinisme olympien ( voir cet entraînement BTS : Sport et sacralisation). Dans ce processus de sécularisation où se mêlent à la fois l’attraction du corps et son abstraction, le sport amène donc à un questionnement fondamental sur notre modernité…

Bruno Rigolt

NOTES
1. Laurent Baridon, Martial Guédron, Corps et Arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, L’Harmattan Paris 1999 ‘Histoire des sciences humaines », Introduction page 11.
2. Pierre Chazaud est maître de conférences à l’Université Lyon I UFR-APS. Je vous recommande fortement la lecture de son article : « L’expression artistique du sport comme contribution à une anthropologie culturelle« ).

À lire aussi la présentation de cet ouvrage : L’Art et le sport : actes du XIIe colloque international du Comité européen pour l’histoire du sport, Lorient, 2007 (Editeur :  Atlantica, Biarritz ; Musée national du sport, Paris).

Le sport a de tout temps revendiqué, à moins qu’on ne les lui ait prêtées, des qualités physiques et morales. Nombre de valeurs véhiculées sont probablement inhérentes à la pratique sportive, mais certaines sont construites, notamment par les règles, qui encadrent ou entravent les évolutions des corps – le vecteur premier où s’inscrit l’identité de chacun -, mais probablement aussi par la manière dont on les représente. Comment les peint-on, les sculpte-t-on, les photographie-t-on, les dessine-t-on, les filme-t-on… ? Comment les exerce-t-on, ou plutôt même, comment les danse-t-on ? Comment en parle-t-on, enfin, ou plutôt même encore, les chantons-nous ?
On s’intéresse ici à la dialectique entre le sport et l’art, au sens de « sport(s) dans les arts », où « arts » est à prendre dans son acception la plus large – qu’est-ce que ces formes artistiques nous disent du sport et que veulent-elles nous en dire ; qu’est-ce qui est « réalité », qu’est-ce qui est « construction », qu’est-ce qui est « médiation » ? – mais aussi au sens de « sport(s) en tant qu’art » : art de la guerre ou art martial certes, mais d’abord et avant tout au sens de forme d’expression corporelle, car tout sport est construction artistique, en rapport dialectique avec ses représentations.


Sport et Art
Entraînement BTS

Corpus

  • Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, 2007
  • Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, 2005
  • Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey, 1909.
  • Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. 1997.

Sujet

  • Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.

Écriture personnelle

  • Dans quelle mesure selon vous « l’Art peut-il se révéler porteur et créateur de valeurs pour le Sport ? » (J’emprunte l’expression à Pierre Chazaud, op.cit.)

Niveau de difficulté : *** (difficile)

Voir aussi cet autre entraînement : « Sport et accomplissement : De l’exploit à la quête de soi« 

 

Document 1. François Bégaudeau, Xavier De La Porte, Le Sport par les gestes, éd. Calmann-Lévy, Paris 2007. « Introduction« .

       

Document 2. Julie Gaucher, L’Écriture de la sportive : identité du personnage littéraire chez Paul Morand et Henry de Montherlant, L’Harmattan Paris 2005. Coll. « Espaces et Temps du sport ». Depuis la page 22 (« L’écriture du sport, une écriture du corps ») jusqu’à la page 25 (« Il s’agirait de dire plus vite et plus succinctement une vérité d’ordre physiologique, anatomique et biomécanique ».

          

Document 3. George Bellows, Rencontre de boxe chez Sharkey (Stag at Sharkey’s), 1909. Cleveland (États-Unis), Museum of Art.
George Bellows (1882-1925) est un peintre réaliste américain, très célèbre pour ses représentations de combats de boxe d’une rare intensité.

          

Document 4. Louis Boutrin, Le Sport à la Martinique : approches historique et organisationnelle, enjeux. L’Harmattan, Paris 1997. Depuis la page 124 (« Le sportif que l’on compare à un artiste, réalise l’œuvre sous nos yeux ») jusqu’à la page 125 (« Ce Beau-là, c’est lui qui restera immortalisé dans nos mémoires. »).


Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
  • Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
  • Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
  • Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
  • Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
  • L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
  • Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
  • Le sport, reflet du capitalisme ? [Bodin, Sempé, Fatien, Fontanel, Joffard] Support de cours + Sujet d’entraînement
  • Le phénomène E-Sport : de la convivialité à la post-humanité… Support de cours + documents d’accompagnement

Entraînement BTS et support de cours… Le Sport, reflet du capitalisme?

Le Sport, reflet du capitalisme ?
Les valeurs sportives dans le discours managérial

Support de cours et entraînement BTS

[Je conseille aux étudiant(e)s intéressé(e)s de prendre également connaissance de cet exercice de synthèse et du corrigé qui l’accompagne : Sports de masse et Surmédiatisation, exploit « à tout prix » et principe de rendement].

En tant que représentation de notre société, le sport reflète les formidables évolutions qui caractérisent le capitalisme moderne. Qu’il s’agisse de compétition économique ou de compétition sportive, l’emprise du performatif est en effet représentative d’une tendance fortement marquée des sociétés actuelles, dominées à la fois par des logiques de globalisation et de compétition.

En premier lieu, comme l’ont montré avec justesse un certain nombre d’analyses, particulièrement d’inspiration marxiste, le développement du sport est inséparable de la montée du capitalisme. Laurent Gras note à ce titre combien « l’essor des exercices physiques s’inscrit tout au long du dix-neuvième siècle dans le cadre plus global d’une économie des corps destinée à accroître leurs rendements au profit de la productivité industrielle et bourgeoise » [ Google Livres : Laurent Gras, Le Sport en Prison, L’Harmattan « Sports en Société », Paris 2004, page 15].

  • Voir aussi : Philippe Jamet, Le Sport dans la société, entre raison(s) et passion(s), L’Harmattan, Paris 1991, page 14 et s.
Jean-Marie Brohm
Les Meutes sportives : critique de la domination L’Harmattan, Paris 2000.
Google livres  Page 25 et s.
a) le sport moderne apparaît avec l’émergence puis l’expansion du mode de production capitaliste. La naissance du sport est donc corrélative du capitalisme comme ensemble spécifique de rapports sociaux et d’institutions ;

b) l’histoire du sport s’inscrit totalement dans l’histoire du capitalisme, tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale. La mondialisation de l’institution et des pratiques sportives (fédérations internationales, championnats du monde, Jeux olympiques, Comité international olympique, etc.) est totalement synchrone de l’impérialisme, c’est-à-dire, plus précisément, de l’avènement du marché mondial. Il est impossible de comprendre le fait sportif contemporain si on ne l’intègre pas dans le processus des relations internationales et des échanges multinationaux. La périodisation du sport elle-même s’insère dans les cycles internationaux du capital et dans les grands « tournants », crises, ruptures, etc. de la société bourgeoise ;

c) le sport actuel est un sous-système du système capitaliste dont il réfracte tous les principes de fonctionnement, toutes les tendances, toutes les contradictions. En ce sens, l’institution sportive ne peut se comprendre que dans le cadre d’un système social spécifique : le capitalisme. Les rapports structurels du sport et du capitalisme déterminent des homologies fondamentales entre la mise en valeur du capital et la recherche de la performance sportive (course au rendement, chasse aux records, obsession de la compétitivité, etc.).
Voir aussi cet autre texte de Jean-Marie Brohm sur le sport en tant que reflet de la société capitaliste.

Comme nous le voyons, il paraît légitime d’approfondir l’analogie entre le sport et le capitalisme. En cherchant ainsi à développer leur capital humain et à fédérer l’action et le travail de chacun, les entreprises font souvent référence à un certain nombre de valeurs liées à la sociabilité par le sport, à commencer par l’esprit d’émulation et de compétition, l’esprit d’équipe, l’engagement individuel au service d’une performance collective, etc.

Je vous renvoie à ces propos de  Philippe Joffard, président du Comité Sport du Medef (document 4) : « Parce que le sport apprend l’esprit d’équipe, l’échange, le partage, la réussite, l’objectif en commun mais aussi l’accomplissement individuel, il peut donner du sens et responsabiliser les salariés ». Ainsi, le sport s’inscrit-il dans une logique de compétitivité où l’efficacité, le dépassement de soi, le coaching, l’optimisation de la performance deviennent les critères déterminants des stratégies modernes de management des équipes.

Comme il a été par ailleurs justement noté, « le vocabulaire sportif compétitif s’invite dans les discours des managers parce qu’il renvoie à des images connues et possède à ce titre une fonction pédagogique » [Julien Pierre, « Les valeurs du sport au service de la rhétorique managériale et de la mobilisation des salariés en entreprise, in Sport et travail, sous la direction de Claude Saubry, L’Harmattan Paris 2010, page 57]. Il suffit par exemple de consulter les annonces d’offres d’emplois pour voir combien elles abondent en métaphores sportives : ainsi l’impératif de dépassement conjugué à celui de rigueur visant à la production d’une performance et d’un record.

Dans un ouvrage consacré à la recherche d’emploi, un auteur écrit par exemple : « il faut se battre, se démener, se vendre, s’imposer […]. Pour gagner dans un entretien de recrutement, il est donc nécessaire d’être au top de sa performance, c’est-à-dire croire en soi et rayonner de motivation » [source]. On pourrait aussi mentionner la plupart des conseils donnés quant à la rédaction du CV, où la pratique d’un sport collectif dans un club corporatif constitue souvent un apport déterminant lorsqu’il s’agit de travailler au sein d’une équipe.

De fait, la professionnalisation et la médiatisation des sportifs de haut niveau, particulièrement depuis les années 80, ont profondément orienté les motivations les plus essentielles des stratégies entrepreneuriales. C’est ainsi que le management stratégique des ressources humaines associe de plus en plus fréquemment la compétition sportive à la compétitivité des entreprises.

Gilles Alexandre
« L’entreprise, le monde du travail et la compétition »
in Collectif, La Compétition, mère de toutes choses ? Colloque interdisciplinaire sous la présidence de Jean-Marie Pelt, « Le Collège supérieur », éd. de l’Emmanuel, 2008.
Google livres Page 27 et s.
Par nature, le terrain de l’entreprise semble inséparable du terrain de la compétition au sens où le sport l’entend. Même tension pour emporter des marchés comme on remporte un match, même exigence pour sélectionner les meilleurs diplômés comme on sélectionne des champions, même goût du résultat, de la mesure ou du chronomètre. Même engagement auprès des médias pour valoriser les succès ou soigner une image. Même sens de l’objectif, même implication dans la modernisation des moyens. Mais, curieusement, que la compétition illustre l’affrontement des entreprises entre elles, ou qu’elle se rapporte à la lutte des places en leur sein, la notion semble moins utilisée que les termes de concurrence, de compétitivité, de productivité, d’efficacité ou de rentabilité. Aujourd’hui, en interne, c’est celui de performance qui est le plus utilisé.

Pour le plus grand nombre, et d’une façon générale, le terme de performance renvoie à des prouesses sortant de l’ordinaire comme l’ascension hivernale d’une face nord, la chute d’un « inaccessible » record ou une victoire aussi héroïque qu’inattendue. Figure majeure de l’émotion sportive, le mot performance s’est immiscé dans tous les actes de l’entreprise à mesure que chacun, quelle que soit sa place, se fut trouvé sommé de se dépasser en faisant toujours plus que les objectifs prévus. Dans le monde de l’entreprise, tout se passe, tout semble conçu et organisé pour que l’ensemble des acteurs, des processus, des produits ou des services s’inscrivent dans un schéma « compétitif » dont il importe de sortir gagnant sous peine de disparaître ou de se retrouver aux mains de plus puissant que soi.

L’idéologie sportive réactive donc un certain nombre de mythes contemporains. Comme le rappelle Christian Pociello (Encyclopædia Universalis, « Sport »), « Les sports sont utilisés pour produire des images d’excellence qui résultent du travail individuel de perfectionnement. Mais, dans l’exploitation la plus large de l’éventail de ses images, le sport symbolise les qualités de jeunesse et d’« énergie », de dynamisme et de vitalité que vient renforcer l’imagerie insistante de ses bondissements. Sont également utilisés les sports d’aventure pour exprimer l’effort ambitieux de conquêtes, ou les vertus de la prise de risques, souligner les qualités d’organisation ainsi que les « capacités de survie » de l’entreprise. Lorsqu’elles doivent se manifester dans une aventure collective, ces vertus recourent volontiers au pouvoir métaphorique des grandes embarcations lancées dans l’épopée maritime (L’Esprit d’équipe). À travers cette ébauche de sémiologie des imageries sportives, soumises aux exigences de la communication, on perçoit que le sport est bien un produit saturé d’informations sur la société qui le produit, l’imprègne de ses mythes et de ses valeurs ».

Alain Ehrenberg
Le Culte de la performance Calmann-Lévy, Paris 1991
Google livres

Une entreprise dans un secteur de pointe qui cherche à recruter des jeunes gens compétents et ambitieux ne se contente plus de leur promettre la bonne utilisation de leurs compétences, de leur offrir des carrières mirobolantes, tout en magnifiant ses performances passées et à venir. Elle sature tout cela par la référence au sport (« Champion d’Europe : des records individuels pour une victoire d’équipe », annonce de recrutement de Cap Gémini Sogeti, 1987). Une entreprise de travail intérimaire, qui offre donc des emplois précaires, s’appuiera sur la rage de vaincre et l’esprit d’équipe (Bis, campagne publicitaire, 1990). […] Une entreprise a des salariés démotivés, elle a des problèmes d’identité et de communication interne ? Qu’elle sponsorise une équipe sur le Paris-Dakar pour insuffler chez elle l’esprit de challenge. Une entreprise cherche à bien intégrer son personnel ? Qu’elle demande à la Segos de lui organiser un P. S. T. (Physical Self Training) ou à Promosports Conseil de lui préparer un séminaire sportif où des champions montreront à des cadres ce qu’est la rage de vaincre.

De fait, si la création de valeur et le pilotage des performances de l’entreprise passent par la médiatisation du sport, c’est qu’elle améliore non seulement l’image de marque mais qu’elle permet aussi d’inculquer au sein des salariés la tactique, l’esprit de compétition, de rivalité, de combat, inhérent au discours sportif moderne, et qui va à l’encontre des aspects traditionnels de la pratique sportive.

Comme nous le comprenons en effet, un grand nombre de valeurs technicistes du sport sont au cœur des métamorphoses nouvelles du capitalisme et de ses dérives. Réduit à des paramètres quantitatifs —la recherche de la performance à tout prix—, le sport ne peut être que l’aboutissement des tendances réificationnelles de la société capitaliste, pour reprendre une image chère aux marxistes. C’est ainsi que Michel Caillat faisait justement remarquer combien « le sportif n’échappe pas au processus de réification : il se perd comme homme et devient chose dans son acte de production de performances » [Michel Caillat, Pensées critiques sur le sport, L’Harmattan, Paris 2000,  page 83].

Le sport constitue donc intrinsèquement un paradoxe : d’instrument de loisir et de détente qu’il était (cf. son étymologie : « desport » = plaisir, distraction), il a progressivement renversé cette valeur hédoniste et humaniste pour devenir un outil de prestige et de pouvoir mercantile orienté vers la course au rendement et à l’héroïsation. Cette orientation a contribué grandement à assimiler la société au modèle de l’organisation productive et de la performance collective. C’est en ce sens que, si l’utilité du sport est indéniable dans les stratégies d’aide à la décision et à la communication de l’entreprise, elle va toutefois de pair avec une certaine dérive techniciste du capitalisme moderne.

La question revient donc à se demander si le sport doit être l’expression de la puissance ou de la morale. Entre éthique et performance, il faut choisir… À un journaliste qui faisait remarquer en 1984 que « le sport construit ses règles lui-même », le champion olympique du disque Rolf Danneberg répondit : « L’éthique du sport, c’est un terme trop usé. L’éthique, c’est du bla bla bla insupportable ».
Je vous laisse méditer ces propos…

© Bruno Rigolt, mars 2013
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

       

Corpus

  • Document 1 : Dominique Bodin, Gaëlle Sempé, « Valeurs sportives, support identitaire de l’entreprise » (in Éthique et sport en Europe, Publishing Editions/Conseil de l’Europe, Strasbourg 2011).
    Google livres pages 116-117. [depuis : « Au-delà de son seul rôle de loisir, le sport occupe une place importante dans nos modes de vie –p. 116– jusqu’à : « Le rugby au moins, c’est un sport qui a des valeurs. » –page 117-].

           

Document 2 : Pauline Fatien, « Face à de nouvelles règles du « je » dans l’organisation : le coaching, un dispositif managérial de médiation de contradictions socio-économiques ? » (in Jean-Claude Sardas, David Giauque -sous la direction de- Comprendre et organiser : Quels apports des sciences humaines et sociales ?, L’Harmattan, Paris 2007.
Google livres pages 355-356. [depuis : « Le « sport » transcende sa signification première de jeu –p. 355– jusqu’à : « serait ainsi caractéristique d’une « économie renouvelée en permanence » (Ritzer 1989). » –p. 356-].

      

  • Document 3 : Maxence Fontanel, Sportif de haut niveau, manager en devenir, L’Harmattan, Paris 2008.
    Google livres [depuis : « Le sportif de haut niveau développe de réelles capacités de leadership » –p. 43– jusqu’à : « leur reconnaissance dans les entreprises modernes » -bas de la page 44-].

 

  • Document 4 Philippe Joffard, président du Comité Sport du Medef.
    Référence de l’article : Guide pratique du sport en entreprise (Comité National Olympique et Sportif Français/Medef, page 5)

L’impact positif de la pratique d’activités physiques et sportives en entreprise sur la performance globale de celle-ci est aujourd’hui en passe d’être reconnu. Développer la pratique d’activités physiques, faire du sport un choix, placé sous le signe de la volonté et de l’adhésion du chef d’entreprise comme des salariés, peut constituer un nouvel outil managérial à même de réinscrire l’Homme au cœur du projet de l’entreprise.

Parce que le sport apprend l’esprit d’équipe, l’échange, le partage, la réussite, l’objectif en commun mais aussi l’accomplissement individuel, il peut donner du sens et responsabiliser les salariés.

Parce que le sport peut apporter de l’émotion, de l’énergie, de l’innovation, il peut s’intégrer dans un mode de management attentif au développement professionnel de chacun.

Parce que le sport permet d’oser, qu’il apprend la remise en question, à analyser ses échecs mais aussi ses victoires, il peut inciter à la reconnaissance du courage dans l’entreprise, à la prise d’initiative et au droit à l’erreur. Pour toutes ces raisons, j’encourage le plus grand nombre de dirigeants à faire entrer le sport dans leur entreprise.

  • Document 5 « Morgan Parra a su être le patron des Bleus face à l’Irlande. »
    Crédits photo : DPPI (source)

Documents complémentaires

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
  • Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
  • Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
  • Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
  • Sport et accomplissement [Lancelotti, Montherlant, Bollon, Andrieu] : Sujet
  • L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
  • Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
  • Le phénomène E-Sport : de la convivialité à la post-humanité… Support de cours + documents d’accompagnement

Ecriture contributive Dissertation « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Corrigé

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

NetÉtiquette : Licence Creative Commonscomme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les textes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du texte cité (URL de la page).

Ecriture contributive Dissertation "Selon vous, qu'est-ce qu'un bon livre ?" Corrigé élève

Entraînement à l’EAF
Dissertation 

« Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? »

La classe de Première S4 (promotion 2012-2013) a été amenée il y a quelques semaines, à traiter le sujet de dissertation suivant : « Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? » Parmi tous les travaux que j’ai lus, un devoir a particulièrement retenu mon attention : celui de Ludwig S.

Étant donné la grande qualité de ce travail, j’ai décidé d’en exploiter plusieurs aspects pour rédiger le présent corrigé. 

ans un article célèbre sur le romancier François Mauriac repris plus tard dans Situations I (1947), Jean-Paul Sartre écrit qu’ « un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches ou alors une grande forme en mouvement : la lecture ». De fait, si un ouvrage provoque l’ennui et la déception de son lecteur, peut-être ne sera « qu’un petit tas de feuilles sèches ». A contrario, s’il répond aux attentes du lecteur, alors le livre devient « une grande forme en mouvement », c’est-à-dire un grand livre. Comme nous le comprenons, l’acte d’écriture est le corrélat de l’activité même du lecteur ; ainsi pouvons-nous nous poser la question : « qu’est-ce qu’un bon livre ? ».
__________Nous répondrons à cette problématique selon une triple perspective : si un bon livre répond d’abord aux enjeux du divertissement et de l’évasion, il assume également une fonction d’apprentissage, voire un rôle militant et engagé qu’on ne saurait sous-estimer. Cela dit, la question de déterminer ce qu’est un bon livre, éminemment personnelle et subjective, nous amènera, de façon plus métaphysique, à envisager la dimension introspective de tout processus de lecture : lorsqu’il juge un livre peut être le lecteur se juge-t-il lui-même ?

__________Un livre est, dans un premier temps, un moyen de se divertir, de se couper du monde. Personnellement, c’est en feuilletant « l’objet-livre », objet certes banal, produit de consommation courante, que me vient pourtant cette envie si particulière de m’évader pour oublier la réalité de la vie. Beaucoup de registres littéraires amènent à ce titre un profond divertissement intellectuel. Le fantastique et le merveilleux concourent par exemple à faire du livre « une grande forme en mouvement » pour reprendre l’expression de Sartre, apte à solliciter l’imagination du lecteur, et à le transporter dans un monde nouveau et surnaturel qui va exciter son imaginaire, un peu comme s’il feuilletait l’un de ses rêves. Comment ne pas évoquer ici le Seigneur des Anneaux, magnifique réflexion littéraire sur le Bien et le Mal. À travers les trois tomes qui le composent, la Communauté de l’Anneau, les Deux tours, le Retour du Roi, l’histoire repose sur la symbolique de l’Anneau, incarnation des forces maléfiques de Sauron, le seigneur de « Mordor ». À la lecture, comment ne pas se sentir emporté dans une quête hors du temps, profondément spirituelle et morale, faite de multiples péripéties ? Si l’ouvrage a renouvelé le genre de l’épopée, il revient aussi à Tolkien d’avoir inauguré l’heroic fantasy, mythologie centrée sur des aventures héroïques dans des mondes imaginaires. En construisant un véritable cycle dans lequel les héros, nourris de la substance des mythes, affrontent des peurs et des angoisses, combattent des créatures mystérieuses, le Seigneur des anneaux est donc un bon livre, tant il parvient à objectiver nos fantasmes sur le mode du fantastique et plus encore du symbolique.
__________Mais d’autres œuvres laissent au lecteur le plaisir mêlé d’inquiétude de s’imaginer dans d’autres mondes, cherchant les limites du scientifiquement connu comme la science fiction, ou détournant la réalité comme la littérature d’anticipation. Ainsi, peut-on parler d’une poétique du futur, qui puise son inspiration à la fois dans le surnaturel et dans la réalité même dont elle se plait à détourner le système référentiel. En tant que lecteur assidu de ce genre d’ouvrages, j’évoquerai le plaisir que j’ai éprouvé à la lecture des romans de Jules verne : si je n’en devais citer qu’un seul, j’évoquerais Vingt mille lieues sous les mers. Plus encore que le Voyage au centre de la terre ou le Tour du monde en quatre-vingts jours, ce roman me semble parfaitement illustrer cette part d’extraordinaire, d’intrigue et de mystère que recherche tout lecteur : la lecture, particulièrement du fantastique, ne suppose-t-elle pas une rupture, un arrachement du réel ? Et conséquemment un surgissement du désordre ? Le lecteur va s’imaginer ce qu’il pourrait faire avec d’incroyables technologies qui dépassent l’entendement ; il se projettera dans le Nautilus commandé par le capitaine Nemo pour voyager au cœur de l’inconnu. Un bon livre, c’est donc comme nous le comprenons, effectuer un « voyage extraordinaire » pour aller vers l’inexploré et l’inimaginable : ainsi le lecteur devient-il le « suprême savant » dont parle si bien Rimbaud dans la « Lettre du voyant », celui qui arrivant « à l’inconnu », se plonge avec délice dans le possible de l’impossible.
__________Enfin, un bon livre selon nous, procède d’une identification du lecteur au personnage : merveilleuse confusion entre la notion de personnage et celle de personne ! La détermination de ce qui émeut le lecteur dépend en effet de ce que privilégie l’art du point de vue. Certains ouvrages en particulier nous permettent de nous plonger totalement dans la peau du personnage. Cette identification perceptive est particulièrement sensible dans le roman policier et le roman noir, où la présence d’une intrigue, d’une enquête, la recherche du coupable à partir d’un certain nombre d’indices, permettent au lecteur de se substituer au détective et de conduire la résolution de l’intrigue jusqu’à la fin du livre. Personnellement, lorsque je me trouve pris dans l’intrigue, j’ai hâte de terminer rapidement le livre afin de découvrir la vérité, ce qui m’amène à une sorte de voyage criminologique permettant de mieux saisir les différentes facettes du crime, mais aussi les très nombreuses théories explicatives de celui-ci. Dans Une Étude en rouge (1887) qui est la première enquête de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle donne vie à des personnages qui, dépassant la fiction, finissent par prendre la place de l’auteur : on se rappelle davantage d’Holmes ou de Watson que d’Arthur Conan Doyle ! De toutes ces remarques, il convient de comprendre que la lecture constitue un voyage intellectuel. Pour paraphraser Louis-Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, « Voyager c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force ! » La force d’un bon livre réside en effet dans ce voyage métaphorique que permet la lecture, dans ce jeu libre et gratuit de l’imagination.

__________Pour autant, un bon livre ne relève-t-il que de l’imaginaire ? N’est-il pas apte également à féconder le réel ? Certes, comme nous avons essayé de le montrer dans notre première partie, en s’éloignant des repères normatifs traditionnels par le biais de la fiction, du fantastique, de l’imaginaire, le livre devient le terrain d’élection du rêve, voire de l’utopie. Cependant ne faut-il voir dans un bon livre qu’un objet de divertissement ? Dans le sens pascalien que nous donnons à ce terme, le divertissement ne serait-il pas une réponse, d’ailleurs illusoire à notre angoisse existentielle ? Ainsi, loin de se limiter à sa fonction narrative un bon livre selon nous a pour vocation d’instruire le lecteur. Ce rôle didactique, parfois dénigré bien à tort, est pourtant essentiel. Si pour l’auteur des Pensées, le divertissement amène à l’intolérance de l’homme en le détournant de la vérité, c’est précisément selon nous, parce que la vérité est indissociable d’une quête morale et spirituelle dont un bon livre doit se faire l’instrument. Il nous revient en mémoire ici la fameuse Lettre de Gargantua à Pantagruel qui correspond si bien à l’idéal d’une lecture humaniste du monde : Du droit civil, je veulx que tu saiche par cueur les beaulx textes et me les confère avecques philosophie. […] Puis sougneusement revisite les livres des médicins grecz, arabes et latins, sans contemner les thalmudistes et cabalistes, et par fréquentes anatomies acquiers-toy parfaicte congnoissance de l’aultre monde, qui est l’homme. Et par lesquelles heures du jour commence à visiter les sainctes lettres, premièrement en grec Le Nouveau Testamant et Epistres des Apostres et puis en hébrieu Le Vieux Testament. Somme, que je voy un abysme de science »… Comme nous le comprenons, un bon livre est un livre « bon », autrement dit porteur d’enseignement et de sagesse : « Science sans conscience… » rappelle encore Rabelais ! Et au risque de choquer, j’avancerai qu’il faut lire des ouvrages aptes à nous enseigner les valeurs du monde dans sa diversité.
__________Dans cette perspective, un bon livre doit également nous « éclairer » selon l’acception que les philosophes des Lumières donnaient à ce terme : éclairer, c’est-à-dire instruire et, pour reprendre un mot célèbre du philosophe Emmanuel Kant, nous faire « sortir d’une minorité » pour avoir « le courage de [nous] servir de [notre] propre entendement ». Tout lecteur n’est-il pas quelque part à l’image du « Candide » de Voltaire ? Lire un bon livre, n’est-ce pas découvrir le monde de façon plus critique en nous servant de notre « entendement » ? Rédigé en 1759, ce conte philosophique allie en effet au divertissement le plus jubilatoire une éclairante critique de la société et du pouvoir au dix-huitième siècle. À travers un registre satirique et très ironique, jouant à fond avec les codes de l’humour noir et de la parodie, Voltaire fait du « héros » éponyme le symbole de l’homme naïf capable de se libérer des absolus spéculatifs et dogmatiques de Pangloss. Comme le chapitre trente le suggère très bien, le véritable bonheur est à la fois « prise de conscience » et « crise de conscience » d’un système idéologique marqué par l’ancien régime.  « Cultiver son jardin », c’est pour Voltaire refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes. C’est en ce sens que ce conte philosophique est un bon livre car il nous aide à redéfinir la place des hommes dans le monde selon une vision politique qui fait de l’action la source du bonheur humain, et de notre lecture « une grande forme en mouvement », pour reprendre l’expression de Sartre que nous citions au début de notre travail. Dans le même ordre d’idée, le naturalisme, en fondant le roman expérimental et sociologique, nous semble parfaitement s’accorder avec notre réflexion. Paru en 1880, le Roman expérimental de Zola, fortement redevable à la méthode exploratoire de Claude Bernard et au positivisme d’Auguste Comte, notamment sur les lois de l’hérédité, nous rappelle qu’un bon livre est celui qui prend le parti de l’histoire et place l’écrivain « en situation dans son époque » pour reprendre une autre expression célèbre de Sartre. Comme le rappelle Zola à propos de l’Assommoir, ce septième volume de la série des Rougon-Macquart est en effet « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». L’écrivain y restitue la langue et les mœurs des ouvriers, tout en décrivant les ravages causés par la misère et l’alcoolisme. Si l’ouvrage a suscité de telles polémiques, c’est qu’il se réclame sans doute du droit de tout dire, et d’instruire le lecteur en lui ouvrant les yeux sur les problèmes réels de la société.
__________Mais certains textes ont une portée testimoniale encore plus forte : c’est ainsi que le genre autobiographique, en plaçant le lecteur au cœur du « pacte » si brillamment analysé par Philippe Lejeune, c’est-à-dire sur la confiance établie entre le lecteur et l’auteur, et qui suppose aussi une déclaration explicite d’intention de l’auteur, nous amène à en partager intimement le vécu. Le lecteur va alors porter une attention plus particulière au récit car il est conscient que c’est la réalité. À cet égard, un livre qui m’a profondément marqué est le témoignage de Primo Levi : Se questo è un uomo. Rédigé entre décembre 1945 et janvier 1947, ce récit autobiographique raconte la terrible épreuve des camps d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale. Primo Levi explique, à partir de son quotidien dans le camp, la lutte et l’organisation pour la survie des prisonniers. Tout au long de ce récit, il montre et enseigne les horreurs de la déshumanisation des camps aux lecteurs. Ce bouleversant témoignage sur la Shoah répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». « Faire participer les autres », voilà peut être le principe le plus fort d’un bon livre : comme nous avons essayé de le montrer, cette communion entre l’auteur et le lecteur est primordiale, car c’est là l’aboutissement de l’écriture.

__________Interrogeons-nous dans une dernière partie sur ce rapport étroit de l’auteur et du lecteur : au fond, en jugeant qu’un livre est « bon » ou non peut être que le lecteur se juge lui-même ? Comme le rappelle tout d’abord Jean-Pierre Saucy, « Existe-t-il de bons ou de mauvais livres ? Si tel est le cas cela implique qu’il y a de bons et de mauvais lecteurs. Ce qui est presque exact. Il y a en réalité des lecteurs qui ont des niveaux de lecture différents. Il y a ceux qui lisent beaucoup, ceux qui lisent très occasionnellement et ceux qui ne lisent pas —qui restent néanmoins des lecteurs potentiels, même s’ils ne le savent pas. Il y a ceux qui lisent des textes très complexes et ceux qui lisent des textes légers et facile d’accès. Pour autant, il n’y a pas de bons ou de mauvais lecteurs : il en existe simplement différentes espèces dont le goût et le jugement sont extrêmement variés ». À cet égard, si nous sommes en accord avec le sujet ou le thème d’un livre, peut-être aurons-nous un avis totalement différent qu’avec un livre de même style mais en désaccord avec nos principes. Cela signifie que le livre dévoile nos défauts, nos qualités : il est un reflet de notre propre soi et si nous le jugeons, nous nous jugeons également.
__________N’avons-nous pas d’ailleurs une vision introspective de nous-mêmes à travers nos lectures ? Dans le roman d’Oscar Wilde publié en 1890, le Portrait de Dorian Gray, le héros peint un tableau qui change au cours du temps en fonction des actes qu’il fait. Le livre, comme ce tableau, serait donc un miroir. Comment ne pas évoquer à ce titre le recueil de nouvelles Danse macabre (Night Shift, 1978), dans lequel Stephen King écrit : « Si vous jugez le livre, le livre vous juge aussi ». De fait si nous cherchons le bon livre, celui-ci recherche peut être le bon lecteur avant de se dévoiler… Toute lecture est donc un apprivoisement mutuel : si l’on estime qu’un livre est bon ou mauvais, alors ce jugement se reflète dans le livre lui-même qui juge son lecteur à travers l’histoire, le schéma narratif, les péripéties, les personnages. Autrement dit, le livre nous renvoie à notre propre responsabilité de lecteur, à notre propre rapport au texte. Si tout acte d’écriture répond à une question qui engage l’écrivain, ce questionnement nous engage aussi. Dans La Mémoire et l’oblique, Philippe Lejeune intitule un chapitre « Lire mal pour n’avoir pas mal » : à la différence de la mauvaise lecture, la bonne lecture mènerait en effet le lecteur « au seuil de l’insupportable ». Comme nous le voyons, la vraie question à laquelle nous invite ce travail n’est pas tant de savoir reconnaître un « bon livre » que d’apprendre à devenir un bon lecteur.
__________L’acte de lecture nous engage au même titre que l’acte d’écriture, non pas en y voyant une projection de nous-même, mais davantage un questionnement de soi. Ce retour à soi-même que permet le livre est essentiel : même quand nous critiquons un livre, il révèle nos idées, nos valeurs ou nos principes. Il nous conseille, nous enseigne. C’est un camarade de voyage, un frère de conscience qui nous suit partout. Ainsi Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre n’hésitait pas à rappeler dans Paul et Virginie : « Lisez donc, […]. Les sages qui ont écrit avant nous, sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami ». Ces propos éclairants nous rappellent que l’ami est celui à qui l’on peut tout dire : un livre n’est donc pas qu’une succession de pages, c’est une rencontre qui oblige tout autant l’auteur que le lecteur à se mettre en question et à se parler.

 

our conclure ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous l’avons compris, un bon livre est comme un voyage : voyage métaphorique d’abord, voyage immobile, immatériel qui nous transporte, nous transforme et qui une fois terminé laisse une trace, si infime soit-elle, un sillage. Ainsi est-il un miroir qui reflète l’âme de son lecteur. Mais cette traversée intellectuelle doit entraîner comme nous avons tenté de le montrer, autre chose qu’un simple plaisir de lire : une plénitude, une curiosité spirituelle comme si l’auteur avait écrit à l’intention du lecteur.
__________Dans un texte célèbre des Contemplations (« La vie aux champs« ) Victor Hugo, compare l’homme à un livre : « Tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit ». De fait, le bon livre n’est-il pas le livre des heures ? Le livre des jours ? Le livre de la vie ? Les pages que l’on tourne disent parfois adieu a un passé douloureux et révèlent de nouveaux chapitres qui cachent nos propres rêves. Comme le disait si bien Hélène Cixous, « La vie est un livre, mais qui n’est pas encore écrit, qui est en train de s’écrire »…

© Bruno Rigolt. Merci à Ludwig S., pour sa contribution au présent corrigé.
Lycée en Forêt (Montargis, France), mars 2013.
Classe de Première S4 (Promotion 2012-2013)

NetÉtiquette : Licence Creative Commonscomme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les textes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du texte cité (URL de la page).

Entraînement BTS Sports de masse et Surmédiatisation… Corrigé de Synthèse…

SPORTS DE MASSE ET
SURMÉDIATISATION
Exploit « à tout prix » et principe de rendement

         

Entraînement BTS
Synthèse et Corrigé

CORPUS

  • Document 1 : Gustave Thibon, L’Équilibre et l’harmonie, 1976
  • Document 2 : Jean Giono, « Le Sport », Les Terrasses de l’île d’Elbe, 1976
  • Document 3 : Jean-Marie Brohm, La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, 2006
  • Document 4 : Charlélie Couture, « Les champions / Tennis métaphore », 1997

 

Synthèse (40 points)
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective à partir du corpus de documents ci-dessous.

Écriture personnelle (20 points)
L’écrivain Jean Giono (document 2) affirme à propos du sport que « c’est la plus belle escroquerie des temps modernes ». Partagez-vous cette opinion ?

 Niveau de difficulté : *** (difficile)


  • Document 1 : Gustave Thibon, L’équilibre et l’harmonie, 1976

 La résonance mondiale des Jeux Olympiques (gros titres dans les journaux, émissions télévisées, etc.) montre l’importance démesurée qu’ont prise les spectacles sportifs dans la mentalité contemporaine. La littérature, la science et jusqu’à la politique pâtissent devant les exploits des « dieux du stade ».

Je ne méconnais pas la valeur humaine du sport. Sa pratique exige de solides vertus de l’esprit : maîtrise de soi, rigueur, discipline, loyauté. La compétition sportive est une école de vérité : la toise, le chronomètre, le poids du disque ou de l’haltère éliminent d’avance toute possibilité de fraude et toute solution de facilité. Aussi, une faible marge de contingence1 mise à part (indisposition passagère ou influence du climat), la victoire y va-t-elle infailliblement au meilleur, ce qui est loin d’être le cas dans les autres compétitions sociales, par exemple dans la bataille électorale ou dans la course à l’argent et aux honneurs. Un homme politique peut faire illusion sur ses mérites ; un sportif est immédiatement sanctionné par les résultats de son effort. Ici, le vrai et le vérifiable ne font qu’un…

Cela dit, je vois dans cet engouement exagéré pour le sport le signe d’une dangereuse régression vers le matérialisme — et un matérialisme rêvé plutôt que vécu.

Expliquons-nous.

J’ai parlé des vertus sportives. Mais l’unique but de ces vertus est d’exceller dans un domaine qui non seulement nous est commun avec les animaux, mais où les animaux nous sont infiniment supérieurs. S’agit-il de la course à pied ? Que représente le record des deux cents mètres abaissé d’un quart de seconde en comparaison des performances quotidiennes d’un lièvre ou d’une gazelle ? Du saut en longueur ou en hauteur ? Regardez donc l’agilité de l’écureuil qui voltige de branche en branche. Du lancement du disque ou de l’haltérophilie ? Quel champion égalera jamais l’exploit de l’aigle qui « arrache » et enlève dans le ciel une proie deux fois plus lourde que lui ? Par quelle étrange aberration restons-nous si souvent indifférents aux exemples des sages et aux œuvres des génies, alors que nous nous extasions devant des prouesses qui n’imitent que de très loin celles de nos « frères inférieurs » ?

Je disais que le sport exclut la fraude. Ce n’est plus tout à fait vrai. La fièvre malsaine du record dicte souvent l’emploi d’artifices malhonnêtes. Est-il besoin d’évoquer les scandales du « doping » ? Et nous avons appris la disqualification de deux championnes olympiques à qui, pour augmenter le tonus musculaire, on avait injecté des hormones mâles. Tout cela procède d’une barbarie technologique qui sacrifie les deux fins normales du sport (la santé du corps et la beauté des gestes) à l’obsession de la performance.

Mais il y a pire. C’est précisément à une époque où les hommes, esclaves des facilités dues à la technique, n’avaient jamais tant souffert du manque d’exercice physique qu’on voit se développer cet enthousiasme délirant pour les manifestations sportives. Des gens qui ont perdu le goût et presque la faculté de marcher ou qu’une panne d’ascenseur suffit à mettre de mauvaise humeur, se pâment devant l’exploit d’un coureur à pied. Des gamins qui ne circulent qu’en pétrolette2 font leur idole d’un champion cycliste. Il faut voir là un phénomène de transposition un peu analogue à celui qu’on observe dans l’érotisme : les fanatiques du sport-spectacle cherchent dans les images et les récits du sport-exercice une compensation illusoire à leur impuissance effective. C’est la solution de facilité dans toute sa platitude. Admirer l’exception dispense de suivre la règle ; on rêve de performances magiques et de records pulvérisés sans bouger le petit doigt ; l’effervescence cérébrale compense la paresse musculaire.

Le sport est une religion qui a trop de croyants et pas assez de pratiquants. Remettons-le à sa place, c’est à dire donnons-lui un peu moins d’importance dans notre imagination et un peu plus de réalité dans notre vie quotidienne.

Gustave Thibon,
L’équilibre et l’harmonie, 1976. Paris,
Librairie Arthème Fayard

1. Une faible part de hasard
2. Motocyclette

             

  • Document 2 : Jean Giono, « Le Sport », Les Terrasses de l’île d’Elbe, 1976
    Les Terrasses de l’île d’Elbe sont un recueil d’articles que l’écrivain Jean Giono a rédigés pour la presse écrite.

LE SPORT

Je suis contre. Je suis contre parce qu’il y a un ministre des sports et qu’il n’y a pas de ministre du bonheur (on n’a pas fini de m’entendre parler du bonheur, qui est le seul but raisonnable de l’existence). Quant au sport, qui a besoin d’un ministre (pour un tas de raisons, d’ailleurs, qui n’ont rien à voir avec le sport), voilà ce qui se passe : quarante mille personnes s’assoient sur les gradins d’un stade et vingt-deux types tapent du pied dans un ballon. Ajoutons suivant les régions un demi-million de gens qui jouent au concours de pronostics ou au totocalcio1, et vous avez ce qu’on appelle le sport. C’est un spectacle, un jeu, une combine ; on dit aussi une profession : il y a les professionnels et les amateurs. Professionnels et amateurs ne sont jamais que vingt-deux ou vingt-six au maximum ; les sportifs qui sont assis sur les gradins, avec des saucissons, des canettes de bière, des banderoles, des porte-voix et des nerfs sont quarante, cinquante ou cent mille ; on rêve de stades d’un million de places dans des pays où il manque cent mille lits dans les hôpitaux, et vous pouvez parier à coup sûr que le stade finira par être construit et que les malades continueront à ne pas être soignés comme il faut par manque de place. Le sport est sacré ; or c’est la plus belle escroquerie des temps modernes. II n’est pas vrai que ce soit la santé, il n’est pas vrai que ce soit la beauté, il n’est pas vrai que ce soit la vertu, il n’est pas vrai que ce soit l’équilibre, il n’est pas vrai que ce soit le signe de la civilisation, de la race forte ou de quoi que ce soit d’honorable et de logique. […]

À une époque où on ne faisait pas de sport, on montait au Mont-Blanc par des voies non frayées en chapeau gibus et bottines à boutons ; les grandes expéditions de sportifs qui vont soi-disant conquérir les Everest ne s’élèveraient pas plus haut que la tour Eiffel, s’ils n’étaient aidés, et presque portés par les indigènes du pays qui ne sont pas du tout des sportifs. Quand Jazy2 court en France, en Belgique, en Suède, en URSS, où vous voudrez, n’importe où, si ça lui fait plaisir de courir, pourquoi pas ? S’il est agréable à cent mille ou deux cent mille personnes de le regarder courir, pourquoi pas ? Mais qu’on n’en fasse pas une église, car qu’est-ce que c’est ? C’est un homme qui court ; et qu’est-ce que ça prouve ? Absolument rien. Quand un tel arrive premier en haut de l’Aubisque3, est-ce que ça a changé grand-chose à la marche du monde ? Que certains soient friands de ce spectacle, encore une fois pourquoi pas ? Ça ne me gêne pas. Ce qui me gêne, c’est quand vous me dites qu’il faut que nous arrivions tous premier en haut de l’Aubisque sous peine de perdre notre rang dans la hiérarchie des nations. Ce qui me gêne, c’est quand, pour atteindre soi-disant ce but ridicule, nous négligeons le véritable travail de l’homme. Je suis bien content qu’un tel ou une telle réalise un temps remarquable (pour parler comme un sportif) dans la brasse papillon, voilà à mon avis de quoi réjouir une fin d’après-midi pour qui a réalisé cet exploit, mais de là à pavoiser4 les bâtiments publics, il y a loin.

Jean Giono
Les Terrasses de l’île d’Elbe, 1976
. Paris, Gallimard

1. Totocalcio : loto sportif italien
2. Michel Jazy : athlète français. Il fut l’un des grands représentants du sport national dans les années 1960.
3. L’Aubisque : col des Pyrénées
4. Pavoiser : décorer avec des drapeaux

 

  • Document 3 : Jean-Marie Brohm, La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, 2006

Le sport suscite en effet l’unanimisme, l’adhésion enthousiaste, la mobilisation de masse, l’excès émotionnel, les débordements violents, toutes choses incompatibles avec la démocratie qui n’est pas le despotisme des opinions et des passions, mais le règne de la raison et des raisons. La tyrannie sportive avec son culte de la performance, son apologie de la force, sa passion pour les « suprématies physiques », son goût de l’ordre et de la hiérarchie est la tyrannie du fait accompli, la tyrannie de la foule belliqueuse, la tyrannie des circenses 1. Or, ces circenses, loin d’être d’inoffensives distractions populaires, sont en tout temps et en tous lieux des instruments de manipulation politique des masses, de puissants vecteurs de contrôle social. « Le sport devient alors instrumentum regni, ce que d’ailleurs il n’a pas cessé d’être au cours des siècles. C’est évident : les circenses canalisent les énergies incontrôlables de la foule » (*). Le sport est non seulement une politique de diversion sociale, de canalisation émotionnelle des masses, mais plus fondamentalement encore une coercition 2 anthropologique3 majeure qui renforce et légitime l’idéologie productiviste et le principe de rendement de la société capitaliste. Le sport est ainsi une injonction autoritaire au dépassement de soi et des autres, la mise en œuvre institutionnelle de cette contrainte au surpassement. « Si l’on devait qualifier d’un trait l’essence de notre société, on ne pourrait trouver que ceci : la contrainte de surpasser […]. Tout se mesure, et se mesure dans le combat ; et celui qui surpasse est un continuel vainqueur […]. Le plus fort est le meilleur, le plus fort mérite de vaincre » (**). Cette anthropologie « héroïque », tellement prisée par les fascismes, produit dans les sociétés libérales avancées, mais aussi dans les sociétés despotiques un type social particulier devenu la figure emblématique du surhomme sachant se surpasser — le sportif de compétition voué à produire en série des performances d’exception. Mieux même, les sportifs sont élevés en batterie comme les chevaux de course et d’ailleurs dopés comme eux […]. Le résultat : des humanoïdes déshumanisés, appareillés par différentes prothèses technologiques, chimiques, biologiques, psychologiques […]. « L’athlète est déjà en lui-même un être qui possède un organe hypertrophié qui transforme son corps en siège et source exclusifs d’un jeu continuel : l’athlète est un monstre, il est L’Homme qui Rit, la geisha au pied comprimé et atrophié, vouée à devenir l’instrument d’autrui » (***).

L’enjeu de la lutte concerne ensuite la nature même de la socio-anthropologie du sport. La quasi totalité des auteurs qui se sont penchés avec délectation sur les spectacles sportifs se sont en effet englués dans une sorte de sacralisation du sport, de ses rites et exploits. Qu’importent les violences, le dopage, la corruption, la mercantilisation5 généralisée, pourvu que soient préservés le chavirement des sens, l’ivresse, l’extase, la ferveur et l’obnubilation des « on a gagné ».

Jean-Marie Brohm
La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, 2006. Paris, éd. Beauchesne

(*) Umberto Eco, la Guerre du faux, Paris Le Livre de Poche, « Biblio Essais », 1987, p. 242 ;
(**) Elias Canetti, la Conscience des mots, le Livre de Poche, « Biblio Essais », 1989, p. 214-215 ;
(***) Umberto Eco,
la Guerre du faux, op. cit. p. 241.

1. Circenses : (latin) jeux du cirque dans la Rome antique
2. Coercition : action de contraindre
3. Anthropologique : culturelle
4. Roman de Victor Hugo racontant le destin tragique d’un homme dont le visage monstrueusement mutilé donne l’apparence d’un rire permanent. Cet « homme qui rit » est ainsi condamné au triste destin de faire rire dans les spectacles.
5. Mercantilisation : marchandisation, commercialisation

 

  • Document 4 : Charlélie Couture, « Les champions / Tennis métaphore » (1997)

Athlètes dans leur sphère concentres sur eux-mêmes,
Champions solitaires, plein de mystère,
Ils visent une même cible qui semble inaccessible
Ils se dépassent dans l’effort pour un fantasme en or

Aller-retour, de long en large sur les courts
Ils poursuivent un même rêve qui rebondit sans trêve
Dévoues à leur passion, ils s’entraîneraient nuit et jour
Par fierté ou pour leur nation, ils se motivent encore et toujours

Les uns parlent du plaisir de gagner une compétition
D’autres additionnent les points ou recomptent le pognon
Ils sont que ce qu’ils sont tantôt merveilleux,
Tantôt un peu cons ou très ambitieux

Attachés à l’attaque ou défoncés en défense
Volleyeurs naturels ou joueurs de conscience
Sur terre battue, sur gazon sur la moquette ou le goudron
Ils incarnent les idoles tantôt ange ou démon

Refrain :
Un jour l’un d’eux m’a dit :
C’est comme la vie en général
Garde à l’esprit la balle dans le cœur du tamis
Toujours en mouvement, vers l’avant, respire à fond et serre les dents
Respecte l’autre et n’oublie pas : depuis Mathusalem, ton pire ennemi c’est toi-même

Grands oiseaux en short ou migrateurs sans escorte
Jeunes filles aux poignets de fer qui parfois se laissent faire
Par des amis, entraineurs ou drôles de managers
Qui remplacent leur famille qui les rassurent ou les étrillent
Adolescents exigeants ou capricieux souvent
Ils se videraient de leur sueur pour être le meilleur

 

Refrain

Donner tout ce qu’on a, se sortir les entrailles
Tant de sacrifices, pourquoi ? Pour serrer une médaille ?
Non, plus que la gloire, au delà de la victoire
La plus belle récompense que chacun espère en silence
C’est pouvoir un jour lever les bras devant son pays, devant les médias
Ou simplement devant son papa,

Mais d’ici là…

Refrain

Charlélie Couture (paroles et musique)
« Les Champions/Tennis métaphore), 1997
Album Casque nu (© Flying Boat)

 

CORRIGÉ DE LA SYNTHÈSE

 

          L’élargissement démesuré et la surmédiatisation dont il fait l’objet dans les sociétés contemporaines ont à ce point bouleversé l’impact du sport dans sa relation aux institutions fondamentales,  qu’une question se pose : n’est-il pas devenu l’ennemi de la morale ? Tel est l’enjeu de ce corpus. Le premier document est extrait d’un essai paru en 1976 sous le titre L’Équilibre et l’harmonie, dans lequel le philosophe Gustave Thibon voit dans la survalorisation du sport l’échec même de sa démocratisation. Rédigé la même année par l’écrivain Jean Giono, le deuxième document provient de chroniques journalistiques : Les Terrasses de l’île d’Elbe. Dans cet article intitulé « Le Sport », l’auteur s’en prend de façon très polémique au statut de champion sportif. Cette transformation de l’exploit sportif en phénomène médiatique constitue pour Jean-Marie Brohm un vecteur d’aliénation sociale, comme le mentionne explicitement le titre de son essai paru en 2006, La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple. Quant au dernier document, il s’agit des paroles d’une chanson intitulée « Les champions / Tennis métaphore » (1997) dans laquelle Charlélie Couture met à mal, à travers l’exemple du tennis, le mythe moderne du héros sportif.

          Comme nous le voyons, tous les documents amènent à interroger moralement cette surmédiatisation et les dérives qu’elle entraîne. Nous étudierons cette problématique selon trois axes : après avoir rappelé dans quelle mesure pour les auteurs l’avènement du sport contemporain comme phénomène de masse en détourne les finalités, nous verrons à travers le corpus comment les spectacles sportifs sont devenus la face obscure de l’élitisme et l’un des paramètres de la manipulation politique des foules. Enfin, le dossier nous invitera, sous un angle plus épistémologique, à développer une réflexion quant à la nécessaire redéfinition du champ sportif et des enjeux qui lui sont associés.

         L’avènement du sport contemporain comme phénomène de masse a transformé le spectacle sportif en un phénomène de société à l’échelle planétaire. Tel est tout d’abord le constat qui se dégage de la confrontation des différents documents de ce corpus. Gustave Thibon analyse cette importance démesurée du sport en montrant que l’émotion suscitée par les « dieux du stade » s’apparente à une véritable religion qui a dénaturé l’esprit du sport. De façon plus sarcastique, le chanteur Charlélie Couture montre à travers l’exemple du tennis combien les moyens de communication de masse ont contribué à l’édification du mythe des idoles sportives, soumises au dictat de la victoire à tout prix. Pour Jean-Marie Brohm, cette massification du sport est à mettre en relation avec ce qu’il appelle l’unanimisme des sociétés modernes, dans lesquelles l’individu est désormais enserré dans le collectif. Enfin, l’écrivain Jean Giono, au nom d’une morale humaniste du bonheur, condamne sans ambiguïté le sport de masse en illustrant son propos par le cas du football.

          La conséquence de ces dérives médiatiques est qu’elles ont travesti les valeurs du sport. Certes, comme s’en justifie Jean Giono, le sport n’est pas condamnable intrinsèquement, et peut légitimement susciter un intérêt. Gustave Thibon va même jusqu’à concéder que le sport, grâce en particulier aux dispositifs d’égalisation de la performance, peut être porteur de valeurs et d’un principe éthique exigeants. Mais à quel prix ? Comme le suggère  Charlélie Couture, la logique même de la compétition sportive conditionne la réussite et la notoriété aux entraînements et aux sacrifices incessants. Quant à Gustave Thibon et Jean Giono, leur critique à l’encontre de la médiatisation croissante des épreuves sportives, les amène à relativiser les performances du sport actuel de haut niveau : soit elles sont largement inférieures à celles du règne animal,  soit les exploits passés avaient d’autant plus de valeur qu’ on pratiquait alors le sport sans qu’il s’accompagne de cette surexploitation médiatique.

          On voit ici tout l’enjeu du corpus : en dépendant de l’effet de masse, le spectacle sportif n’est-il pas devenu la face obscure de l’élitisme et l’un des paramètres de la manipulation politique des foules ? En premier lieu, il faut reconnaître que la performance sportive déshumanise les corps. Gustave Thibon montre par exemple combien la « fièvre malsaine du record », en accélérant le rythme de travail des athlètes, les pousse à ravaler leurs scrupules pour atteindre des rendements de surhommes, « défoncés en défense » pour être le meilleur « devant son pays, devant les médias » comme l’évoque ironiquement Charlélie Couture. De façon plus fondamentale, Jean-Marie Brohm dénonce la « tyrannie sportive » de la haute compétition soumise au marchandisage de la médiatisation. Quant à Giono, il s’en prend également à cette exploitation médiatique : en mettant à l’épreuve le prestige national des sportifs et des organisateurs, le sport spectacle contemporain n’a selon lui « rien d’honorable ».

          Bien plus, il devient un instrument de manipulation politique des masses, réduites dès lors à subir dans la passivité du voyeurisme, des divertissements préfabriqués où la performance devient une figure du spectacle. Ce vide existentiel que dénoncent Gustave Thibon et Jean Giono conduit  Jean-Marie Brohm à la plus grande sévérité : selon lui, les spectacles sportifs ne seraient pas si éloignés des « circenses » des Romains, c’est-à-dire des jeux du cirque. L’articulation du sport autour d’un véritable culte idolâtre dont le spectacle inspire les foules est en fait une manipulation des masses en leur faisant miroiter un imaginaire illusoire et mystificateur. Enfin, il revient à Jean Giono de laisser éclater un cri de colère : comment accepter l’amplification médiatique dont bénéficie le sport, alors que les besoins urgents, en matière de santé publique par exemple, ne sont pas remplis ? Ce critère de disproportion serait donc d’autant plus pervers que l’idéologie sportive, en tant que fait de masse, s’est bâtie autour du mythe sacro-saint du champion-héros.

          Dès lors, une question se pose : le sport n’est-il pas devenu l’ennemi de la morale ? Un tel constat amène les auteurs à s’interroger sur les dérives induites par cette idéologie du sport, où seule la valeur de l’argent et du rendement priment. Telle est en effet l’inspiration de la chanson de Charlélie Couture qui s’en prend ironiquement au tennis-business : la course à la victoire, affranchie de toute référence à des normes éthiques, pousse le tennisman à l’autodestruction, pour un « fantasme en or ». Mais la critique la plus virulente émane des propos de Jean-Marie Brohm : loin de souscrire à un quelconque mythe rédempteur ou salvateur du sport, qui n’est pas exempt d’un certain populisme, il montre au contraire qu’il faut analyser les pratiques sportives selon une perspective critique. Cette approche d’inspiration marxiste l’amène à insister sur le lien entre le sport et l’économie capitaliste : le sport peut ainsi favoriser l’émergence ou le maintien d’une « mercantilisation généralisée ».

          Comme nous le comprenons à la lecture du corpus, il n’y a pas de sport sans questionnement de la société et de ses valeurs. C’est donc sur un plan plus épistémologique qu’il convient de lire les documents. Ainsi, la chanson de Charlélie Couture met en pleine lumière les contradictions du sport : l’éloge du tennis quant à l’esprit de compétition est contredit par le dopage et la volonté de vaincre à tout prix. Pour Jean-Marie Brohm, il faut redéfinir le modèle sportif en s’attaquant à l’exploitation mercantile et commerciale dont sont victimes tout autant les pratiquants que les supporters. N’est-il pas même dangereux de prêter au sport tant de vertus ? Telle est la thèse de Jean Giono qu’il appuie en insistant sur les dérives du sport en particulier dans la consolidation des identités nationales. Enfin, il revient à Gustave Thibon de rappeler qu’avant d’être un spectacle appréhendé de façon passive, le sport doit être une pratique inscrite dans le vécu de chacun.

          En conclusion, il ressort de ce corpus que la surmédiatisation du sport l’a détourné de ses finalités premières, investies d’un idéal humaniste promoteur d’exigences morales. Centré exclusivement sur le culte de la performance, la culture de masse et l’idéologie de la marchandisation, le sport ne serait plus que le reflet de la mondialisation économique : telle est en effet la thèse commune soutenue par les auteurs. Au-delà du phénomène sportif, un tel constat amène à interroger les notions fondamentales sur lesquelles s’est fondée notre modernité, dominée par le régime du spectacle et le règne de l’artifice.

© Bruno Rigolt, janvier 2013
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Pour aller plus loin… Je conseille aux étudiant(e)s intéressé(e)s de prendre également connaissance de ce support de cours et de l’entraînement qui l’accompagne : Le Sport, reflet du capitalisme ?  Les valeurs sportives dans le discours managérial.

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

© Bruno Rigolt, EPC janvier 2013

« Brise Marine » de Mallarmé… Poème expliqué

 

Mallarmé : « Brise marine » (1865)
commentaire littéraire

TEXTE

Brise marine

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Poésies

Joseph Mallord William Turner, « Le Dernier Voyage du Téméraire » (1839)
Huile sur toile, Londres, National Gallery

 

COMMENTAIRE LITTÉRAIRE

          C’est en 1865 que Stéphane Mallarmé rédige, dans le sillage des Fleurs du Mal de Baudelaire, un poème qui fera date : « Brise Marine ». Publiée un an plus tard dans Le Parnasse Contemporain, cette œuvre de jeunesse traduit l’impossible quête de l’absolu qui hanta Mallarmé toute sa vie. Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : après avoir expliqué que le poème se présente comme une opposition entre le monde des réalités et de la banalité quotidienne qui est celui du spleen, et l’appel de la mer qui traduit la soif de l’idéal et du voyage, nous essaierons de montrer que ce divorce entre la vie et l’art, dans la perspective symboliste, débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir évocateur de la poésie.

*          *

*

          S’écoulant sur un rythme monotone, le vers initial fait entrer dans le poème plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres ». Cet ennui profond de la vie est tout d’abord suggéré par le présent gnomique, en forme de sentence à valeur générale, employé dans le premier hémistiche. L’énoncé se présente en effet comme un témoignage du spleen et de l’insignifiance des relations conjugales, réduites à une sorte d’étalement dans la durée. À ce titre, la modalité assertive jointe à l’effacement des traces de l’instance d’énonciation renforce l’impression du lecteur d’être en présence d’une condamnation sans appel de la routine qui s’installe dans la relation de couple. La douleur et le doute métaphysique sont en outre  rendus particulièrement poignants par la tonalité élégiaque de l’interjection « hélas ». Nous pourrions d’ailleurs noter combien la symétrie constante, entre les deux hémistiches qui composent le premier vers, en renforce plus encore le pessimisme. À cet égard, l’impression d’avoir « lu tous les livres », par son aspect hyperbolique, joue de l’exagération des données objectives : Mallarmé a en effet dix-neuf ans quand paraît en février 1861 la deuxième édition des Fleurs du mal, ouvrage dont il subira à ce point l’emprise que tout autre livre lui paraîtra dénué d’intérêt. On peut donc déceler ici une très nette allusion à cette crise existentielle. De plus, le groupe verbal « j’ai lu », par sa valeur d’accompli du passé, confère à l’énoncé la dimension d’une formule définitive, sans appel. Cette lassitude extrême de l’existence, renforcée au vers 11 par l’addition d’une majuscule au substantif « Ennui », exprime encore plus par ce procédé de la personnification, le refus de tout lien social.

          C’est en effet par une triple négation structurée autour de l’adverbe « rien » que s’exprime dans la suite du texte l’arrachement du poète au néant et au vide par l’acte de la décision de partir : « Rien, ni les vieux jardins… ne retiendra ce cœur… ni la clarté déserte de ma lampe… Et ni la jeune femme allaitant son enfant. » Faut-il voir dans la métaphore in absentia des « vieux jardins » une allusion à la tragédie personnelle de Mallarmé due à la perte prématurée de sa mère en 1847, de sa sœur dix ans plus tard, puis de son père ? Sans doute peut-on affirmer que le comparé implicite est ici le cimetière, sous-entendu par l’image des « vieux jardins » qui connoterait l’inéluctable réalité de la mort. De façon plus générale, l’expression symboliserait aussi tout ce qui, dans sa vie passée, pourrait retenir l’auteur, à commencer par les lieux familiers et les possessions matérielles qui l’entravent dans sa quête de l’idéal. Comment ne pas être également surpris par le réalisme poignant de la deuxième image, qui ravive l’angoisse de la page blanche saisissant l’écrivain lors de son travail nocturne chez lui, dans la stérilité poétique et la solitude : la blancheur se réduit à la texture du papier sur lequel aucun mot ne vient s’écrire et qui reflète « la clarté déserte de [la] lampe ».  Par le biais de l’oxymore, le cliché romantique associé à la clarté lunaire est détourné de toute forme d’idéalisation comme en témoigne l’emploi inhabituel de l’épithète « déserte », chargée de connotations négatives : en opposition au « cœur qui dans la mer se trempe », c’est au contraire l’aridité, la sécheresse, l’impuissance à créer qui prédominent. On pourrait aussi évoquer dans ce refus du présent la condamnation implicite de la vie petite bourgeoise, guindée, étriquée même, que menait Mallarmé.

          Cette condamnation est d’ailleurs amplifiée par l’allusion à sa femme Marie au vers huit qui rejette tout autant l’idéal que le corps maternels dont l’auteur semble affirmer le caractère contingent. À ce titre, l’emploi du déterminant défini et du substantif (« la jeune femme »), l’un et l’autre à valeur générique, accentue plus encore par sa neutralité et son aspect généralisant, la crise affective que nous notions précédemment à propos du premier vers. De même, l’expression de « jeune femme » signale un recul, une prise de distance avec l’imaginaire social institué de la maternité. Au-delà de l’aspect proprement biographique, il conviendrait par exemple de remarquer combien l’allaitement, loin des clichés rattachant la mère et son enfant à des images de douceur et d’amour, s’associe au réseau lexical du vide et de l’aridité que nous remarquions à propos de la page blanche. À la stérilité de l’inspiration correspond la stérilité de la vie de famille. En contrepoint de ce sentiment d’échec existentiel, la métaphore du « cœur qui dans la mer se trempe » procède donc à la fois d’un appel à se libérer des vestiges du quotidien et d’une invitation à entreprendre le voyage rêvé qui est au cœur des ambitions métaphysiques du symbolisme : la manifestation de cette quête spirituelle est en effet suggérée par le symbole de « l’encrier de la mer » dont l’image presque visuelle du cœur qui s’y abreuve et s’y ressource, évoque l’absolue nécessité de fuir le monde pour aller à l’appel de l’inconnu.

*          *

*

          Alors que la symétrie du premier vers césuré 6/6 évoquait la durée pesante d’une vie monotone,  l’imminence du départ est suggérée dès le deuxième vers par un alexandrin dissymétrique : le désir irrépressible de l’action et du voyage s’exprime d’abord dans le rythme heurté des premières syllabes : « Fuir ! là-bas fuir ! ». L’impératif à valeur de nécessité et d’ordre, ajouté au jeu des répétitions du verbe et à la tonalité exclamative du discours, donne au voyage la forme d’une impérieuse quête initiatique. En outre, le phrasé du texte oscille entre la répétition saccadée et haletante, et le souffle ample et régulier renforcé par l’enjambement en fin de vers : « Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». Comme nous le voyons, les facteurs rythmiques sont essentiels car ils participent au sentiment de respiration et de souffle du voyage, par opposition à l’oppressant huis-clos du vers un. Mais si voyage il y a, c’est d’abord un voyage métaphorique, comme le suggère l’adverbe de lieu « là-bas », dans lequel il ne faut pas lire un sens géographique, mais une incursion dans une sorte d’ailleurs absolu auquel aspirait Baudelaire dans « L’Invitation au voyage ». Il s’agit donc d’un voyage vers un ailleurs indéterminé. À cet égard, la préposition « parmi » suivi du singulier « écume inconnue » au vers trois, implique l’idée d’une envolée dans l’infini : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Par ses connotations abstraites et spirituelles, le voyage au sens mallarméen ne se réduit donc pas seulement à une fuite « vers une exotique nature » (v. 11) : il est le signe d’une connivence avec l’invisible, ainsi que l’évoque l’image des « oiseaux ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». Emporté vers le monde des essences, le poète partage avec les oiseaux la même ivresse comme le suggère le verbe « sentir » dont la signification équivaut à recevoir une sensation qui passe par la perception primordiale de l’être-au-monde, justifié d’exister.

          Cette expérience de légitimation au monde grâce au voyage est amplifiée aux vers neuf et dix : « Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, / Lève l’ancre pour une exotique nature ! » Ici, la valeur d’imminence du futur peut s’interpréter comme un engagement, comme si Mallarmé s’obligeait lui-même, par le seul fait de le dire, à partir. Cette valeur modale, proche de l’impératif, est en outre renforcée par l’injonction donnée au steamer de lever l’ancre. Il faut cependant noter combien l’impératif catégorique qu’utilise Mallarmé pour s’adresser au navire comme s’il s’agissait d’une personne, pousse la décision de partir jusqu’au point de non-retour. Ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil, comme en témoigne au vers douze  le tableau déchirant de « l’adieu suprême des mouchoirs ». Toutes les connotations positives du départ semblent brutalement s’estomper au détriment de l’amertume de ne pouvoir réellement partir. C’est bien la résignation qui apparaît en effet dans ce distique : « Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! » Sous cet angle, que peut espérer le poète en voyageant, sinon de nouvelles désillusions ? La suite du texte ne fait que dramatiser ce sentiment d’amertume. À l’image euphorique et pittoresque du « steamer balançant [sa] mâture » au gré de la houle, succède la vision désespérée du voyage qui se clôt sur un naufrage : « Et, peut-être, les mâts, invitant les orages / Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages ». On aura noté le changement de désignation du steamer, réduit à n’être que des « mâts ». Cette métonymie ne saurait se limiter à un simple instrument rhétorique, elle traduit en fait une quête vouée à l’échec de ne pouvoir partir réellement.

James Tissot (1835-1902), « L’adieu sur le Mersey » (Détail. c. 1880).
New York,
Forbes Magazine Collection.

          C’est au vers quinze que se creuse plus encore la corrélation du naufrage avec les velléités suicidaires de l’écrivain : « Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’absence de relation fonctionnelle et de coordination entre les mots altère même la structure syntaxique de la phrase dont les coupes fiévreuses et saccadées (2/2/2/6) concourent à renforcer la charge émotionnelle. L’absence complète de tout secours est en outre suggérée par l’hyperbolisation de la scène, propre à peindre le désordre d’un esprit à qui le désespoir exagère tout. La répétition oratoire de l’expression « sans mâts » devient ainsi un signe de vide existentiel : renforcé par l’ellipse finale avec les points de suspension, le vers se clôt sur la mort et le néant, à travers l’image terrifiante du poète naufragé, prisonnier de la solitude et de la déréliction. Sur le plan biographique, on pourrait lire dans ce vers une très nette allusion à la grave crise métaphysique qu’a traversée Mallarmé un an plus tôt, et à l’issue de laquelle il cesse de croire en Dieu. Cependant, si le texte met en scène la mort du poète à travers l’épisode du naufrage, il s’agirait peut-être davantage d’un artifice, comme le suggère le dernier vers : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Cette priorité accordée à la dimension poétique du voyage est ici fondamentale : de fait, elle peut être mise en relation avec ces propos de Mallarmé  dans « Crise de vers »  : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots ». Ainsi la feuille blanche engendre le « chant des matelots » suggéré par la matière sonore des mots mêmes. On pourrait donc voir dans ce chant, la purification du langage de toute présence de l’auteur : en cela réside pour Mallarmé la justification et la fonction de la poésie, dont le pouvoir évocateur permet précisément d’entendre « le chant des matelots »…

*          *

*

          Comme nous le pressentions, ce serait mal comprendre le texte que de s’en tenir à l’échec du voyage. L’apostrophe suppliante du dernier vers peut être interprétée comme une volonté d’échapper à l’emprise du destin grâce à l’acte d’écrire, qui permet de dépasser la fatalité de la vie. Ce dernier vers, qui emprunte une image à Hugo (« Seul et triste au milieu des chants des matelots », in « À quoi je songe ? », Les Voix intérieures, 1837), et surtout sa matière au vers de chute du poème « Parfum exotique » (1857) de Baudelaire (« Se mêle dans mon âme au chant des mariniers »), n’est pourtant pas qu’une banale paraphrase : il est caractéristique d’une nouvelle esthétique qui traduit à la fois l’impossibilité du poète à partir mais bien plus la possibilité d’entendre « le chant des matelots », c’est-à-dire d’accéder à une réalité supérieure grâce à l’exploration des possibilités infinies du langage poétique, qui ouvre la porte d’un monde nouveau. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes ont en effet assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels on pourrait objecter que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans sa plus intime singularité, la volonté d’une recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. Le dernier vers de « Brise marine » peut donc être interprété comme une ultime invitation au départ vers un ailleurs absolu. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

          Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduit donc Mallarmé à faire du voyage une métaphore de l’inspiration, et du poème une « alchimie du verbe », pour reprendre une formule chère à Huysmans dans À Rebours. Ce terme d’inspiration doit ainsi s’entendre en son sens le plus fort, comme souffle divin qui révèle à l’artiste l’œuvre dans toute sa splendeur : le voyage mallarméen est d’abord un voyage spirituel, qui symbolise une aventure et une recherche, comme le suggère si bien cette expression du vers cinq : « Ce cœur qui dans la mer se trempe » : devant le poète alchimiste, la matière s’est faite or ; le cœur, trempé dans la mer, se libère de tous les éléments contingents pour accéder à la quintessence du Verbe. Il serait à cet égard intéressant de revenir sur les vers deux et trois que nous avons analysés dans notre deuxième partie : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». À la lecture de ce distique, on a l’impression que les mots ne sont pas pris selon l’acception que leur attribue le sens commun. Cette ivresse extatique, intellectuelle et sensorielle dont parle Mallarmé passe par la négation de la chair (v. 1), de la réalité et de la temporalité (v. 4-8) pour toucher l’infigurable suggéré par les oiseaux « ivres » et « l’écume inconnue » : ce vertige du néant et de l’absence est très caractéristique de la poétique mallarméenne, qui semble complètement détachée du référentiel. Même l’image très suggestive du « chant des matelots » dans le dernier vers, très loin du chant trompeur des sirènes, fournit le substrat symbolique d’une quête intérieure et d’un parcours à la fois poétique, initiatique et spirituel.

          Dans son mépris du « monde des apparences », il  s’agit ainsi pour le poète alchimiste de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même, en dehors de son utilisation courante. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée les ennemis du Symbolisme ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les effets rythmiques, les mots, leur agencement syntaxique, sont des éléments essentiels à l’imaginaire poétique. Si déstructuration du réel il y a, cette déstructuration procède d’une volonté de recréation et de découverte. Là encore, il faut rappeler l’importance chez Mallarmé (comme chez les Symbolistes) du signe comme déchiffrement : il s’agit en effet de redécouvrir ce que le signe veut dire, au-delà de son aspect immédiat et matériel : « le chant des matelots » conduit donc à la révélation d’un monde qui doit guider l’homme vers une connaissance spirituelle. Si l’ivresse du voyage aboutissait précédemment au naufrage, elle révèle en même temps l’homme à lui-même : l’expérience poétique aboutit ainsi à une « co-naissance », c’est-à-dire à une naissance qui exalte autant la création d’un nouveau monde que l’accès à un savoir renouvelé grâce à l’esprit de l’homme, magnifiquement symbolisé par « le chant des matelots ».

*          *

*

          Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, « Brise marine » est une œuvre symboliste car sa lecture ouvre à un déchiffrement. Proclamant le pouvoir de l’esprit sur les sens, de l’art sur la vie, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, cette poésie du refus chante la quête de l’idéal grâce au pouvoir transfigurateur des mots. N’oublions pas que pour Mallarmé, chef de file des symbolistes, le travail poétique est la recherche d’un langage nouveau, celui qui, métaphorisant l’être et son être au monde, pourra restituer la recherche de l’absolu. Le voyage non réalisé devient alors une nouvelle source d’inspiration poétique : tel est le sens majeur qu’il convient d’attribuer à « Brise marine ». Le poème est en réalité une métaphore du voyage poétique, tant il est vrai que pour Mallarmé la poésie a pour mission première de révéler à l’homme une vérité spirituelle, abstraite, et non pas une vérité matérielle, concrète, forcément illusoire : le voyage vers un ailleurs infini et rêvé, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est toujours un cheminement vers le lieu du voyageur…

© Bruno Rigolt, janvier 2013 (révision : janvier 2015)
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Paul Gauguin (1848-1903), Portrait de Stéphane Mallarmé (détail), 1891
Eau forte, Pointe sèche et burin sur cuivre. Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet


© Bruno Rigolt, EPC janvier 2013__

"Brise Marine" de Mallarmé… Poème expliqué


Mallarmé : « Brise marine » (1865) : commentaire littéraire

« Brise marine »

 

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !

Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

 

Joseph Mallord William Turner, « Le Dernier Voyage du Téméraire » (1839). Huile sur toile, Londres, National Gallery.

 

COMMENTAIRE LITTÉRAIRE   

          C’est en 1865 que Stéphane Mallarmé rédige, dans le sillage des Fleurs du Mal de Baudelaire, un poème qui fera date : « Brise Marine ». Publiée un an plus tard dans Le Parnasse Contemporain, cette œuvre de jeunesse traduit l’impossible quête de l’absolu qui hanta Mallarmé toute sa vie. Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective : après avoir expliqué que le poème se présente comme une opposition entre le monde des réalités et de la banalité quotidienne qui est celui du spleen, et l’appel de la mer qui traduit la soif de l’idéal et du voyage, nous essaierons de montrer que ce divorce entre la vie et l’art, dans la perspective symboliste, débouche sur une réflexion essentielle quant au pouvoir évocateur de la poésie.

*          *

*

          S’écoulant sur un rythme monotone, le vers initial fait entrer dans le poème plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres ». Cet ennui profond de la vie est tout d’abord suggéré par le présent gnomique, en forme de sentence à valeur générale, employé dans le premier hémistiche. L’énoncé se présente en effet comme un témoignage du spleen et de l’insignifiance des relations conjugales, réduites à une sorte d’étalement dans la durée. À ce titre, la modalité assertive jointe à l’effacement des traces de l’instance d’énonciation renforce l’impression du lecteur d’être en présence d’une condamnation sans appel de la routine qui s’installe dans la relation de couple. La douleur et le doute métaphysique sont en outre  rendus particulièrement poignants par la tonalité élégiaque de l’interjection « hélas ». Nous pourrions d’ailleurs noter combien la symétrie constante, entre les deux hémistiches qui composent le premier vers, en renforce plus encore le pessimisme. À cet égard, l’impression d’avoir « lu tous les livres », par son aspect hyperbolique, joue de l’exagération des données objectives : Mallarmé a en effet dix-neuf ans quand paraît en février 1861 la deuxième édition des Fleurs du mal, ouvrage dont il subira à ce point l’emprise que tout autre livre lui paraîtra dénué d’intérêt. On peut donc déceler ici une très nette allusion à cette crise existentielle. De plus, le groupe verbal « j’ai lu », par sa valeur d’accompli du passé, confère à l’énoncé la dimension d’une formule définitive, sans appel. Cette lassitude extrême de l’existence, renforcée au vers 11 par l’addition d’une majuscule au substantif « Ennui », exprime encore plus par ce procédé de la personnification, le refus de tout lien social.

          C’est en effet par une triple négation structurée autour de l’adverbe « rien » que s’exprime dans la suite du texte l’arrachement du poète au néant et au vide par l’acte de la décision de partir : « Rien, ni les vieux jardins… ne retiendra ce cœur… ni la clarté déserte de ma lampe… Et ni la jeune femme allaitant son enfant. » Faut-il voir dans la métaphore in absentia des « vieux jardins » une allusion à la tragédie personnelle de Mallarmé due à la perte prématurée de sa mère en 1847, de sa sœur dix ans plus tard, puis de son père ? Sans doute peut-on affirmer que le comparé implicite est ici le cimetière, sous-entendu par l’image des « vieux jardins » qui connoterait l’inéluctable réalité de la mort. De façon plus générale, l’expression symboliserait aussi tout ce qui, dans sa vie passée, pourrait retenir l’auteur, à commencer par les lieux familiers et les possessions matérielles qui l’entravent dans sa quête de l’idéal. Comment ne pas être également surpris par le réalisme poignant de la deuxième image, qui ravive l’angoisse de la page blanche saisissant l’écrivain lors de son travail nocturne chez lui, dans la stérilité poétique et la solitude : la blancheur se réduit à la texture du papier sur lequel aucun mot ne vient s’écrire et qui reflète « la clarté déserte de [la] lampe ».  Par le biais de l'[su_tooltip text= »oxymore : figure de style par laquelle on allie deux termes antithétiques. Par exemple,« Obscure clarté » (Corneille). « ]oxymore[/su_tooltip], le cliché romantique associé à la clarté lunaire est détourné de toute forme d’idéalisation comme en témoigne l’emploi inhabituel de l’épithète « déserte », chargée de connotations négatives : en opposition au « cœur qui dans la mer se trempe », c’est au contraire l’aridité, la sécheresse, l’impuissance à créer qui prédominent. On pourrait aussi évoquer dans ce refus du présent la condamnation implicite de la vie petite bourgeoise, guindée, étriquée même, que menait Mallarmé.

          Cette condamnation est d’ailleurs amplifiée par l’allusion à sa femme Marie au vers huit qui rejette tout autant l’idéal que le corps maternels dont l’auteur semble affirmer le caractère contingent. À ce titre, l’emploi du déterminant défini et du substantif (« la jeune femme »), l’un et l’autre à valeur générique, accentue plus encore par sa neutralité et son aspect généralisant, la crise affective que nous notions précédemment à propos du premier vers. De même, l’expression de « jeune femme » signale un recul, une prise de distance avec l’imaginaire social institué de la maternité. Au-delà de l’aspect proprement biographique, il conviendrait par exemple de remarquer combien l’allaitement, loin des clichés rattachant la mère et son enfant à des images de douceur et d’amour, s’associe au réseau lexical du vide et de l’aridité que nous remarquions à propos de la page blanche. À la stérilité de l’inspiration correspond la stérilité de la vie de famille. En contrepoint de ce sentiment d’échec existentiel, la métaphore du « cœur qui dans la mer se trempe » procède donc à la fois d’un appel à se libérer des vestiges du quotidien et d’une invitation à entreprendre le voyage rêvé qui est au cœur des ambitions métaphysiques du symbolisme : la manifestation de cette quête spirituelle est en effet suggérée par le symbole de « l’encrier de la mer » dont l’image presque visuelle du cœur qui s’y abreuve et s’y ressource, évoque l’absolue nécessité de fuir le monde pour aller à l’appel de l’inconnu.

*          *

*

          Alors que la symétrie du premier vers césuré 6/6 évoquait la durée pesante d’une vie monotone,  l »imminence du départ est suggérée dès le deuxième vers par un alexandrin dissymétrique : le désir irrépressible de l’action et du voyage s’exprime d’abord dans le rythme heurté des premières syllabes : « Fuir ! là-bas fuir ! ». L’impératif à valeur de nécessité et d’ordre, ajouté au jeu des répétitions du verbe et à la tonalité exclamative du discours, donne au voyage la forme d’une impérieuse quête initiatique. En outre, le phrasé du texte oscille entre la répétition saccadée et haletante, et le souffle ample et régulier renforcé par l’enjambement en fin de vers : « Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». Comme nous le voyons, les facteurs rythmiques sont essentiels car ils participent au sentiment de respiration et de souffle du voyage, par opposition à l’oppressant huis-clos du vers un. Mais si voyage il y a, c’est d’abord un voyage métaphorique, comme le suggère l’adverbe de lieu « là-bas », dans lequel il ne faut pas lire un sens géographique, mais une incursion dans une sorte d’ailleurs absolu auquel aspirait Baudelaire dans « L’Invitation au voyage ». Il s’agit donc d’un voyage vers un ailleurs indéterminé. À cet égard, la préposition « parmi » suivi du singulier « écume inconnue » au vers trois, implique l’idée d’une envolée dans l’infini : ce n’est pas un paysage maritime qui est représenté, mais un paysage pensé, façonné par le mystère de la langue, né d’une véritable fusion de l’homme et de l’univers, permettant de suggérer peu à peu, et conférant au réel force et pureté. Par ses connotations abstraites et spirituelles, le voyage au sens mallarméen ne se réduit donc pas seulement à une fuite « vers une exotique nature » (v. 11) : il est le signe d’une connivence avec l’invisible, ainsi que l’évoque l’image des « oiseaux ivres d’être parmi l’écume inconnue et les cieux ». Emporté vers le monde des essences, le poète partage avec les oiseaux la même ivresse comme le suggère le verbe « sentir » dont la signification équivaut à recevoir une sensation qui passe par la perception primordiale de l’être-au-monde, justifié d’exister.

          Cette expérience de légitimation au monde grâce au voyage est amplifiée aux vers neuf et dix : « Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, / Lève l’ancre pour une exotique nature ! » Ici, la valeur d’imminence du futur peut s’interpréter comme un engagement, comme si Mallarmé s’obligeait lui-même, par le seul fait de le dire, à partir. Cette valeur modale, proche de l’impératif, est en outre renforcée par l’injonction donnée au steamer de lever l’ancre. Il faut cependant noter combien l’impératif catégorique qu’utilise Mallarmé pour s’adresser au navire comme s’il s’agissait d’une personne, pousse la décision de partir jusqu’au point de non-retour. Ce caractère de fatalité inéluctable du voyage s’apparente en fait à un exil, comme en témoigne au vers douze  le tableau déchirant de « l’adieu suprême des mouchoirs ». Toutes les connotations positives du départ semblent brutalement s’estomper au détriment de l’amertume de ne pouvoir réellement partir. C’est bien la résignation qui apparaît en effet dans ce distique : « Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, / Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! » Sous cet angle, que peut espérer le poète en voyageant, sinon de nouvelles désillusions ? La suite du texte ne fait que dramatiser ce sentiment d’amertume. À l’image euphorique et pittoresque du « steamer balançant [sa] mâture » au gré de la houle, succède la vision désespérée du voyage qui se clôt sur un naufrage : « Et, peut-être, les mâts, invitant les orages / Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages ». On aura noté le changement de désignation du steamer, réduit à n’être que des « mâts ». Cette métonymie ne saurait se limiter à un simple instrument rhétorique, elle traduit en fait une quête vouée à l’échec de ne pouvoir partir réellement.

James Tissot (1835-1902), « L’adieu sur le Mersey » (Détail. c. 1880).
New York,
Forbes Magazine Collection.

          C’est au vers quinze que se creuse plus encore la corrélation du naufrage avec les velléités suicidaires de l’écrivain : « Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… » L’absence de relation fonctionnelle et de coordination entre les mots altère même la structure syntaxique de la phrase dont les coupes fiévreuses et saccadées (2/2/2/6) concourent à renforcer la charge émotionnelle. L’absence complète de tout secours est en outre suggérée par l’hyperbolisation de la scène, propre à peindre le désordre d’un esprit à qui le désespoir exagère tout. La répétition oratoire de l’expression « sans mâts » devient ainsi un signe de vide existentiel : renforcé par l’ellipse finale avec les points de suspension, le vers se clôt sur la mort et le néant, à travers l’image terrifiante du poète naufragé, prisonnier de la solitude et de la déréliction. Sur le plan biographique, on pourrait lire dans ce vers une très nette allusion à la grave crise métaphysique qu’a traversée Mallarmé un an plus tôt, et à l’issue de laquelle il cesse de croire en Dieu. Cependant, si le texte met en scène la mort du poète à travers l’épisode du naufrage, il s’agirait peut-être davantage d’un artifice, comme le suggère le dernier vers : « Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! » Cette priorité accordée à la dimension poétique du voyage est ici fondamentale : de fait, elle peut être mise en relation avec ces propos de Mallarmé  dans « Crise de vers »  : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots ». Ainsi la feuille blanche engendre le « chant des matelots » suggéré par la matière sonore des mots mêmes. On pourrait donc voir dans ce chant, la purification du langage de toute présence de l’auteur : en cela réside pour Mallarmé la justification et la fonction de la poésie, dont le pouvoir évocateur permet précisément d’entendre « le chant des matelots »…

*          *

*

          Comme nous le pressentions, ce serait mal comprendre le texte que de s’en tenir à l’échec du voyage. L’apostrophe suppliante du dernier vers peut être interprétée comme une volonté d’échapper à l’emprise du destin grâce à l’acte d’écrire, qui permet de dépasser la fatalité de la vie. Ce dernier vers, qui emprunte une image à Hugo (« Seul et triste au milieu des chants des matelots », in « À quoi je songe ? », Les Voix intérieures, 1837), et surtout sa matière au vers de chute du poème « Parfum exotique » (1857) de Baudelaire (« Se mêle dans mon âme au chant des mariniers »), n’est pourtant pas qu’une banale paraphrase : il est caractéristique d’une nouvelle esthétique qui traduit à la fois l’impossibilité du poète à partir mais bien plus la possibilité d’entendre « le chant des matelots », c’est-à-dire d’accéder à une réalité supérieure grâce à l’exploration des possibilités infinies du langage poétique, qui ouvre la porte d’un monde nouveau. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes ont en effet assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels on pourrait objecter que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans sa plus intime singularité, la volonté d’une recréation du langage qui va ouvrir la voie à une poétique nouvelle, plus abstraite et conceptuelle. Le dernier vers de « Brise marine » peut donc être interprété comme une ultime invitation au départ vers un ailleurs absolu. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

          Ce culte d’un renouveau métaphysique et mystique, amplifié par le refus de la vie quotidienne dans son conformisme banal, conduit donc Mallarmé à faire du voyage une métaphore de l’inspiration, et du poème une « alchimie du verbe », pour reprendre une formule chère à Huysmans dans À Rebours. Ce terme d’inspiration doit ainsi s’entendre en son sens le plus fort, comme souffle divin qui révèle à l’artiste l’œuvre dans toute sa splendeur : le voyage mallarméen est d’abord un voyage spirituel, qui symbolise une aventure et une recherche, comme le suggère si bien cette expression du vers cinq : « Ce cœur qui dans la mer se trempe » : devant le poète alchimiste, la matière s’est faite or ; le cœur, trempé dans la mer, se libère de tous les éléments contingents pour accéder à la quintessence du Verbe. Il serait à cet égard intéressant de revenir sur les vers deux et trois que nous avons analysés dans notre deuxième partie : « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! ». À la lecture de ce distique, on a l’impression que les mots ne sont pas pris selon l’acception que leur attribue le sens commun. Cette ivresse extatique, intellectuelle et sensorielle dont parle Mallarmé passe par la négation de la chair (v. 1), de la réalité et de la temporalité (v. 4-8) pour toucher l’infigurable suggéré par les oiseaux « ivres » et « l’écume inconnue » : ce vertige du néant et de l’absence est très caractéristique de la poétique mallarméenne, qui semble complètement détachée du référentiel. Même l’image très suggestive du « chant des matelots » dans le dernier vers, très loin du chant trompeur des sirènes, fournit le substrat symbolique d’une quête intérieure et d’un parcours à la fois poétique, initiatique et spirituel.

          Dans son mépris du « monde des apparences », il  s’agit ainsi pour le poète alchimiste de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même, en dehors de son utilisation courante. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée les ennemis du Symbolisme ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les effets rythmiques, les mots, leur agencement syntaxique, sont des éléments essentiels à l’imaginaire poétique. Si déstructuration du réel il y a, cette déstructuration procède d’une volonté de recréation et de découverte. Là encore, il faut rappeler l’importance chez Mallarmé (comme chez les Symbolistes) du signe comme déchiffrement : il s’agit en effet de redécouvrir ce que le signe veut dire, au-delà de son aspect immédiat et matériel : « le chant des matelots » conduit donc à la révélation d’un monde qui doit guider l’homme vers une connaissance spirituelle. Si l’ivresse du voyage aboutissait précédemment au naufrage, elle révèle en même temps l’homme à lui-même : l’expérience poétique aboutit ainsi à une « co-naissance », c’est-à-dire à une naissance qui exalte autant la création d’un nouveau monde que l’accès à un savoir renouvelé grâce à l’esprit de l’homme, magnifiquement symbolisé par « le chant des matelots ».

*          *

*

          Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, « Brise marine » est une œuvre symboliste car sa lecture ouvre à un déchiffrement. Proclamant le pouvoir de l’esprit sur les sens, de l’art sur la vie, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, cette poésie du refus chante la quête de l’idéal grâce au pouvoir transfigurateur des mots. N’oublions pas que pour Mallarmé, chef de file des symbolistes, le travail poétique est la recherche d’un langage nouveau, celui qui, métaphorisant l’être et son être au monde, pourra restituer la recherche de l’absolu. Le voyage non réalisé devient alors une nouvelle source d’inspiration poétique : tel est le sens majeur qu’il convient d’attribuer à « Brise marine ». Le poème est en réalité une métaphore du voyage poétique, tant il est vrai que pour Mallarmé la poésie a pour mission première de révéler à l’homme une vérité spirituelle, abstraite, et non pas une vérité matérielle, concrète, forcément illusoire : le voyage vers un ailleurs infini et rêvé, même s’il s’apparente à une quête douloureuse de l’idéalité, est toujours un cheminement vers le lieu du voyageur…

© Bruno Rigolt, janvier 2013 (révision : janvier 2015)
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Paul Gauguin (1848-1903), Portrait de Stéphane Mallarmé (détail), 1891
Eau forte, Pointe sèche et burin sur cuivre. Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art, collections Jacques Doucet

Les règles importantes de la synthèse lors de l’épreuve de BTS

L’objet de ce support de cours est de rappeler quelques règles importantes de la synthèse lors de l’épreuve de Culture générale et Expression…

Même si l’exercice au BTS possède sa spécificité, il est évidemment utile de lire d’autres ouvrages de référence. De fait, plus vous consulterez les méthodologies, et mieux vous comprendrez l’esprit de l’épreuve, les attentes des jurys ainsi que les qualités recherchées lors de la correction. Par exemple :

Les règles importantes de la synthèse
lors de l’épreuve de BTS

Comme le rappelle Claudia de Oliveira Gomes dans un ouvrage très complet1 « Synthesis signifie en grec « poser ensemble ». La synthèse de textes ou de documents consiste à résumer de façon organisée et problématisée les informations et opinions fondamentales contenues dans un dossier de plusieurs documents et à les présenter de manière impersonnelle ». Comme vous le voyez, la synthèse « exige un travail d’analyse, de classement, de jonction entre des documents qui à première vue n’ont que le sujet comme point commun »2.

1. Claudia de Oliveira Gomes, Réussir la note de synthèse, Studyrama 2010, page 15  Google-livres
2. Michel Deyra, La Note de synthèse, 10e édition, Gualino éditions, 2008, page 13.

Trois obstacles majeurs à éviter

  • Une trop grande implication personnelle. La synthèse n’est ni une dissertation sur une problématique, ni une succession de résumés mis bout à bout, encore moins un commentaire de textes : alors que dans un commentaire par exemple, le candidat se doit d’éclairer les documents par des éléments d’information connus de lui, et qui amènent forcément à une interprétation, dans la synthèse au contraire, la nécessité de l’objectivité est impérative.
    Si toute restitution de document comporte une part d’inévitable jugement, celui-ci doit être le plus possible limité : attention en particulier au risque de « déviation subjective », fréquent lorsqu’on aborde un document lui-même partisan ou polémique, comme certains supports journalistiques ou certains essais dont la réponse personnelle à un problème donné est souvent partiale. Vous ne devez donc pas vous impliquer émotionnellement ou affectivement. Il vous faut  au contraire objectiver votre devoir, c’est-à-dire le rendre objectif par une expression neutre et sobre, qui tient compte de la situation de communication imposée :
    – rédaction à la troisième personne du singulier (pas de « je » dans la synthèse), et au présent de généralité,
    – tournures impersonnelles,
    – pas de phrases exclamatives,  trop liées à la dimension affective du langage et à l’expression des émotions.
    – évitez les affirmations trop catégoriques : l’usage du conditionnel est important pour nuancer une prise de position, de même que les tournures interro-négatives (« comme le suggère X dans le document Y, ne conviendrait-il pas de se demander si… ») ou les tournures concessives (« certes… mais » ; « si… en revanche… »).

  • La tendance à la généralisation. Elle touche un certain nombre de candidats (parfois de valeur) qui éprouvent des difficultés à se départir de considérations extérieures au corpus, partisanes ou personnelles : leur synthèse s’apparente ainsi à une sorte de note critique dans laquelle ils prennent position, donnent un avis personnel, ou font état d’informations qui ne figurent pas dans les documents. Au lieu de proposer une réflexion organisée mettant en valeur l’exploitation du corpus à la lumière de leurs connaissances personnelles, ils se mettent à commenter les documents proposés. Leur synthèse ressemble ainsi à une sorte d’exposé ou de discours très général sur la problématique du corpus.

    Autre cas de figure : vous vous trouvez devant un sujet ressemblant à une problématique déjà traitée dans une autre synthèse, et vous cherchez à réutiliser vos connaissances… Le risque est de tomber dans les généralités en oubliant la prise en compte minutieuse du corpus spécifique qui vous est soumis. Rappelez-vous qu’il est exclu d’apporter des informations supplémentaires afin de valoriser sa propre connaissance du sujet : c’est le rôle de l’écriture personnelle et non de la synthèse.

  • La paraphrase. On fait de la paraphrase quand on développe ce qui est déjà dit dans le texte en modifiant chacun des termes par un synonyme, sans tenir compte des nécessités conjointes de l’analyse et de la maîtrise du résumé. C’est un obstacle majeur puisqu’elle conduit à délayer le contenu au lieu de l’expliquer.  Or la synthèse n’est ni une paraphrase ni une reformulation du passage : il faut au contraire joindre la précision de l’analyse à la concision. Dans le même ordre d’idées, il faut restreindre les citations à quelques brèves expressions permettant de faire ressortir les éléments constitutifs d’un document.

    Du point de vue de la méthode, il est rappelé que la reprise des formulations du texte, sauf si elle se justifie (mots porteurs de sens, dont la suppression empêcherait la compréhension du message), contrevient aux principes de l’exercice. L’effort de reformulation est donc indispensable.

N’oubliez jamais que votre but est de rendre compte dans une langue qui doit rester toujours distanciée et objective du contenu d’un corpus de documents et de mettre en perspective autour d’idées ou d’axes de lecture les liens qui les unissent.

Ce qui compte est le relevé des idées et leur problématisation : vous devez toujours aller vers la compréhension globale, en sélectionnant les informations principales nécessaires à la restitution du sens et en éliminant les redondances, les arguments secondaires, les exemples n’améliorant pas la compréhension du document.

La présentation de la copie

Particulièrement dans le cadre d’un examen à finalité professionnelle, la copie nécessite un soin particulier. Privilégiez les phrases courtes et veillez aux règles de ponctuation. Évitez absolument les parenthèses qui alourdissent la syntaxe et rompent le rythme de la lecture. Attention aux copies « brouillon », avec des ratures ou des astérisques renvoyant à des ajouts disgracieux de texte. Bannissez également le style « télégraphique ». N’oubliez pas que les abréviations sont considérées comme des fautes de français. Votre texte sera donc entièrement rédigé.

Veillez par ailleurs à la présentation du devoir, qui doit répondre aux exigences des épreuves de rédaction en Français. Les mots de liaison (connecteurs logiques) sont essentiels afin de guider le lecteur dans votre parcours analytique : le plan doit être VISIBLE grâce aux alinéas et aux connecteurs qui énumèrent  (« tout d’abord », « en outre », « enfin »…) et aux « mots charnières » qui annoncent une conséquence (« à cet effet », « ainsi », etc.).

Les alinéas ainsi que les sauts de ligne ne servent pas seulement à aérer la copie. Plus fondamentalement, ils soulignent l’apparence visuelle et la cohérence du plan donc les articulations du raisonnement. Comme tout texte argumentatif, la synthèse de documents obéit en effet à une visée clairement didactique : ainsi, la disposition typographique est-elle fondamentale. C’est ce qu’observe en premier lieu le correcteur AVANT de lire votre devoir. En revanche, faites attention à ne pas fragmenter arbitrairement votre devoir : certains candidats vont à la ligne dès qu’ils ont fini d’exprimer une idée. Cette façon de faire est à proscrireTout découpage doit en effet obéir à une signification logique.

Attention enfin à l’orthographe. Ce sont les accords (genre, nombre, participes passés, etc.) qui constituent les fautes les plus fréquemment commises : ne vous attendez à aucune indulgence dans ce cas-là. C’est inadmissible. Une maîtrise du discours écrit est donc un pré-requis minimal pour qui se destine à passer l’examen. J’ai relevé parfois, rien qu’au niveau de la présentation de la copie, des énormités stupéfiantes, qu’un élève de Sixième, plus habitué « à faire attention » n’oserait même pas imaginer : absence de majuscules, de ponctuation, d’alinéas, relâchement total de l’écriture, etc.

Sachez-le : les copies qui ont une écriture, un style et une présentation laissant à désirer sont presque toujours de mauvaises copies, donnant trop souvent l’impression d’une rédaction au fil de la plume, relâchée et confuse qui transforme le travail de correction en véritable calvaire. Il ne s’agit évidemment pas de sanctionner systématiquement la moindre erreur d’orthographe ou de syntaxe, mais de pénaliser la répétition de défaillances graves manifestant à l’évidence d’inadmissibles lacunes dans la maîtrise de la langue.

La gestion du temps pendant l’épreuve

La gestion de votre temps est fondamentale. C’est elle qui conditionne en grande partie la réussite de l’épreuve. Vous disposez de quatre heures : vous devez donc être structuré par ces quatre heures. Si vous prenez trop de temps pour lire un texte, ou pour rechercher des informations, vous emmagasinerez trop de données, vous aurez du mal à les ordonner, et surtout à les hiérarchiser, d’où une perte de temps, qui sera préjudiciable à la qualité d’ensemble de votre travail.

Ce tableau est évidemment donné à titre indicatif. Adaptez-le selon votre convenance !

Un conseil : La restitution fidèle des documents exige une lecture attentive et objective. Veillez cependant à lire rapidement les textes et à ne  pas vous perdre dans des questionnements indéfinis si vous n’avez pas compris un terme ou une expression. Attention aussi à une lecture trop approfondie qui risquerait de vous amener à faire une sorte de commentaire. Allez au contraire à l’essentiel en adoptant une lecture rapide, qui se doit d’être sélective : l’organisation en paragraphes et la formulation des liens logiques entre les différents moments du texte doivent être l’objet de toute votre attention lors du travail de préparation : soulignez les mots clés, entourez les mots de liaison (articulations logiques qui marquent l’enchaînement des parties ou des paragraphes) afin de dégager les articulations du passage, ainsi que les étapes successives du raisonnement de l’auteur. Mettez en évidence un ordre logique et argumentatif dans chacun des textes, ce qui implique à la fois une bonne perception de la cohérence globale du passage et la compréhension la plus exacte possible du fondement de chaque argument.

Le premier avantage de la lecture rapide est évidemment le gain de temps : moins vous mettrez de temps pour lire le corpus, plus vous pourrez structurer le plan de votre synthèse et améliorer les qualités rédactionnelles de vos travaux. Mais la lecture rapide vous apportera également le recul nécessaire pour traiter l’information en sélectionnant l’essentiel de l’accessoire : lors de ce travail de préparation, éliminez les redondances, les arguments secondaires ou les exemples n’améliorant pas la compréhension d’un document. Privilégiez toujours une information communiquée de façon abstraite.

Trois grands champs de compétences sont évalués le jour de l’examen :

  1. La compréhension synthétique des documents : dégager les idées principales d’un texte et les reformuler en étant fiable et fidèle à l’information. Attention aux problématiques trop partielles ou au contraire trop vastes ;
  2. La visée démonstrative du raisonnement par confrontation des documents (en établissant entre eux des liens d’analogie, de complémentarité ou de divergence), qui doit permettre une compréhension en profondeur d’un problème. Beaucoup de synthèses ont tendance à se contenter d’une approche strictement accumulative, sans confrontation des documents, ou en utilisant des liens chronologiques et non logiques (« tel auteur dit que… ensuite tel autre dit que… puis il dit que…. »).
  3. Les qualités d’expression, de style, qui doivent vous amener à « privilégier la densité sur la quantité » [Michelle Fayet, Jean-Denis Commeignes, Faites une synthèse!, Dunod, Paris 2012, page 42]. 

Comme vous le voyez, la lecture des documents se doit d’abord d’être fidèle et synthétique : allez toujours vers l’interprétation textuelle globale. Un point de détail n’est intéressant à remarquer que s’il conduit vers une interprétation d’ensemble (consistant toujours à mettre en évidence la problématique du corpus). Attention aussi à ne pas oublier de document ! Vous devez faire une référence explicite à tous les documents du corpus (ce qui n’implique évidemment pas un traitement égal pour tous les documents) : toute omission est lourdement sanctionnée.

Les règles d’organisation et de présentation de la synthèse
Votre travail doit être construit autour d’une introduction, d’un développement et d’une conclusion.

1. L’introduction : elle doit être brève et structurée. Vous devez amener précisément le thème du dossier par une phrase d’accroche, le sujet ainsi que la problématique qui doit en découler (attention aux problématiques trop partielles ou au contraire trop vastes) et présenter les documents en les caractérisant brièvement. Enfin, vous devez annoncer le plan de la synthèse en vous en tenant aux grands axes.

Au niveau de l’organisation de la synthèse, attention aux plans « linéaires », se contentant de juxtaposer de façon mécanique et non réfléchie les analyses de documents sans logique thématique ou démonstrative : cela amène inévitablement à faire de la paraphrase de textes au détriment d’une confrontation critique. N’oubliez pas que cela entraîne presque toujours un refus de la moyenne. Vous devez adopter au contraire un plan « dynamique » vous amenant à mettre en perspective les documents entre eux.

2. Le développement : 2 à 3 axes maximum structurés en sous-axes (2 à 3 par partie). Le plan doit être APPARENT, et organisé sur la base d’une démonstration ; mais vous ne devez EN AUCUN CAS faire apparaître de titre ou de numérotation.
Attention : la question du découpage est souvent oubliée dans de nombreux devoirs dont les parties sont en fait constituées d’un seul paragraphe qui met typographiquement toutes les idées sur le même plan. C’est évidemment lourdement pénalisant. Les instructions rappellent à ce titre qu’on attend un parcours argumentatif : la synthèse dans son ensemble et dans chacune de ses parties doit donc être construite sur une progression d’idées (hiérarchisation des arguments dans chaque partie, et hiérarchisation des parties entre elles).

3. La conclusion : à titre personnel (et ça n’engage évidemment que moi), j’estime que si le raisonnement a été correctement mené, la dernière partie est souvent conclusive et ne justifie pas de conclusion. Cependant, il est évidemment souhaitable de faire une conclusion le jour de l’examen : elle se doit cependant d’être brève et synthétique. Il ne s’agit donc pas de rappeler les étapes du raisonnement, ce qui vous amènerait à d’inévitables redites, mais les résultats auxquels vous êtes parvenu au terme de votre démonstration. Les étudiants doivent manipuler des formules conclusives (« Telles sont donc les trois prises de position qui… », « On retient donc que… », « Au terme de ce travail, interrogeons-nous : certes, comme nous l’avons vu… cependant… », etc.).

Élargissement ou non ? Il est rappelé dans les instructions que la « conclusion personnelle », qui clôturait la production du candidat dans l’ancienne formule de l’examen, est rendue inutile par la présence d’une « écriture personnelle » évaluée séparément. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée, au risque de laisser le correcteur sur une impression pénalisante. Attention aux prétendues « ouvertures », tellement larges et vagues, qu’elles se noient bien souvent dans des considérations dépourvues d’intérêt. Dans le doute, n’élargissez pas.

© Bruno Rigolt, janvier 2013, 2022
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Support de cours : Je fais le point sur… LA METAPHORE

Niveau : classes de Lycée (Seconde, Première générale)

Autres supports de cours :
– L’énonciation (mise en ligne : vendredi 14 décembre)
La connotation

La métaphore

« Je fais le point sur… »
Des supports de cours centrés sur quelques notions essentielles de grammaire, de linguistique et de stylistique. Ces supports de cours sont destinés prioritairement à mes élèves de Seconde et aux élèves de Première Générale.

La métaphore est une figure 1 d’analogie.
On a parfois tendance à la qualifier de « comparaison incomplète », ou pour être plus précis de « comparaison implicite », « sous-entendue », consistant à créer une relation de substitution entre deux référents distincts possédant un élément commun de sens.

Dans la comparaison, ce rapport d’analogie entre le comparé et le comparant est mis explicitement en valeur par un mot comparatif (appelé aussi outil de comparaison ou mot outil) qui peut être :

  • une conjonction (comme, ainsi, etc.) : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle » (Baudelaire, « Spleen » n°78, Les Fleurs du mal) ;
  • une comparaison quantitative (autant/plus/moins que…) : « Je vous aime,/ Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. (Corneille, Polyeucte, Acte IV, scène 3) ;
  • un adjectif dénotant un degré de comparaison (identique à, semblable à, pareil à, etc.) : « Le poète est semblable au prince des nuées » (Baudelaire, « L’Albatros », Les Fleurs du mal) ;
  • un verbe ou une expression verbale (sembler, paraître, ressembler à, faire penser à, etc.) : « Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduits à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. » (Albert Camus, La Postérité du soleil, 1965. Préface de René Char).

Dans la métaphore au contraire le comparatif est absent : en l’absence de lien spécifique, il revient alors au lecteur de retrouver les analogies permettant d’opérer un rapprochement de sens entre le comparé et le comparant.

Dans son Traité des tropes 2 paru en 1730, César Chesneau Dumarsais —que vous connaissez pour avoir étudié le célèbre article « Philosophe » de l’Encyclopédie— définit ainsi la métaphore :

Figure par laquelle on transpose, pour ainsi dire, la signification propre d’un nom à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une comparaison qui est dans l’esprit.

En substituant un terme à un autre, la métaphore infléchit donc le sens des mots et met en jeu un sens nouveau qui révèle une façon de penser, des valeurs. Ce sens nouveau est donc figuré, puisque la métaphore amène à un transfert de sens, d’autant plus marqué qu’elle sera inventive.

Mais ce transfert de sens est également présent dans les métaphores dites « lexicalisées » ou les expressions figurées, qui font partie de la langue courante. Si, dans ces métaphores tombées dans la norme, il existe une forte relation de substitution entre le comparé et le comparant (par exemple quand on dit que « la mer est un miroir »), il y a toujours néanmoins un écart entre le signifié attendu et le signifié produit puisque la métaphorisation détourne le lien entre le référent et son signifié habituel afin de produire une rupture de sens. Dans l’exemple précédent, le mot « miroir » désigne en effet un élément imaginaire ne faisant pas partie de l’univers référentiel habituel de la mer.

Prenons aussi l’exemple de la chanson bien connue « Les yeux revolver », composée par Fabrice Aboulker en 1985 et interprétée par Marc Lavoine : « Elle a les yeux revolver/Elle a le regard qui tue ». Ici, le comparé (les yeux) coïncide avec le réel car il est employé au sens propre, alors que le comparant (revolver) désigne un référent virtuel qui introduit un détournement de sens et nous fait pénétrer dans le champ fictif : l’arme prenant davantage les traits de la femme fatale associée à la mort. Comme vous le voyez, la métaphore participe à un processus de conceptualisation et d’idéalisation du réel.

Même remarque pour le vers suivant qui « file » la métaphore : « Elle a le regard qui tue » : si les deux termes (« regard » et « tue ») sont liés grammaticalement, ils ne sont pas normalement liés par le sens. Mais la relation de substitution entre le comparé et le comparant produit bien plus qu’une analogie entre les signifiés, elle symbolise et conceptualise : dire d’une femme qu' »elle a le regard qui tue » fait passer l’énoncé de la description référentielle à une vision plus conceptuelle faisant apparaître la vision archétypale de la femme : sublime et prédatrice ! La  métaphore prend ici tout son sens puisqu’elle permet d’exprimer une idée, un concept, ce que ne permet pas la comparaison.

Plus une métaphore est inattendue, et plus elle enrichit l’énoncé par son originalité : ainsi, quand le comparé et le comparant sont très éloignés, et qu’ils appartiennent à des domaines différents, la comparaison possède un pouvoir de suggestion et de connotation bien plus grand 3 :

Il existe trois types principaux de métaphores :

1.    La métaphore in praesentia

Dans la métaphore in praesentia, le comparé et le comparant sont exprimés dans une relation de co-présence : « un référent (le comparé) est compris par sa confrontation à la nature d’un autre référent (le comparant), avec laquelle il entretient des rapports de ressemblance, d’identification, d’analogie » 4 : comme dans la comparaison s’opère ainsi un rapprochement sémantique, une relation d’équivalence construite par exemple autour :

  • d’un verbe copule (« être ») : « La vie est un long fleuve tranquille » ; « Les yeux sont le miroir de l’âme » ;
  • d’un infinitif : « Partir, c’est mourir un peu » ;
  • de la préposition « de » : « une rivière de larmes », « la courbe de tes yeux » (Éluard)

2.    La métaphore in absentia

À la différence de la comparaison ou de la métaphore in praesentia, qui est la plus explicite, la métaphore in absentia est plus délicate d’approche car elle évacue le comparé, qui doit être deviné. Alors que dans la comparaison par exemple, le comparé qui désigne le référent est nécessairement exprimé, dans  la métaphore in absentia au contraire, seul le comparant est présent. Prenez par exemple ce vers extrait d’un sonnet de Du Bellay (« L’Olive », 1549) : « Alors voyant cette nouvelle aurore ». Ici, le comparé implicite est la femme, qui est sous-entendue par le contexte : les poètes de la Pléiade et de la Renaissance usant souvent de cette relation comparative entre la femme et l’aurore, la femme faisant « pâlir le soleil », etc.)

De façon plus significative encore, on pourrait citer ce premier vers du « Cimetière marin » dans lequel Paul Valéry décrit si magnifiquement la mer et les voiliers : « Ce toit tranquille où marchent des colombes ». Comme vous le voyez, là où la comparaison établit entre le comparé et le comparant une relation d’équivalence et de vraisemblance explicite (la mer ressemble à un toit tranquille, les voiliers sont comme des colombes qui marchent sur la mer), la métaphore in absentia supprime la relation attributive : un effort d’interprétation est donc réclamé de la part du lecteur.

 3.   La métaphore filée

La métaphore filée est une métaphore développée à travers une succession de termes appartenant au même champ lexical. Comme l’explique très bien Michel Riffaterre, il s’agit d’une « série de métaphores reliées entre elles par la syntaxe —elles font partie de la même phrase ou d’une même structure narrative ou descriptive— et par le sens : chacune exprime un aspect particulier d’un tout, chose ou concept, que représente la première métaphore de la série » (Michel Riffaterre, « La métaphore filée dans la poésie surréaliste », Langue française, n° 3, 1969, pp. 46-60).

Un exemple très célèbre est l’épilogue du roman Germinal, dans lequel la métaphore filée de la germination qui jalonne tout le texte, outre sa fonction poétisante, exerce une fonction argumentative : le printemps naissant étant symboliquement associé aux luttes à venir des mineurs dans l’espoir qu’un « Germinal » fera triompher le renouveau social d’un monde meilleur :

Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière.

Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre.

NOTES

(1) « Le terme de figure désigne tous les procédés de style qui modifient la forme la plus simple de l’énoncé ». Dictionnaire du Littéraire, sous la direction de Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala, PUF, Paris 2010, page 291.

(2) César Chesneau DUMARSAIS, Des tropes ou des différents sens, Figure, et vingt autres articles de l’Encyclopédie, suivis de l’Abrégé des tropes de l’abbé Ducros, éd. Flammarion, Paris 1988, page 135.

(3) Dans un ouvrage célèbre (Structures du langage poétique, Paris, Flammarion 1966), Jean Cohen distingue les « figures d’usage », qui à force d’être répétées sont devenues banales, et les « figures d’invention ».

(4) Éric Bordas, Les Chemins de la métaphore, PUF, Paris 2003, page 9.

NetÉtiquette: article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

Analyse d’image : L’Humanisme de Dürer à travers "Saint Jérôme dans sa cellule" (1514)


 

 

ANALYSE D’IMAGE

Albrecht Dürer
« Saint Jérôme dans sa cellule »

(1514)

 

Introduction

Très représentatif des ambitions artistiques et spirituelles de l’Humanisme, le Saint Jérôme de Dürer (1471-1528) est l’une des œuvres les plus populaires de l’iconographie religieuse. Datée de 1514, cette gravure sur cuivre est en effet d’une grande force, tant au niveau de l’esthétique que de la pensée qui s’en dégagent. À la différence d’autres travaux dans lesquels le maître de Nuremberg a représenté Jérôme en pénitent (voir annexe 1), c’est au contraire sous les traits du contemplatif et de l’érudit qu’apparaît ici le saint.

Cette gravure célèbre s’inscrit donc dans ce qu’on appellera sous la Renaissance la dignitas hominis, c’est-à-dire la recherche d’une vie spirituelle permettant d’accéder à l’unité profonde de l’être par la réflexion tournée vers la constitution d’un savoir, et la quête idéale du divin. Après avoir analysé les grandes thématiques ainsi que les principes de construction de cette gravure, nous chercherons à montrer que l’impression de paix rayonnante et de sérénité qui s’en dégage s’inscrit dans un parcours allégorique qui révèle progressivement l’homme à lui-même.

         

« Jérôme à la maison »…

Dans un ouvrage consacré au peintre et graveur allemand, le critique d’art Maximilien Gauthier |1| rappelle un détail intéressant : une note manuscrite de Dürer préciserait simplement « Jérôme à la maison » pour désigner la célèbre gravure. Cette expression, si intime et presque familière a de quoi surprendre tant elle semble à l’opposé de la scolastique conventionnelle : elle est pourtant très illustrative, comme nous le verrons plus loin, du nouvel ordre de vie et de valeurs qui caractérise l’esprit humaniste.

De fait, point de représentation édifiante ou excessive de la sainteté dans cette gravure. C’est au contraire un Saint Jérôme pleinement humain, absorbé dans la joie simple d’une fervente traduction de la Bible, qui est montré. Comme le précise Erwin Panofsky, « le saint est au travail dans le fond de la pièce, ce qui, en soi, crée une impression de retrait et de paix. Son pupitre est placé sur une grande table, où ne sont posés qu’un encrier et un crucifix. Absorbé dans son travail, il jouit d’une bienheureuse solitude, avec ses pensées, ses animaux —et avec son Dieu » |2|.

Cet extrême raffinement dans la simplicité, à l’opposé des dogmes scolastiques, fait davantage apparaître Jérôme comme un compagnon au milieu de ses coussins, de ses objets et meubles familiers. On aperçoit même une paire de pantoufles (en désordre !) sous le banc adossé au mur. Alors que l’histoire fait état d’un homme solitaire qui battait sa coulpe en mortifiant ses chairs avec une pierre, c’est ici sous les traits de l’ermite en train d’étudier que Dürer représente l’antique traducteur de la Bible.

                             

L’humanisme comme religion de l’esprit

Cette « indifférence vis-à-vis des formules dogmatiques où l’on tente d’enfermer les rapports entre le Dieu d’amour et les hommes » |3| constitue en soi une véritable révolution spirituelle et pédagogique. De fait, sous le Saint Jérôme de Dürer peut se lire en palimpseste la simplicité de vie des premiers apôtres et un retour aux sources du christianisme, c’est-à-dire à une religion intérieure, hostile à la scolastique, et qui dépasse les apparences ; religion « envisagée non comme objet d’un savoir théorique ou spéculatif, mais comme apprentissage à effectuer, formation à embrasser, sagesse à approfondir » |4|.

Comme nous le suggérions précédemment, ce changement de perspective est très représentatif de l’esprit humaniste. Notez combien toute cette scène respire la quiétude, la vie contemplative ainsi que l’érudition. J’emprunte à Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart ces remarques éclairantes : « La religion des humanistes est, à la limite, […] un déisme assez vague, libéré des formes ecclésiastiques. Religion intellectualisée à l’extrême, religion d’érudits, d’hommes de cabinet, dotés d’une vaste culture » |5|. De fait, Saint Jérôme apparaît sur la gravure comme un être tout d’intelligence et de réflexion.

L’esthétique de la scène participe également de cette symbolique : paisiblement allongé sur le sol à côté d’un petit chien profondément endormi, le lion imposant de l’avant plan, vigilant et protecteur (il ne dort que d’un œil), est une allusion directe à la Légende dorée [Somme de récits de vies de saints publiée au Moyen Âge] selon laquelle Jérôme aurait eu pour ami un lion à qui il avait retiré une épine de la patte |6|. Plus encore que la puissance et la majesté, le félin représente ici la sagesse. Comme le note Françoise Rücklin, « la cohabitation paisible du lion avec le chien et le Saint, qui évoque l’harmonie détruite par le péché […] manifeste les effets concrets d’une vie sainte » |7| en adhésion avec des valeurs pouvant aider l’homme à promouvoir son humanité.

Les quatre livres posés sur le banc et l’appui de la fenêtre, s’ils évoquent implicitement la traduction des Évangiles et le travail sur la Vulgate entrepris par Saint Jérôme, rappellent fondamentalement le rôle des humanistes pendant la Renaissance qui permirent, grâce à l’invention de l’imprimerie vers 1450 par Gutenberg et son expansion dès le début du seizième siècle, la diffusion d’idées nouvelles, changeant grandement le rapport au savoir, et marquant ainsi une rupture très nette avec la pensée médiévale.

Quant aux quelques documents —lettres, épîtres ou parchemins— fixés sur le mur du fond de la pièce, s’ils évoquent avec l’anachronique chapeau de cardinal l’aspect intellectuel et spirituel de la vie de ce Père de l’Église, ils n’en constituent pas moins, avec les nombreux objets d’usage posés sur les étagères —carafes, bougeoir, etc.— une parfaite simplicité de vie, à tel point qu’on pourrait presque parler d’une laïcisation du thème religieux. Ainsi la sainteté de Jérôme trouve-t-elle à s’épanouir dans la vie quotidienne, dans la simplicité domestique et le monde des objets proches de l’esprit simple et humble du peuple. Cette conception beaucoup plus familière et intimiste du divin  est d’ailleurs l’un des traits essentiels de l’humanisme qui, en vulgarisant le sacré, le place au niveau de la condition humaine.


              

La calebasse ou l’enracinement du profane dans le monde sacré

Un détail mérite ici toute notre attention : « À la gauche du Saint, suspendue à la poutre qui est au-dessus du seuil de la pièce et soutient le plafond […], une grande calebasse entourée de vrilles et d’une belle feuille à ‘gauche’ alors que sa ‘droite’ montre un pédoncule desséché de fleur. Elle ressemble à celles qui ornent les demeures paysannes » |8|. Cette glorification d’un objet aussi simple et populaire que la calebasse prend ici une portée morale dans la mesure où elle s’inscrit dans une conception presque panthéiste du monde : on a l’impression que la nature, règnant autant que le monde spirituel, est proprement humanisée.

Document 1

Les symboles de la calebasse
________________________
Françoise Rücklin (*)

« Ce végétal tout à la fois insiste sur la vertu du Saint, et, en tant que plante simplement annuelle aux fleurs fort éphémères de surcroît, sur la brièveté de la vie, de ses joies, de la jeunesse, en même temps qu’il met l’accent sur le caractère factice, voire franchement trompeur et toujours transitoire des choses, même les plus belles. »

(*) Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 164.

Cet enracinement du profane dans le monde sacré a deux conséquences : en premier lieu, comme nous l’avons suggéré, ce portrait de Saint Jérôme semble s’affranchir du personnage sacré. L’intérêt porté à l’homme plus qu’au saint accentue non seulement l’impression d’intimité et d’authenticité qui se dégage de la scène, mais il opère grâce aux lignes de force un constant va-et-vient du concret au spirituel, des objets les plus innocents au sens caché des choses. On repère en outre dans cette double démarche, à la fois matérialiste et mystique, une dynamique qui, empruntant ses moyens d’expression au rythme des saisons et aux cycles de la nature, est profondément révélatrice d’une spiritualité et d’une quête métaphysique autant que d’une fusion de la pensée et de l’objet, très caractéristiques de l’humanisme philosophique.

Le monde comme principe d’harmonie

Comme nous le comprenons, le Saint Jérôme de Dürer obéit à une rigoureuse construction qui n’est pas le fruit du hasard, mais qui tend au contraire à l’idée que le monde est une harmonie mathématisable. Ainsi l’a fait remarquer Jean-Eugène Bersier, « une création de forme, d’objets, de leurs combinaisons à première vue inutiles devient une explication nécessaire donnant aux phénomènes de structure parfaite, selon une logique irréelle, les preuves de l’intelligence sublimée, en dehors de l’homme, au-dessus de lui. Une sorte de mystique de la science suggère ces théories de formes dont le graphisme joue dans l’espace autour du nombre d’or. » |9| auquel on attribue une vertu magique, presque surnaturelle.

Cette perception plus aiguë du visible stimule bien évidemment la primauté anthropomorphique du décor : de là l’importance d’éléments qu’on aurait jugé accessoires ou simplement décoratifs dans la peinture médiévale (la calebasse, les livres, la grande fenêtre, le lion, etc.), mais qui sont ici prépondérants dans la mesure où ils ont pour vocation de mettre en pleine lumière la personne humaine, en tant que centre de l’univers (comparez par exemple cette gravure avec le tableau d’Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude » : annexe 2). Cette position philosophique, qui remplace le théocentrisme médiéval, a pour conséquence de réinventer le rapport de l’homme avec son environnement : de fait, le vrai sujet de la gravure ne serait pas Saint Jérôme, mais Saint Jérôme en tant qu’homme universel, qui pense le tout et qui a pour vocation de fédérer le monde.

Inspiré des pythagoriciens, d’Euclide et de ses postulats, l’art des humanistes trouve donc son fondement dans un principe d’harmonie qui vise à mathématiser le décor en intégrant la notion de perspective, issue de la pratique architecturale : n’oublions pas que Dürer a été l’auteur d’une Instruction sur la manière de mesurer à l’aide du compas et de l’équerre ! Dans la figure ci-dessous, on peut voir en effet combien la mathématique et l’art semblent se rencontrer dans l’exigence de la forme et de l’esthétique.

Ainsi, les lignes de force qui travaillent et dynamisent l’espace figuratif de la gravure  en structurent également la signification symbolique. On pourrait à cet égard noter la forme ovoïde centrale suggérée par la construction séquentielle de l’image qui, organisant le parcours du regard en fonction d’un ordre imposé par la projection perspective, progresse jusqu’à la sphère parfaite : l’auréole éclatante de Saint Jérôme correspondant au signe de l’homme purifié, détenteur du Verbe primordial.

Image protégée par copyright. Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif, novembre 2012Licence Creative CommonsCette image est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 FranceThis image is copyrighted (Attribution-NonCommercial-NoDerivs).

Comme on le voit très bien, l’homme humaniste apparaît presque comme un « second dieu, dieu des bêtes qu’il domine, des plantes qu’il cultive, du cosmos qu’il administre : on retrouve le secret d’une antique alliance » |10| qui met en présence l’esprit avec la matière, le sensible avec l’intelligible. Ainsi qu’on l’aperçoit sur l’image, les lignes de fuite mettent bien en évidence la relation circulaire entre Saint Jérôme et  l’ensemble des éléments qui structurent la gravure : à travers cette mystérieuse alchimie s’établit une constante réciprocité d’action qui est au cœur même de la doctrine humaniste, qu’on pourrait définir comme un idéal de pouvoir et de savoir, et comme un effort à la fois individuel et social pour mettre en valeur l’Homme et sa dignité, et fonder sur son étude un « art de vivre par où l’être humain se rend éternel » |11|.

Document 2

Dürer et le principe mathématique
________________________
Erwin Panofsky
(*)

« La construction de l’espace pictural, impeccablement correcte d’un point de vue mathématique, se caractérise, premièrement, par l’extrême brièveté de la distance vue en perspective qui, si la pièce était dessinée en grandeur réelle, ne serait que de 1,25 mètre environ ; deuxièmement, par la faible hauteur de l’horizon, déterminé par le niveau de l’œil du saint assis ; troisièmement, par la position excentrée du point de fuite, lequel est à peu près à 6 millimètres de la marge droite. La faible distance, ajoutée à l’abaissement de l’horizon, contribue à renforcer le sentiment d’intimité. Le spectateur se trouve placé tout près du seuil de la cellule, sur l’une des marches qui y conduisent. Sans être remarqués par le saint et sans empiéter sur son domaine, nous partageons cependant l’espace où il vit, avec l’impression d’être plus des familiers invisibles que des observateurs lointains. Par ailleurs, l’excentration du point de fuite empêche la cellule de ressembler à une boîte exiguë, car le mur nord n’est pas visible ; elle accorde une importance plus grande au jeu de la lumière dans les embrasures des fenêtres ; enfin, elle donne la sensation de pénétrer à l’improviste chez quelqu’un plutôt que de se trouver face à un décor artificiel.

Tout, pourtant, dans cette pièce modeste, est assujetti à un principe mathématique. L’impression apparemment indéfinissable d’ordre et de sécurité, qui est l’essence même du Saint Jérôme de Dürer, peut s’expliquer, du moins en partie, par le fait que les objets distribués dans la pièce occupent des positions aussi fermement déterminées que s’ils étaient fixés aux murs. Ils sont placés soit parallèlement à ces murs, comme la table de saint Jérôme, les livres, les animaux et la tête de mort ; soit en projection orthogonale, comme le cartellino, qui porte la date et le monogramme de l’artiste ; soit encore à des angles précis de quarante-cinq degrés, comme le banc à la gauche du saint. »

(*) Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Page 242.

Approfondissons désormais le message symbolique que Dürer a voulu délivrer dans cette gravure. Comme nous l’avons suggéré précédemment, entre le monde des apparences sensibles et le monde métaphysique existe pour les Humanistes une unité profonde : la vocation de l’homme étant par la connaissance, de passer des apparences sensibles à l’univers des idées et de l’esprit. Dürer élabore ainsi une savante composition dont il faut déchiffrer plus profondément le sens allégorique.

Une rhétorique des vanités

Intéressons-nous d’abord au fameux crâne placé à gauche sur l’appui de la fenêtre. Le symbolisme de la tête de mort qui se développera dès la fin du Moyen Âge n’évoque pas seulement un certain goût pour le macabre —qui constituera d’ailleurs un trait caractéristique de l’esthétique baroque— mais il contient en germe une signification allégorique et didactique au même titre que le temps qui s‘écoule lentement du sablier. Axée sur le sentiment du néant, cette fascination pour la mort amène à une réflexion sur le thème de la chute, la fragilité de la vie et le tragique de la condition humaine.

Ainsi le crâne devient-il un instrument moralisant, au même titre que le crucifix, renforçant à travers l’isotopie de la mort, la réflexion sur les fins dernières. À ce titre, Françoise Rücklin propose l’interprétation suivante : « Le crâne, la calebasse et le sablier forment […] le triple ‘memento mori’ [souviens-toi que tu es mortel] de cette estampe, et l’on peut remarquer que non seulement le Saint est installé pratiquement au centre de l’espace qu’ils délimitent, mais qu’ils sont situés aux divers extrêmes visibles de la cellule, afin, sans doute de bien manifester que rien, sur terre, n’échappe à l’emprise de la mort » |12|.

Le crâne s’inscrit en effet dans une rhétorique des vanités dont le dessein est bien d’interpeller directement le spectateur en mettant « l’accent sur le caractère éminemment transitoire de la matière et de tout ce qui est humain |13|. Ainsi les jeux de lumière qui proviennent de la grande verrière opaque sont-ils comme une allégorie de la mort, partagée entre le piège des apparences (le crâne, le visible, la beauté éphémère de la calebasse) et la lumière de la foi (l’invisible). Françoise Rücklin fait à ce titre remarquer qu’on peut « observer dans la construction de la gravure une gradation très nette : vanité des honneurs (le chapeau de cardinal), vanité de la beauté (la calebasse), vanité de la vie elle-même et de tout ce qui est matériel, que ce soit animé ou inanimé (le crâne) » |14|.

Il n’est guère étonnant que les vitres soient en « culs-de-bouteille » : si elles laissent pénétrer la lumière du soleil de midi, elles masquent emblématiquement la vanité du monde extérieur fait d’apparence, d’illusion et d’éphémère. N’oublions pas que Saint Jérôme passa une grande partie de sa vie à méditer dans le désert de Syrie. Ainsi la lumière qui pénètre dans le cabinet de travail est-elle à mettre en parallèle avec la lumière spirituelle qui se dégage de l’auréole, véritable centre lumineux du tableau. À la vanité succède la vérité, à l’apparence extérieure, le monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel.

Pour compléter ces remarques, il faut nous intéresser à la relation symbolique qui s’établit entre trois des éléments les plus fortement éclairés de la  gravure, et qui en constituent toute la force : le lion, le crâne et Saint Jérôme. Comme on le voit dans la figure ci-dessous qui en modifie la tonalité et les contrastes, ce n’est pas un hasard si ces trois éléments font symboliquement apparaître trois formes de l’âme :

1. Le lion, qui symbolise les sens, exprime une des dimensions essentielles de l’âme primitive, animale : il est le signe de la terre, et la force qui met le monde en mouvement.

2. Le motif mortuaire du crâne quant à lui évoque l’âme mortelle de l’homme mais aussi son libre-arbitre : libre, il peut choisir entre le bien et le mal. Créateur et destructeur à la fois, le crâne apparaît ainsi comme la projection de nos désirs, de nos vanités et de nos représentations. Du fait de son emplacement sur l’appui de la fenêtre, il rappelle aussi par l’immortalité de la pierre, que l’âme prolonge la destinée mortelle.

3. Enfin Saint Jérôme apparaît dans sa mandorle|15| comme s’il travaillait au « Grand Œuvre », permettant d’atteindre la connaissance suprême et l’union avec Dieu. Notez combien la parfaite auréole de lumière épiphanique nimbe le visage courbé sur la table de travail et fait symboliquement écho aux rayons du soleil. Vous aurez aussi remarqué que, placé à égale distance de Saint Jérôme et du crâne, le crucifix est comme une invitation à dépasser la vanité du savoir et des honneurs : ce n’est pas par son statut de cardinal que Jérôme s’élève à la sainteté mais en menant une vie ascétique dans la bienveillance, la modération et l’humilité : en témoigne la barbe, symbole de puissance alliée à la sagesse.

Cette omniprésence du signe, qui n’est pas sans évoquer parfois certains symboles alchimiques, fait donc apparaître le surnaturel dans le quotidien, et révèle une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible. Ainsi la rayonnante clarté provenant de la fenêtre paraît participer à l’essence même d’une allégorie qui pourrait être celle du passage de l’homme médiéval fermé sur lui-même à la réalité de l’homme humaniste, c’est-à-dire érudit, créateur, poète, ouvert sur le monde pour mieux le repenser dans un esprit de tolérance.

Conclusion

Au terme de ce travail, il convient de rappeler que le Saint Jérôme de Dürer se présente comme une philosophia, c’est-à-dire un mode de vie et de pensée fondé sur des principes immanents mettant en jeu la sagesse humaine et l’appétit de savoir qui président à l’esprit humaniste : idéal de raison, de mesure et d’humanité.

Comme nous l’avons compris, l’humanisme, en mettant en valeur une conception sobre et équilibrée de la vie humaine, place au centre de ses préoccupations l’humanité même de l’homme et son aptitude à chercher dans la raison, comme disait si bien Montaigne, de quoi s’occuper « à méditer et à manier sa vie »…

© Bruno Rigolt, novembre 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France) / Espace Pédagogique Contributif

NOTES

1. Maximilien Gauthier, Albert Dürer, éd. Nilsson, Paris 1924, page 104.
2. Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004, page 242.
3. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002, page 72.
4.
 Olivier Millet, in Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), édition critique par Olivier Millet, Librairie Droz, Genève 2008 page 19.
5. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 72.
6
. « Un jour, comme le soir approchait, Jérôme s’était assis avec ses frères pour entendre la sainte leçon. Un lion qui boitait entra soudain dans le monastère, et Jérôme vit au-devant de lui, comme pour un hôte, et le lion montra son pied blessé, et le saint soigna l’animal et il le guérit, et il fut confié au lion un emploi, celui de mener au pâturage et d’y garder et d’en ramener un âne qui servait à rapporter du bois de la forêt […] », in Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l’histoire de France, page 94.
7.
 Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 176-177.
8.
 Françoise Rücklin, op. cit. page 161.
9
. Jean-Eugène Bersier, A. Dürer, le graveur de la mélancolie, éditions Estienne, Paris 1967. Page 74.
10
. Pierre Magnard, introduction à l’ouvrage de Marcile Ficin, Les Platonismes à la Renaissance, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 2001, page 7.
11.
Louis Philippart, Revue de Synthèse, tome X, 1935. Cité par Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 59.
12
. Françoise Rücklin, op. cit. page 163.
13. ibid.
14. ibid.
pages 164-165.
15. Le terme « mandorle » désigne une « gloire » en forme d’amande (de l’italien mandorla) qui concrétise le rayonnement émanant d’un personnage divin ou céleste (source : Encyclopædia Universalis)

BIBLIOGRAPHIE

  • Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002.
  • Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, pages 159-177. Cote BSG : 8 VA SUP 7774 (1)
  • Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Particulièrement les pages 242 à 246.
  • Marcel Brion, Les Peintres en leur temps, Éditions du Félin, Paris 1994. Particulièrement le chapitre 7 (« Les grandes explorations de l’œil et de l’esprit »).

DOCUMENTS ANNEXES

  • 1. Albrecht Dürer, « Saint-Jérôme en pénitence »
    (burin, circa 1494-1495). Paris (Bibliothèque nationale de France)

  • 2. Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude »
    (huile sur panneau, circa 1474-1475). Londres (National Gallery)

Netiquette :  Cet  article est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.
Licence Creative Commons

Analyse d’image : L’Humanisme de Dürer à travers « Saint Jérôme dans sa cellule » (1514)

Cette analyse d’image est le fruit d’un travail collaboratif avec mes étudiants de Première S.
Les élèves ont eu la charge difficile de formuler les hypothèses d’interprétation et de dégager quelques grands axes d’analyse.
Merci à toutes et à tous pour les travaux accomplis, souvent de grande qualité.

ANALYSE D’IMAGE

Albrecht Dürer
« Saint Jérôme dans sa cellule »

(1514)

 

Introduction

Très représentatif des ambitions artistiques et spirituelles de l’Humanisme, le Saint Jérôme de Dürer (1471-1528) est l’une des œuvres les plus populaires de l’iconographie religieuse. Datée de 1514, cette gravure sur cuivre est en effet d’une grande force, tant au niveau de l’esthétique que de la pensée qui s’en dégagent. À la différence d’autres travaux dans lesquels le maître de Nuremberg a représenté Jérôme en pénitent (voir annexe 1), c’est au contraire sous les traits du contemplatif et de l’érudit qu’apparaît ici le saint.

Cette gravure célèbre s’inscrit donc dans ce qu’on appellera sous la Renaissance la dignitas hominis, c’est-à-dire la recherche d’une vie spirituelle permettant d’accéder à l’unité profonde de l’être par la réflexion tournée vers la constitution d’un savoir, et la quête idéale du divin. Après avoir analysé les grandes thématiques ainsi que les principes de construction de cette gravure, nous chercherons à montrer que l’impression de paix rayonnante et de sérénité qui s’en dégage s’inscrit dans un parcours allégorique qui révèle progressivement l’homme à lui-même.

         

« Jérôme à la maison »…

Dans un ouvrage consacré au peintre et graveur allemand, le critique d’art Maximilien Gauthier |1| rappelle un détail intéressant : une note manuscrite de Dürer préciserait simplement « Jérôme à la maison » pour désigner la célèbre gravure. Cette expression, si intime et presque familière a de quoi surprendre tant elle semble à l’opposé de la scolastique conventionnelle : elle est pourtant très illustrative, comme nous le verrons plus loin, du nouvel ordre de vie et de valeurs qui caractérise l’esprit humaniste.

De fait, point de représentation édifiante ou excessive de la sainteté dans cette gravure. C’est au contraire un Saint Jérôme pleinement humain, absorbé dans la joie simple d’une fervente traduction de la Bible, qui est montré. Comme le précise Erwin Panofsky, « le saint est au travail dans le fond de la pièce, ce qui, en soi, crée une impression de retrait et de paix. Son pupitre est placé sur une grande table, où ne sont posés qu’un encrier et un crucifix. Absorbé dans son travail, il jouit d’une bienheureuse solitude, avec ses pensées, ses animaux —et avec son Dieu » |2|.

Cet extrême raffinement dans la simplicité, à l’opposé des dogmes scolastiques, fait davantage apparaître Jérôme comme un compagnon au milieu de ses coussins, de ses objets et meubles familiers. On aperçoit même une paire de pantoufles (en désordre !) sous le banc adossé au mur. Alors que l’histoire fait état d’un homme solitaire qui battait sa coulpe en mortifiant ses chairs avec une pierre, c’est ici sous les traits de l’ermite en train d’étudier que Dürer représente l’antique traducteur de la Bible.

                             

L’humanisme comme religion de l’esprit

Cette « indifférence vis-à-vis des formules dogmatiques où l’on tente d’enfermer les rapports entre le Dieu d’amour et les hommes » |3| constitue en soi une véritable révolution spirituelle et pédagogique. De fait, sous le Saint Jérôme de Dürer peut se lire en palimpseste la simplicité de vie des premiers apôtres et un retour aux sources du christianisme, c’est-à-dire à une religion intérieure, hostile à la scolastique, et qui dépasse les apparences ; religion « envisagée non comme objet d’un savoir théorique ou spéculatif, mais comme apprentissage à effectuer, formation à embrasser, sagesse à approfondir » |4|.

Comme nous le suggérions précédemment, ce changement de perspective est très représentatif de l’esprit humaniste. Notez combien toute cette scène respire la quiétude, la vie contemplative ainsi que l’érudition. J’emprunte à Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart ces remarques éclairantes : « La religion des humanistes est, à la limite, […] un déisme assez vague, libéré des formes ecclésiastiques. Religion intellectualisée à l’extrême, religion d’érudits, d’hommes de cabinet, dotés d’une vaste culture » |5|. De fait, Saint Jérôme apparaît sur la gravure comme un être tout d’intelligence et de réflexion.

L’esthétique de la scène participe également de cette symbolique : paisiblement allongé sur le sol à côté d’un petit chien profondément endormi, le lion imposant de l’avant plan, vigilant et protecteur (il ne dort que d’un œil), est une allusion directe à la Légende dorée [Somme de récits de vies de saints publiée au Moyen Âge] selon laquelle Jérôme aurait eu pour ami un lion à qui il avait retiré une épine de la patte |6|. Plus encore que la puissance et la majesté, le félin représente ici la sagesse. Comme le note Françoise Rücklin, « la cohabitation paisible du lion avec le chien et le Saint, qui évoque l’harmonie détruite par le péché […] manifeste les effets concrets d’une vie sainte » |7| en adhésion avec des valeurs pouvant aider l’homme à promouvoir son humanité.

Les quatre livres posés sur le banc et l’appui de la fenêtre, s’ils évoquent implicitement la traduction des Évangiles et le travail sur la Vulgate entrepris par Saint Jérôme, rappellent fondamentalement le rôle des humanistes pendant la Renaissance qui permirent, grâce à l’invention de l’imprimerie vers 1450 par Gutenberg et son expansion dès le début du seizième siècle, la diffusion d’idées nouvelles, changeant grandement le rapport au savoir, et marquant ainsi une rupture très nette avec la pensée médiévale.

Quant aux quelques documents —lettres, épîtres ou parchemins— fixés sur le mur du fond de la pièce, s’ils évoquent avec l’anachronique chapeau de cardinal l’aspect intellectuel et spirituel de la vie de ce Père de l’Église, ils n’en constituent pas moins, avec les nombreux objets d’usage posés sur les étagères —carafes, bougeoir, etc.— une parfaite simplicité de vie, à tel point qu’on pourrait presque parler d’une laïcisation du thème religieux. Ainsi la sainteté de Jérôme trouve-t-elle à s’épanouir dans la vie quotidienne, dans la simplicité domestique et le monde des objets proches de l’esprit simple et humble du peuple. Cette conception beaucoup plus familière et intimiste du divin  est d’ailleurs l’un des traits essentiels de l’humanisme qui, en vulgarisant le sacré, le place au niveau de la condition humaine.

              

La calebasse ou l’enracinement du profane dans le monde sacré

Un détail mérite ici toute notre attention : « À la gauche du Saint, suspendue à la poutre qui est au-dessus du seuil de la pièce et soutient le plafond […], une grande calebasse entourée de vrilles et d’une belle feuille à ‘gauche’ alors que sa ‘droite’ montre un pédoncule desséché de fleur. Elle ressemble à celles qui ornent les demeures paysannes » |8|. Cette glorification d’un objet aussi simple et populaire que la calebasse prend ici une portée morale dans la mesure où elle s’inscrit dans une conception presque panthéiste du monde : on a l’impression que la nature, règnant autant que le monde spirituel, est proprement humanisée.

Document 1

Les symboles de la calebasse
________________________
Françoise Rücklin (*)

« Ce végétal tout à la fois insiste sur la vertu du Saint, et, en tant que plante simplement annuelle aux fleurs fort éphémères de surcroît, sur la brièveté de la vie, de ses joies, de la jeunesse, en même temps qu’il met l’accent sur le caractère factice, voire franchement trompeur et toujours transitoire des choses, même les plus belles. »

(*) Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 164.

Cet enracinement du profane dans le monde sacré a deux conséquences : en premier lieu, comme nous l’avons suggéré, ce portrait de Saint Jérôme semble s’affranchir du personnage sacré. L’intérêt porté à l’homme plus qu’au saint accentue non seulement l’impression d’intimité et d’authenticité qui se dégage de la scène, mais il opère grâce aux lignes de force un constant va-et-vient du concret au spirituel, des objets les plus innocents au sens caché des choses. On repère en outre dans cette double démarche, à la fois matérialiste et mystique, une dynamique qui, empruntant ses moyens d’expression au rythme des saisons et aux cycles de la nature, est profondément révélatrice d’une spiritualité et d’une quête métaphysique autant que d’une fusion de la pensée et de l’objet, très caractéristiques de l’humanisme philosophique.

Le monde comme principe d’harmonie

Comme nous le comprenons, le Saint Jérôme de Dürer obéit à une rigoureuse construction qui n’est pas le fruit du hasard, mais qui tend au contraire à l’idée que le monde est une harmonie mathématisable. Ainsi l’a fait remarquer Jean-Eugène Bersier, « une création de forme, d’objets, de leurs combinaisons à première vue inutiles devient une explication nécessaire donnant aux phénomènes de structure parfaite, selon une logique irréelle, les preuves de l’intelligence sublimée, en dehors de l’homme, au-dessus de lui. Une sorte de mystique de la science suggère ces théories de formes dont le graphisme joue dans l’espace autour du nombre d’or. » |9| auquel on attribue une vertu magique, presque surnaturelle.

Cette perception plus aiguë du visible stimule bien évidemment la primauté anthropomorphique du décor : de là l’importance d’éléments qu’on aurait jugé accessoires ou simplement décoratifs dans la peinture médiévale (la calebasse, les livres, la grande fenêtre, le lion, etc.), mais qui sont ici prépondérants dans la mesure où ils ont pour vocation de mettre en pleine lumière la personne humaine, en tant que centre de l’univers (comparez par exemple cette gravure avec le tableau d’Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude » : annexe 2). Cette position philosophique, qui remplace le théocentrisme médiéval, a pour conséquence de réinventer le rapport de l’homme avec son environnement : de fait, le vrai sujet de la gravure ne serait pas Saint Jérôme, mais Saint Jérôme en tant qu’homme universel, qui pense le tout et qui a pour vocation de fédérer le monde.

Inspiré des pythagoriciens, d’Euclide et de ses postulats, l’art des humanistes trouve donc son fondement dans un principe d’harmonie qui vise à mathématiser le décor en intégrant la notion de perspective, issue de la pratique architecturale : n’oublions pas que Dürer a été l’auteur d’une Instruction sur la manière de mesurer à l’aide du compas et de l’équerre ! Dans la figure ci-dessous, on peut voir en effet combien la mathématique et l’art semblent se rencontrer dans l’exigence de la forme et de l’esthétique.

Ainsi, les lignes de force qui travaillent et dynamisent l’espace figuratif de la gravure  en structurent également la signification symbolique. On pourrait à cet égard noter la forme ovoïde centrale suggérée par la construction séquentielle de l’image qui, organisant le parcours du regard en fonction d’un ordre imposé par la projection perspective, progresse jusqu’à la sphère parfaite : l’auréole éclatante de Saint Jérôme correspondant au signe de l’homme purifié, détenteur du Verbe primordial.

Image protégée par copyright. Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif, novembre 2012Licence Creative CommonsCette image est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 FranceThis image is copyrighted (Attribution-NonCommercial-NoDerivs).

Comme on le voit très bien, l’homme humaniste apparaît presque comme un « second dieu, dieu des bêtes qu’il domine, des plantes qu’il cultive, du cosmos qu’il administre : on retrouve le secret d’une antique alliance » |10| qui met en présence l’esprit avec la matière, le sensible avec l’intelligible. Ainsi qu’on l’aperçoit sur l’image, les lignes de fuite mettent bien en évidence la relation circulaire entre Saint Jérôme et  l’ensemble des éléments qui structurent la gravure : à travers cette mystérieuse alchimie s’établit une constante réciprocité d’action qui est au cœur même de la doctrine humaniste, qu’on pourrait définir comme un idéal de pouvoir et de savoir, et comme un effort à la fois individuel et social pour mettre en valeur l’Homme et sa dignité, et fonder sur son étude un « art de vivre par où l’être humain se rend éternel » |11|.

Document 2

Dürer et le principe mathématique
________________________
Erwin Panofsky
(*)

« La construction de l’espace pictural, impeccablement correcte d’un point de vue mathématique, se caractérise, premièrement, par l’extrême brièveté de la distance vue en perspective qui, si la pièce était dessinée en grandeur réelle, ne serait que de 1,25 mètre environ ; deuxièmement, par la faible hauteur de l’horizon, déterminé par le niveau de l’œil du saint assis ; troisièmement, par la position excentrée du point de fuite, lequel est à peu près à 6 millimètres de la marge droite. La faible distance, ajoutée à l’abaissement de l’horizon, contribue à renforcer le sentiment d’intimité. Le spectateur se trouve placé tout près du seuil de la cellule, sur l’une des marches qui y conduisent. Sans être remarqués par le saint et sans empiéter sur son domaine, nous partageons cependant l’espace où il vit, avec l’impression d’être plus des familiers invisibles que des observateurs lointains. Par ailleurs, l’excentration du point de fuite empêche la cellule de ressembler à une boîte exiguë, car le mur nord n’est pas visible ; elle accorde une importance plus grande au jeu de la lumière dans les embrasures des fenêtres ; enfin, elle donne la sensation de pénétrer à l’improviste chez quelqu’un plutôt que de se trouver face à un décor artificiel.

Tout, pourtant, dans cette pièce modeste, est assujetti à un principe mathématique. L’impression apparemment indéfinissable d’ordre et de sécurité, qui est l’essence même du Saint Jérôme de Dürer, peut s’expliquer, du moins en partie, par le fait que les objets distribués dans la pièce occupent des positions aussi fermement déterminées que s’ils étaient fixés aux murs. Ils sont placés soit parallèlement à ces murs, comme la table de saint Jérôme, les livres, les animaux et la tête de mort ; soit en projection orthogonale, comme le cartellino, qui porte la date et le monogramme de l’artiste ; soit encore à des angles précis de quarante-cinq degrés, comme le banc à la gauche du saint. »

(*) Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Page 242.

Approfondissons désormais le message symbolique que Dürer a voulu délivrer dans cette gravure. Comme nous l’avons suggéré précédemment, entre le monde des apparences sensibles et le monde métaphysique existe pour les Humanistes une unité profonde : la vocation de l’homme étant par la connaissance, de passer des apparences sensibles à l’univers des idées et de l’esprit. Dürer élabore ainsi une savante composition dont il faut déchiffrer plus profondément le sens allégorique.

Une rhétorique des vanités

Intéressons-nous d’abord au fameux crâne placé à gauche sur l’appui de la fenêtre. Le symbolisme de la tête de mort qui se développera dès la fin du Moyen Âge n’évoque pas seulement un certain goût pour le macabre —qui constituera d’ailleurs un trait caractéristique de l’esthétique baroque— mais il contient en germe une signification allégorique et didactique au même titre que le temps qui s‘écoule lentement du sablier. Axée sur le sentiment du néant, cette fascination pour la mort amène à une réflexion sur le thème de la chute, la fragilité de la vie et le tragique de la condition humaine.

Ainsi le crâne devient-il un instrument moralisant, au même titre que le crucifix, renforçant à travers l’isotopie de la mort, la réflexion sur les fins dernières. À ce titre, Françoise Rücklin propose l’interprétation suivante : « Le crâne, la calebasse et le sablier forment […] le triple ‘memento mori’ [souviens-toi que tu es mortel] de cette estampe, et l’on peut remarquer que non seulement le Saint est installé pratiquement au centre de l’espace qu’ils délimitent, mais qu’ils sont situés aux divers extrêmes visibles de la cellule, afin, sans doute de bien manifester que rien, sur terre, n’échappe à l’emprise de la mort » |12|.

Le crâne s’inscrit en effet dans une rhétorique des vanités dont le dessein est bien d’interpeller directement le spectateur en mettant « l’accent sur le caractère éminemment transitoire de la matière et de tout ce qui est humain |13|. Ainsi les jeux de lumière qui proviennent de la grande verrière opaque sont-ils comme une allégorie de la mort, partagée entre le piège des apparences (le crâne, le visible, la beauté éphémère de la calebasse) et la lumière de la foi (l’invisible). Françoise Rücklin fait à ce titre remarquer qu’on peut « observer dans la construction de la gravure une gradation très nette : vanité des honneurs (le chapeau de cardinal), vanité de la beauté (la calebasse), vanité de la vie elle-même et de tout ce qui est matériel, que ce soit animé ou inanimé (le crâne) » |14|.

Il n’est guère étonnant que les vitres soient en « culs-de-bouteille » : si elles laissent pénétrer la lumière du soleil de midi, elles masquent emblématiquement la vanité du monde extérieur fait d’apparence, d’illusion et d’éphémère. N’oublions pas que Saint Jérôme passa une grande partie de sa vie à méditer dans le désert de Syrie. Ainsi la lumière qui pénètre dans le cabinet de travail est-elle à mettre en parallèle avec la lumière spirituelle qui se dégage de l’auréole, véritable centre lumineux du tableau. À la vanité succède la vérité, à l’apparence extérieure, le monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel.

Pour compléter ces remarques, il faut nous intéresser à la relation symbolique qui s’établit entre trois des éléments les plus fortement éclairés de la  gravure, et qui en constituent toute la force : le lion, le crâne et Saint Jérôme. Comme on le voit dans la figure ci-dessous qui en modifie la tonalité et les contrastes, ce n’est pas un hasard si ces trois éléments font symboliquement apparaître trois formes de l’âme :

1. Le lion, qui symbolise les sens, exprime une des dimensions essentielles de l’âme primitive, animale : il est le signe de la terre, et la force qui met le monde en mouvement.

2. Le motif mortuaire du crâne quant à lui évoque l’âme mortelle de l’homme mais aussi son libre-arbitre : libre, il peut choisir entre le bien et le mal. Créateur et destructeur à la fois, le crâne apparaît ainsi comme la projection de nos désirs, de nos vanités et de nos représentations. Du fait de son emplacement sur l’appui de la fenêtre, il rappelle aussi par l’immortalité de la pierre, que l’âme prolonge la destinée mortelle.

3. Enfin Saint Jérôme apparaît dans sa mandorle |15| comme s’il travaillait au « Grand Œuvre », permettant d’atteindre la connaissance suprême et l’union avec Dieu. Notez combien la parfaite auréole de lumière épiphanique nimbe le visage courbé sur la table de travail et fait symboliquement écho aux rayons du soleil. Vous aurez aussi remarqué que, placé à égale distance de Saint Jérôme et du crâne, le crucifix est comme une invitation à dépasser la vanité du savoir et des honneurs : ce n’est pas par son statut de cardinal que Jérôme s’élève à la sainteté mais en menant une vie ascétique dans la bienveillance, la modération et l’humilité : en témoigne la barbe, symbole de puissance alliée à la sagesse.

Cette omniprésence du signe, qui n’est pas sans évoquer parfois certains symboles alchimiques, fait donc apparaître le surnaturel dans le quotidien, et révèle une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible. Ainsi la rayonnante clarté provenant de la fenêtre paraît participer à l’essence même d’une allégorie qui pourrait être celle du passage de l’homme médiéval fermé sur lui-même à la réalité de l’homme humaniste, c’est-à-dire érudit, créateur, poète, ouvert sur le monde pour mieux le repenser dans un esprit de tolérance.

Conclusion

Au terme de ce travail, il convient de rappeler que le Saint Jérôme de Dürer se présente comme une philosophia, c’est-à-dire un mode de vie et de pensée fondé sur des principes immanents mettant en jeu la sagesse humaine et l’appétit de savoir qui président à l’esprit humaniste : idéal de raison, de mesure et d’humanité.

Comme nous l’avons compris, l’humanisme, en mettant en valeur une conception sobre et équilibrée de la vie humaine, place au centre de ses préoccupations l’humanité même de l’homme et son aptitude à chercher dans la raison, comme disait si bien Montaigne, de quoi s’occuper « à méditer et à manier sa vie »…

© Bruno Rigolt, novembre 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France) / Espace Pédagogique Contributif

NOTES

1. Maximilien Gauthier, Albert Dürer, éd. Nilsson, Paris 1924, page 104.
2. Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004, page 242.
3. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002, page 72.
4.
 Olivier Millet, in Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), édition critique par Olivier Millet, Librairie Droz, Genève 2008 page 19.
5. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 72.
6
. « Un jour, comme le soir approchait, Jérôme s’était assis avec ses frères pour entendre la sainte leçon. Un lion qui boitait entra soudain dans le monastère, et Jérôme vit au-devant de lui, comme pour un hôte, et le lion montra son pied blessé, et le saint soigna l’animal et il le guérit, et il fut confié au lion un emploi, celui de mener au pâturage et d’y garder et d’en ramener un âne qui servait à rapporter du bois de la forêt […] », in Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l’histoire de France, page 94.
7.
 Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 176-177.
8.
 Françoise Rücklin, op. cit. page 161.
9
. Jean-Eugène Bersier, A. Dürer, le graveur de la mélancolie, éditions Estienne, Paris 1967. Page 74.
10
. Pierre Magnard, introduction à l’ouvrage de Marcile Ficin, Les Platonismes à la Renaissance, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 2001, page 7.
11.
Louis Philippart, Revue de Synthèse, tome X, 1935. Cité par Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 59.
12
. Françoise Rücklin, op. cit. page 163.
13. ibid.
14. ibid.
pages 164-165.
15. Le terme « mandorle » désigne une « gloire » en forme d’amande (de l’italien mandorla) qui concrétise le rayonnement émanant d’un personnage divin ou céleste (source : Encyclopædia Universalis)

BIBLIOGRAPHIE

  • Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002.
  • Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, pages 159-177. Cote BSG : 8 VA SUP 7774 (1)
  • Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Particulièrement les pages 242 à 246.
  • Marcel Brion, Les Peintres en leur temps, Éditions du Félin, Paris 1994. Particulièrement le chapitre 7 (« Les grandes explorations de l’œil et de l’esprit »).

DOCUMENTS ANNEXES

  • 1. Albrecht Dürer, « Saint-Jérôme en pénitence »
    (burin, circa 1494-1495). Paris (Bibliothèque nationale de France)

  • 2. Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude »
    (huile sur panneau, circa 1474-1475). Londres (National Gallery)

Netiquette :  Cet  article est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.
Licence Creative Commons

Support de cours : Je fais le point sur… LA CONNOTATION

Niveau : classes de Lycée (Seconde, Première générale)

Prochains supports de cours :
– La métaphore (mis en ligne)
– L’énonciation (mise en ligne : vendredi  14 décembre)

La connotation

« Je fais le point sur… »
Des supports de cours centrés sur quelques notions essentielles de grammaire, de linguistique et de stylistique. Ces supports de cours sont destinés prioritairement à mes élèves de Seconde et aux élèves de Première Générale.

       

Définition

Alors que la dénotation relève de la fonction référentielle ou informative, la connotation (du latin : « ce qui est noté avec ») désigne les valeurs supplémentaires d’un mot, dérivées de son sens premier.
Ces valeurs supplémentaires, différentes en fonction du contexte, forment les connotations du mot.

  • Le sens dénoté, appelé encore signifié de dénotation ou signifié de premier niveau (Sé 1) est limité à la seule fonction informative (notation = finition).
  • Le sens connoté, appelé encore signifié de connotation ou signifié de second niveau (Sé 2) délivre un supplément de sens qui fait largement appel à l’imaginaire et à la subjectivité.

Par exemple, si l’on substitue au mot enfant, les termes de bambin, ou marmot, ou lardon, ou mioche, on en modifie le signifié dénoté (Sé 1) puisqu’on introduit un aspect pittoresque, affectif ou populaire (Sé 2) tantôt mélioratif ou péjoratif. La notion de connotation est donc importante pour appréhender les niveaux de langue, les registres, les valeurs affectives, métaphoriques, etc.

Mes élèves de Seconde se rappelleront la célèbre analyse de la publicité « Panzani » proposée en 1964 par Roland Barthes : ici  le signifiant « Panzani » entraîne pour un Français un signifié culturel de connotation (Sé 2) qui renvoie à l’italianité : comme le dit Roland Barthes, « le signe Panzani ne livre pas seulement le nom de la firme, mais aussi, par son assonance, un signifié supplémentaire qui est, si l’on veut, l’« italianité ». De même les dénotations de l’image qui rappellent un retour de marché (les légumes frais dans le filet à provisions) impliquent des valeurs affectives et culturelles qui portent sur autre chose que sur le référent : ce ne sont pas des tomates, un poivron, des oignons ou des champignons que l’on découvre mais ce qu’ils évoquent subjectivement ; à savoir des valeurs et un mode de vie traditionnels (générosité d’une cuisine authentique, conviviale et familiale, fraîcheur des produits, etc.) à l’opposé de « l’approvisionnement expéditif (conserve, frigidaire) d’une civilisation plus mécanique » (Barthes), caractéristique de la consommation de masse à partir des Trente Glorieuses : l’image suggère plus qu’elle n’explique, elle fait davantage appel aux sens qu’au rationnel.

Comme vous le voyez, la notion de connotation exige de la part du lecteur une compétence culturelle pour être capable de déchiffrer les valeurs du mot, et de replacer l’énoncé dans son contexte social, historique, littéraire, etc. Prenez par exemple la description de la mine dans Germinal (le « Voreux ») : la métaphore animale du Voreux connote très bien la monstruosité du machinisme sous la Révolution industrielle qui semble dévorer, tel un ventre insatiable, les mineurs. La connotation chez Zola situe donc précisément le signifié « Voreux » autour d’enjeux tout autant esthétiques qu’idéologiques : l’homme esclave de la machine.

Rappelez-vous enfin que certains mots, particulièrement en poésie, possèdent un  signifié de connotation qui en idéalise le sens premier. Par exemple, dans le célèbre poème « Le Bateau ivre », le substantif « bleuités » inventé par Rimbaud  est un néologisme lexical (introduction d’un mot nouveau) qui se rapporte tout simplement à la couleur bleue (Sé 1 : dénotation). Le terme est en effet formé sur le même modèle que obscur/obscurité ou immense/immensité. Mais ici, le signifié connotatif du terme bleuités offre, par son abstraction et l’emploi du pluriel, un pouvoir d’évocation accru : les bleuités évoquent une sorte de multitude référentielle impossible à énumérer (grâce au pluriel). De plus le terme, par sa poéticité, renforce l’impression de réenchantement du monde, de métamorphose du réel caractéristique de la définition que Rimbaud donne de la poésie dans la Lettre du Voyant (« long, immense, et raisonné dérèglement de tous les sens« ).

De même, la connotation donne un statut littéraire ou poétique à certains mots d’usage courant. Ainsi, les néologismes sémantiques (introduction d’un sens nouveau) sont très intéressants à étudier. Dans le poème très connu de Baudelaire « L’Étranger », le sens contextuel du mot « étranger » dépasse le signifié référentiel habituel (étranger : « qui n’a pas la nationalité du pays ») en connotant davantage la marginalité et l’idéalisation du poète romantique. Ici le signifié de connotation (Sé 2) introduit un discours de refus social et d’idéalité qui permet de mieux percevoir l’attitude de l’auteur, assumant pleinement son statut de poète maudit, en quête de voyage et d’ailleurs.

La notion de connotation est donc essentielle pour appréhender le sens contextuel d’un mot. De même, l’étude des réseaux connotatifs éclaire en profondeur les valeurs d’un texte ou d’une œuvre.

 NetÉtiquette: article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

Entraînement BTS. Thème : paroles… "Du bavardage, entre vacuité et vérité" 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »


Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la référence de l’article (URL de la page).

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License

Entraînement BTS. Thème : paroles… « Du bavardage, entre vacuité et vérité » 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »

Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la référence de l’article (URL de la page).

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License