Entraînement BTS et support de cours… Le Sport, reflet du capitalisme?

Le Sport, reflet du capitalisme ?
Les valeurs sportives dans le discours managérial

Support de cours et entraînement BTS

[Je conseille aux étudiant(e)s intéressé(e)s de prendre également connaissance de cet exercice de synthèse et du corrigé qui l’accompagne : Sports de masse et Surmédiatisation, exploit « à tout prix » et principe de rendement].

En tant que représentation de notre société, le sport reflète les formidables évolutions qui caractérisent le capitalisme moderne. Qu’il s’agisse de compétition économique ou de compétition sportive, l’emprise du performatif est en effet représentative d’une tendance fortement marquée des sociétés actuelles, dominées à la fois par des logiques de globalisation et de compétition.

En premier lieu, comme l’ont montré avec justesse un certain nombre d’analyses, particulièrement d’inspiration marxiste, le développement du sport est inséparable de la montée du capitalisme. Laurent Gras note à ce titre combien « l’essor des exercices physiques s’inscrit tout au long du dix-neuvième siècle dans le cadre plus global d’une économie des corps destinée à accroître leurs rendements au profit de la productivité industrielle et bourgeoise » [ Google Livres : Laurent Gras, Le Sport en Prison, L’Harmattan « Sports en Société », Paris 2004, page 15].

  • Voir aussi : Philippe Jamet, Le Sport dans la société, entre raison(s) et passion(s), L’Harmattan, Paris 1991, page 14 et s.
Jean-Marie Brohm
Les Meutes sportives : critique de la domination L’Harmattan, Paris 2000.
Google livres  Page 25 et s.
a) le sport moderne apparaît avec l’émergence puis l’expansion du mode de production capitaliste. La naissance du sport est donc corrélative du capitalisme comme ensemble spécifique de rapports sociaux et d’institutions ;

b) l’histoire du sport s’inscrit totalement dans l’histoire du capitalisme, tant à l’échelle nationale qu’à l’échelle internationale. La mondialisation de l’institution et des pratiques sportives (fédérations internationales, championnats du monde, Jeux olympiques, Comité international olympique, etc.) est totalement synchrone de l’impérialisme, c’est-à-dire, plus précisément, de l’avènement du marché mondial. Il est impossible de comprendre le fait sportif contemporain si on ne l’intègre pas dans le processus des relations internationales et des échanges multinationaux. La périodisation du sport elle-même s’insère dans les cycles internationaux du capital et dans les grands « tournants », crises, ruptures, etc. de la société bourgeoise ;

c) le sport actuel est un sous-système du système capitaliste dont il réfracte tous les principes de fonctionnement, toutes les tendances, toutes les contradictions. En ce sens, l’institution sportive ne peut se comprendre que dans le cadre d’un système social spécifique : le capitalisme. Les rapports structurels du sport et du capitalisme déterminent des homologies fondamentales entre la mise en valeur du capital et la recherche de la performance sportive (course au rendement, chasse aux records, obsession de la compétitivité, etc.).
Voir aussi cet autre texte de Jean-Marie Brohm sur le sport en tant que reflet de la société capitaliste.

Comme nous le voyons, il paraît légitime d’approfondir l’analogie entre le sport et le capitalisme. En cherchant ainsi à développer leur capital humain et à fédérer l’action et le travail de chacun, les entreprises font souvent référence à un certain nombre de valeurs liées à la sociabilité par le sport, à commencer par l’esprit d’émulation et de compétition, l’esprit d’équipe, l’engagement individuel au service d’une performance collective, etc.

Je vous renvoie à ces propos de  Philippe Joffard, président du Comité Sport du Medef (document 4) : « Parce que le sport apprend l’esprit d’équipe, l’échange, le partage, la réussite, l’objectif en commun mais aussi l’accomplissement individuel, il peut donner du sens et responsabiliser les salariés ». Ainsi, le sport s’inscrit-il dans une logique de compétitivité où l’efficacité, le dépassement de soi, le coaching, l’optimisation de la performance deviennent les critères déterminants des stratégies modernes de management des équipes.

Comme il a été par ailleurs justement noté, « le vocabulaire sportif compétitif s’invite dans les discours des managers parce qu’il renvoie à des images connues et possède à ce titre une fonction pédagogique » [Julien Pierre, « Les valeurs du sport au service de la rhétorique managériale et de la mobilisation des salariés en entreprise, in Sport et travail, sous la direction de Claude Saubry, L’Harmattan Paris 2010, page 57]. Il suffit par exemple de consulter les annonces d’offres d’emplois pour voir combien elles abondent en métaphores sportives : ainsi l’impératif de dépassement conjugué à celui de rigueur visant à la production d’une performance et d’un record.

Dans un ouvrage consacré à la recherche d’emploi, un auteur écrit par exemple : « il faut se battre, se démener, se vendre, s’imposer […]. Pour gagner dans un entretien de recrutement, il est donc nécessaire d’être au top de sa performance, c’est-à-dire croire en soi et rayonner de motivation » [source]. On pourrait aussi mentionner la plupart des conseils donnés quant à la rédaction du CV, où la pratique d’un sport collectif dans un club corporatif constitue souvent un apport déterminant lorsqu’il s’agit de travailler au sein d’une équipe.

De fait, la professionnalisation et la médiatisation des sportifs de haut niveau, particulièrement depuis les années 80, ont profondément orienté les motivations les plus essentielles des stratégies entrepreneuriales. C’est ainsi que le management stratégique des ressources humaines associe de plus en plus fréquemment la compétition sportive à la compétitivité des entreprises.

Gilles Alexandre
« L’entreprise, le monde du travail et la compétition »
in Collectif, La Compétition, mère de toutes choses ? Colloque interdisciplinaire sous la présidence de Jean-Marie Pelt, « Le Collège supérieur », éd. de l’Emmanuel, 2008.
Google livres Page 27 et s.
Par nature, le terrain de l’entreprise semble inséparable du terrain de la compétition au sens où le sport l’entend. Même tension pour emporter des marchés comme on remporte un match, même exigence pour sélectionner les meilleurs diplômés comme on sélectionne des champions, même goût du résultat, de la mesure ou du chronomètre. Même engagement auprès des médias pour valoriser les succès ou soigner une image. Même sens de l’objectif, même implication dans la modernisation des moyens. Mais, curieusement, que la compétition illustre l’affrontement des entreprises entre elles, ou qu’elle se rapporte à la lutte des places en leur sein, la notion semble moins utilisée que les termes de concurrence, de compétitivité, de productivité, d’efficacité ou de rentabilité. Aujourd’hui, en interne, c’est celui de performance qui est le plus utilisé.

Pour le plus grand nombre, et d’une façon générale, le terme de performance renvoie à des prouesses sortant de l’ordinaire comme l’ascension hivernale d’une face nord, la chute d’un « inaccessible » record ou une victoire aussi héroïque qu’inattendue. Figure majeure de l’émotion sportive, le mot performance s’est immiscé dans tous les actes de l’entreprise à mesure que chacun, quelle que soit sa place, se fut trouvé sommé de se dépasser en faisant toujours plus que les objectifs prévus. Dans le monde de l’entreprise, tout se passe, tout semble conçu et organisé pour que l’ensemble des acteurs, des processus, des produits ou des services s’inscrivent dans un schéma « compétitif » dont il importe de sortir gagnant sous peine de disparaître ou de se retrouver aux mains de plus puissant que soi.

L’idéologie sportive réactive donc un certain nombre de mythes contemporains. Comme le rappelle Christian Pociello (Encyclopædia Universalis, « Sport »), « Les sports sont utilisés pour produire des images d’excellence qui résultent du travail individuel de perfectionnement. Mais, dans l’exploitation la plus large de l’éventail de ses images, le sport symbolise les qualités de jeunesse et d’« énergie », de dynamisme et de vitalité que vient renforcer l’imagerie insistante de ses bondissements. Sont également utilisés les sports d’aventure pour exprimer l’effort ambitieux de conquêtes, ou les vertus de la prise de risques, souligner les qualités d’organisation ainsi que les « capacités de survie » de l’entreprise. Lorsqu’elles doivent se manifester dans une aventure collective, ces vertus recourent volontiers au pouvoir métaphorique des grandes embarcations lancées dans l’épopée maritime (L’Esprit d’équipe). À travers cette ébauche de sémiologie des imageries sportives, soumises aux exigences de la communication, on perçoit que le sport est bien un produit saturé d’informations sur la société qui le produit, l’imprègne de ses mythes et de ses valeurs ».

Alain Ehrenberg
Le Culte de la performance Calmann-Lévy, Paris 1991
Google livres

Une entreprise dans un secteur de pointe qui cherche à recruter des jeunes gens compétents et ambitieux ne se contente plus de leur promettre la bonne utilisation de leurs compétences, de leur offrir des carrières mirobolantes, tout en magnifiant ses performances passées et à venir. Elle sature tout cela par la référence au sport (« Champion d’Europe : des records individuels pour une victoire d’équipe », annonce de recrutement de Cap Gémini Sogeti, 1987). Une entreprise de travail intérimaire, qui offre donc des emplois précaires, s’appuiera sur la rage de vaincre et l’esprit d’équipe (Bis, campagne publicitaire, 1990). […] Une entreprise a des salariés démotivés, elle a des problèmes d’identité et de communication interne ? Qu’elle sponsorise une équipe sur le Paris-Dakar pour insuffler chez elle l’esprit de challenge. Une entreprise cherche à bien intégrer son personnel ? Qu’elle demande à la Segos de lui organiser un P. S. T. (Physical Self Training) ou à Promosports Conseil de lui préparer un séminaire sportif où des champions montreront à des cadres ce qu’est la rage de vaincre.

De fait, si la création de valeur et le pilotage des performances de l’entreprise passent par la médiatisation du sport, c’est qu’elle améliore non seulement l’image de marque mais qu’elle permet aussi d’inculquer au sein des salariés la tactique, l’esprit de compétition, de rivalité, de combat, inhérent au discours sportif moderne, et qui va à l’encontre des aspects traditionnels de la pratique sportive.

Comme nous le comprenons en effet, un grand nombre de valeurs technicistes du sport sont au cœur des métamorphoses nouvelles du capitalisme et de ses dérives. Réduit à des paramètres quantitatifs —la recherche de la performance à tout prix—, le sport ne peut être que l’aboutissement des tendances réificationnelles de la société capitaliste, pour reprendre une image chère aux marxistes. C’est ainsi que Michel Caillat faisait justement remarquer combien « le sportif n’échappe pas au processus de réification : il se perd comme homme et devient chose dans son acte de production de performances » [Michel Caillat, Pensées critiques sur le sport, L’Harmattan, Paris 2000,  page 83].

Le sport constitue donc intrinsèquement un paradoxe : d’instrument de loisir et de détente qu’il était (cf. son étymologie : « desport » = plaisir, distraction), il a progressivement renversé cette valeur hédoniste et humaniste pour devenir un outil de prestige et de pouvoir mercantile orienté vers la course au rendement et à l’héroïsation. Cette orientation a contribué grandement à assimiler la société au modèle de l’organisation productive et de la performance collective. C’est en ce sens que, si l’utilité du sport est indéniable dans les stratégies d’aide à la décision et à la communication de l’entreprise, elle va toutefois de pair avec une certaine dérive techniciste du capitalisme moderne.

La question revient donc à se demander si le sport doit être l’expression de la puissance ou de la morale. Entre éthique et performance, il faut choisir… À un journaliste qui faisait remarquer en 1984 que « le sport construit ses règles lui-même », le champion olympique du disque Rolf Danneberg répondit : « L’éthique du sport, c’est un terme trop usé. L’éthique, c’est du bla bla bla insupportable ».
Je vous laisse méditer ces propos…

© Bruno Rigolt, mars 2013
Espace Pédagogique Contributif / Lycée en Forêt (Montargis, France)

       

Corpus

  • Document 1 : Dominique Bodin, Gaëlle Sempé, « Valeurs sportives, support identitaire de l’entreprise » (in Éthique et sport en Europe, Publishing Editions/Conseil de l’Europe, Strasbourg 2011).
    Google livres pages 116-117. [depuis : « Au-delà de son seul rôle de loisir, le sport occupe une place importante dans nos modes de vie –p. 116– jusqu’à : « Le rugby au moins, c’est un sport qui a des valeurs. » –page 117-].

           

Document 2 : Pauline Fatien, « Face à de nouvelles règles du « je » dans l’organisation : le coaching, un dispositif managérial de médiation de contradictions socio-économiques ? » (in Jean-Claude Sardas, David Giauque -sous la direction de- Comprendre et organiser : Quels apports des sciences humaines et sociales ?, L’Harmattan, Paris 2007.
Google livres pages 355-356. [depuis : « Le « sport » transcende sa signification première de jeu –p. 355– jusqu’à : « serait ainsi caractéristique d’une « économie renouvelée en permanence » (Ritzer 1989). » –p. 356-].

      

  • Document 3 : Maxence Fontanel, Sportif de haut niveau, manager en devenir, L’Harmattan, Paris 2008.
    Google livres [depuis : « Le sportif de haut niveau développe de réelles capacités de leadership » –p. 43– jusqu’à : « leur reconnaissance dans les entreprises modernes » -bas de la page 44-].

 

  • Document 4 Philippe Joffard, président du Comité Sport du Medef.
    Référence de l’article : Guide pratique du sport en entreprise (Comité National Olympique et Sportif Français/Medef, page 5)

L’impact positif de la pratique d’activités physiques et sportives en entreprise sur la performance globale de celle-ci est aujourd’hui en passe d’être reconnu. Développer la pratique d’activités physiques, faire du sport un choix, placé sous le signe de la volonté et de l’adhésion du chef d’entreprise comme des salariés, peut constituer un nouvel outil managérial à même de réinscrire l’Homme au cœur du projet de l’entreprise.

Parce que le sport apprend l’esprit d’équipe, l’échange, le partage, la réussite, l’objectif en commun mais aussi l’accomplissement individuel, il peut donner du sens et responsabiliser les salariés.

Parce que le sport peut apporter de l’émotion, de l’énergie, de l’innovation, il peut s’intégrer dans un mode de management attentif au développement professionnel de chacun.

Parce que le sport permet d’oser, qu’il apprend la remise en question, à analyser ses échecs mais aussi ses victoires, il peut inciter à la reconnaissance du courage dans l’entreprise, à la prise d’initiative et au droit à l’erreur. Pour toutes ces raisons, j’encourage le plus grand nombre de dirigeants à faire entrer le sport dans leur entreprise.

  • Document 5 « Morgan Parra a su être le patron des Bleus face à l’Irlande. »
    Crédits photo : DPPI (source)

Documents complémentaires

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Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).