BTS 2013 Premiers éléments d’analyse

 

BTS 2013, épreuve de Culture Générale et Expression
Sujet + premiers éléments d’analyse

Voici pour l’exercice de synthèse de l’épreuve de Culture Générale et Expression à la session 2013 du BTS mes premiers éléments d’analyse, avant la publication d’un corrigé dans les prochains jours. 

Ces premiers éléments d’analyse sont consultables à la suite du sujet.

          

Rappel du sujet

PREMIÈRE PARTIE : SYNTHÈSE (40 points). Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

  • Document 1 : Michel Béra et Eric Mechoulan, La Machine Internet, 1999
  • Document 2 : Antonio A. Casilli, Les Liaisons numériques, 2010
  • Document 3 : Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, jeudi 9 mai 1680
  • Document 4 : Nicole Aubert, Le Culte de l’urgence, 2003

DEUXIÈME PARTIE : ÉCRITURE PERSONNELLE (20 points).

Selon vous, le développement de nouveaux modes de communication améliore-t-il notre dialogue avec autrui ?

Corpus de documents

 

Document 1

Comme l’ancien courrier sur papier, le courrier électronique est poli et respectueux. Il ne nous sonne pas comme pour appeler des gens de maison, ce dont se plaignaient amèrement les premiers utilisateurs bourgeois du téléphone à la fin du XIXe siècle. Nous allons le relever quand bon nous semble. Ce n’est pas un moindre privilège.

La présentation du courrier est d’ailleurs l’occasion de remarquer que l’Internet n’assure pas la synchronisation de l’humanité. Contrairement aux arguments de vente pour le grand public, la vertu économique du réseau n’est pas dans la mise en relation de tous les individus connectés en temps réel, c’est-à-dire en même temps. Au contraire, il n’y a pas plus respectueux des fuseaux horaires que l’Internet, lui qui n’a pas la grossièreté du téléphone réveillant le correspondant endormi aux antipodes ; il sait se libérer de la synchronie.

Synchrone, j’impose à mon interlocuteur la concomitance [1] dans l’échange : rendez-vous téléphonique, mais aussi papotage instantané (instant chat) sur l’Internet, il faut être deux au même moment pour se parler. La technique a rendu possible ce miracle depuis l’ère du téléphone et nous a appris à trouver inadmissible la lenteur des réponses que nous voulons à nos questions. La télévision en direct, grâce au satellite, a ajouté à ces habitudes. L’Internet représente une pierre supplémentaire à l’édifice de la communication bâti au nom de l’efficacité, en faisant mieux que le temps réel, en inventant l’asynchronie.

Asynchrone, je laisse le temps à autrui de s’organiser pour traiter ou non l’information dont il peut se rendre maître. Privilège du courrier postal, privilège surtout du courrier électronique qui permet enfin l’apprivoisement de l’asynchronie « à grain fin », pour utiliser un jargon technique, en d’autres termes le recours au décalage le plus minime possible pour un coût dérisoire. [ … ]

Enfin, le courrier [2] instaure de fait dans la nouvelle correspondance un style libre qui tranche, surtout en pays latin, avec les formules rigoureuses qu’impose la rédaction du courrier, déjà malmenée par la télécopie. Cette simplification des contacts humains joue en faveur de ceux qui ne maîtrisent pas les usages, contre les garants d’un ordre social passé. Le courrier électronique est à cet égard vraiment démocratique, même si certains ne manquent pas de prendre ce mot en mauvaise part lorsqu’il fait disparaître les petits riens qui distinguent les hommes bien élevés.

L’informatique apporte en sus une garantie d’intégrité, comme pour tuer les moyens de communication antérieurs. Le message n’arrive pas déformé au bout du combiné comme la voix de l’interlocuteur qui s’égosillait aux antipodes, avant l’arrivée du son numérique, ou dans la boîte aux lettres comme la missive détrempée, piétinée et déchirée. Le courrier électronique parvient intact – lorsqu’il parvient, ce qui arrive presque toujours mais pas systématiquement, l’Internet assurant ce qu’on appelle un best effort, mais pas un succès à 100%. Comme la lettre ou l’appel téléphonique, il peut ne pas aboutir, mais, à moins d’être l’objet de manipulations désobligeantes de la part d’informaticiens spécialisés dans la nuisance, il ne saurait subir de détérioration.

Le courrier électronique, ainsi plébiscité par les utilisateurs, devrait permettre de recréer une socialité perdue avec l’ère industrielle des cités où les hommes s’ignorent. Mieux, il annonce le vrai retour de l’écrit, après la domination presque exclusive du téléphone dans la communication privée. Débarrassé des formes protocolaires de la correspondance épistolaire dans les pays qui y attachaient encore un certain prix, il s’assimile à un dialogue verbal transcrit, devient pour certains une nouvelle oralité par sténographie interposée. Pas de phrases, pas de formules, pas de style, pas de calligraphie, juste quelques mots, bref l’information épurée de toutes ses scories, l’information pure.

Michel Béra et Eric Mechoulan,
La Machine Internet (1999)

1. La simultanéité.
2. Le terme est ici employé au sens de courrier électronique.

 

Document 2

Pour évaluer les conséquences du Web sur le lien social, il ne suffit pas d’examiner les pratiques individuelles. Ce sont les interactions mêmes qu’il convient de prendre en compte. Pour pouvoir les analyser, il faut se demander quelles sont la nature et la qualité de l’information que les internautes échangent en ligne – et avec qui. L’étude de Kraut1insistait sur le fait que le Web favorise les échanges avec des personnes géographiquement éloignées et, de ce fait, des relations peu significatives. Or, l’on découvre que souvent, parmi ces personnes éloignées, il y a des membres de la famille de nos usagers, ou leurs amis de longue date. Mais aussi que ces contacts sociaux s’avèrent être cruciaux pour des recherches d’aide, d’avis ou pour des prises de décision importantes. Quoique lointains, ces individus restent fortement reliés aux usagers. C’est « la force des liens Internet », selon le titre d’un rapport de la fondation PEW paru en janvier 2006. Selon les auteurs, plus de 60 millions d’Américains se sont tournés vers Internet durant la première moitié des années 2000 pour prendre des décisions cruciales pour le cours de leur vie – et ces décisions s’appuient sur le contact avec les membres de leur cercle social élargi. Par courrier électronique ou par messagerie instantanée, les internautes se concertent constamment avec leurs proches (ou leurs moins proches) avant de prendre des décisions quant à l’achat d’une maison ou au meilleur traitement pour une maladie. Mais ils peuvent très bien se limiter à échanger des renseignements banals et quotidiens, portant aussi bien sur leur intention de changer de boulanger que sur le dernier commérage du bureau. Ce mélange de banalité et de sérieux est un autre signe de la solidité et de la constance des liens numériques.

Si l’effet socialisant des technologies informatiques a été sous-estimé, c’est à cause de l’opinion erronée que le Web remplace la communication en face à face. Les communications numériques devraient être mises sur le même plan que les appels téléphoniques ou les lettres – des techniques qui, depuis longtemps, articulent et complètent la communication en face à face. On s’en sert pour prendre un rendez-vous, annoncer une nouvelle, envoyer un mot gentil pour témoigner d’un sentiment. Ces techniques de communication, tout comme les communications en ligne actuelles (courrier électronique, messagerie instantanée, forums de discussion, etc.), n’ont pas remplacé les rencontres directes. Elles s’y ajoutent plutôt, en augmentant le volume total des contacts. Ce qui est conforté par le fait que les utilisateurs intensifs d’Internet se servent tout aussi fréquemment de téléphones ou d’autres formes de contact personnel que les non-utilisateurs.

Antonio A. Casilli,
Les Liaisons numériques (2010)

 

1. L’auteur fait ici référence à un article de Robert Kraut (professeur américain de sociologie sociale) intitulé « Le paradoxe d’Internet : une technologie sociale qui réduit la participation sociale et le bien-être psychologique ».

 

Document 3

 Madame de Sévigné entretient avec sa fille, Madame de Grignan, une correspondance intense depuis le mariage et l’éloignement géographique de cette dernière. Madame de Sévigné écrit cette lettre alors qu’elle voyage en France.

 

À Blois, jeudi 9 mai 1680

Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant; rien ne me peut contenter que cet amusement. Je tourne, je marche, je veux reprendre mon livre; j’ai beau tourner une affaire, je m’ennuie, et c’est mon écritoire qu’il me faut. Il faut que je vous parle, et qu’encore que cette lettre ne parte ni aujourd’hui, ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée.

Mon fils est parti cette nuit d’Orléans par la diligence, qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris ; cela fait un peu de chagrin [1] à la poste. Voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde ; j’y ai fait mettre le corps de mon grand carrosse, d’une manière que le soleil n’a point entrée dedans : nous avons baissé les glaces ; l’ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; celle des portières et des petits côtés nous donne tous les points de vue qu’on peut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce joli cabinet [2], sur de bons coussins, bien à l’air, bien à notre aise. [ … ]

Nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter : il n’y a pas beaucoup d’ex voto [3] pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance : il y aurait plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin nous sommes arrivés ici de bonne heure ; chacun tourne, chacun se rase, et moi j’écris romanesquement sur le bord de la rivière, où est située notre hôtellerie : c’est la Galère ; vous y avez été.

J’ai entendu mille rossignols ; j’ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon. Je n’ose vous dire, ma fille, la tristesse que l’idée de votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées : vous le comprenez bien, et à quel point je souhaite que cette santé se rétablisse; si vous m’aimez, vous y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi : cet endroit est une pierre de touche [4]. Bonsoir, ma très chère ; adieu jusqu’à demain à Tours.

Madame de Sévigné,
Lettre à Madame de Grignan.

 

1. Irritation, désagrément.
2. Petite pièce à l’écart, l’expression désigne ici l’intérieur du carrosse.
3. Plaque ou objet exprimant la gratitude dans une église ou chapelle en remerciement d’une grâce obtenue ; ici remerciement pour avoir survécu à un naufrage.
4. Votre attitude révélera vos sentiments.

 

Document 4

Nicole Aubert s’intéresse dans cet extrait aux échanges entre individus dans le milieu de l’entreprise.

 

D’une manière générale, l’e-mail est vu, tout comme le portable mais plus encore, comme contribuant à générer l’urgence et à « détemporaliser » la relation en instaurant une exigence d’immédiat. L’écart entre la demande effectuée et la réponse attendue ne fait presque plus partie des choses admissibles et on attend de cette dernière une promptitude égale à celle de l’envoi. Mais les dysfonctionnements induits par cette exigence sont nombreux. D’abord, la réponse dans l’immédiat est souvent inefficace : « On envoie un mail pour poser une question et on attend la réponse par retour d’e-mail, dans les minutes qui suivent. Avant, quand on demandait une réponse par retour du courrier, ça prenait trois jours, mais, maintenant, on s’impose de répondre tout de suite à une question et ça ne fait pas gagner de temps parce que deux jours après, il y a un nouvel élément qui fait que la réponse change et on va devoir donner trois réponses à trois jours d’intervalle, plutôt que d’attendre trois jours pour donner la vraie réponse. Donc, le mail est générateur d’urgences et surtout de fausses urgences. »

En fait, ce qui est en cause, c’est la gestion des e-mails. Celle-ci semble en effet souvent très anarchique et, par des comportements de surprotection et de sursécurisation, conduit à diluer l’information et à encombrer les messageries :
« Avant, témoigne un chef de service, quand on avait besoin de quelque chose, on allait voir la personne et on lui disait « écoute, j’ai besoin de tel truc ». Maintenant on le fait par mail et on met en copie cinquante types pour attester qu’on a demandé à Duchmoll de faire ci ou ça. C’est complètement pathologique et ça fait perdre du temps à tout le monde !». « On est submergé d’informations et de sollicitations, explique un cadre dirigeant, parce que les gens pensent qu’ils ont fait leur boulot en envoyant tout en copie et ça génère une inflation pas possible, c’est un bombardement permanent sur plein de choses différentes. Il y a des moments où vous voyez tous ces mails s’accumuler et c’est vraiment créateur d’angoisse, alors vous vous dites « je vais y répondre dans le même temps », donc vous répondez à trois e-mails, et puis vous avez le téléphone qui sonne, puis vous découvrez trois autres e-mails arrivés entre temps et vous avez l’impression d’être dans un jeu de ping-pong, dans lequel il y aurait quarante joueurs qui envoient tous des balles en même temps. C’est une accumulation de sollicitations qui crée un stress terrible.»

Nicole Aubert,
Le Culte de l’urgence (2003).

 

Premiers éléments d’analyse

                     

Très ancrée dans la problématique du programme¹, la synthèse proposée à cette session n’était pourtant pas évidente. D’une part, elle amenait les candidats à confronter objectivement des thèses opposées, ce qui est un exercice d’autant plus délicat que le thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique », très proche du vécu quotidien des étudiant(e)s, constitue un champ épistémologique en construction, ne bénéficiant pas d’un large consensus conceptuel (en particulier pour ce qui touche au sujet très controversé du courrier électronique comme renaissance de la pratique épistolaire), et de suffisamment de distance pour en permettre toujours une juste formalisation.

La deuxième difficulté venait, plus encore que pour la session précédente, qu’il fallait dégager une problématique commune à partir de documents qui étaient d’époques et de champs disciplinaires différents : le contexte du courrier électronique amenant à la fois à se référer aux modèles accomplis de l’épistolaire comme la lettre de Madame de Sévigné, et à réfléchir sur des modalités totalement inédites de la communication, obligeant donc à  ordonner un parcours démonstratif se situant sur plusieurs niveaux.

__________

Le corpus tout d’abord amenait à voir combien le genre épistolaire a traversé les époques : de la lettre manuscrite de Madame de Sévigné (document 3) au courrier électronique analysé dans les autres textes, l’épistolaire semble avoir accompli sa révolution numérique. En outre, si les documents, pour la plupart destinés à un large public, ne présentaient pas de réelle difficulté de compréhension, encore fallait-il orienter la synthèse vers un questionnement qu’on pourrait résumer ainsi : dans quelle mesure le courrier électronique, qui relève de l’échange épistolaire, a-t-il bouleversé le lien social ?

Je commencerai cette brève présentation par le troisième texte, extrait d’une lettre de Madame de Sévigné à sa fille, la comtesse de Grignan. Le passage présenté était très accessible : l’énonciation tout comme le style —d’autant plus naturel et spontané qu’il relève d’une correspondance privée— pouvaient même faire penser à certains courriers électroniques. Cela dit, il ne vous a pas échappé que le document, de par sa nature intimiste et anecdotique, était parfois ardu à problématiser et à mettre en relation avec les autres textes.

De fait, quel lien peut-on établir entre une lettre de confidences, distante de quatre siècles, et trois documents contemporains centrés sur la communication médiatisée par ordinateur ? La réponse tenait dans la manière dont le courrier électronique, s’il s’inscrit d’une certaine façon dans un processus mimétique par rapport aux échanges manuscrits traditionnels, a néanmoins profondément renouvelé le genre épistolaire et plus largement nos pratiques relationnelles, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, en mobilisant des pratiques et des technologies nouvelles.

C’est dans cette optique qu’on pouvait aborder le premier document, quelquefois difficile d’accès en raison du jargon technique utilisé (« synchronie », « grain fin ») ou de certains idiolectes anglais (« instant chat », « best effort ») qui alourdissaient plus qu’ils n’éclaircissaient les propos. Extrait d’un ouvrage à destination d’un public connaisseur, La Machine Internet, dont j’ai publié récemment¹ un passage proche de celui-ci, le texte présenté amenait Michel Béra et Eric Méchoulan à dénoncer la diabolisation dont Internet fait souvent l’objet à leurs yeux.

Le texte, publié en 1999, est donc le reflet d’une époque assez euphorique quant à la révolution numérique amenant les auteurs, à travers l’exemple du courrier électronique, à vanter sans réserve l’impact sociétal bénéfique qu’il peut avoir dans les pratiques quotidiennes de communication et d’échange. Selon eux, Internet annoncerait même la renaissance de la pratique épistolaire en remettant à l’honneur l’asynchronie. Certains étudiants ont peut-être buté sur le terme « asynchrone » qui désigne tout simplement une communication en différé (l’échange a lieu par réponses successives dans le temps : la temporalité épistolaire étant fondée sur un décalage).

Cette notion de décalage toutefois n’était absolument pas  du même ordre que les contraintes logistiques qu’évoque Madame de Sévigné, liées à la lenteur de la transmission.  À la différence du courrier papier qui met des jours à parvenir, le courrier électronique au contraire impose une nouvelle perception de l’espace et du temps qui conduit à repenser les conditions de l’accessibilité (interactivité et instantanéité).

En fait, et de façon moins perceptible parfois, tous les documents du corpus amenaient à considérer l’importance de ces facteurs d’accessibilité (visibilité, instantanéité, interactivité, références au cadre spatio-temporel, etc.) dans la socialité. À la différence du courrier traditionnel, Internet, en permettant une plus grande visibilité, reconfigure les relations humaines. Ainsi, dans le deuxième document, qui émanait d’une étude sociologique parue en 2010 (Les Liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ?), Antonio Casilli, spécialiste en sociologie des réseaux, met justement en évidence les potentialités « socialisantes » des technologies numériques en montrant que cette démocratisation des usages informatiques, loin de modifier les relations sociales existantes (par exemple la communication en face à face) ajoute au contraire de nouvelles façons de communiquer et d’interagir avec les autres qui, affranchies des contraintes spatio-temporelles, ont toute leur légitimité.

Mais ces facilités communicationnelles ne vont pas sans risque : n’entraînent-elles pas une sorte de temporalité de l’immédiateté ? Telle est la thèse de la psychologue et sociologue Nicole Aubert (document 4) qui montre dans Le Culte de l’urgence combien l’accélération croissante des échanges avec Internet a bouleversé, parfois dramatiquement, les modèles existants de communication, au point de dénaturer la la qualité même des échanges. Pour survivre et s’adapter à la complexité grandissante de ces environnements en constante mutation, chacun est soumis au règne de l’épistolaire numérique.

En centrant sa réflexion sur les outils de communication dont se servent les entreprises et plus particulièrement sur l’inflation du volume des informations transmises, l’auteure montre combien, sous couvert de communication, cette visibilité permanente conduit autant à une inflation inopérante de la charge de travail qu’à un délitement du lien social : nous vivons dans l’obsession de la synchronicité, de l’urgence et du temps réel. Les propos de Nicole Aubert amenaient donc à une réflexion plus épistémologique quant à la façon dont le développement des nouveaux modes de communication a profondément dénaturé la sociabilité en substituant au contact personnel des pratiques professionnelles d’autoprotection et de déresponsabilisation.

Comme vous l’avez sans doute remarqué à la lecture du corpus, l’écrit n’est donc pas mort avec Internet, contrairement à de nombreux préjugés. Bien au contraire : il a explosé. Mais si ces multiples interactions sont pour certains auteurs très positives (doc. 1 et 2) dans la mesure où elles permettent de réinvestir et de renouveler des pratiques de sociabilité qu’on croyait perdues, cette inflation va de pair avec une hétérogénéité grandissante qui amène à un questionnement critique quant aux effets sociaux, culturels et cognitifs qui accompagnent la révolution numérique.

1. cf. la problématique rappelée dans les Instructions Officielles : « Les échanges de paroles tissent les liens dont tout individu a besoin pour trouver sa place dans le groupe, la communauté, la société. Comment les nouvelles modalités de ces échanges prolongent-elles ou, au contraire, bouleversent-elles notre façon de penser la construction de soi, les relations humaines, les interactions avec les autres et avec le monde ? »

2. Voir en particulier le document 2 du support de cours intitulé « Échanges, paroles et démocratie en ligne : les nouvelles formes de la citoyenneté sur Internet« .

© Bruno Rigolt, 14 mai 2013

Quelles que soient vos impressions par rapport au travail que vous avez effectué, ne vous découragez surtout pas et donnez le meilleur de vous-même jusqu’au bout !
Bon courage à toutes et à tous et bonne chance pour l’examen ! BR

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© Bruno Rigolt, EPC mai 2013__


BTS 2013 Premiers éléments d'analyse

 
BTS 2013, épreuve de Culture Générale et Expression
Sujet + premiers éléments d’analyse

Voici pour l’exercice de synthèse de l’épreuve de Culture Générale et Expression à la session 2013 du BTS mes premiers éléments d’analyse, avant la publication d’un corrigé dans les prochains jours. 

Ces premiers éléments d’analyse sont consultables à la suite du sujet.

          

Rappel du sujet

PREMIÈRE PARTIE : SYNTHÈSE (40 points). Vous rédigerez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :

  • Document 1 : Michel Béra et Eric Mechoulan, La Machine Internet, 1999
  • Document 2 : Antonio A. Casilli, Les Liaisons numériques, 2010
  • Document 3 : Madame de Sévigné, Lettre à Madame de Grignan, jeudi 9 mai 1680
  • Document 4 : Nicole Aubert, Le Culte de l’urgence, 2003

DEUXIÈME PARTIE : ÉCRITURE PERSONNELLE (20 points).

Selon vous, le développement de nouveaux modes de communication améliore-t-il notre dialogue avec autrui ?

Corpus de documents

 

Document 1

Comme l’ancien courrier sur papier, le courrier électronique est poli et respectueux. Il ne nous sonne pas comme pour appeler des gens de maison, ce dont se plaignaient amèrement les premiers utilisateurs bourgeois du téléphone à la fin du XIXe siècle. Nous allons le relever quand bon nous semble. Ce n’est pas un moindre privilège.

La présentation du courrier est d’ailleurs l’occasion de remarquer que l’Internet n’assure pas la synchronisation de l’humanité. Contrairement aux arguments de vente pour le grand public, la vertu économique du réseau n’est pas dans la mise en relation de tous les individus connectés en temps réel, c’est-à-dire en même temps. Au contraire, il n’y a pas plus respectueux des fuseaux horaires que l’Internet, lui qui n’a pas la grossièreté du téléphone réveillant le correspondant endormi aux antipodes ; il sait se libérer de la synchronie.

Synchrone, j’impose à mon interlocuteur la concomitance [1] dans l’échange : rendez-vous téléphonique, mais aussi papotage instantané (instant chat) sur l’Internet, il faut être deux au même moment pour se parler. La technique a rendu possible ce miracle depuis l’ère du téléphone et nous a appris à trouver inadmissible la lenteur des réponses que nous voulons à nos questions. La télévision en direct, grâce au satellite, a ajouté à ces habitudes. L’Internet représente une pierre supplémentaire à l’édifice de la communication bâti au nom de l’efficacité, en faisant mieux que le temps réel, en inventant l’asynchronie.

Asynchrone, je laisse le temps à autrui de s’organiser pour traiter ou non l’information dont il peut se rendre maître. Privilège du courrier postal, privilège surtout du courrier électronique qui permet enfin l’apprivoisement de l’asynchronie « à grain fin », pour utiliser un jargon technique, en d’autres termes le recours au décalage le plus minime possible pour un coût dérisoire. [ … ]

Enfin, le courrier [2] instaure de fait dans la nouvelle correspondance un style libre qui tranche, surtout en pays latin, avec les formules rigoureuses qu’impose la rédaction du courrier, déjà malmenée par la télécopie. Cette simplification des contacts humains joue en faveur de ceux qui ne maîtrisent pas les usages, contre les garants d’un ordre social passé. Le courrier électronique est à cet égard vraiment démocratique, même si certains ne manquent pas de prendre ce mot en mauvaise part lorsqu’il fait disparaître les petits riens qui distinguent les hommes bien élevés.

L’informatique apporte en sus une garantie d’intégrité, comme pour tuer les moyens de communication antérieurs. Le message n’arrive pas déformé au bout du combiné comme la voix de l’interlocuteur qui s’égosillait aux antipodes, avant l’arrivée du son numérique, ou dans la boîte aux lettres comme la missive détrempée, piétinée et déchirée. Le courrier électronique parvient intact – lorsqu’il parvient, ce qui arrive presque toujours mais pas systématiquement, l’Internet assurant ce qu’on appelle un best effort, mais pas un succès à 100%. Comme la lettre ou l’appel téléphonique, il peut ne pas aboutir, mais, à moins d’être l’objet de manipulations désobligeantes de la part d’informaticiens spécialisés dans la nuisance, il ne saurait subir de détérioration.

Le courrier électronique, ainsi plébiscité par les utilisateurs, devrait permettre de recréer une socialité perdue avec l’ère industrielle des cités où les hommes s’ignorent. Mieux, il annonce le vrai retour de l’écrit, après la domination presque exclusive du téléphone dans la communication privée. Débarrassé des formes protocolaires de la correspondance épistolaire dans les pays qui y attachaient encore un certain prix, il s’assimile à un dialogue verbal transcrit, devient pour certains une nouvelle oralité par sténographie interposée. Pas de phrases, pas de formules, pas de style, pas de calligraphie, juste quelques mots, bref l’information épurée de toutes ses scories, l’information pure.

Michel Béra et Eric Mechoulan,
La Machine Internet (1999)

1. La simultanéité.
2. Le terme est ici employé au sens de courrier électronique.
 

Document 2

Pour évaluer les conséquences du Web sur le lien social, il ne suffit pas d’examiner les pratiques individuelles. Ce sont les interactions mêmes qu’il convient de prendre en compte. Pour pouvoir les analyser, il faut se demander quelles sont la nature et la qualité de l’information que les internautes échangent en ligne – et avec qui. L’étude de Kraut1insistait sur le fait que le Web favorise les échanges avec des personnes géographiquement éloignées et, de ce fait, des relations peu significatives. Or, l’on découvre que souvent, parmi ces personnes éloignées, il y a des membres de la famille de nos usagers, ou leurs amis de longue date. Mais aussi que ces contacts sociaux s’avèrent être cruciaux pour des recherches d’aide, d’avis ou pour des prises de décision importantes. Quoique lointains, ces individus restent fortement reliés aux usagers. C’est « la force des liens Internet », selon le titre d’un rapport de la fondation PEW paru en janvier 2006. Selon les auteurs, plus de 60 millions d’Américains se sont tournés vers Internet durant la première moitié des années 2000 pour prendre des décisions cruciales pour le cours de leur vie – et ces décisions s’appuient sur le contact avec les membres de leur cercle social élargi. Par courrier électronique ou par messagerie instantanée, les internautes se concertent constamment avec leurs proches (ou leurs moins proches) avant de prendre des décisions quant à l’achat d’une maison ou au meilleur traitement pour une maladie. Mais ils peuvent très bien se limiter à échanger des renseignements banals et quotidiens, portant aussi bien sur leur intention de changer de boulanger que sur le dernier commérage du bureau. Ce mélange de banalité et de sérieux est un autre signe de la solidité et de la constance des liens numériques.

Si l’effet socialisant des technologies informatiques a été sous-estimé, c’est à cause de l’opinion erronée que le Web remplace la communication en face à face. Les communications numériques devraient être mises sur le même plan que les appels téléphoniques ou les lettres – des techniques qui, depuis longtemps, articulent et complètent la communication en face à face. On s’en sert pour prendre un rendez-vous, annoncer une nouvelle, envoyer un mot gentil pour témoigner d’un sentiment. Ces techniques de communication, tout comme les communications en ligne actuelles (courrier électronique, messagerie instantanée, forums de discussion, etc.), n’ont pas remplacé les rencontres directes. Elles s’y ajoutent plutôt, en augmentant le volume total des contacts. Ce qui est conforté par le fait que les utilisateurs intensifs d’Internet se servent tout aussi fréquemment de téléphones ou d’autres formes de contact personnel que les non-utilisateurs.

Antonio A. Casilli,
Les Liaisons numériques (2010)

 

1. L’auteur fait ici référence à un article de Robert Kraut (professeur américain de sociologie sociale) intitulé « Le paradoxe d’Internet : une technologie sociale qui réduit la participation sociale et le bien-être psychologique ».

 

Document 3

 Madame de Sévigné entretient avec sa fille, Madame de Grignan, une correspondance intense depuis le mariage et l’éloignement géographique de cette dernière. Madame de Sévigné écrit cette lettre alors qu’elle voyage en France.

 

À Blois, jeudi 9 mai 1680

Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant; rien ne me peut contenter que cet amusement. Je tourne, je marche, je veux reprendre mon livre; j’ai beau tourner une affaire, je m’ennuie, et c’est mon écritoire qu’il me faut. Il faut que je vous parle, et qu’encore que cette lettre ne parte ni aujourd’hui, ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée.

Mon fils est parti cette nuit d’Orléans par la diligence, qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris ; cela fait un peu de chagrin [1] à la poste. Voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark. Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde ; j’y ai fait mettre le corps de mon grand carrosse, d’une manière que le soleil n’a point entrée dedans : nous avons baissé les glaces ; l’ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; celle des portières et des petits côtés nous donne tous les points de vue qu’on peut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce joli cabinet [2], sur de bons coussins, bien à l’air, bien à notre aise. [ … ]

Nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter : il n’y a pas beaucoup d’ex voto [3] pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance : il y aurait plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin nous sommes arrivés ici de bonne heure ; chacun tourne, chacun se rase, et moi j’écris romanesquement sur le bord de la rivière, où est située notre hôtellerie : c’est la Galère ; vous y avez été.

J’ai entendu mille rossignols ; j’ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon. Je n’ose vous dire, ma fille, la tristesse que l’idée de votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées : vous le comprenez bien, et à quel point je souhaite que cette santé se rétablisse; si vous m’aimez, vous y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi : cet endroit est une pierre de touche [4]. Bonsoir, ma très chère ; adieu jusqu’à demain à Tours.

Madame de Sévigné,
Lettre à Madame de Grignan.

 

1. Irritation, désagrément.
2. Petite pièce à l’écart, l’expression désigne ici l’intérieur du carrosse.
3. Plaque ou objet exprimant la gratitude dans une église ou chapelle en remerciement d’une grâce obtenue ; ici remerciement pour avoir survécu à un naufrage.
4. Votre attitude révélera vos sentiments.

 

Document 4

Nicole Aubert s’intéresse dans cet extrait aux échanges entre individus dans le milieu de l’entreprise.
 

D’une manière générale, l’e-mail est vu, tout comme le portable mais plus encore, comme contribuant à générer l’urgence et à « détemporaliser » la relation en instaurant une exigence d’immédiat. L’écart entre la demande effectuée et la réponse attendue ne fait presque plus partie des choses admissibles et on attend de cette dernière une promptitude égale à celle de l’envoi. Mais les dysfonctionnements induits par cette exigence sont nombreux. D’abord, la réponse dans l’immédiat est souvent inefficace : « On envoie un mail pour poser une question et on attend la réponse par retour d’e-mail, dans les minutes qui suivent. Avant, quand on demandait une réponse par retour du courrier, ça prenait trois jours, mais, maintenant, on s’impose de répondre tout de suite à une question et ça ne fait pas gagner de temps parce que deux jours après, il y a un nouvel élément qui fait que la réponse change et on va devoir donner trois réponses à trois jours d’intervalle, plutôt que d’attendre trois jours pour donner la vraie réponse. Donc, le mail est générateur d’urgences et surtout de fausses urgences. »

En fait, ce qui est en cause, c’est la gestion des e-mails. Celle-ci semble en effet souvent très anarchique et, par des comportements de surprotection et de sursécurisation, conduit à diluer l’information et à encombrer les messageries :
« Avant, témoigne un chef de service, quand on avait besoin de quelque chose, on allait voir la personne et on lui disait « écoute, j’ai besoin de tel truc ». Maintenant on le fait par mail et on met en copie cinquante types pour attester qu’on a demandé à Duchmoll de faire ci ou ça. C’est complètement pathologique et ça fait perdre du temps à tout le monde !». « On est submergé d’informations et de sollicitations, explique un cadre dirigeant, parce que les gens pensent qu’ils ont fait leur boulot en envoyant tout en copie et ça génère une inflation pas possible, c’est un bombardement permanent sur plein de choses différentes. Il y a des moments où vous voyez tous ces mails s’accumuler et c’est vraiment créateur d’angoisse, alors vous vous dites « je vais y répondre dans le même temps », donc vous répondez à trois e-mails, et puis vous avez le téléphone qui sonne, puis vous découvrez trois autres e-mails arrivés entre temps et vous avez l’impression d’être dans un jeu de ping-pong, dans lequel il y aurait quarante joueurs qui envoient tous des balles en même temps. C’est une accumulation de sollicitations qui crée un stress terrible.»

Nicole Aubert,
Le Culte de l’urgence (2003).


 

Premiers éléments d’analyse

                     

Très ancrée dans la problématique du programme¹, la synthèse proposée à cette session n’était pourtant pas évidente. D’une part, elle amenait les candidats à confronter objectivement des thèses opposées, ce qui est un exercice d’autant plus délicat que le thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique », très proche du vécu quotidien des étudiant(e)s, constitue un champ épistémologique en construction, ne bénéficiant pas d’un large consensus conceptuel (en particulier pour ce qui touche au sujet très controversé du courrier électronique comme renaissance de la pratique épistolaire), et de suffisamment de distance pour en permettre toujours une juste formalisation.
La deuxième difficulté venait, plus encore que pour la session précédente, qu’il fallait dégager une problématique commune à partir de documents qui étaient d’époques et de champs disciplinaires différents : le contexte du courrier électronique amenant à la fois à se référer aux modèles accomplis de l’épistolaire comme la lettre de Madame de Sévigné, et à réfléchir sur des modalités totalement inédites de la communication, obligeant donc à  ordonner un parcours démonstratif se situant sur plusieurs niveaux.

__________

Le corpus tout d’abord amenait à voir combien le genre épistolaire a traversé les époques : de la lettre manuscrite de Madame de Sévigné (document 3) au courrier électronique analysé dans les autres textes, l’épistolaire semble avoir accompli sa révolution numérique. En outre, si les documents, pour la plupart destinés à un large public, ne présentaient pas de réelle difficulté de compréhension, encore fallait-il orienter la synthèse vers un questionnement qu’on pourrait résumer ainsi : dans quelle mesure le courrier électronique, qui relève de l’échange épistolaire, a-t-il bouleversé le lien social ?
Je commencerai cette brève présentation par le troisième texte, extrait d’une lettre de Madame de Sévigné à sa fille, la comtesse de Grignan. Le passage présenté était très accessible : l’énonciation tout comme le style —d’autant plus naturel et spontané qu’il relève d’une correspondance privée— pouvaient même faire penser à certains courriers électroniques. Cela dit, il ne vous a pas échappé que le document, de par sa nature intimiste et anecdotique, était parfois ardu à problématiser et à mettre en relation avec les autres textes.
De fait, quel lien peut-on établir entre une lettre de confidences, distante de quatre siècles, et trois documents contemporains centrés sur la communication médiatisée par ordinateur ? La réponse tenait dans la manière dont le courrier électronique, s’il s’inscrit d’une certaine façon dans un processus mimétique par rapport aux échanges manuscrits traditionnels, a néanmoins profondément renouvelé le genre épistolaire et plus largement nos pratiques relationnelles, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle, en mobilisant des pratiques et des technologies nouvelles.
C’est dans cette optique qu’on pouvait aborder le premier document, quelquefois difficile d’accès en raison du jargon technique utilisé (« synchronie », « grain fin ») ou de certains idiolectes anglais (« instant chat », « best effort ») qui alourdissaient plus qu’ils n’éclaircissaient les propos. Extrait d’un ouvrage à destination d’un public connaisseur, La Machine Internet, dont j’ai publié récemment¹ un passage proche de celui-ci, le texte présenté amenait Michel Béra et Eric Méchoulan à dénoncer la diabolisation dont Internet fait souvent l’objet à leurs yeux.
Le texte, publié en 1999, est donc le reflet d’une époque assez euphorique quant à la révolution numérique amenant les auteurs, à travers l’exemple du courrier électronique, à vanter sans réserve l’impact sociétal bénéfique qu’il peut avoir dans les pratiques quotidiennes de communication et d’échange. Selon eux, Internet annoncerait même la renaissance de la pratique épistolaire en remettant à l’honneur l’asynchronie. Certains étudiants ont peut-être buté sur le terme « asynchrone » qui désigne tout simplement une communication en différé (l’échange a lieu par réponses successives dans le temps : la temporalité épistolaire étant fondée sur un décalage).
Cette notion de décalage toutefois n’était absolument pas  du même ordre que les contraintes logistiques qu’évoque Madame de Sévigné, liées à la lenteur de la transmission.  À la différence du courrier papier qui met des jours à parvenir, le courrier électronique au contraire impose une nouvelle perception de l’espace et du temps qui conduit à repenser les conditions de l’accessibilité (interactivité et instantanéité).
En fait, et de façon moins perceptible parfois, tous les documents du corpus amenaient à considérer l’importance de ces facteurs d’accessibilité (visibilité, instantanéité, interactivité, références au cadre spatio-temporel, etc.) dans la socialité. À la différence du courrier traditionnel, Internet, en permettant une plus grande visibilité, reconfigure les relations humaines. Ainsi, dans le deuxième document, qui émanait d’une étude sociologique parue en 2010 (Les Liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ?), Antonio Casilli, spécialiste en sociologie des réseaux, met justement en évidence les potentialités « socialisantes » des technologies numériques en montrant que cette démocratisation des usages informatiques, loin de modifier les relations sociales existantes (par exemple la communication en face à face) ajoute au contraire de nouvelles façons de communiquer et d’interagir avec les autres qui, affranchies des contraintes spatio-temporelles, ont toute leur légitimité.
Mais ces facilités communicationnelles ne vont pas sans risque : n’entraînent-elles pas une sorte de temporalité de l’immédiateté ? Telle est la thèse de la psychologue et sociologue Nicole Aubert (document 4) qui montre dans Le Culte de l’urgence combien l’accélération croissante des échanges avec Internet a bouleversé, parfois dramatiquement, les modèles existants de communication, au point de dénaturer la la qualité même des échanges. Pour survivre et s’adapter à la complexité grandissante de ces environnements en constante mutation, chacun est soumis au règne de l’épistolaire numérique.
En centrant sa réflexion sur les outils de communication dont se servent les entreprises et plus particulièrement sur l’inflation du volume des informations transmises, l’auteure montre combien, sous couvert de communication, cette visibilité permanente conduit autant à une inflation inopérante de la charge de travail qu’à un délitement du lien social : nous vivons dans l’obsession de la synchronicité, de l’urgence et du temps réel. Les propos de Nicole Aubert amenaient donc à une réflexion plus épistémologique quant à la façon dont le développement des nouveaux modes de communication a profondément dénaturé la sociabilité en substituant au contact personnel des pratiques professionnelles d’autoprotection et de déresponsabilisation.
Comme vous l’avez sans doute remarqué à la lecture du corpus, l’écrit n’est donc pas mort avec Internet, contrairement à de nombreux préjugés. Bien au contraire : il a explosé. Mais si ces multiples interactions sont pour certains auteurs très positives (doc. 1 et 2) dans la mesure où elles permettent de réinvestir et de renouveler des pratiques de sociabilité qu’on croyait perdues, cette inflation va de pair avec une hétérogénéité grandissante qui amène à un questionnement critique quant aux effets sociaux, culturels et cognitifs qui accompagnent la révolution numérique.
1. cf. la problématique rappelée dans les Instructions Officielles : « Les échanges de paroles tissent les liens dont tout individu a besoin pour trouver sa place dans le groupe, la communauté, la société. Comment les nouvelles modalités de ces échanges prolongent-elles ou, au contraire, bouleversent-elles notre façon de penser la construction de soi, les relations humaines, les interactions avec les autres et avec le monde ? »
2. Voir en particulier le document 2 du support de cours intitulé « Échanges, paroles et démocratie en ligne : les nouvelles formes de la citoyenneté sur Internet« .
© Bruno Rigolt, 14 mai 2013

Quelles que soient vos impressions par rapport au travail que vous avez effectué, ne vous découragez surtout pas et donnez le meilleur de vous-même jusqu’au bout !
Bon courage à toutes et à tous et bonne chance pour l’examen ! BR

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© Bruno Rigolt, EPC mai 2013__


Entraînement BTS. Thème : paroles… « Du bavardage, entre vacuité et vérité » 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »

Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

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Entraînement BTS. Thème : paroles… "Du bavardage, entre vacuité et vérité" 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »


Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

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Corrigé de l’épreuve de Culture Générale et Expression. BTS Session 2012

BTS Session 2012…

Corrigé de l’épreuve

de Culture Générale et Expression

→ Pour voir le sujet dans son intégralité et les documents du corpus, cliquez ici.

 NB. Ce corrigé est personnel et ne saurait bien évidemment engager l’institution scolaire.

 

     Phénomène éminemment social, le rire amène à en questionner l’objet et les enjeux. Telle est l’inspiration de ce corpus qui se compose de quatre textes issus d’essais publiés entre le dix-septième et le vingt-et-unième siècle. Le premier document donne pour ainsi dire la tonalité du corpus : il est extrait du Rire, Essai sur la signification du comique, publié en 1899 par Henri Bergson. Le deuxième document est non moins célèbre : intitulé « De la ville », c’est un passage des Caractères ou les mœurs de ce siècle (1688), dans lequel Jean de La Bruyère fustige avec une délectation acide la ville et ses microsociétés, composées de ceux qui passent leur temps à rire des autres. Les deux derniers documents sont très contemporains : généticien de renom, Axel Kahn propose dans L’Homme ce roseau pensant (2007) une approche qui vise à faire voir la misère aussi bien que la grandeur du rire. Quant à l’écrivain Dominique Noguez, il montre dans « L’humour contre le rire », contribution à un ouvrage collectif (Pourquoi rire ? 2011) que l’humour renvoie à des problèmes subtils et complexes de rapport socioculturel au comique.

     Comme nous le comprenons, tous les documents amènent à s’interroger sur le pouvoir de celui qui fait rire : nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré qu’au sein de ceux qui rient des autres, s’instaure une véritable stratégie de manipulation, nous en questionnerons les finalités : en allant jusqu’à dénigrer l’autre, le rire de groupe ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Approche quelque peu réductrice néanmoins qui doit être dépassée : le rire, et particulièrement l’autodérision, comportent à ce titre une dimension expressive, existentielle et libératrice.

 

     En premier lieu, il convient de remarquer avec Bergson que le rire répond à certaines exigences de la vie en commun : il occupe d’abord une fonction régulatrice dans l’ordre sociétal. Le rire serait ainsi une sorte de « geste social » ayant le pouvoir d’intimider ceux qui sont victimes du risible. Cette approche est également suggérée par Axel Kahn ou par l’écrivain contemporain Dominique Noguez qui, réinvestissant la thèse bergsonienne, rappelle que le rire, bien plus qu’un simple phénomène physiologique, peut être défini comme la manifestation d’une sanction collective. Il revient à Bergson d’approfondir cette fonction sociale du rire en montrant que, si la société peut ainsi se défendre par le rire, c’est au détriment et aux dépens des plus faibles. Les rieurs forment ainsi une sorte de clan qui tire son identité et sa légitimité du rabaissement d’autrui.

     La Bruyère quant à lui, raille sévèrement cette « correction » —pour reprendre un terme cher à Bergson— qu’infligent les rieurs à ceux qui ne sont pas de leur clan. Forçant le trait jusqu’au pittoresque, quand il décrit la fragmentation de l’espace urbain présenté comme un conglomérat de microsociétés, le moraliste montre que les rieurs forment des mondes à part, persuadés qu’ils sont de détenir la vérité ; leur vérité. C’est en effet l’auteur des Caractères qui brosse le portrait le plus cruel de cette microsociété, avec ses codes, ses usages, ses mots pour rire. Si le rire est toujours un rire de groupe, comme le montre Bergson, et s’il est d’une certaine manière rassembleur, c’est seulement dans la mesure où il y a consensus des rieurs sur l’objet de la moquerie, mais pour La Bruyère, le rire est avant tout une discordance sociale : comment établir des relations purement humaines en divisant au lieu de rassembler ?

 

     Dès lors, une question se pose : en dénigrant à ce point l’autre, le rire ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Axel Kahn par exemple n’hésite pas à voir dans cette mise en cause d’autrui par le rire, l’un des symboles du rejet de l’autre, comme pour lui « notifier son insignifiance ». Proche du « lynchage » pour Dominique Noguez, le rire est donc fondé sur une entreprise de manipulation de l’autre, réduit au rang de pantin ou de « marionnette » articulée, précise Bergson, dont le moqueur tire à loisir les ficelles. C’est cet aspect mécanique qui, en supplantant le vivant provoque ainsi le rire. Tous les auteurs, de La Bruyère à Axel Kahn ou Dominique Noguez, insistent d’ailleurs sur le cynisme du rieur, insensible et indifférent à la douleur qu’il cause.

     Du portrait acerbe des rieurs que dresse La Bruyère, nous retiendrons cet aspect fondamental : c’est pour échapper à un vide existentiel profond que ceux qui rient des autres s’adonnent à ce divertissement, au sens pascalien du terme. Dominique Noguez note à ce titre que le rire « se meut dans les zones tristes de la réalité ». Proche du racisme pour Axel Kahn, le rire dès lors joue une double fonction : moyen de dépassement, il est aussi un moyen de rabaissement. Ce serait pourtant se méprendre que de s’en tenir à ces critiques si réductrices quant au rire. Bergson fait à ce titre une remarque qui a valeur d’avertissement : sans doute est-il vain et même risqué de trop raisonner sur les raisons de notre rire, car elles nous amèneraient à n’y voir que l’égoïsme et peut-être l’amertume qui le fondent trop souvent.

 

     Faut-il d’ailleurs s’en tenir à une approche si négative ? Le rire ne pourrait-il à cet égard revêtir une profonde valeur pédagogique, voire didactique ? Très finement, Bergson nous rappelle que le rire nous amène à nous corriger : en riant des défauts des autres, nous sommes conduits à nous en défaire. Dans le même ordre d’idées, Axel Kahn montre que le rire ouvre un processus de prise de conscience : à travers le prisme de la moquerie, le rieur prend conscience de ses propres travers. Plus fondamentalement, le rire est porteur d’un enjeu existentiel : pour Axel Kahn, le rire est avant tout un défi, une révolte face à la réalité. Ainsi cette liberté de déjouer les normes a-t-elle une fonction contestataire et transgressive qui « libère ou préserve de la sujétion ». Comme Bergson, l’essayiste estime que ce « potentiel séditieux » du rire aboutit à la positivité de l’ordre social : comme « arme contestataire », le rire remet en cause le pouvoir et peut ainsi élever l’homme au rang de « roseau pensant ».

     À ce titre, Dominique Noguez adopte ici une approche qui pourrait paraître à première vue paradoxale : « L’humour contre le rire ». Par là, il faut comprendre que l’humour est un rire de distanciation. Pour se protéger des dérives ou des excès du rire de groupe, signalés par les auteurs du corpus, l’humour obéit à une stratégie d’auto exagération. Dominique Noguez semble ici répondre à La Bruyère ou à Bergson : pour ne pas être ridiculisé, il faut accepter de se ridiculiser. Rire de soi plutôt que d’autrui est en effet la meilleure arme contre l’animalité du rire : comme le suggéraient si bien La Bruyère ou Axel Kahn, on rit des autres quand on ne sait pas rire de soi-même ; loin d’être un simple mécanisme comme l’affirmait Bergson à propos du comique, l’humour demande au contraire le discernement et l’intelligence qui manqueraient précisément au rire.

© Bruno Rigolt, mai 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France)/Espace Pédagogique Contributif

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 NB. Ce corrigé est personnel et ne saurait bien évidemment engager l’institution scolaire.

 

     Phénomène éminemment social, le rire amène à en questionner l’objet et les enjeux. Telle est l’inspiration de ce corpus qui se compose de quatre textes issus d’essais publiés entre le dix-septième et le vingt-et-unième siècle. Le premier document donne pour ainsi dire la tonalité du corpus : il est extrait du Rire, Essai sur la signification du comique, publié en 1899 par Henri Bergson. Le deuxième document est non moins célèbre : intitulé « De la ville », c’est un passage des Caractères ou les mœurs de ce siècle (1688), dans lequel Jean de La Bruyère fustige avec une délectation acide la ville et ses microsociétés, composées de ceux qui passent leur temps à rire des autres. Les deux derniers documents sont très contemporains : généticien de renom, Axel Kahn propose dans L’Homme ce roseau pensant (2007) une approche qui vise à faire voir la misère aussi bien que la grandeur du rire. Quant à l’écrivain Dominique Noguez, il montre dans « L’humour contre le rire », contribution à un ouvrage collectif (Pourquoi rire ? 2011) que l’humour renvoie à des problèmes subtils et complexes de rapport socioculturel au comique.

     Comme nous le comprenons, tous les documents amènent à s’interroger sur le pouvoir de celui qui fait rire : nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré qu’au sein de ceux qui rient des autres, s’instaure une véritable stratégie de manipulation, nous en questionnerons les finalités : en allant jusqu’à dénigrer l’autre, le rire de groupe ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Approche quelque peu réductrice néanmoins qui doit être dépassée : le rire, et particulièrement l’autodérision, comportent à ce titre une dimension expressive, existentielle et libératrice.

 

     En premier lieu, il convient de remarquer avec Bergson que le rire répond à certaines exigences de la vie en commun : il occupe d’abord une fonction régulatrice dans l’ordre sociétal. Le rire serait ainsi une sorte de « geste social » ayant le pouvoir d’intimider ceux qui sont victimes du risible. Cette approche est également suggérée par Axel Kahn ou par l’écrivain contemporain Dominique Noguez qui, réinvestissant la thèse bergsonienne, rappelle que le rire, bien plus qu’un simple phénomène physiologique, peut être défini comme la manifestation d’une sanction collective. Il revient à Bergson d’approfondir cette fonction sociale du rire en montrant que, si la société peut ainsi se défendre par le rire, c’est au détriment et aux dépens des plus faibles. Les rieurs forment ainsi une sorte de clan qui tire son identité et sa légitimité du rabaissement d’autrui.

     La Bruyère quant à lui, raille sévèrement cette « correction » —pour reprendre un terme cher à Bergson— qu’infligent les rieurs à ceux qui ne sont pas de leur clan. Forçant le trait jusqu’au pittoresque, quand il décrit la fragmentation de l’espace urbain présenté comme un conglomérat de microsociétés, le moraliste montre que les rieurs forment des mondes à part, persuadés qu’ils sont de détenir la vérité ; leur vérité. C’est en effet l’auteur des Caractères qui brosse le portrait le plus cruel de cette microsociété, avec ses codes, ses usages, ses mots pour rire. Si le rire est toujours un rire de groupe, comme le montre Bergson, et s’il est d’une certaine manière rassembleur, c’est seulement dans la mesure où il y a consensus des rieurs sur l’objet de la moquerie, mais pour La Bruyère, le rire est avant tout une discordance sociale : comment établir des relations purement humaines en divisant au lieu de rassembler ?

 

     Dès lors, une question se pose : en dénigrant à ce point l’autre, le rire ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Axel Kahn par exemple n’hésite pas à voir dans cette mise en cause d’autrui par le rire, l’un des symboles du rejet de l’autre, comme pour lui « notifier son insignifiance ». Proche du « lynchage » pour Dominique Noguez, le rire est donc fondé sur une entreprise de manipulation de l’autre, réduit au rang de pantin ou de « marionnette » articulée, précise Bergson, dont le moqueur tire à loisir les ficelles. C’est cet aspect mécanique qui, en supplantant le vivant provoque ainsi le rire. Tous les auteurs, de La Bruyère à Axel Kahn ou Dominique Noguez, insistent d’ailleurs sur le cynisme du rieur, insensible et indifférent à la douleur qu’il cause.

     Du portrait acerbe des rieurs que dresse La Bruyère, nous retiendrons cet aspect fondamental : c’est pour échapper à un vide existentiel profond que ceux qui rient des autres s’adonnent à ce divertissement, au sens pascalien du terme. Dominique Noguez note à ce titre que le rire « se meut dans les zones tristes de la réalité ». Proche du racisme pour Axel Kahn, le rire dès lors joue une double fonction : moyen de dépassement, il est aussi un moyen de rabaissement. Ce serait pourtant se méprendre que de s’en tenir à ces critiques si réductrices quant au rire. Bergson fait à ce titre une remarque qui a valeur d’avertissement : sans doute est-il vain et même risqué de trop raisonner sur les raisons de notre rire, car elles nous amèneraient à n’y voir que l’égoïsme et peut-être l’amertume qui le fondent trop souvent.

 

     Faut-il d’ailleurs s’en tenir à une approche si négative ? Le rire ne pourrait-il à cet égard revêtir une profonde valeur pédagogique, voire didactique ? Très finement, Bergson nous rappelle que le rire nous amène à nous corriger : en riant des défauts des autres, nous sommes conduits à nous en défaire. Dans le même ordre d’idées, Axel Kahn montre que le rire ouvre un processus de prise de conscience : à travers le prisme de la moquerie, le rieur prend conscience de ses propres travers. Plus fondamentalement, le rire est porteur d’un enjeu existentiel : pour Axel Kahn, le rire est avant tout un défi, une révolte face à la réalité. Ainsi cette liberté de déjouer les normes a-t-elle une fonction contestataire et transgressive qui « libère ou préserve de la sujétion ». Comme Bergson, l’essayiste estime que ce « potentiel séditieux » du rire aboutit à la positivité de l’ordre social : comme « arme contestataire », le rire remet en cause le pouvoir et peut ainsi élever l’homme au rang de « roseau pensant ».

     À ce titre, Dominique Noguez adopte ici une approche qui pourrait paraître à première vue paradoxale : « L’humour contre le rire ». Par là, il faut comprendre que l’humour est un rire de distanciation. Pour se protéger des dérives ou des excès du rire de groupe, signalés par les auteurs du corpus, l’humour obéit à une stratégie d’auto exagération. Dominique Noguez semble ici répondre à La Bruyère ou à Bergson : pour ne pas être ridiculisé, il faut accepter de se ridiculiser. Rire de soi plutôt que d’autrui est en effet la meilleure arme contre l’animalité du rire : comme le suggéraient si bien La Bruyère ou Axel Kahn, on rit des autres quand on ne sait pas rire de soi-même ; loin d’être un simple mécanisme comme l’affirmait Bergson à propos du comique, l’humour demande au contraire le discernement et l’intelligence qui manqueraient précisément au rire.

© Bruno Rigolt, mai 2012
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