Corrigé de l’épreuve de Culture Générale et Expression. BTS Session 2012

BTS Session 2012…

Corrigé de l’épreuve

de Culture Générale et Expression

→ Pour voir le sujet dans son intégralité et les documents du corpus, cliquez ici.

 NB. Ce corrigé est personnel et ne saurait bien évidemment engager l’institution scolaire.

 

     Phénomène éminemment social, le rire amène à en questionner l’objet et les enjeux. Telle est l’inspiration de ce corpus qui se compose de quatre textes issus d’essais publiés entre le dix-septième et le vingt-et-unième siècle. Le premier document donne pour ainsi dire la tonalité du corpus : il est extrait du Rire, Essai sur la signification du comique, publié en 1899 par Henri Bergson. Le deuxième document est non moins célèbre : intitulé « De la ville », c’est un passage des Caractères ou les mœurs de ce siècle (1688), dans lequel Jean de La Bruyère fustige avec une délectation acide la ville et ses microsociétés, composées de ceux qui passent leur temps à rire des autres. Les deux derniers documents sont très contemporains : généticien de renom, Axel Kahn propose dans L’Homme ce roseau pensant (2007) une approche qui vise à faire voir la misère aussi bien que la grandeur du rire. Quant à l’écrivain Dominique Noguez, il montre dans « L’humour contre le rire », contribution à un ouvrage collectif (Pourquoi rire ? 2011) que l’humour renvoie à des problèmes subtils et complexes de rapport socioculturel au comique.

     Comme nous le comprenons, tous les documents amènent à s’interroger sur le pouvoir de celui qui fait rire : nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré qu’au sein de ceux qui rient des autres, s’instaure une véritable stratégie de manipulation, nous en questionnerons les finalités : en allant jusqu’à dénigrer l’autre, le rire de groupe ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Approche quelque peu réductrice néanmoins qui doit être dépassée : le rire, et particulièrement l’autodérision, comportent à ce titre une dimension expressive, existentielle et libératrice.

 

     En premier lieu, il convient de remarquer avec Bergson que le rire répond à certaines exigences de la vie en commun : il occupe d’abord une fonction régulatrice dans l’ordre sociétal. Le rire serait ainsi une sorte de « geste social » ayant le pouvoir d’intimider ceux qui sont victimes du risible. Cette approche est également suggérée par Axel Kahn ou par l’écrivain contemporain Dominique Noguez qui, réinvestissant la thèse bergsonienne, rappelle que le rire, bien plus qu’un simple phénomène physiologique, peut être défini comme la manifestation d’une sanction collective. Il revient à Bergson d’approfondir cette fonction sociale du rire en montrant que, si la société peut ainsi se défendre par le rire, c’est au détriment et aux dépens des plus faibles. Les rieurs forment ainsi une sorte de clan qui tire son identité et sa légitimité du rabaissement d’autrui.

     La Bruyère quant à lui, raille sévèrement cette « correction » —pour reprendre un terme cher à Bergson— qu’infligent les rieurs à ceux qui ne sont pas de leur clan. Forçant le trait jusqu’au pittoresque, quand il décrit la fragmentation de l’espace urbain présenté comme un conglomérat de microsociétés, le moraliste montre que les rieurs forment des mondes à part, persuadés qu’ils sont de détenir la vérité ; leur vérité. C’est en effet l’auteur des Caractères qui brosse le portrait le plus cruel de cette microsociété, avec ses codes, ses usages, ses mots pour rire. Si le rire est toujours un rire de groupe, comme le montre Bergson, et s’il est d’une certaine manière rassembleur, c’est seulement dans la mesure où il y a consensus des rieurs sur l’objet de la moquerie, mais pour La Bruyère, le rire est avant tout une discordance sociale : comment établir des relations purement humaines en divisant au lieu de rassembler ?

 

     Dès lors, une question se pose : en dénigrant à ce point l’autre, le rire ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Axel Kahn par exemple n’hésite pas à voir dans cette mise en cause d’autrui par le rire, l’un des symboles du rejet de l’autre, comme pour lui « notifier son insignifiance ». Proche du « lynchage » pour Dominique Noguez, le rire est donc fondé sur une entreprise de manipulation de l’autre, réduit au rang de pantin ou de « marionnette » articulée, précise Bergson, dont le moqueur tire à loisir les ficelles. C’est cet aspect mécanique qui, en supplantant le vivant provoque ainsi le rire. Tous les auteurs, de La Bruyère à Axel Kahn ou Dominique Noguez, insistent d’ailleurs sur le cynisme du rieur, insensible et indifférent à la douleur qu’il cause.

     Du portrait acerbe des rieurs que dresse La Bruyère, nous retiendrons cet aspect fondamental : c’est pour échapper à un vide existentiel profond que ceux qui rient des autres s’adonnent à ce divertissement, au sens pascalien du terme. Dominique Noguez note à ce titre que le rire « se meut dans les zones tristes de la réalité ». Proche du racisme pour Axel Kahn, le rire dès lors joue une double fonction : moyen de dépassement, il est aussi un moyen de rabaissement. Ce serait pourtant se méprendre que de s’en tenir à ces critiques si réductrices quant au rire. Bergson fait à ce titre une remarque qui a valeur d’avertissement : sans doute est-il vain et même risqué de trop raisonner sur les raisons de notre rire, car elles nous amèneraient à n’y voir que l’égoïsme et peut-être l’amertume qui le fondent trop souvent.

 

     Faut-il d’ailleurs s’en tenir à une approche si négative ? Le rire ne pourrait-il à cet égard revêtir une profonde valeur pédagogique, voire didactique ? Très finement, Bergson nous rappelle que le rire nous amène à nous corriger : en riant des défauts des autres, nous sommes conduits à nous en défaire. Dans le même ordre d’idées, Axel Kahn montre que le rire ouvre un processus de prise de conscience : à travers le prisme de la moquerie, le rieur prend conscience de ses propres travers. Plus fondamentalement, le rire est porteur d’un enjeu existentiel : pour Axel Kahn, le rire est avant tout un défi, une révolte face à la réalité. Ainsi cette liberté de déjouer les normes a-t-elle une fonction contestataire et transgressive qui « libère ou préserve de la sujétion ». Comme Bergson, l’essayiste estime que ce « potentiel séditieux » du rire aboutit à la positivité de l’ordre social : comme « arme contestataire », le rire remet en cause le pouvoir et peut ainsi élever l’homme au rang de « roseau pensant ».

     À ce titre, Dominique Noguez adopte ici une approche qui pourrait paraître à première vue paradoxale : « L’humour contre le rire ». Par là, il faut comprendre que l’humour est un rire de distanciation. Pour se protéger des dérives ou des excès du rire de groupe, signalés par les auteurs du corpus, l’humour obéit à une stratégie d’auto exagération. Dominique Noguez semble ici répondre à La Bruyère ou à Bergson : pour ne pas être ridiculisé, il faut accepter de se ridiculiser. Rire de soi plutôt que d’autrui est en effet la meilleure arme contre l’animalité du rire : comme le suggéraient si bien La Bruyère ou Axel Kahn, on rit des autres quand on ne sait pas rire de soi-même ; loin d’être un simple mécanisme comme l’affirmait Bergson à propos du comique, l’humour demande au contraire le discernement et l’intelligence qui manqueraient précisément au rire.

© Bruno Rigolt, mai 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France)/Espace Pédagogique Contributif

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NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, ce travail est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

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     Comme nous le comprenons, tous les documents amènent à s’interroger sur le pouvoir de celui qui fait rire : nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré qu’au sein de ceux qui rient des autres, s’instaure une véritable stratégie de manipulation, nous en questionnerons les finalités : en allant jusqu’à dénigrer l’autre, le rire de groupe ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Approche quelque peu réductrice néanmoins qui doit être dépassée : le rire, et particulièrement l’autodérision, comportent à ce titre une dimension expressive, existentielle et libératrice.

 

     En premier lieu, il convient de remarquer avec Bergson que le rire répond à certaines exigences de la vie en commun : il occupe d’abord une fonction régulatrice dans l’ordre sociétal. Le rire serait ainsi une sorte de « geste social » ayant le pouvoir d’intimider ceux qui sont victimes du risible. Cette approche est également suggérée par Axel Kahn ou par l’écrivain contemporain Dominique Noguez qui, réinvestissant la thèse bergsonienne, rappelle que le rire, bien plus qu’un simple phénomène physiologique, peut être défini comme la manifestation d’une sanction collective. Il revient à Bergson d’approfondir cette fonction sociale du rire en montrant que, si la société peut ainsi se défendre par le rire, c’est au détriment et aux dépens des plus faibles. Les rieurs forment ainsi une sorte de clan qui tire son identité et sa légitimité du rabaissement d’autrui.

     La Bruyère quant à lui, raille sévèrement cette « correction » —pour reprendre un terme cher à Bergson— qu’infligent les rieurs à ceux qui ne sont pas de leur clan. Forçant le trait jusqu’au pittoresque, quand il décrit la fragmentation de l’espace urbain présenté comme un conglomérat de microsociétés, le moraliste montre que les rieurs forment des mondes à part, persuadés qu’ils sont de détenir la vérité ; leur vérité. C’est en effet l’auteur des Caractères qui brosse le portrait le plus cruel de cette microsociété, avec ses codes, ses usages, ses mots pour rire. Si le rire est toujours un rire de groupe, comme le montre Bergson, et s’il est d’une certaine manière rassembleur, c’est seulement dans la mesure où il y a consensus des rieurs sur l’objet de la moquerie, mais pour La Bruyère, le rire est avant tout une discordance sociale : comment établir des relations purement humaines en divisant au lieu de rassembler ?

 

     Dès lors, une question se pose : en dénigrant à ce point l’autre, le rire ne risque-t-il pas de pervertir le lien social ? Axel Kahn par exemple n’hésite pas à voir dans cette mise en cause d’autrui par le rire, l’un des symboles du rejet de l’autre, comme pour lui « notifier son insignifiance ». Proche du « lynchage » pour Dominique Noguez, le rire est donc fondé sur une entreprise de manipulation de l’autre, réduit au rang de pantin ou de « marionnette » articulée, précise Bergson, dont le moqueur tire à loisir les ficelles. C’est cet aspect mécanique qui, en supplantant le vivant provoque ainsi le rire. Tous les auteurs, de La Bruyère à Axel Kahn ou Dominique Noguez, insistent d’ailleurs sur le cynisme du rieur, insensible et indifférent à la douleur qu’il cause.

     Du portrait acerbe des rieurs que dresse La Bruyère, nous retiendrons cet aspect fondamental : c’est pour échapper à un vide existentiel profond que ceux qui rient des autres s’adonnent à ce divertissement, au sens pascalien du terme. Dominique Noguez note à ce titre que le rire « se meut dans les zones tristes de la réalité ». Proche du racisme pour Axel Kahn, le rire dès lors joue une double fonction : moyen de dépassement, il est aussi un moyen de rabaissement. Ce serait pourtant se méprendre que de s’en tenir à ces critiques si réductrices quant au rire. Bergson fait à ce titre une remarque qui a valeur d’avertissement : sans doute est-il vain et même risqué de trop raisonner sur les raisons de notre rire, car elles nous amèneraient à n’y voir que l’égoïsme et peut-être l’amertume qui le fondent trop souvent.

 

     Faut-il d’ailleurs s’en tenir à une approche si négative ? Le rire ne pourrait-il à cet égard revêtir une profonde valeur pédagogique, voire didactique ? Très finement, Bergson nous rappelle que le rire nous amène à nous corriger : en riant des défauts des autres, nous sommes conduits à nous en défaire. Dans le même ordre d’idées, Axel Kahn montre que le rire ouvre un processus de prise de conscience : à travers le prisme de la moquerie, le rieur prend conscience de ses propres travers. Plus fondamentalement, le rire est porteur d’un enjeu existentiel : pour Axel Kahn, le rire est avant tout un défi, une révolte face à la réalité. Ainsi cette liberté de déjouer les normes a-t-elle une fonction contestataire et transgressive qui « libère ou préserve de la sujétion ». Comme Bergson, l’essayiste estime que ce « potentiel séditieux » du rire aboutit à la positivité de l’ordre social : comme « arme contestataire », le rire remet en cause le pouvoir et peut ainsi élever l’homme au rang de « roseau pensant ».

     À ce titre, Dominique Noguez adopte ici une approche qui pourrait paraître à première vue paradoxale : « L’humour contre le rire ». Par là, il faut comprendre que l’humour est un rire de distanciation. Pour se protéger des dérives ou des excès du rire de groupe, signalés par les auteurs du corpus, l’humour obéit à une stratégie d’auto exagération. Dominique Noguez semble ici répondre à La Bruyère ou à Bergson : pour ne pas être ridiculisé, il faut accepter de se ridiculiser. Rire de soi plutôt que d’autrui est en effet la meilleure arme contre l’animalité du rire : comme le suggéraient si bien La Bruyère ou Axel Kahn, on rit des autres quand on ne sait pas rire de soi-même ; loin d’être un simple mécanisme comme l’affirmait Bergson à propos du comique, l’humour demande au contraire le discernement et l’intelligence qui manqueraient précisément au rire.

© Bruno Rigolt, mai 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France)/Espace Pédagogique Contributif
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Support de cours BTS Du rire existentiel, le rire entre mort et transgression

Thème BTS 2010-2012 : « rire, pour quoi faire ? »
Leçon 1 : du rire existentiel.
Leçon 2 : du rire grotesque, ou le rire sans rire ; publication le vendredi 24 février.
Leçon 3 : rire et sexisme ; publication en mars.
Leçon 4 : du « beau rire », ou le retour à l’esprit d’enfance ; publication en mars.

 

Du rire existentiel

 

 

 le rire entre mort et transgression

 

« De quoi rire ici-bas, sinon de Dieu ? »
Georges Bataille,
Ma Mère

Rire et transgression

Transgresser signifie passer outre, aller au-delà, franchir les limites. En ce sens, le rire, parce qu’il est l’expression d’un excès, d’un manque de retenue, d’un dérèglement, est une transgression propice au désordre, à l’inversion des valeurs et des normes sociales. En se situant en marge du « bien penser », il n’est pas éloigné du sacrilège et d’une violation du dogme : ainsi le rire ouvre-t-il une brèche dans la cohésion de l’ordre social et symbolique. Comme le faisaient remarquer très justement Freddy Raphael et Geneviève Herberich-Marx, « le « rire » signifie essentiellement la capacité, qui définit la seule science valable, de toujours remettre nos présupposés et nos assertions. Il témoigne du refus de nous réfugier dans des croyances pour combler nos désirs et apaiser nos angoisses. Il affirme la prééminence du concept d’incertitude » (1).

Le rire est donc à l’opposé du déterminisme puisqu’il repose en grande partie sur la spontanéité et l’imprévisibilité ; c’est même la raison d’être du rire grotesque selon Baudelaire : l’excès de rire n’est-il pas également l’excès de l’être ? Mais ce rire « subit » ou spontané dont parle Baudelaire procède d’abord d’un comique de la transgression. Eric Blondel, dans Le Risible et le désespoir (PUF, Paris 1988) expose l’idée selon laquelle «rire et jeux s’apparentent par le plaisir, la suspension du réel, la transgression des normes et la substitution de règles nouvelles» : rire est ainsi le refus de prendre au sérieux l’ordre. En ce sens, il renvoie l’homme à sa nature profonde et transgressive.

Le rire libère l’homme de la temporalité

Parce qu’il est séparé, détaché de l’être, le rire libère le récit et la fiction. En introduisant l’irréalité, il irréalise la mort. Et c’est la raison pour laquelle il est la transgression de la mort, le franchissement de l’infranchissable. Rire, c’est s’affranchir de ses liens terrestres pour échapper à sa propre finitude. Le rire est ainsi une victoire de l’esprit sur le désespoir et la finitude, en révélant à l’homme une loi absolue, qui le fait échapper au seul horizon de la temporalité et de l’interdit. Il lui permet de dépasser sa finitude en s’inscrivant dans la transgression. C’est donc dans l’identité dialectique du fini et de l’infini qu’il convient de situer le rire.

Si dans la mystique judéo-chrétienne, l’homme entre au monde en violant un interdit posé par Dieu, le rire rappelle à l’homme cette essence religieuse : Rire, c’est en faisant primer sa propre échelle de valeurs, se situer dans le principe créateur de l’homme prométhéen et donc échapper au monde des fins, de la mort, du péché originel, et de l’être-en-faute : en riant, l’homme reprend ses droits. Jean-François Fournier, dans un remarquable essai consacré au rire chez Baudelaire, faisait remarquer à ce titre que « c’est le religieux dans sa dimension de rapport au sacré qui suscite le rire » (2). Nous pouvons en déduire que rire, c’est retrouver la trace de Dieu : « Je ris parce que je suis Dieu ».

Le rire de Don Juan

Donc ce qui fonde le rire, c’est la notion de transgression sacrée. À cet égard, le Dom Juan de Molière est particulièrement intéressant à observer : s’il fut reproché à son auteur d’avoir mis en scène « un Farceur, qui fait plaisanterie de la Religion, qui tient École du Libertinage, et qui rend Majesté de Dieu le jouet d’un Maître et d’un Valet de Théâtre, d’un Athée qui s’en rit, et d’un Valet plus impie que son Maître qui en fait rire les autres » (3), c’est précisément parce que le rire de Don Juan transgresse l’ordre établi. De façon plus générale, on peut reprendre les propos de Jean Massin à propos du Don Juan de Mozart en affirmant que « le rire de Don Giovanni dans le cimetière, c’est le défi à l’état pur dans le paroxysme de la joie de vivre. […] Don Giovanni […], par la seule puissance de son rire, […] néantise toutes les valeurs sacrées pour lesquelles le Commandeur a vécu, a cru vivre » (4).

Le rire de Don Juan est avant tout un défi à la mort et à la morale courante. Rire de la mort pour l’homme prométhéen qui ne respecte rien, c’est provoquer le divin en se révoltant contre la finitude : en tant que dérision de la morale, le rire est ainsi un phénomène subversif : « Dans le rire de l’homme quelque chose semble sauvé de la divinité de chaque dieu, dont on dit dans Zarathoustra qu’ils seraient morts de rire… Dans cette mesure, le rire est la réponse souveraine à la mort annoncée de Dieu » (5). Et c’est cette pulsion libératrice qui permet à l’homme de s’affranchir de sa servitude : de la liberté du rire dépend la liberté de l’homme. Le rire est ainsi fait du sentiment d’être pleinement égal à Dieu.

Comme le notait avec pertinence Sophie Nezri-Dufour (6), « Le rire devient dès lors un instrument de survie par sa fonction défensive vis-à-vis de toutes les réalités anxiogènes. Il exerce une véritable modification sur le réel en le symbolisant, en le condensant et en le déformant. Proclamant la vie et le changement, la remise en question, la discussion, il permet de résoudre les conflits dans lequel (sic) l’individu est enfermé. Devant la déchéance humaine, la réalité prégnante de la mort et son danger permanent, il permet de nier la mort, devenant un instrument psychosocial de survie : la vie, grâce au rire, est plus forte. »

Entendue comme rire existentiel, cette liberté de déjouer les normes est une défense contre l’absurde : ainsi, le rire est-il un refus par l’homme de la précarité de sa propre condition, mais paradoxalement, il aide à consentir à la condition humaine en libérant l’homme de ce qui l’aliène : il est ainsi un facteur d’humanisation qui parvient à donner sens à l’insensé. À ce titre, je souhaiterais évoquer ici une scène désopilante du célèbre film italien à sketches : les Nouveaux monstres (I Nuovi mostri, 1977). L’un des sketches les plus drôles relate un éloge funèbre que je vous laisse découvrir (même en italien, la scène ne pose aucun problème de compréhension) :

Cet exemple amène à voir (et à entendre !) que l’origine du rire, c’est paradoxalement le silence, l’abandon, l’oubli : le rire commence toujours par une tragédie, et il est une énigme d’autant plus questionnante qu’il est l’énigme de l’ultime liberté : celle de pouvoir rire de la mort en renversant les interdits. Alors que la mort est l’absence de liberté, le rire, en tant que transgression de la mort, permet d’échapper à l’interminable, au désœuvrement, à la discontinuité, à l’inexorable. Ainsi est-il corrélé de manière structurelle à la vie et à la mort : parce qu’il est la conciliation de deux inconciliables, le rire, comme pulsion de vie, accueille la pulsion de mort pour délivrer l’homme de la mort.

Rire pour repousser la mort…

Si pour Bergson le rire aboutit à un intellectualisme froid et d’une certaine façon à la positivité de l’ordre social, il convient cependant de noter avec Georges Bataille combien l’enjeu du rire reposerait au contraire sur sa contiguïté à la mort : nous rions pour repousser la mort. Parce qu’il lève les barrières du refoulement, qu’il fait l’éloge de la limite, du déséquilibre, et parce qu’il transgresse les représentations interdites et les tabous, le rire en son essence, est violence  : il est lié à l’excès, au désordre. Pour reprendre le titre d’un article de Bataille, ce rire est « la pratique de la joie devant la mort » : telle est la signification du rire existentiel « qui se donne, dans son excès même, comme une quête de l’absolu » (7).

En ce sens il constitue un trait définitoire essentiel de l’homme, au sens rabelaisien du terme : affirmer que « rire est le propre de l’homme » qualifie l’homme dans sa volonté d’être infini, et non conditionné à aucune autre exigence ou loi morale que celle qu’il édicte par le rire : « Je me joue lorsque au bout du possible, je tends si fortement vers ce qui me renversera que l’idée de la mort me plaît —et que je jouis de rire d’elle » (8) affirme Georges Bataille. Parce qu’il est la négation du non-être, du doute existentiel et des aliénations, le rire est un processus créateur qui suggère un mysticisme où la transcendance de Dieu est sauvegardée. 

En riant, l’homme détruit son humanité finie, pour rechercher un fondement infini de sorte que son être libre se manifeste par la possibilité existentielle de pouvoir être « libre d’être mort de rire ». Rire jusqu’à presque mourir… de rire. Dominique Noguez, dans L’Homme de l’humour (Paris, Gallimard, 2004) faisait justement remarquer que « l’humour pourrait bien faire partie, et de la plus haute manière, des quelques subterfuges inventés par l’homme pour échapper, tout en restant en vie, au pesant fardeau d’exister ». Comme nous le comprenons, l’invariant de la mort est intimement mêlé à la thématique du rire. En un sens, le rire, parce qu’il se situe entre la grandeur et la déchéance, permet de conjurer ce que Bataille nommait le « sérieux de la mort ».

Ainsi que nous l’avons vu, le rire est donc traversé par une interrogation métaphysique inscrite à la fois dans la finitude, la mort, et dans la transcendance, la recherche du divin. L’humour noir et le cynisme sont ainsi investis d’une volonté de puissance : « Débarrassé des idoles qui jusque-là ont fondé sa représentation et sa position au monde, l’individu se trouve disposer tout à coup d’une puissance d’affirmation sans limites. La célébration de l’individuel succède alors naturellement à la mort de Dieu : confronté au vide métaphysique, libre de toute entrave théologique, l’homme cherche, dans un mouvement de dépassement, à se déifier lui-même pour atteindre au surhomme nietzschéen» (9).

Ces  propos de Christophe Graulle sont éclairants : il n’est guère étonnant que le rire de Don Juan n’ait rien de drôle… Dans sa recherche d’affranchissement et d’authenticité, le rire de la mort de Dieu, parce qu’il se situe dans la transgression des normes, rejoint l’injonction de Zarathoustra de briser les tables de la loi : en ce sens, le tragique est à la source même du rire. C’est la contestation du rire par le rire même. Dans son écart à la norme, le rire, comme principe de réalité et de liberté, est conçu comme ultime possibilité de donner un sens à la vie, en s’autorisant ainsi une réappropriation de l’ordre et de la morale.

© Bruno Rigolt
Leçons pour les étudiants de BTS Deuxième année
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, février 2012.

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Notes

(1) Freddy Raphael et Geneviève Herberich-Marx, Eléments pour une sociologie du rire et du blasphème, Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1994, page 5.
(2) Jean-François Fournier, Charles Baudelaire: quand le poème rit et sourit, Paris, L’Harmattan 2004, page 2011, page 158.
(3) Sieur de Rochemont, Observations sur une comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierre, Paris, Nicolas Pépingué, 1665.
(4) Jean Massin, Don Juan, Bruxelles, Éditions Complexe 1993, page 36. On pourrait à ce titre évoquer le « potentiel séditieux du rire vis-à-vis de toute autorité et de tout pouvoir » qu’évoque Axel Kahn (dans L’Homme ce roseau pensant, essai publié en 2007).
(5) Christiaan Lucas Hart Nibbrig, Die Auferstehung des Körpers im Text, Frankfurt 1985, p. 71. Cité par Véronique Fabbri, Jean-Louis Vieillard-Baron, L’Esthétique de Hegel : journées d’études, Centre de recherche et de documentation sur Hegel et sur Marx, Paris, L’Harmattan 1997, page 237.
(6) Sophie Nezri-Dufour, « Primo Levi : rire pour ne pas pleurer« , in Italies, n°4, 2000 : «Humour, ironie, impertinence» (articles n°36, 37)
(7) J’emprunte cette expression à Philippe Sabot, Pratiques d’écriture, pratiques de pensée : figures du sujet chez Breton, Presses Universitaires du Septentrion 2001, page 115
(8) Georges Bataille, Méthode de méditation, Paris, Fontaine 1947.
(9) Christophe Graulle, André Breton et l’humour noir : une révolte supérieure de l’esprit, Paris, L’Harmattan 2000, page 207.

 

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