Entraînement BTS 2014-2015… Rêve et Transcendance

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Entraînement BTS
Thème 2014-2015 : 
Cette part de rêve que chacun porte en soi

Le rêve comme déchiffrement :
Du visible à l’invisible

Le point de départ de cet entraînement (difficile il est vrai) à l’épreuve d’Expression et Culture générale du BTS, a été une citation bien connue de tous et qui m’est revenue en mémoire : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »… Nul en effet n’a oublié ces propos à juste titre célèbres d’Antoine de Saint Exupéry* dont les rêveries vers l’enfance l’ont conduit à rédiger Le Petit prince.

Publié le 6 avril 1943 à New York, et contrastant avec la pesante réalité de la guerre, ce conte poétique et philosophique est bien la projection des rêves de Saint Exupéry* lors de son exil aux États-Unis. Mêlant dans la même osmose le réel et l’irréel, il se rapproche de la perspective du songe éveillé et prend même des allures de rêve-pressentiment puisque c’est en 1944 que l’auteur de Vol de nuit disparaîtra lors d’une mission de reconnaissance.

Dans une remarquable étude qu’elle a consacrée en 1976 à l’œuvre, Marie-Anne Barbéris affirme avec une grande pertinence : « Le petit prince fascine par son pouvoir étrange de faire descendre pour quelques instants l’absolu sur terre. Mais de cet absolu, nul ne revient […]. Le rêve de ce petit prince, c’est de faire peut-être de la terre entière, un lieu utopique, c’est-à-dire par opposition à ce qui existe un lieu où le bonheur serait possible […] »¹.

Comme « élaboration de la pensée imaginative qui transforme la réalité »², le rêve est donc caractéristique de cet ouvrage, qui incarne très poétiquement un imaginaire de transcendance de l’homme, à la fois comme être au monde et comme expérience de soi-même. De l’irréalité du rêve, Le Petit prince reprend à ce titre la dimension allégorique, invitant le lecteur à passer du récit autobiographique comme source d’inspiration à un voyage onirique autant qu’initiatique.

Je vous invite donc, à partir de ce corpus, à réfléchir à la signification symbolique, voire spirituelle du rêve. Comme « expression de l’inconscient, de la vie mentale »², le rêve n’est-il pas la « manifestation d’une transcendance », selon l’expression de Françoise Parot (doc. 1) ? Si la mort donne accès au monde de la transcendance, comme le suggère implicitement la fin mélancolique du Petit prince, le rêve en entrouvre la porte : en ce sens, il se prête au déchiffrement.

Cette idée me semble très bien exprimée dans le document 4 : en s’appuyant sur l’exemple artistique du romantisme, Madeleine et Henri Vermorel, tous deux psychanalystes, abordent « le rêve comme transfiguration de la vie ». Cette force de transfiguration du monde visible et du réel, en ouvrant l’accès à l’inconscient, ouvre à une révélation intime. Ainsi le rêve, comme détournement des contingences, prend-il des allures cosmiques et oniriques, proches du conte et du mythe.

S’affranchissant des éléments référentiels, la peinture de Puvis de Chavannes (document 3) est à cet égard très représentative de cette quête symboliste où l’invisible se laisse entrevoir dans le visible, les valeurs spirituelles dans les illusoires valeurs terrestres. Comme le suggère la peinture (regardez bien la notice explicative), le rêve apparaît comme moyen de transcendance vers l’absolu : ainsi disparaît la distance entre l’être et le sens.

Le recours à la construction allégorique amène bien évidemment à réfléchir à cet « essentiel […] invisible pour les yeux » dont parlait Saint Exupéry* : nous touchons là —comme le rappelle le dictionnaire en ligne du CNRTL (doc. complémentaire) en citant Carl Jung— à la fonction mythique du rêve, « qui reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier ». Comme abandon de soi-même, le rêve rend donc possible un authentique retour sur soi-même.

Ainsi que le suggère ce corpus, la nature du rêve reste insaisissable, voici pourquoi il constitue une énigme à décrypter : c’est ce que suggère le contenu latent du Petit prince : n’est-ce pas un secret d’enfance qui se dévoile dans le rêve éveillé de Saint Exupéry ? Ainsi, le chemin qui mène du « principe de réalité » au « principe de rêve » est à la fois une quête métaphysique et un chemin initiatique : celui d’une élévation intérieure, et d’une poétique de l’invisible.

© Bruno Rigolt, avril 2014
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)


NOTES

1. Marie-Anne Barberis, Le Petit prince de Saint Exupéry (Paris, Larousse, 1976)

2. Voir le document complémentaire : Dictionnaire en ligne du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), Article « Rêve ».

* Nous orthographions Saint Exupéry sans trait d’union, selon le souhait de l’écrivain.

frise image_2   Corpus :

  • Document 1 : Françoise Parot, « Le rêve et l’invisible« , Science et Avenir Hors-Série « Le Rêve » Décembre 1996
  • Document 2 : Pierre Puvis de Chavannes, « Le Rêve », 1883
  • Document 3 : Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince, 1943
  • Document 4 : Madeleine Vermorel et Henri Vermorel, De la psychiatrie à la psychanalyse : Cinquante ans de pratique et de recherches, 2013
  • Document complémentaire : Dictionnaire en ligne du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), Article « Rêve« 

Activités d’écriture :

  1. Synthèse (40 points) : Vous réaliserez une synthèse concise, ordonnée et objective de ce corpus.
    Rappels de méthode : « Les règles importantes de la synthèse lors de l’épreuve de BTS« 
  2. Écriture personnelle (20 points) : Dans quelle mesure peut-on considérer le rêve comme une fenêtre sur l’invisible ?
    Vous répondrez de façon argumentée, en prenant appui sur le corpus de documents, sur le travail de l’année ainsi que sur vos lectures personnelles.

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  • Document 1 : Françoise Parot, « Le rêve et l’invisible« , Science et Avenir Hors-Série « Le Rêve » Décembre 1996.
    Françoise Parot est maître de conférences à l’université Paris-V

LE RÊVE COMME MANIFESTATION D’UNE TRANSCENDANCE

Le rêve n’est pas un fait brut. Comme tout produit de l’imaginaire, il relève des rapports que les hommes créent puis entretiennent avec un autre monde, invisible, qui double le monde réel, désespérément vide de sens. Ce vide essentiel du monde matériel est à l’origine d’une caractéristique universelle des cultures humaines, liée au langage qui les distingue de l’animalité : l’exigence symbolique, c’est-à-dire la nécessité d’une distinction entre le monde des choses et celui des représentations. Cette exigence est satisfaite par une instance, différente selon les sociétés, qui gère la distance entre le réel et sa représentation consciente et surtout inconsciente, entre le réel et le sens qu’on lui donne. Cette instance légitime en même temps cette attribution de sens.

S’il faut, pour prétendre à l’humanité, donner du sens au réel matériel qui en est vide, où aller le puiser ? Alors que la réponse contemporaine, diversement appréciée, se résumerait en un lapidaire « dans la science », les médiévaux répondaient dans l’Église, et les Grecs sur l’Olympe. La religion a géré et institué pendant des siècles ce clivage entre ce monde-ci (insensé) et l’autre (qui le gouverne). Que cet autre monde soit le produit de l’imaginaire ne lui enlève rien de sa puissance, au contraire, pourvu que justement une instance, l’Église ou le sorcier, institue le rapport aux images qu’il suscite.

Toute organisation sociale, c’est-à-dire toute vie en groupe, appelle une instance, pas toujours une institution, qui légitime par son autorité acceptée la véracité des discours. On peut évoquer ici un concept utilisé par Pierre Legendre en psychanalyse, celui de tiers séparateur : dans la relation œdipienne, le père impose à l’enfant, par la relation qu’il a avec la mère, la séparation, la « dé-fusion » ; son autorité en devient telle qu’il représente la Loi, « l’instance qui dit le vrai », au niveau symbolique individuel. De même, dans la vie en groupe, le recours inévitable à un langage qui représente la réalité engendre le clivage entre les choses et les mots. Autrement dit, la vie sociale implique une instance qui assume la fonction mythologique. Toute société a besoin de mythes conçus comme un ensemble de discours considérés comme disant la vérité sur l’origine, l’histoire, les héros, le passé, etc., et normatifs, parce qu’ils énoncent la causalité à l’oeuvre dans le monde matériel.

Ainsi, le rêve résulte-t-il toujours d’une activité du monde invisible qui lui confère un sens ; être reconnu comme tel nécessite l’adhésion du groupe et sa cohérence avec le mythe. Qu’on pense par exemple au sort de Pénélope si, sur le divin divan de Vienne, elle avait fait au maître le récit d’une visite nocturne d’un personnage onirique, Oneiros, venu lui délivrer un oracle sur le sort de son époux. Inaudible, même pour Freud, elle l’aurait entendu tenir des paroles in-sensées.

Dans les temps obscurs comme dans la Grèce homérique, l’autre monde, invisible et abstrait bien sûr, est fort lointain ; transcendance majeure de l’Olympe qui envoie des émissaires nocturnes éclairer ses desseins à un rêveur passif. A partir du VIe siècle, les échanges avec les peuples venus d’Asie apportent des éléments de chamanisme, la conviction de la séparabilité de l’âme et du corps. L’âme va désormais se promener pendant le rêve, prendre son envol vers le royaume des morts, des astres et des dieux […]. Comme dans les sociétés animistes, le monde invisible et celui des corps entretiennent des rapports institués par la magie, inséparable compagne de l’imaginaire. Les mythes, par exemple l’orphisme, évoquent l’origine du monde, des âmes et la mentalité grecque si l’on veut, par un ensemble de paroles, defata (destin), qui agencent, pour les Grecs de cette période-là, l’ordre du symbolique qui entre autres leur permet de comprendre leurs rêves.

Le christianisme a bâti son empire sur un tel héritage. Il a rempli magistralement, comme le montre l’historien Jacques Le Goff, la fonction maîtresse qui est de dire le vrai. Devant la tentation païenne, dite « populaire », de rendre le monde invisible du divin aussi matériel que possible, l’Église affirme la spiritualité absolue du monde de Dieu et le met hors de portée. Le rêve doit être alors une vision réservée à un saint, un martyr ou un évêque, l’entrevue béatifique ne pouvant être qu’exception. Mais, dans cette « société aux rêves bloqués », comme la qualifie Jacques Le Goff, les récits de songes abondent qui donnent à voir le plus souvent un défunt soumis au feu purgatoire, implorant que les suffrages des survivants écourtent ses peines. Ces récits, que des illettrés viennent conter aux clercs, visions ou voyages dans l’au-delà, l’Église les christianise, leur confère sa rationalité. Tiers abstrait, elle tient à distance le besoin populaire de spatialiser la vie spirituelle. Les rêves créent des images pour se représenter, à soi-même, dans son for intérieur, l’invisible. L’Eglise ne laisse pas ce rapport à l’invisible lui échapper, et proscrit toute relation incarnée et personnelle avec le divin pour préserver son monopole. Si les rêves vrais sont l’oeuvre de Dieu, certains sont réputés trompeurs, car envoyés par Satan; et comme il est souvent délicat de s’y retrouver, elle préfère généraliser une méfiance à l’égard des rêves.

La lente montée de la subjectivité, ce discours autonome de l’intérieur qui va devenir source du monde, promeut, dans une explosion fascinante, un renversement décisif à l’aube du XIXe siècle. Le romantisme porte le fer au cœur, disqualifie la bipartition du monde, ouvre les vannes, abolit les frontières : l’âme du monde est partout -, Dieu est en nous. Son immanence répand alors sur le réel matériel lui même les caractères de ce qui est divin : l’impénétrabilité, l’inaccessibilité, l’invisibilité (et les philosophes des lumières n’y peuvent rien) ; aux profondeurs de notre être, la vérité obscure que la raison nous voile. Dans le sommeil de la conscience —enfin—, le rêve, comme la mort, lève ce voile et nous laisse entrevoir les entrailles du monde ; il les révèle poétiquement car le rêve parle la langue adamique d’avant la chute. Le rêve romantique est une ouverture généralisée, une communion renouée avec le monde invisible, que la conscience nous cache mais qui est là, dedans comme dehors. Une question surgit incontournable: dans ce monde unique qui dit le vrai ? La dé-raison guette les romantiques, parce que l’effet séparateur du tiers s’est dissout, a ouvert la voie psychotique à la fusion entre le réel et son image, entre le monde sensible et Dieu.

L’ouverture et la fusion, forcément séduisantes, ne peuvent assurer la cohésion d’une société. Parce que nous utilisons un langage qui est aussi représentatif (et pas seulement communicatif), un clivage s’impose, une place pour le vide, une séparation et des mythes qui l’instituent. La place est toute trouvée, attirante et inouïe à l’intérieur de nous-mêmes. Le discours freudien fait écho au mythe général du XXe siècle et l’affermit. Ce mythe remplit sa fonction de nous tenir debout et de nous donner du sens. Nous croyons en lui et il nous apprend notre toute-puissance: le monde invisible comme le monde visible sont au-dedans, et la coupure, puisqu’il en faut, la séparation, passe au-dedans de nous. Nous sommes la source de nos rêves. Évidence ? Certes, mais troublante parce que nous y adhérons sans faillir.

Devant cette mutation de la vérité, le XXe siècle s’attelle à la tâche, cherche dedans le monde invisible qui nous envoie nos rêves. Et il le trouve ; avec des méthodes extrêmement différentes, la psychanalyse et la neurophysiologie « fouillent » notre intériorité. La place est restée marquée de tous les attributs de l’invisible, et le monde qu’on découvrira là sera nécessairement transcendant. La psychanalyse nous remplit d’un inconscient, source des rêves et de tout le reste. Ce monde invisible nous gouverne : là, dedans, il y a quelqu’un d' »autre » qui tire les ficelles. Monde invisible, complexe comme il sied, là, dedans. Dans le même temps, par d’autres détours, la neurophysiologie nous propose une conception « bouchère », pour reprendre l’expression de Pierre Legendre à propos de la filiation, qui fait du cerveau, singulièrement du cortex, le monde invisible qui mène le bal. Pendant que  je dors, là, dedans, tous les 90 minutes inexorablement, sans que je m’en rende compte, mon cortex s’active, fabrique mes rêves ; et « je » n’y peux rien. Transcendance donc, transcendance humanisée, par le haut ou par le bas, mais transcendance toujours ; et peut-être heureusement, parce qu’il faut bien que le monde ait un sens, que nous lui en trouvions un, pour ne pas sombrer. L’angoisse cependant en est le prix, puisque c’est maintenant de nous-mêmes qu’il nous faut faire sortir toute normativité.

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  • Document 2 : Pierre Puvis de Chavannes, « Le Rêve », 1883
    Huile sur toile. Paris, musée d’Orsay

Puvis de Chavannes Le Rêve

Extraits de la Notice : Quand Le rêve de Pierre Puvis de Chavannes est présenté au Salon des artistes français de 1883, le livret qui accompagne l’exposition précise le sujet représenté : « Il voit dans son sommeil, l’Amour, la Gloire et la Richesse lui apparaître. »

Sous un beau clair de lune, un jeune homme, probablement voyageur comme le laisse supposer le baluchon à ses côtés, s’est endormi au pied d’un arbre. Trois jeunes femmes lui apparaissent en rêve, volant dans le ciel étoilé : la première des roses à la main évoque l’Amour, la deuxième brandit la couronne de laurier de la Gloire tandis que la dernière répand les pièces de la Fortune. Présentation extraite de la notice du Musée d’Orsay.

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  • Document 3 : Antoine de Saint Exupéry, Le Petit Prince, 1943
    © Paris, Gallimard 1946. Texte complet consultable
    en ligne.

J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours.

Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’Océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. Elle disait :

– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton !

– Hein !

– Dessine-moi un mouton…

J’ai sauté sur mes pieds comme si j’avais été frappé par la foudre. J’ai bien frotté mes yeux. J’ai bien regardé. Et j’ai vu un petit bonhomme tout à fait extraordinaire qui me considérait gravement. Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j’ai réussi à faire de lui. Mais mon dessin, bien sûr, est beaucoup moins ravissant que le modèle. Ce n’est pas ma faute. J’avais été découragé dans ma carrière de peintre par les grandes personnes, à l’âge de six ans, et je n’avais rien appris à dessiner, sauf les boas fermés et les boas ouverts.

Je regardai donc cette apparition avec des yeux tout ronds d’étonnement. N’oubliez pas que je me trouvais à mille milles de toute région habitée. Or mon petit bonhomme ne me semblait ni égaré, ni mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni mort de peur. Il n’avait en rien l’apparence d’un enfant perdu au milieu du désert, à mille milles de toute région habitée. Quand je réussis enfin à parler, je lui dis :

– Mais… qu’est-ce que tu fais là ?

Et il me répéta alors, tout doucement, comme une chose très sérieuse :

– S’il vous plaît… dessine-moi un mouton…

Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir. Aussi absurde que cela me semblât à mille milles de tous les endroits habités et en danger de mort, je sortis de ma poche une feuille de papier et un stylographe. Mais je me rappelai alors que j’avais surtout étudié la géographie, l’histoire, le calcul et la grammaire et je dis au petit bonhomme (avec un peu de mauvaise humeur) que je ne savais pas dessiner. Il me répondit :

– Ça ne fait rien. Dessine-moi un mouton.

Comme je n’avais jamais dessiné un mouton je refis, pour lui, l’un des deux seuls dessins dont j’étais capable. Celui du boa fermé. Et je fus stupéfait d’entendre le petit bonhomme me répondre :

– Non ! Non ! Je ne veux pas d’un éléphant dans un boa. Un boa c’est très dangereux, et un éléphant c’est très encombrant. Chez moi c’est tout petit. J’ai besoin d’un mouton. Dessine-moi un mouton.

Alors j’ai dessiné.

Il regarda attentivement, puis :

– Non ! Celui-là est déjà très malade. Fais-en un autre.

Je dessinai : Mon ami sourit gentiment, avec indulgence :

– Tu vois bien… ce n’est pas un mouton, c’est un bélier. Il a des cornes…

Je refis donc encore mon dessin : Mais il fut refusé, comme les précédents :

– Celui-là est trop vieux. Je veux un mouton qui vive longtemps.

Alors, faute de patience, comme j’avais hâte de commencer le démontage de mon moteur, je griffonnai ce dessin-ci. Et je lançai :

– Ça c’est la caisse. Le mouton que tu veux est dedans.

Mais je fus bien surpris de voir s’illuminer le visage de mon jeune juge :

– C’est tout à fait comme ça que je le voulais ! Crois-tu qu’il faille beaucoup d’herbe à ce mouton ?

– Pourquoi ?

– Parce que chez moi c’est tout petit…

– Ça suffira sûrement. Je t’ai donné un tout petit mouton.

Il pencha la tête vers le dessin :

– Pas si petit que ça… Tiens ! Il s’est endormi…

Et c’est ainsi que je fis la connaissance du petit prince.

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  • Document 4 : Madeleine Vermorel et Henri Vermorel, De la psychiatrie à la psychanalyse : Cinquante ans de pratique et de recherches, Paris L’Harmattan 2013, page 121.
    Depuis « Troisième découverte romantique : le rêve comme transfiguration de la vie » (titre), jusqu’à « qui laisse au poète la magie créatrice du verbe ».

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  • Document complémentaire : Article « Rêve« , Dictionnaire en ligne du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).

RÊVE, subst. masc.

A. − [Pendant le sommeil]

1. Suite d’images, de représentations qui traversent l’esprit, avec la caractéristique d’une conscience illusoire telle que l’on est conscient de son rêve, sans être conscient que l’on rêve. Rêve nocturne ; rêve agréable, enchanteur, érotique, idyllique, inextricable, insensé; beau, doux rêve; écrire, se rappeler ses rêves; mémoriser ses rêves ; faites de beaux rêves. Cette nuit-là il eut un rêve. Il revit en songe l’entrée de la forêt de Sonneck, la métairie, les quatre arbres et les quatre oiseaux (Hugo, Rhin, 1842, p. 190) :
1. Le valet de chambre entrait. Je ne lui disais pas que j’avais sonné plusieurs fois, car je me rendais compte que je n’avais fait jusque-là que le rêve que je sonnais. J’étais effrayé pourtant de penser que ce rêve avait eu la netteté de la connaissance. La connaissance aurait-elle, réciproquement, l’irréalité du rêve ? Proust, Sodome, 1922, p. 985.
Loc. En rêve. Synon. en songe.Apparaître en rêve; entendre, revoir qqn en rêve; parler en rêve. Il s’était réveillé la nuit, croyant voir sa mère en rêve, qui lui reprochait son départ (Krüdener,Valérie, 1803, p. 212).
Absol. [P. oppos. à l’état de conscience de veille] Activité psychique pendant le sommeil. Le rêve, l’état de rêve. Le Rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire et de corne qui nous séparent du monde invisible (Nerval, Œuvres, t. 1, Aurélia, 1960 [1855], p. 359). Herder demande au rêve ce que lui demande le romantisme: sa légèreté contrastant avec la pesante réalité, son atmosphère de féerie, et surtout la révélation des secrets de l’âme (Béguin, Âme romant., 1939, pp. 157-158).
2. En partic.

a) [Le rêve considéré comme annonçant l’avenir et pouvant inspirer la conduite de qqn] Synon. songe.Rêve initiatique, prophétique, télépathique, visionnaire; rêve-pressentiment (Symboles 1969, p. 647). L’Égypte ancienne prêtait aux rêves une valeur surtout prémonitoire: Le dieu a créé les rêves pour indiquer la route aux hommes quand ils ne peuvent voir l’avenir, dit un livre de sagesse (Symboles1969, p. 646).

Rêve d’incubation. Synon. de songe* thérapeutiqueLe rêve d’incubation est aussi pratiqué par les Juifs, et dans le même état d’esprit que celui des Hittites (M.-A. Descamps, La Maîtrise des rêves, 1983, p. 112).
b) [Le rêve comme expression de l’inconscient, de la vie mentale] Analyse, mécanisme, sens, structure du rêve. Le langage du rêve va chercher très loin ses métaphores et paraît se référer à une langue inconnue de nous, où chaque objet possède des qualités très éloignées de celles que nous lui reconnaissons d’ordinaire (Béguin, Âme romant., 1939, p. 109). Le symbolisme est le langage par excellence du rêve ; il est à la fois expression et masque, satisfaisant en cela à la double contrainte du rêve (PoinsoGori 1972).

[Avec déterm. dépréc.] Synon. de cauchemarRêve effrayant. Puis viennent des symboles hideux, des larves, des figures grimaçantes, comme dans un mauvais rêve (Michelet, Hist. romaine, t. 1, 1831, p. 38).
Rêve de qqc. Rêve d’eau, de feu; rêve d’escalier, de gare, de labyrinthe, de lac, de navire, de vol. C’était un rêve de combat et de meurtre. (…) j’avais une épée flamboyante (…) je fondais sur les bataillons ennemis, je les mettais en déroute, je les précipitais dans le Rhin (Sand, Hist. vie, t. 2, 1855, p. 412).
[Chez Freud] Science des rêves. Freud considérait l’interprétation des rêves comme « la voie royale de la connaissance de l’inconscient » et l’étude de ses propres rêves comme le mode initiatique le plus adéquat à la formation psychanalytique (PoinsoGori 1972).
[Chez C. G. Jung] Rêve allégorique, mythique. La fonction générale des rêves est d’essayer de rétablir notre équilibre psychologique à l’aide d’un matériel onirique qui, d’une façon subtile, reconstitue l’équilibre total de notre psychisme tout entier (C. G. Jung, L’Homme et ses symboles, 1964, pp. 49-50).
PSYCHOL. EXP. Centre, clinique, laboratoire des rêves; état, phase de rêve; ondes du rêve. On sait depuis longtemps ce qui se passe si on prive l’homme de nourriture ou de boisson. Mais qu’adviendrait-il si on arrivait à le priver de rêves? (…) Ne pas rêver peut conduire à la mort (Psychol.1969, p. 497).
c) [Le rêve dans ses rapports avec les agents extérieurs, avec les sensations] Rêves cénesthésiques, physiologiques. Une même stimulation extérieure provoque des rêves différents chez des sujets différents (Psychol.1969, p. 491). Descartes (…) a (…) pu faire des découvertes sur le rêve et apercevoir, par exemple, l’origine de certains rêves dans des sensations. Ainsi il note qu’il rêve qu’il est percé par une épée et s’aperçoit en se réveillant qu’il est piqué par une puce (M.-A. Descamps, La Maîtrise des rêves, 1983, p. 29).
3. Absol. [P. oppos. avec la réalité] Pays, royaume du rêve.

a) [Réalité du rêve ; le rêve vécu comme réel, comme surréel; la réalité perçue comme une illusion] Beauté, évidence, merveille du rêve. Herder fut le père du romantisme (…) [il] oppose, au monde du temps et de l’espace, celui du rêve et de la poésie. Le rêve est proposé en exemple au poète pour la souveraineté de l’esprit qui se délivre des contingences (Béguin, Âme romant., 1939, p. 157).
b) [Irréalité du rêve; le rêve perçu comme irréel] Être dans un rêve, comme dans un rêve. Ces murs abandonnés, croulant et s’effaçant dans le sable! Smara (…) c’est une cité de nuages qui se défont, un rêve à peine matérialisé, un mirage (Mauriac, Journal 1, 1934, p. 16).

[…]

B. − [Dans l’état de veille]

1. [P. anal. avec le rêve nocturne] Élaboration de la pensée imaginative qui transforme la réalité. Champ, espace, puissance du rêve. C’est ce pouvoir de rêve qui lui fait apercevoir dans toute existence, même médiocre, une solitude et une poésie. C’est ce pouvoir de rêve qui l’a sauvé des misanthropies desséchantes du pessimisme (Bourget, Nouv. Essais psychol., 1885, p. 249).Quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l’en tenir écarté, le lui rationner (…). Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais tout le rêve (Proust, J. filles en fleurs, 1918, p. 843).

P. méton. Ce qui en résulte ; le fait lui-même. Rêve d’évasion. Une rêverie perpétuelle, que l’action et la parole dérangent, voilà quelle a été ma vie (…). C’est le rêve qui est ma vie réelle, et la vie en est la distraction (Vigny,Journal poète, 1851, p. 1285). Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures, ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats (Baudel., Poèmes prose, 1867, p. 83).
PSYCHOL., PSYCHOTHÉRAPIE. Rêve diurne. « Scénario imaginé à l’état de veille, soulignant ainsi l’analogie d’une telle rêverie avec le rêve » (Mantoy Psychol. 1971, p. 426). Les rêves diurnes constituent, comme le rêve nocturne, des accomplissements de désir ; leurs mécanismes de formation sont identiques, avec prédominance de l’élaboration secondaire (Mantoy Psychol. 1971, p. 426). Rêve éveillé dirigé. « Technique consistant à provoquer, à l’état de veille, une sorte de rêverie riche en images que le patient exprime à haute voix devant le psychothérapeute »  (Carr.Dess. Psych. 1976).
[…]

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Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).