Exposition de poésies… 1ère ES2 : Dis-moi un « poaime ». Aujourd’hui, la contribution d’Aymeric

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EPC Dis-moi_un_poaime_Rigolt_2016La classe de Première ES2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime »… Plusieurs fois par semaine, les élèves vous inviteront à partager l’une de leurs créations poétiques…
Bonne lecture !

frise_1

Aujourd’hui, vendredi 6 mai, la contribution d’Aymeric V.
Dimanche 8 mai : Aymmy H.

« GHETTO »

par Aymeric V.
Classe de Première ES2

Imagine cette fleur deux minutes avant
Cette fleur qui vient du ghetto
Elle a grandi dans le froid silence
De Detroit ou Soweto

6h27 elle se lève
Réveillée par le bruit des sirènes
Des types cagoulés casqués
Déboulent à toute allure

Cette fleur c’est la colombe poignardée
Encerclée entre ces centaines de murs
Entre les armes parmi le sang qui tombe
Comme les larmes

Elle voulait amener la lumière
Aux cœurs les plus sombres
Elle est tombée dans la poussière du monde
Au total la scène a duré moins de deux minutes

Ghetto_copyright_Bruno Rigolt_2016Illustration : © avril 2014, mai 2016 Bruno Rigolt
Peinture numérique et Photomontage à partir de : Bansky, « Balloon debate » (2005) Barrière de séparation israélienne en Cisjordanie

Le point de vue de l’auteur…

Tout d’abord, ce texte m’a été inspiré par le quotidien : le trafic de drogue dans les ghettos. Ainsi Soweto situé dans la banlieue de Johannesbourg en Afrique du Sud ou Detroit aux États-Unis, sont des lieux de sinistre mémoire qui amènent à s’interroger sur le fait social de la marginalité. À ce titre, le registre réaliste ainsi que la concision de la syntaxe cherchent à produire sur le lecteur un effet de réel et d’immédiateté : des expressions comme « 6h27 », « bruit des sirènes », « types cagoulés casqués », amènent en effet à rendre compte de la réalité sans l’embellir.

J’ai en outre choisi de dénoncer la violence dans les ghettos en privilégiant le style journalistique, afin de plonger le lecteur directement dans l’univers référentiel, comme si c’était un fait divers provenant d’un quotidien qui était raconté. La fin du texte est à ce titre caractéristique : « au total la scène a duré moins de deux minutes » : l’accompli du passé et la brièveté du temps confèrent à la scène un caractère anecdotique et dérisoire. C’est également la raison pour laquelle j’ai privilégié souvent l’utilisation du présent de narration afin d’accentuer la tension du récit et le caractère objectivant des informations.

À ce registre réaliste, se mêle le lyrisme apte à transmettre une profonde émotion : la disparition tragique d’une adolescente, métaphorisée dans le texte par la suppression de la ponctuation et le recours à l’image de la fleur : image qui s’insère naturellement dans le réseau imaginaire du rêve et de l’innocence. De même, l’allusion explicite à Apollinaire au vers 9, accentuée par le présent de vérité générale (« c’est la colombe poignardée »), inscrit la poésie à la fois dans la tradition lyrique et dans le paysage urbain contemporain comme a pu le faire par exemple Apollinaire dans le poème « Zone ».

© Aymeric V., classe de Première ES2 (promotion 2015-2016), mai 2016.
Espace Pédagogique Contributif


Ecriture collaborative BTS : L’Objet : L'homme a-t-il créé l'objet à son image ? Par Floriane, Marine, Sasha et Mélissa

Écriture collaborative BTS…

L’homme a-t-il créé l’objet
à son image ?

par Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

→ Mots clés : Ces objets qui nous envahissent ; obsolescence ; recyclage ; réincarnation ; hypermodernité
→ Article lié : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », EPC, octobre 2014


 

« Et Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.  Et Dieu créa l’homme à son image, à son image Il le créa. »

Genèse, 1 : 26

INTRODUCTION


Q

UELLES que soient les époques, l’objet conçu comme « chose solide, maniable, généralement fabriquée, une et indépendante, ayant une identité propre, qui relève de la perception extérieure […] et répond à une certaine destination »¹ est le produit de l’homme, sa perfectibilité même. C’est par l’objet, rendu possible par la découverte et l’utilisation des outils, que l’homme s’est construit identitairement et symboliquement : plus il a produit d’objets et paradoxalement plus il s’est objectivé dans l’objet lui-même.

Tel est le point de départ de notre réflexion : comment l’objet est-il devenu le moteur de l’activité économique, la valeur centrale de la société de consommation ? Et pour quelles raisons désirons-nous tant acquérir les objets ? En fait, il nous semble intéressant de formuler l’hypothèse selon laquelle l’homme a produit l’objet à son image. Serge Tisseron faisait remarquer à ce titre la « profonde parenté » qui existe entre l’objet et l’humain². Si les Écritures affirment que « Dieu a créé l’homme à son image », ne peut-on pas dire que l’homme a créé l’objet à son image ?

De simple outil, l’objet a progressivement été investi affectivement au point que l’homme du vingt-et-unième siècle rêve de donner à l’objet une intelligence, un cœur, une volonté indépendante… Bref : un supplément d’âme… Ainsi l’objet n’est-il pas seulement un déterminant, un marqueur social qui en dit long sur son propriétaire, il est aussi, et surtout en relation étroite avec l’humain… Et voilà peut-être pourquoi l’homme du troisième millénaire rêve de donner à l’objet un « esprit », pour que l’objet puisse enfin connaître son Créateur…

Cette hypothèse a conduit notre démarche de travail : nous pensons en effet que l’objet est le reflet de l’homme. À ce titre, ne pourrait-on établir un parallèle entre le cycle de vie de l’objet et celui de l’humain ? Tel sera l’enjeu de notre première partie. Il conviendra ensuite de mettre en évidence cette survalorisation de l’objet et de montrer qu’elle répond à un besoin hiérophanique (relatif au sacré) qui prend aujourd’hui de plus en plus d’importance : le désir d’être sans limite. Pour finir, nous étudierons l’importance que donne l’homme à la réincarnation en montrant que le recyclage de la vie des objets, réponse à l’obsolescence programmée, s’inscrit plus fondamentalement dans une réflexion sur la finitude de la condition humaine.

PLAN


1. Cycle de vie de l’homme… Cycle de vie de l’objet
2. Objet et sacré : l’homme démiurge
3. De l’obsolescence programmée à l’éternité programmée

creation_homme_br_3Composition d’après Michel Ange,  fresque du plafond de la chapelle Sixtine (1508-1512), Rome (détail)

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1

 

CYCLE DE VIE DE L’HOMME… CYCLE DE VIE DE L’OBJET

Évolution humaine et anthropologie de l’objet


Si

la vie de l’homme est constituée de nombreuses étapes qui lui permettent de se forger une identité, une histoire dépendante d’une évolution biologique, il en est de même pour l’objet qui dispose également d’un cycle de vie. Tous deux, homme et objet, naissent de l’association de plusieurs composants. Leur cycle de vie est en effet très similaire : leur destinée est de muer, de se transformer, de grandir… À ce titre, l’historien et sociologue Thierry Bonnot n’hésitait pas à parler de biographies d’objets : « Un objet matériel, du moment qu’il subit une ou plusieurs transformations (techniques, physiques, usuelles ou symboliques) peut donc dans ce sens être gratifié d’une vie. En admettant ces arguments, le terme biographie (récit de la vie d’une personne dans son acception la plus courante) peut donc s’appliquer aux objets : s’ils se transforment, ils ont une vie ; s’ils ont une vie, on doit pouvoir la narrer, donc rédiger leur biographie ». Ainsi, toute vieillesse de l’homme ou toute obsolescence de l’objet annonce une naissance, un nouveau cycle de fabrication.

Comme il a été justement noté, « le cycle de vie de l’objet se voit doublé par le processus d’appropriation de l’objet. La première étape est l’acquisition. Pour [Abraham] Moles, il s’agit de la naissance phénoménologique de l’objet au sujet. C’est le passage de l’objet de la sphère publique du magasin à la sphère personnelle. C’est une phase chargée émotionnellement. À cela s’ajoute une phase de découverte. L’objet est confronté à la représentation que l’individu s’en faisait. […] La phase suivante est l’habituation. Ce qui est caractéristique de cette phase c’est une forme de dépréciation cognitive. L’objet n’est plus aussi investi psychologiquement. Il fait partie intégrante de la sphère personnelle. Phénoménologiquement, c’est par la disparition soudaine de l’objet que celui-ci pourrait révéler l’importance de l’attachement qui lui est porté. Enfin la mort de l’objet caractérise la désaffection, la perte progressive de l’attachement à l’objet, jusqu’à son oubli, sa relégation définitive (l’objet est jeté ou détruit intentionnellement) ou temporaire (l’objet est stocké au grenier par exemple) »³.

Si nous réinvestissons ces remarques, nous nous rendons compte que l’objet comme l’homme suit en effet un cycle développemental : d’abord chéri (Taking care), manipulé (Handing), exhibé par des propriétaires (les nouveaux parents) qui annoncent fièrement son entrée dans le ménage, l’objet devient le premier sujet de conversation, nous en sommes fiers. Passée l’adolescence, l’homme va entrer sur le marché du travail et un prix lui sera donné (salaire). Quant à l’objet, il sera envoyé sur le marché des biens et services. Leurs valeurs varieront avec la loi de l’offre et de la demande. Mais plus le temps passe, et plus l’objet comme l’homme font apparaître des imperfections : nous changeons nos vieux organes comme les pièces défectueuses d’une machine… Enfin arrive le temps du vieillissement biologique ou de l’obsolescence : nous nous séparons de l’objet pour en acquérir un nouveau, plus performant ou plus intéressant. Alors l’objet sera abandonné dans une décharge-cimetière où il terminera ses jours dans l’espérance d’une « vie éternelle »⁴ au terme d’un perpétuel cycle de réincarnations : le recyclage.

À cet égard, un film comme Toy Story nous semble très caractéristique de cette anthropologie de l’objet que nous évoquions : à la peur de la mort, correspond bien la peur de l’obsolescence programmée. woody-personnage-toy-storyCe dialogue entre Sid Phillips, le méchant garçon, et le shérif Woody, chef des jouets, nous semble illustrer ce refus d’une approche substantialiste de l’objet, qui conduirait à le considérer comme une simple chose :

SID — Il est pété ce jouet.
WOODY — Tu crois vraiment que j’suis pété petit ? Oui mon gars, c’est à toi que j’m’adresse Sid ! Nous n’aimons pas être pulvérisés, Sid Phillips. Ou écrabouillés ou écartelés.
SID — Qui ? Les jouets ?
WOODY — Absolument, tes jouets ! À partir de maintenant tu devras prendre soin de tes jouets… parce que sinon… Nous le saurons Sid ! Nous les jouets… nous voyons tout.

Toy Story exploite parfaitement la thématique de l’angoisse qui place l’homme moderne devant le néant qu’il est pour lui-même. L’obsolescence programmée devient ainsi une métaphore de notre angoisse face aux déterminismes naturels et à la finitude.

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2

 

OBJET ET SACRÉ : L’HOMME DÉMIURGE

« Objets inanimés avez-vous donc une âme »… (Lamartine)


C’

est ainsi qu’on peut avancer l’idée selon laquelle les objets, vitrines de nos états d’âme⁵, sont aussi la concrétisation des idées émanant de l’esprit humain. En ce sens, ils reposent sur tout un système de valeurs, c’est-à-dire sur une axiologie. En 1988, Jean-Marie Floch introduisait le concept de « valeurs de consommation » : cette idée est particulièrement intéressante car elle permet d’articuler la sémiotique de l’objet à des valeurs, à une éthique de l’objet : en construisant l’objet à son image, l’homme l’a paré de vertus morales. Le designer Philippe Starck expliquait ainsi vouloir concevoir des « objets bons » :

« je voudrais simplement que les produits soient bons, de manière à ce que l’on vive bien avec. Le Bon serait un produit, une action ou un lieu réellement utiles et qui apporteraient dans la vie de chacun quelque chose d’épanouissant: quelque chose qui rendrait plus intelligent, plus créatif, plus amoureux.
Pour résumer, je pense qu’un produit doit être absolument nécessaire pour exister. Je redoute qu’il soit beau car c’est une préméditation de sur-consommation et je voudrais tout simplement qu’il soit bon. |Source|

On peut alors dire que les objets sont l’essence même de notre créativité, de la volonté humaine de se mettre à la place de Dieu qui a créé l’homme, en créant Dieu à notre tour : la quête de la perfectibilité est au cœur même du besoin compulsif, vécu comme vital, de s’affranchir de la nature et des déterminismes : particulièrement depuis les Lumières, l’homme entreprend la création de l’objet comme une néantisation continuelle de sa encart_bts_objet_5nature finie. L’objet est ainsi l’emblème d’une idéologie de la perfectibilité. Tout comme Dieu a créé l’homme à son image, nous avons créé les objets à notre image.

Mais au XXIe siècle, le caractère inédit des nouvelles technologies montre que cette quête accélérée de la perfectibilité, du « zéro défaut », donne quelque part à l’homme l’illusion d’être un démiurge. Si la production d’objets en série est en effet liée à une amélioration, un progrès, un perfectionnement continuels de l’homme, nous nous rendons compte que cette idéologie de la transformation dont le scientisme constitue sans nul doute l’archétype, arrache peu à peu l’homme à sa pesanteur : l’objet intelligent n’est-il pas en ce sens une surestimation de la connaissance absolue ? Le principe de l’ère postindustrielle est que la science satisfait tous les besoins de l’intelligence humaine : elle refuse l’inconnaissable, le hasard, pour lui substituer un acte de foi dans l’objet parfait. Par lui, avec lui et en lui, nous dominons ce monde, en nous en séparant, en nous y opposant.

Pour Serge Tisseron, l’objet ne prolonge pas seulement certaines fonctions, il transforme la perception que nous avons de nous-même, notre façon de tromper l’angoisse par exemple. Dans son essai Comment l’esprit vient aux objets ? il montre en effet « que les objets qui nous entourent, tout autant que nos semblables, sont le support d’attente, d’attachement, d’émotion, qui en font des médiateurs psychiques essentiels à la construction de notre existence sociale et de notre personnalité ». Mais alors que l’objet fabriqué artisanalement l’est selon le point de vue de l’humain, l’objet postindustriel ne se prête plus à cette conception : sa nature de plus en plus immatérielle, de même que son fonctionnement symbolique font qu’il est un partenaire à part entière, capable de se poser comme sujet : les objets intelligents du XXIe siècle attestent ainsi d’une nouvelle orientation de la société de consommation où la technique peut influer sur les dynamiques des interactions sociales.

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3

 

DE L’OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
À L’ÉTERNITÉ PROGRAMMÉE

« Meurs un autre jour » 


N’

est-ce pas cette application idéale que l’homme du troisième millénaire aspire à installer dans son smartphone ? « Die another day », comme le chantait Madonna en 2002, c’est pour l’homme postmoderne se soustraire à sa finitude, à la dimension tragique de l’histoire. Les rapports que nous entretenons avec l’objet oscillent ainsi entre la dégradation et la décadence, autrement dit la finitude ; et l’entraide, la générosité ou le recyclage : manière de passer de l’obsolescence programmée à l’éternité programmée. Avec le recyclage,encart_bts_objet_3 les objets ont une autre vie et ouvrent un au-delà de la société de consommation qui apparaît encore plus comme une possession éternelle d’objets, un désir d’éternité.

On peut ainsi interpréter le recyclage à la fois comme refus du temps lui-même et paradoxalement comme une façon de donner du sens au temps. Alors que la société de l’éphémère, qui a marqué les Trente Glorieuses était le contraire de l’immortalité, l’obsession de la finitude, la peur « que cela cesse » marque le XXIe siècle et alimente le désir chez l’homme d’une forme d’autonomie biologique qui le rendrait maître de sa propre mort et le pousserait à envisager l’immémorial. Dans un monde limité quant à ses capacités d’approvisionnement, le développement durable amène ainsi à repenser les fondements mêmes du consumérisme : face à l’éphémère et au dérisoire, il oblige à envisager la fabrication de l’objet en termes de durabilité, de long terme. Il constitue aussi, face au rouleau compresseur de la postmodernité et au fantasme d’une informatisation généralisée, une sorte de paradis perdu, de primitivisme, de revendication du passé : la destruction de l’objet étant suivie de sa réincarnation.

Puisqu’il n’a pas le pouvoir de fabriquer de ses mains l’immortalité, l’homme a fabriqué l’objet immortel à travers le recyclage, qui est aussi une façon de remonter le temps. Ainsi peut-il exorciser la perspective insupportable d’un anéantissement pur et simple de la vie. Le recyclage est alors une quête de l’éternité fondée sur le dépassement de la mort, de l’absurde. Mais en permettant à l’objet de renaître et de se réincarner, il correspond également à une sorte d’attente millénariste de la fin des temps, à une seconde vie, à une nouvelle espérance de l’homme qui le rapproche de son propre commencement. Lucidité ou nouvelle illusion métaphysique ? Le recyclage s’articule en effet autour d’un rêve quelque peu utopique : bâtir dans un monde qui voit les repères géographiques, sociaux, politiques s’effondrer, un avenir commun, une communauté de destin, un vivre-ensemble permettant de donner un sens, une finalité, un but à la finitude : c’est ce qui explique à l’évidence le développement si considérable des objets communicants.

Le poète et philosophe Paul Valéry lançait en 1919, dans La Crise de l’esprit, ce terrible avertissement : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ».  Et sans doute il est vrai qu’en ce début de troisième millénaire, nous comprenons que réfléchir à ces objets qui nous envahissent, c’est réfléchir aux espoirs et aux peurs qui marquent le vingt-et-unième siècle. « Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose »⁶ ?

Certes, si la mythologie de l’homme artificiel et du robot hante les imaginations et les cultures humaines depuis des siècles, jamais l’homme n’a autant rêvé se fabriquer lui-même… L’écrivain Michel Houellebecq, dans Les Particules élémentaires, fait dire à son héros : « Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme »⁷.   Ces propos très âcres sont pourtant à méditer : comme le remarquait avec justesse Nicole Aubert, « l’hypermodernité est un rêve de déshumanisation. L’homme hypermoderne rêve de se fabriquer lui-même à l’aide de techniques de pointe : non seulement opérer ou réparer, ou même transplanter, mais fabriquer, faire vivre un clone, image d’un moi idéal improbable, purement narcissique et pervers. L’homme, en tant qu’espèce, serait désormais remplacé par la technique, produit par la technique, exterminé par la technique. Tout est automatisé, numérisé, mis en réseau, en vidéo »⁸.

_

CONCLUSION


C

omme nous avons essayé de le montrer à travers notre étude, si le cycle de vie de l’objet semble finalement similaire à celui de l’homme, il apparaît que l’homme postmoderne, marqué par l’incertitude croissante face à l’avenir, a cherché de plus en plus à retranscrire son humanité imparfaite à travers celle des objets et peut-être même à s’objetiser lui-même à travers une technologie toujours plus grande, plus précise, plus compétente, afin de repousser toujours plus sa propre finitude. Cependant, à force de rechercher la voie du bonheur à travers l’objet, celui-ci ne deviendra-t-il pas un jour plus parfait que l’homme ?

Copyright © mai 2016, Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI au Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

 

NOTES

1. http://www.cnrtl.fr/definition/objet
2. Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, PUF 2016. Voyez cette page.
3. Collectif, sous la direction de Philippe Robert-Demontrond et Eric Rémy, Regards croisés sur la consommation – Tome 1. Du fait social à la question du sujet, 2014 Éditions EMS, page 228. Cf. aussi ces propos de Richard Ladwein : « L’objet dispose également d’un cycle de vie. Il n’a de prégnance que pour la durée de son séjour dans la sphère personnelle de l’individu. Avant ce séjour, il est généralement un objet neuf, provenant d’une interface commerciale. Suite à son séjour dans la sphère personnelle d’action, l’objet peut être caractérisé par une désaffection qui le relègue, d’abord dans l’habitat puis dans la cave ou le grenier. De là, il est susceptible d’être rejeté définitivement, mais il peut également intégrer un circuit secondaire et être réhabilité comme objet d’occasion dans le circuit des antiquaires ou des objets de seconde main et être de nouveau disponible pour un séjour dans la sphère personnelle d’action d’un autre individu » (Abraham Moles – Un phénoménologue de la vie quotidienne, 2014 Éditions EMS).
4. Voir à ce sujet : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014 : « Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude ».
5. Voir aussi : Bruno Rigolt, Les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin », Espace Pédagogique Contributif, avril 2015.
6. Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014. Voir aussi : Bruno Rigolt, « Pour une sociologie du détour » (EPC, mars 2009).
7. Propos cités par Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot in : Philosophie des âges de la vie, Paris Grasset 2007.
8. Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Toulouse ERES, 2014.


© Bruno Rigolt, EPC mais 2016

Ecriture collaborative BTS : L’Objet : L’homme a-t-il créé l’objet à son image ? Par Floriane, Marine, Sasha et Mélissa

Écriture collaborative BTS…

L’homme a-t-il créé l’objet
à son image ?

par Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

→ Mots clés : Ces objets qui nous envahissent ; obsolescence ; recyclage ; réincarnation ; hypermodernité
→ Article lié : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », EPC, octobre 2014


 

« Et Dieu dit : Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.  Et Dieu créa l’homme à son image, à son image Il le créa. »

Genèse, 1 : 26

INTRODUCTION


Q

UELLES que soient les époques, l’objet conçu comme « chose solide, maniable, généralement fabriquée, une et indépendante, ayant une identité propre, qui relève de la perception extérieure […] et répond à une certaine destination »¹ est le produit de l’homme, sa perfectibilité même. C’est par l’objet, rendu possible par la découverte et l’utilisation des outils, que l’homme s’est construit identitairement et symboliquement : plus il a produit d’objets et paradoxalement plus il s’est objectivé dans l’objet lui-même.

Tel est le point de départ de notre réflexion : comment l’objet est-il devenu le moteur de l’activité économique, la valeur centrale de la société de consommation ? Et pour quelles raisons désirons-nous tant acquérir les objets ? En fait, il nous semble intéressant de formuler l’hypothèse selon laquelle l’homme a produit l’objet à son image. Serge Tisseron faisait remarquer à ce titre la « profonde parenté » qui existe entre l’objet et l’humain². Si les Écritures affirment que « Dieu a créé l’homme à son image », ne peut-on pas dire que l’homme a créé l’objet à son image ?

De simple outil, l’objet a progressivement été investi affectivement au point que l’homme du vingt-et-unième siècle rêve de donner à l’objet une intelligence, un cœur, une volonté indépendante… Bref : un supplément d’âme… Ainsi l’objet n’est-il pas seulement un déterminant, un marqueur social qui en dit long sur son propriétaire, il est aussi, et surtout en relation étroite avec l’humain… Et voilà peut-être pourquoi l’homme du troisième millénaire rêve de donner à l’objet un « esprit », pour que l’objet puisse enfin connaître son Créateur…

Cette hypothèse a conduit notre démarche de travail : nous pensons en effet que l’objet est le reflet de l’homme. À ce titre, ne pourrait-on établir un parallèle entre le cycle de vie de l’objet et celui de l’humain ? Tel sera l’enjeu de notre première partie. Il conviendra ensuite de mettre en évidence cette survalorisation de l’objet et de montrer qu’elle répond à un besoin hiérophanique (relatif au sacré) qui prend aujourd’hui de plus en plus d’importance : le désir d’être sans limite. Pour finir, nous étudierons l’importance que donne l’homme à la réincarnation en montrant que le recyclage de la vie des objets, réponse à l’obsolescence programmée, s’inscrit plus fondamentalement dans une réflexion sur la finitude de la condition humaine.

PLAN


1. Cycle de vie de l’homme… Cycle de vie de l’objet
2. Objet et sacré : l’homme démiurge
3. De l’obsolescence programmée à l’éternité programmée

creation_homme_br_3Composition d’après Michel Ange,  fresque du plafond de la chapelle Sixtine (1508-1512), Rome (détail)

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CYCLE DE VIE DE L’HOMME… CYCLE DE VIE DE L’OBJET

Évolution humaine et anthropologie de l’objet


Si

la vie de l’homme est constituée de nombreuses étapes qui lui permettent de se forger une identité, une histoire dépendante d’une évolution biologique, il en est de même pour l’objet qui dispose également d’un cycle de vie. Tous deux, homme et objet, naissent de l’association de plusieurs composants. Leur cycle de vie est en effet très similaire : leur destinée est de muer, de se transformer, de grandir… À ce titre, l’historien et sociologue Thierry Bonnot n’hésitait pas à parler de biographies d’objets : « Un objet matériel, du moment qu’il subit une ou plusieurs transformations (techniques, physiques, usuelles ou symboliques) peut donc dans ce sens être gratifié d’une vie. En admettant ces arguments, le terme biographie (récit de la vie d’une personne dans son acception la plus courante) peut donc s’appliquer aux objets : s’ils se transforment, ils ont une vie ; s’ils ont une vie, on doit pouvoir la narrer, donc rédiger leur biographie ». Ainsi, toute vieillesse de l’homme ou toute obsolescence de l’objet annonce une naissance, un nouveau cycle de fabrication.

Comme il a été justement noté, « le cycle de vie de l’objet se voit doublé par le processus d’appropriation de l’objet. La première étape est l’acquisition. Pour [Abraham] Moles, il s’agit de la naissance phénoménologique de l’objet au sujet. C’est le passage de l’objet de la sphère publique du magasin à la sphère personnelle. C’est une phase chargée émotionnellement. À cela s’ajoute une phase de découverte. L’objet est confronté à la représentation que l’individu s’en faisait. […] La phase suivante est l’habituation. Ce qui est caractéristique de cette phase c’est une forme de dépréciation cognitive. L’objet n’est plus aussi investi psychologiquement. Il fait partie intégrante de la sphère personnelle. Phénoménologiquement, c’est par la disparition soudaine de l’objet que celui-ci pourrait révéler l’importance de l’attachement qui lui est porté. Enfin la mort de l’objet caractérise la désaffection, la perte progressive de l’attachement à l’objet, jusqu’à son oubli, sa relégation définitive (l’objet est jeté ou détruit intentionnellement) ou temporaire (l’objet est stocké au grenier par exemple) »³.

Si nous réinvestissons ces remarques, nous nous rendons compte que l’objet comme l’homme suit en effet un cycle développemental : d’abord chéri (Taking care), manipulé (Handing), exhibé par des propriétaires (les nouveaux parents) qui annoncent fièrement son entrée dans le ménage, l’objet devient le premier sujet de conversation, nous en sommes fiers. Passée l’adolescence, l’homme va entrer sur le marché du travail et un prix lui sera donné (salaire). Quant à l’objet, il sera envoyé sur le marché des biens et services. Leurs valeurs varieront avec la loi de l’offre et de la demande. Mais plus le temps passe, et plus l’objet comme l’homme font apparaître des imperfections : nous changeons nos vieux organes comme les pièces défectueuses d’une machine… Enfin arrive le temps du vieillissement biologique ou de l’obsolescence : nous nous séparons de l’objet pour en acquérir un nouveau, plus performant ou plus intéressant. Alors l’objet sera abandonné dans une décharge-cimetière où il terminera ses jours dans l’espérance d’une « vie éternelle »⁴ au terme d’un perpétuel cycle de réincarnations : le recyclage.

À cet égard, un film comme Toy Story nous semble très caractéristique de cette anthropologie de l’objet que nous évoquions : à la peur de la mort, correspond bien la peur de l’obsolescence programmée. woody-personnage-toy-storyCe dialogue entre Sid Phillips, le méchant garçon, et le shérif Woody, chef des jouets, nous semble illustrer ce refus d’une approche substantialiste de l’objet, qui conduirait à le considérer comme une simple chose :

SID — Il est pété ce jouet.
WOODY — Tu crois vraiment que j’suis pété petit ? Oui mon gars, c’est à toi que j’m’adresse Sid ! Nous n’aimons pas être pulvérisés, Sid Phillips. Ou écrabouillés ou écartelés.
SID — Qui ? Les jouets ?
WOODY — Absolument, tes jouets ! À partir de maintenant tu devras prendre soin de tes jouets… parce que sinon… Nous le saurons Sid ! Nous les jouets… nous voyons tout.

Toy Story exploite parfaitement la thématique de l’angoisse qui place l’homme moderne devant le néant qu’il est pour lui-même. L’obsolescence programmée devient ainsi une métaphore de notre angoisse face aux déterminismes naturels et à la finitude.

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2

 

OBJET ET SACRÉ : L’HOMME DÉMIURGE

« Objets inanimés avez-vous donc une âme »… (Lamartine)


C’

est ainsi qu’on peut avancer l’idée selon laquelle les objets, vitrines de nos états d’âme⁵, sont aussi la concrétisation des idées émanant de l’esprit humain. En ce sens, ils reposent sur tout un système de valeurs, c’est-à-dire sur une axiologie. En 1988, Jean-Marie Floch introduisait le concept de « valeurs de consommation » : cette idée est particulièrement intéressante car elle permet d’articuler la sémiotique de l’objet à des valeurs, à une éthique de l’objet : en construisant l’objet à son image, l’homme l’a paré de vertus morales. Le designer Philippe Starck expliquait ainsi vouloir concevoir des « objets bons » :

« je voudrais simplement que les produits soient bons, de manière à ce que l’on vive bien avec. Le Bon serait un produit, une action ou un lieu réellement utiles et qui apporteraient dans la vie de chacun quelque chose d’épanouissant: quelque chose qui rendrait plus intelligent, plus créatif, plus amoureux.
Pour résumer, je pense qu’un produit doit être absolument nécessaire pour exister. Je redoute qu’il soit beau car c’est une préméditation de sur-consommation et je voudrais tout simplement qu’il soit bon. |Source|

On peut alors dire que les objets sont l’essence même de notre créativité, de la volonté humaine de se mettre à la place de Dieu qui a créé l’homme, en créant Dieu à notre tour : la quête de la perfectibilité est au cœur même du besoin compulsif, vécu comme vital, de s’affranchir de la nature et des déterminismes : particulièrement depuis les Lumières, l’homme entreprend la création de l’objet comme une néantisation continuelle de sa encart_bts_objet_5nature finie. L’objet est ainsi l’emblème d’une idéologie de la perfectibilité. Tout comme Dieu a créé l’homme à son image, nous avons créé les objets à notre image.

Mais au XXIe siècle, le caractère inédit des nouvelles technologies montre que cette quête accélérée de la perfectibilité, du « zéro défaut », donne quelque part à l’homme l’illusion d’être un démiurge. Si la production d’objets en série est en effet liée à une amélioration, un progrès, un perfectionnement continuels de l’homme, nous nous rendons compte que cette idéologie de la transformation dont le scientisme constitue sans nul doute l’archétype, arrache peu à peu l’homme à sa pesanteur : l’objet intelligent n’est-il pas en ce sens une surestimation de la connaissance absolue ? Le principe de l’ère postindustrielle est que la science satisfait tous les besoins de l’intelligence humaine : elle refuse l’inconnaissable, le hasard, pour lui substituer un acte de foi dans l’objet parfait. Par lui, avec lui et en lui, nous dominons ce monde, en nous en séparant, en nous y opposant.

Pour Serge Tisseron, l’objet ne prolonge pas seulement certaines fonctions, il transforme la perception que nous avons de nous-même, notre façon de tromper l’angoisse par exemple. Dans son essai Comment l’esprit vient aux objets ? il montre en effet « que les objets qui nous entourent, tout autant que nos semblables, sont le support d’attente, d’attachement, d’émotion, qui en font des médiateurs psychiques essentiels à la construction de notre existence sociale et de notre personnalité ». Mais alors que l’objet fabriqué artisanalement l’est selon le point de vue de l’humain, l’objet postindustriel ne se prête plus à cette conception : sa nature de plus en plus immatérielle, de même que son fonctionnement symbolique font qu’il est un partenaire à part entière, capable de se poser comme sujet : les objets intelligents du XXIe siècle attestent ainsi d’une nouvelle orientation de la société de consommation où la technique peut influer sur les dynamiques des interactions sociales.

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3

 

DE L’OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE
À L’ÉTERNITÉ PROGRAMMÉE

« Meurs un autre jour » 


N’

est-ce pas cette application idéale que l’homme du troisième millénaire aspire à installer dans son smartphone ? « Die another day », comme le chantait Madonna en 2002, c’est pour l’homme postmoderne se soustraire à sa finitude, à la dimension tragique de l’histoire. Les rapports que nous entretenons avec l’objet oscillent ainsi entre la dégradation et la décadence, autrement dit la finitude ; et l’entraide, la générosité ou le recyclage : manière de passer de l’obsolescence programmée à l’éternité programmée. Avec le recyclage,encart_bts_objet_3 les objets ont une autre vie et ouvrent un au-delà de la société de consommation qui apparaît encore plus comme une possession éternelle d’objets, un désir d’éternité.

On peut ainsi interpréter le recyclage à la fois comme refus du temps lui-même et paradoxalement comme une façon de donner du sens au temps. Alors que la société de l’éphémère, qui a marqué les Trente Glorieuses était le contraire de l’immortalité, l’obsession de la finitude, la peur « que cela cesse » marque le XXIe siècle et alimente le désir chez l’homme d’une forme d’autonomie biologique qui le rendrait maître de sa propre mort et le pousserait à envisager l’immémorial. Dans un monde limité quant à ses capacités d’approvisionnement, le développement durable amène ainsi à repenser les fondements mêmes du consumérisme : face à l’éphémère et au dérisoire, il oblige à envisager la fabrication de l’objet en termes de durabilité, de long terme. Il constitue aussi, face au rouleau compresseur de la postmodernité et au fantasme d’une informatisation généralisée, une sorte de paradis perdu, de primitivisme, de revendication du passé : la destruction de l’objet étant suivie de sa réincarnation.

Puisqu’il n’a pas le pouvoir de fabriquer de ses mains l’immortalité, l’homme a fabriqué l’objet immortel à travers le recyclage, qui est aussi une façon de remonter le temps. Ainsi peut-il exorciser la perspective insupportable d’un anéantissement pur et simple de la vie. Le recyclage est alors une quête de l’éternité fondée sur le dépassement de la mort, de l’absurde. Mais en permettant à l’objet de renaître et de se réincarner, il correspond également à une sorte d’attente millénariste de la fin des temps, à une seconde vie, à une nouvelle espérance de l’homme qui le rapproche de son propre commencement. Lucidité ou nouvelle illusion métaphysique ? Le recyclage s’articule en effet autour d’un rêve quelque peu utopique : bâtir dans un monde qui voit les repères géographiques, sociaux, politiques s’effondrer, un avenir commun, une communauté de destin, un vivre-ensemble permettant de donner un sens, une finalité, un but à la finitude : c’est ce qui explique à l’évidence le développement si considérable des objets communicants.

Le poète et philosophe Paul Valéry lançait en 1919, dans La Crise de l’esprit, ce terrible avertissement : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. […] Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ».  Et sans doute il est vrai qu’en ce début de troisième millénaire, nous comprenons que réfléchir à ces objets qui nous envahissent, c’est réfléchir aux espoirs et aux peurs qui marquent le vingt-et-unième siècle. « Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose »⁶ ?

Certes, si la mythologie de l’homme artificiel et du robot hante les imaginations et les cultures humaines depuis des siècles, jamais l’homme n’a autant rêvé se fabriquer lui-même… L’écrivain Michel Houellebecq, dans Les Particules élémentaires, fait dire à son héros : « Accepter l’idéologie du changement continuel, c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme »⁷.   Ces propos très âcres sont pourtant à méditer : comme le remarquait avec justesse Nicole Aubert, « l’hypermodernité est un rêve de déshumanisation. L’homme hypermoderne rêve de se fabriquer lui-même à l’aide de techniques de pointe : non seulement opérer ou réparer, ou même transplanter, mais fabriquer, faire vivre un clone, image d’un moi idéal improbable, purement narcissique et pervers. L’homme, en tant qu’espèce, serait désormais remplacé par la technique, produit par la technique, exterminé par la technique. Tout est automatisé, numérisé, mis en réseau, en vidéo »⁸.

_

CONCLUSION


C

omme nous avons essayé de le montrer à travers notre étude, si le cycle de vie de l’objet semble finalement similaire à celui de l’homme, il apparaît que l’homme postmoderne, marqué par l’incertitude croissante face à l’avenir, a cherché de plus en plus à retranscrire son humanité imparfaite à travers celle des objets et peut-être même à s’objetiser lui-même à travers une technologie toujours plus grande, plus précise, plus compétente, afin de repousser toujours plus sa propre finitude. Cependant, à force de rechercher la voie du bonheur à travers l’objet, celui-ci ne deviendra-t-il pas un jour plus parfait que l’homme ?

Copyright © mai 2016, Floriane C., Marine C., Sasha A., Mélissa B.
Étudiantes BTS Assistant de gestion de PME PMI au Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture et correction du manuscrit : Bruno Rigolt

Licence Creative Commons

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NOTES

1. http://www.cnrtl.fr/definition/objet
2. Serge Tisseron, Comment l’esprit vient aux objets, Paris, PUF 2016. Voyez cette page.
3. Collectif, sous la direction de Philippe Robert-Demontrond et Eric Rémy, Regards croisés sur la consommation – Tome 1. Du fait social à la question du sujet, 2014 Éditions EMS, page 228. Cf. aussi ces propos de Richard Ladwein : « L’objet dispose également d’un cycle de vie. Il n’a de prégnance que pour la durée de son séjour dans la sphère personnelle de l’individu. Avant ce séjour, il est généralement un objet neuf, provenant d’une interface commerciale. Suite à son séjour dans la sphère personnelle d’action, l’objet peut être caractérisé par une désaffection qui le relègue, d’abord dans l’habitat puis dans la cave ou le grenier. De là, il est susceptible d’être rejeté définitivement, mais il peut également intégrer un circuit secondaire et être réhabilité comme objet d’occasion dans le circuit des antiquaires ou des objets de seconde main et être de nouveau disponible pour un séjour dans la sphère personnelle d’action d’un autre individu » (Abraham Moles – Un phénoménologue de la vie quotidienne, 2014 Éditions EMS).
4. Voir à ce sujet : Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014 : « Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude ».
5. Voir aussi : Bruno Rigolt, Les objets sont-ils inutiles ? Ou « la loi du Ripolin », Espace Pédagogique Contributif, avril 2015.
6. Bruno Rigolt, « De la prolifération de l’objet à sa disparition », Espace Pédagogique Contributif 2014. Voir aussi : Bruno Rigolt, « Pour une sociologie du détour » (EPC, mars 2009).
7. Propos cités par Éric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot in : Philosophie des âges de la vie, Paris Grasset 2007.
8. Nicole Aubert, L’Individu hypermoderne, Toulouse ERES, 2014.


© Bruno Rigolt, EPC mais 2016

75 minutes BTS : symbolique des objets et rituels de consommation. Support de cours et travaux dirigés

75_minutes_gabarit_2014

Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2015-2016 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Problématique de ce « 75 Minutes » :
Symbolique des objets
et rituels de consommation

mots clés : ces objets qui nous envahissent ; biens de consommation ; rituels ; mise en scène sociale ; objet sacré ; symbole

voir aussi :
– L’objet de consommation de masse : de la multiplication de l’objet à sa disparition
– Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel


Support de cours

L’appropriation du produit passe très généralement par le développement de rituels qui permettent de structurer dans le temps la relation à l’objet ou la marque ». Ces propos de Benoît Heilbrunn (document 1) posent l’enjeu de ce 75 minutes. Dans des sociétés où les normes de comportement sont fortes, les objets sont investis de culture : leur appropriation répond en effet à des rituels de consommation, des rituels de possession, de projection et de mise en scène sociale. 

Ce qui confère un sens rituel à l’objet tient au fait qu’il est fréquemment détourné de sa fonction première, de sa fonction utilitaire : il prend ainsi une valeur symbolique. De fait, nous investissons affectivement les objets. En acquérant un objet, l’être humain donne bien souvent sens à sa vie : l’acquisition de l’objet s’accompagne d’un sentiment subjectif de possession, d’une conscience de soi. L’objet agit en effet comme un marqueur social ; il est révélateur d’une catégorie sociale d’appartenance. 

En outre, « les pratiques de consommation permettent de comprendre la manière dont les individus interagissent avec les objets de consommation, et quel lien est tissé au fil de leur utilisation. À travers leurs pratiques, les individus valorisent différemment le sens qu’ils donnent aux objets de consommation. Les pratiques de consommation permettent de comprendre comment se noue progressivement une relation personnelle à l’objet consommé. En l’utilisant, les consommateurs lui octroient un sens qui peut être différent d’un individu à l’autre »¹.

Nous possédons par exemple de nombreux objets parce qu’ils sont un moyen d’interagir avec les autres : posséder un objet serait à ce titre une forme de jouissance permettant de se situer. Ainsi que le rappelait Jean Baudrillard, la consommation est un mode actif de relations aux objets et aux autres. Si l’objet a été tellement consacré par la société bourgeoise et le consumérisme, c’est qu’il est un symbole de socialisation. Il est même parfois le seul moyen pour un individu de se procurer puissance, influence ou respectabilité. L’acquisition de l’objet est ainsi devenue une valeur intégratrice fondamentale de la société de consommation. À tel point que le fait de ne pas posséder est le signe d’une exclusion sociale. 

La possession de l’objet dépasse donc le simple cadre de son usage  : sa possession articule la fonction utilitaire à la valeur. Comme il a été justement dit, « les marques peuvent elles-mêmes créer un ensemble de mythes et de rituels qui donnent un sens à la vie du consommateur. La marque Apple a directement créé une culture de consommation à partir de ces produits informatiques. Il existe des aficionados qui veulent croire qu’elle propose une autre vision du monde que celle des PC, dominante avec les ordinateurs Apple, ils ont un autre rapport à l’informatique »². 

Ainsi, un objet griffé par exemple est porteur d’une forte dimension symbolique qui doit pouvoir être identifiée par les porteurs de la marque mais aussi par ceux qui ne peuvent y accéder³. Dans une perspective anthropologique, certains objets sont même porteurs d’une dimension quasi mystique permettant à son possesseur d’acquérir un statut : le fait de posséder par exemple un smartphone dernier cri, un jeu vidéo avant sa sortie officielle ou un vêtement de marque transforme l’objet ordinaire en objet sacré selon un mécanisme assez proche de la transsubstantiation, c’est-à-dire du changement de substance dans la possession.

De façon plus générale, Zola, dans Au bonheur des dames, avait bien montré que l’achat constituait un rituel social que l’on pouvait comparer aux célébrations religieuses. Ainsi, le consumérisme, à travers les nouveaux temples de la consommation, confère à l’objet un pouvoir extraordinaire et proprement hiérophanique, c’est-à-dire à partir duquel s’objective le sacré. Pouvoir de transfiguration et de rayonnement : en ce sens la possession de l’objet permet aux hommes de conjurer la terreur de l’histoire, c’est-à-dire le néant et la mort.

Dans une société vouée à la finitude (société de « consumation »), posséder c’est donner un sens à sa vie. N’oublions pas que la société de consommation est le signe d’une civilisation qui continue à vivre les contenus religieux de la tradition comme des traces, des modèles cachés et défigurés, mais nonobstant profondément présents. Qu’il le veuille ou non, notre monde conserve encore les traces du comportement des sociétés religieuses. Cela suppose qu’il existe une dimension « religieuse » dans l’acte d’achat.

Dans l’objet, la fonction réelle et le mythe sont donc entretissés, constituant un tout qui donne justement à l’objet un sens, et à son possesseur un pouvoir : les sociétés bourgeoises et le libéralisme, en mettant au premier plan la valeur travail, ont paradoxalement incité à développer l’instinct de conquête en faisant de l’objet et de sa possession une réponse à l’angoisse et à la crise d’existence. Citons ces propos éclairants de Fabien Ohl (document 2) : « Alors que les derniers événements marquants de notre siècle sont majoritairement vécus en spectateur, la consommation donne au contraire l’impression d’avoir prise sur le déroulement de la vie ».

Ce que révélait en effet la guerre jadis était la violence des hommes aperçus sous le jour de l’effusion du sang et de la mort. Ce que révèle la société de consommation est l’économie de la mort. Au lieu d’instituer la mort comme régulation de tension interétatique et fonction d’équilibre, la société de consommation l’introduit à l’inverse comme violence symbolique, et comme paroxysme des échanges : plus nous achetons, plus nous avons d’objets —réels ou symboliques— et plus nous manifestons notre besoin de durer à tout prix en essayant de nous soustraire à la confrontation avec la mort.

Toute la difficulté est qu’en possédant un objet, nous sommes également possédés par sa possession même : on peut donc parler d’une aliénation de l’être dans l’avoir, comme le suggérait de façon très intuitive la fameuse chanson « Foule sentimentale » d’Alain Souchon (1993). La surpossession d’objets tient au fait que nous sommes de plus en plus blasés, habitués à un système qui exhortant la quantité finit par déposséder l’objet de sa fonction première ; la possession de l’objet prend ainsi la dimension illusoire d’une libération : en dépendant de l’objet nous avons paradoxalement l’impression de ne dépendre de personne.

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt

1. Sylvie Jean, Marie-Catherine Mars, Loïck Menvielle, Jean-Baptiste Welté, Introduction au marketing : Cultures de consommation et création de valeur, page 15. Texte téléchargeable à cette adresse : http://www.pearson.ch/download/media/9782326000391_SP_01.pdf page 1.
2. ibid. p. 14.
3. Sans nous en rendre compte, chacun espère avoir le produit qui le démarquera de l’autre. Pour ceux qui ne peuvent pas se payer la marque, il existe des stratégies de contournement : à l’emploi de la fausse monnaie sur le plan économique, correspond l’usage des stratégies de contournement que sont les objets contrefaits.

 

→ Étape 1 –: la prise de notes (35 minutes) : Document 1 : 20 minutes. Documents 2 et 3 : 15 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Benoît Heilbrunn, « L’appropriation du sens des objets par les rituels de consommation ». In : La Consommation et ses sociologies, Paris, Armand Colin, 2010 (2005 pour la première édition).

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2. Fabien Ohl, « Le siècle des objets », Libération, 24 décembre 1999 |→ Accéder à l’article|

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3. Quatrième de couverture du hors-série Les Objets du siècle (Libération, 1999).

Libération_objets du siècle_4ème de couverture


→ Étape 2 –: le réinvestissement des notes (45 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis :
  1. Relevez dans chacun des textes quelques aspects montrant que l’appropriation de l’objet répond à des rituels de consommation, des rituels de possession, de projection et de mise en scène sociale.
  2. Expliquez ces propos de Benoît Heilbrunn (document 1) : « De ce fait, la circulation des biens matériels représente un élément important des processus rituels ».
  3. À partir de l’exemple des rituels de consommation développé par McCraken (document 1), réfléchissez au cérémonial des cadeaux lors des fêtes (Noël par exemple).
  4. En exploitant le document 2, justifiez et commentez ces propos de Fabien Ohl (vous pourrez réinvestir votre connaissance du thème « Je me souviens ») : « L’importance anthropologique des objets se traduit de diverses façons et notamment dans la place qu’ils occupent dans les biographies familiales. Le culte des objets s’enracine dans l’enfance, les objets enchâssent aujourd’hui toutes les périodes marquantes de la vie. Les voitures familiales permettent de dater les événements, les disques remémorent les styles de vie d’une époque, le premier ballon de football signifie une rupture avec la petite enfance, la machine à laver indique un changement de mode de vie, les bas ou les chaussures à talon accompagnent l’acceptation d’une nouvelle féminité, la télévision, le magnétoscope ou le Caméscope retracent les modifications de l’univers domestique. »
  5. Fabien Ohl affirme : « Identifier les objets du siècle, c’est une façon d’approcher une histoire insignifiante et pourtant essentielle, puisqu’elle traduit une quête de sens ». Après avoir expliqué ces propos, essayez d’identifier à votre tour quelques objets en apparence insignifiants, mais pourtant essentiels dans votre vécu personnel.
  6. Document 3 : choisissez quelques objets présentés et essayez de montrer brièvement en quoi ils ont permis «  d’expérimenter des identités et d’afficher une appartenance » (F. Ohl).
  • Questions de synthèse :
    En réinvestissant les deux textes du corpus ainsi que le support de cours, étayez ces propos du support de cours : « en possédant un objet, nous sommes également possédés par sa possession même : on peut donc parler d’une aliénation de l’être dans l’avoir […] ; la possession de l’objet prend ainsi la dimension illusoire d’une libération : en dépendant de l’objet nous avons paradoxalement l’impression de ne dépendre de personne ».
  • Enfin, essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes à partir du sujet suivant : Dans quelle mesure la consommation d’objets « rappelle et fait exister des liens sociaux » (Fabien Ohl) ?

frise_1

Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

Travaux dirigés à venir :

  • « Support de cours et entraînement BTS » :
    (Thème : Je me souviens… « Le souvenir et l’attente comme mesure du temps »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » :
    (Thème : Je me souviens… « Oubli et souvenir sont-ils si différents ? »). Programme 2016-2017

Travaux dirigés déjà mis en ligne (pour la session 2016) :

Méthodologie

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In memoriam…

In Memoriam

esquisse_HergéIllustration : estampe d’Hergé
in : Numa Sadoul, Tintin et moi : entretiens avec Hergé, Paris, « Champs » Flammarion 2003

In memoriam… 

C’est une locution latine couramment utilisée en mémoire de ceux qui se reposent dans un pays lointain.

En revoyant ce dessin d’Hergé, je repense au grand hall des départs de l’aéroport de Zaventem : huit heures. Je me souviens aussi de la Station Maelbeek, près du Parlement européen : neuf heures onze. Ceux qui étaient encore vivants se prenaient les mains, ils s’embrassèrent dans les décors du silence, dans le tissu urbain.

Le bilan provisoire est d’au moins trente morts et plus de deux cents blessés. Bruxelles n’a ni fleuve ni rivière visible. Que l’eau glacée des tombes creusant les sillons d’autres tombes sur l’âge mûr des souvenirs. Mardi 22 mars : le jour est pâle ainsi qu’un matin. C’est le début du printemps.

Et Tintin en larmes tente de trouver une solution au problème : comment rendre la vie à ceux qui l’ont perdue ? B. R.

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Annie Leclerc, "Parole de femme" : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire
Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)
Bruno Rigolt


 

Annie Leclerc, Parole de femme, 1974

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Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.

Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.

[…] Inventer, est-ce possible ?

[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page.

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture, dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons, par la même loi, dans le même but mortel. Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

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UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme. 

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)
Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

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L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


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Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.
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B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.
Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.
L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.
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LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


P

our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

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De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

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B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes »⁴ : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau »⁵.

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.
Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire »⁷ ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.
–

3

 

LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)
Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.

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B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x »⁸. Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 
Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹. 
L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

–

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est exister. S’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme…

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21
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NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, Paris, Le Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Annie Leclerc, « Parole de femme » : texte expliqué. Lecture analytique EAF

Cette lecture analytique s’adresse à mes classes de Première, mais elle intéressera bien évidemment les étudiantes et les étudiants travaillant sur les études féministes et l’écriture au féminin.


Écriture féminine
et revendication identitaire

Étude d’un extrait de Parole de femme d’Annie Leclerc (1974)

Bruno Rigolt


 

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Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. Tout est à inventer. Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir.

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste.

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche…  Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire.

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? Les hommes ont la parole. Le monde est la parole de l’homme. Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre. C’est pour faire oublier qu’elles disent toutes la même chose : notre parole d’homme décide. Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde.

[…] Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. […] Et je me dis : l’Homme ? Qu’est-ce que c’est, l’Homme ? L’Homme, c’est ce dont l’homme a accouché. Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous.

[…] Toute bancale qu’elle fut, la machine fonctionna incomparablement mieux qu’aucune machine jamais conçue. Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole.
Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues.
[…] Inventer, est-ce possible ?
[…] Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

Annie Leclerc, Parole de femme, Grasset, Paris 1974
2001 pour la présente édition (« Babel » n°473, Actes Sud), page 15 et suivantes

NB : La structure des paragraphes a été modifiée, pour des raisons de mise en page

« Il faut que la femme s’écrive : que la femme écrive de la femme et fasse venir les femmes à l’écriture,
dont elles ont été éloignées aussi violemment qu’elles l’ont été de leurs corps : pour les mêmes raisons,
par la même loi, dans le même but mortel.
Il faut que la femme se mette en texte ― comme au monde, et à l’histoire ― de son propre mouvement. »

Hélène Cixous, « Le rire de la méduse »
L’Arc, n° 61 (« Simone de Beauvoir et la lutte des femmes »), 1975, p. 39.

INTRODUCTION


C’

est dans la mouvance des mouvements féministes des années 1970 qu’Annie Leclerc (1940-2006), écrivaine et professeure de philosophie, livre au grand public cet ouvrage audacieux et provocateur, qui fit scandale lors de sa parution : Parole de femme.

Dans cet essai à la fois philosophique et poétique, l’auteure exalte un féminisme nouveau, qui revendique haut et fort une « identité féminine » qu’il faut définir ou construire. À la différence du féminisme égalitariste par exemple qui s’en tient à des revendications d’égalité entre les hommes et les femmes, ce courant du féminisme est appelé différentialiste car il célèbre dans la femme la prise de conscience de sa féminité et de sa différence comme remède premier à l’impérialisme culturel des hommes et aux « systèmes de valeur qui imprègnent la culture patriarcale »¹.

Ce que propose Annie Leclerc dans ce très beau texte militant n’est autre qu’un renouvellement des savoirs, qui passe par l’affirmation du féminin, et donc d’une identité sexuelle. Comme elle l’écrit plus loin dans le livre, il faut que « les femmes se constituent des territoires propres, donnant lieu à l’émergence de savoirs et de pouvoirs particuliers ». Tout l’essai d’Annie Leclerc, et particulièrement ce texte, est en effet traversé par la problématique fondamentale de l’appropriation par les femmes du savoir et la mise en évidence de l’écriture féminine valorisant à la fois la conscience de soi en tant que femme, et une nouvelle approche des rapports de pouvoir.

PLAN


1. Un texte polémique et engagé
   A/ L’énonciation du texte : le « je » dominant
   B/ Un blâme contre les hommes
2. Le féminisme d’Annie Leclerc : une double conquête de l’identité et de l’écriture
   A/ Le refus des universalismes
   B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine
3. La dimension lyrique et poétique du texte
   A/ Une revendication qui passe par le langage poétique
   B/ Un hymne à la vie : l’articulation de l’écriture avec la revendication du corps féminin
Conclusion

Annie Leclerc_2

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1
UN TEXTE POLÉMIQUE ET ENGAGÉ

A/ Un texte qui s’inscrit dans l’énonciation du discours


Si

la revendication par les femmes d’une parole militante, tout comme l’expression de revendications concernant l’égalité, est loin d’être un phénomène récent —on peut évoquer tout à fait arbitrairement Christine de Pisan (1364‑1430), Olympe de Gouges (1745‑1793) George Sand (1804-1876) ou Colette (1873-1954)— c’est dans les années 1970 sous la pression des mouvements néo-féministes et des revendications de Mai 68, que la parole écrite s’accompagne d’une parole « parlée » amenant à un basculement des valeurs : les femmes revendiquent le droit à une parole différente de celle des hommes, perçue comme un instrument de transmission de l’aliénation féminine.

En ce sens, le texte d’Annie Leclerc fait prévaloir un féminisme de la différence (ou différentialiste) : selon elle, le problème tient au fait que le référentiel du féminisme est essentiellement masculin, ce qui explique que l’égalitarisme ait été largement dominant. En opposition à cette « masculinisation féminine », c’est au contraire en tant que femme assumant son identité et sa différence, c’est-à-dire assumant la responsabilité de ce qu’elle affirme à travers l’emploi de la première personne qu’Annie Leclerc prend la parole. 

Les indices d’énonciation
On appelle indices d’énonciation les marques spécifiques permettant de déterminer qui parle, à qui s’adresse le texte, dans quelles circonstances il a été produit.

En premier lieu, il convient de s’interroger sur l’énonciation, c’est-à-dire sur la façon dont est produit l’énoncé. Dans le passage, nous voyons que l’énonciateur est très présent dans son énoncé : Annie Leclerc prend parti pour une thèse et manifeste clairement son implication et sa position dans le discours. La position de l’énonciation dans cet extrait, de même que dans tout l’essai, est explicitement féminine : c’est donc dans la perspective du discours féminin qu’il faut appréhender le texte.

Cette affirmation de la conscience de soi passe en effet par l’affirmation d’une identité de genre : pour Annie Leclerc, la femme doit s’affirmer comme sujet. Cette approche ne vise pas l’inclusion des femmes dans un discours et un système dominants mais l’expérimentation par les femmes d’une nouvelle « parole » s’inscrivant dans un langage propre : « Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme » (lignes 5-6).

Prendre la parole pour Annie Leclerc, c’est ainsi trouver sa place dans ce qui détermine l’énonciation en affirmant son moi, et c’est assumer ce que la parole impose : l’abondance des indices personnels, à commencer par le pronom « je » qui parcourt tout le texte, mais aussi le pronom « nous » (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme », ligne 22), permet de mettre en évidence la nécessaire émancipation des femmes face au monde des hommes :

Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme, ni pensée, ni parole, ni mot. Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. (lignes 1-2)

Énoncée comme une opinion générale structurée autour de l’adverbe « rien », cette phrase est posée pour vérité : « Rien n’existe qui ne soit le fait de l’homme ». La tonalité didactique et l’énonciation volontairement impersonnelle du début permettent de formuler sur un ton qui semble objectif (c’est un fait que « rien n’existe ») une critique acerbe contre les hommes. Les indices de la personne comme le pronom personnel moi renforcent dans la suite de la phrase la présence de l’auteure dans son énoncé : « pas même moi, surtout pas moi ».

Inféodée à un code sexuel, pervertie par les référents imposés du pouvoir masculin, la parole des femmes est paradoxalement le produit de cette soumission même (« Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi »). Elle doit donc s’en libérer afin d’« inventer une parole de femme », c’est-à-dire une écriture de la différence qui passe par la perspective d’une transformation des rapports de savoir et des rapports de pouvoir permettant au discours féminin de s’autonomiser sous forme de littérature et de devenir ainsi une parole de femme. Il s’agit bien d’un positionnement dans l’argumentation, où l’auteure se situe dans l’ici et le maintenant de son énonciation (discours direct : présent de l’indicatif comme temps pivot, première personne du singulier) en se confrontant avec les hommes :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Afin de développer son argumentation et notamment sa critique des savoirs constitués totalisants, l’auteure produit un discours pamphlétaire qui met en avant une stratégie d’opposition pour se constituer dans un rapport d’altérité à la culture dominante des hommes :

« Je me dis » ≠ « il est dit », « ils ont dit »
« Nous avons fait » ≠ « et eux », « ils ont fait »

Cette relation de confrontation entre un discours masculin qui se prétend comme légitime et dominant (« il est dit que »), et un discours féminin, met en évidence le point de vue des hommes qui sous couvert d’universel et de neutralité, dissimule en fait une profonde discrimination : 

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous »

le point de vue du « ils » renforcé par le passé composé (valeur d’accompli du passé) et les tournures anaphoriques a pour fonction modalisante d’installer la parole des hommes dans une logique circulaire et répétitive coupée de la réalité du monde : « la parole de l’homme […] peut bien se fâcher, elle répète » (lignes 5-6) (notez le lexique dévalorisant). Nous aurions pu aussi étudier la tournure impersonnelle « il est dit » dont l’aspect très dogmatique prend la forme d’une règle arbitraire imposée à tous. Alors qu’une parole de femme est engagée dans le réel (« manger », « boire », « regarder le jour », « porter la nuit », lignes 36-37), « les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre » (ligne 16) selon une logique répétitive, uniformisante et mortifère.

Ces considérations amènent également à s’intéresser aux nombreux éléments qui marquent subjectivement l’énoncé et qui par conséquent indiquent clairement au lecteur les directions argumentatives formulées. Derrière cette opposition que nous notions entre le « je/moi » et le « ils/eux », se met en place un schéma dualiste amenant à une nécessaire prise de conscience de soi par la recherche assumée d’une écriture-femme qui cherche à se dégager des stéréotypes : ce n’est donc pas l’égalité homme/femme qui est mise en avant mais la nécessité d’inventer une parole de femme. 

On sait que, traditionnellement, les femmes n’avaient pas droit à la parole, l’homme étant l’autorité énonciative légitime. Cette réalité de la femme silencieuse, dépossédée de son identité, ayant pour tâche de prendre sur elle les soucis matériels afin de servir les préoccupations intellectuelles de l’homme est rappelé plusieurs fois dans le texte :

Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence. Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. (ligne. 22)

Les tournures impersonnelles au présent de vérité générale (« Rien n’existe… », « Les choses de l’homme ne sont pas seulement… Elles sont… ») permettent d’agir sur le lecteur : la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion.

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L’argumentation cherche à agir sur le destinataire en modifiant ses convictions ou ses préjugés (thèse réfutée), par un discours qui lui est adressé, et qui vise à le faire adhérer à la thèse avancée.

Dans cette perspective, l’étude de l’argumentation doit prendre en compte les stratégies de persuasion du texte, c’est-à-dire la manière dont l’auteure nous induit à accepter sa thèse : donner à la « parole de femme » son statut de parole autonome, raisonnée, en la situant hors du champ de la rhétorique et de la dialectique masculines. Ce qui est marquant dans le passage, c’est l’énonciation rhétorique : les choix stylistiques, souvent d’ordre évaluatif, permettent comme nous le verrons, de situer le discours de la femme par rapport à des valeurs affectives fortes. C’est ainsi que le discours masculin, prétendument universaliste, inclusif et objectif, est montré comme cherchant à gommer toute trace de l’énonciation féminine : 

Ce sont ces superbes parleurs qui mieux que tout autre m’ont forcée à me taire. (lignes 12-13)

Par opposition, le discours subjectif dans lequel Annie Leclerc se situe explicitement (« C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. » ligne 8) ou se pose implicitement (« Les hommes ont la parole. ») passe par de nombreux jugements de valeur et un fort engagement émotionnel :

Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. Ces plus fortes voix sont aussi celles qui m’ont le plus réduite au silence.  (lignes 10-12)

La fonction dite émotive (ou expressive) du langage, qui met l’accent sur le locuteur, vise ainsi à une expression directe caractérisée par l’intentionnalité : le jugement de l’auteure transparaît en effet dans l’énonciation par l’emploi des indices de jugement.


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Sans surprise, le lexique dépréciatif concerne les hommes. Ainsi, le vocabulaire affectif traduit la subjectivité par l’émotion et les sentiments manifestés :

Les choses de l’homme ne sont pas seulement bêtes, mensongères et oppressives. Elles sont tristes surtout, tristes à en mourir d’ennui et de désespoir. (lignes 3-4)

De même, le recours à l’ironie, utilisée comme procédé rhétorique,  permet d’entraîner la complicité du lecteur :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? (ligne 14)

Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme, la grandeur est chez elle affaire de centimètres. (lignes 19-20)

Enfin, la modalité interrogative qui parcourt tout le texte met particulièrement en valeur les questions rhétoriques. Loin d’être une demande d’information, ces interrogations comme le suggère leur formulation même, n’attendent pas de réponse, ce qui accentue plus encore la véracité des faits dénoncés :

Qui parle ici ? (ligne 9)
Qui a jamais parlé ? (ligne 9)
Qui parle dans les gros livres ? (ligne 14)
Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? (lignes 29-30)

Ces questions, associées fréquemment à des procédés d’amplification et de gradation (anaphores rhétoriques), montrent un très net engagement émotionnel de l’auteure et permettent d’interpeller le lecteur, de l’impliquer et de le responsabiliser.

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B/ Un blâme contre les hommes


En

accentuant la disposition à l’action et à l’engagement, le texte d’Annie Leclerc cherche à renforcer l’adhésion des lecteurs aux valeurs qu’elle exalte. Ainsi le discours épidictique, combiné aux procédés oratoires et rhétoriques, est-il largement dominant. 

Le discours épidictique
Appelé également discours démonstratif, le discours épidictique fait l’éloge ou le blâme d’une personne ou d’une idée. Il se propose d’entraîner l’adhésion de l’auditoire aux valeurs qu’il exalte en combinant les moyens de l’art oratoire, notamment l’amplification, et la rigueur  de l’argumentation démonstrative.

Mais pour faire l’éloge d’une parole de femme, encore faut-il montrer les insuffisances de la parole des hommes. Annie Leclerc leur reproche tout d’abord de produire de l’exclusion. Le sexisme s’affiche ainsi à tous les niveaux, à commencer par la culture. En dépit de la volonté affichée d’universalité, l’assignation sociale des femmes à la sphère privée (« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme ») alimente la logique d’homologation des contenus enseignés à une norme masculine faisant largement consensus : 

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… Je les connais pour avoir vécu parmi eux et seulement parmi eux. (lignes 9-12)

En outre, l’idée selon laquelle les hommes doivent être plus représentés entretient un rapport de domination et apparente la sous-représentation des femmes à une certaine idée de la norme : féminiser les savoirs enseignés reviendrait en premier lieu à ôter tout fondement à la tradition des savoirs enseignés et aux stéréotypes culturels en les rendant discutables. Oubliées comme sujet, les femmes sont dès lors réduites à une identité assignée d’objet selon une logique discriminante qui prouve la difficulté de la société à penser l’universel en incluant les femmes. Face au relativisme culturel, les hommes représentent ainsi l’universalisme du savoir.

Par ailleurs, en associant le féminin au mal (« m’ont forcée à me taire » ; « Une honnête femme ne saurait être un honnête homme. Une grande femme ne saurait être un grand homme »), le discours masculin pratique une forme de ségrégation : action de séparer un groupe social des autres en le traitant plus mal. Ainsi, les femmes n’ont-elles pas accès aux lieux de pouvoir :

Qui parle dans les gros livres sages des bibliothèques ? Qui parle au Capitole ? Qui parle au temple ? Qui parle à la tribune et qui parle dans les lois ? (lignes 14-15)

Annie Leclerc s’en prend en effet très violemment à la misogynie, comme en témoigne ce chiasme (Figure de style qui consiste à placer deux groupes de mots dans un ordre inversé) : « Le monde est la parole de l’homme. L’homme est la parole du monde » (ligne 18), condamnation sans appel qui fait presque de la parole masculine l’équivalent d’une parole divine : omnipotente, inique puisqu’elle réduit les femmes au silence. L’utilisation du présent de généralité est évidemment importante ici : selon Annie Leclerc, le monde est bien la parole des hommes, depuis les origines de la Civilisation.

L’auteure veut montrer par là que les hommes se sont presque arrogés la parole divine, ce qui explique la suite des comparaisons : qu’il s’agisse du Capitole, qui est une allusion à l’antiquité romaine, de la Tribune qui fait référence au monde politique, ou du Temple, condamnation sans appel des dogmes religieux, les hommes ont toujours monopolisé l’espace de parole. Ainsi, la misogynie est présente partout, et de tout temps, aussi bien dans l’univers sacré et religieux, que dans l’univers profane.
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2
LE FÉMINISME D’ANNIE LECLERC :
une double conquête de l’identité et de l’écriture

A/ Le refus des universalismes


P

our Annie Leclerc, l’enjeu de la sexualité masculine a été trop souvent de dominer la femme, non par nature, mais culturellement. Ce constat, influencé par Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et par l’œuvre de l’écrivaine féministe américaine Kate Millett (Sexual Politics, 1970 ; La Politique du mâle, 1971) implique l’idée de l’identité sexuelle, non comme fondement biologique, mais comme construction socioculturelle : ainsi l’homme, en tant que « sujet », a de tout temps maintenu la femme dans une position de subordination selon la « raison du plus fort », faisant d’elle un « objet » incapable d’assumer sa liberté :

« Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme. Ils ont fait naître l’universel du particulier. Et l’universel a porté le visage du particulier. L’universalité fut désormais leur tour favori. Le décret parut légitime et la loi parut bonne : une parole pour tous. […] Le tout toujours garanti, estampillé Universel. » (lignes 22-24 ; 28)

Contre cet universalisme, la position d’Annie Leclerc est que les femmes doivent revendiquer le droit de parler et celui d’écrire d’une manière spécifique, qui échappe à l’universel : de fait, l’universalisme n’est en fait qu’un particularisme généralisé (« Et l’universel a porté le visage du particulier. »). La femme doit donc trouver sa voie, mais aussi sa « voix » en créant un espace de parole ouvrant de nouveaux espaces de signification et de sens. « Cela ne va pas […] de pair avec un afflux de paroles » (« ces superbes parleurs » ; « Assourdissant tumulte des grandes voix » ), « mais peut au contraire s’accommoder d’une forme de retenue »² valorisant la franchise et la sincérité :

La « vérité » n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Non, non je ne demande pas l’accès à la vérité sachant ô combien c’est un puissant mensonge inventé par l’homme. Je ne me donne que la parole, plus sincère, plus honnête. (passage non cité dans le texte étudié)

Un aspect essentiel du féminisme différentialiste est précisément la dénonciation de l’universalisme masculin, à la base de stéréotypes sexistes sans fondement rationnel :

« Ils ont dit que la vérité n’avait pas de sexe. Ils ont dit que l’art, la science et la philosophie étaient vérités pour tous. […] Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? » (lignes 28-30)

Cette stéréotypisation des contenus enseignés est donc pour Annie Leclerc une régression de la société : elle conduit à l’imperméabilité, à l’uniformité, à la stagnation du savoir. Bien plus, cette exclusion des femmes du champ de la visibilité culturelle légitime l’enseignement et la transmission de savoirs figés (« Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche ») et sert implicitement de justification à tous les discours misogynes. La sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés est d’abord le problème d’une société qui refuse, au nom de l’universalisme égalitaire, le respect des différences : paradoxalement, la violence de genre est favorisée par l’institution qui, en véhiculant une certaine idée de la norme, contribue à figer des modèles de comportement résultant de processus de socialisation discriminatoires.

Plus largement, l’idéal civilisationnel issu des Lumières (Universalisme, intégration des cultures, assimilation), entraîne le refus du métissage culturel, au nom d’une norme assimilationniste et universaliste :

Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel. (lignes 26-28)

Dans ce passage, le refus des particularismes ethniques (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants ») relève de la même logique que le refus d’admettre une « parole de femme », à savoir l’inclusion du singulier non dans la pluralité, mais dans son unicité discriminante, garante de la « raison universelle » : « Le tout toujours garanti, estampillé Universel ».

Toute la question pour Annie Leclerc est de se demander si les hommes prennent vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? En ce sens, comme nous le verrons dans notre troisième partie, guider vers la vérité ne relève-t-il pas davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable ?

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De fait, aveuglés par leur idéal d’universalité, par l’idéologie de la performance, du « tout communiquant », d’une parole sans limites et omnipotente [qui a le caractère de la toute-puissance], les hommes ont oublié le sens de l’échange véritable. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide. Or, parler juste pour parler « dans les gros livres sages des bibliothèques », « au Capitole », « au temple », « à la tribune »,  ou « dans les lois » (lignes 14-15), n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel : nous amener à un véritable enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même ?

De ce constat découlent trois conséquences directes :

  • Premièrement, réaliser que les discours dominants jusqu’à présent, notamment en matière de culture, relèvent d’une perception masculine qui s’est prétendue universelle et qui conduit au dogmatisme : il s’agit donc de sortir de l’illusion de l’universalisme du discours masculin.
  • Par ailleurs, si les différences entre hommes et femmes relèvent, comme nous l’avons vu, d’une construction socioculturelle, il est dès lors nécessaire de « réinventer la femme », c’est-à-dire de revendiquer une « écriture femme » permettant de sortir des dualismes étroits influencés par une conception normative de l’écriture : comprenons que pour Annie Leclerc, l’universel ne se décrète pas, il se construit dans la relation, entraînant ainsi une modification radicale des conceptions symboliques liées au rapport entre masculin et féminin³ ;
  • Enfin changer les représentations à l’égard des femmes en légitimant la perspective différentialiste, seule apte à mettre en question les représentations symboliques et culturelles.

En pointant la relativité des discours masculins qui se percevaient pourtant comme universels, Annie Leclerc se préoccupe donc « de revaloriser tout ce qui s’attache traditionnellement au féminin, et qui lui semble précieux non seulement pour les femmes mais pour la société tout entière, que de s’emparer des prérogatives des hommes » |source| (Car « Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre », ligne 16).

Comme nous le voyons, à la différence de Simone de Beauvoir (cf. Le Deuxième Sexe), avec sa tendance « égalitariste » et « universaliste » visant à l’abolition de la différences des sexes, le courant « différentialiste » dont l’extrait est très représentatif, vise à défendre la « féminité » de la femme. Annie Leclerc reprochait en effet à Simone de Beauvoir son adhésion excessive aux « valeurs masculines ». Dans le texte au contraire, l’auteure s’adresse aux femmes et les incite à revendiquer leur féminité. Elle laisse entendre en effet que le féminisme est une idée d’origine masculine qui renie la féminité elle-même. « Elle souligne ainsi que la dévalorisation des tâches maternelles ou ménagères (dont le féminisme de l’époque se fait écho) n’est en fait qu’un concept purement masculin |source : CNED Académie en ligne|. Comme elle l’affirme, « Ce n’est pas soigner sa maison, ou prendre soin de ses enfants qui est dégradant, non absolument pas mais c’est le regard que l’homme et la moitié de l’humanité regarde de haut, pire ne regarde même pas ». Voilà ce qui explique dans le texte la présence de termes appartenant au champ lexical de l’univers domestique et intimiste :

« Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit… » Lignes 36-37

C’est pourquoi, si Annie Leclerc revendique certes la liberté d’avoir accès, autant qu’un homme, à ce qui compte socialement, elle se méfie du « pouvoir », car il réprimerait la féminité même de la femme en gommant les différences et en uniformisant les individus. Plus que d’affronter ouvertement l’ordre social, le « féminisme de la différence » est une revendication de l’altérité de la femme et une reconnaissance de sa singularité par la parole.

L’écriture féminine, en valorisant une identité sexuée, est donc une étape essentielle de l’identité féminine parce qu’elle permet de mettre en question l’universalisme, en tant qu’instrument de domination sociale. En accédant à l’écriture, les femmes obligent ainsi le pseudo-universel à avouer sa partialité (fonder la domination masculine sous les traits hégémoniques de l’universel masculin).

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B/ La nécessité d’une prise de conscience : parole et identité féminine


C

ette double conquête de l’identité et de l’écriture est l’occasion « pour la femme de s’établir comme sujet, de s’écrire autre que ne l’ont écrite les hommes, non plus de l’extérieur mais de l’intérieur. Le corps féminin est, plus que le corps masculin, morcelé dans la littérature masculine. Le corps senti, et non pas vu, reconquiert ainsi dans le texte son unité » |source| : cela signifie se dégager des stéréotypes romanesques qui voient dans la femme un « bel objet » de littérature. Pour Annie Leclerc, l’écriture est donc le lieu d’une reconquête par la femme de son propre corps : « regarder le jour… porter la nuit », signifie que la femme peut partir à la découverte d’elle-même, à la reconquête de son corps et de son désir d’affirmer ce qu’elle pense vraiment. La conquête d’une parole de femme, c’est-à-dire d’une écriture féminine dans sa particularité et sa spécificité mêmes, participe à cette quête d’identité, quête humaniste d’un nouveau vivre ensemble.

Il faut donc une « prise de conscience » par la femme de son apport à la création littéraire ; l’écriture devient un moyen légitime de se distinguer des hommes et de réinventer une culture permettant aux femmes de changer le monde :

« La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. » (lignes 31-32)

Annie Leclerc, dans Je parlerai de moi (2004), qui est le dernier texte qu’elle écrira avant sa mort, affirme :

« J’ai écrit ainsi Parole de femme. On ne savait pas où le ranger : est-ce un essai ? Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la poésie ? C’est tout cela, et ça m’est bien égal qu’on ne sache pas le ranger. […] À ma manière, je m’occupe de tout ce qui a été passé sous silence, et les plus grands font cela : je suis un peu prétentieuse !… La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. […] Alors, suffit ! Il faut qu’elles disent ce qu’elles en pensent, et ne se contentent pas […] de se plaindre, de dire qu’elles n’ont pas la bonne part. Prendre la parole, c’est s’occuper de dire ce qu’on en pense ».

« Dire ce qu’on en pense » selon les termes d’Annie Leclerc, c’est donc « défendre le « féminin » en écriture […] par l’imposition sur la scène littéraire du droit des femmes à symboliser ce qui leur a toujours été interdit par les hommes »⁴ : la parole. Comme le note très remarquablement Béatrice Slama, « Pour une femme, écrire a toujours été subversif : elle sort ainsi de la condition qui lui est faite et entre comme par effraction dans un domaine qui lui est interdit. La Littérature est aventure de l’esprit, de l’universel, de l’Homme : de l’homme. C’est affaire de talent et de génie, donc ce n’est pas une affaire de femme. […] On leur a longtemps fixé des limites, concédé des territoires : la lettre-conversation et le roman féminin, la plainte de la mal mariée et la chronique du quotidien, les délicatesses du cœur et les déchirures de la passion. On a voulu y voir des « ouvrages de dames ». Quand des femmes sont sorties de ces limites et de ces territoires, quand il a fallu leur reconnaître talent et génie, on a cherché la « paternité » de leurs œuvres : l’amant, l’ami, le conseiller ou admiré, leur « mâle pensée » : « antennes qui vibrent aux idées d’autrui » ou « femmes hommes » : femmes par le cœur, hommes par le cerveau »⁵.

Écrire s’apparente donc à une conquête de l’identité. Il y a une claire revendication politique et sociale, et surtout une revendication identitaire : l’écriture féminine comme stratégie de libération. En devenant sujet, la femme passe à l’Histoire et participe à la mémoire collective. Ainsi l’écriture incarne-t-elle pour Annie Leclerc la revendication des valeurs féminines. En se départissant de plus en plus de l’arrogance machiste traditionnelle pour repenser le sens du lien social, cette « parole de femme », fortement ancrée dans l’affectivité et l’attention à autrui, déplace les frontières établies entre les sphères privée et publique.

En fait, il faut comprendre que le texte d’Annie Leclerc pose ici, bien avant la lettre, les fondements d’une éthique féministe —le care— comme l’attention, le souci, la responsabilité, les sentiments et les émotions. Mais ne nous y trompons pas : il ne faudrait pas interpréter le texte comme un retour de valeurs féminines de maternage dans la société ! Il ne s’agit en rien d’une dévalorisation, bien au contraire : la volonté d’utiliser la féminité « assigne à la perception du particulier et aux sentiments moraux une importance décisive dans l’agir moral »⁶.

Le « care »
comme éthique féministe

Care en Anglais signifie prendre soin, éprouver de l’attention envers autrui. Ce terme est à l’origine d’un courant de pensée qu’on désigne souvent sous le nom d’éthique du care, c’est-à-dire la volonté d’inclure dans les discours « rationnels » masculins, un discours plus spécifiquement féminin valorisant la sensibilité, l’attention portée aux individus et au particulier.

Une idée essentielle du Care touche à la mise en question de l’universalisme et à la revendication d’une spécificité féminine. Plus près de nous, la psychologue Carol Gilligan a publié un best-seller intitulé In a Different Voice  (Flammarion, 1986) dans lequel elle revendique que les femmes ont une vision différente des choses, apte à repenser le politique. À n’en pas douter, la pensée d’Annie Leclerc a grandement contribué à ces nouveaux questionnements.

Au modèle égocentrique du machisme tourné vers la performance (« Les paroles des hommes ont l’air de se faire la guerre »), domine un autre modèle apte à repenser la sociabilité : celui du moi en relation avec les autres, écriture de rencontre et de partage, écriture sublimée qui confère aux mots un pouvoir et une puissance extrêmes. Pour dénoncer la violence des hommes, Annie Leclerc conjugue en effet l’intensité d’un langage souvent transgressif et la pudeur d’une prose intimiste, proprement féminine, « où sont remis en cause l’organisation rationnelle et le clivage entre le réel et le surnaturel, la raison et l’imaginaire »⁷ ; écriture permettant ainsi un passage fréquent du discours polémique au dévoilement poétique.
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3
LA DIMENSION POÉTIQUE DU TEXTE

A/ Une revendication qui passe par le langage poétique


Le

passage présenté met fortement l’accent sur la fonction poétique du langage. La tonalité lyrique, aisément reconnaissable à la présence personnelle de l’auteure et à l’émotion qu’elle veut communiquer à ses lecteurs, sert la visée argumentative du texte. Le registre lyrique est associé comme nous l’avons vu à une forte tonalité oratoire, apte à toucher et à sensibiliser : ampleur de la phrase, choix évocateur des images. Ce qu’on peut noter de prime abord, c’est combien l’accent est mis sur le caractère « spontané », « direct », prosaïque, ordinaire de cette « parole de femme » : point de mots grandiloquents issus des « livres sages des bibliothèques ». On a davantage l’impression que l’auteure écrit, simplement et pudiquement, à la première personne, pour se faire entendre d’un destinataire absent. L’écrit ressemblerait presque à une confession, proche parfois du journal intime, du monologue intérieur : « Rien n’existe encore qui ne soit le fait de l’homme ; pas même moi, surtout pas moi. » (lignes 1-2) ; « C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste » (ligne 8).

De fait, le texte peut se lire comme un long poème en prose. De nombreux passages par exemple sont traversés par un projet d’autobiographie ou du moins de biographie écrite qui confère aux phrases une tonalité très intimiste, presque confidentielle. Ainsi que nous l’avons noté, l’emploi du pronom personnel Je confère une autorité et une authenticité aux paroles prononcées : « C’est une folie, j’en conviens »…  « Je voudrais que la femme apprenne… ».

À ce titre, on peut rappeler la forte modalisation du discours que nous évoquions dans notre première partie : Annie Leclerc révèle souvent dans son énoncé son point de vue, c’est-à-dire ses préférences, ses opinions, ses sentiments, ses sensations. L’énoncé contient alors des traces, des indices de cette subjectivité, ce qui accentue le caractère personnel et lyrique du texte :

  • procédés lexicaux : verbes d’opinion associés à l’amplification et à l’exagération : (« m’ont réduite au silence… m’ont forcée à me taire »), adjectifs d’intensité (« bêtes, mensongères et oppressives » : notez la gradation ternaire) ;
  • procédés grammaticaux : conditionnel (« Je voudrais »), tournures interrogatives oratoires ;
  • procédés stylistiques : hyperboles (« le monde est la parole de l’homme »), métaphores (« Le monde entier, Blancs, Noirs, Jeunes, femmes et enfants, fut nourri, gavé, de son produit de base, la vérité et ses sous-produits, âme, raison, valeurs… Le tout toujours garanti, estampillé Universel »), antiphrases (« grands parleurs », « ces superbes parleurs »), jeux de mots (« Une grande femme ne saurait être un grand homme », «Nous avons fait les enfants, et eux, ils ont fait l’Homme »), etc.

Ces marques de modalisation renforcent donc l’intensité des sentiments. La langue, très recherchée malgré l’apparente simplicité est souple, ondulante, sonore :

Inventer une parole de femme. Mais pas de femme comme il est dit dans la parole de l’homme ; car celle-là peut bien se fâcher, elle répète. Toute femme qui veut tenir un discours qui lui soit propre ne peut se dérober à cette urgence extraordinaire : inventer la femme. C’est une folie, j’en conviens. Mais c’est la seule raison qui me reste. (lignes 5-8)

Qui parle ici ? Qui a jamais parlé ? Assourdissant tumulte des grandes voix ; pas une n’est de femme. Je n’ai pas oublié le nom des grands parleurs. Platon et Aristote et Montaigne, et Marx et Freud et Nietzsche… » (lignes 9-11)

Dans ces passages où se conjuguent autobiographie, philosophie et poésie, Annie Leclerc emploie un style particulièrement ample (cf. plus particulièrement le « et » emphatique souligné en gras) qui permet au lecteur d’entrer dans la subjectivité de l’auteure, d’en ressentir les doutes, les passions, la colère, les désirs.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit…

leclerc_3_phrase_aNotez l’organisation rythmique de la phrase, presque musicale, construite pour mettre en valeur le lyrisme des images et les connotations des mots : le mélange des termes prosaïques —manger, boire— et des mots poétiques, rattache la femme au maternel et au temps —naître, jour, nuit— : affamée et assoiffée de renouveau (« manger », « boire »), c’est elle qui donne le jour et qui « porte » la nuit comme si elle portait le monde. Ces dernières images, empreintes d’un profond symbolisme, expriment des sentiments qui ont à la fois une dénotation propre (« apprenne à naître » = se débarrasser des préjugés) mais surtout un signifié de connotation qui place la femme, par « métaphore », au sein d’un conditionnel de rêve —je voudrais— puisqu’il s’agit d’inventer une parole étroitement associée à un renouveau humaniste.

Je voudrais que la femme apprenne à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit...
La dimension poétique du passage, en constituant une place à l’intime, n’amène pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit plus fondamentalement de reconnaître la fonction éthique et sociale.

Cette prise de conscience d’une identité féminine revendique en effet la recherche d’un nouveau sens, qui prend les dimensions d’une « urgence extraordinaire » : « Inventer, est-ce possible ? » Avec poésie et sensibilité, Annie Leclerc s’attache donc à exprimer les nuances multiples de l’identité féminine par un discours qui passe fréquemment par la rencontre de la femme avec sa propre intimité qui est aussi sa plus intime altérité : apprendre à se regarder autrement.

Si la parole des femmes peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime (l’intimité d’une femme, sa propre intimité) et les exigences les plus universalistes : à la fois journal intime et journal extime, réquisitoire et plaidoyer, écriture profonde et spontanée, à l’écoute de la plus secrète intériorité mais aussi des bruits du monde.

En fait, la dimension poétique que nous notions, en constituant une place à l’intime, ne consiste pas seulement à faire entendre une parole de femme réfractaire à l’universalisation des savoirs, mais à faire vibrer dans toute sa plénitude le féminin dont il s’agit de reconnaître la fonction éthique et sociale (voir plus haut : Le « care »comme éthique féministe) dans la quête du sens comme en témoigne cet autre passage de l’essai d’Annie Leclerc :

Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensemble et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront les vigoureuses épaules.
Et nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.

–

B/ Un hymne à la vie


P

our Annie Leclerc, ce dont les femmes ont été intimement le plus privées, c’est de la vie elle-même : la vie n’est pas constituée de réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques, elle est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment à se chercher et à essayer de se comprendre dans l’acte d’écriture. Il n’est que de songer à cet autre extrait de Parole de femme, dans lequel l’auteure affirme :

« Que je dise d’abord, d’où je tiens ce que je dis.
Je le tiens de moi, femme, et de mon ventre de femme. Car c’est bien dans mon ventre que cela débuta, par de petits signes légers, à peine audibles lorsque je fus enceinte. Et je me suis mis à l’écoute de cette voix timide qui poussait, heureuse, émerveillée, en moi. Et j’entendis une parole extraordinaire […] »

Si la parole est ainsi au centre de la théorie féministe, c’est qu’elle est l’expression du corps, « à la fois comme lieu d’une parole renouvelée et comme métaphore à la venue à l’écriture au féminin […]. [L]’écriture féminine se veut création, exhortation à la création, traversée de la chape de plomb du discours dominant, de la culture aux mains des hommes, et invention de langage, exploration d’un style autre, d’une autre voi(e)x »⁸. Ces très riches remarques de Patricia Godi-Tkatchouk montrent bien que pour les femmes, la parole est comme une naissance à soi-même, une façon d’apprendre à vivre. 

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture masculine dominante, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers est que l’échange ne se fasse plus par le langage, par la parole, mais par la force et l’arbitraire qui s’attribuent par le moyen des mots, un statut de fin. Dans un autre passage de Parole de femme, Annie Leclerc évoque « l’harmonie de nos rimes », c’est-à-dire la « pure expression du besoin de s’exprimer, de rompre le silence,  de franchir des barrières de langage,  levées des censures sur le corps, donc des jouissances et ses douleurs, le désir […], l’accouchement ; le rapport à la  mère ; à la nourriture ; l’enfermement  et le désir paniqué de sorties et d’envol, rêves de naissances et de traversées »⁹. 

L’extrait étudié est caractéristique de cette quête poétique et symbolique : questionner le mystère infini de la vie, voilà le sens de la parole pour Annie Leclerc. Le registre émotionnel et intimiste sur lequel se clôt le passage, presque écrit sur une veine confessionnelle, peut donc se lire comme une invitation jubilatoire faite à la femme d’assumer sa propre sensibilité, mais également sa « féminité » : « porter la nuit » comme une femme « porte un enfant », n’est-ce pas servir la cause même de la vie ? N’est-ce pas s’affirmer comme sujet ? Cette dernière image qui est comme une revendication de sa féminité par la femme, emmène le lecteur dans un voyage au cœur des mots, où la parole fait vivre la liberté d’imaginer et de créer, où la voix s’exprime dans un jeu d’ombres et de lumière (« regarder le jour… porter la nuit… »). Images profondément lyriques et poétiques assez improbables…

Annie Leclerc est d’ailleurs consciente de l’immensité de la tâche qui exige de ne pas enfermer la femme dans un concept clos. La fin du texte résonne en effet comme un appel. La véritable culture est celle de la nature et de la vie mêmes, où les mots n’ont pas « l’air de se faire la guerre ». Apprendre « à naître, à manger, et à boire, à regarder le jour et à porter la nuit », c’est pour la femme renaître au monde dans l’acte de la communion du monde, qui est aussi une « connaissance du monde » : il faut apprendre « à naître », tant il est vrai que toute connaissance est une nouvelle naissance. Naître à soi-même par l’écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là le message du texte ? Le féminisme d’Annie Leclerc se conjugue ainsi avec un humanisme à réinventer.

–

CONCLUSION


Les

propos d’Annie Leclerc dans ce passage de Parole de femme se situent sur deux registres : celui de la revendication militante et féministe ; et celui du sensible, de l’intime, du lyrisme personnel. Son inspiration, qui puise aux sources du corps et de l’expérience féminine, explore ainsi les paramètres d’une écriture-femme, pleinement assumée, qui caresse l’énigme d’un moi féminin, intégré à une nouvelle manière de penser, invalidée du référent masculin. Cette écriture s’impose ainsi comme une véritable stratégie de libération, qui s’apparente à une revendication identitaire : écrire, c’est exister. S’assimiler à la culture des hommes, c’est précisément ne pas prendre la parole. L’attachement d’Annie Leclerc à une « parole de femme » est donc comme la célébration d’une nouvelle naissance amenant la femme à naître à elle-même.

Mais le rôle de cette parole de femme est aussi de témoigner de l’invisible, de celles qui « se taisent » tandis « que certains parlent ». À cet égard, le texte n’est-il pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? Ainsi, le féminisme doit-il être conçu non comme une revendication catégorielle, mais comme un bouleversement des valeurs qui gouvernent la société : « inventer, est-ce possible » ? À n’en pas douter, inventer la femme consiste à réinventer l’homme en construisant un monde plus équitable, apte à promouvoir des changements significatifs et à repenser les enjeux du pouvoir. En ce sens le féminisme est posé comme une condition essentielle d’un nouvel humanisme, c’est-à-dire d’une nouvelle idée de l’homme et de la femme…

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : lundi 28 mars 2016 17:21

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Annie Leclerc_1

NOTES

1. Anna Rita Iezzi, La Pensée en narrations : différence sexuelle et poétique de la relation chez Nancy Huston, Thèse de doctorat sous la direction de Nadia Setti, Université de Paris 8—Vincennes-Saint-Denis (Centre d’Études féminines et d’Études de genre), page 149.
2.  Aline Mura-Brunel, « Le pouvoir infini de l’infime », in : Stella Harvey and Kate Ince, Duras, Femme du Siècle: papers from the first international conference of the Société Marguerite Duras, held at the Institut français, London, 5-6 February 1999, page 49.
3. Cf. ces très intéressants propos d’Ida Dominijanni : « Grâce à l’expérience féminine, nous savons en effet que l’oppression dont les femmes souffrent dépend moins des conditions matérielles et juridiques de leur existence sociale que de leur position dans l’ordre symbolique qui nous traite comme un objet et non un sujet du désir et du langage. Une femme n’est pas libre quand elle ne peut pas se penser et se dire libre ; et elle ne peut pas se penser et se dire libre tant que sa mesure reste la mesure phallocentrique de l’autre […] ».
Ida Dominijanni, « Politique du symbolique et liberté des femmes » In : Christiane Veauvy, Les Femmes dans l’espace public. Itinéraires français et italiens, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris/Le fil d’Ariane (Université -Paris 8, Saint-Denis), 2004. Page 198.
4. Delphine Naudier, « L’écriture-femme, une innovation esthétique emblématique », Sociétés contemporaines, 2001/4, n° 44, pp. 57-73.
5. Béatrice Slama,  « De la « littérature féminine » à « l’écrire-femme » : différence et institution », Littérature, année 1981, volume 44, n°4  pp. 51-71.
6. Marie Garrau, Alice le Goff, Care, justice et dépendance : Introduction aux théories du care, « Philosophies », PUF Paris 2015. Pour accéder à la citation, cliquez ici.
7. Stéphanie Traver, Création au féminin, Montréal 1998.
8. Patricia Godi-Tkatchouk, Voi(es)x de l’Autre : Poète femmes XIXe-XXIe siècles, Actes du colloque Littératures, Université de Clermont-Ferrand/Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010. Page 21.
9. Françoise van Rossum-Guyon, Le Cœur critique : Butor, Simon, Kristeva, Cixous, Amsterdam, Éditions Rodopi 1997, page 158.

→ Voir aussi : Jean-Noël Jeanneney, Grégoire Kauffmann (sous la direction de), « Annie Leclerc, Parole de femme » in :  Les Rebelles, Une anthologie, Paris, Le Monde/CNRS Éditions, 2014.


 

Entraînement BTS Thème : « Je me souviens » Histoire et mémoire

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2016-2017) : 
Je me souviens

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Cours en ligne :

Histoire, souvenir et conscience mémorielle

  • Pourquoi se souvenir ?
  • Y a-t-il une histoire objective ?
  • En quoi le devoir de mémoire est-il nécessaire ?

 

C

onjugué à la première personne du singulier, l’intitulé du thème (« Je me souviens ») met en avant la mémoire comme phénomène individuel de rétention du passé dans le présent : par opposition à l’oubli, se souvenir, c’est entretenir un rapport intentionnel et conscient au passé. En ce sens, le souvenir relève de deux dimensions étroitement liées : « un acte de conservation de la représentation de l’événement passé, et un acte d’actualisation de cette représentation »¹. Mais à un niveau plus collectif, le souvenir est également une condition nécessaire de la connaissance historique et du jugement mémoriel : ainsi, comme exigence éthique et identitaire, la célébration des événements historiques fondateurs d’une nation invite toujours à se pencher sur la mémoire collective : sans mémoire, point de conscience ni d’obligation morale.

Le devoir de mémoire se présente en effet à la conscience collective sous la forme d’un impératif catégorique qui dépasse l’individu puisqu’il s’adresse à tous : il est donc contraignant et collectif. Oublier le devoir de mémoire, c’est effacer de sa conscience l’héritage de l’histoire, transmis de génération en génération ; c’est enfouir au fond de soi-même la conscience historique, et conséquemment refuser les rapports d’obligation et de solidarité qui constituent le corps social. Certes, on objectera qu’il n’y a pas d’histoire sans travail de mémoire ; cependant « la seule aspiration à la connaissance et à la vérité »² suffit-elle à jeter le discrédit sur le devoir de mémoire ? L’histoire ne saurait se réduire à établir des faits car il lui manquerait alors la conscience du temps, dans laquelle chaque conscience individuelle interagit avec la conscience collective.

De même que les souvenirs nous permettent d’exister individuellement, la construction d’une conscience collective est nécessaire au fonctionnement des États et à l’élucidation de l’historicité, de sorte que l’histoire devienne un acte de conscience intellectuelle, puis morale. À l’heure de la mondialisation, du mélange des cultures mais aussi des replis identitaires, nous nous rendons compte combien l’humanité a besoin d’une histoire qui renvoie à une mémoire partagée, c’est-à-dire à une conscience identitaire collective, fruit d’un long travail de résilience : c’est cette conscience subjective du temps qui donne sens à notre présent. De fait, il manque sans doute un aspect essentiel à toute conception de l’histoire qui s’en tiendrait au seul travail de reconstruction du passé, c’est de reconnaître la positivité accordée au souvenir pour la constitution du sens de l’humain.

Anatole France, dans Le Jardin d’Épicure, posait avec acuité tout l’enjeu du débat : « Y a-t-il une histoire impartiale ? Et qu’est-ce que l’histoire ? La représentation écrite des événements passés. Mais qu’est-ce qu’un événement ? Est-ce un fait quelconque ? Non pas ! c’est un fait notable. Or, comment l’historien juge-t-il qu’un fait est notable ou non ? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caractère, à son idée, en artiste enfin. Car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Un fait est quelque chose d’infiniment complexe »³. Y a-t-il en effet une Histoire pleinement objective, pure et parfaite, capable d’opérer une mise à distance critique à l’endroit des phénomènes observés ? Suffit-il d’établir la véracité d’un fait en le séparant d’un contenu axiologique, c’est-à-dire d’un jugement de valeur, sans porter atteinte à la vérité elle-même ?

A

utrement dit, l’histoire, même quand elle entend faire le récit véridique d’événements, est une représentation du passé : en ce sens, elle donne à voir dans un moment donné du temps. Elle est donc paradoxalement tributaire de l’histoire, des enjeux idéologiques, des systèmes de valeur et de représentation d’une société. Qu’en est-il dès lors de l’objectivité de l’histoire ? Comment s’en tenir à la seule ambition d’établir des faits sans « mise en page » de l’événement, sans affect, sans jugement ? Comme l’a bien montré l’historien Henri-Irénée Marrou, si la vérité historique est une connaissance scientifiquement élaborée du passé, elle fabrique de la mémoire, donc des jugements de valeur, des idées, en prétendant pourtant se libérer des artefacts mémoriels : là est son paradoxe. Comme nous le comprenons, l’histoire est d’abord l’idée que l’homme se fait de son rapport au passé.

Certes, nous connaissons tous les dérives du devoir de mémoire. Dans sa subjectivité même, ne risque-t-il pas de se trouver en opposition avec ce qu’il prétend être : le dépositaire de la vérité ? Un fantasme capable de sombrer dans l’arbitraire le plus total au nom même d’une lutte contre l’oubli ? C’est ainsi que le philosophe Paul Ricœur⁴ a pu montrer, notamment au moment du débat sur les lois mémorielles en France, qu’érigé en « dogme », en bonne conscience, en « injonction à se souvenir », le devoir de mémoire allait contre l’équité même de l’historien. Il proposait, sur le modèle freudien du « travail de deuil », la notion de « travail de mémoire », sorte de rétrospection authentique et objective, capable, en transformant la mémoire en objet d’histoire, de restituer le passé sans affabulation et sans manipulation. Nous touchons là à la question fondamentale du fondement de la vérité historique.

Selon l’historien Pierre Nora, « parce qu’elle est affective et magique, la mémoire ne s’accommode que des détails qui la confortent ; elle se nourrit de souvenirs flous, télescopants, globaux ou flottants, particuliers ou symboliques, sensibles à tous les transports, écrans, censures ou projections […]. L’histoire, parce qu’opération intellectuelle et laïcisante, appelle analyse et discours critique »⁵. Séparer la mémoire de l’histoire ne va pourtant pas sans difficulté : comme science humaine qui s’enrichit sans cesse de nouvelles interprétations, l’histoire en effet est une « subjectivité de réflexion » (Paul Ricœur, Histoire et Vérité) : en ce sens, elle est toujours juge d’elle-même. Reconnaître le passé relève d’une représentation du passé, d’un construit, d’une conscience, d’une dette humaine à l’égard même de l’histoire vécue, dans le sens défini par Primo Levi (Si c’est un homme)⁶.

Il n’y a donc pas d’absolu de l’histoire, et l’historien lui-même, dans son exigence de neutralité, peut-il s’abstraire de cette subjectivisation ? Comment dès lors organiser le relatif, l’instable et le trivial en lui donnant la forme du concept ? Comment prétendre objectiver le fait historique, sans lui prêter le mouvement de l’esprit qui le guide implicitement ? Et comment abstraire le travail de mémoire de la flamme du souvenir ? De fait, avant d’être une mise à distance, l’histoire est une prise de conscience : dans un monde en crise de rêves, où le passé n’est plus source d’avenir, où la mémoire collective est de moins en moins agissante dans la société, faire que l’on se souvienne d’un lieu, d’un geste, d’une parole, d’un cri, est aussi une manière d’appréhender l’histoire à travers la mémoire de ceux qui ne sont plus, et qui sommeillent encore en nous.

________

L’

histoire n’est pas neutre, le matériau de l’historien n’est pas de la matière inerte, sous peine de demeurer des faits, des mots et des nombres. Le devoir de mémoire revêt donc le caractère d’une exigence morale autant que d’un principe de raison : sauver l’humain dans l’homme. Si je dis par exemple : « Je dois me souvenir de ce 13 novembre 2015 », mon souvenir, fût-il constitué en dehors de toute science et de toute rationalité effective, est cependant légitimement fondé : comme revendication historique basée sur l’attachement aux droits de chacun de vivre ensemble selon des règles collectives, il est ce qui réactualise le passé dans la trame de la vie et me fait advenir à la conscience mémorielle, c’est-à-dire à l’infini potentiel humain qui est de se souvenir pour ne jamais oublier, pour rendre présent l’Autre et se rendre présent aux événements futurs.

Copyright © mars 2016, Bruno Rigolt (dernière révision : dimanche 6 mars, 20:17)

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Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

____________

1. Cyrille Bégorre-Bret, 100 fiches pour aborder la philosophie, 2ème édition, Paris Bréal 2008, page 46.
2. Tzvetan Todorov, « La mémoire devant l’histoire », Terrain, n° 25, 1995, pp. 101-112.
3. Anatole France, Le Jardin d’Épicure, Paris, Calmann-Lévy, 1895, page 139.
4. Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli,  Paris, Les Éditions du Seuil, collection « L’ordre philosophique », 2000.
5. Pierre Nora (sous la direction de), Les Lieux de mémoire, 1984-1993. Préface (« Entre mémoire et histoire », page XIX. Voir aussi : « Pierre Nora et le métier d’historien : la France malade de sa mémoire » , Propos recueillis par Jacques Buob et Alain Frachon, « Le Grand Entretien », Le Monde 2 n° 105, 18 février 2006.

Invité par Bernard Pivot en 1984, Pierre Nora explique les raisons qui l’ont poussé à diriger Les Lieux de mémoire.

6. Comme le remarque Jean-François Forges, « le but de cette écriture, c’est de transmettre pour toujours se souvenir de ceux qui ont été engloutis et qui, sans l’écrivain, seraient morts à jamais » (Jean-François Forges, Éduquer Contre Auschwitz, histoire et mémoire, ESF éditeur, Paris 1997, page 122).

 

♦ Entraînement à la synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : Elie Wiesel, « Préface » de l’ouvrage (collectif) : Pourquoi se souvenir, Académie Universelle des Cultures (Forum International « Mémoire et Histoire »: UNESCO 25 mars 1998, La Sorbonne 26 mars 1998), éd. Grasset 1999. |http://www.leseditionsdeminuit.fr/images/extrait_2518.pdf|
  • Document 2 : Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, chapitre 2 (extrait) : « L’histoire est inséparable de l’historien ». Paris, Éditions du Seuil 1954,
  • Document 3 : Louis Aragon, « Les lilas et les roses », poème paru dans Le Figaro des 21 septembre et 28 septembre 1940 (version corrigée). Le Crève-cœur, 1941
  • Document 4 : Pierre Nora, Françoise Chandernagor « Malaise dans l’identité historique », in : Liberté pour l’histoire, Paris CNRS Éditions, 2008 |source|

♦ Écriture personnelle

  • Sujet 1 : Dans son travail de mémoire, l’historien selon vous peut-il être impartial, et même doit-il l’être ?
    Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.
  • Sujet 2 : le philosophe Friedrich Nietzsche* a écrit : « Quand l’histoire prend une prédominance trop grande, la vie s’émiette et dégénère et, en fin de compte, l’histoire elle-même pâtit de cette dégénérescence […] à savoir que l’excès d’études historiques est nuisible aux vivants. » Partagez-vous cette critique de l’inflation mémorielle ?
    Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.
    * Friedrich Nietzsche, Seconde Considération Inactuelle : De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie, dans : Considérations inactuelles (Œuvres complètes, volume 5, tomes I et II), 1874, pages 137 et 138. Traduction Henri Albert.
  • Annexe 1. Collectif, Manifeste du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH), 2005. |Source|
  • Annexe 2. Programme de la Conférence internationale « Géopolitique, réconciliation et usages de la mémoire », 4-6 décembre 2008 (Kiev, Ukraine).
  • Voir aussi : SciencesPo Bibliothèque, « Les usages du passé en Europe »

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  • Document 1 : Elie Wiesel, « Préface » de l’ouvrage : Pourquoi se souvenir, Académie Universelle des Cultures (Forum International « Mémoire et Histoire »: UNESCO 25 mars 1998, La Sorbonne 26 mars 1998), éd. Grasset 1999.
  • Document 2 : Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, chapitre 2 (extrait) : « L’histoire est inséparable de l’historien ». Paris, Éditions du Seuil 1954, p. 51 et s.

Si on la dépouille de ses outrances polémiques et de ses formulations paradoxales, la philosophie critique de l’histoire se ramène finalement à la mise en évidence du rôle décisif que joue, dans l’élaboration de la connaissance historique, l’intervention active de l’historien, de sa pensée, de sa personnalité. Nous ne dirons plus « histoire est, hélas ! inséparable de l’historien1 »…
[…]
Nous enregistrons ce fait, inscrit dans la structure de l’être, sans surprise ni colère ; nous ne pouvons que constater la situation faite à l’historien par les conditions de la connaissance (structure de l’esprit et nature de l’objet) et c’est à l’intérieur de ces nécessités que nous cherchons a montrer à quelles conditions et dans quelle limite une connaissance authentique, c’est-à-dire vraie, du passé humain se trouve accessible.
[…]
Il est devenu classique et il peut être encore utile, pédagogiquement, d’opposer cette prise de conscience, qui suffit à définir ce que nous appelons avec fierté le nouvel esprit historique, ce principe fondamental, aux illusions de nos prédécesseurs positivistes. Ils rêvaient, je ne crois pas qu’il soit calomnieux de le dire, d’aligner l’histoire sur ce qu’ils appelaient, le mot est bien révélateur, les sciences « exactes » la physique, la chimie, la biologie — sciences d’ailleurs dont ils se faisaient une image bien naïve, si élémentaire qu’elle en devenait fausse […] : éblouis et un peu intimidés par les triomphes incontestables de ces sciences, les théoriciens positivistes essayèrent de définir les conditions auxquelles devrait satisfaire l’histoire pour atteindre, elle aussi, à l’honorable rang de science positive, de connaissance « valable pour tous », — à l’objectivité. Leur ambition avouée était de promouvoir, une science exacte des choses de l’esprit ». Le mot est de Renan : il faut relire l’Avenir de la science pour mesurer la tragique assurance avec laquelle les hommes de 1848 se sont engagés, et ont engagé avec eux la culture occidentale, sur une voie qui s’est révélée aujourd’hui une impasse ; s’il reste quelque amertume dans notre voix lorsque nous évoquons ces hommes, qui furent nos maîtres, je demande à mes jeunes lecteurs de mesurer quelle fut l’ampleur du redressement que nous avons été contraints d’effectuer.

Pour mettre à son tour, leur position en formule, nous poserions, conservant les mêmes symboles que plus haut :

h = P + p 

[Dans cette formule, h est l’histoire, P le Passé et p le présent]

Pour eux, l’histoire c’est du Passé, objectivement enregistré, plus, hélas ! une intervention inévitable du présent de l’historien, quelque chose comme l’équation personnelle de l’observateur en astronomie, ou l’astigmatisme de l’ophtalmologiste, c’est-à-dire une donnée parasitaire, quantité qu’il faudrait s’efforcer de rendre aussi petite que possible, jusqu’à la rendre négligeable, tendant vers zéro.

Dans cette conception, on paraît admettre que l’historien, et déjà avant lui le témoin dont il utilise le document, ne pourraient, par leur apport personnel, que porter atteinte à l’intégrité de la vérité, objective, de l’histoire ; qu’il fût positif ou négatif, — lacunes, incompréhensions, erreurs dans le second cas, considérations oiseuses, fleurs de rhétorique dans le premier —, cet apport serait toujours regrettable et devrait être éliminé. On eût aimé faire de l’historien, et déjà de ses informateurs, un instrument purement passif, comme un appareil enregistreur, qui n’aurait qu’à reproduire son objet, le passé, avec une fidélité mécanique, — à le photographier, comme on eût dit, j’imagine, vers 1900.

Et l’image eût été magnifiquement trompeuse, car nous avons appris entre-temps à reconnaître tout ce que pouvait avoir de personnel, de construit, de profondément informé par l’intervention active de l’opérateur ces images obtenues pourtant avec des moyens aussi objectifs que des lentilles et une émulsion de bromure d’argent […].

Feuilletons le parfait manuel de l’érudit positiviste, notre vieux compagnon le Langlois et Seignobos : à leurs yeux, l’histoire apparaît comme l’ensemble des « faits » qu’on dégage des documents ; elle existe, latente, mais déjà réelle dans les documents, dès avant qu’intervienne le labeur de l’historien. Suivons la description des opérations techniques de celui-ci : l’historien trouve les documents puis procède à leur « toilette », c’est l’œuvre de la critique externe, « technique de nettoyage et de raccommodage » : on dépouille le bon grain de la balle et de la paille ; la critique d’interprétation dégage le témoignage dont une sévère « critique interne négative de sincérité et d’exactitude » détermine la valeur (le témoin a-t-il pu se tromper ? A-t-il voulu nous tromper ?…) ; peu à peu s’accumule dans nos fiches le pur froment des « faits » : l’historien n’a plus qu’à les rapporter avec exactitude et fidélité, s’effaçant derrière les témoignages reconnus valides.
[…]
Mais non, « il n’existe pas une réalité historique, toute faite avant la science qu’il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité » (Raymond Aron) : l’histoire est le résultat de l’effort, en un sens créateur, par lequel l’historien, le sujet connaissant, établit ce rapport entre le passé qu’il évoque et le présent qui est le sien.

  • Document 3. Louis Aragon, « Les lilas et les roses », poème paru dans Le Figaro des 21 septembre et 28 septembre 1940 (version corrigée). Le Crève-cœur, 1941

Les Lilas et les Roses

O mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans les plis a gardés

Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n’oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des siècles disparus
Ni le trouble des soirs l’énigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur
Aux vélos délirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images
Me ramène toujours au même point d’arrêt
A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages
Une villa normande au bord de la forêt
Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou

  • Document 4. Pierre Nora, Françoise Chandernagor « Malaise dans l’identité historique », Liberté pour l’histoire, Paris CNRS Éditions, 2008

Quoi de plus normal que de rendre justice à la souffrance humaine ? Quoi de plus innocent qu’une sanction législative symbolique qui vient donner à un crime collectif la qualification qu’il mérite moralement ? Quoi de plus juste que d’assurer aux victimes la protection de la loi assortie d’éventuelles réparations et de sanctions contre les contrevenants ? C’est ce qui donne leur apparence de justification, pour l’opinion comme pour les députés qui les votent, à l’arsenal de lois d’un type nouveau dont la France s’est dotée depuis une quinzaine d’années, concernant toutes des crimes collectifs incontestables, et toutes destinées à offrir aux catégories qui les réclament les garanties qu’a offertes aux juifs, en 1990, la loi Gayssot ?

Il faut cependant prendre la mesure, claire et nette, de la logique qui inspire ces mesures ponctuelles, du mouvement auquel elles répondent et du point où elles aboutissent. Car derrière les nobles intentions qui les inspirent – et qui ne cachent, le plus souvent, que la démagogie électoraliste et la lâcheté politique –, la philosophie d’ensemble, spontanément accordée à l’esprit de l’époque, tend à une criminalisation générale du passé dont il faut bien voir ce qu’elle implique, et où elle mène.

Cette prise de conscience est d’autant plus urgente que si, après toutes les protestations des historiens, toutes les assurances des responsables politiques, toutes les mises en garde du président de la République – « Ce n’est pas à la loi d’écrire l’histoire » –, toutes les commissions ministérielles et parlementaires destinées à orienter et à encadrer l’expression du « devoir de mémoire », il se trouvait à nouveau à l’Assemblée nationale des majorités pour décider par la loi une vérité historique, la voie serait ouverte à une généralisation du crime contre l’humanité et à son extension à toutes les victimes de l’histoire nationale et même internationale, puisque, par exemple, dans l’extermination des Arméniens en 1915, la France n’est pour rien. Et, par voie de conséquence, aux sanctions pénales qu’implique leur mise en question.

Le crime contre l’humanité avait été conçu pour des faits contemporains, qui dépassaient l’entendement et dont l’horreur et l’ampleur ne relevaient d’aucune catégorie juridique. Il qualifiait le présent immédiat, il ne concernait pas le souvenir, ni la mémoire, ni le passé. Quant à la loi Gayssot, elle avait été conçue, dans les circonstances très précises du négationnisme faurissonien, non pas contre les historiens, mais contre les militants de la contre-vérité historique.

Avec l’extension de la loi Gayssot et la généralisation de la notion de crime contre l’humanité, on est dans une double dérive : la rétroactivité sans limites et la victimisation généralisée du passé.

La rétroactivité, et l’imprescriptibilité que prévoyaient les jugements de Nuremberg, puis la loi de 1964, comme la loi Gayssot qui s’y réfère, étaient limitées à la période des crimes nazis. On ne remontait en arrière que de cinq ou six ans. En quelques années, on est passé d’une rétroactivité de six ans à une rétroactivité de six siècles.

Il n’y a aucune raison pour que les descendants des victimes de toute l’histoire de la France ne réclament et n’obtiennent pas ce que les fils et filles des descendants d’esclaves ont obtenu. Le « génocide » vendéen attend sa reconnaissance officielle, les Russes blancs ne manquent pas d’arguments contre les massacres communistes en Ukraine, pas plus que les Polonais réfugiés contre les massacres de Katyn. Suivraient, avec un argumentaire imparable, les descendants des protestants de la Saint-Barthélemy, les aristocrates guillotinés, les Albigeois exterminés. Et pourquoi, dans la foulée, la France ne se donnerait-elle pas, au nom de ses principes les plus fondamentaux, une compétence mémorielle à dimension planétaire, incriminant les Espagnols et les Américains pour leur action exterminatrice contre les Indiens, au nord et au sud ? Et les Chinois au Tibet ? Il y aurait déjà, paraît-il, une vingtaine de projets de lois sur le bureau des Assemblées, l’une d’elles remontant aux croisades. Et pourquoi pas ? C’est, en effet, aux yeux des musulmans, la scène primitive de la criminalité occidentale dont la France est effectivement la première des parties prenantes.

L’histoire n’est qu’une longue suite de crimes contre l’humanité. Et puisque les auteurs de ces crimes sont morts, ces lois ne peuvent et ne pourraient que poursuivre, soit au civil, soit au pénal, les historiens qui traitent de ces périodes et les professeurs qui les enseignent, en les accusant de complicité de génocide ou de complicité de « crime contre l’humanité ». J’exagère ? Rappelons que c’est seulement la très large et active mobilisation des historiens qui, du propre aveu de son président, a fait abandonner au Collectifdom l’assignation qu’il avait lancée contre Olivier Pétré-Grenouilleau, l’auteur des Traites négrières.

Il pèse aujourd’hui sur l’ensemble des historiens un insupportable soupçon de réaction corporatiste. Comme si l’histoire n’était, après tout, que la mémoire d’un groupe de professionnels attachés à leurs fiches et à leurs privilèges et que leur tranquille métier a rendus insensibles à l’histoire vraie, faite de la douleur et de la souffrance des femmes et des hommes. Une mémoire, somme toute, comme une autre. Ce reproche est grave. Il mesure l’ampleur des dégâts et la toute-puissance de l’hégémonie mémorielle. L’heure est à une dangereuse radicalisation de la mémoire et à son utilisation intéressée, abusive et perverse.

[…]

Si les historiens se sont élevés contre le principe de ces lois dites « mémorielles », ce n’est nullement pour se réserver à eux-mêmes, comme une propriété de la corporation, comme une « mémoire » à prétention scientifique, l’expression exclusive d’une vérité vraie. C’est qu’en fonction de leur responsabilité civique ils se trouvent en première ligne d’un combat qui intéresse la collectivité tout entière, celui de la liberté intellectuelle et des libertés publiques dans un État démocratique.

Le mouvement général de réinterprétation du passé par la mémoire, du jugement sur le passé au nom de la mémoire mène tout droit à l’abolition de toute forme d’esprit et de raisonnement historiques. Est-ce cela que nous voulons ? Sommes-nous prêts à en accepter les conséquences ?

La mémoire nie par définition les différences et les transitions temporelles, supprime les facteurs de transformation et les conditions du changement. Il ne s’agit plus de comprendre et de faire comprendre le passé pour lui-même, de le connaître pour le faire sentir et de rétablir les enchaînements qui nous ont fait ce que nous sommes, mais de plaquer directement sur tous les phénomènes du passé un jugement qui n’est bâti que sur des valeurs et des critères d’aujourd’hui, comme si ces valeurs et ces critères n’avaient pas eux-mêmes une histoire et existaient de toute éternité. Nous vivons aujourd’hui convaincus et dominés par le droit des individus ; c’est sans doute à certains égards heureux, mais ce droit a lui-même une longue histoire. Une sourde contamination s’est opérée entre la mémoire et la morale ; et la mémoire a mangé l’histoire.

Là est le péché intrinsèque à la généralisation menaçante du crime contre l’humanité. En soi, l’émergence de la notion exprime peut-être un progrès de la conscience universelle, à laquelle le spectacle des actualités télévisuelles donne tous les jours de bonnes raisons de s’indigner. Mais, appliquée généreusement, et paresseusement, à des périodes lointaines, à des humanités incomparables à la nôtre et qui n’étaient ni pires ni meilleures, mais différentes, elle aboutit à des absurdités. Elle ne juge même que nous. Il revient à l’histoire de rendre hommage et justice aux victimes et aux vaincus. Mais une histoire entièrement réécrite et jugée du point de vue des victimes et des vaincus est une négation de l’histoire.

 

  • Annexe 1. Manifeste du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH)

Adopté le 17 juin 2005

En tant que chercheurs et enseignants en histoire, notre rôle principal consiste à élaborer et à transmettre des connaissances rigoureuses sur le passé. Celles-ci résultent d’une analyse critique des sources disponibles, et répondent à des questions qui ont pour but de mieux comprendre les phénomènes historiques et non pas de les juger. Mais les historiens ne vivent pas dans une tour d’ivoire. Depuis le XIXe siècle, le contexte politique et social a joué un rôle essentiel dans le renouvellement de leurs objets d’étude. Les luttes ouvrières, le mouvement féministe, la mobilisation collective contre le racisme, l’antisémitisme et la colonisation, ont incité certains d’entre eux à s’intéresser aux « exclus » de l’histoire officielle, même si la France est restée à la traîne de ces mutations.

Il y a donc un rapport étroit entre la recherche historique et la mémoire collective, mais ces deux façons d’appréhender le passé ne peuvent pas être confondues. S’il est normal que les acteurs de la vie publique soient enclins à puiser dans l’histoire des arguments pour justifier leurs causes ou leurs intérêts, en tant qu’enseignants-chercheurs nous ne pouvons pas admettre l’instrumentalisation du passé. Nous devons nous efforcer de mettre à la disposition de tous les connaissances et les questionnements susceptibles de favoriser une meilleure compréhension de l’histoire, de manière à nourrir l’esprit critique des citoyens, tout en leur fournissant des éléments qui leur permettront d’enrichir leur propre jugement politique, au lieu de parler à leur place.

• Les enjeux de mémoire aujourd’hui. Les tentatives visant à mettre l’histoire au service de la politique ont été nombreuses depuis un siècle. Le nationalisme et le stalinisme ont montré que lorsque les historiens et, au-delà, l’ensemble des intellectuels renonçaient à défendre l’autonomie de la pensée critique, les conséquences ne pouvaient être que désastreuses pour la démocratie. Au cours de la période récente, les manipulations du passé se sont multipliées. Les « négationnistes », ces « assassins de la mémoire » (Pierre Vidal Naquet), ont cherché à travestir l’histoire de la Shoah pour servir les thèses de l’extrême droite. Aujourd’hui, l’enjeu principal concerne la question coloniale. Dans plusieurs communes du sud de la France, on a vu apparaître des stèles et des plaques célébrant des activistes de l’OAS qui ont pourtant été condamnés par la justice pour leurs activités antirépublicaines. Tout récemment, le gouvernement n’a pas hésité à adopter une loi (23 février 2005) exigeant des enseignants qu’ils insistent sur « le rôle positif» de la colonisation. Cette loi est non seulement inquiétante parce qu’elle est sous-tendue par une vision conservatrice du passé colonial, mais aussi parce qu’elle traduit le profond mépris du pouvoir à l’égard des peuples colonisés et du travail des historiens. Cette loi reflète une tendance beaucoup plus générale. L’intervention croissante du pouvoir politique et des médias dans des questions d’ordre historique tend à imposer des jugements de valeur au détriment de l’analyse critique des phénomènes. Les polémiques sur la mémoire se multiplient et prennent un tour de plus en plus malsain. Certains n’hésitent pas à établir des palmarès macabres, visant à hiérarchiser les victimes des atrocités de l’histoire, voire à opposer les victimes entre elles. On voit même des militants, soucieux de combattre les injustices et les inégalités de la France actuelle, se placer sur le terrain de leurs adversaires, en confondant les polémiques sur le passé et les luttes sociales d’aujourd’hui. Présenter les laissés-pour-compte de la société capitaliste actuelle comme des « indigènes de la République », c’est raisonner sur le présent avec les catégories d’hier, c’est se laisser piéger par ceux qui ont intérêt à occulter les problèmes fondamentaux de la société française, en les réduisant à des enjeux de mémoire.

Il existe beaucoup d’autres domaines où les historiens sont confrontés à ces logiques partisanes. La multiplication des « lieux de mémoire » dénonçant les « horreurs de la guerre » ou célébrant « la culture d’entreprise » tend à imposer une vision consensuelle de l’histoire, qui occulte les conflits, la domination, les révoltes et les résistances. Les débats d’actualité ignorent les acquis de la recherche historique et se contentent, le plus souvent, d’opposer un « passé » paré de toutes les vertus, à un présent inquiétant et menaçant : « Autrefois, les immigrés respectaient “nos” traditions car ils voulaient “s’intégrer”. Aujourd’hui, ils nous menacent et vivent repliés dans leurs communautés. Autrefois, les ouvriers luttaient pour de bonnes raisons, aujourd’hui ils ne pensent qu’à défendre des intérêts “corporatistes”, encouragés par des intellectuels “populistes” et irresponsables ».

Nous en avons assez d’être constamment sommés de dresser des bilans sur les aspects « positifs » ou « négatifs » de l’histoire. Nous refusons d’être utilisés afin d’arbitrer les polémiques sur les « vraies » victimes des atrocités du passé. Ces discours ne tiennent compte ni de la complexité des processus historiques, ni du rôle réel qu’ont joué les acteurs, ni des enjeux de pouvoir du moment. Au bout du compte, les citoyens qui s’interrogent sur des problèmes qui les ont parfois (eux ou leur famille) directement affectés, sont privés des outils qui leur permettraient de les comprendre.

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  • Annexe 2 : Programme de la Conférence internationale « Géopolitique, réconciliation et usages de la mémoire », 4-6 décembre 2008 (Kiev, Ukraine).

La fin du communisme en Europe centrale et orientale a renouvelé les débats sur l’histoire et ravivé les enjeux mémoriels. La concomitance avec les processus d’intégration européenne a eu un effet dynamisant. Les usages de l’Europe ne se sont pas limités à l’apprentissage de l’acquis communautaire ni à l’interaction des acteurs institutionnels. Une intense activité symbolique impliquant plusieurs catégories d’acteurs, à l’intérieur et à l’extérieur, s’est engouffrée dans la fenêtre d’opportunité   qu’a   constitué la période transitoire   avant   l’élargissement.   Après l’adhésion   de  nouveaux   pays, des problématiques mémorielles inédites ont fait irruption dans l’espace élargi de l’UE et chez ses voisins les plus proches comme l’Ukraine ou la Russie. Tous ces pays nous mettent au défi d’analyser et de comprendre leurs héritages mémoriels.

L’espace   européen   s’est   enrichi   de   nouvelles tendances : il n’abrite pas uniquement l’axe de rotation mémoriel autour de l’Allemagne, même si ce dernier reste dominant. L’Europe   est   le théâtre   de   la récurrence   des   mouvements   « mémoriels   »   tous azimuts,   du  Nord au   Sud   et   d’Est   en   Ouest. Sans doute la politique de l’Union européenne  d’encouragement des dispositifs et des actions de réconciliation agit-elle comme une soupape qui évacue périodiquement le trop plein de pression, mais elle donne aussi de la visibilité aux acteurs qui prennent en charge les dissensions et les conflits de requalification des dossiers qui semblaient être définitivement classés.

Depuis peu, on note le recours explicite à l’instrument historique dans la gouvernance de certains Etats, non pas­ comme ce fut le cas par exemple lorsque l’usage du passé conflictuel servait au couple Mitterrand et Kohl –, pour améliorer les   relations  bilatérales et   la construction   européenne,   mais   pour   mobiliser l’électorat   d’un   parti   ou d’une coalition   autour   d’objectifs   de   revendication identitaire,   symbolique  et   belliqueuse, dans   l’arène   interne   et   face   au   monde extérieur.   En   Pologne,   on   va   jusqu’à parler de   « politique   historique »,   partie constitutive   des   politiques   publiques. Les conflits   interétatiques qui semblaient appartenir au passé resurgissent à travers les jeux mémoriels. Entre les anciens empires et les ex­ colonies, on rappelle le solde mémoriel négatif. Des querelles symboliques sont parfois à l’origine de surenchères géopolitiques, dangereuses pour la stabilité régionale. On gère les relations internationales en mettant en scène des représentations conflictuelles de l’histoire du voisinage.

La forme extrême des manipulations de l’histoire et de la mémoire tient à la volonté de certains auteurs des crimes de masse, souvent détenteurs du pouvoir, d’en effacer les traces. Elles sont comme le prolongement du crime lorsque la vie est redevenue « normale ». Le conflit ex­yougoslave abonde en exemples de ce type. Ces manipulations se manifestent sous   d’innombrables   formes   comme   la production  de  récits falsifiés des événements, l’effacement   des   preuves, l’interdiction   ou   la   destruction des archives, la   répression ou l’élimination des témoins, l’instauration de la censure et la criminalisation des producteurs des récits dissidents.

Pour beaucoup de pays libérés de la domination étrangère au 20e siècle les retrouvailles avec l’histoire occultée ou déformée par les puissances occupantes sont des moments forts de reconstruction des référents identitaires et de leur statut international.

Face à ce phénomène de prolifération des usages de l’Histoire à des fins géopolitiques, la conférence qui se tient à Kiev du 4 au 6 décembre 2008 a une double fonction :

  • répertorier les « conflits de mémoires » tels qu’ils jouent dans les rapports de force présents ;
  • rendre intelligibles les raisons du « recyclage » du passé « douloureux » dans les conjonctures actuelles pour apporter des éclairages utiles aux acteurs institutionnels en charge des dossiers de réconciliation.

« 75 minutes BTS » (Thème « Je me souviens »). « Je suis né quelque part » : la généalogie comme légitimation identitaire.

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2016-2017 
Je me souviens

Problématique de ce « 75 Minutes » : « Je suis né quelque part… » : la généalogie comme légitimation identitaire.

mots clés : Je me souviens ; généalogie ; filiation ; identité ; ancrage territorial et patrimonial

De passe-temps distinctif réservé jadis à une élite aristocratique, la généalogie s’est peu à peu diffusée dans toutes les couches de la société. Si la mise en valeur des archives et la démocratisation de la photographie dès le début du vingtième siècle ont favorisé une réflexion plus large sur l’histoire familiale, c’est dans le tournant des années 60, sous l’influence des études sur les déterminismes historiques et socioculturels, et surtout à partir des années 80¹ grâce au développement de la mémoire patrimoniale, que la généalogie populaire prend un essor considérable au point de devenir un véritable phénomène de société : nombre de gens se mettent à rechercher la trace de leurs ascendants. On assiste en effet de nos jours à travers le monde, notamment avec l’essor d’Internet, des réseaux associatifs et des banques de données généalogiques, à un développement sans précédent de la réflexion sur la quête identitaire et le lignage. 

Face à l’euphorie trompeuse d’un monde toujours plus éphémère et diasporique², « pris dans le flux de l’immédiat et du court terme, emportés par le cours accéléré de la vie » (Instructions officielles), les individus souvent déracinés recherchent les ancêtres, le territoire, la tribu, le clan, le groupe, la famille dont ils sont originaires. De fait, la généalogie est d’abord alimentée par une peur de l’oubli et un désir de sociabilité : « Je suis né quelque part/Laissez-moi ce repère/Ou je perds la mémoire » chantait Maxime Le Forestier en 1989³… La quête de reconnaissance mémorielle constitue sans nul doute une dynamique essentielle de la généalogie : tout en écrivant avec pessimisme le monde post-moderne, et en puisant leur inspiration dans une époque qu’elles n’ont pas connue, les générations actuelles, orphelines de l’État-providence, cherchent à s’inscrire différemment dans l’histoire collective par la reconstitution d’une mémoire familiale. 

Cette mémoire de la parenté a entraîné de nouveaux marchés et de nouvelles pratiques culturelles : à ce titre, le sujet proposé l’an passé au BTS sur l’objet vintage nous rappelait combien, à une époque troublée de notre histoire faite de discontinuités sociales et de ruptures, le goût pour le passé se conjugue avec la volonté de s’inscrire dans une identité et une reconnaissance des origines. Confrontés à toutes les contradictions de la modernité, si nous cherchons à être né quelque part, c’est dans un lieu appartenant à un certain espace et dans une temporalité nous conférant une légitimité sociale : ainsi avec la généalogie, nous avons une histoire, puisque l’identité personnelle se projette comme identité narrative. Dans notre monde diffus et superficiel, monde à mémoire faible, cette quête mémorielle associe la mémoire forte⁴ à une légitimation existentielle et identitaire : je sais d’où je viens, donc je suis.

Copyright © février 2016, Bruno Rigolt

1. Voir à ce sujet : Philippe Joutard, Histoire et mémoires, conflits et alliance, Paris, Éditions La Découverte », 2013.
2. Qui se rapporte à la diaspora. Dans le contexte : relatif à une identité plurielle.
3. Maxime Le Forestier, « Né quelque part », 1989
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4. La « mémoire forte »
caractérise une « mémoire organisatrice en ce sens qu’elle est une dimension importante de la structuration d’un groupe et, par exemple, de la représentation qu’il va faire de sa propre identité ». La « mémoire faible », « diffuse et superficielle […] est difficilement partagée par un ensemble d’individus dont l’identité collective est, par ce fait même, relativement insaisissable ». Joël Candau, Anthropologie de la mémoire. Paris, Presses Universitaires de France (« Que sais-je ? » n°3160), 1996, page 40. Propos cités par Marie-José Jolivet, « Espace, mémoire et identité ». In : Marie-José Jolivet (ed.). Logiques identitaires, logiques territoriales, 2000, Cahier des Sciences humaines, nouvelle série numéro 14, Autrepart, page 174.

→ Étape 1 –: la prise de notes (35 minutes) : Documents 1 et 2 : 30 minutes. Document 3 : 5 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Martine Segalen, Agnès Martial, Sociologie de la famille, Huitième édition, Paris Armand Colin « Collection U », 1981, 2013 pour la présente édition.

« Les supports de la mémoire« 

 

2. Caroline Legrand, La Quête de parenté : pratiques et enjeux de la généalogie en Irlande, Québec (Canada), Les Presses de l’Université Laval, 2006, pp. 11–14 (page 14 jusqu’à : « de leur mémoire, de leur parenté et de leur identité »).

 

3. Portail « Généalogie », Ministère de la culture et de la communication

http://www.culture.fr/Genealogie/Articles/Comment-debuter-ma-genealogie


→ Étape 2 –: le réinvestissement des notes (40 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Relevez dans le document 1 quelques mécanismes de reconnaissance de la filiation.
– En exploitant le document 1, dites pourquoi la généalogie n’est pas perçue de la même manière dans les milieux aristocratiques et bourgeois.
– Selon Caroline Legrand (doc. 2), pourquoi la généalogie a-t-elle renouvelé nos représentations de la parenté ?
– Après avoir cherché le sens du mot « parentèle », expliquez cette phrase (milieu de la page 12) : « Il s’agit de la recherche des origines, cette quête incessante d’identité qui est une autre manière d’illustrer les manipulations que l’on peut opérer pour se fabriquer une parentèle et redéfinir l’image que l’on a et que l’on veut donner de soi ». Vous pourrez chercher ensuite à étayer ces propos.
– Page 14 (haut de page), Caroline Legrand mentionne le nom de Maurice Halbwachs : à quel propos ? Faites une recherche sur cet auteur et sur les ouvrages qu’il a rédigés. En quoi sont-ils importants pour mieux appréhender le thème « Je me souviens » ?
– À l’aide de quelques exemples empruntés aux documents 1 et 2, expliquez ces propos du support de cours : « avec la généalogie, nous avons une histoire, puisque l’identité personnelle se projette comme identité narrative ».

– Allez sur la page « Comment débuter ma généalogie ? » du Ministère de la culture et de la communication. En regardant attentivement les exemples proposés, les outils pratiques, etc., montrez comment la généalogie s’articule avec la notion de patrimoine, de diversité culturelle et de citoyenneté.
– La fièvre généalogique que nous connaissons présente néanmoins des limites : en se cherchant des origines ancestrales à travers des grands mythes historiographiques (Révolution, Empire, etc.), n’y a-t-il pas le risque de déviation vers une généalogie identitaire et communautariste ? Vous pourrez étayer votre réponse en exploitant cette page.

  • Enfin, essayez de construire une réflexion personnelle en 15 minutes à partir des éléments suivants (présentation de l’ouvrage de Caroline Legrand sur le site des Presses de l’Université Laval) : « La généalogie recouvre une dimension identitaire évidente. Elle permet à tout un chacun de penser sa propre continuité tout en confortant sa filiation et son ancrage territorial. Intime et personnelle, la généalogie n’échappe cependant pas à des instrumentations institutionnelles. Signe de la marchandisation des affaires de parenté, des commerces se développent autour de l’expertise généalogique et des industries se créent pour inscrire la quête des origines au cœur de politiques touristiques et patrimoniales. »

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Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

Prochains travaux dirigés :

  • « Support de cours et entraînement BTS » : dimanche 28 février
    (Thème : Je me souviens… « Histoire et mémoire »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » : vendredi 11 mars
    (Thème : Ces objets qui nous envahissent… « Symbolique des objets et rituels de consommation » Programme 2015-2016
  • « Support de cours et entraînement BTS » : mardi 15 mars
    (Thème : Je me souviens… « Le souvenir et l’attente comme mesure du temps »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » : dimanche 27 mars
    (Thème : Je me souviens… « Oubli et souvenir sont-ils si différents ? »). Programme 2016-2017

Travaux dirigés déjà mis en ligne (pour la session 2016) :

Méthodologie

 

« 75 minutes BTS » Thème : « Je me souviens » : le lieu comme vecteur identitaire et mémoriel

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2016-2017 
Je me souviens

Problématique de ce « 75 Minutes » : « Je me souviens d’un lieu… » : le lieu comme vecteur identitaire et mémoriel

mots clés : Je me souviens ; écriture autobiographique ; mémoire affective ; quête de soi

Lieux d’enfance, lieux d’origine et de refuge, lieux de déchirures, lieux de mystère qui se dérobent au présent, lieux d’ancrage et d’encrage... Certains lieux, gravés dans la mémoire autobiographique, sont comme « le signe mémoratif […] [qui] fait surgir un état d’âme du passé dans la conscience actuelle »¹ : s’en souvenir, c’est quelque part se souvenir de soi, de son passé privé. De fait, nous investissons affectivement les lieux : c’est en fonction des affects éprouvés dans le passé qu’ils se chargent en émotions, en souvenirs racontés,  et qu’ils aident à répondre à la vaste question, « Qui suis-je ? ».

Cette inscription du lieu dans la mémoire affective se combine en effet avec notre roman personnel : elle fait resurgir l’émotion ressentie la première fois. C’est en fonction des émotions éprouvées dans le passé qu’un lieu s’inscrit dans le vécu et dans le symbolique : il n’y a donc pas de lieu en soi, il n’y a que notre mémoire du lieu, notre expérience du lieu où notre propre énigme se trouve inscrite et par laquelle nous nous appréhendons nous-mêmes. Ce pouvoir de se souvenir d’un lieu amène conséquemment à se souvenir de ce qui a eu lieu et qui renvoie toujours la conscience à elle-même. 

Tous les documents proposés montrent que notre souvenir du lieu n’est pas immédiat, mais pris dans un système signifiant qui procède d’une reconstruction critique. Si Georges Pérec² disait à propos de ses « Je me souviens » qu’en traversant le quotidien ordinaire que tant de gens du même âge ont vu, vécu, partagé, les souvenirs ne sauraient être « personnels », notre rapport au lieu n’est-il pas néanmoins un rapport intime ? Cette dimension introspective de la mémoire est essentielle : chaque lieu parle à notre âme, objectivité et subjectivité sont ici inséparables. Nous sommes dans les lieux et les lieux sont en nous.

En convoquant la mémoire d’un passé révolu, ils mettent l’accent sur la reconstitution du temps vécu. Retourner sur le lieu des origines, c’est vivre dans un même moment, à la fois passé et présent, puisque le souvenir que nous avons du lieu permet la reconstitution du temps vécu et le passage de l’expérience sensible et confuse à la quête de soi par l’écriture : c’est elle qui permet d’inscrire le souvenir dans une dynamique créatrice, où se dessinent les improbables frontières entre la réalité et sa réincarnation. De ce point de vue, le travail sur la mémoire suit sans cesse ce mouvement paradoxal qui consiste à se souvenir pour devenir et advenir…

Copyright © février 2016, Bruno Rigolt

1. Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle, Paris, Gallimard 1957, p.294
2. Georges Pérec, Je me souviens, 1978 (quatrième de couverture) : « Ces « Je me souviens » ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine d’être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire […]. Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, […] suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie. »

→ Étape 1 –: la prise de notes (30 minutes) : Document 1 : 15 minutes. Documents 2 et 3 : 15 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Boris Cyrulnik, Je me souviens, Paris, Odile Jacob, « Poches » 2010
« Pondorat », pp. 17-19.
Depuis « Pendant des années, un mot remontait de ma mémoire » (page 17), jusqu’à « grâce aux bals populaires et grâce à Philippe » (page 19).


–

2. J.M.G. Le Clézio, « C’est pour cela que j’écris… »
Libération, numéro hors série « Pourquoi écrivez-vous ? », mars 1985

« […] j’avais dix-douze ans, j’habitais cette vieille maison sur le port, un peu napolitaine, complètement décrépite, avec des draps qui séchaient à toutes les fenêtres de la cour […]. En ce temps-là, je ne savais pas ce que c’était qu’un écrivain, je n’en avais pas la moindre idée, […]. Je me souviens bien de cette maison surtout à la belle saison, en été et au commencement du printemps, parce qu’on laissait les fenêtres ouvertes et qu’on entendait le bruit des martinets et les roucoulements des pigeons. Mais il y avait un bruit spécialement qui me faisait quelque chose. Je ne peux pas vraiment dire pourquoi ça m’inquiétait, mais aujourd’hui encore quand j’y pense ça me fait frissonner et ça me met dans cet état de sorte de mélancolie et d’impatience qui précède le moment où je sais que je vais devoir m’asseoir n’importe où, là où je suis, prendre un cahier et un crayon à bille, et commencer à écrire. Ce bruit, c’était les voix des jeunes gens qui s’appelaient dans la cour, qui criaient leurs noms. Il y avait des garçons qui venaient siffler, et d’autres mettaient la tête à la fenêtre, et ils disaient : « Tu cales? » Et ceux d’en haut : « Où vous allez ? » Ils allaient je ne sais où, à la plage, ou à la foire, ou simplement au coin de la rue pour discuter, ou attendre les filles qui sortaient de l’école. Mais quand j’entendais ces sifflements, et les noms qui résonnaient dans la cour, j’imaginais une autre vie que la mienne, j’imaginais les courses dans l’infini des rues, j’imaginais les bains dans l’eau de mer froide, le soleil, l’odeur des cheveux des filles, la musique des dancings, l’aventure, la nuit. Jamais je n’ai entendu appeler mon nom dans la cour, jamais je n’ai entendu siffler pour moi. J’étais dans la même maison, mais c’était un autre monde. Voilà, c’est pour cela que j’écris. »

–

3. Paul Verlaine (1844-1896), « Après trois ans », Poèmes saturniens (1866).
Centré sur le thème de la fuite du temps et du souvenir, ce célèbre sonnet appartient à la première section du recueil : « Melancholia », consacrée à l’expression intime des sentiments du poète. « Après trois ans » évoque le retour de Verlaine en 1865 sur le lieu de ses vacances, lieu où il avait été heureux avec Élisa, avant qu’elle ne se marie. 

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
− Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.


→ Étape 2 –: le réinvestissement des notes (45 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Relevez dans chacun des textes quelques aspects montrant que le temps et la mémoire occupent une place essentielle dans la réflexion autobiographique.
– À partir des documents 1 et 2, expliquez comment la mémoire autobiographique fait resurgir un passé à la fois partagé et personnel.
– Comment comprenez-vous ces propos de J.M.G. Le Clézio : « J’étais dans la même maison, mais c’était un autre monde. Voilà, c’est pour cela que j’écris ».
– En exploitant le document 1, dites en quoi les souvenirs inscrivent l’homme dans le temps historique.
– À partir des documents 2 et 3, montrez q
uel rôle joue l’écriture dans le processus de mémorisation.
– Dans son poème, Verlaine indique que « rien n’a changé » (v. 5), et que tout paraît « comme avant » (v. 9). En quoi cependant rien ne semble plus comme avant ?
– Questions de synthèse :
1. En réinvestissant les trois textes du corpus, dites en quoi la mémoire parvient à donner sens à l’existence.
2. Un lieu (réel ou virtuel) vous a particulièrement marqué(e)… Après l’avoir brièvement évoqué, vous chercherez à l’analyser en étayant ces propos du support de cours : « il n’y a […] pas de lieu en soi, il n’y a que notre mémoire du lieu, notre expérience du lieu où notre propre énigme se trouve inscrite et par laquelle nous nous appréhendons nous-mêmes. Ce pouvoir de se souvenir d’un lieu amène conséquemment à se souvenir de ce qui a eu lieu et qui renvoie toujours la conscience à elle-même ».

  • Enfin, essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes à partir du sujet suivant : « Dans quelle mesure se souvenir d’un lieu, c’est toujours se souvenir de soi ? »
  • Document complémentaire :  J.M.G. Le Clézio, L’Africain, Paris Gallimard « Folio » 2005, pp. 119-123

    « C’est à l’Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d’enfant. À la source de mes sentiments et de mes déterminations. Le monde change, c’est vrai, et celui qui est debout là-bas au milieu de la plaine d’herbes hautes, dans le souffle chaud qui apporte les odeurs de la savane, le bruit aigu de la forêt, sentant sur ses lèvres l’humidité du ciel et des nuages, celui-là est si loin de moi qu’aucune histoire, aucun voyage ne me permettra de le rejoindre.

    Pourtant, parfois, je marche dans les rues d’une ville, au hasard, et tout d’un coup, en passant devant une porte au bas d’un immeuble en construction, je respire l’odeur froide du ciment qui vient d’être coulé, et je suis dans la case de passage d’Abakaliki, j’entre dans le cube ombreux de ma chambre et je vois derrière la porte le grand lézard bleu que notre chatte a étranglé et qu’elle m’a apporté en signe de bienvenue.
    […]
    Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ?

    Aujourd’hui, j’existe, je voyage, j’ai à mon tour fondé une famille, je me suis enraciné dans d’autres lieux. Pourtant, à chaque instant, comme une substance éthéreuse qui circule entre les parois du réel, je suis transpercé par le temps d’autrefois, à Ogoja. Par bouffées cela me submerge et m’étourdit. Non pas seulement cette mémoire d’enfant, extraordinairement précise pour toutes les sensations, les odeurs, les goûts, l’impression de relief ou de vide, le sentiment de la durée.

    C’est en l’écrivant que je le comprends, maintenant. Cette mémoire n’est pas seulement la mienne. Elle est aussi la mémoire du temps qui a précédé ma naissance, lorsque mon père et ma mère marchaient ensemble sur les routes du haut pays, dans les royaumes de l’ouest du Cameroun. La mémoire des espérances et des angoisses de mon père, sa solitude, sa détresse à Ogoja. La mémoire des instants de bonheur, lorsque mon père et ma mère sont unis par l’amour qu’ils croient éternel. Alors ils allaient dans la liberté des chemins, et les noms de lieux sont entrés en moi comme des noms de famille, Bali, Nkom, Bamenda, Banso, Nkongsamba, Revi, Kwaja. Et les noms de pays, Mbembé, Kaka, Nsungli, Bum, Fungom. Les hauts plateaux où avance lentement le troupeau de bêtes à cornes de lune à accrocher les nuages, entre Lassim et Ngonzin ».

J.M.G. Le Clézio, L’Africain, Paris, Gallimard « Folio », 2005, pp. 119-123

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Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

Prochains travaux dirigés :

  • « Support de cours et entraînement BTS » : dimanche 28 février
    (Thème : Je me souviens… « Histoire et mémoire »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » : vendredi 11 mars
    (Thème : Ces objets qui nous envahissent… « Symbolique des objets et rituels de consommation » Programme 2015-2016
  • « Support de cours et entraînement BTS » : mardi 15 mars
    (Thème : Je me souviens… « Le souvenir et l’attente comme mesure du temps »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » : dimanche 27 mars
    (Thème : Je me souviens… « Oubli et souvenir sont-ils si différents ? »). Programme 2016-2017

Travaux dirigés déjà mis en ligne (pour la session 2016) :

Méthodologie

CPGE|Corrigé de résumé analytique et de composition française|Les Passions|Ferdinand Alquié

accroche cpge_dissertThème 2015-2016 : les passions
Dissertation sur programme
sujet corrigé
→ Méthodologie de la dissertation

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  1. Entraînement Sujet A (TB) : résumé analytique (analyse en 150 mots (marge de 10 % en plus ou en moins tolérée) d’un texte de 750 mots environ, en lien avec le programme des œuvres étudiées.
  2. Entraînement Sujet A (TB) : question de vocabulaire portant sur deux mots ou expressions du texte, à définir dans leur contexte.
  3. Entraînement Sujet A (BCPST) : composition française
TEXTE

Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. L’erreur de la passion est semblable à celle où risque de nous mener toute connaissance par signes, où nous conduit souvent le langage : le signe est pris pour la chose elle-même : telle est la source des idolâtries, du culte des mots, de l’adoration des images, aveuglements semblables à ceux de nos plus communes passions. Aussi celui qui observe du dehors le passionné ne peut-il parvenir à comprendre ses jugements de valeur ou son comportement : il est toujours frappé par la disproportion qu’il remarque entre la puissance du sentiment et l’insignifiance de l’objet qui le semble inspirer, il essaie souvent, non sans naïveté, de redresser par des discours relatifs aux qualités réelles de l’objet présent les erreurs d’une logique amoureuse ou d’une crainte injustifiée. Mais on ne saurait guérir une phobie en répétant au malade que l’objet qu’il redoute ne présente nul danger, la crainte ressentie n’étant en réalité pas causée par cet objet, mais par celui qu’il symbolise, et qui fut effectivement redoutable, ou désiré avec culpabilité. De même, il est vain de vouloir détruire un amour en mettant en lumière la banalité de l’objet aimé, car la lumière dont le passionné éclaire cet objet est d’une autre qualité que celle qu’une impersonnelle raison projette sur lui : cette lumière émane de l’enfance du passionné lui-même, elle donne à tout ce qu’il voit la couleur de ses souvenirs. « Prenez mes yeux », nous dit l’amant. Et seuls ses yeux peuvent en effet apercevoir la beauté qu’ils contemplent, la source de cette beauté n’étant pas dans l’objet contemplé, mais dans la mémoire de leurs regards. L’erreur du passionné consiste donc moins dans la surestimation de l’objet actuel de sa passion que dans la confusion de cet objet et de l’objet passé qui lui confère son prestige. Ce dernier objet ne pouvant être aperçu par un autre que par lui-même, puisqu’il ne vit que dans son souvenir, le passionné a l’impression de n’être pas compris, sourit des discours qu’on lui tient, estime qu’à lui seul sont révélées des splendeurs que les autres ignorent. En quoi il ne se trompe pas tout à fait. Son erreur est seulement de croire que les beautés qui l’émeuvent et les dangers qu’il redoute sont dans l’être où il les croit apercevoir. En vérité, l’authentique objet de sa passion n’est pas au monde, il n’est pas là et ne peut pas être là, il est passé. Mais le passionné ne sait pas le penser comme tel : aussi ne peut-il se résoudre à ne le chercher plus.

Ferdinand ALQUIÉ, Le Désir d’éternité (1943)
Coll. « Quadrige », PUF, 1983, pp. 59-60

__________

Corrigés

I. Résumé analytique (150 mots)

Dans ce passage du Désir d’éternité, Ferdinand Alquié dresse un réquisitoire détaillé contre la passion : elle constitue selon le philosophe une erreur majeure car elle amène celui qui en est victime à une interprétation faussée de son rapport au temps.
Cette aliénation se manifeste tout d’abord par une incapacité du passionné d’appréhender correctement le présent, de par sa propre appréhension de la liberté aliénée à la conscience affective.
Le présent du passionné est alors un présent déceptif et fantasmé, qui montre un refus du monde et de la société, autrement dit un refus d’objectiver la réalité. De là vient qu’il est difficile de comprendre les aveuglements du sujet passionné. Car il n’est capable d’aucune problématisation.
La passionnalité s’oppose donc à la rationalité. Irréductible à toute objectivité, la conscience du passionné se fixe sur tel objet fini en le transformant illusoirement en infini, exprimant ainsi un « désir d’éternité ».

II. Explications des expressions

  • « la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent »
    La conscience humaine, en tant que faculté mentale, permet d’appréhender la réalité selon une logique d’objectivation du présent. Selon Ferdinand Alquié, la conscience du passionné ne permet pas un tel discernement car elle est aveuglée par une perception faussée du temps. Cette aliénation se manifeste par une incapacité du passionné de voir le présent et de s’inscrire dans le devenir.
  • « le signe est pris pour la chose elle-même »
    Un signe est une représentation. Il a donc sa réalité dans l’objet qu’il signifie, mais il n’est pas l’objet lui-même. Dans le texte, il y a ainsi confusion chez le passionné dans sa perception de la réalité. Le présent du passionné est un présent illusoire, inauthentique et fantasmé : le passionné croit à tort retrouver dans un objet présent le retour de l’objet aimé de l’origine, sous une forme nouvelle, évidemment fausse et nécessairement déceptive puisqu’elle vise ce qui n’existe pas.

–
III. Composition française
Entraînement Sujet A (BCPST) : composition française
Rappel du sujet :

« Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. »

Dans quelle mesure votre lecture des trois œuvres au programme éclaire-t-elle ce jugement de Ferdinand Alquié, dans Le Désir d’éternité ?

■■■ Dissertation

Travail collaboratif Dernière mise à jour : lundi 08/02/2016 16:54

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en BCPST2, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Émeline B. Bravo à elle et à tous les étudiants pour leur implication. Ce travail a servi de base au présent corrigé.
N. B. Le tapuscrit original a été profondément remanié pour correspondre davantage à la charte éditoriale de ce blog de lettres. Ces modifications ne remettent bien évidemment pas en cause la qualité du travail et n’ont d’autre but que de l’enrichir.

__________

_____Les passions sont-elles une erreur ? Nous empêchent-elles d’accéder à la conscience de l’existant ? Nous soumettent-elles sans résistance à l’irrationnel et aux déterminismes ? Les chefs d’accusation, depuis les débuts de la philosophie, ne manquent pas : les hommes seraient bien souvent mus par des affects qui les destituent de toute maîtrise d’eux-mêmes au point de les empêcher d’affronter la réalité et de vivre dans l’historicité du présent. Ils subiraient ainsi l’éternelle boucle des passions qui, ramenant sans cesse le présent au passé, les entretiendrait dans une « moindre conscience ». Telle est en effet la thèse soutenue par Ferdinand Alquié dans Le Désir d’éternité : « Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en se confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent ». Renouant avec toute une tradition moraliste de la passion, Alquié la présente comme un refus affectif du temps : elle aliénerait ainsi le sujet en faisant perdurer le passé dans le présent, par le biais de signes et d’émotions ressentis auparavant. Incapable de percevoir le présent, prisonnier de ses passions, l’individu déréalise la réalité au point de perdre sa souveraineté sur lui-même.

_____La sévérité d’un tel jugement prête à discussion : faut-il combattre les passions pour être libre ? Dans quelle mesure, en modifiant le rapport qu’a le passionné au temps, empêchent-elles l’homme d’agir ? Ces questionnements fondent la problématique de notre travail : si les passions, comme nous le concéderons d’abord, amènent à faire perdurer le passé dans le présent, nous verrons qu’elles peuvent aussi aliéner le passionné à un éternel présent illusoire. Il conviendra enfin de dépasser cette dialectique quelque peu réductrice pour envisager une définition plus positive des passions : comme moteur de l’histoire mais aussi de la conscience humaine, ne permettent-elles pas, loin d’aliéner l’homme au temps, de l’ouvrir au contraire à une conscience du temps libérée ? Nous étayerons notre démonstration par les trois œuvres au programme : Andromaque de Racine, la Dissertation sur les passions de Hume et La Cousine Bette de Balzac.

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______La passion apparaît comme un refus du temps. Ainsi que l’affirme Ferdinand Alquié, le passionné semble faire perdurer le passé dans le présent au point d’être incapable de s’objectiver dans la conscience d’une temporalité authentique. Les affects dominent l’individu qui ne perçoit plus le présent et de ce fait, reste entièrement tourné vers le passé.

______Selon le sens commun, les passions se présentent comme une emprise au point d’aveugler, par leur caractère obnubilant, la raison. Certaines, nourries et entretenues par le souvenir, entraînent alors une dévalorisation de la téléologie rationnelle. C’est ainsi que la Cousine Bette, protagoniste du roman balzacien, semble pétrifiée par la passion haineuse et jalouse de la vengeance dont l’auteur de la Comédie humaine nous rappelle qu’elle est « comme un germe de peste qui peut éclore et ravager une ville » |source|. Celle-ci est en effet entretenue par les déterminismes sociaux, à commencer par cette enfance en Lorraine pendant laquelle Lisbeth a été indirectement rabaissée par la belle, intelligente et vertueuse Adeline. À la lecture du récit, nous avons le sentiment que le narrateur, en nous racontant l’histoire de « la Bette », nous transmet aussi une conception du sens de l’existence où le temps est vécu en aliénation au passé : « Lisbeth commençait à voir les progrès de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait son intelligence » |ch. 41, source|. Cette rancœur profonde à l’encontre d’Adeline, qui se constitue en ressassement stérile du passé, peut être mise en relation avec les allusions historiques du roman qui peuvent se lire comme un refus de toute perspective évolutionniste : Crevel semble ainsi littéralement fasciné par les exploits libertins de la noblesse de cour sous Louis XV, et la famille Hulot par la figure mythique de  Napoléon. Ce rôle primordial du passé dans la formation des passions détermine également le personnage d’Andromaque : son attitude face à Pyrrhus est en effet intimement liée au souvenir de la nuit de cauchemar qui vit la chute de Troie et le massacre de sa propre famille. En voulant à tout prix rester fidèle à la mémoire d’Hector, son mari décédé, elle alimente une obsession mortifère du souvenir au point de faire d’Astyanax le substitut d’Hector. Les paroles prononcées par Andromaque et rapportées par Pyrrhus à la scène 5 de l’acte II témoignent à cet égard d’une profonde ambiguïté : « Vainement à son fils j’assurais mon secours : / C’est Hector, disait-elle en l’embrassant toujours ; / Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ; / C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. » |source|. Comme nous le voyons, si Andromaque chérit Astyanax, c’est parce qu’il est le vivant portrait d’Hector : ainsi n’a-t-il d’existence qu’en tant que réincarnation du père. Nourrie par le passé, la passion cristallise donc les affects au point de devenir exclusive et obsédante.

______En outre, si les passions apparaissent souvent comme l’anti-raison et l’amoralité par excellence, c’est que le passionné se trouve dans l’incapacité d’objectiver le présent : aveuglé par ses affects, il déréalise la réalité au point de ne la percevoir qu’à travers le prisme déformant de la passion.  N’est-ce pas cette confusion qu’évoque Hume dans ce passage de la Dissertation : « […] l’esprit humain […] pour ce qui est des passions, […] ne ressemble pas à un instrument à vent, qui, tandis qu’on en parcourt les touches, laisse retomber le son dès que l’on cesse de souffler ; il ressemble plutôt à un instrument à cordes qui, à chaque attaque, en conserve les vibrations encore quelque temps, pendant que le son décline par degrés insensibles » (I, 3) ? Dès lors, si nos passions naissent de nos impressions, le monde qu’elles nous font entrevoir exclut la maîtrise de la raison : nos sentiments se fondant les uns dans les autres au point de rendre une passion calme ou violente, les vibrations de la passion persistent alors sans qu’on puisse les arrêter : comme le remarquait Alquié, toute prévision rationnelle semble donc rendue impossible par l’interposition d’un attrait présent qui prend valeur d’éternité : le sujet passionné subit ainsi les effets de la passion, jusqu’à ne plus percevoir le présent et la réalité du monde qui l’entoure. Cette idée des forces aveugles de l’instinct se retrouve particulièrement chez Balzac : Wenceslas par exemple ne voit que par l’habile et manipulatrice Valérie : « Je suis perdu […]. Que veux-tu ? Cette Valérie m’a rendu fou ; mais, mon cher, elle vaut la gloire, elle vaut le malheur… Ah ! … C’est mon Dieu ! » |source|. Totalement rabaissé au rang de jouet, Wenceslas semble littéralement perdre son âme. À ce titre, rappelons que la passion, fortement empreinte de sa valeur étymologique (« pati », souffrir, subir), est par essence passive : de là que le jeune homme soit incapable de percevoir les fondements mêmes de son amour. La passion amoureuse apparaît bien ici comme une illusion tant elle relève d’un dysfonctionnement de la raison pratique. Ainsi que nous le comprenons, la passion est en grande partie une illusion, donc un aveuglement qui empêche de percevoir le présent.

______Enfin, selon la thèse de Ferdinand Alquié, le passionné confondrait signes et symboles avec ce qu’ils désignent. Sous l’effet de la passion, il vit dans un monde illusoire, inauthentique et fantasmé : aussi, sa perception du monde en est-elle modifiée. Le personnage d’Oreste dans Andromaque illustre bien ce vertige de l’âme : ne croit-il pas pouvoir oublier Hermione quand il en est totalement entiché ? À Pylade qui lui rappelle son inconséquence (« Vous l’abhorriez seigneur ; enfin vous ne m’en parliez plus. / Vous me trompiez Seigneur. »), il répond en effet : « Je me trompais moi-même […] Je défiais ses yeux de me troubler jamais […] Le sort me fait courir alors au piège que j’évite » (I, 1). Livré à ses sentiments, en proie à l’illusion de sa passion, Oreste devient confus dans ses pensées, dans ses certitudes. Une telle confusion le fait vivre dans le temps de plus en plus rétréci de la tragédie, qui le mènera au néant. Cet aspect prend un caractère encore plus systématique dans La Cousine Bette où les passions s’accompagnent d’un délitement social et moral. L »érotomanie dévorante d’Hulot en fait le complice de son immobilisme : « Le baron était, moralement, comme un homme qui cherche son chemin la nuit dans une forêt » |source|. Cette errance amène le baron, littéralement dévoré par la toute-puissance du passé, à revivre sans cesse la même chose : son impuissance morale est conséquemment le signe de sa propre lâcheté, puisqu’elle lui permet d’échapper à la nécessité de la responsabilité. Pareille aliénation à la conscience affective se manifeste donc par une incapacité du passionné d’appréhender correctement le temps, de par sa propre perception de la liberté aliénée. Le présent du passionné est alors un présent déceptif et fantasmé, qui montre un refus du monde et de la société, autrement dit un refus d’objectiver la réalité. De là vient que le passionné est aliéné au passé.  Irréductible à toute objectivité, sa conscience se fixe sur tel objet fini en le transformant illusoirement en infini, exprimant ainsi un « désir d’éternité ».

______De nos réflexions précédentes, ressort l’idée que si les passions visent à faire perdurer le passé dans le présent au point de dominer l’Homme, ce refus du temps peut également conduire à un état négatif, déchu, mystifié qui fait percevoir le présent comme deuil d’un passé perdu. La passion ne revêt-elle pas alors la forme d’une aliénation au présent ?

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______Ce qui marque les passions est qu’elles appartiennent au registre de l’éphémère et de l’immédiat, qui fait que l’individu s’accomplit dans un présent d’autant plus illusoire et chaotique, qu’elles se déploient dans le domaine mobile de la modalité. Privé d’une juste perception du temps, aliéné au présent et à la chair, entravé par ses affects, le passionné s’enferme dans un présent illusoire qui est aussi une illusion de l’éternel présent.

______Rappelons pour commencer que le monde des passions apparaît souvent comme celui de l’exclusivité et de l’immédiateté. Prisonnier du fini et de ses impulsions instinctives, le passionné s’enferme dans le flot des passions qui l’envahissent ; flot irrépressible au point que la quête de l’objet de la passion s’avère interminable et infinie. À cet égard, Hume a bien montré que les passions, toutes reliées entre elles, résultent d’idées associées dont elles se nourrissent : « Toutes les impressions qui se ressemblent sont reliées entre elles ; l’une n’a pas plus tôt surgie que les autres suivent naturellement » (II, 2). Mais alors une question se pose : si les passions constituent une chaîne dynamique, qui est de l’ordre de l’immédiateté et de l’instabilité, ne risquent-elles pas de vouer l’homme à tous les excès ? Racine montre ainsi combien les relations qui s’établissent entre les personnages amènent à l’égarement puis au chaos : Pyrrhus est assassiné, Hermione se suicide, Oreste sombre dans la folie : ainsi l’immédiateté des sentiments emporte les héros dans l’impuissance de la volonté et l’aveuglement de la raison. Submergés par des affects qui manifestent la domination du corps ou de l’imagination, ils contredisent les valeurs mêmes de la vertu comme en témoigne dans la pièce la constante oscillation entre l’amour et la haine : « Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? / Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? / Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais. / Ah ! Ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ? ». Cet aveu d’Hermione à la scène 1 de l’acte V est éclairant : faut-il voir dans cette réversibilité encore de l’amour ? Et n’est-ce pas cet état contradictoire qui est suggéré par le philosophe écossais, dans sa Dissertation lorsqu’il affirme que « le chagrin et la déception suscitent la colère ; la colère suscite l’envie ; l’envie, la malveillance ; et la malveillance ressuscite le chagrin » (Section III). Comme il l’affirme un peu plus loin (section IV), « la nature humaine est trop inconstante pour admettre une telle régularité ; l’instabilité lui est essentielle ». Ainsi, les mêmes qualités qui produisent l’orgueil et l’humilité causent l’amour ou la haine. Comme nous le comprenons, la sphère de la passion est bien celle qui, participant de l’immédiateté sensible, amène l’individu à se réaliser dans des buts tellement relatifs qu’il fait toujours faillite : de là son désespoir.

______Parce qu’elles se déploient dans le domaine affectif des impressions, les passions ne s’apparenteraient-elles pas plutôt à une souffrance du changement et de l’illusion ?  La peinture sans complaisance de la passion infernale que fait Racine, où chaque geste de l’un réagit immédiatement sur le sort de tous les autres n’est pas sans évoquer la dynamique affective et passionnelle qui structure selon Hume le corps social, et que nous notions à l’instant. Ce caractère immédiat et chaotique des passions semble dès lors le signe d’une incurable inquiétude ; de là que les passions, dans la mesure où elles sont dominées par la pure présence des impressions, amènent à des changements incessants : une passion en remplace une autre. Dans la Cousine Bette, les maîtresses presque interchangeables qui se succèdent dans le cœur du baron Hulot alimentent son désir compulsif : aliéné à l’éternel présent que lui impose sa passion pour les femmes, il passe d’Adeline à Josépha, de Josépha à Valérie puis de Valérie à la fille de cuisine Agathe Piquetard qu’il épousera à la fin du roman. Il n’y a plus de fidélité, point d’amour propre. De même, le personnage d’Adeline, dans son entêtement quelque peu hypocrite à refuser de reconnaître la réalité, s’enferme également dans la corruption du cœur : sa dévotion pour son mari atteste selon Balzac que « les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices » |ch. 20|. Comme il a été très justement dit, « Balzac joue sur les antithèses et les oxymores dans le choix des titres des chapitres de la scène où Madame Hulot est prête à se vendre pour soutirer deux cent mille francs à Crevel : « Une courtisane sublime » (chapitre 87), « Où la fausse courtisane se révèle une sainte » (chapitre 89). Enfin, la rencontre et le pacte conclu entre la courtisane Josépha et l’épouse légitime Adeline Hulot, semblent définitivement entériner l’idée selon laquelle les contraires se rejoignent, s’interpénètrent et finalement s’annulent » |source|. De « sainte et martyre », elle devient lâche et madame de Saint-Estève, la tante de Vautrin n’a pas tort d’affirmer ironiquement : « J’ai toujours vu dans l’honnêteté de l’étoffe à l’hypocrisie ! » |source|. Il ne suffit point de faire comme si la tromperie n’existait pas, de ne pas en parler, de la refouler. La compassion assez grotesque d’Adeline envers Hulot se change ainsi en obsession, sa sensibilité en idolâtrie et en fausse conscience. Comme nous le voyons, la sphère passionnelle échappe, par définition, à la conscience et au contrôle de la raison. Le passionné est ainsi aliéné à un éternel présent, où les passions deviennent, en permanence, interchangeables.

______Enfin, les passions conditionnent l’accomplissement des actions de l’individu à l’ivresse d’une répétition infinie et sans issue qui est à la fois un refus du temps et un refus d’être soi-même : les passions s’enchaînent, se remplacent jusqu’à se répéter selon un principe de dépréciation des autres et de dénégation mensongère de soi. C’est ainsi que le baron Hulot dans la Cousine Bette est dans l’infinie répétition de sa passion, réduite à des expériences toujours ratées. Sa passion est un immobilisme figé car elle est à concevoir comme un état en marge de tout évolutionnisme : il n’a jamais changé et ne changera jamais. Éternellement poursuivi, son rêve de bonheur est éternellement déçu : non seulement le baron ne peut contrôler ses désirs mais il en devient le complet esclave, trop enferré dans sa passion pour être susceptible de s’intéresser aux autres. Son comportement compulsif, qui additionne les conquêtes, est en effet le signe d’un profond narcissisme interdisant le véritable amour. On peut alors comprendre que le passionné est dans une répétition infinie de sa passion présente, qu’il traduit par des comportements compulsifs. À ce titre, l’interprétation mécaniste des passions dans la perspective humienne, n’aboutit-elle pas au chaos comme en témoigne ce passage : « lorsque le bien ou le mal est placé dans une situation telle qu’il cause une émotion particulière, outre la passion de désir ou d’aversion qu’il suscite directement, cette dernière passion acquiert nécessairement une force et une violence nouvelles » (VI,2). Ainsi, la raison et la volonté capitulent devant le désir et les affects, qui s’en servent, à leur insu, comme moyens d’illusions, et comme simulacre.

______Si les passions dénient souvent au sujet sa responsabilité et la maîtrise de sa condition, pour autant, leur condamnation morale n’amène-t-elle pas à sous-évaluer l’homme, incapable de donner sens à son destin ? La conscience affective naît-elle seulement de ce refus du temps dont parlait Alquié et qui engendre les passions ? Plutôt que de nous aliéner au passé ou au présent, ne permettraient-elles pas, en questionnant l’homme sur son propre pouvoir d’agir, de nous libérer, selon un nouveau rapport au temps amenant à mieux appréhender la condition humaine ?

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______Plutôt que de condamner sans appel les passions, il conviendrait de reconnaître toute leur force créatrice : ne posent-elles pas la question de la liberté et de la détermination de nos comportements ? Peut-on appeler aliénation ce qui meut les hommes, les fait progresser ? En nous conférant une puissance accrue sur nos actes et nos facultés, les passions apparaissent comme ce qui met en mouvement l’humanité de l’homme : sa perfectibilité même.

______Tout d’abord, quand on évoque le monde des passions, il faut se départir de tout antinaturalisme abstrait qui conduirait à raisonner a priori. Comme l’a bien montré Hume à la suite de Descartes, les passions sont constitutives de la nature humaine ; elles sont les mobiles premiers et uniques de tous nos actes, les forces motrices qui mettent en jeu toutes nos facultés. En ce sens, leur condamnation ne prend pas en compte un élément essentiel qui touche à la dynamique du vivant : en tant qu’états naturels de l’âme, les passions sont mouvantes et ne restent jamais stables ni identiques à elles-mêmes : dans la Dissertation, Hume nous rappelle qu’elles sont les produits d’interactions et d’associations d’idées (II, 2). De même, il se produit une association comparable d’impressions : toute passion ressentie pouvant devenir à nouveau la cause d’une autre passion suivant des voies dont il importe de prendre la mesure de la complexité. Hume écrit un peu plus loin : « L’imagination ou l’entendement, comme il vous plaira de l’appeler, fluctue entre des vues opposées […]. Le pour et le contre prévalent alternativement interdisant à l’esprit toute opinion ferme » (I, 3).  Ainsi les passions évoluent-elles selon l’évolution de l’âme : elles peuvent alors changer d’intensité, se renforcer ou être atténuées. Dès lors, elles ouvrent paradoxalement l’homme à une meilleure connaissance de soi. Si Oreste confie à Pylade qu’il est « las d’écouter la raison » (v. 712), c’est justement parce qu’il prend conscience de sa passion : certes, il en est victime, mais elle l’oblige, derrière bien des désillusions et des déconvenues, à faire preuve de lucidité sur lui-même. C’est là, finalement, la grande question que nous pose la passion : la vie est-elle supportable pour qui veut la vivre comme absolu ? Ne paie-t-on pas le prix de ses audaces et de ses sentiments ? Si Oreste illustre la funeste vanité des entreprises temporelles, on peut dire aussi que cette dimension temporelle des passions, qui les distingue d’une simple émotion, en souligne au contraire toute la force créatrice et toute l’humanité. Ne convient-il pas dès lors d’écarter toute approche purement moralisante des passions pour en dégager la fonction éminemment positive ?

______Pareille réhabilitation des passions les inscrit donc dans le temps et dans l’historicité : les deux œuvres littéraires, en se déroulant de façon temporelle sur une ligne dramatique et narrative, suggèrent cette dynamique positive des passions : dans la Cousine Bette par exemple, la signification sociale de la vengeance d’une fille du peuple amène à une réflexion sur les structures du pouvoir : en haïssant Adeline et sa fille Hortense, Lisbeth qui travaillait comme ouvrière dans la passementerie, prend sa revanche sur les déterminismes sociaux : ainsi se comprend la phrase de l’Avant-Propos de la Comédie Humaine : « la passion est toute l’humanité. Sans elle, la religion, l’histoire, le roman, l’art seraient inutiles ». De fait, la passion inscrit l’homme dans l’Histoire, c’est-à-dire selon une historicité moderne et dynamique, que met en lumière le destin romanesque des personnages. De même, dans Andromaque, Racine fait de l’héroïne éponyme la personnification de la vertu, de la fidélité et de la persévérance. Sa passion pour Hector est l’exemple même d’une belle passion, caractérisée, comme il a été justement dit,  « par une amour fidèle, constante et honnête qu’on a pour une personne de  grande vertu et de grand mérite, sans aucune relation à la brutalité » |source|. Loin de tout jansénisme illusoire, la passion racinienne fait au contraire coexister tragédie et action, immobilisme et espoir, néant et vérité. De la sorte, l’intrigue de la pièce, en se déployant dans le temps et la durée, s’enracine dans une téléologie narrative qui voit le triomphe de la passion morale sur la raison instrumentale et qui donne sa puissance cathartique au personnage d’Andromaque en consacrant de ce fait sa supériorité ontologique. Comme nous le voyons, les passions, en s’inscrivant dans la durée, permettent d’envisager l’avenir et peuvent même amener à la vertu. Quant à Hume, il rappelle dans le Traité de la nature humaine, dont la Dissertation est la réécriture, combien « la raison ne peut qu’être l’esclave des passions ». Ainsi, ce n’est pas la raison, en tant que conduite morale, qui est le facteur décisoire de l’action, mais la passion, puisqu’elle consiste à concevoir l’expérience sensible comme fondement de la connaissance. La passion est donc ici positive car elle permet d’envisager un avenir grâce à sa continuité dans le temps.

______En ce sens les passions, précisément parce qu’elles ne sont pas une objectivation mais une réponse humaine et subjective, forcent le héros au courage et l’amènent à se mesurer au destin : en le révélant à lui-même, elles le confrontent directement à ce qu’il est. Selon l’empirisme de Hume, la passion est ainsi une conscience de soi. À l’opposé des postulats métaphysiques du rationalisme moral, le philosophe affirme dans sa Dissertation que « la raison est une passion générale et calme, qui embrasse son objet d’un point de vue éloigné et qui met en œuvre la volonté, sans susciter pour autant une émotion sensible » (section V). Loin d’aliéner l’individu, la passion peut au contraire l’affranchir de la fatalité et le pousser à la responsabilité. De fait, ne pourrions-nous pas dire que la passion est un existentialisme, tant il est vrai que l’homme est toujours responsable de ses actes : ils l’engagent et le confrontent à la question qu’il est pour lui-même. On peut alors réinterpréter le rôle que joue la fatalité dans la tragédie de Racine : la passion d’Andromaque pour son fils Astyanax est positive. Elle la pousse à être courageuse face à Pyrrhus, et à dire « non » à son chantage. Elle s’en trouve moralement glorifiée et grandie : de captive, elle devient reine. Le refus d’Andromaque prouve que la raison élève l’homme et l’affranchit d’un enfermement dans le passé. Nous comprenons alors aisément que la passion est la grande expérience qui donne à voir un nouveau rapport au monde, tant elle peut forcer l’homme, en le sortant de l’ordinaire humain, à se confronter à son destin. Là sont sans doute la vérité et la grandeur de la passion : elle manifeste que l’homme ne saurait se satisfaire de sa finitude. C’est ainsi qu’à la fin de la Cousine Bette, quand Valérie Marneffe se trouve défigurée, elle révèle certes la corruption de son âme mais aussi sa sincérité : « Le repentir avait entamé cette âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté », juge (trop) sévèrement Balzac |source|. Car si la petite vérole est ici la marque du doigt de Dieu comme le pense la pieuse baronne Hulot, on peut également interpréter ce repentir à l’instant de la mort comme un principe d’action et comme un acte de courage qui ouvre à la réconciliation avec soi-même. Si la passion a donc sa racine dans l’irresponsabilité et le poids du passé, elle peut élever vers une connaissance de soi dominée par l’esprit lucide et la raison.

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______Les conclusions qu’il est possible de tirer au terme de ce travail sont plurielles : si les passions apparaissent souvent comme un affect pathologique s’opposant à la volonté, et si elles semblent soumettre l’homme à la misère du moi, elles peuvent aussi l’amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens. En affirmant qu’elles enferment l’homme dans une temporalité répétitive, sans avenir parce que sans devenir, Ferdinand Alquié nous paraît donc limiter quelque peu l’approche du thème : comme nous avons essayé de le démontrer, il y aurait moins une inconscience passionnelle qu’une inconscience de l’homme lui-même. Dès lors, il lui appartient de promouvoir une éthique des passions qui est aussi une éthique de la responsabilité. Tant il est vrai que les passions sont le moteur de l’action : en ce sens, elles nous constituent, et sont consubstantielles à la vie elle-même. Idées et passions forment ainsi une source productrice d’histoire, capable d’un mobile et d’une légitimité amenant à préférer à la contingence du monde le monde du possible. « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion » affirmait justement Hegel…

Copyright © février 2016, Bruno Rigolt
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CPGE|Corrigé de résumé analytique et de composition française|Les Passions|Ferdinand Alquié

accroche cpge_dissertThème 2015-2016 : les passions
Dissertation sur programme
sujet corrigé
→ Méthodologie de la dissertation

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  1. Entraînement Sujet A (TB) : résumé analytique (analyse en 150 mots (marge de 10 % en plus ou en moins tolérée) d’un texte de 750 mots environ, en lien avec le programme des œuvres étudiées.
  2. Entraînement Sujet A (TB) : question de vocabulaire portant sur deux mots ou expressions du texte, à définir dans leur contexte.
  3. Entraînement Sujet A (BCPST) : composition française
TEXTE

Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. L’erreur de la passion est semblable à celle où risque de nous mener toute connaissance par signes, où nous conduit souvent le langage : le signe est pris pour la chose elle-même : telle est la source des idolâtries, du culte des mots, de l’adoration des images, aveuglements semblables à ceux de nos plus communes passions. Aussi celui qui observe du dehors le passionné ne peut-il parvenir à comprendre ses jugements de valeur ou son comportement : il est toujours frappé par la disproportion qu’il remarque entre la puissance du sentiment et l’insignifiance de l’objet qui le semble inspirer, il essaie souvent, non sans naïveté, de redresser par des discours relatifs aux qualités réelles de l’objet présent les erreurs d’une logique amoureuse ou d’une crainte injustifiée. Mais on ne saurait guérir une phobie en répétant au malade que l’objet qu’il redoute ne présente nul danger, la crainte ressentie n’étant en réalité pas causée par cet objet, mais par celui qu’il symbolise, et qui fut effectivement redoutable, ou désiré avec culpabilité. De même, il est vain de vouloir détruire un amour en mettant en lumière la banalité de l’objet aimé, car la lumière dont le passionné éclaire cet objet est d’une autre qualité que celle qu’une impersonnelle raison projette sur lui : cette lumière émane de l’enfance du passionné lui-même, elle donne à tout ce qu’il voit la couleur de ses souvenirs. « Prenez mes yeux », nous dit l’amant. Et seuls ses yeux peuvent en effet apercevoir la beauté qu’ils contemplent, la source de cette beauté n’étant pas dans l’objet contemplé, mais dans la mémoire de leurs regards. L’erreur du passionné consiste donc moins dans la surestimation de l’objet actuel de sa passion que dans la confusion de cet objet et de l’objet passé qui lui confère son prestige. Ce dernier objet ne pouvant être aperçu par un autre que par lui-même, puisqu’il ne vit que dans son souvenir, le passionné a l’impression de n’être pas compris, sourit des discours qu’on lui tient, estime qu’à lui seul sont révélées des splendeurs que les autres ignorent. En quoi il ne se trompe pas tout à fait. Son erreur est seulement de croire que les beautés qui l’émeuvent et les dangers qu’il redoute sont dans l’être où il les croit apercevoir. En vérité, l’authentique objet de sa passion n’est pas au monde, il n’est pas là et ne peut pas être là, il est passé. Mais le passionné ne sait pas le penser comme tel : aussi ne peut-il se résoudre à ne le chercher plus.

Ferdinand ALQUIÉ, Le Désir d’éternité (1943)
Coll. « Quadrige », PUF, 1983, pp. 59-60

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Corrigés

I. Résumé analytique (150 mots)

Dans ce passage du Désir d’éternité, Ferdinand Alquié dresse un réquisitoire détaillé contre la passion : elle constitue selon le philosophe une erreur majeure car elle amène celui qui en est victime à une interprétation faussée de son rapport au temps.
Cette aliénation se manifeste tout d’abord par une incapacité du passionné d’appréhender correctement le présent, de par sa propre appréhension de la liberté aliénée à la conscience affective.
Le présent du passionné est alors un présent déceptif et fantasmé, qui montre un refus du monde et de la société, autrement dit un refus d’objectiver la réalité. De là vient qu’il est difficile de comprendre les aveuglements du sujet passionné. Car il n’est capable d’aucune problématisation.
La passionnalité s’oppose donc à la rationalité. Irréductible à toute objectivité, la conscience du passionné se fixe sur tel objet fini en le transformant illusoirement en infini, exprimant ainsi un « désir d’éternité ».

II. Explications des expressions

  • « la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent »
    La conscience humaine, en tant que faculté mentale, permet d’appréhender la réalité selon une logique d’objectivation du présent. Selon Ferdinand Alquié, la conscience du passionné ne permet pas un tel discernement car elle est aveuglée par une perception faussée du temps. Cette aliénation se manifeste par une incapacité du passionné de voir le présent et de s’inscrire dans le devenir.
  • « le signe est pris pour la chose elle-même »
    Un signe est une représentation. Il a donc sa réalité dans l’objet qu’il signifie, mais il n’est pas l’objet lui-même. Dans le texte, il y a ainsi confusion chez le passionné dans sa perception de la réalité. Le présent du passionné est un présent illusoire, inauthentique et fantasmé : le passionné croit à tort retrouver dans un objet présent le retour de l’objet aimé de l’origine, sous une forme nouvelle, évidemment fausse et nécessairement déceptive puisqu’elle vise ce qui n’existe pas.

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III. Composition française
Entraînement Sujet A (BCPST) : composition française

Rappel du sujet :

« Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en le confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent. »

Dans quelle mesure votre lecture des trois œuvres au programme éclaire-t-elle ce jugement de Ferdinand Alquié, dans Le Désir d’éternité ?

■■■ Dissertation

Travail collaboratif Dernière mise à jour : lundi 08/02/2016 16:54

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en BCPST2, souvent de grande qualité, j’ai distingué le devoir d’Émeline B. Bravo à elle et à tous les étudiants pour leur implication. Ce travail a servi de base au présent corrigé.
N. B. Le tapuscrit original a été profondément remanié pour correspondre davantage à la charte éditoriale de ce blog de lettres. Ces modifications ne remettent bien évidemment pas en cause la qualité du travail et n’ont d’autre but que de l’enrichir.

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_____Les passions sont-elles une erreur ? Nous empêchent-elles d’accéder à la conscience de l’existant ? Nous soumettent-elles sans résistance à l’irrationnel et aux déterminismes ? Les chefs d’accusation, depuis les débuts de la philosophie, ne manquent pas : les hommes seraient bien souvent mus par des affects qui les destituent de toute maîtrise d’eux-mêmes au point de les empêcher d’affronter la réalité et de vivre dans l’historicité du présent. Ils subiraient ainsi l’éternelle boucle des passions qui, ramenant sans cesse le présent au passé, les entretiendrait dans une « moindre conscience ». Telle est en effet la thèse soutenue par Ferdinand Alquié dans Le Désir d’éternité : « Orientée vers le passé, remplie par son image, la conscience du passionné devient incapable de percevoir le présent : elle ne peut le saisir qu’en se confondant avec le passé auquel elle retourne, elle n’en retient que ce qui lui permet de revenir à ce passé, ce qui le signifie, ce qui le symbolise : encore signes et symboles ne sont-ils pas ici perçus comme tels, mais confondus avec ce qu’ils désignent ». Renouant avec toute une tradition moraliste de la passion, Alquié la présente comme un refus affectif du temps : elle aliénerait ainsi le sujet en faisant perdurer le passé dans le présent, par le biais de signes et d’émotions ressentis auparavant. Incapable de percevoir le présent, prisonnier de ses passions, l’individu déréalise la réalité au point de perdre sa souveraineté sur lui-même.

_____La sévérité d’un tel jugement prête à discussion : faut-il combattre les passions pour être libre ? Dans quelle mesure, en modifiant le rapport qu’a le passionné au temps, empêchent-elles l’homme d’agir ? Ces questionnements fondent la problématique de notre travail : si les passions, comme nous le concéderons d’abord, amènent à faire perdurer le passé dans le présent, nous verrons qu’elles peuvent aussi aliéner le passionné à un éternel présent illusoire. Il conviendra enfin de dépasser cette dialectique quelque peu réductrice pour envisager une définition plus positive des passions : comme moteur de l’histoire mais aussi de la conscience humaine, ne permettent-elles pas, loin d’aliéner l’homme au temps, de l’ouvrir au contraire à une conscience du temps libérée ? Nous étayerons notre démonstration par les trois œuvres au programme : Andromaque de Racine, la Dissertation sur les passions de Hume et La Cousine Bette de Balzac.

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______La passion apparaît comme un refus du temps. Ainsi que l’affirme Ferdinand Alquié, le passionné semble faire perdurer le passé dans le présent au point d’être incapable de s’objectiver dans la conscience d’une temporalité authentique. Les affects dominent l’individu qui ne perçoit plus le présent et de ce fait, reste entièrement tourné vers le passé.

______Selon le sens commun, les passions se présentent comme une emprise au point d’aveugler, par leur caractère obnubilant, la raison. Certaines, nourries et entretenues par le souvenir, entraînent alors une dévalorisation de la téléologie rationnelle. C’est ainsi que la Cousine Bette, protagoniste du roman balzacien, semble pétrifiée par la passion haineuse et jalouse de la vengeance dont l’auteur de la Comédie humaine nous rappelle qu’elle est « comme un germe de peste qui peut éclore et ravager une ville » |source|. Celle-ci est en effet entretenue par les déterminismes sociaux, à commencer par cette enfance en Lorraine pendant laquelle Lisbeth a été indirectement rabaissée par la belle, intelligente et vertueuse Adeline. À la lecture du récit, nous avons le sentiment que le narrateur, en nous racontant l’histoire de « la Bette », nous transmet aussi une conception du sens de l’existence où le temps est vécu en aliénation au passé : « Lisbeth commençait à voir les progrès de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait son intelligence » |ch. 41, source|. Cette rancœur profonde à l’encontre d’Adeline, qui se constitue en ressassement stérile du passé, peut être mise en relation avec les allusions historiques du roman qui peuvent se lire comme un refus de toute perspective évolutionniste : Crevel semble ainsi littéralement fasciné par les exploits libertins de la noblesse de cour sous Louis XV, et la famille Hulot par la figure mythique de  Napoléon. Ce rôle primordial du passé dans la formation des passions détermine également le personnage d’Andromaque : son attitude face à Pyrrhus est en effet intimement liée au souvenir de la nuit de cauchemar qui vit la chute de Troie et le massacre de sa propre famille. En voulant à tout prix rester fidèle à la mémoire d’Hector, son mari décédé, elle alimente une obsession mortifère du souvenir au point de faire d’Astyanax le substitut d’Hector. Les paroles prononcées par Andromaque et rapportées par Pyrrhus à la scène 5 de l’acte II témoignent à cet égard d’une profonde ambiguïté : « Vainement à son fils j’assurais mon secours : / C’est Hector, disait-elle en l’embrassant toujours ; / Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ; / C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. » |source|. Comme nous le voyons, si Andromaque chérit Astyanax, c’est parce qu’il est le vivant portrait d’Hector : ainsi n’a-t-il d’existence qu’en tant que réincarnation du père. Nourrie par le passé, la passion cristallise donc les affects au point de devenir exclusive et obsédante.

______En outre, si les passions apparaissent souvent comme l’anti-raison et l’amoralité par excellence, c’est que le passionné se trouve dans l’incapacité d’objectiver le présent : aveuglé par ses affects, il déréalise la réalité au point de ne la percevoir qu’à travers le prisme déformant de la passion.  N’est-ce pas cette confusion qu’évoque Hume dans ce passage de la Dissertation : « […] l’esprit humain […] pour ce qui est des passions, […] ne ressemble pas à un instrument à vent, qui, tandis qu’on en parcourt les touches, laisse retomber le son dès que l’on cesse de souffler ; il ressemble plutôt à un instrument à cordes qui, à chaque attaque, en conserve les vibrations encore quelque temps, pendant que le son décline par degrés insensibles » (I, 3) ? Dès lors, si nos passions naissent de nos impressions, le monde qu’elles nous font entrevoir exclut la maîtrise de la raison : nos sentiments se fondant les uns dans les autres au point de rendre une passion calme ou violente, les vibrations de la passion persistent alors sans qu’on puisse les arrêter : comme le remarquait Alquié, toute prévision rationnelle semble donc rendue impossible par l’interposition d’un attrait présent qui prend valeur d’éternité : le sujet passionné subit ainsi les effets de la passion, jusqu’à ne plus percevoir le présent et la réalité du monde qui l’entoure. Cette idée des forces aveugles de l’instinct se retrouve particulièrement chez Balzac : Wenceslas par exemple ne voit que par l’habile et manipulatrice Valérie : « Je suis perdu […]. Que veux-tu ? Cette Valérie m’a rendu fou ; mais, mon cher, elle vaut la gloire, elle vaut le malheur… Ah ! … C’est mon Dieu ! » |source|. Totalement rabaissé au rang de jouet, Wenceslas semble littéralement perdre son âme. À ce titre, rappelons que la passion, fortement empreinte de sa valeur étymologique (« pati », souffrir, subir), est par essence passive : de là que le jeune homme soit incapable de percevoir les fondements mêmes de son amour. La passion amoureuse apparaît bien ici comme une illusion tant elle relève d’un dysfonctionnement de la raison pratique. Ainsi que nous le comprenons, la passion est en grande partie une illusion, donc un aveuglement qui empêche de percevoir le présent.

______Enfin, selon la thèse de Ferdinand Alquié, le passionné confondrait signes et symboles avec ce qu’ils désignent. Sous l’effet de la passion, il vit dans un monde illusoire, inauthentique et fantasmé : aussi, sa perception du monde en est-elle modifiée. Le personnage d’Oreste dans Andromaque illustre bien ce vertige de l’âme : ne croit-il pas pouvoir oublier Hermione quand il en est totalement entiché ? À Pylade qui lui rappelle son inconséquence (« Vous l’abhorriez seigneur ; enfin vous ne m’en parliez plus. / Vous me trompiez Seigneur. »), il répond en effet : « Je me trompais moi-même […] Je défiais ses yeux de me troubler jamais […] Le sort me fait courir alors au piège que j’évite » (I, 1). Livré à ses sentiments, en proie à l’illusion de sa passion, Oreste devient confus dans ses pensées, dans ses certitudes. Une telle confusion le fait vivre dans le temps de plus en plus rétréci de la tragédie, qui le mènera au néant. Cet aspect prend un caractère encore plus systématique dans La Cousine Bette où les passions s’accompagnent d’un délitement social et moral. L »érotomanie dévorante d’Hulot en fait le complice de son immobilisme : « Le baron était, moralement, comme un homme qui cherche son chemin la nuit dans une forêt » |source|. Cette errance amène le baron, littéralement dévoré par la toute-puissance du passé, à revivre sans cesse la même chose : son impuissance morale est conséquemment le signe de sa propre lâcheté, puisqu’elle lui permet d’échapper à la nécessité de la responsabilité. Pareille aliénation à la conscience affective se manifeste donc par une incapacité du passionné d’appréhender correctement le temps, de par sa propre perception de la liberté aliénée. Le présent du passionné est alors un présent déceptif et fantasmé, qui montre un refus du monde et de la société, autrement dit un refus d’objectiver la réalité. De là vient que le passionné est aliéné au passé.  Irréductible à toute objectivité, sa conscience se fixe sur tel objet fini en le transformant illusoirement en infini, exprimant ainsi un « désir d’éternité ».

______De nos réflexions précédentes, ressort l’idée que si les passions visent à faire perdurer le passé dans le présent au point de dominer l’Homme, ce refus du temps peut également conduire à un état négatif, déchu, mystifié qui fait percevoir le présent comme deuil d’un passé perdu. La passion ne revêt-elle pas alors la forme d’une aliénation au présent ?

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______Ce qui marque les passions est qu’elles appartiennent au registre de l’éphémère et de l’immédiat, qui fait que l’individu s’accomplit dans un présent d’autant plus illusoire et chaotique, qu’elles se déploient dans le domaine mobile de la modalité. Privé d’une juste perception du temps, aliéné au présent et à la chair, entravé par ses affects, le passionné s’enferme dans un présent illusoire qui est aussi une illusion de l’éternel présent.

______Rappelons pour commencer que le monde des passions apparaît souvent comme celui de l’exclusivité et de l’immédiateté. Prisonnier du fini et de ses impulsions instinctives, le passionné s’enferme dans le flot des passions qui l’envahissent ; flot irrépressible au point que la quête de l’objet de la passion s’avère interminable et infinie. À cet égard, Hume a bien montré que les passions, toutes reliées entre elles, résultent d’idées associées dont elles se nourrissent : « Toutes les impressions qui se ressemblent sont reliées entre elles ; l’une n’a pas plus tôt surgie que les autres suivent naturellement » (II, 2). Mais alors une question se pose : si les passions constituent une chaîne dynamique, qui est de l’ordre de l’immédiateté et de l’instabilité, ne risquent-elles pas de vouer l’homme à tous les excès ? Racine montre ainsi combien les relations qui s’établissent entre les personnages amènent à l’égarement puis au chaos : Pyrrhus est assassiné, Hermione se suicide, Oreste sombre dans la folie : ainsi l’immédiateté des sentiments emporte les héros dans l’impuissance de la volonté et l’aveuglement de la raison. Submergés par des affects qui manifestent la domination du corps ou de l’imagination, ils contredisent les valeurs mêmes de la vertu comme en témoigne dans la pièce la constante oscillation entre l’amour et la haine : « Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? / Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? / Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais. / Ah ! Ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ? ». Cet aveu d’Hermione à la scène 1 de l’acte V est éclairant : faut-il voir dans cette réversibilité encore de l’amour ? Et n’est-ce pas cet état contradictoire qui est suggéré par le philosophe écossais, dans sa Dissertation lorsqu’il affirme que « le chagrin et la déception suscitent la colère ; la colère suscite l’envie ; l’envie, la malveillance ; et la malveillance ressuscite le chagrin » (Section III). Comme il l’affirme un peu plus loin (section IV), « la nature humaine est trop inconstante pour admettre une telle régularité ; l’instabilité lui est essentielle ». Ainsi, les mêmes qualités qui produisent l’orgueil et l’humilité causent l’amour ou la haine. Comme nous le comprenons, la sphère de la passion est bien celle qui, participant de l’immédiateté sensible, amène l’individu à se réaliser dans des buts tellement relatifs qu’il fait toujours faillite : de là son désespoir.

______Parce qu’elles se déploient dans le domaine affectif des impressions, les passions ne s’apparenteraient-elles pas plutôt à une souffrance du changement et de l’illusion ?  La peinture sans complaisance de la passion infernale que fait Racine, où chaque geste de l’un réagit immédiatement sur le sort de tous les autres n’est pas sans évoquer la dynamique affective et passionnelle qui structure selon Hume le corps social, et que nous notions à l’instant. Ce caractère immédiat et chaotique des passions semble dès lors le signe d’une incurable inquiétude ; de là que les passions, dans la mesure où elles sont dominées par la pure présence des impressions, amènent à des changements incessants : une passion en remplace une autre. Dans la Cousine Bette, les maîtresses presque interchangeables qui se succèdent dans le cœur du baron Hulot alimentent son désir compulsif : aliéné à l’éternel présent que lui impose sa passion pour les femmes, il passe d’Adeline à Josépha, de Josépha à Valérie puis de Valérie à la fille de cuisine Agathe Piquetard qu’il épousera à la fin du roman. Il n’y a plus de fidélité, point d’amour propre. De même, le personnage d’Adeline, dans son entêtement quelque peu hypocrite à refuser de reconnaître la réalité, s’enferme également dans la corruption du cœur : sa dévotion pour son mari atteste selon Balzac que « les sentiments nobles poussés à l’absolu produisent des résultats semblables à ceux des plus grands vices » |ch. 20|. Comme il a été très justement dit, « Balzac joue sur les antithèses et les oxymores dans le choix des titres des chapitres de la scène où Madame Hulot est prête à se vendre pour soutirer deux cent mille francs à Crevel : « Une courtisane sublime » (chapitre 87), « Où la fausse courtisane se révèle une sainte » (chapitre 89). Enfin, la rencontre et le pacte conclu entre la courtisane Josépha et l’épouse légitime Adeline Hulot, semblent définitivement entériner l’idée selon laquelle les contraires se rejoignent, s’interpénètrent et finalement s’annulent » |source|. De « sainte et martyre », elle devient lâche et madame de Saint-Estève, la tante de Vautrin n’a pas tort d’affirmer ironiquement : « J’ai toujours vu dans l’honnêteté de l’étoffe à l’hypocrisie ! » |source|. Il ne suffit point de faire comme si la tromperie n’existait pas, de ne pas en parler, de la refouler. La compassion assez grotesque d’Adeline envers Hulot se change ainsi en obsession, sa sensibilité en idolâtrie et en fausse conscience. Comme nous le voyons, la sphère passionnelle échappe, par définition, à la conscience et au contrôle de la raison. Le passionné est ainsi aliéné à un éternel présent, où les passions deviennent, en permanence, interchangeables.

______Enfin, les passions conditionnent l’accomplissement des actions de l’individu à l’ivresse d’une répétition infinie et sans issue qui est à la fois un refus du temps et un refus d’être soi-même : les passions s’enchaînent, se remplacent jusqu’à se répéter selon un principe de dépréciation des autres et de dénégation mensongère de soi. C’est ainsi que le baron Hulot dans la Cousine Bette est dans l’infinie répétition de sa passion, réduite à des expériences toujours ratées. Sa passion est un immobilisme figé car elle est à concevoir comme un état en marge de tout évolutionnisme : il n’a jamais changé et ne changera jamais. Éternellement poursuivi, son rêve de bonheur est éternellement déçu : non seulement le baron ne peut contrôler ses désirs mais il en devient le complet esclave, trop enferré dans sa passion pour être susceptible de s’intéresser aux autres. Son comportement compulsif, qui additionne les conquêtes, est en effet le signe d’un profond narcissisme interdisant le véritable amour. On peut alors comprendre que le passionné est dans une répétition infinie de sa passion présente, qu’il traduit par des comportements compulsifs. À ce titre, l’interprétation mécaniste des passions dans la perspective humienne, n’aboutit-elle pas au chaos comme en témoigne ce passage : « lorsque le bien ou le mal est placé dans une situation telle qu’il cause une émotion particulière, outre la passion de désir ou d’aversion qu’il suscite directement, cette dernière passion acquiert nécessairement une force et une violence nouvelles » (VI,2). Ainsi, la raison et la volonté capitulent devant le désir et les affects, qui s’en servent, à leur insu, comme moyens d’illusions, et comme simulacre.

______Si les passions dénient souvent au sujet sa responsabilité et la maîtrise de sa condition, pour autant, leur condamnation morale n’amène-t-elle pas à sous-évaluer l’homme, incapable de donner sens à son destin ? La conscience affective naît-elle seulement de ce refus du temps dont parlait Alquié et qui engendre les passions ? Plutôt que de nous aliéner au passé ou au présent, ne permettraient-elles pas, en questionnant l’homme sur son propre pouvoir d’agir, de nous libérer, selon un nouveau rapport au temps amenant à mieux appréhender la condition humaine ?

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______Plutôt que de condamner sans appel les passions, il conviendrait de reconnaître toute leur force créatrice : ne posent-elles pas la question de la liberté et de la détermination de nos comportements ? Peut-on appeler aliénation ce qui meut les hommes, les fait progresser ? En nous conférant une puissance accrue sur nos actes et nos facultés, les passions apparaissent comme ce qui met en mouvement l’humanité de l’homme : sa perfectibilité même.

______Tout d’abord, quand on évoque le monde des passions, il faut se départir de tout antinaturalisme abstrait qui conduirait à raisonner a priori. Comme l’a bien montré Hume à la suite de Descartes, les passions sont constitutives de la nature humaine ; elles sont les mobiles premiers et uniques de tous nos actes, les forces motrices qui mettent en jeu toutes nos facultés. En ce sens, leur condamnation ne prend pas en compte un élément essentiel qui touche à la dynamique du vivant : en tant qu’états naturels de l’âme, les passions sont mouvantes et ne restent jamais stables ni identiques à elles-mêmes : dans la Dissertation, Hume nous rappelle qu’elles sont les produits d’interactions et d’associations d’idées (II, 2). De même, il se produit une association comparable d’impressions : toute passion ressentie pouvant devenir à nouveau la cause d’une autre passion suivant des voies dont il importe de prendre la mesure de la complexité. Hume écrit un peu plus loin : « L’imagination ou l’entendement, comme il vous plaira de l’appeler, fluctue entre des vues opposées […]. Le pour et le contre prévalent alternativement interdisant à l’esprit toute opinion ferme » (I, 3).  Ainsi les passions évoluent-elles selon l’évolution de l’âme : elles peuvent alors changer d’intensité, se renforcer ou être atténuées. Dès lors, elles ouvrent paradoxalement l’homme à une meilleure connaissance de soi. Si Oreste confie à Pylade qu’il est « las d’écouter la raison » (v. 712), c’est justement parce qu’il prend conscience de sa passion : certes, il en est victime, mais elle l’oblige, derrière bien des désillusions et des déconvenues, à faire preuve de lucidité sur lui-même. C’est là, finalement, la grande question que nous pose la passion : la vie est-elle supportable pour qui veut la vivre comme absolu ? Ne paie-t-on pas le prix de ses audaces et de ses sentiments ? Si Oreste illustre la funeste vanité des entreprises temporelles, on peut dire aussi que cette dimension temporelle des passions, qui les distingue d’une simple émotion, en souligne au contraire toute la force créatrice et toute l’humanité. Ne convient-il pas dès lors d’écarter toute approche purement moralisante des passions pour en dégager la fonction éminemment positive ?

______Pareille réhabilitation des passions les inscrit donc dans le temps et dans l’historicité : les deux œuvres littéraires, en se déroulant de façon temporelle sur une ligne dramatique et narrative, suggèrent cette dynamique positive des passions : dans la Cousine Bette par exemple, la signification sociale de la vengeance d’une fille du peuple amène à une réflexion sur les structures du pouvoir : en haïssant Adeline et sa fille Hortense, Lisbeth qui travaillait comme ouvrière dans la passementerie, prend sa revanche sur les déterminismes sociaux : ainsi se comprend la phrase de l’Avant-Propos de la Comédie Humaine : « la passion est toute l’humanité. Sans elle, la religion, l’histoire, le roman, l’art seraient inutiles ». De fait, la passion inscrit l’homme dans l’Histoire, c’est-à-dire selon une historicité moderne et dynamique, que met en lumière le destin romanesque des personnages. De même, dans Andromaque, Racine fait de l’héroïne éponyme la personnification de la vertu, de la fidélité et de la persévérance. Sa passion pour Hector est l’exemple même d’une belle passion, caractérisée, comme il a été justement dit,  « par une amour fidèle, constante et honnête qu’on a pour une personne de  grande vertu et de grand mérite, sans aucune relation à la brutalité » |source|. Loin de tout jansénisme illusoire, la passion racinienne fait au contraire coexister tragédie et action, immobilisme et espoir, néant et vérité. De la sorte, l’intrigue de la pièce, en se déployant dans le temps et la durée, s’enracine dans une téléologie narrative qui voit le triomphe de la passion morale sur la raison instrumentale et qui donne sa puissance cathartique au personnage d’Andromaque en consacrant de ce fait sa supériorité ontologique. Comme nous le voyons, les passions, en s’inscrivant dans la durée, permettent d’envisager l’avenir et peuvent même amener à la vertu. Quant à Hume, il rappelle dans le Traité de la nature humaine, dont la Dissertation est la réécriture, combien « la raison ne peut qu’être l’esclave des passions ». Ainsi, ce n’est pas la raison, en tant que conduite morale, qui est le facteur décisoire de l’action, mais la passion, puisqu’elle consiste à concevoir l’expérience sensible comme fondement de la connaissance. La passion est donc ici positive car elle permet d’envisager un avenir grâce à sa continuité dans le temps.

______En ce sens les passions, précisément parce qu’elles ne sont pas une objectivation mais une réponse humaine et subjective, forcent le héros au courage et l’amènent à se mesurer au destin : en le révélant à lui-même, elles le confrontent directement à ce qu’il est. Selon l’empirisme de Hume, la passion est ainsi une conscience de soi. À l’opposé des postulats métaphysiques du rationalisme moral, le philosophe affirme dans sa Dissertation que « la raison est une passion générale et calme, qui embrasse son objet d’un point de vue éloigné et qui met en œuvre la volonté, sans susciter pour autant une émotion sensible » (section V). Loin d’aliéner l’individu, la passion peut au contraire l’affranchir de la fatalité et le pousser à la responsabilité. De fait, ne pourrions-nous pas dire que la passion est un existentialisme, tant il est vrai que l’homme est toujours responsable de ses actes : ils l’engagent et le confrontent à la question qu’il est pour lui-même. On peut alors réinterpréter le rôle que joue la fatalité dans la tragédie de Racine : la passion d’Andromaque pour son fils Astyanax est positive. Elle la pousse à être courageuse face à Pyrrhus, et à dire « non » à son chantage. Elle s’en trouve moralement glorifiée et grandie : de captive, elle devient reine. Le refus d’Andromaque prouve que la raison élève l’homme et l’affranchit d’un enfermement dans le passé. Nous comprenons alors aisément que la passion est la grande expérience qui donne à voir un nouveau rapport au monde, tant elle peut forcer l’homme, en le sortant de l’ordinaire humain, à se confronter à son destin. Là sont sans doute la vérité et la grandeur de la passion : elle manifeste que l’homme ne saurait se satisfaire de sa finitude. C’est ainsi qu’à la fin de la Cousine Bette, quand Valérie Marneffe se trouve défigurée, elle révèle certes la corruption de son âme mais aussi sa sincérité : « Le repentir avait entamé cette âme perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté », juge (trop) sévèrement Balzac |source|. Car si la petite vérole est ici la marque du doigt de Dieu comme le pense la pieuse baronne Hulot, on peut également interpréter ce repentir à l’instant de la mort comme un principe d’action et comme un acte de courage qui ouvre à la réconciliation avec soi-même. Si la passion a donc sa racine dans l’irresponsabilité et le poids du passé, elle peut élever vers une connaissance de soi dominée par l’esprit lucide et la raison.

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______Les conclusions qu’il est possible de tirer au terme de ce travail sont plurielles : si les passions apparaissent souvent comme un affect pathologique s’opposant à la volonté, et si elles semblent soumettre l’homme à la misère du moi, elles peuvent aussi l’amener à la connaissance de soi et à une conscience du sens. En affirmant qu’elles enferment l’homme dans une temporalité répétitive, sans avenir parce que sans devenir, Ferdinand Alquié nous paraît donc limiter quelque peu l’approche du thème : comme nous avons essayé de le démontrer, il y aurait moins une inconscience passionnelle qu’une inconscience de l’homme lui-même. Dès lors, il lui appartient de promouvoir une éthique des passions qui est aussi une éthique de la responsabilité. Tant il est vrai que les passions sont le moteur de l’action : en ce sens, elles nous constituent, et sont consubstantielles à la vie elle-même. Idées et passions forment ainsi une source productrice d’histoire, capable d’un mobile et d’une légitimité amenant à préférer à la contingence du monde le monde du possible. « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion » affirmait justement Hegel…

Copyright © février 2016, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif

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Un Automne en Poésie, Saison 7 Troisième livraison

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Les élèves de Seconde 4 sont fiers de vous présenter l’édition 2015-2016 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer de son empreinte la création littéraire lycéenne. Plus de trente textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant la quête du sens et le pouvoir de l’art sur les désillusions de la vie, de la subjectivité sur la contingence, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste qui a pour but d’exprimer l’inexprimable du mot.

Thématique de l’exposition :
« Des mots égarés, une écriture du silence »

Les élèves ont travaillé sur une nouvelle dense et forte de Marguerite Duras, « Le Coupeur d’eau » (La Vie matérielle, P.O.L. 1987). Ce texte nous a amenés à interroger le style si particulier de cette écrivaine : dans Écrire, voici comment Duras présente sa propre conception de l’écriture : « Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt ». Cette expression de « mots égarés » a suscité l’intérêt des « jeunes écrivains » qui ont souhaité créer des poèmes dont la langue, très épurée, est comme une réponse au vœu de l’auteure…

Voici la troisième livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 31 janvier 2016 (dernière livraison).

Prochaine livraison : dimanche 31 janvier 2016

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Rivière

par Pauline D.
Classe de Seconde 4



Rivière
__Au bord du chemin
Les paupières closes
__________Le goût du destin
____________Les regrets
_______Son écharpe bleue usée
____________________Sa jeunesse envolée

rivière_pauline_1« Le goût du destin… Les regrets… »

Illustration : Pauline (cliché personnel)

 

 

Comme l’oiseau survolant l’infini

par Maïssara M.
Classe de Seconde 4

–

Au bord de la mer aux teintes orangées,
Une tâche d’écume écrasée à ses pieds
Elle marche parmi le sable fin du soir,
Ses longs cheveux volant au gré de la brise

L’horizon rose éclaire la grande étendue de la mer
Berçant les flots rouges avec le soir en fleur.
Le chant des vagues imprègne l’enfant
Et remplit son cœur de bonheur.

Elle s’évade dans le labyrinthe silencieux
Des songes, et rêve de lendemains et de pureté
Elle vole vers son avenir
Comme l’oiseau survolant l’infini.

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« Elle vole vers son avenir
Comme l’oiseau survolant l’infini
…
 »

Crédit iconographique : BR

            

                  

Senbonzakura

par Clémentine B.
Classe de Seconde 4

              

Le voyage…
Un long travail
Le Japon
coloré
et industriel
illumine
mon souffle
de jours en fleurs…

Le Japon,
Paysages éphémères
d’Éternité ajourée
mille détours à mes yeux
d’amour
accroché
à tes lèvres
aux toits de dune

Je déguste
Avec toi mille et
Une merveilles
soupirs de brumes
de printemps
luminescents
de passion
et de voyage
____________Hiroshige_Yui on the Tokaido« Le Japon,
Paysages éphémères
d’Éternité ajourée… »

Utagawa Hiroshige (1797-1858), « Yui-shuku » (ukiyo-e, c. 1830), Les Cinquante-trois Stations du Tōkaidō

        

     

Voyage au cœur de nos pensées

par Elisa M.
Classe de Seconde 4

                  

L’embrun de ta pensée
Est un aérosol marin
Qui bouleverse les événements
De ce mouvement charmant
Enlevé par le vent
À la crête des vagues.

L’embrun de ta pensée
Parmi les sables de l’océan
Me rappelle la pluie fine du passé
Et m’amène à sculpter
Un futur blanc
Sans penser au présent.

C’est à la périphérie de mon cœur
Que s’écrit notre histoire
Sans s’occuper des ravages
Que causent les murmures qu’on appelle rumeurs
En préservant les ressources
De notre jardin où fleurissait le vent…

hokusai.1245584901.jpg« L’embrun de ta pensée
Parmi les sables de l’océan
Me rappelle la pluie fine du passé
… »

Katsushika Hokusai (1760-1849), « La Grande Vague de Kanagawa » (ukiyo-e, 1831. Détail)

                       

                   

Vif  Serment

par Clémentine T.
Classe de Seconde 4

                 

Ses pensées déambulant au centre de mon cœur
Coïncidant avec mon agile prouesse.

Seules ses paroles permettent de raisonner
Cette obscure clarté de mon âme.

Encore la sensation éphémère éprouvée
À l’aube d’un été désert.

De nouveau, des parcelles de mots dénonçant
Les rouages de tes paroles.

profil_rouages_a1« De nouveau, des parcelles de mots dénonçant
Les rouages de tes paroles… »

Crédit iconographique : BR

 

              

Dernière larme

par Sarah J.
Classe de Seconde 4

                 

Nombreuses ont-elles crié au nom de ma déchéance,
Rares ont-elles été aussi fatidiques que celle-ci…
S. J.

Cette larme était ma trêve,
Elle a chanté à nu
De sa sourde nativité
À son éthique fin.

Tout le long de ma vie,
elle arrosa ma toile ;
sans freiner sa cadence,
elle arrosera mes ruines.

Arrivée au tournant de sa chute,
la vive au loin gémit ;
silencieuse depuis toujours,
aujourd’hui elle m’appelle.

Ma larme comme un mécanisme
s’en est allée dans l’autre monde ;
et moi, silencieuse,
j’attends sa facture meurtrière…

dernière_larme_sarahJ

« Elle a chanté à nu
De sa sourde nativité
À son éthique fin… »

Crédit iconographique : composition d’après Roy Lichtenstein, « Drowning Girl », 1963

 

              

Parler de la paix

par Marion G.-H.
Classe de Seconde 4

                      

Je rêvais d’une beauté parfaite
D’une joie impossible à trouver
D’un homme charmant
Du chemin vers l’infini

La victoire court à la solitude,
Attirée par la tempête
Le premier héros est tombé
Vivre dans la douleur

Le livre de mon cœur est à présent ouvert :
Un paquet d’endroits secrets
Même parler de la paix
Est une force pour moi

Chanter pour défendre nos idées
Image pleine d’aventure
Ma main brise le verre
La maladie meurt à jamais

Paysage_bleu_Chagall_a« Je rêvais d’une beauté parfaite
D’une joie impossible à trouver
… »

Marc Chagall, « Le Paysage bleu » 1949. Gouache sur papier, Wuppertal, Von der Heydt Museum.

_

_

Univérité

par Gwendal M.
Classe de Seconde 4

              

« Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ? »
Alphonse de Lamartine,
« Le désespoir » (Méditations poétiques, 1820)

gwendal_m

L’humanité n’a plus
La gratuité des vies
Créée par des aventuriers,
Érigée entre mythe et réalité
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?

La caricature d’un monde
Classifiée dans vos livres
Ivres de bêtises
Mais l’Homme détruit des vies
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?

En croyant être nés
Au-dessus des Lumières
Une multitude d’ombres
Amène à la mort programmée
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?

Étourdie par le reflet
D’une planète au cœur brisé
L’humanité n’a plus
Qu’une attente à combler
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?

Ainsi le vol
Dans lequel l’homme s’écrase
Dirige l’éloge
D’un affligeant constat.
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
gwendal_m_4« L’humanité n’a plus

La gratuité des vies
Créée par des aventuriers.
.. »

Illustration : Gwendal M.

–

–

Matelot

par Charles H.
Classe de Seconde 4

                      

De la neige à perte de jours
De la glace sur mon radeau
Un brouillard de sanglots
À perte de toi, à perte de flots

La peur nous faisait rougir
Comme un embrasement de menhir
À perte de soirs, à perte de nuits
Empiétant sur mon navire

Un hiver meurtrier qui me fait espérer
Tel un enchantement envoûté
Une solitude noyée
À perte de vue, à perte de vie

barques_Bretagne_1« Un brouillard de sanglots
À perte de toi, à perte de flots… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

La numérisation de la troisième livraison  de textes est terminée.
Dernière publication de textes : dimanche 31 janvier 2016…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

_

Un Automne en Poésie, Saison 7 Deuxième livraison

automne1S_final

Les élèves de Seconde 4 sont fiers de vous présenter l’édition 2015-2016 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer de son empreinte la création littéraire lycéenne. Plus de trente textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant la quête du sens et le pouvoir de l’art sur les désillusions de la vie, de la subjectivité sur la contingence, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste qui a pour but d’exprimer l’inexprimable du mot.

Thématique de l’exposition :
« Des mots égarés, une écriture du silence »

Les élèves ont travaillé sur une nouvelle dense et forte de Marguerite Duras, « Le Coupeur d’eau » (La Vie matérielle, P.O.L. 1987). Ce texte nous a amenés à interroger le style si particulier de cette écrivaine : dans Écrire, voici comment Duras présente sa propre conception de l’écriture : « Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt ». Cette expression de « mots égarés » a suscité l’intérêt des « jeunes écrivains » qui ont souhaité créer des poèmes dont la langue, très épurée, est comme une réponse au vœu de l’auteure…

Voici la deuxième livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 24 janvier 2016 (dernière livraison).

Prochaine livraison : mardi 12 janvier 2016

________________

                       

  

Dans ce Gris devenu Soir

par Christiane C.
Classe de Seconde 4



Indécise perdue parmi ces deux corps célestes
Douceur de l’un, mais prisonnière de l’autre
Peine à recevoir son état aussi blanc que nuages

Ciel devenu aussi gris que son désespoir
La pluie ruisselle sur ses douces joues
Son indécision… Trouble comme l’eau.

Ces deux corps l’abandonnent,
Seule, seule dans son choix,
Seule sans lumière dans ce gris devenu Soir.

banc_étang« Son indécision… Trouble comme l’eau… »

Illustration : BR

 

 

Quand le silence s’empare des mots

par Laëtitia T. et Olivia D.
Classe de Seconde 4

–

Tel un voyageur égaré du droit chemin
Un mystérieux silence s’empare des mots perdus
Silence enchaîné en moi, silence ému
Seul cherchant à dissiper les illusions du soir en vain

Je chancelle et serpente comme ces mots muselés
J’observe la lune noire, cette réalité abstraite
Mots éclos comme le voyageur cherchant à se libérer
Du soir. Ensemble, ils cherchent la voie de la liberté muette

Ce voyageur vide de mots échoue son destin
Même les mots égarés de ses lèvres silencent les pensées d’espoir
Regrettant eux-mêmes cet élan venu de rien
Ainsi s’achève sa parole ; et reste le silence silencieux du soir

mots_egares_3«Mots éclos comme le voyageur cherchant à se libérer
Du soir. Ensemble, ils cherchent la voie de la liberté muette…
 »

Crédit iconographique : BR

            

                  

Violents murmures

par Théo H.
Classe de Seconde 4

              

ROUGE comme  l’horizon
Comme l’emprise de l’arbre
Dans le ciel

VOICI LE POÈME :

Vocifération
____________nacrée de SILENCE
______________au parfum d’été

VOLATILE

_____________________Comme ces nuées de pages
_________noircies de mots
_________noircies de cris pourtant

INAUDIBLES

mais PRÉSENTS
(à la vue, au toucher)
CONSCIENTS

DE LEUR IMPACT
DE LEUR PUISSANCE
DE LEUR RIEN

décembre  2015

theo_xfly_2« ROUGE comme  l’horizon
Comme l’emprise de l’arbre
Dans le ciel… »

Crédit iconographique :  © Théo H., 2015

        

     

L’œil vif

par Jeanne V.
Classe de Seconde 4

                  

Le bruit se perd dans l’ignorance
S’accomplissant au-delà de l’inexcusable

L’immensité de l’esprit
Vide de grandeur.
Là, instinctives murailles
Fenêtres demeurent fermées,
Voilant la lumière,
Effaçant toute beauté.

Souffle d’idées noires
Propagées,
Terrant les pensées et les corps meurtris.
Inévitable chute

Jeanne_V_oeilvif_3

Terrible paradoxal
L’oiseau dévale le ciel de ses ailes dorées
Perce les nuages saupoudrés de soleil
Il se pose sur la branche fleurie,
Paisible.

Méprisé du regard
Par l’être hideux,
Plein de haine.

Jeanne_V_oeilvif_1« L’oiseau dévale le ciel de ses ailes dorées
Perce les nuages saupoudrés de soleil
… »

Crédit iconographique : © Jeanne V., 2015

                       

                   

Une âme frêle n’a pu être sauvée

par Clémence M.
Classe de Seconde 4

                 

Seule dans l’épicentre de la cruauté,
Une âme frêle n’a pu être sauvée
Son écorce de papier
Est tâchée de sang
Noir à la lumière distribuant la mort

et qui au fond n’est qu’un brouillard…
Effroyable utopie : jamais l’homme ne comprendra
Le sens de la vie
Aveugle et sourd
Bruyant mais ignorant

Cauchemar
Peur ininterrompue
Vagues s’écrasant contre la vie
Sans écume
Et sans crainte…

guerre_enfant_1« Une âme frêle n’a pu être sauvée
Son écorce de papier
Est tâchée de sang … »

Crédit iconographique : BR

 

              

Un jour, des rêves

par Raphaël C., Jordan P., Adam T.
Classe de Seconde 4

                 

Au lever du soir tout s’estompe,
__Cette Lumière qui obscurcit notre vue
____Qui nous fait penser parmi les yeux du ciel

_______Pendant que les nuits nous lunent
___Et nous dévoilent les vraies couleurs
De la vie avec les histoires du soir

_____________À travers un croissant omniscient

motsegares11.1285529786.jpg

« Pendant que les nuits nous lunent
Et nous dévoilent les vraies couleurs
De la vie… »

 

Crédit iconographique : BR

 

              

La Perfection

par Tessa W.
Classe de Seconde 4

                      

Devrais-je utiliser l’écriture comme moyen de hurlement sans voix, sans parole, afin de dénoncer les injustices ?
De qui devrais-je me plaindre à travers ce poème sinon de moi-même ?
La pensée de flotter sur les vagues d’un monde parfaitement inexistant me berce : la mer a refermé ses lèvres arides sur le simulacre des mots.
Le passé imparfait se perfectionne avec le temps jusqu’à l’afflux du futur, mais jamais n’atteindra la perfection.
Je porte mes priorités sur ce reflet qui à l’aube se lève, afin de m’observer : voici les cris, voici les larmes, voici la guerre ;
Voici le jour. Je veillerai personnellement à ce que sa personnalité soit changée.

regard1_a« … Je porte mes priorités sur ce reflet qui à l’aube se lève, afin de m’observer :
voici les cris, voici les larmes, voici la guerre ;
Voici le jour… »

Illustration : BR (peinture numérique)

–

–

Solitude

par Clémentine B.
Classe de Seconde 4


La solitude est noire comme de la braise
Consumée par les flammes de l’ennui.
La solitude est grise comme d’un piano,
Les touches dièse : pourquoi je fuis ?

La solitude est blanche comme un mur
Floutée par les sables de ma conscience
Faut que j’arrête de fuir,
Ça c’est sûr

Solitude bleu-nuit irriguée de larmes
Un jour, finir dans un linceul
Au toit de givre, au toit de vent
Tout cela rime avec pluie…

clem2« La solitude… floutée par les sables de ma conscience… »

Crédit iconographique : © Clémentine B., « Orage d’hiver » (gouache noire et blanche, détail), 2013.

_

_

Silence de l’univers

par Tiffanie H. et Lucie B.
Classe de Seconde 4

              

Il y a d’innombrables pièces dans l’univers
Parmi elles, certaines sont égarées
Vides de toute émotion

Un avenir aveuglé de comètes et de maux éternels

Puis dans la tempête des mensonges du monde
L’encre s’écoulait parmi les étoiles

La déraison des mots traverse
Le silence pénétrable

Des âmes en perdition voguent à travers
Un horizon brumeux
Dans les sables du ciel

Dans cette immensité, un sourire est venu
Percer le satellite de mon esprit.

silence_univers_porte3« Il y a d’innombrables pièces dans l’univers
Parmi elles, certaines sont égarées… »

Illustration : BR (d’après Magritte, « Le poison« , 1939)

–

La numérisation de la deuxième livraison  de textes est terminée.
Deuxième publication de textes : mardi 12 janvier 2016…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

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Un Automne en Poésie, Saison 7 Première livraison

Lancement de l’exposition « Un Automne en Poésie »
— Saison 7 —
UAEP2016_accroche TourEiffel_CopyrightBrunoRigolt2015Photographie et maquette graphique : © Bruno Rigolt, novembre 2015

Les élèves de Seconde 4 sont fiers de vous présenter l’édition 2015-2016 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer de son empreinte la création littéraire lycéenne. Plus de trente textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant la quête du sens et le pouvoir de l’art sur les désillusions de la vie, de la subjectivité sur la contingence, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste qui a pour but d’exprimer l’inexprimable du mot.

Voici la première livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 24 janvier 2016 (dernière livraison).

Prochaine livraison : jeudi 31 décembre 2015

________________

                       

  

Une certaine quintessence

par Anaïs M.
Classe de Seconde 4



Et c’est donc sur ce lieu
Avec la poudre ici-bas
Que le poème donne l’illusion de la scène
Et de tous les autres mots
Ces mots impossibles, silencieux,
Eux, trouvent-ils leur son ?

Mais ils restent muets, impassibles,
Indifférents, insonores, partageant néanmoins
Leur espérance
D’un avenir plus charmant
De quelque chose de
Semblable, d’utopique

Ainsi les mots créent une
Certaine quintessence
De silence, de solitude. Leur cri
N’obtient sa chaleur que
Lorsque celui-ci
Est perçu

Ainsi l’illusion tombe
Et devient concrète
Ainsi la poudre se consume
Et devient magie
Puis elle monte, dévoilant
Son plus beau plumage.

Hartung_2« Ainsi la poudre se consume / Et devient magie
Puis elle monte, dévoilant / Son plus beau plumage..
. »

Illustration : Hans Hartung (sans titre, circa 1956), encre de chine sur papier 

 

 

Une ballade au coucher du soleil

par Maïssara M.
Classe de Seconde 4

–

Un chant s’élève brisant le silence effrayé
Du paysage sombre de la vie.
Un rêve éveillé,
Un rire étouffé :

C’est le chant des feuilles bruissant au gré de la brise,
Souffle léger animant les arbres
De la grande forêt silencieuse.
Est-ce vraiment un hasard ?

Les brindilles hurlent sous mes pas
Tel le loup que j’entends au loin.
Un rêve éveillé,
Un rire étouffé :

Les animaux s’animent silencieusement
Sous la cime du grand chêne,
Se préparant pour la saison prochaine.
C’est le langage muet de l’automne…

Forêt automne_Loing_cerf_BR2« Souffle léger animant les arbres
De la grande forêt silencieuse…
 »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt
(« Soir d’automne au bord du Loing ». Photographie retouchée numériquement)

            

                  

Cinq millions de larmes…

par Tessa W.
Classe de Seconde 4

              

Ce pouvoir d’absorption sentimental
Allié à la force motrice des vents
Déplace les eaux de surface,
Absorbe une grande partie des cœurs
Emprisonnés entre mille cristaux de neige

Cinq millions de larmes piégées au sein de la roche
Étendent leur influence à travers des souffles de vie
Comme des bulles d’air emprisonnées
Entre ladite terre désarmée
Et la Méditerranée.

Octobre 2015

Impression« Ce pouvoir d’absorption sentimentale
Allié à la force motrice des vents
Déplace les eaux de surface »

Crédit iconographique : BR

        

     

Mon cœur est une fleur d’aubépine

par Clémentine B.
Classe de Seconde 4

              

Mon cœur est une fleur d’aubépine
Le bonheur flûté qui m’envahissait
n’était que mirages,
mon éternité, éternelle comme l’océan.
N’en as-tu pas assez de me faire échouer sur le rivage,
Ô toi mon illusion ?

mer fleur1« N’en as-tu pas assez de me faire échouer sur le rivage,
Ô toi mon illusion ? »

Illustration : BR

–

–

Expérience

par Antoine F., Raphaël C., Hugo A., Adam T.
Classe de Seconde 4

                  

NB : pour cette expérience, on pourra utiliser le rêve et le bleu de méthylène qui colore la plupart des sentiments et permettra donc de les distinguer et les reconnaître.
Les auteurs

Prendre un peu de rêve
Saupoudré délicatement d’amour
Et mélanger pour obtenir un ensemble homogène.

Déposer sur une larme
La diversité limpide des sentiments
Réactivés de façon espacée.

Puis recouvrir d’une goutte
De bleu de méthylène
Et observer l’infini de la solution.

coeur_bleu1« … recouvrir d’une goutte
De bleu de méthylène
Et observer l’infini de la solution… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt (Composition originale créée à partir d’un tableau de Raoul Dufy (1877-1953) : « La plage à sainte-Adresse ». Nice, musée des Beaux-Arts Jules Chéret).

                       

                   

Rose blanche

par Morgane J. et Tiffanie H.
Classe de Seconde 4

                 

Un soir de lumière
Quelques rayons de couleur
Pour illuminer ta joie
Et l’incompréhension de ton sourire

Rose blanche
Dans un ciel d’été
Dans les sables de neige
Irrigués de clarté

Une seule goutte d’acide
A traversé le chemin du paradis
Une nuance de blanc
Au bout de la vie

Nature morte aux roses et vase de Clichy_7

« Un soir de lumière
Quelques rayons de couleur
Pour illuminer ta joie… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

 

              

Sensation fugitive

par Naomi G. et Clémentine T.
Classe de Seconde 4

ImpressionMaquette graphique : Clémentine T. et Naomi G.

 

              

L’arc-en-ciel

par Ambre M., Marion G.-H., Morgane J., Laura Q.-C.
Classe de Seconde 4

                      

Heureux était le temps des couleurs
mille arcs-en-ciel dans les champs
Avec l’oiseau en fleurs au bord du ciel

mon visage à nouveau fleuri
souffre de la solitude
Et à ce jour, il explosa en lendemains bleus

Comme un arbre blanc surgit du lac
Le soir a fermé ses paupières
l’homme sérieux souffrait de la mort éternelle

mon cœur bat à présent
mes yeux remplis d’espoir
vers l’azur où voyageait le vent…

Oiseau océan_rainbow« … mes yeux remplis d’espoir
vers l’azur où voyageait le vent… »

Illustration : Bruno Rigolt (peinture numérique)

–

–

Cette femme vêtue de givre

par Rémi Z. et Thibaut B.
Classe de Seconde 4



Cette femme
Vêtue de givre
Fleur ardente
De joie inapparente
Lumière du tonnerre
Étincelant dans l’infini,
Obscure et fraîche des premières clartés
De la rosée du matin

Splendide aurore boréale
Éblouissante d’obscurité.
Quant à lui l’homme
Dépendant de son parfum
Jusqu’à l’irréparable
Enchaîné à son cœur
Comme au chant des sirènes
Amadouant leurs proies

Sirène« Cette femme / Vêtue de givre…
De la rosée du matin..
. »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, d’après Elihu Vedder (1836-1923), « Head of a Young Woman » (1900)

_

_

La Marche du Silence

par Sarah J.
Classe de Seconde 4



Le silence d’une nation
oppose nos destins,
gravite dans mon esprit,
tyrannie démentielle de la vie.

Horde impérialiste,
cavalant,
conspuée par  l’inaudible liberté,
déploie ton flambeau tout-puissant
sur nous,
chiourme cristalline,
conspirateurs innocents.

Le changer, ce néant criminel !
Le changer, ce puits d’oubliés !

La sourde résistance d’une patrie,
croulant sous son imperceptible désespoir,
et le mien,
perdu,
noyé dans un silence primitif,
tressaillant d’une émancipation vengeresse !

uaep_2015« La sourde résistance d’une patrie,
croulant sous son imperceptible désespoir,
et le mien… tressaillant d’une émancipation vengeresse !
 »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, d’après Eugène Delacroix, « La Liberté guidant le peuple » (Paris, Musée du Louvre).

La numérisation de la première livraison  de textes est terminée.
Deuxième publication de textes : jeudi 31 décembre 2015…

 

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Un Automne en Poésie… Bientôt l'édition 2015-2016…

La classe de Seconde 4 du Lycée en Forêt est fière de vous annoncer…

la saison 7 d’Un Automne en Poésie
UAEP_accroche_2016_hAutomne-Hiver 2015-2016
Exposition à partir du dimanche 20 décembre 2015

La classe de Seconde 4 dont j’ai la charge cette année est fière de vous présenter l’édition 2015-2016 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt. Plus de trente textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant la quête du sens et le pouvoir de l’art sur les désillusions de la vie, de la subjectivité sur la contingence, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste qui a pour but d’exprimer l’inexprimable du mot.

Thématique de l’exposition :
« Des mots égarés, une écriture du silence »

Les élèves ont travaillé sur une nouvelle dense et forte de Marguerite Duras, « Le Coupeur d’eau » (La Vie matérielle, P.O.L. 1987). Ce texte nous a amenés à interroger le style si particulier de cette écrivaine : dans Écrire, voici comment Duras présente sa propre conception de l’écriture : « Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt ». Cette expression de « mots égarés » a suscité l’intérêt des « jeunes écrivains » qui ont souhaité créer des poèmes dont la langue, très épurée, est comme une réponse au vœu de l’auteure…

Découvrez bientôt les premiers textes publiés à partir du dimanche 20 décembre 2015…

Un Automne en Poésie… Bientôt l’édition 2015-2016…

La classe de Seconde 4 du Lycée en Forêt est fière de vous annoncer…

la saison 7 d’Un Automne en Poésie
UAEP_accroche_2016_hAutomne-Hiver 2015-2016
Exposition à partir du dimanche 20 décembre 2015

La classe de Seconde 4 dont j’ai la charge cette année est fière de vous présenter l’édition 2015-2016 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer de son empreinte la création littéraire au Lycée en Forêt. Plus de trente textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant la quête du sens et le pouvoir de l’art sur les désillusions de la vie, de la subjectivité sur la contingence, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste qui a pour but d’exprimer l’inexprimable du mot.

Thématique de l’exposition :
« Des mots égarés, une écriture du silence »

Les élèves ont travaillé sur une nouvelle dense et forte de Marguerite Duras, « Le Coupeur d’eau » (La Vie matérielle, P.O.L. 1987). Ce texte nous a amenés à interroger le style si particulier de cette écrivaine : dans Écrire, voici comment Duras présente sa propre conception de l’écriture : « Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt ». Cette expression de « mots égarés » a suscité l’intérêt des « jeunes écrivains » qui ont souhaité créer des poèmes dont la langue, très épurée, est comme une réponse au vœu de l’auteure…

Découvrez bientôt les premiers textes publiés à partir du dimanche 20 décembre 2015…

Concours "Ecriture en Forêt" Palmarès 2015 et publication des textes primés : catégorie Poésie (classes de Première). Aujourd'hui : Bénédicte R. Coup de cœur lycéen

concours_eef_2014_logo-1Le Lycée en Forêt a lancé depuis la rentrée 2013 un original concours d’écriture à destination des classes de Seconde et de Première  ayant pour intitulé : « Écritures en Forêt ».

Pour les classes de Première, le sujet portait sur l’écriture d’un poème ayant obligatoirement pour thème la forêt, ainsi que la rédaction d’une note d’intention expliquant la démarche du projet d’écriture ainsi que les particularités stylistiques mises en œuvre. 

Félicitation aux très nombreux participants, particulièrement à mes élèves de Première S4 (promotion 2014-2015), qui se sont remarquablement investis dans le dispositif, et bien sûr Bravo aux lauréats de l’édition 2015 :

  • Premier prix : Léa R. (Première S4)  → Lire en ligne
  • Deuxième prix : Maud C. (Première S1) → Lire en ligne
  • Troisième prix : Mélissa L. (Première S4) → Lire en ligne
  • Premier accessit : Mélanie J. (Premièe S4) → Lire en ligne
  • Deuxième accessit : Wendy M. (Première S4) → Lire en ligne
  • Troisième accessit : Camille H. (Première L2)
  • Quatrième accessit : Hugo T. (Première L2)
  • Coup de cœur Lycéen : Bénédicte R. (Première S4)

Une cérémonie récompensant les élèves primés a eu lieu le mercredi 10 juin 2015 au Lycée en Forêt, sous la présidence de Madame Condracq, Proviseure.
Merci encore au Lycée qui a pu débloquer des fonds importants pour récompenser les lauréats.

frise fleurs horizontale

Découvrez aujourd’hui le poème de Bénédicte R.
(Première S4, promotion 2014-2015), coup de cœur lycéen :

_

« Pour un rebut »

par Bénédicte R.
Classe de Première S4
Coup de cœur lycéen


De septembre à février
Les perdrix ont grandi dans la forêt
Lâchées comme des soldats adverses
Pour être tuées dans les bruyères.
Les derniers faisans se réfugient là où la paix réside
Parmi le soir, parmi le givre.

Les lapins qui auparavant
Avaient une vie paisible
Sont devenus chair à canon
Car ils ne plaisent plus à ceux qui tuent
Voilà la cause de ces soldats chasseurs
Même parmi le soir, même parmi le givre.

L’un tente de sauver sa vie
Jusqu’à son dernier faux pas
L’autre avec un silence pesant derrière lui
Est froidement abattu
Pour amuser dans un repas d’amis et finir au rebut
Parmi le soir, parmi le givre.

nuit d'hiver chasse_4« L’autre avec un silence pesant derrière lui
Est froidement abattu…
Parmi le soir, parmi le givre.
 »

Illustration : © Bruno Rigolt

_

NOTE D’INTENTION

En participant au concours « Ecriture en forêt », l’idée de parler des animaux m’est venu presque spontanément..

J’ai privilégié comme sujet d’évocation mon engagement contre la chasse. Ce combat pour la cause animale me tient particulièrement à cœur car la chasse, notamment le braconnage, constitue selon moi une profonde violence qui va à l’encontre du droit animal.

En rédigeant cet écrit d’invention, je me suis rappelée mes promenades dans les forêts ou les bois qui m’entourent, lorsque j’étais enfant, et pendant lesquelles je voyais toujours des animaux, alors qu’il me semble que de nos jours plus aucun animal n’est visible dans nos forêts, bois et champs.

Plusieurs vers résultent des ces évocations et d’autres souvenirs de mon enfance passée dans une maison accueillante pour tous les animaux.

En opposition à cette vision paisible et nostalgique, la chasse est associée dans mon poème à la guerre : dans la première strophe par exemple, j’utilise la comparaison avec le thème de la bataille : « lâchées comme des soldats adverses ». Cette dimension émotionnelle renforce la problématique de ce poème.

J’ai voulu également faire ressentir tout le pathétique de la chasse par des contrastes stylistiques : « Pour amuser dans un repas d’amis et finir au rebut/Parmi le soir, parmi le givre »… Faisant alterner le réalisme le plus froid et un profond lyrisme, ces contrastes ont en effet pour but de toucher le lecteur, et l’inviter à prendre part à la cause que je défends.

© 2015, Bénédicte R.

Concours « Ecriture en Forêt » Palmarès 2015 et publication des textes primés : catégorie Poésie (classes de Première). Aujourd’hui : Bénédicte R. Coup de cœur lycéen

concours_eef_2014_logo-1Le Lycée en Forêt a lancé depuis la rentrée 2013 un original concours d’écriture à destination des classes de Seconde et de Première  ayant pour intitulé : « Écritures en Forêt ».

Pour les classes de Première, le sujet portait sur l’écriture d’un poème ayant obligatoirement pour thème la forêt, ainsi que la rédaction d’une note d’intention expliquant la démarche du projet d’écriture ainsi que les particularités stylistiques mises en œuvre. 

Félicitation aux très nombreux participants, particulièrement à mes élèves de Première S4 (promotion 2014-2015), qui se sont remarquablement investis dans le dispositif, et bien sûr Bravo aux lauréats de l’édition 2015 :

  • Premier prix : Léa R. (Première S4)  → Lire en ligne
  • Deuxième prix : Maud C. (Première S1) → Lire en ligne
  • Troisième prix : Mélissa L. (Première S4) → Lire en ligne
  • Premier accessit : Mélanie J. (Premièe S4) → Lire en ligne
  • Deuxième accessit : Wendy M. (Première S4) → Lire en ligne
  • Troisième accessit : Camille H. (Première L2)
  • Quatrième accessit : Hugo T. (Première L2)
  • Coup de cœur Lycéen : Bénédicte R. (Première S4)

Une cérémonie récompensant les élèves primés a eu lieu le mercredi 10 juin 2015 au Lycée en Forêt, sous la présidence de Madame Condracq, Proviseure.
Merci encore au Lycée qui a pu débloquer des fonds importants pour récompenser les lauréats.

frise fleurs horizontale

Découvrez aujourd’hui le poème de Bénédicte R.
(Première S4, promotion 2014-2015), coup de cœur lycéen :

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« Pour un rebut »

par Bénédicte R.
Classe de Première S4
Coup de cœur lycéen


De septembre à février
Les perdrix ont grandi dans la forêt
Lâchées comme des soldats adverses
Pour être tuées dans les bruyères.
Les derniers faisans se réfugient là où la paix réside
Parmi le soir, parmi le givre.

Les lapins qui auparavant
Avaient une vie paisible
Sont devenus chair à canon
Car ils ne plaisent plus à ceux qui tuent
Voilà la cause de ces soldats chasseurs
Même parmi le soir, même parmi le givre.

L’un tente de sauver sa vie
Jusqu’à son dernier faux pas
L’autre avec un silence pesant derrière lui
Est froidement abattu
Pour amuser dans un repas d’amis et finir au rebut
Parmi le soir, parmi le givre.

nuit d'hiver chasse_4« L’autre avec un silence pesant derrière lui
Est froidement abattu…
Parmi le soir, parmi le givre.
 »

Illustration : © Bruno Rigolt

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NOTE D’INTENTION

En participant au concours « Ecriture en forêt », l’idée de parler des animaux m’est venu presque spontanément..

J’ai privilégié comme sujet d’évocation mon engagement contre la chasse. Ce combat pour la cause animale me tient particulièrement à cœur car la chasse, notamment le braconnage, constitue selon moi une profonde violence qui va à l’encontre du droit animal.

En rédigeant cet écrit d’invention, je me suis rappelée mes promenades dans les forêts ou les bois qui m’entourent, lorsque j’étais enfant, et pendant lesquelles je voyais toujours des animaux, alors qu’il me semble que de nos jours plus aucun animal n’est visible dans nos forêts, bois et champs.

Plusieurs vers résultent des ces évocations et d’autres souvenirs de mon enfance passée dans une maison accueillante pour tous les animaux.

En opposition à cette vision paisible et nostalgique, la chasse est associée dans mon poème à la guerre : dans la première strophe par exemple, j’utilise la comparaison avec le thème de la bataille : « lâchées comme des soldats adverses ». Cette dimension émotionnelle renforce la problématique de ce poème.

J’ai voulu également faire ressentir tout le pathétique de la chasse par des contrastes stylistiques : « Pour amuser dans un repas d’amis et finir au rebut/Parmi le soir, parmi le givre »… Faisant alterner le réalisme le plus froid et un profond lyrisme, ces contrastes ont en effet pour but de toucher le lecteur, et l’inviter à prendre part à la cause que je défends.

© 2015, Bénédicte R.

Concours "Ecriture en Forêt" Palmarès 2015 et publication des textes primés : catégorie Poésie (classes de Première). Aujourd'hui : Wendy M. Deuxième accessit

concours_eef_2014_logo-1Le Lycée en Forêt a lancé depuis la rentrée 2013 un original concours d’écriture à destination des classes de Seconde et de Première  ayant pour intitulé : « Écritures en Forêt ».

Pour les classes de Première, le sujet portait sur l’écriture d’un poème ayant obligatoirement pour thème la forêt, ainsi que la rédaction d’une note d’intention expliquant la démarche du projet d’écriture ainsi que les particularités stylistiques mises en œuvre. 

Félicitation aux très nombreux participants, particulièrement à mes élèves de Première S4 (promotion 2014-2015), qui se sont remarquablement investis dans le dispositif, et bien sûr Bravo aux lauréats de l’édition 2015 :

  • Premier prix : Léa R. (Première S4)  → Lire en ligne
  • Deuxième prix : Maud C. (Première S1) → Lire en ligne
  • Troisième prix : Mélissa L. (Première S4) → Lire en ligne
  • Premier accessit : Mélanie J. (Premièe S4) → Lire en ligne
  • Deuxième accessit : Wendy M. (Première S4)
  • Troisième accessit : Camille H. (Première L2)
  • Quatrième accessit : Hugo T. (Première L2)
  • Coup de cœur Lycéen : Bénédicte R. (Première S4) → Lire en ligne

Une cérémonie récompensant les élèves primés a eu lieu le mercredi 10 juin 2015 au Lycée en Forêt, sous la présidence de Madame Condracq, Proviseure.
Merci encore au Lycée qui a pu débloquer des fonds importants pour récompenser les lauréats.

frise fleurs horizontale

Découvrez aujourd’hui le poème de Wendy M.
(Première S4, promotion 2014-2015), deuxième accessit :

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« Rêve d’espérance et de paix »

par Wendy M.
Classe de Première S4
Deuxième accessit


À l’aube d’un jour nouveau, la magie recommence
Dans mon refuge secret, la forêt se transforme
Au souffle de mes pensées, l’imagination fleurit en liberté

Le soleil s’infiltre là où se tient le vent :
Entre les feuilles, entre les branches.
De sa lumière étincelante de pureté

Il éclaire chaque jour d’immenses allées de solitude
Où saules, bouleaux, sapins et charmes,
Strient de leurs cernes les sentiers de mon âme

Murmure silencieux du vent dans les fourrés,
Mélodie somptueuse d’un rêve oublié d’espérance et de paix
Comme ces oiseaux qui s’effeuillent dans les feuillages…

forêt_magique_2« Mélodie somptueuse d’un rêve oublié d’espérance et de paix
Comme ces oiseaux qui s’effeuillent dans les feuillages… »

Illustration : © Bruno Rigolt, août 2015

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NOTE D’INTENTION

J’ai souhaité participer au concours proposé par notre lycée car, je dois l’avouer, j’ai rarement écrit de poésies et j’ai souhaité ainsi m’essayer à cet exercice difficile. De plus, le thème de la forêt m’inspirait d’autant plus que j’habite moi-même à côté de la forêt de Montargis depuis toute petite. La forêt est pour moi un refuge, un ressourcement des émotions. Quand je rentrais de l’école ou maintenant du Lycée, les arbres inspirent à celui qui sait les contempler une profonde source d’inspiration. C’est ce que j’ai voulu expliquer en choisissant comme tire : « Rêve d’espérance et de paix ».

Comme vous le voyez, mon poème est donc une description méliorative de la forêt. J’ai souhaité en effet montrer la forêt comme un lieu d’idéalisation du réel. Pour cela, j’ai privilégié certaines figures de style, comme la métaphore. Lorsque je dis par exemple que la forêt est un lieu où « l’imagination fleurit en liberté », j’ai souhaité par cette image amener à l’idée que la forêt est non seulement une source d’inspiration mais aussi un lieu de dépaysement. De même, les « immenses allées de solitude » et le mot « paix » rappellent le côté calme et paisible des arbres, prompt à la méditation lyrique.

Une image à laquelle je tiens particulièrement est celle-ci : « Strient de leurs cernes les sentiers de mon âme » qui entraîne une réflexion, une implication et une identification personnelle grâce à la personnification. J’ai voulu embellir l’image qu’on peut en avoir car, pour moi, la forêt a quelque chose qui relève de la « magie » : c’est un lieu qu’on ne contrôle pas et qui reste de ce fait extraordinaire. J’ai souhaité montrer qu’elle peut apporter du réconfort à ceux qui souffrent de « solitude » avec l’idée du « refuge », comme un foyer accueillant. J’ai également essayé de jouer avec les sonorités, d’abord avec les rimes pour renforcer le sens de mon poème, telles que :

Murmure silencieux du vent dans les fourrés,
Mélodie somptueuse d’un rêve oublié d’espérance et de paix

J’ai également tenu à parler du « Murmure silencieux du vent » représentant une « mélodie somptueuse » : comme si le vent à lui seul pouvait constituer un chant presque mystique, qu’on ne pourrait se lasser d’écouter, une voix qui ne s’entendrait pas pour quelqu’un qui considérerait la forêt seulement comme un environnement, mais qui deviendrait sublime pour celui qui, sachant prendre le temps de s’arrêter et d’écouter, est à même de considérer la forêt comme quelque chose de plus sensible, de plus humanisé qu’un simple paysage.

Enfin, j’ai voulu finir par une comparaison de cette mélodie avec le bruit des « oiseaux qui s’effeuillent dans les feuillages », pour rappeler que si le vent seul peut former une mélodie, la forêt tout entière et ceux qui l’habitent peuvent également en être une. Comme le lecteur peut le constater, ce poème m’a surtout été inspiré par le courant du romantisme et par le symbolisme. Je souhaite que les personnes qui le lisent soient sensibles à une image moins préconçue de la forêt. Comme je le suggérais précédemment, certains sont en effet fixés sur des préjugés désignant la forêt seulement comme environnement, un lieu géographique sans intérêts particulier, et j’ai voulu lui conférer une identité en communion avec l’identité de l’Homme.

C’est pourquoi j’en ai conçu une version idéalisée qui parle plus à mon cœur, car elle est invisible au visiteur de passage. Pour comprendre la forêt, il faut la ressentir intimement. Ce déchiffrement, le lecteur l’aura compris, puise son inspiration dans le Symbolisme. La forêt est certes un refuge, un lieu de réflexion sur la vie mais aussi un lieu allégorique : un endroit personnel, on pourrait ici parler de forêt de sentiments qui mène à l’idéal. Marcel Aymé a dit : « La forêt, c’est encore un peu du paradis perdu. » : lieu fascinant, singulier et à jamais paisible… Un paradis pour chaque personne qui veut bien accomplir le chemin. Aller dans la forêt est, de fait, un parcours symbolique, prompt à une infinie réflexion…

© 2015, Wendy M.