« 75 minutes BTS » Thème : « Je me souviens » : le lieu comme vecteur identitaire et mémoriel

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Le « 75 minutes », c’est quoi ?

Pour vous aider dans vos révisions, je vous propose 1 à 2 fois par semaine jusqu’à l’épreuve, un « 75 minutes » sur l’un des deux thèmes proposés à l’examen. Obligez-vous à respecter le timing : 1h15 pas plus, pour confronter trois documents, faire une fiche de synthèse à partir de la problématique abordée, et vous entraîner en temps limité sur quelques sujets-type. Bien entendu, rien ne vous empêche ensuite d’approfondir un ou plusieurs aspects, mais obligez-vous la première fois à travailler dans le temps imparti : 75 minutes ! Chronométrez-vous en n’oubliant pas qu’un temps limité est toujours mieux utilisé !

Révisions Thème 2016-2017 
Je me souviens

Problématique de ce « 75 Minutes » : « Je me souviens d’un lieu… » : le lieu comme vecteur identitaire et mémoriel

mots clés : Je me souviens ; écriture autobiographique ; mémoire affective ; quête de soi

Lieux d’enfance, lieux d’origine et de refuge, lieux de déchirures, lieux de mystère qui se dérobent au présent, lieux d’ancrage et d’encrage... Certains lieux, gravés dans la mémoire autobiographique, sont comme « le signe mémoratif […] [qui] fait surgir un état d’âme du passé dans la conscience actuelle »¹ : s’en souvenir, c’est quelque part se souvenir de soi, de son passé privé. De fait, nous investissons affectivement les lieux : c’est en fonction des affects éprouvés dans le passé qu’ils se chargent en émotions, en souvenirs racontés,  et qu’ils aident à répondre à la vaste question, « Qui suis-je ? ».

Cette inscription du lieu dans la mémoire affective se combine en effet avec notre roman personnel : elle fait resurgir l’émotion ressentie la première fois. C’est en fonction des émotions éprouvées dans le passé qu’un lieu s’inscrit dans le vécu et dans le symbolique : il n’y a donc pas de lieu en soi, il n’y a que notre mémoire du lieu, notre expérience du lieu où notre propre énigme se trouve inscrite et par laquelle nous nous appréhendons nous-mêmes. Ce pouvoir de se souvenir d’un lieu amène conséquemment à se souvenir de ce qui a eu lieu et qui renvoie toujours la conscience à elle-même. 

Tous les documents proposés montrent que notre souvenir du lieu n’est pas immédiat, mais pris dans un système signifiant qui procède d’une reconstruction critique. Si Georges Pérec² disait à propos de ses « Je me souviens » qu’en traversant le quotidien ordinaire que tant de gens du même âge ont vu, vécu, partagé, les souvenirs ne sauraient être « personnels », notre rapport au lieu n’est-il pas néanmoins un rapport intime ? Cette dimension introspective de la mémoire est essentielle : chaque lieu parle à notre âme, objectivité et subjectivité sont ici inséparables. Nous sommes dans les lieux et les lieux sont en nous.

En convoquant la mémoire d’un passé révolu, ils mettent l’accent sur la reconstitution du temps vécu. Retourner sur le lieu des origines, c’est vivre dans un même moment, à la fois passé et présent, puisque le souvenir que nous avons du lieu permet la reconstitution du temps vécu et le passage de l’expérience sensible et confuse à la quête de soi par l’écriture : c’est elle qui permet d’inscrire le souvenir dans une dynamique créatrice, où se dessinent les improbables frontières entre la réalité et sa réincarnation. De ce point de vue, le travail sur la mémoire suit sans cesse ce mouvement paradoxal qui consiste à se souvenir pour devenir et advenir…

Copyright © février 2016, Bruno Rigolt

1. Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle, Paris, Gallimard 1957, p.294
2. Georges Pérec, Je me souviens, 1978 (quatrième de couverture) : « Ces « Je me souviens » ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine d’être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire […]. Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, […] suscitant pendant quelques secondes une impalpable petite nostalgie. »

Étape 1 : la prise de notes (30 minutes) : Document 1 : 15 minutes. Documents 2 et 3 : 15 minutes. Prenez connaissance des documents en relevant les informations vous paraissant les plus utiles au traitement de la problématique : relevez synthétiquement le thème précis, la thèse de l’auteur ou l’enjeu posé, ainsi que quelques arguments ou exemples représentatifs. Ne rentrez pas dans les détails : allez toujours vers l’interprétation textuelle GLOBALE.

1. Boris Cyrulnik, Je me souviens, Paris, Odile Jacob, « Poches » 2010
« Pondorat », pp. 17-19.
Depuis « Pendant des années, un mot remontait de ma mémoire » (page 17), jusqu’à « grâce aux bals populaires et grâce à Philippe » (page 19).


2. J.M.G. Le Clézio, « C’est pour cela que j’écris… »
Libération, numéro hors série « Pourquoi écrivez-vous ? », mars 1985

« […] j’avais dix-douze ans, j’habitais cette vieille maison sur le port, un peu napolitaine, complètement décrépite, avec des draps qui séchaient à toutes les fenêtres de la cour […]. En ce temps-là, je ne savais pas ce que c’était qu’un écrivain, je n’en avais pas la moindre idée, […]. Je me souviens bien de cette maison surtout à la belle saison, en été et au commencement du printemps, parce qu’on laissait les fenêtres ouvertes et qu’on entendait le bruit des martinets et les roucoulements des pigeons. Mais il y avait un bruit spécialement qui me faisait quelque chose. Je ne peux pas vraiment dire pourquoi ça m’inquiétait, mais aujourd’hui encore quand j’y pense ça me fait frissonner et ça me met dans cet état de sorte de mélancolie et d’impatience qui précède le moment où je sais que je vais devoir m’asseoir n’importe où, là où je suis, prendre un cahier et un crayon à bille, et commencer à écrire. Ce bruit, c’était les voix des jeunes gens qui s’appelaient dans la cour, qui criaient leurs noms. Il y avait des garçons qui venaient siffler, et d’autres mettaient la tête à la fenêtre, et ils disaient : « Tu cales? » Et ceux d’en haut : « Où vous allez ? » Ils allaient je ne sais où, à la plage, ou à la foire, ou simplement au coin de la rue pour discuter, ou attendre les filles qui sortaient de l’école. Mais quand j’entendais ces sifflements, et les noms qui résonnaient dans la cour, j’imaginais une autre vie que la mienne, j’imaginais les courses dans l’infini des rues, j’imaginais les bains dans l’eau de mer froide, le soleil, l’odeur des cheveux des filles, la musique des dancings, l’aventure, la nuit. Jamais je n’ai entendu appeler mon nom dans la cour, jamais je n’ai entendu siffler pour moi. J’étais dans la même maison, mais c’était un autre monde. Voilà, c’est pour cela que j’écris. »

3. Paul Verlaine (1844-1896), « Après trois ans », Poèmes saturniens (1866).
Centré sur le thème de la fuite du temps et du souvenir, ce célèbre sonnet appartient à la première section du recueil : « Melancholia », consacrée à l’expression intime des sentiments du poète. « Après trois ans » évoque le retour de Verlaine en 1865 sur le lieu de ses vacances, lieu où il avait été heureux avec Élisa, avant qu’elle ne se marie. 

Après trois ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin…
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
− Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.


→ Étape 2 : le réinvestissement des notes (45 minutes)

  • Essayez d’abord de répondre très brièvement aux questions suivantes en vous obligeant à réinvestir vos notes pour chacune de vos réponses, qui seront structurées autour d’un argument, illustré par un exemple précis. 

– Relevez dans chacun des textes quelques aspects montrant que le temps et la mémoire occupent une place essentielle dans la réflexion autobiographique.
– À partir des documents 1 et 2, expliquez comment la mémoire autobiographique fait resurgir un passé à la fois partagé et personnel.
– Comment comprenez-vous ces propos de J.M.G. Le Clézio : « J’étais dans la même maison, mais c’était un autre monde. Voilà, c’est pour cela que j’écris ».
– En exploitant le document 1, dites en quoi les souvenirs inscrivent l’homme dans le temps historique.
– À partir des documents 2 et 3, montrez q
uel rôle joue l’écriture dans le processus de mémorisation.
– Dans son poème, Verlaine indique que « rien n’a changé » (v. 5), et que tout paraît « comme avant » (v. 9). En quoi cependant rien ne semble plus comme avant ?
Questions de synthèse :
1. En réinvestissant les trois textes du corpus, dites en quoi la mémoire parvient à donner sens à l’existence.
2. Un lieu (réel ou virtuel) vous a particulièrement marqué(e)… Après l’avoir brièvement évoqué, vous chercherez à l’analyser en étayant ces propos du support de cours : « il n’y a […] pas de lieu en soi, il n’y a que notre mémoire du lieu, notre expérience du lieu où notre propre énigme se trouve inscrite et par laquelle nous nous appréhendons nous-mêmes. Ce pouvoir de se souvenir d’un lieu amène conséquemment à se souvenir de ce qui a eu lieu et qui renvoie toujours la conscience à elle-même ».

  • Enfin, essayez de construire un plan d’écriture personnelle en 15 minutes à partir du sujet suivant : « Dans quelle mesure se souvenir d’un lieu, c’est toujours se souvenir de soi ? »
  • Document complémentaire :  J.M.G. Le Clézio, L’Africain, Paris Gallimard « Folio » 2005, pp. 119-123

    « C’est à l’Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d’enfant. À la source de mes sentiments et de mes déterminations. Le monde change, c’est vrai, et celui qui est debout là-bas au milieu de la plaine d’herbes hautes, dans le souffle chaud qui apporte les odeurs de la savane, le bruit aigu de la forêt, sentant sur ses lèvres l’humidité du ciel et des nuages, celui-là est si loin de moi qu’aucune histoire, aucun voyage ne me permettra de le rejoindre.

    Pourtant, parfois, je marche dans les rues d’une ville, au hasard, et tout d’un coup, en passant devant une porte au bas d’un immeuble en construction, je respire l’odeur froide du ciment qui vient d’être coulé, et je suis dans la case de passage d’Abakaliki, j’entre dans le cube ombreux de ma chambre et je vois derrière la porte le grand lézard bleu que notre chatte a étranglé et qu’elle m’a apporté en signe de bienvenue.
    […]
    Si je n’avais pas eu cette connaissance charnelle de l’Afrique, si je n’avais pas reçu cet héritage de ma vie avant ma naissance, que serais-je devenu ?

    Aujourd’hui, j’existe, je voyage, j’ai à mon tour fondé une famille, je me suis enraciné dans d’autres lieux. Pourtant, à chaque instant, comme une substance éthéreuse qui circule entre les parois du réel, je suis transpercé par le temps d’autrefois, à Ogoja. Par bouffées cela me submerge et m’étourdit. Non pas seulement cette mémoire d’enfant, extraordinairement précise pour toutes les sensations, les odeurs, les goûts, l’impression de relief ou de vide, le sentiment de la durée.

    C’est en l’écrivant que je le comprends, maintenant. Cette mémoire n’est pas seulement la mienne. Elle est aussi la mémoire du temps qui a précédé ma naissance, lorsque mon père et ma mère marchaient ensemble sur les routes du haut pays, dans les royaumes de l’ouest du Cameroun. La mémoire des espérances et des angoisses de mon père, sa solitude, sa détresse à Ogoja. La mémoire des instants de bonheur, lorsque mon père et ma mère sont unis par l’amour qu’ils croient éternel. Alors ils allaient dans la liberté des chemins, et les noms de lieux sont entrés en moi comme des noms de famille, Bali, Nkom, Bamenda, Banso, Nkongsamba, Revi, Kwaja. Et les noms de pays, Mbembé, Kaka, Nsungli, Bum, Fungom. Les hauts plateaux où avance lentement le troupeau de bêtes à cornes de lune à accrocher les nuages, entre Lassim et Ngonzin ».

J.M.G. Le Clézio, L’Africain, Paris, Gallimard « Folio », 2005, pp. 119-123

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Bon courage à toutes et à tous pour l’examen !

Prochains travaux dirigés :

  • « Support de cours et entraînement BTS » : dimanche 28 février
    (Thème : Je me souviens… « Histoire et mémoire »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » : vendredi 11 mars
    (Thème : Ces objets qui nous envahissent… « Symbolique des objets et rituels de consommation » Programme 2015-2016
  • « Support de cours et entraînement BTS » : mardi 15 mars
    (Thème : Je me souviens… « Le souvenir et l’attente comme mesure du temps »). Programme 2016-2017
  • « 75 minutes » : dimanche 27 mars
    (Thème : Je me souviens… « Oubli et souvenir sont-ils si différents ? »). Programme 2016-2017

Travaux dirigés déjà mis en ligne (pour la session 2016) :

Méthodologie

Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).