Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Pierre Jean Jouve


Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Pierre Jean Jouve ♂
Arras, 1887 — Paris, 1976… FRANCE

Hier, samedi 26 juillet : Nâzik al Malâïka…  IRAK
Demain, lundi 28 juillet : Marina Tsvétaïeva… RUSSIE

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L’esprit jeune

Les arbres quand on les mesure sont bleus de joie
La terre quand on la suit est passionnément rousse
Le ciel quand on le dévisage est rose ou même lilas ;
Les graminées plongeant comme la mer
La force appuie sur nous
Les esprits du côté du vent font leur prière
Les cheminées fument dans l’adoration ;
La musique de la contemplation saisit les oiseaux
Parce que l’âme est étendue plus haut que l’espace
Et plus haut que les conceptions et que l’Amour.

Pierre Jean Jouve (1887-1976)
Les Noces, 1925-1931
© Mercure de France

Arbre_mort_2014_Bruno_Rigolt
« La terre quand on la suit est passionnément rousse
Le ciel quand on le dévisage est rose ou même lilas… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, juillet 2014
« Arbres morts au couchant »
Photographie et peinture numérique

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Monde sensible

L’âme est seule au-dessus du monde bleu
De la terre belle et animale, sans espace.

Un jour la terre en mouvement
Avec les troncs, les brises […] et les saisons
Et les rires qui comme les paroles ne reviennent plus

Et les arbres dont le bord est majestueux
Et sous la chaleur immense les efforts
Du passager ou voyageur,

Ne sont rien à l’âme obscure et qui se meut
Vers un autre pouvoir et vers une autre touche
D’adoration

À l’intérieur de son aveugle ressort ;
_________________________mais d’autres jours
Tout est un, et un en un, et tout en un
Et un en Dieu
Et Dieu présent dans le tronc d’arbre mort.

Pierre Jean Jouve (1887-1976)
Les Noces, 1925-1931
© Mercure de France

frise fleurs

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Nâzik al Malâïka


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Nâzik al Malâïka ♀
1923, Bagdad (Irak) — Le Caire (Égypte), 2007… IRAK

Hier, vendredi 25 juillet : Léopold Sédar Senghor… SÉNÉGAL
Demain, dimanche 27 juillet : Pierre Jean Jouve…  FRANCE

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Invitation au rêve
Extraits

Viens, nous allons rêver, le soir propice descend,
La volupté de l’ombre, les joues des étoiles nous appellent.
Viens, nous allons tendre nos filets aux merveilles, compter les fils de la lumière,
Et les pentes des collines seront témoins de notre amour.

Nous marcherons ensemble sur le flanc de notre île sans sommeil
Nous laisserons dans le sable les empreintes de nos pas vagabonds,
Quand viendra le matin répandre sa fraîche rosée,
Sur le lieu de nos rêves poussera, pour le moins, une rose.

Nous rêverons que nous escaladons les montagnes de la lune.
Nous folâtrerons dans une solitude sans limites, sans humains,
Loin, loin, jusqu’où le souvenir ne pourra pas
Nous rejoindre, car nous serons par delà le champ de la pensée.

[…]

Nous rêverons que nos pas nous portent vers hier, non vers demain
Et que nous parvenons à Babel par une aube perlée ;
Amoureux, nous ferons au temple le serment de nous aimer ;
Un prêtre de Babel nous bénira de ses mains pures.

Nâzik al Malâïka (1923-2007)
28 septembre 1948.
Poème traduit de l’arabe  par  Odette Petit et Wansa Voisin

Poème publié dans : Nâzik al Malâïka, Invitation au rêve,
Texte bilingue établi par Odette Petit et Wansa Voisin.
Paris Publisud 1995, Coll. « Littératures arabes », page 105. 

Abdullah Saadi« Viens, nous allons tendre nos filets aux merveilles, compter les fils de la lumière… »

Abdoullah, « Les Amoureux », détail
Manuscrit d’après l’œuvre de Saadi (1575-1576)
Saint-Pétersbourg, Bibliothèque nationale russe

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Léopold Sédar Senghor


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Léopold Sédar Senghor ♂
1906, Joal (Sénégal) — Verson (France), 2001… SÉNÉGAL

Hier, jeudi 24 juillet : Emily Dickinson… ÉTATS-UNIS
Demain, samedi 26 juillet : Nâzik al Malâïka…  IRAK

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Congo
(guimm pour trois kôras et un balafong)

Oho ! Congo oho ! Pour rythmer ton nom grand sur les eaux sur les fleuves sur toute __mémoire
Que j’émeuve la voix des kôras Koyaté ! L’encre du scribe est sans mémoire.

Oho ! Congo couchée dans ton lit de forêts, reine sur l’Afrique domptée
Que les phallus des monts portent haut ton pavillon
Car tu es femme par ma tête par ma langue, car tu es femme par mon ventre
Mère de toutes choses qui ont narines, des crocodiles des hippopotames
Lamantins iguanes poissons oiseaux, mère des crues nourrice des moissons.
Femme grande ! eau tant ouverte à la rame et à l’étrave des pirogues
Ma Saô mon amante aux cuisses furieuses, aux longs bras de nénuphars calmes
Femme précieuse d’ouzougou, corps d’huile imputrescible à la peau de nuit diamantine.

Toi calme Déesse au sourire étale sur l’élan vertigineux de ton sang
Ô toi l’Impaludée de ton lignage, délivre-moi de la surrection de mon sang.
Tamtam toi toi tamtam des bonds de la panthère, de la stratégie des fourmis
Des haines visqueuses au jour troisième surgies du potopoto des marais
Hâ ! sur toute chose, du sol spongieux et des chants savonneux de l’Homme-blanc
Mais délivre-moi de la nuit sans joie, et guette le silence des forêts.
[…]

Mon amante à mon flanc, dont l’huile fait docile mes mains mon âme
Ma force s’érige dans l’abandon, mon honneur dans la soumission
Et ma science dans l’instinct de ton rythme. Noue son élan le coryphée
À la proue de son sexe, comme le fier chasseur de lamantins.
Rythmez clochettes rythmez langues rythmez rames la danse du Maître des rames.
Ah ! elle est digne, sa pirogue, des chœurs triomphants de Fadyoutt
Et je clame deux fois deux mains de tam-tams, quarante vierges à chanter ses gestes.
Rythmez la flèche rutilante, la griffe à midi du Soleil
Rythmez, crécelles des cauris, les bruissements des Grandes Eaux
Et la mort sur la crête de l’exultation, à l’appel irrécusable du gouffre.

Mais la pirogue renaîtra par les nénuphars de l’écume
Surnagera la douceur des bambous au matin transparent du monde.

Léopold Sédar Senghor (1906-2001)
Éthiopiques, 1956
Œ
uvre poétique, Paris éd. du Seuil, 2006, pages 101-103

Congo_Bruno Rigolt_pastel numérique_2014« … eau tant ouverte à la rame et à l’étrave des pirogues… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, juillet 2014
Photomontage et peinture numérique

Un été en Poésie (Saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd'hui : François Mauriac


UAEP 2014 accroche
Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013-juillet 2014 (Peinture numérique et photomontage)
Sources : Gustave Le Gray, « La grande vague » (1857) ; Aivazovsky, « Calme sur la mer Méditerranée » (1892) ; Modigliani, « Jeanne Hébuterne au chapeau » (1917)

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie« …
Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 
Aujourd’hui… François Mauriac ♂
(1885, Bordeaux — 1970, Paris) FRANCE

Demain, mercredi 23 juillet : Renée Vivien… France

Plaintes de Cybèle

Ton rire jaillissait, vif entre les eaux vives.
Mes branches déchiraient lentement le brouillard
Et ta face brillait sur Cybèle attentive
Mieux que les astres morts qui n’ont pas de regard
Ton reflet s’endormait dans mes sources cachées
Dont le souffle ridait l’eau froide au goût terreux.
De la chair fourmillante à ma chair attachée
Je ne sentais plus rien que les mains écorchées
D’Atys qui caressait l’herbe de mes cheveux.
Ma douleur sur la mer poussant un cri farouche,
Eût réveillé le peuple assis aux sombres bords :
Atys, tu me brûlais de ta petite bouche,
Je n’avais pas de bras pour enserrer ton corps.

Une ligne de sable, un renflement de dune,
Une frange d’écume et de varech : la mer…
Le doux trait des sourcils sur ta paupière brune
Et l’obscure forêt au bord du front désert :
Ton visage éclairé du feu de deux prunelles.
Étoiles de ma nuit dont les flammes jumelles
Quand tu dors, vont brûler sur un autre univers,
Atys, je confonds tout dans un unique songe :
Enfant qui me dévaste, océan qui me ronge.

Les ruisseaux dont je sens partout la vive fuite.
Les gaves dont les eaux par les cailloux brisées
Agitent les cheveux des nymphes enlisées.
Longues mousses flottant sur le sommeil des truites.
Que sont-ils pour mon cœur, ô toi qui m’as perdue.
Visage dur, souillé de mûres et de boue,
Au prix de cette larme à tes cils suspendue
Et qui creuse soudain l’argile de ta joue !

François Mauriac (1885-1970)
Le Sang d’Atys, Paris Bernard Grasset 1940

Bruno Rigolt_Paysage de dunes« Une ligne de sable, un renflement de dune, Une frange d’écume et de varech : la mer… »

Crédit photographique : © Bruno Rigolt, « Paysage de dunes dans le Finistère » (2013)

frise_fleur

Un été en Poésie (Saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : François Mauriac


UAEP 2014 accroche
Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013-juillet 2014 (Peinture numérique et photomontage)
Sources : Gustave Le Gray, « La grande vague » (1857) ; Aivazovsky, « Calme sur la mer Méditerranée » (1892) ; Modigliani, « Jeanne Hébuterne au chapeau » (1917)

En été, hydratez votre cerveau au maximum !

Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite : « Un été en poésie« …
Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… François Mauriac ♂
(1885, Bordeaux — 1970, Paris) FRANCE

Demain, mercredi 23 juillet : Renée Vivien… France

Plaintes de Cybèle

Ton rire jaillissait, vif entre les eaux vives.
Mes branches déchiraient lentement le brouillard
Et ta face brillait sur Cybèle attentive
Mieux que les astres morts qui n’ont pas de regard
Ton reflet s’endormait dans mes sources cachées
Dont le souffle ridait l’eau froide au goût terreux.
De la chair fourmillante à ma chair attachée
Je ne sentais plus rien que les mains écorchées
D’Atys qui caressait l’herbe de mes cheveux.
Ma douleur sur la mer poussant un cri farouche,
Eût réveillé le peuple assis aux sombres bords :
Atys, tu me brûlais de ta petite bouche,
Je n’avais pas de bras pour enserrer ton corps.

Une ligne de sable, un renflement de dune,
Une frange d’écume et de varech : la mer…
Le doux trait des sourcils sur ta paupière brune
Et l’obscure forêt au bord du front désert :
Ton visage éclairé du feu de deux prunelles.
Étoiles de ma nuit dont les flammes jumelles
Quand tu dors, vont brûler sur un autre univers,
Atys, je confonds tout dans un unique songe :
Enfant qui me dévaste, océan qui me ronge.

Les ruisseaux dont je sens partout la vive fuite.
Les gaves dont les eaux par les cailloux brisées
Agitent les cheveux des nymphes enlisées.
Longues mousses flottant sur le sommeil des truites.
Que sont-ils pour mon cœur, ô toi qui m’as perdue.
Visage dur, souillé de mûres et de boue,
Au prix de cette larme à tes cils suspendue
Et qui creuse soudain l’argile de ta joue !

François Mauriac (1885-1970)
Le Sang d’Atys, Paris Bernard Grasset 1940

Bruno Rigolt_Paysage de dunes« Une ligne de sable, un renflement de dune, Une frange d’écume et de varech : la mer… »

Crédit photographique : © Bruno Rigolt, « Paysage de dunes dans le Finistère » (2013)

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Corrigé de dissertation : Boris Pasternak… "Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n'a le pouvoir de conduire personne…"

Dissertation littéraire sujet corrigé
→ Méthodologie de la dissertation

Rappel du sujet :

Il y a quelques mois, j’avais proposé à mes élèves de Seconde de plancher sur le sujet de dissertation suivant :

À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».

Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Seconde 3 et en Seconde 11 (promotion 2013-2014), j’en ai distingué quelques-uns, particulièrement approfondis, et c’est à ces travaux que j’ai songé en élaborant le présent corrigé : merci entre autres à Maud, Marianne, Héloïse, Juliette, Bastien (Seconde 11, promotion 2013-2014) pour leur implication très probante. BR 


__________

 

_____Plus les sociétés ont été historiquement bouleversées, et plus le rôle spirituel et social des intellectuels a été sollicité. Le marxisme particulièrement en URSS a ainsi placé au premier rang de ses préoccupations la nécessité de faire sortir l’intellectuel de son solipsisme et de lui assigner auprès des masses un véritable statut idéologique. Le poète Evgueni Evtouchenko relate à cet égard dans Autobiographie précoce l’anecdote suivante : à un ouvrier qui lui avait demandé « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit de façon quelque peu paradoxale : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».
_____Ces propos, pour déroutants qu’ils soient, nous amènent à nous interroger : quel est le rôle de l’écrivain ? Doit-il endosser le statut de pédagogue ou au contraire se soustraire aux contingences de l’Histoire ? De façon plus générale, Pasternak nous invite à questionner le statut et la fonction de la littérature dans notre société.
_____Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré la validité de la thèse de Pasternak qui semble éloigner l’écrivain de tout militantisme, nous discuterons cette non-insertion dans le réel : l’intellectuel n’est-il pas, par définition, engagé dans l’Histoire ? Pour autant, cette interférence dans l’action politique trouve aussi ses limites : c’est ainsi que nous achèverons notre réflexion en essayant de montrer combien, plutôt que d’apporter des réponses, l’écrivain doit par son œuvre amener autant à un questionnement qu’à une quête du sens.

frise_bulles_3

_____Tout d’abord, comme le rappelle Boris Pasternak, l’écrivain « n’a le pouvoir de conduire personne » : si chemin vers la vérité il y a, n’est-il pas d’abord un appel à la liberté intérieure ? Et si l’écrivain est à l’écoute du monde tel « un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », son écriture, par définition individualisante, lui est propre. Sa vision est donc subjective et n’appartient qu’à lui. De fait, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l’art poétique : avant d’être engagement pour les autres, la poésie est engagement pour soi-même. C’est l’être entier qu’elle engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. L’écriture n’est-elle pas en effet, comme l’ont si bien suggéré les romantiques, la peinture d’un paysage intérieur, reflétant, tel un miroir, les idéaux et les états d’âmes ? Caspar David Friedrich, peintre emblématique du mouvement, déclarait à ce propos qu’il faut [res]sentir ce que l’on crée au lieu de l’inventer ; la simple peinture d’un paysage n’étant qu’un prétexte pour se décrire soi-même et pour guider vers la vérité de l’être. L’œuvre est ainsi l’autoportrait de celui qui l’a créée. Comme nous le voyons, il n’y a pas une vérité possible vers laquelle le lecteur tendrait en lisant un texte, mais une multitude de vérités possibles, chacun ayant la sienne. De même, c’est bien une vision personnelle de voir les choses que l’écrivain expose dans son œuvre. Nous pourrions évoquer ici le lyrisme élégiaque de Charlotte Brontë dans « Apaisement du soir« . L’auteure nous dévoile les tourments de son âme sans prétendre « guider » qui que ce soit :

Le cœur humain renferme des trésors cachés
Gardés en silence, scellés en secret ;
Des pensées, des espoirs, des rêves, des plaisirs,
Dont les charmes seraient brisés s’ils étaient révélés.

Impliquée dans un processus d’intériorisation intimement lié à la fonction émotive du langage, l’auteure ne peut être que subjective, car il s’agit d’émotions personnelles qui, substituant à la perception réaliste du monde la vision intérieure de celui qui écrit, ne sauraient être considérées comme modèle ou vérité. D’ailleurs, comme nous le verrons particulièrement par la suite, tout l’intérêt des propos de Boris Pasternak est de montrer que l’appropriation de la vérité est subjective, et qu’il n’y a sans doute pas de vérité objective. Loin de guider quiconque, nombreux sont donc les poètes dont les vers n’ont d’autre but que de conduire, à travers l’expression des émois et des épanchements du moi, vers une vérité qui leur est propre.

_____Comme nous le pressentions, rien n’est plus individuel que l’écriture, et ce serait risquer peut-être d’en pervertir l’usage que d’assigner à l’engagement individuel la mission de servir une lutte collective. Cette quête vers une vérité intérieure est d’autant plus exigeante qu’elle invite en outre à une perception synesthésique du monde en ajoutant ce bruit subtil des « feuilles [qui] bruissent dans le vent » suggéré par Boris Pasternak. En éprouvant le monde par osmose, l’écrivain métamorphose ainsi le réel, il l’idéalise et amène le lecteur à « voir » le monde différemment : « Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler » écrivait Julien Gracq dans Lettrines pour faire comprendre combien l’écrivain, transcendant le texte, doit l’investir d’une quête poétique autant que métaphysique. Comment ne pas citer à cet égard l’exemple des Fleurs du mal de Baudelaire ? En transcendant la description du monde en un paysage intérieur et idéal, le poète montre combien l’art d’écrire relève bien plus de l’imagination que de l’observation. C’est d’ailleurs cet extraordinaire pouvoir d’imagination qui s’impose comme un impératif intime et souvent non formulé de l’art poétique. Qu’on ne se méprenne pas pour autant, l’écrivain non-engagé n’a pas un rôle mineur, bien au contraire : en procédant de la tension qui l’habite entre une conception individualisante de l’écriture et une conception fusionnelle, il peut alors guider ses lecteurs vers le rêve et l’imaginaire et non pas vers une réalité référentielle par trop matérialiste. Nous pourrions évoquer ici Le Grand Meaulnes imaginé par Alain-Fournier : sorte de fiction en trompe l’œil, le roman nous éloigne du fait historique pour nous plonger dans l’inconscient et le merveilleux. Si ce récit mythique né de l’imaginaire fourniérien fascine encore autant aujourd’hui, c’est qu’il répond à un impératif majeur de l’écriture qui est de nous évader. « Guide-nous vers le rêve » aurions-nous pu demander à Boris Pasternak… Comprenons que le rôle de l’écrivain n’est pas de conduire vers une certitude objective mais de faire apparaître, grâce à la magie des mots, le monde sous un jour nouveau : l’idéal intérieur d’un réel transcendé. Qu’il nous soit permis également d’évoquer l’exemple du Petit Prince. Publié le 6 avril 1943 à New York, et contrastant avec la pesante réalité de la guerre, ce conte poétique et philosophique est bien la projection des rêves d’Antoine de Saint Exupéry¹ lors de son exil aux États-Unis. Mêlant dans la même osmose le réel et l’irréel, il se rapproche de la perspective du songe éveillé en incarnant très poétiquement un imaginaire de transcendance de l’homme, à la fois comme être au monde et comme expérience de soi-même. De l’irréalité du rêve, Le Petit prince reprend à ce titre la dimension allégorique, invitant le lecteur à passer du récit autobiographique comme source d’inspiration à un voyage onirique autant qu’initiatique. Retenons de ces exemples qu’en s’affranchissant du réel grâce à l’imagination, l’écrivain est donc, par la magie de ses récits, un éveilleur de rêve.

_____Éveilleur de rêve, mais aussi éveilleur de conscience puisqu’il peut révéler en chacun de nous une vérité intérieure d’autant plus signifiante que sa valeur n’est pas sujette au consensus social. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Boris Pasternak publia en 1929 un texte à caractère autobiographique dédié au poète Rilke, Sauf-conduit, dans lequel, évoquant son propre parcours artistique et délaissant les pressions de l’actualité, l’auteur défend l’existence autonome de l’art. Tel est peut-être le sens même de l’acte d’écrire, c’est-à-dire l’identité du mot avec sa beauté formelle. Il serait intéressant à ce titre de mentionner le mouvement parnassien. S’il lui a été beaucoup reproché de puiser sa matière dans le rejet de tout engagement social et politique, et de sacrifier l’idée à la perfection de la forme, force est de reconnaître que l’art pour l’art peut s’apparenter à une quête de la vérité intérieure. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier écrit qu’« il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid ». Pour excessifs qu’ils puissent paraître, ces propos nous amènent à comprendre combien, plus que d’être un guide politique, l’écrivain peut s’imposer comme un magicien des mots, un « enchanteur », pour reprendre une expression célèbre de Nabokov, c’est-à-dire celui qui donnant à voir la réalité à travers le prisme de l’art, est apte à faire jaillir « quelque lumière même pour les yeux qui ne veulent pas encore voir », selon Julien Gracq dans Au château d’Argol. Tel un sculpteur qui façonne la matière, l’écrivain doit transformer cette matière difficile qu’est le langage par un long et patient travail sur la forme. Comme nous le comprenons, la quête de la perfection littéraire, loin d’imposer aux hommes une quelconque vérité, leur permet d’être sensible à la présence de l’invisible, c’est-à-dire d’entendre le chant des matelots, pour paraphraser Mallarmé, ou de se baigner avec Rimbaud « dans le poème de la mer ». S’il garde certes conscience du réel puisque tel un arbre ses feuilles bruissent aux murmures du monde, l’écrivain lui donne une signification nouvelle issue de l’imaginaire et selon laquelle le monde devient un univers de signes. Ainsi peut-il guider vers la seule connaissance qui vaille et que l’auteur de la fameuse Lettre du Voyant comparait à un « dérèglement de tous les sens ».

_____Mais en transcrivant les « voix intérieures » qui l’animent, l’écrivain va bien au-delà de la simple confidence, il implique son lecteur. Victor Hugo ne s’y était pas trompé : dans la préface des Contemplations (1856), répondant à ceux qui se plaignent des écrivains qui se replient sur soi, il affirme : « Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Cet appel nous amène à réinterpréter les propos de Boris Pasternak : l’écrivain n’est-il pas « l’écho sonore » de son siècle ? Tel serait le sens qu’il faudrait sans doute attribuer à cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dans ces conditions, l’écrivain, puisqu’il est à l’écoute du monde, n’a-t-il pas également pour tâche d’agir, de s’engager dans le réel, de guider vers la vérité documentaire, la vérité des faits, la vérité historique ? Et au risque d’apparaître comme un « chanteur inutile » selon la condamnation sans appel de Victor Hugo dans « Fonction du poète », ne doit-il pas assumer une mission militante vis-à-vis de l’humanité ?

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_____Si l’œuvre littéraire doit « servir » à quelque chose, nombreux sont les écrivains qui ont fait figurer l’engagement au premier rang de leurs préoccupations. Certes, comme nous l’avons vu précédemment, il n’y a pas d’engagement que politique et social ; d’ailleurs, l’écriture littéraire, fût-elle tournée sur elle-même parfois, reflète toujours à contre-courant les bouleversements culturels d’une époque. Cela dit, force est d’admettre que les propos de Boris Pasternak, parce qu’ils privilégient à un code de règles prescriptives (« Guide-nous vers la vérité ») une éthique personnelle, sont quelque peu paradoxaux : comme l’a affirmé Jean-Paul Sartre en 1948 dans un texte célèbre, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Dans ces conditions, ne doit-il pas assumer cette portée ?

_____En premier lieu, reconnaissons qu’il y a dans l’acte d’écrire la quête de l’existant : de fait, l’intellectuel appartient à l’histoire, à la société, aux idéologies. Témoin attentif et lucide de son temps, le poète, tout comme l’écrivain engagé, est donc celui qui, se révélant soucieux d’infléchir par la plume et par le poids des mots, le cours de l’histoire, aspire à mettre son art au service d’une cause. Fût-elle très suggestive par la perception artistique du monde qu’elle fait prévaloir, la comparaison du poète avec un « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », s’apparenterait donc davantage à une formule de refus ou de défi qu’à un acte d’engagement et d’adhésion politique, comme le fut par exemple l’ambition qui a présidé au développement du courant réaliste : en revendiquant l’inscription de la fiction dans la vérité historique, des écrivains comme Zola ou Maupassant ont ainsi rationalisé le romanesque, en en faisant une entreprise explicative apte à participer à « l’enquête universelle, l’esprit de vérité transformant les sociétés » pour reprendre une formule d’Émile Zola dans sa « Lettre à la jeunesse » (1879). De même, lorsque l’auteur de Bel-Ami affirme que le but du romancier « n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements », il cherche à orienter les lecteurs « vers la vérité ». Cette participation de la littérature au politique défend en effet l’idée d’un engagement valant comme un « impératif absolu » et amenant les hommes à prendre en main leur destinée à travers les conditions politiques et sociales dans lesquelles ils se trouvent. Pour Jean-Paul Sartre, que nous évoquions précédemment, « si l’engagement est omniprésent dans le moindre de nos actes, c’est qu’il est constitutif de notre liberté exercée ‘en situation’. Condamné à être libre, je suis donc condamné à m’engager »². Dans ces conditions, l’écrivain joue bien plus qu’un rôle de guide : en servant une cause au service des autres, il devient à ce titre un activiste du Verbe.

_____Parallèlement à ce militantisme revendiqué, l’engagement est la voie d’accès non seulement vers la réalité, mais aussi vers la liberté, puisqu’il sert à affranchir l’individu de la plus cruelle des sujétions : celle du déterminisme. Cette question centrale, qui est au cœur du débat sur la légitimité de l’intellectuel, a été particulièrement bien abordée par le siècle des Lumières qui marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde : plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque providence théologique, les Philosophes invitent davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire. Ainsi, le fameux article de Dumarsais dans l’Encyclopédie fait de l’intellectuel le parangon de la vertu et de la liberté de penser, puisqu’il lui assigne une fonction de questionnement éthique : celui qui a l’esprit critique, qui est libre et qui, doté d’une curiosité intellectuelle, d’un flambeau, réfléchit sur le sens de ses actions, est donc apte à intervenir dans les affaires publiques pour combattre les injustices. Si les Lumières n’ont certes pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, elles en ont cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi. Comme nous le voyons à travers cet exemple, l’intellectuel a pour fonction de dépasser l’esthétique des idées par une éthique des idées, seule capable de conduire vers la vérité. L’écrivain engagé est donc un guide, voire même un porte-parole dont les écrits ont non seulement un statut de témoignage mais plus encore de revendication, puisqu’ils engagent la responsabilité de l’écrivain et lui donnent son sens. Nous aurions pu évoquer ici  le fameux cri de révolte lancé par Olympe de Gouges en 1791 dans sa célèbre « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ou même le magnifique Cahier d’un retour au pays natal, point de départ de la négritude… Autant de textes dont l’impact idéologique fait de l’écriture une arme au service de la liberté et de l’intellectuel la conscience de tous.

_____Enfin, les écrivains, contrairement à ce que laisserait entendre Pasternak peuvent constituer des repères, des avant-gardes dont le but est de conduire les masses vers la vérité, la prise de conscience. Ils assument ainsi une mission d’éducation morale contribuant à « dire l’Histoire » au même titre que les historiens. Qu’il soit progressiste, comme Voltaire, Nazim Hikmet, Simone de Beauvoir ou inscrit dans une tradition intellectuelle marquée par la lucidité et l’esprit de révolte comme François Rabelais, Georges Bernanos, Marguerite Duras ou Assia Djebar, l’écrivain est un garant de la liberté : au-delà d’une critique de l’ordre culturel et social en place, il essaie selon les mots d’Édouard Glissant « d’avancer l’histoire, de mettre en ordre les événements »³, il façonne ainsi l’imaginaire collectif, intervient au milieu de la foule et en façonne les idéaux. Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, Paul Éluard n’hésitant pas à prendre ses distances avec nombre de ses contemporains et stigmatisant, au nom de l’évidence poétique, toute représentation par trop élitiste ou individualisante de la poésie, déclare que les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Comme nous le voyons, dans sa prétention de parler « pour tous », le poète milite plus encore en faveur du changement idéologique. L’engagement est par définition une mise en question du statisme et de l’immobilisme. C’est donc du  fait historique que l’écriture engagée tire sa légitimité ; c’est par l’Histoire qu’elle entre dans l’Histoire. Particulièrement au vingtième siècle, les poètes ont en effet revendiqué l’ancrage de l’écriture dans une historicité cosmopolite. Les bouleversements socio-historiques les ont amenés à remettre en cause nombre de fondements jugés incompatibles avec la société de leur temps. Ainsi, c’est bien le statut de l’intellectuel qui s’est trouvé transformé par l’engagement : il est devenu en quelque sorte un juge à l’égard de ceux qui ne se sont pas engagés. Dans sa volonté de parler « pour tous » ou de conduire vers la vérité, il a ainsi décrédibilisé ceux qui, n’engageant que leur « conscience personnelle », n’avaient pas la prétention de se révolter comme lui. Faut-il dès lors, comme le suggèrent implicitement les propos que l’ouvrier tient à Pasternak, déclarer le non-politique comme le champ de l’arbitraire et conséquemment une écriture plus individualiste comme sclérosante ?

_____Comme nous le comprenons, le refus d’une identité différentielle des intellectuels, qui est au cœur de notre débat, trahit un difficile rapport entre l’écriture et le réel : quelles sont les limites et les finalités du langage ? Qu’attend-on vraiment d’un livre ? Certes l’écrivain doit apporter des réponses, mais une telle conception n’est-elle pas toutefois réductrice, voire dogmatique ? Et la demande, somme toute assez naïve que l’ouvrier formule à Pasternak, n’amène-t-elle pas à douter des réponses toutes faites, surtout en matière de vérité ?

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_____Si la recherche de la vérité détermine nos actions, au sens le plus fort du mot le vrai est ce qui est. Ainsi, lorsque Boris Pasternak dit que « le poète est un arbre »,  il nous donne sa vérité ; or comme nous l’avons suggéré dans notre première partie, toute vérité n’est-elle pas un trait de l’être lui-même ? Dès lors, vouloir guider vers la vérité, ne relèverait-il pas d’une erreur fondamentale qu’ont commise nombre d’intellectuels qui ont joui d’un crédit politique illimité ? N’est-ce pas au nom de cette même vérité dont ils se réclamaient que Robespierre fera guillotiner Olympe de Gouges ? Que Louis-Ferdinand Céline prendra le parti de la collaboration à outrance ? Ou que Sartre écrira que la liberté de critique était totale en URSS ? Que les dissidents étaient des menteurs ? Que le terrorisme et toutes ses violence étaient justifiables au nom d’une juste cause ? Comme nous le voyons, l’articulation de la littérature et de l’éthique est difficile : en ce sens, guider vers la vérité relèverait davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable.

_____Pour commencer, reconnaissons que tout le mérite de Pasternak est de nous donner, par son expérience interprétative du monde, une vision très personnelle du statut et du rôle de l’écrivain. Ce faisant, l’auteur nous amène à nous questionner nous-même : qu’attendons-nous d’un livre ? Pour certains la lecture est une échappatoire, elle peut mêler bouleversement et divertissement, nous amener à un enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même. Lire un livre c’est donc se chercher pour mieux se comprendre soi-même et ainsi mieux comprendre le monde qui nous entoure. Tel sera l’enjeu des Rêveries du promeneur solitaire, dont la première page annonce : « Que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher ». Cette quête que Jean-Jacques Rousseau entend faire partager à son lecteur est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment le lecteur à se chercher devant le texte et peut-être à essayer de se comprendre dans l’acte de lecture : il ressort de ces remarques que lire amène davantage à des questionnements qu’a des réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques. L’exemple de l’autobiographie est d’autant plus intéressant qu’il nous permet de comprendre l’auteur à travers son histoire, de l’envisager dans cette succession d’instants qui ont constitué sa vie. Ainsi, quand nous lisons Si c’est un homme de Primo Levi, œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah, nous sommes amenés à nous poser des tas de questions : « Comment aurions nous supporté ces horreurs ? Aurions-nous survécu ? Aurions-nous essayé de trouver la force de nous sauver ? Aurions-nous supporté le manque de nourriture, la fatigue, la maladie, le fait d’être en permanence rabaissé ? » Plus que de guider vers une responsabilisation de l’écrivain, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous […] la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». Comme nous le comprenons, le rôle de l’écrivain n’est ni de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, ni d’être un quelconque prophète, mais d’apparaître, loin de toute héroïsation, comme un questionneur de la condition humaine.

_____C’est sous l’angle de ce questionnement identitaire qu’il convient donc désormais d’orienter notre traitement du sujet. Si l’œuvre littéraire est une réalité éminemment sociale, définie par sa relation objective aux hommes et au monde, il n’en demeure pas moins qu’au delà de sa fonction politique ou sociale, l’acte d’écrire, comme l’acte de lire, relève davantage d’un questionnement subjectif, d’un déchiffrement : tel serait peut-être le sens caché de cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dès lors, plus que de nous conduire vers la vérité, l’intellectuel peut apprendre aux hommes à se conduire. Cette exaltation de la valeur de l’homme, nul mieux que l’auteur de Gargantua ne l’a mise en pratique : à ce titre, l’abbaye de Thélème, telle que la dessinent les rêves utopiques de Rabelais, enseigne à l’homme à se gouverner lui-même en vertu des préceptes du « Connais-toi toi-même » socratique, à faire retour sur soi, à être capable de se critiquer avant d’entamer la critique d’autrui. En fait, le livre recèle souvent un sens plus profond qu’il faut savoir découvrir ; il invite le lecteur à approfondir le sens du récit, « à rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». Cette belle métaphore rabelaisienne fait ici allusion à quelque chose d’essentiel, qui désigne ce que le lecteur actif doit extraire ou comprendre dans le texte qu’il lit, ce qu’il peut découvrir entre les lignes, le sens souvent caché du texte. L’écriture mais aussi la lecture rend donc possible un authentique retour sur soi-même. C’est ce que suggère le contenu latent du Petit prince : n’est-ce pas un secret d’enfance qui se dévoile dans le rêve éveillé de Saint Exupéry¹ ? « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »… En somme, lire un livre, c’est apprendre à se conduire, à « se faire voyant » tel que l’affirmait Rimbaud, et cela amène aussi à se chercher : dès lors, toute lecture n’est-elle pas un questionnement du livre de soi-même dont nous tournons chaque jour les pages ? Comme nous le comprenons, l’écriture ne conduit pas, elle apprend en fait à se conduire, à « cultiver notre jardin ». Si cette fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide est l’occasion pour Voltaire de refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes, elle ébauche également un principe de sagesse et de modération.

_____Ainsi, la lecture est à la fois une quête métaphysique et un chemin initiatique : celui d’une élévation intérieure, et d’une poétique de l’invisible. Pour paraphraser Louis Lavelle qui disait que « le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible », nous pourrions affirmer que la parole de l’écrivain consiste précisément à conduire vers l’ineffable. L’écriture en effet s’affirme comme un art de la suggestion. Elle médiatise le réel : c’est par le détour des mots que la parole la plus vraie se met en place et que le lecteur peut percevoir, à l’écart des bruits du monde, parfois tristement révélateurs d’une parole vide, d’une parole sans « dire », sans substance, sans vérité, les feuilles qui bruissent dans le vent. À cet égard, la littérature n’est-elle pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? La littérature acquiert ainsi un sens profond, qui va interpeller le lecteur : il s’agit de parler en se taisant. Qu’il nous soit permis pour terminer de citer ces si beaux propos de Marguerite Duras : « Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ». Ce silence de l’écriture est un lieu presque irréel, utopique, qui oblige le sujet pensant à signifier à travers les mots : c’est donc avant tout se taire mais pour mieux parler dans le silence afin de mieux écouter le bruissement des feuilles dans le vent qu’évoque si poétiquement Pasternak. Ainsi le livre oblige les lecteurs à écouter les mots, et les pousse à la réflexion ou à la méditation, pour finalement les amener vers un questionnement essentiel, loin des discours stéréotypés, corrompus et intéressés : il s’agit, en donnant de l’importance au silence, à rendre à la parole son sens, sa profondeur et sa valeur ultime : l’écriture est un non-dit qui dit tout… Comme l’a si bien suggéré le poète Yves Bonnefoy, la poésie retirée du bruit du monde essaie dans le secret de l’abstraction de retrouver une vérité sans cesse dérobée. Finalement, écrire, c’est « écouter le silence », selon les mots d’Edmond Jabès… Avant de nous apprendre à parler, l’acte d’écrire nous apprend à faire silence afin d’écouter l’autre : « Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent », écrivait Annie Leclerc dans Parole de femme, avant d’ajouter : « La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. » Il s’agit donc d’un véritable langage du silence, langage de l’écoute de l’autre, devenu l’unique façon de sauver la parole du monde…

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_____Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, l’acte d’écrire oscille entre le moi collectif et le moi le plus individuel. Mais si l’écriture est d’abord un acte intérieur qui nécessite un repli sur soi, c’est sans doute pour mieux se livrer. De fait, écrire, c’est toujours montrer une partie de soi, se révéler ou se dévoiler. À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe… » En ce sens, l’écriture est une rencontre avec l’autre, un partage, et nous aurions presque envie de demander à Pasternak de nous conduire, non point vers la vérité, mais vers l’altérité. Telle est peut-être la mission de l’écrivain : la littérature donne à voir. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression d’Édouard Glissant un “bâtisseur de langage” capable de réinventer l’homme…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif (Lycée en Forêt/Montargis, France), juillet 2014

NOTES

1. Nous orthographions Saint Exupéry sans trait d’union, selon le souhait de l’écrivain.
2. Gilles Vannier, L’Existentialisme : Littérature et philosophie, Paris L’Harmattan 2001, page 75.
3. Édouard Glissant, Le Quatrième cercle, Paris Éd. du Seuil 1964, page 30.

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Corrigé de dissertation : Boris Pasternak… « Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne… »

Dissertation littéraire sujet corrigé
→ Méthodologie de la dissertation

Rappel du sujet :

Il y a quelques mois, j’avais proposé à mes élèves de Seconde de plancher sur le sujet de dissertation suivant :

À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».

Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes.

Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire en Seconde 3 et en Seconde 11 (promotion 2013-2014), j’en ai distingué quelques-uns, particulièrement approfondis, et c’est à ces travaux que j’ai songé en élaborant le présent corrigé : merci entre autres à Maud, Marianne, Héloïse, Juliette, Bastien (Seconde 11, promotion 2013-2014) pour leur implication très probante. BR 


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_____Plus les sociétés ont été historiquement bouleversées, et plus le rôle spirituel et social des intellectuels a été sollicité. Le marxisme particulièrement en URSS a ainsi placé au premier rang de ses préoccupations la nécessité de faire sortir l’intellectuel de son solipsisme et de lui assigner auprès des masses un véritable statut idéologique. Le poète Evgueni Evtouchenko relate à cet égard dans Autobiographie précoce l’anecdote suivante : à un ouvrier qui lui avait demandé « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit de façon quelque peu paradoxale : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ».
_____Ces propos, pour déroutants qu’ils soient, nous amènent à nous interroger : quel est le rôle de l’écrivain ? Doit-il endosser le statut de pédagogue ou au contraire se soustraire aux contingences de l’Histoire ? De façon plus générale, Pasternak nous invite à questionner le statut et la fonction de la littérature dans notre société.
_____Nous étudierons cette problématique selon une triple perspective. Après avoir montré la validité de la thèse de Pasternak qui semble éloigner l’écrivain de tout militantisme, nous discuterons cette non-insertion dans le réel : l’intellectuel n’est-il pas, par définition, engagé dans l’Histoire ? Pour autant, cette interférence dans l’action politique trouve aussi ses limites : c’est ainsi que nous achèverons notre réflexion en essayant de montrer combien, plutôt que d’apporter des réponses, l’écrivain doit par son œuvre amener autant à un questionnement qu’à une quête du sens.

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_____Tout d’abord, comme le rappelle Boris Pasternak, l’écrivain « n’a le pouvoir de conduire personne » : si chemin vers la vérité il y a, n’est-il pas d’abord un appel à la liberté intérieure ? Et si l’écrivain est à l’écoute du monde tel « un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », son écriture, par définition individualisante, lui est propre. Sa vision est donc subjective et n’appartient qu’à lui. De fait, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l’art poétique : avant d’être engagement pour les autres, la poésie est engagement pour soi-même. C’est l’être entier qu’elle engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. L’écriture n’est-elle pas en effet, comme l’ont si bien suggéré les romantiques, la peinture d’un paysage intérieur, reflétant, tel un miroir, les idéaux et les états d’âmes ? Caspar David Friedrich, peintre emblématique du mouvement, déclarait à ce propos qu’il faut [res]sentir ce que l’on crée au lieu de l’inventer ; la simple peinture d’un paysage n’étant qu’un prétexte pour se décrire soi-même et pour guider vers la vérité de l’être. L’œuvre est ainsi l’autoportrait de celui qui l’a créée. Comme nous le voyons, il n’y a pas une vérité possible vers laquelle le lecteur tendrait en lisant un texte, mais une multitude de vérités possibles, chacun ayant la sienne. De même, c’est bien une vision personnelle de voir les choses que l’écrivain expose dans son œuvre. Nous pourrions évoquer ici le lyrisme élégiaque de Charlotte Brontë dans « Apaisement du soir« . L’auteure nous dévoile les tourments de son âme sans prétendre « guider » qui que ce soit :

Le cœur humain renferme des trésors cachés
Gardés en silence, scellés en secret ;
Des pensées, des espoirs, des rêves, des plaisirs,
Dont les charmes seraient brisés s’ils étaient révélés.

Impliquée dans un processus d’intériorisation intimement lié à la fonction émotive du langage, l’auteure ne peut être que subjective, car il s’agit d’émotions personnelles qui, substituant à la perception réaliste du monde la vision intérieure de celui qui écrit, ne sauraient être considérées comme modèle ou vérité. D’ailleurs, comme nous le verrons particulièrement par la suite, tout l’intérêt des propos de Boris Pasternak est de montrer que l’appropriation de la vérité est subjective, et qu’il n’y a sans doute pas de vérité objective. Loin de guider quiconque, nombreux sont donc les poètes dont les vers n’ont d’autre but que de conduire, à travers l’expression des émois et des épanchements du moi, vers une vérité qui leur est propre.

_____Comme nous le pressentions, rien n’est plus individuel que l’écriture, et ce serait risquer peut-être d’en pervertir l’usage que d’assigner à l’engagement individuel la mission de servir une lutte collective. Cette quête vers une vérité intérieure est d’autant plus exigeante qu’elle invite en outre à une perception synesthésique du monde en ajoutant ce bruit subtil des « feuilles [qui] bruissent dans le vent » suggéré par Boris Pasternak. En éprouvant le monde par osmose, l’écrivain métamorphose ainsi le réel, il l’idéalise et amène le lecteur à « voir » le monde différemment : « Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler » écrivait Julien Gracq dans Lettrines pour faire comprendre combien l’écrivain, transcendant le texte, doit l’investir d’une quête poétique autant que métaphysique. Comment ne pas citer à cet égard l’exemple des Fleurs du mal de Baudelaire ? En transcendant la description du monde en un paysage intérieur et idéal, le poète montre combien l’art d’écrire relève bien plus de l’imagination que de l’observation. C’est d’ailleurs cet extraordinaire pouvoir d’imagination qui s’impose comme un impératif intime et souvent non formulé de l’art poétique. Qu’on ne se méprenne pas pour autant, l’écrivain non-engagé n’a pas un rôle mineur, bien au contraire : en procédant de la tension qui l’habite entre une conception individualisante de l’écriture et une conception fusionnelle, il peut alors guider ses lecteurs vers le rêve et l’imaginaire et non pas vers une réalité référentielle par trop matérialiste. Nous pourrions évoquer ici Le Grand Meaulnes imaginé par Alain-Fournier : sorte de fiction en trompe l’œil, le roman nous éloigne du fait historique pour nous plonger dans l’inconscient et le merveilleux. Si ce récit mythique né de l’imaginaire fourniérien fascine encore autant aujourd’hui, c’est qu’il répond à un impératif majeur de l’écriture qui est de nous évader. « Guide-nous vers le rêve » aurions-nous pu demander à Boris Pasternak… Comprenons que le rôle de l’écrivain n’est pas de conduire vers une certitude objective mais de faire apparaître, grâce à la magie des mots, le monde sous un jour nouveau : l’idéal intérieur d’un réel transcendé. Qu’il nous soit permis également d’évoquer l’exemple du Petit Prince. Publié le 6 avril 1943 à New York, et contrastant avec la pesante réalité de la guerre, ce conte poétique et philosophique est bien la projection des rêves d’Antoine de Saint Exupéry¹ lors de son exil aux États-Unis. Mêlant dans la même osmose le réel et l’irréel, il se rapproche de la perspective du songe éveillé en incarnant très poétiquement un imaginaire de transcendance de l’homme, à la fois comme être au monde et comme expérience de soi-même. De l’irréalité du rêve, Le Petit prince reprend à ce titre la dimension allégorique, invitant le lecteur à passer du récit autobiographique comme source d’inspiration à un voyage onirique autant qu’initiatique. Retenons de ces exemples qu’en s’affranchissant du réel grâce à l’imagination, l’écrivain est donc, par la magie de ses récits, un éveilleur de rêve.

_____Éveilleur de rêve, mais aussi éveilleur de conscience puisqu’il peut révéler en chacun de nous une vérité intérieure d’autant plus signifiante que sa valeur n’est pas sujette au consensus social. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Boris Pasternak publia en 1929 un texte à caractère autobiographique dédié au poète Rilke, Sauf-conduit, dans lequel, évoquant son propre parcours artistique et délaissant les pressions de l’actualité, l’auteur défend l’existence autonome de l’art. Tel est peut-être le sens même de l’acte d’écrire, c’est-à-dire l’identité du mot avec sa beauté formelle. Il serait intéressant à ce titre de mentionner le mouvement parnassien. S’il lui a été beaucoup reproché de puiser sa matière dans le rejet de tout engagement social et politique, et de sacrifier l’idée à la perfection de la forme, force est de reconnaître que l’art pour l’art peut s’apparenter à une quête de la vérité intérieure. Dans la préface de Mademoiselle de Maupin, Théophile Gautier écrit qu’« il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid ». Pour excessifs qu’ils puissent paraître, ces propos nous amènent à comprendre combien, plus que d’être un guide politique, l’écrivain peut s’imposer comme un magicien des mots, un « enchanteur », pour reprendre une expression célèbre de Nabokov, c’est-à-dire celui qui donnant à voir la réalité à travers le prisme de l’art, est apte à faire jaillir « quelque lumière même pour les yeux qui ne veulent pas encore voir », selon Julien Gracq dans Au château d’Argol. Tel un sculpteur qui façonne la matière, l’écrivain doit transformer cette matière difficile qu’est le langage par un long et patient travail sur la forme. Comme nous le comprenons, la quête de la perfection littéraire, loin d’imposer aux hommes une quelconque vérité, leur permet d’être sensible à la présence de l’invisible, c’est-à-dire d’entendre le chant des matelots, pour paraphraser Mallarmé, ou de se baigner avec Rimbaud « dans le poème de la mer ». S’il garde certes conscience du réel puisque tel un arbre ses feuilles bruissent aux murmures du monde, l’écrivain lui donne une signification nouvelle issue de l’imaginaire et selon laquelle le monde devient un univers de signes. Ainsi peut-il guider vers la seule connaissance qui vaille et que l’auteur de la fameuse Lettre du Voyant comparait à un « dérèglement de tous les sens ».

_____Mais en transcrivant les « voix intérieures » qui l’animent, l’écrivain va bien au-delà de la simple confidence, il implique son lecteur. Victor Hugo ne s’y était pas trompé : dans la préface des Contemplations (1856), répondant à ceux qui se plaignent des écrivains qui se replient sur soi, il affirme : « Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Cet appel nous amène à réinterpréter les propos de Boris Pasternak : l’écrivain n’est-il pas « l’écho sonore » de son siècle ? Tel serait le sens qu’il faudrait sans doute attribuer à cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dans ces conditions, l’écrivain, puisqu’il est à l’écoute du monde, n’a-t-il pas également pour tâche d’agir, de s’engager dans le réel, de guider vers la vérité documentaire, la vérité des faits, la vérité historique ? Et au risque d’apparaître comme un « chanteur inutile » selon la condamnation sans appel de Victor Hugo dans « Fonction du poète », ne doit-il pas assumer une mission militante vis-à-vis de l’humanité ?

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_____Si l’œuvre littéraire doit « servir » à quelque chose, nombreux sont les écrivains qui ont fait figurer l’engagement au premier rang de leurs préoccupations. Certes, comme nous l’avons vu précédemment, il n’y a pas d’engagement que politique et social ; d’ailleurs, l’écriture littéraire, fût-elle tournée sur elle-même parfois, reflète toujours à contre-courant les bouleversements culturels d’une époque. Cela dit, force est d’admettre que les propos de Boris Pasternak, parce qu’ils privilégient à un code de règles prescriptives (« Guide-nous vers la vérité ») une éthique personnelle, sont quelque peu paradoxaux : comme l’a affirmé Jean-Paul Sartre en 1948 dans un texte célèbre, « l’écrivain est en situation dans son époque » : chacun de ses gestes et de ses mots, de ses silences même, a une portée. Dans ces conditions, ne doit-il pas assumer cette portée ?

_____En premier lieu, reconnaissons qu’il y a dans l’acte d’écrire la quête de l’existant : de fait, l’intellectuel appartient à l’histoire, à la société, aux idéologies. Témoin attentif et lucide de son temps, le poète, tout comme l’écrivain engagé, est donc celui qui, se révélant soucieux d’infléchir par la plume et par le poids des mots, le cours de l’histoire, aspire à mettre son art au service d’une cause. Fût-elle très suggestive par la perception artistique du monde qu’elle fait prévaloir, la comparaison du poète avec un « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent », s’apparenterait donc davantage à une formule de refus ou de défi qu’à un acte d’engagement et d’adhésion politique, comme le fut par exemple l’ambition qui a présidé au développement du courant réaliste : en revendiquant l’inscription de la fiction dans la vérité historique, des écrivains comme Zola ou Maupassant ont ainsi rationalisé le romanesque, en en faisant une entreprise explicative apte à participer à « l’enquête universelle, l’esprit de vérité transformant les sociétés » pour reprendre une formule d’Émile Zola dans sa « Lettre à la jeunesse » (1879). De même, lorsque l’auteur de Bel-Ami affirme que le but du romancier « n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements », il cherche à orienter les lecteurs « vers la vérité ». Cette participation de la littérature au politique défend en effet l’idée d’un engagement valant comme un « impératif absolu » et amenant les hommes à prendre en main leur destinée à travers les conditions politiques et sociales dans lesquelles ils se trouvent. Pour Jean-Paul Sartre, que nous évoquions précédemment, « si l’engagement est omniprésent dans le moindre de nos actes, c’est qu’il est constitutif de notre liberté exercée ‘en situation’. Condamné à être libre, je suis donc condamné à m’engager »². Dans ces conditions, l’écrivain joue bien plus qu’un rôle de guide : en servant une cause au service des autres, il devient à ce titre un activiste du Verbe.

_____Parallèlement à ce militantisme revendiqué, l’engagement est la voie d’accès non seulement vers la réalité, mais aussi vers la liberté, puisqu’il sert à affranchir l’individu de la plus cruelle des sujétions : celle du déterminisme. Cette question centrale, qui est au cœur du débat sur la légitimité de l’intellectuel, a été particulièrement bien abordée par le siècle des Lumières qui marque l’émergence d’une nouvelle conception de l’homme et du monde : plutôt que de sacrifier le bonheur aux chimères d’un avenir utopique ou d’une quelconque providence théologique, les Philosophes invitent davantage à une réflexion sur le rôle de l’intellectuel dans l’Histoire. Ainsi, le fameux article de Dumarsais dans l’Encyclopédie fait de l’intellectuel le parangon de la vertu et de la liberté de penser, puisqu’il lui assigne une fonction de questionnement éthique : celui qui a l’esprit critique, qui est libre et qui, doté d’une curiosité intellectuelle, d’un flambeau, réfléchit sur le sens de ses actions, est donc apte à intervenir dans les affaires publiques pour combattre les injustices. Si les Lumières n’ont certes pas vraiment renouvelé le contenu conceptuel de la philosophie, elles en ont cependant redéfini les enjeux politiques par une littérature du vécu et de l’engagement qui trouve son inspiration dans le changement social, la pression sur les opinions publiques et le refus des ethnocentrismes, chemin privilégié pour la quête de soi. Comme nous le voyons à travers cet exemple, l’intellectuel a pour fonction de dépasser l’esthétique des idées par une éthique des idées, seule capable de conduire vers la vérité. L’écrivain engagé est donc un guide, voire même un porte-parole dont les écrits ont non seulement un statut de témoignage mais plus encore de revendication, puisqu’ils engagent la responsabilité de l’écrivain et lui donnent son sens. Nous aurions pu évoquer ici  le fameux cri de révolte lancé par Olympe de Gouges en 1791 dans sa célèbre « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » ou même le magnifique Cahier d’un retour au pays natal, point de départ de la négritude… Autant de textes dont l’impact idéologique fait de l’écriture une arme au service de la liberté et de l’intellectuel la conscience de tous.

_____Enfin, les écrivains, contrairement à ce que laisserait entendre Pasternak peuvent constituer des repères, des avant-gardes dont le but est de conduire les masses vers la vérité, la prise de conscience. Ils assument ainsi une mission d’éducation morale contribuant à « dire l’Histoire » au même titre que les historiens. Qu’il soit progressiste, comme Voltaire, Nazim Hikmet, Simone de Beauvoir ou inscrit dans une tradition intellectuelle marquée par la lucidité et l’esprit de révolte comme François Rabelais, Georges Bernanos, Marguerite Duras ou Assia Djebar, l’écrivain est un garant de la liberté : au-delà d’une critique de l’ordre culturel et social en place, il essaie selon les mots d’Édouard Glissant « d’avancer l’histoire, de mettre en ordre les événements »³, il façonne ainsi l’imaginaire collectif, intervient au milieu de la foule et en façonne les idéaux. Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, Paul Éluard n’hésitant pas à prendre ses distances avec nombre de ses contemporains et stigmatisant, au nom de l’évidence poétique, toute représentation par trop élitiste ou individualisante de la poésie, déclare que les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Comme nous le voyons, dans sa prétention de parler « pour tous », le poète milite plus encore en faveur du changement idéologique. L’engagement est par définition une mise en question du statisme et de l’immobilisme. C’est donc du  fait historique que l’écriture engagée tire sa légitimité ; c’est par l’Histoire qu’elle entre dans l’Histoire. Particulièrement au vingtième siècle, les poètes ont en effet revendiqué l’ancrage de l’écriture dans une historicité cosmopolite. Les bouleversements socio-historiques les ont amenés à remettre en cause nombre de fondements jugés incompatibles avec la société de leur temps. Ainsi, c’est bien le statut de l’intellectuel qui s’est trouvé transformé par l’engagement : il est devenu en quelque sorte un juge à l’égard de ceux qui ne se sont pas engagés. Dans sa volonté de parler « pour tous » ou de conduire vers la vérité, il a ainsi décrédibilisé ceux qui, n’engageant que leur « conscience personnelle », n’avaient pas la prétention de se révolter comme lui. Faut-il dès lors, comme le suggèrent implicitement les propos que l’ouvrier tient à Pasternak, déclarer le non-politique comme le champ de l’arbitraire et conséquemment une écriture plus individualiste comme sclérosante ?

_____Comme nous le comprenons, le refus d’une identité différentielle des intellectuels, qui est au cœur de notre débat, trahit un difficile rapport entre l’écriture et le réel : quelles sont les limites et les finalités du langage ? Qu’attend-on vraiment d’un livre ? Certes l’écrivain doit apporter des réponses, mais une telle conception n’est-elle pas toutefois réductrice, voire dogmatique ? Et la demande, somme toute assez naïve que l’ouvrier formule à Pasternak, n’amène-t-elle pas à douter des réponses toutes faites, surtout en matière de vérité ?

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_____Si la recherche de la vérité détermine nos actions, au sens le plus fort du mot le vrai est ce qui est. Ainsi, lorsque Boris Pasternak dit que « le poète est un arbre »,  il nous donne sa vérité ; or comme nous l’avons suggéré dans notre première partie, toute vérité n’est-elle pas un trait de l’être lui-même ? Dès lors, vouloir guider vers la vérité, ne relèverait-il pas d’une erreur fondamentale qu’ont commise nombre d’intellectuels qui ont joui d’un crédit politique illimité ? N’est-ce pas au nom de cette même vérité dont ils se réclamaient que Robespierre fera guillotiner Olympe de Gouges ? Que Louis-Ferdinand Céline prendra le parti de la collaboration à outrance ? Ou que Sartre écrira que la liberté de critique était totale en URSS ? Que les dissidents étaient des menteurs ? Que le terrorisme et toutes ses violence étaient justifiables au nom d’une juste cause ? Comme nous le voyons, l’articulation de la littérature et de l’éthique est difficile : en ce sens, guider vers la vérité relèverait davantage d’un cheminement intérieur, d’un travail de réflexion et de questionnement, que de l’imposition d’une parole aussi unique qu’imperturbable.

_____Pour commencer, reconnaissons que tout le mérite de Pasternak est de nous donner, par son expérience interprétative du monde, une vision très personnelle du statut et du rôle de l’écrivain. Ce faisant, l’auteur nous amène à nous questionner nous-même : qu’attendons-nous d’un livre ? Pour certains la lecture est une échappatoire, elle peut mêler bouleversement et divertissement, nous amener à un enseignement, nous faire réfléchir à la vie en général ou nous apprendre quelque chose sur nous-même. Lire un livre c’est donc se chercher pour mieux se comprendre soi-même et ainsi mieux comprendre le monde qui nous entoure. Tel sera l’enjeu des Rêveries du promeneur solitaire, dont la première page annonce : « Que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher ». Cette quête que Jean-Jacques Rousseau entend faire partager à son lecteur est le fruit d’un cogito herméneutique qui amène conséquemment le lecteur à se chercher devant le texte et peut-être à essayer de se comprendre dans l’acte de lecture : il ressort de ces remarques que lire amène davantage à des questionnements qu’a des réponses toutes faites, simplificatrices et dogmatiques. L’exemple de l’autobiographie est d’autant plus intéressant qu’il nous permet de comprendre l’auteur à travers son histoire, de l’envisager dans cette succession d’instants qui ont constitué sa vie. Ainsi, quand nous lisons Si c’est un homme de Primo Levi, œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah, nous sommes amenés à nous poser des tas de questions : « Comment aurions nous supporté ces horreurs ? Aurions-nous survécu ? Aurions-nous essayé de trouver la force de nous sauver ? Aurions-nous supporté le manque de nourriture, la fatigue, la maladie, le fait d’être en permanence rabaissé ? » Plus que de guider vers une responsabilisation de l’écrivain, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous […] la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure ». Comme nous le comprenons, le rôle de l’écrivain n’est ni de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, ni d’être un quelconque prophète, mais d’apparaître, loin de toute héroïsation, comme un questionneur de la condition humaine.

_____C’est sous l’angle de ce questionnement identitaire qu’il convient donc désormais d’orienter notre traitement du sujet. Si l’œuvre littéraire est une réalité éminemment sociale, définie par sa relation objective aux hommes et au monde, il n’en demeure pas moins qu’au delà de sa fonction politique ou sociale, l’acte d’écrire, comme l’acte de lire, relève davantage d’un questionnement subjectif, d’un déchiffrement : tel serait peut-être le sens caché de cet « arbre dont les feuilles bruissent dans le vent » qu’évoque Pasternak. Dès lors, plus que de nous conduire vers la vérité, l’intellectuel peut apprendre aux hommes à se conduire. Cette exaltation de la valeur de l’homme, nul mieux que l’auteur de Gargantua ne l’a mise en pratique : à ce titre, l’abbaye de Thélème, telle que la dessinent les rêves utopiques de Rabelais, enseigne à l’homme à se gouverner lui-même en vertu des préceptes du « Connais-toi toi-même » socratique, à faire retour sur soi, à être capable de se critiquer avant d’entamer la critique d’autrui. En fait, le livre recèle souvent un sens plus profond qu’il faut savoir découvrir ; il invite le lecteur à approfondir le sens du récit, « à rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». Cette belle métaphore rabelaisienne fait ici allusion à quelque chose d’essentiel, qui désigne ce que le lecteur actif doit extraire ou comprendre dans le texte qu’il lit, ce qu’il peut découvrir entre les lignes, le sens souvent caché du texte. L’écriture mais aussi la lecture rend donc possible un authentique retour sur soi-même. C’est ce que suggère le contenu latent du Petit prince : n’est-ce pas un secret d’enfance qui se dévoile dans le rêve éveillé de Saint Exupéry¹ ? « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »… En somme, lire un livre, c’est apprendre à se conduire, à « se faire voyant » tel que l’affirmait Rimbaud, et cela amène aussi à se chercher : dès lors, toute lecture n’est-elle pas un questionnement du livre de soi-même dont nous tournons chaque jour les pages ? Comme nous le comprenons, l’écriture ne conduit pas, elle apprend en fait à se conduire, à « cultiver notre jardin ». Si cette fameuse phrase qui conclut l’odyssée de Candide est l’occasion pour Voltaire de refuser tout ce qui détourne l’homme de ses finalités concrètes, elle ébauche également un principe de sagesse et de modération.

_____Ainsi, la lecture est à la fois une quête métaphysique et un chemin initiatique : celui d’une élévation intérieure, et d’une poétique de l’invisible. Pour paraphraser Louis Lavelle qui disait que « le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible », nous pourrions affirmer que la parole de l’écrivain consiste précisément à conduire vers l’ineffable. L’écriture en effet s’affirme comme un art de la suggestion. Elle médiatise le réel : c’est par le détour des mots que la parole la plus vraie se met en place et que le lecteur peut percevoir, à l’écart des bruits du monde, parfois tristement révélateurs d’une parole vide, d’une parole sans « dire », sans substance, sans vérité, les feuilles qui bruissent dans le vent. À cet égard, la littérature n’est-elle pas aussi une réponse à un monde qui ne sait plus communiquer, et dont les bruits incessants ne sont que d’inutiles paroles ? La littérature acquiert ainsi un sens profond, qui va interpeller le lecteur : il s’agit de parler en se taisant. Qu’il nous soit permis pour terminer de citer ces si beaux propos de Marguerite Duras : « Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit ». Ce silence de l’écriture est un lieu presque irréel, utopique, qui oblige le sujet pensant à signifier à travers les mots : c’est donc avant tout se taire mais pour mieux parler dans le silence afin de mieux écouter le bruissement des feuilles dans le vent qu’évoque si poétiquement Pasternak. Ainsi le livre oblige les lecteurs à écouter les mots, et les pousse à la réflexion ou à la méditation, pour finalement les amener vers un questionnement essentiel, loin des discours stéréotypés, corrompus et intéressés : il s’agit, en donnant de l’importance au silence, à rendre à la parole son sens, sa profondeur et sa valeur ultime : l’écriture est un non-dit qui dit tout… Comme l’a si bien suggéré le poète Yves Bonnefoy, la poésie retirée du bruit du monde essaie dans le secret de l’abstraction de retrouver une vérité sans cesse dérobée. Finalement, écrire, c’est « écouter le silence », selon les mots d’Edmond Jabès… Avant de nous apprendre à parler, l’acte d’écrire nous apprend à faire silence afin d’écouter l’autre : « Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent », écrivait Annie Leclerc dans Parole de femme, avant d’ajouter : « La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive. Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. » Il s’agit donc d’un véritable langage du silence, langage de l’écoute de l’autre, devenu l’unique façon de sauver la parole du monde…

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_____Au terme de ce travail, interrogeons-nous une dernière fois. Comme nous avons essayé de le montrer, l’acte d’écrire oscille entre le moi collectif et le moi le plus individuel. Mais si l’écriture est d’abord un acte intérieur qui nécessite un repli sur soi, c’est sans doute pour mieux se livrer. De fait, écrire, c’est toujours montrer une partie de soi, se révéler ou se dévoiler. À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Anaïs Nin répond : « Nous écrivons afin de pouvoir transcender notre vie, aller au-delà. Nous écrivons pour nous apprendre à parler avec les autres, pour raconter le voyage à travers le labyrinthe… » En ce sens, l’écriture est une rencontre avec l’autre, un partage, et nous aurions presque envie de demander à Pasternak de nous conduire, non point vers la vérité, mais vers l’altérité. Telle est peut-être la mission de l’écrivain : la littérature donne à voir. L’écrivain en effet se doit non seulement d’éclairer par ses écrits le monde qui nous entoure, mais de le mettre en forme verbalement. Ce pouvoir accordé au mot, au style, fait la valeur de l’art littéraire : s’il est l’observateur, le témoin particulier, le porte-parole de notre monde, l’écrivain est aussi selon l’expression d’Édouard Glissant un “bâtisseur de langage” capable de réinventer l’homme…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif (Lycée en Forêt/Montargis, France), juillet 2014

NOTES

1. Nous orthographions Saint Exupéry sans trait d’union, selon le souhait de l’écrivain.
2. Gilles Vannier, L’Existentialisme : Littérature et philosophie, Paris L’Harmattan 2001, page 75.
3. Édouard Glissant, Le Quatrième cercle, Paris Éd. du Seuil 1964, page 30.

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Image de la femme et stéréotypes de genre… par Manon, Oscar et Slimane…

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars

8mars_toutelannéeÀ l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, l’Espace Pédagogique Contributif va publier plusieurs travaux de recherche consacrés au féminisme. Après le très bel exposé de Sybille consacré à l’écrivaine Colette (« Colette ou le féminisme humaniste« ), voici une non moins remarquable contribution : Manon, Oscar et Slimane, tous trois élève de Première S, ont choisi d’aborder la question des stéréotypes de genre…

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La question du genre
rôles et stéréotypes
Socio-anthropologie de l’image de la femme

Fernand Léger

par Manon B., Oscar P. et Slimane H.-M. (*)
Classe de première S2 
Promotion 2013-2014

Illustration : Fernand Léger, « Les Acrobates en gris », 1942-1944. Paris, Musée national d’Art moderne/Centre Georges Pompidou © Centre Pompidou, MNAMCCI,Dist. RMN-Grand Palais / Droits réservés. Service presse / LaM. © Adagp Paris, 2013

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* Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt. Certains passages de cette étude ont été modifiés ou réécrits pour correspondre davantage au Cahier des charges éditorial de cet Espace Pédagogique. B. R.

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 « On ne naît pas femme, on le devient. »
Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

« L’homme doit être élevé pour la guerre,
et la femme pour le délassement du guerrier. »
Friedrich Nietzsche, 
Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885)

 

Introduction générale

Les rôles de la femme et de l’homme dans la société ont été, depuis des millénaires, fortement déterminés, ancrés et intériorisés par des normes patriarcales et hiérarchiques qui ont traversé les siècles sans subir de modifications significatives : au sexe dit faible il a été attribué la tenue de la maison et l’éducation des enfants, autrement dit la sphère domestique. À l’homme, le travail à l’extérieur, la charge de nourrir la famille et la prise de décision.

À partir du dix-neuvième siècle pourtant, sous l’impact intellectuel de l’Europe, la masculinité hégémonique a été quelque peu contestée. Mais c’est au vingtième siècle que le féminisme est devenu particulièrement en occident une contre-culture, consacrant l’émancipation et l’autonomisation des femmes, et revendiquant un modèle égalitariste qui a bouleversé le fonctionnement multiséculaire de la société. C’est ainsi qu’aux images de mère de famille modèle, et de maîtresse de maison accomplie, s’est progressivement superposée celle d’une dynamique égalitariste et carriériste.

Certes, à l’heure actuelle, quand on aborde les relations « hommes/femmes », il est souvent question dans les médias que les femmes seraient devenues « des hommes comme les autres »… Néanmoins, il faut se rendre à l’évidence : l’image de la femme est toujours victime de nombreux stéréotypes ; de nos jours encore au vingt-et-unième siècle, de nombreux préjugés, y compris de l’éducation, renforcent les rôles sexospécifiques traditionnels |1|. De façon plus générale, il arrive quotidiennement que la femme soit, dans les médias ou plus simplement dans les mentalités, rabaissée à un objet de désir ou de fantasme.

Cette objetisation qui s’exprime en particulier par une focalisation sur le corps et les apparences nous a amenés à réfléchir plus spécifiquement sur les rôles et les représentations de la femme dans la société de consommation. Quelle est par exemple l’influence des modèles sociaux ? Dans quelle mesure l’arrivée massive des appareils électroménagers sous l’influence du boom économique des Trente Glorieuses a-t-elle créé une image de la femme en ménagère et en maîtresse de maison ? En contrepoint, comment cette même société de consommation, en favorisant l’entrée massive des femmes dans la vie active, a-t-elle aussi contribué à changer l’image et le statut des femmes ?

Autant de questionnements qui nous amèneront à aborder l’image de la femme dans la société de consommation selon une double perspective. Après avoir étudié en quoi les femmes sont prédisposées à devenir Femme, nous élargirons ces questions liées à la sexospécificité à quelques remarques sur l’image de la femme dans la publicité : nous aborderons ainsi les préjugés et idées reçues sur les femmes mais également l’utilisation de leur image à des fins économiques, voire  idéologiques. Nous verrons ainsi qu’aux images de mère de famille modèle et de maîtresse de maison accomplie se superpose désormais celle d’une dynamique carriériste, qui n’est pas exempte non plus de représentations stéréotypées…


« Depuis les années 80, les femmes sont des hommes à temps plein.
Fini les revendications, C’qu’elles ont voulu maintenant elles l’ont… »

Paroles extraites de la chanson interprétée par Michel Sardou, « Être une femme » (2010)

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La femme et l’homme dans la société :
des rôles sexospécifiques

Comme le faisait judicieusement remarquer un rapport de la Commission européenne en 2008, « Les stéréotypes constituent des barrières à la réalisation des choix individuels tant des hommes que des femmes. Ils contribuent à la persistance des inégalités en influant sur les choix des filières d’éducation, de formation ou d’emploi, sur la participation aux tâches domestiques et familiales et sur la représentation aux postes décisionnels. Ils peuvent également affecter la valorisation du travail de chacun » |2|.

Ces premières remarques sont riches d’enseignement. De fait, les stéréotypes de genre ont créé de toute pièce un discours sur la femme qui amène en premier lieu à s’interroger sur la notion d’homme-humanité. Pourquoi par exemple désigner la pluralité humaine par le seul nom d’Homme dont l’effet homogénéisateur a pu être légitimement contesté ? Alors que l’Universel-Homme semble accepté, il ne viendrait à l’esprit de personne d’évoquer un « Universel-Femme »…

Même la philosophie des Lumières dans sa fameuse Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, rattache l’homme à une faculté de raison dont la femme, en tant que sujet de droit, est exclue politiquement et juridiquement : « L’universalisme abstrait défendu [dans] la Déclaration […] prétendait parler de l’homme en tant qu’être humain alors qu’en fait il ne s’adressait véritablement qu’à l’homme, en tant que représentant du genre masculin » |3|. Comme le notait Jacqueline Feldman à propos des Lumières, « la rationalité est avant tout le privilège de ceux qui détiennent le pouvoir » |4|.

Autant de remarques qui nous amènent à nous interroger sur la question du « genre » et sur le caractère éminemment discriminatoire et inégalitaire de la distribution traditionnelle des rôles masculin et féminin |5|. Comme le notait Sophie Bailly, « Dans le modèle d’organisation sociale qui semble dominer dans la plupart des cultures, les femmes tiennent donc souvent un rôle maternant et les hommes un rôle protecteur et nourricier. […] Ces rôles sont censés déterminer des comportements de façon suffisamment prévisible pour pouvoir distinguer les femmes et les hommes : une dimension communautaire pour les femmes et une dimension agentive* pour les hommes. […] On voit que ces traits de personnalité reflètent |…] des visions fortement stéréotypées, comme celle de La Femme tournée vers autrui et de L’Homme affirmé qui détient ou recherche le pouvoir » |6|.

* agentivité : Capacité d’une personne à intervenir sur les autres et le monde. Ici le terme désigne la capacité à être un acteur dans l’interaction sociale.

Nous retiendrons de ces propos que la distribution des rôles sexués est liée à de nombreux stéréotypes de genre qui sont à l’origine d’une socialisation très différenciée et souvent arbitraire. Dès le plus jeune âge par exemple, il existe un code couleur selon le sexe du bébé renforcé par les représentations familiales et les pressions industrielles et commerciales : rose pour les petites filles et bleu pour les petits garçons.

Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas : comme le rappelle  l’historienne américaine Jo B. Paoletti, à partir de l’exemple étasunien, « les vêtements des enfants n’ont commencé à changer et devenir spécifique à un sexe qu’à partir des années 1940. Les vêtements unisexes étaient autrefois la norme : les garçons portaient en effet les mêmes robes blanches que les petites filles jusqu’à l’âge de 6 ans. […] Alors que les couleurs comme le rose et le bleu ont été introduites dans la garde-robe des bébés au milieu du 19è siècle, il a fallu attendre la Première Guerre mondiale pour qu’elles acquièrent une spécificité à un sexe » |7|.

Un véritable « formatage » comportemental…

Ainsi, ces codes de couleur ont déterminé des rôles spécifiques sur le plan social et comportemental qui relèvent d’un marquage sexué : le rose par exemple possède de nombreuses connotations affectives associées très arbitrairement à la fragilité, à la vulnérabilité, à la maternité. Par opposition, le bleu connoterait la force, l’assurance, la maîtrise de soi… Comme on le voit, ces assignations identitaires en fonction de la couleur n’ont rien de biologique ou de scientifique.

Elles sont bien davantage le résultat d’un produit social qui va fortement infléchir les modèles éducatifs. « Les garçons sont ainsi renforcés vers une compréhension physique, logique et conflictuelle du monde, et les filles encouragées à s’engager dans le monde social et impersonnel » |8|. Ce formatage souvent influencé par les impératifs commerciaux, influe largement dans la manière dont les enfants vont appréhender leur identité sexuelle et s’approprier un positionnement vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis des autres |9|.

« Vous voulez un jeu pour garçon ou pour fille ? »

Une fois passé le premier âge, les enfants reproduisent donc ces « rôles » féminins et masculins conventionnels en jouant à des jeux stéréotypés tels que les jeux de patience, la dînette, la petite cuisine ou le bébé pour les filles afin d’éveiller leur sentiment maternel et leur rôle de femme au foyer. Le garçon quant à lui, joue à des jeux de construction, de guerre ou d’action qui lui permettent  d’approfondir sa réflexion et son imagination, et d’exprimer sa force ou de légitimer la violence.

On peut constater en effet que les jeux masculins tendent à développer l’aptitude du jeune garçon de s’affranchir du rapport aux normes et de transgresser impunément l’ordre établi. Quant à la petite fille, elle ne fait que répéter dans des jeux à vocation sociale des gestes quotidiens et des postures affectives qui ne lui laissent guère d’autre choix que jouets fille_stéréotypes maternels_2d’être passive et de reproduire de façon presque redondante l’espace autorisé de la sphère domestique et ménagère : aux garçons la liberté, aux filles la sociabilité et la domesticité.

← Ci contre (en bas à droite), une publicité de Berjuan Toy pour son produit « The Breast Milk Baby », une poupée pour apprendre à allaiter…

Ces conditionnements se retrouvent ensuite dans l’inégal partage des tâches ménagères. Même encore de nos jours, la disparité liée à une répartition très archaïque des rôles hommes-femmes accrédite la thèse selon laquelle les corvées de ménage seraient dégradantes pour un homme. Cette difficulté à participer aux activités domestiques trouve ses origines dans l’histoire politique et religieuse qui a souvent associé la féminité à la souillure et à la faute.

Cherchez la femme…

Toutes les spéculations sur le péché originel font volontiers remonter le malheur qui accable l’humanité à la femme, dont le pouvoir de séduction « suffit à la rendre suspecte lorsque l’on cherche l’origine du mal dans une faute originelle » |10|. De tels déterminismes, en enlevant toute valeur morale à la femme, ne lui proposent en fait de se « racheter » une conduite et une moralité qu’en acceptant sa domesticité : elle doit payer le prix du péché originel. Ainsi lui dit-on dès son plus jeune âge : « Non, ce n’est pas pour les filles ». Si en apparence, une telle phrase ne fait que reproduire des stéréotypes culturels, elle cache en fait une attitude discriminatoire qui associe la réclusion de la femme dans l’univers de la faute et de la culpabilité, au repentir, au mea culpa et au rachat.

Pourquoi donc un garçon se sent-il insulté lorsqu’on le traite de fille ? C’est justement parce qu’il perd tout à coup son statut, sa puissance et sa légitimité : l’homme, c’est d’abord la caractérisation implicite de « Dieu » ; voilà pourquoi il entend se maintenir au sommet de l’échelle sociale. Voilà pourquoi il revendique pour lui-même un pouvoir de sanction, une puissance où se mêlent la force du droit et la légitimité divine : en aucun cas il n’accepte que la femme conquière ce droit |11|.

Comme nous le suggérions en début d’analyse, même si l’émancipation de la femme s’est inscrite implicitement comme idéal dans le libéralisme politique des Lumières, ce mouvement n’a en aucun cas imaginé accorder explicitement une quelconque effectivité juridique à la femme : l’exemple d’Olympe de Gouges qui a déconstruit —et avec quelle verve— dans sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, les présupposés des Lumières, est sur ce point « éclairant » : tant que les Droits de l’Homme ont légitimé un usage de la loi consacrant la soumission de la femme à l’homme, ils n’ont pas été les Droits de la moitié de l’Humanité.

Tous ces schémas se retrouvent donc, même encore de nos jours, dans les attitudes socioculturelles. Ainsi, dans beaucoup de pays et de cultures qui ont fait de la masculinisation de la société une valeur idéologique, avoir une fille est souvent perçu comme une charge, un embarras, un fardeau. Mais est-ce à ce point si « nul » d’être une fille qu’on doive abandonner un bébé ? Pourquoi même de nos jours il semble parfois à ce point honteux d’avoir une fille qu’on apparente sa naissance à une véritable « malédiction », à un véritable mauvais coup du sort ?

Même en occident, si une fille agit comme un « garçon manqué » cela fait sourire… Mais si le jeune garçon est efféminé cela devient alors inquiétant, comme si l’édifice sur lequel s’étaient bâties les qualités masculines de force, de courage et d’ambition, s’était tout à coup écroulé. Comme nous avons pu le constater, les filles (et les garçons) sont conditionnées depuis l’enfance. Nous ne nous rendons peut-être pas compte de ces mécanismes de conditionnement, mais les préjugés et les opinions toutes faites en la matière régissent souvent nos propres jugements de valeur.

Façonnés depuis la naissance, ils reflètent notre éducation, et semblent tellement aller de soi qu’il ne nous viendrait jamais à l’esprit de les remettre en question. Ainsi, concernant la femme, le nombre d’idées reçues et de préjugés véhiculés par la société est  impressionnant. Ceux-ci existent d’ailleurs depuis des millénaires : Euripide, dramaturge de la Grèce antique déclare par exemple dans Les Suppliantes (v. 110-1103) : « Pour un père, il n’est rien de plus doux qu’une fille ; l’âme d’un fils est plus haute, mais moins tendre et caressante ». De tels propos, pour élogieux qu’ils semblent, assimilent la femme à un luxe quelque peu futile, voire inutile, et reflètent la prétention des hommes à se croire supérieurs à la femme.

La femme, objet de tous les regards

« La raison tient au fait que le garçon est considéré comme « utile » : il bâtit, il construit, il est force de proposition : à lui le rendement et la productivité, le rapport intéressé au monde, les besoins vitaux. Non que la femme ne puisse pas avoir de telles qualités mais le mieux est de lui assigner les « bonnes manières » qui conviennent à son sexe : le jeu, la gratuité, le rapport désintéressé aux choses : la femme potiche est ainsi l’archétype du « bel objet » ornemental, dépourvu de toute utilité et de toute substance.

Entre Cunégonde « fraîche, grasse, appétissante » de Candide et une femme actuelle dont un homme pourrait  dire qu’elle est « à croquer », quelle différence au fond ? C’est toujours la métaphore alimentaire qui est utilisée pour représenter la dépendance sociale de la femme. Instrumentalisée, elle est reléguée au rang d’objet de consommation, objet de luxe ou objet sexuel dont la futilité et l’ignorance n’ont d’égal que le paraître. Ainsi, davantage rattachée au futile qu’à l’utile, la femme engendre une représentation : au sens propre du terme, elle devient l’objet de tous les regards ». (Bruno Rigolt)

Man Ray, Le Violon d'Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou
Man Ray, Le Violon d’Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou

La femme comme objet de consommation

La femme est en effet un objet de consommation dont certains ont pu dire qu’elle l’était au même titre que le réfrigérateur, le fer à repasser, le poste de télévision, la voiture, etc. Dès lors, une remarque fondamentale s’impose : entre la femme, muse des poètes et de l’amour, et la femme comme allégorie du consumérisme en passant par la femme « instrument de musique » de Man Ray, « la femme a toujours été réifiée, c’est-à-dire dépossédée de son moi comme sujet identitaire : élevée au rang d’objet symbolique, elle disparaît comme réalité d’une identité subjective » (Bruno Rigolt). Ainsi apparaît le type de la femme futile, de la blonde idiote et séductrice, incapable de penser par elle-même.

 

Pierre Tchernia au 34ème salon des Arts Ménagers (1965) :
« Achetez une femme ! »

Simone de Beauvoir en 1972 lors d'un rassemblement pour la légalisation de l'avortement. Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis
Simone de Beauvoir en 1972 lors d’un rassemblement pour la légalisation de l’avortement. Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis

Cette femme réifiée, c’est-à-dire ravalée au rang d’objet, et soumise aux représentations des hommes, a été longuement analysée en 1949 par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe. Comme il a été dit, « l’originalité du point de vue de Simone de Beauvoir a consisté à distinguer les données biologiques (le sexe) des données sociales (le genre) en montrant que le « féminin » est en fait le produit d’un conditionnement social, culturel et politique hérité d’une vision patriarcale […] : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ». Réfutant toute idéalisation de la féminité, Simone de Beauvoir affirme au contraire que l’«éternel féminin» reflète avant tout l’aliénation de la femme au désir masculin, qui cloisonne le sujet féminin dans des rôles et des stéréotypes représentatifs du machisme et de l’hypocrisie sociale : pour l’auteure, la femme serait surtout considérée par la société comme un « objet social soucieux de paraître ». Seule une véritable « libération » par le travail et l’autonomie financière doit donc permettre aux femmes de « s’affirmer comme sujet » |12|.

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Comme nous avons essayé de le montrer, les bouleversements de la conquête de l’égalité des sexes et de la libération des femmes, particulièrement depuis la deuxième moitié du vingtième siècle, n’ont pas toujours réussi à casser nombre de clichés, ancrés depuis des millénaires dans l’inconscient collectif. Si beaucoup d’interdits moraux, sous l’influence des mouvements de contre-culture en particulier, se sont estompés, et s’il est vrai qu’aux images de mère de famille modèle et de maîtresse de maison accomplie se superpose désormais celle d’une dynamique carriériste, force est néanmoins de reconnaître que nombreux restent les clichés.

« Moulinex libère la femme ! »

Intéressons-nous à ce titre à l’image de la femme dans l’imaginaire social véhiculé par la publicité. Sous les Trente Glorieuses en particulier, la publicité a créé la femme-objet affichée en public pour promouvoir la consommation de toutes sortes de biens. La surmédiatisation dont elle fait l’objet est en soi un fait hautement significatif : à l’image traditionnelle et sexiste de la femme, la publicité, particulièrement dans la seconde moitié du vingtième siècle, a été en adéquation avec l’évolution des mentalités et des modes de vie.

Moulinex a ainsi inventé un slogan qui a fait sa fortune : « Moulinex libère la femme ». Mais, sous couvert d’émancipation et de libération, un tel slogan ne fausse-t-il pas quelque peu la règle en véhiculant une image d’autant plus stéréotypée des femmes qu’elle les présente comme moyen et comme fin : l’émancipation n’étant pas une fin en soi mais un moyen de faire vendre le produit. Dans ces conditions, la femme est également assimilée au produit lui-même, donc objetisée et marchanidsée « selon un principe normatif de jouissance et de rentabilité hédoniste, selon une contrainte d’instrumentalité directement indexée sur le code et les normes d’une société de production et de consommation dirigée » |13|.

C’est ainsi que l’historien Michel Winock reproche à la presse féminine de véhiculer des stéréotypes contenant une image dévalorisante de la femme parce que la mettant en scène comme objet de désir et de consommation : « Toute cette littérature critique vise les femmes. On montre à quel point elles exercent le rôle d’agent d’aliénation généralisée, dans la mesure où elles assurent les achats du ménage et tombent inévitablement sous l’empire de la publicité. […] L’émancipation par le lave-linge, l’aspirateur ou le chauffe-eau, c’est de la réclame pour les grandes firmes » |14|.

Publicité sexiste_1extrait de Michèle Sarde, De l ‘alcôve à l’arène : Nouveau regard sur les Françaises
Paris, Robert laffont 2007, 
page 160.

Il faut quand même admettre que cette question de la femme dans la publicité a fait couler beaucoup d’encre et suscite des débats contradictoires et quelque peu stériles parfois, ce dont témoigne l’essoufflement de la lutte contre le publisexisme. Nécessité de reconnaître également que de nombreuses avancées ont été obtenues : à cet égard, la création du mouvement de la Meute, émanation des Chiennes de garde a permis de légiférer en matière de lutte contre les stéréotypes sexistes. La vraie question qui se pose à la société selon nous, est donc d’accompagner au niveau des mentalités, les évolutions juridiques qui ont aidé à l’émancipation des femmes.

Ainsi l’on parle beaucoup de la femme dans la publicité, peut-être à tort car des évolutions explicites en France notamment sont perceptibles, mais le cinéma de masse et les médias audiovisuels à destination en particulier d’un public souvent jeune ont également leur part de responsabilité dans la persistance des comportements discriminatoires et la reproduction sociale de la domination masculine. En montrant souvent des jeunes femmes libres de leur corps, infidèles, ou objets de désir, etc. ces médias contribuent paradoxalement à véhiculer une image d’autant plus passive et stéréotypée de la femme que c’est une image essentiellement fantasmée, et non conforme à la réalité.

Ces images fantasmées induisent une attitude souvent sexiste puisqu’elles oscillent entre l’archétype de la femme mûre qui n’est valorisée qu’à travers sa fonction de génitrice, et la femme jeune, quant à elle présentée uniquement à travers sa fonction de séductrice hypersexualisée, consentante et soumise, dont le corps se réduit au statut de chose. Comme nous le voyons, ce rôle imparti à la femme lui dénie son statut de citoyenne à part entière, pour n’en faire plus qu’un beau sexe faible, objet de séduction et d’échange, réduit à sa valeur esthétique et monétaire.

Conclusion générale 

Les représentations ont certes changé mais on attribue aux femmes toujours des tâches, on leur inculque des fausses valeurs sans leur laisser la liberté de décider qui elles veulent devenir vraiment, tant les préjugés et les archaïsmes sont ancrés dans l’inconscient collectif, au point qu’on ne les remarque même plus. Ainsi que l’écrivait Danielle Jonckers, « Alors que dans les sociétés occidentales contemporaines rien ne s’oppose —en théorie— à ce que les femmes soient les égales des hommes, les modes de pensée ne semblent pas au diapason des potentialités féminines » |15|. La raison vient que la révolution des mœurs ne s’est pas vraiment faite : le droit va plus vite que les mentalités.

À l’image moderne et progressiste de notre législation qui fait de la femme l’égale de l’homme, répond trop souvent encore sa soumission comme pratique sociale et culturelle dans la réalité des faits. Soumission étayée par des représentations qui légitiment la perpétuation des modèles machistes, sous couvert parfois d’émancipation. Tel est le paradoxe de notre société dans laquelle l’emprise du vertige de la séduction fait encore trop souvent de la femme une marchandise et un objet de plaisir.  C’est donc un changement des mœurs qui doit s’opérer. Comme nous le comprenons, le Féminisme doit être l’accomplissement de l’humanisme…

Les études de genre ont montré que les stéréotypes, aussi bien du masculin que du féminin, en tant que systèmes de valeurs, dégradaient les véritables relations entre les hommes et les femmes. Aussi, à la question « La femme est-elle un homme comme les autres ? », avons-nous envie de répondre par une autre question : « L’homme peut-il être une femme comme les autres ? » Peut-il accepter cette refonte morale de se remettre en question ? Tel était le sens du magnifique ouvrage d’Annie Leclerc, Parole de femme, publié en 1974 et qui amenait à repenser le sens de l’Histoire autant que l’éthique de notre civilisation :

« Pourquoi la Vérité sortirait-elle de la bouche des hommes ? La Vérité peut sortir de n’importe où. Pourvu que certains parlent et d’autres se taisent. La Vérité n’existe que parce qu’elle opprime et réduit au silence ceux qui n’ont pas la parole. Inventer une parole qui ne soit pas oppressive.

Une parole qui ne couperait pas la parole mais délierait les langues. […]

Inventer, est-ce possible ? »

–

© Manon B., Oscar P. et Slimane H.-M. avril 2014
(Classe de Première S2, promotion 2013-2014)

Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)

Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt.  Certains passages de cette étude ont été modifiés ou réécrits pour correspondre davantage au Cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres. B. R.

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NOTES

1. Voir à ce sujet, Naila Kabeer, Intégration de la dimension Genre à la lutte contre la pauvreté et objectifs du millénaire pour le développement. Manuel à l’intention des instances de décision et d’intervention, Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan/Centre de recherches pour le développement international (CRDI),  page 224.
2. Commission européenne, Rapport sur l’égalité entre les femmes et les hommes, 2008, page 11.
3. Sarah Scholl, L’Apprentissage du pluralisme religieux : le cas genevois au XIXe siècle, Genève (Suisse), Labor et Fides 2013, page 265.
4. Jacqueline Feldman « Le savant et la sage-femme », Impact, Unesco (volume 25, n°1, 1975). Cité dans Bruno Rigolt, « La femme et ses représentations dans Candide : Stéréotypes et Sexisme« . Voir aussi l’article « Olympe de Gouges« .
5. Sur les notions de genre et de rôles sexospécifiques, voyez cette page :
6. Sophie Bailly, Les Hommes, les femmes et la communication. Mais que vient faire le sexe dans la langue ?, Paris L’Harmattan 2008, page 111.
7. Propos rapportés par le site Alantico.fr. Pour lire l’intégralité de l’article, cliquez ici. Voir aussi cette page.
8. Christian Baudelot, Roger Establet, Quoi de neuf chez les filles ?  : Entre stéréotypes et libertés, Paris, Nathan 2007.
9. Voir à ce propos : Christine Guionnet, Erik Neveu, Féminins/Masculins : Sociologie du genre (Paris, Armand Colin 2009 Collection U), notamment cette page.
10. Georges Minois, Les Origines du mal : Une histoire du péché originel, Paris, Fayard 2002. Voir cette section en particulier : « La femme, le serpent et l’arbre« .
11. Cf. ces propos très intéressants de Jorunn J. Buckley : « Dans un système monothéiste, où les hommes s’identifient naturellement au seul Dieu, capacité dont les femmes sont dépourvues, les hommes peuvent être à l’image de Dieu, mais pas les femmes. La Création et la procréation sont liées, si bien que la procréation devient le moyen par lequel les humains imitent Dieu au plus près. L’un des dogmes les mieux gardés du monothéisme est la nécessité d’empêcher les femmes d’affirmer leur propre autonomie à cet égard ». Cité par Edith Sizoo, Par-delà le féminisme, Paris, éd. Charles Léopold Mayer 1984, page 60.
12. Bruno Rigolt, citation de la semaine : « Simone de Beauvoir »
13. Jean Baudrillard, « Le plus bel objet de consommation : le corps », dans La Société de consommation : ses mythes, ses structures (1997). Cité par Claude Raisky (dir.), Les Valeurs du corps dans la société contemporaine, Educagri Editions 2003, page 145.
14. Michel Winock, Jeanne et les siens. Propos cités par Vincent Soulier, Presse féminine : la puissance frivole.
15. Danielle Jonckers, Femmes plurielles : les représentations des femmes, discours, normes et conduites (sous la direction de Danielle Jonckers, Renée Carré, Marie-Claude Dupré), Paris, Édition de la Maison des sciences de l’homme 1999, page 1.

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« Dis-moi un Po-Aime »… L’expo continue… Aujourd’hui la contribution de Camille…


Impression
La classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques… Bonne lecture !

Textes déjà publiés : Auréline G. « Je me souviens » ; Sybille M. « Une forêt de béton » ; Oscar P. « D’ailleurs » ; Manon B. « Peine naturelle » ; Alexia D. « Énigmatique forêt » ; Charlotte L. et Clémentine L. « L’Isula di Capezza » ; Slimane H.-M. « Le Royaume » ; Camille V. « Voyage mélancolique » ; Héla G. « Noël robotique » ; Arthur M. « La lune tombe » ; Manon B. « Compagne impromptue« … ; Louis A. « Arpège » ; Sybille M. « Sur les chemins des hauteurs » ; Pierre L.-P. et Victor B. « Exercice d’approfondissement » …

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Hier, mardi 2 avril : Pierre L.-P. et Victor B.
Aujourd’hui, mercredi 2 avril, la contribution de Camille 
Demain, jeudi 3 avril : Nicolas T.

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« Dans la blanche neige et pure »

par Camille B.
Classe de Première S2

 

Loup solitaire,
la journée je voyage à travers les pins
l’exil et l’utopie
et parfois il me semble entendre au loin
les bruits d’une circulation étrangère
Et je fuis parmi la nuit.

Du haut de la falaise,
Je rejoins les lumières
Frêles et puissantes
Du soir qui m’apaise
Et c’est à travers les fines fentes
Du ciel que j’échappe à mon malaise.

Loup solitaire
Enfermé dans ce monde,
tel une âme vagabonde,
Sans repère,
Sans échappatoire,
Sans nouveau chemin, sans nouvel espoir.

Dans la blanche neige et pure, loup solitaire
Seuls mes pas sont derrière moi,
et dans cette sauvage nature
Seul, loin de vos murs,
Je ne sais où aller : vers demain, vers ailleurs, vers hier
À travers les pins, l’exil et l’utopie, je suis roi.

loup_2« Du haut de la falaise, je rejoins les lumières
Frêles et puissantes du soir qui m’apaise… »

frise_1

Le point de vue de l’auteure…

À l’origine de ce texte, la solitude baudelairienne de l’albatros, allégorie du poète maudit, qui m’avait marquée quand j’avais étudié ce poème. Sentiment de solitude, mais aussi de douleur et d’amertume du poète, conscient de sa différence, face aux hommes et à la société. Ainsi, le loup dans le texte exprime pour moi cette singularité de l’être de génie, résultat d’une insatisfaction spirituelle, fragmenté entre sa quête d’un art supérieur et idéal, et le sentiment de déchéance profonde que ressent le poète, contraint de survivre dans le monde inférieur où vit le commun des mortels, et dont il se sent incompris et rejeté :

Loup solitaire,
la journée je voyage à travers les pins
l’exil et l’utopie
[…]
Et je fuis parmi la nuit.

L’utilisation de la première personne s’est également imposée lors de l’écriture très naturellement : cette fonction dite expressive ou émotive puisqu’elle « est centrée sur le destinateur » (Jakobson) est en effet très caractéristique du lyrisme romantique dont le culte du moi représente presque la raison d’être face au mal du siècle. Aussi, l’expression de ce lyrisme personnel privilégie-t-elle l’épanchement du moi, cette effusion de l’intime que le modèle expressif individualiste romantique puis symboliste ont si bien rendu et que j’ai voulu exploiter à mon tour : 

Loup solitaire
Enfermé dans ce monde,
tel une âme vagabonde,
Sans repère,
Sans échappatoire,
Sans nouveau chemin, sans nouvel espoir.

Comme on le voit, le poème fait de la défense du loup, être pathétique brisé par les mécanismes sociaux dont il se trouve prisonnier, un thème d’autant plus essentiel qu’il pourrait s’appliquer à nombre de jeunes, perdus qu’ils sont dans ce vaste éther de l’adolescence. Moi-même, j’éprouve à l’instar de ces révoltés romantiques du dix-neuvième siècle qui affirmaient par leur poésie leur individualité face aux ordres établis, une profonde solitude que le vacarme anonyme de notre monde d’hyper-communication ne fait qu’exacerber : écrire, n’est-ce pas quelque part ressentir l’isolement et la mélancolie, éprouver le temps qui passe et rechercher éperdument un ailleurs, inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine ?

Comme ce « loup solitaire/Enfermé dans ce monde tel une âme vagabonde », je me sens parfois en cage « Sans repère, Sans échappatoire, Sans nouveau chemin, sans nouvel espoir »… On nous fait croire à beaucoup de liberté alors que dans la réalité nous ne sommes pas maîtres de grand chose, prisonniers des déterminismes et des matérialismes de tous ordres. Dans ce texte le loup essaie de s’échapper, il cherche la sortie, ou plutôt la porte d’entrée d’un monde qui lui correspondrait, un monde qui serait le sien « dans la blanche neige et pure, […] vers demain, vers ailleurs, vers hier/À travers les pins, l’exil et l’utopie ».

C’est à travers le ciel sombre de la nuit, éclairé d’étoiles, que le loup chercher à s’évader, à se réfugier « parmi la nuit ». J’avouerai que les étoiles m’ont toujours fascinée : elle sont si loin et pourtant si brillantes qu’on croirait pouvoir les toucher… Les étoiles, additionnées à la nuit, évoquent le rêve, et l’espoir de rejoindre ce monde imaginaire, et sans doute quelque peu utopique, avec lequel nous serions en totale adéquation. Comme on le voit, le loup marche « seul, loin de vos murs », il cherche à s’évader, à fuir le simulacre du monde, comme si lui seul avait compris la supercherie.

Enfin, on observe tout au long du texte la présence de la nature que l’on retrouve dans presque toutes les strophes : « les pins » ; « la falaise » ; « la neige »… Dans une perspective primitiviste, cette nature symbolise le retour aux sources, à la pureté originelle du monde, à la pureté de la vie telle que je la rêve. Une vie simple, loin de toute cette civilisation qui effraie souvent. Tout comme le loup qui fuit « les bruits d’une circulation étrangère », j’aspire parfois à retrouver une pureté première dont seuls des êtres simples, exempts des corruptions de la société et proches de la nature, pourraient être les dépositaires…

© Camille B., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), avril 2014.
Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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Musique du film Danse avec les loups (Kevin Costner, 1990)

« Dis-moi un Po-Aime »… L’expo continue… Aujourd’hui la contribution de Pierre et Victor…

ImpressionLa classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques… Bonne lecture !

Textes déjà publiés : Auréline G. « Je me souviens » ; Sybille M. « Une forêt de béton » ; Oscar P. « D’ailleurs » ; Manon B. « Peine naturelle » ; Alexia D. « Énigmatique forêt » ; Charlotte L. et Clémentine L. « L’Isula di Capezza » ; Slimane H.-M. « Le Royaume » ; Camille V. « Voyage mélancolique » ; Héla G. « Noël robotique » ; Arthur M. « La lune tombe » ; Manon B. « Compagne impromptue« … ; Louis A. « Arpège » ; Sybille M. « Sur les chemins des hauteurs« …

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Hier, lundi 31 mars, Sybille M.
Aujourd’hui, premier avril, la contribution de Pierre et Victor
Demain, mercredi 2 avril : Camille B.

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« Exercice d’approfondissement »

par Pierre L.-P. et Victor B.
Classe de Première S2

 

Un nuage étoilé a fourni 100 nombres au hasard
Compris entre l’infini et la destinée.

Ils peuvent être considérés comme absurdement réels
Ou réellement absurdes.

Cet échantillon est issu équitablement
entre un enfer paradisiaque et un ciel funèbre
que ce nuage ténébreux peut dévoiler
aléatoirement.

On se demande quelle moyenne pourrait naître
d’un échantillon si antithétique.

Et pourquoi pas une valeur simplement mathématique ?

Vérifiez, examinez, étalonnez
cette prévision pour une série de réels.
Vous vous rapprocherez de la vérité suprême.

Cet exercice est profondément exigu
tandis que l’univers est démesurément grand.

Cela dit, les deux méritent un possible approfondissement.

hasard_nombres« Cet exercice est profondément exigu
tandis que l’univers est démesurément grand… »

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Le point de vue des auteurs…

Ce poème nous a été inspiré par un livre de Mathématiques. Le titre, resté inchangé, prend en revanche dans le cadre du poème, une profonde valeur symbolique : les Mathématiques ne sont-elles pas, comme il a été suggéré, « des métaphores destinées à éveiller en nous l’intelligence du monde qui nous entoure ? »¹ Le but de ce poème est donc d’approfondir, mais cette fois-ci il s’agit d’approfondir la notion de vérité, ou plutôt notre perception de la vérité : quel type de vérité faut-il appliquer aux énoncés mathématiques ?

Tel a donc été le point de départ de notre méditation poétique : si le réalisme s’accorde à donner une valeur de vérité à tout énoncé mathématique objectif et correctement formulé, qu’en est-il de l’univers et des essences qui le composent ? Face au monde objectif, l’univers, loin d’être absolu, relève d’une cosmologie relativiste : voici pourquoi le champ lexical de l’univers est si présent dans ce poème : « nuage », « étoilé », « ciel ». Plus que de dépayser le lecteur et le placer dans un cadre partiellement connu, ces termes amènent à une réflexion épistémologique sur la place de l’homme au sein de cet univers.

Réflexion épistémologique mais aussi humaniste : en cherchant à promouvoir la liberté et la dignité de l’homme, l’Humanisme nous rappelle qu’il n’est de science que dans la connaissance qui est, pour reprendre le titre de notre poème, un « exercice d’approfondissement » de la conscience. Et cet exercice passe par l’exercice par l’homme de sa liberté. Premièrement, la liberté du rêve : les adjectifs « paradisiaques » et « étoilé » postulent que la liberté vient peut-être d’au-delà des étoiles : comme la cité idéale de la Renaissance qui se voulait une image du cosmos et le reflet de son harmonie, le rêve invite à la liberté.

Liberté des grands infinis cosmiques, mais aussi libre-arbitre qui est la question fondamentale de l’homme face à son destin :

Un nuage étoilé a fourni 100 nombres au hasard 
Compris entre l’infini et la destinée. 

Pour finir, la liberté de l’inexprimable, de l’indicible domine dans le texte avec l’omniprésence des jeux d’antithèses (parallèle antithétique, chiasme, oxymore) : « absurdement réels ou réellement absurdes », « enfer paradisiaque », « ciel funèbre » ou encore « nuage ténébreux ». Notre but était ainsi de plonger le lecteur dans l’imaginaire des symboles qui peuvent être perçus différemment selon la sensibilité et le caractère de chacun. Plus fondamentalement, nous avons souhaité amener à une réflexion sur l’imaginaire. De fait, ce poème ne possède pas « une » mais « plusieurs » connotations que chacun sera libre d’imaginer.

Le lecteur doit donc faire une croix sur le monde réel et sur ce qui en découle l’espace d’un instant et se laisser guider par ses sensations et ses impressions. Cette quête amène à s’interroger sur l’imaginaire en Mathématiques : où mène cet exercice d’approfondissement ?

Vérifiez, examinez, étalonnez 
cette prévision pour une série de réels.
Vous vous rapprocherez de la vérité suprême.

Mais la vérité est-elle certaine, absolue, prévisible et prédictible ? La vérité mathématique ne mérite-t-elle pas davantage un « possible approfondissement » ? Tel est le sens qu’il convient d’attribuer à la fin du texte :

Cet exercice est profondément exigu 
tandis que l’univers est démesurément grand.
Cela dit, les deux méritent un possible approfondissement.

Comme le lecteur le comprend, notre poème est au service d’une grande réflexion métaphysique sur le hasard. De fait, il semblerait que ce dernier ne se réduise pas simplement à un échantillon de nombres…

© Pierre L.-P. et Victor B., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), avril 2014.
Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

1. Claude Paul Bruter, Comprendre les Mathématiques, Paris, Éditions Odile Jacob 1996, page 285.

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Hélène Devissaguet : « Philosophie et mathématiques »
Lycée International de Sèvres (15 octobre 2009)

En complément de votre lecture du poème, je vous conseille d’écouter cette passionnante conférence d’Hélène Devissaguet qui aborde les questionnements suivants : Philosophie et Mathématiques peuvent-elles nous faire appréhender le réel ? La Certitude et  la Vérité en Mathématiques…

« Dis-moi un Po-Aime »… L’expo continue… Aujourd’hui la nouvelle contribution de Sybille…

ImpressionLa classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques… Bonne lecture !

Textes déjà publiés : Auréline G. « Je me souviens » ; Sybille M. « Une forêt de béton » ; Oscar P. « D’ailleurs » ; Manon B. « Peine naturelle » ; Alexia D. « Énigmatique forêt » ; Charlotte L. et Clémentine L. « L’Isula di Capezza » ; Slimane H.-M. « Le Royaume » ; Camille V. « Voyage mélancolique » ; Héla G. « Noël robotique » ; Arthur M. « La lune tombe » ; Manon B. « Compagne impromptue« … ; Louis A. « Arpège« …

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Hier, dimanche 30 mars, Louis A.
Aujourd’hui, lundi 31 mars, la contribution de Sybille (*)
Demain, mardi premier avril : Pierre L.-P. et Victor B.

(*) Retrouvez sur ce site d’autres contributions de Sybille :
_____ – « Une forêt de béton » (poème) ;
_____ – « Colette ou le féminisme humaniste » (travail de recherche)

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« Sur les chemins des hauteurs »

par Sybille M.
Classe de Première S2

 

Seule dans l’étendue
Bleue, autour de moi les flots perlés
Me portent et m’emportent.
Je touche du bout des lèvres les nuages.
Ils se déroulent dans ma main,
Coulent entre mes
doigts,
Font frémir mes sens,
S’effilent et s’enfuient.
Les ineffables, insaisissables nuages.
Au creux de mon âme, du fond de mon cœur,
Je sens leur lumière qui s’échappe
Et m’abandonne dans l’immense.

Seule dans l’étendue
Bleue, plongée dans les flots sombres
Je m’enfonce et m’élève une dernière fois vers le ciel.
Une lueur s’est éveillée
Sur les chemins des hauteurs. 

Utagawa_Hiroshige_ Les tourbillons de Naruto à Awa« autour de moi les flots perlés
Me portent et m’emportent.
Je touche du bout des lèvres les nuages… »

Utagawa Hiroshige, « Les tourbillons de Naruto à Awa » (Awa. Naruto no fûha), 1855
Boston, Museum of Fine Arts. Voir aussi le site de la BnF

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Le point de vue de l’auteure…

Pour écrire ce poème, qui est d’abord une poésie du ressenti et de l’intériorité, j’ai pensé à « Brise marine » de Mallarmé, dont j’avais profondément été touchée par la thématique symboliste, et plus particulièrement l’appel de la mer, allégorie de l’inconnu et de l’infini. En premier lieu, j’ai centré mon écriture sur l’expression la plus subjective des sentiments : toute poésie n’est-elle pas un dialogue du moi avec le moi lui-même ? Voici pourquoi la fonction expressive est si dominante : écrire, c’est quelque part « s’écrire »…

Cette fonction émotive se retrouve tout au long du poème : « Je touche », « je sens », « Je m’enfonce et m’élève ». Tout comme les grands auteurs romantiques et symbolistes (Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Renée Vivien, Anna de Noailles…) qui cherchaient à exprimer par l’art le fond de l’âme du poète, j’ai souhaité faire du poème un moyen de connaissance et d’introspection : ainsi, « les flots perlés » qui « me portent et m’emportent », en réunissant poésie et musique dans leur fonction expressive de l’harmonie cosmique, sont comme une métaphore de la quête poétique.

Mais j’ai voulu par ailleurs que cette « quête poétique » s’exprime plus encore par les jeux de sonorités qui connotent les vibrations sonores produites par les flots : vibrations primordiales puisqu’elles permettent d’atteindre le ciel, et de « touche[r] du bout des lèvres les nuages ». On retrouve ces jeux de sonorités dans l’image des « ineffables et insaisissables nuages » qui « s’effilent et s’enfuient ». Les sons sont aussi utilisés au début du texte dans l’image des flots perlés [qui] me portent et m’emportent » : les allitérations créent ainsi une sensation de balancement comme celle que l’on éprouve dans la mer quand les vagues nous portent au large.

Au début de cette analyse, j’évoquais Mallarmé. Le lecteur aura en effet compris les allusions à la thématique de la mer que l’on retrouve souvent chez l’auteur de « Brise marine ». La mer est ainsi le lieu des errements, du naufrage, de la solitude et de l’abandon, mais aussi le moment du ressourcement et de la transfiguration. Cette dualité est exprimée ainsi dans le texte :

Seule dans l’étendue Bleue, plongée dans les flots sombres
Je m’enfonce et m’élève une dernière fois vers le ciel.

Si des expressions comme « l’étendue bleue », « les flots sombres » ou « je m’enfonce » expriment le spleen, la solitude ou le mal-être propres à l’adolescence, d’autres expressions du texte viennent infléchir cette impression de malaise : « je […] m’abandonne dans l’immense […], m’élève une dernière fois vers le ciel […] sur les chemins des hauteurs ». Il était important pour moi, tout comme Mallarmé, de dépasser la fatalité de la vie et ouvrir une perspective positive. Ainsi j’ai montré que même dans un spleen profond, il y a toujours un espoir, une lumière, un Idéal : « Une lueur s’est éveillée ».

À ce titre, le lecteur constatera que j’ai utilisé l’image des nuages afin qu’ils symbolisent la recherche de l’inspiration : entre la peur de la page blanche (avec le retour dans les profondeurs « Seule dans l’étendue/Bleue, plongée dans les flots sombres ») et l’éveil « Sur les chemins des hauteurs ». De même, j’ai souhaité apporter un aspect sensoriel à la quête spirituelle en matérialisant l’inspiration « [les nuages] font frémir mes sens » : ainsi les idées du poète deviennent des nuages qui se transforment en essence et s’échappent vers un infini voyage.

Ce symbolisme des nuages, métaphores de l’inspiration m’est venue du poème de Baudelaire « l’Etranger » : les nuages symbolisent ici l’Idéal, en opposition au spleen : ils sont à la fois signes de connaissance, de beauté et de pureté des mots. De plus ils symbolisent l’élévation spirituelle « sur les chemins des hauteurs ». La quête de l’Idéal est exprimée par l’élévation finale et sa verticalité. À l’enfoncement dans les flots, s’oppose la montée vers la lumière : « Je m’enfonce et m’élève une dernière fois vers le ciel ». C’est ainsi que pour finir, le voyage est évoqué avec le mot « chemins » au dernier vers qui signifie ici la voie vers la spiritualité, en amont de tout dualisme.

L’aspect vertical des « hauteurs »  souligne l’idée du voyage spirituel, en tant que symbole d’ascension, d’élévation vers le Ciel. De plus le mot « hauteurs » qui connote ici l’ascension de la montagne exprime l’idée que, ayant atteint l’ultime hauteur axiale, l’on peut retrouver l’intégrité spirituelle originelle. Cette élévation spirituelle d’essence primitiviste est à relier à la théorie de la  « Co-naissance » dont parlait si bien Claudel, tant il est vrai que toute connaissance est une « co-naissance » : naître à soi-même par l »écriture, pour mieux être à soi-même, n’est-ce pas là l’essence de la poésie ?

© Sybille M., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Richard Strauss, « In Abendrot » (« Dans le flamboiement du couchant »)
Vier letzte Lieder (Quatre derniers lieder)

Cantatrice : Renée Fleming

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« Dis-moi un Po-Aime »… L’expo continue… Aujourd’hui la contribution de Louis…

ImpressionLa classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques… Bonne lecture !

Textes déjà publiés : Auréline G. « Je me souviens » ; Sybille M. « Une forêt de béton » ; Oscar P. « D’ailleurs » ; Manon B. « Peine naturelle » ; Alexia D. « Énigmatique forêt » ; Charlotte L. et Clémentine L. « L’Isula di Capezza » ; Slimane H.-M. « Le Royaume » ; Camille V. « Voyage mélancolique » ; Héla G. « Noël robotique » ; Arthur M. « La lune tombe » ; Manon B. « Compagne impromptue« …

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Lundi 17 mars, Manon B.
Aujourd’hui, dimanche 30 mars, la contribution de Louis
Demain, lundi 31 mars : Sybille M.

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« Arpège »

par Louis A.
Classe de Première S2

 

Je regarde le sombre rideau exiler
Les suprêmes désirs d’autres mondes idolâtres :
Nouveaux paysages, terribles théâtres
Où mener en arpège leurs cœurs arrachés.

À peine chansons, ineffables mélodies,
Les chants des sillons ne s’entendent plus la nuit.
Néanmoins leur silence, tout juste acquis,
N’est que la quintessence de leur déni.

Robert Delaunay_Rythme« À peine chansons, ineffables mélodies… »

Robert Delaunay (1885-1941) , « Rythme » (c. 1932)
Coll. privée

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Le point de vue de l’auteur…

Dans une conférence sur la poésie surréaliste, Paul Éluard affirmait : « Le surréalisme est un état d’esprit », et c’est justement guidé par cet « état d’esprit » que j’ai décidé d’aborder l’écriture de ce poème. Ainsi, me suis-je détaché d’une logique constructive et par trop rationnelle. J’ai tout d’abord privilégié les codes surréalistes, en particulier les codes de l’inconscient et de l’écriture automatique, et cherché à produire quelques associations spontanées dont le caractère insolite correspondait à mes visions du moment.

En produisant des associations séduisantes et surprenantes, l’écriture automatique est d’autant plus troublante qu’elle « nous tourne vers le langage sans silence, infiniment ouvert près de nous, sous notre parole commune, vers la parole qui précède la possibilité de la parole ». Ces propos de Philippe Fries me semblent très représentatifs de ce que j’ai moi-même éprouvé en commençant à rédiger. De fait, j’ai été très intéressé par cette spontanéité de l’écriture, cette libération des codes et cette rupture avec les contraintes de la raison que permet l’écriture automatique.

Néanmoins, mon travail d’écriture ne pouvait pas s’arrêter là. Je ressentais le besoin de charpenter l’ensemble et d’exprimer plus consciemment ce que m’avait inspiré l’écriture automatique. Il me fallait non seulement associer les mots, mais aussi associer les phrases, les mettre en relation et former un véritable poème qui ne soit pas qu’un fait de hasard. J’avais besoin de travailler ma poésie et de retrouver ce que Roman Jakobson exprime à propos de la fonction poétique du langage : cette importance des effets rythmiques, des mots, de leur agencement syntaxique et sonore, qui sont des éléments essentiels de l’imaginaire poétique. 

En outre, ainsi que le lecteur pourra le lire, mon poème est doté d’une forte sensibilité musicale. Comme Mallarmé dont la poésie se nourrissait constamment d’une réflexion sur la musique, et qui affirmait que chaque poète devait  traduire, par la musique des mots, les idées et les émotions, j’ai voulu moi-même que ma poésie puisse se faire chanson intérieure, tant il est vrai qu’il existe bien une musique du poème. La mélodie d’un vers ou l’harmonie d’une rime participent ainsi au chant poétique : voici pourquoi le réseau lexical de la musique est si perceptible dans le texte : « arpège », « chansons », « mélodies », « chants »…

À ce titre, le lecteur peut observer un jeu constant sur le rythme et les sons, à travers les rimes tout d’abord, puis à l’intérieur même des vers avec un système de parallélismes sonores et de jeux phoniques. Par exemple :

Néanmoins leur silence, tout juste acquis
N’est que la quintessence de leur déni.

De même, certains parallélismes sonores (« chansons/ chants des sillons » « mélodies/la nuit ») étaient pour moi importants afin de retrouver cette vocation originelle de la poésie, qui est d’être un chant.

Enfin la poésie, comme l’ont si bien compris les Symbolistes, doit ouvrir à un déchiffrement et à un dévoilement. Voici pourquoi j’ai voulu suggérer d’autres thématiques pour amener une part de mystère et ainsi inviter le lecteur à une appropriation subjective du texte. Qui sont par exemple les détenteurs des « suprêmes désirs » aux « cœurs arrachés » ? Que représentent ces « chants des sillons » ? En invitant au déchiffrement du sens, le Verbe poétique suggère une quête de l’ineffable, car il nous élève au-dessus de ce qui est. Le poème est ainsi pareil à l’albatros de Baudelaire : un « compagnon de voyage » qui met en musique le livre de la vie : c’est par les mots que la musique s’envole…

© Louis A., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

Concours « Ecriture en Forêt » 2014 : publication des textes primés… Aujourd’hui, la nouvelle de Camille H. (premier prix)

concours_eef_2014_logo-1Le Lycée en Forêt a lancé à la rentrée 2013 un original concours d’écriture à destination des classes de Seconde et de Première ayant pour intitulé : « Écritures en Forêt ».

Pour les classes de Seconde, le sujet portait sur l’écriture d’une nouvelle ayant obligatoirement pour thème la forêt, espace d’une grande richesse littéraire et sociale, qui pouvait être envisagé dans sa dimension légendaire, mythologique, fantastique, symbolique, ou encore sous l’angle plus anthropologique et contemporain du développement durable ou des problèmes posés par la déforestation… Les candidats restant évidemment libres d’appréhender le thème comme ils le souhaitaient.

Félicitation aux nombreux participants, particulièrement aux élèves de Seconde 3 et de Seconde 11, qui se sont remarquablement investis dans le dispositif, et bien sûr Bravo aux trois lauréats de l’édition 2014 :

  • Premier prix : Camille H. (Seconde 11)
  • Deuxième prix : Paul B. (Seconde 3)
  • Troisième prix : Sandra C. (Seconde 3)

Une grande cérémonie récompensant les élèves primés aura lieu en avril…
Merci au Lycée qui a pu débloquer des fonds importants pour récompenser les lauréats.

frise fleurs horizontale

Découvrez aujourd’hui la nouvelle de Camille H. (Seconde 11), premier prix :

« Qu’en soit témoin le temps »

par Camille H.
Classe de Seconde 11

Samuel PalmerSamuel Palmer (1805-1881)
« Le Pommier magique », 1830, Cambridge, Fitzwilliam Museum

Qu’il était fier ce pommier. L’été créait des senteurs fruitées qui émanaient de cette clairière où il avait décidé de s’implanter. Rien autour ne semblait pousser sur un petit rayon de trois mètres, donnant à cet endroit, un repère, une âme. Les rayons de la lune se frayaient leur chemin vers les sols verdoyants du pommier, le vent sifflait entre fleurs et branchages. Plus rien n’était de ce monde, féerie et romantisme semblaient avoir pris place.

C’est en ce lieu de la forêt qu’un jeune couple se retrouvait, isolé des grands malheurs du monde et de leur société d’injustice, pour laisser place à l’expression unique de leur amour. S’allongeant au pied de ce pommier, méditant, tête l’une contre l’autre, à cette si belle clarté bleutée de l’astre des nuits. Restant ainsi plusieurs et longues heures dans ce lieu magique, où le temps semblait se figer. Un amour semblant interdit, mais que nul ne pouvait empêcher.

Le rendez-vous était le même tous les jours, et la difficulté de partir de ce lieu était, au rythme grandissant de leurs sentiments, chaque fois plus complexe. Qui eut cru qu’un tel couple ait pu exister.

Mais bien vite la magie prit fin de manière brutale. L’automne semblait donner la mesure, feuilles et dernières fleurs fanées dans une mélancolie annuelle… La jeune femme, pareille au doux feuillage du pommier en arrière-saison, vit sa vie faner bien vite, et en peu de semaines, la fleur n’était plus. La mort si soudaine de son aimée, fit perdre la raison à l’ancien amant. Fini la clairière, et le chemin dans la forêt pour aller à la clairière. Délaissées, les fleurs. Oubliées les orties qui piquaient et les rires dans les sentiers.

Les bars furent son seul repère… Il se perdit dans des forêts de feux rouges, pleura contre des arbres de métal froid, marcha dans des sentiers de béton sous le linceul des arbres… Voici que la ville était devenue son unique forêt. Il but à la source des bars des boissons mirobolantes, et, à chacune de ses nuits, il repensait au pommier, et à la forêt disparue, très loin, de l’autre côté de la ville. L’alcool devint alors sa sève, sa seule raison de garder goût à la vie.

Deux années ont passé depuis l’accident. Voici qu’un poivrot de bas étages, dormant à la lumière des lampadaires et non loin des points de passages des trains de banlieue semble vivre là, toujours une bouteille à la main, la barbe semblant continuer à pousser au rythme des ronces de la forêt.

C’est un soir d’automne, que, violemment jeté hors d’un bar, il tituba dans des ruelles choisies par le hasard, jugé par l’œil des habitants de ce qui était devenu sa forêt. Ses pas le menèrent près de la sortie de la ville, à l’orée d’un bois, ou peut-être était-ce une forêt ? Le chemin face à lui semblait praticable, malgré les hautes herbes et ronces qui parsemaient la voie. L’homme sembla peu à peu commencer à ressentir un déjà vu. Et c’est alors que tout lui revint, ce chemin lui rappela sa chère belle et leur romance, et au bout du sentier, près du Loing, se trouvait un pommier.

Le pas s’accéléra alors, l’envie de revoir le lieu de leur amour lui était si intense, qu’herbes et ronces ne pouvaient être un obstacle. Il arriva enfin. Mais face à lui, loin de trouver le luxuriant pommier, au branchage et feuillage épais, il n’y avait qu’un arbre pourri jusqu’aux confins de son écorce. Ce n’était plus qu’un morceau de bois sans vie, pareil à une planche. Sa main se posa alors, presque par automatisme, sur l’écorce de manière aimante et familière, il chercha l’inscription que bon nombre d’amoureux se plaisent à faire, pour graver à jamais leur amour.

Au seul contact de sa main, l’arbre se renversa de façon brutale au sol, ne laissant nulle trace de son passage tant l’état de mort était avancé. La souche partit bien vite de la même manière, comme s’envolent des feuilles de papiers mal attachée, le vent put emporter tout ceci en un coup d’un seul, le bois n’était que cendres. L’homme se vit déterré, ses yeux s’emplirent de larmes, gorgées des douleurs anciennes du passé, ses genoux se courbèrent et les poings de l’homme purent serrer le sol pourtant si verdoyant. Le corps triste de l’homme, de manière similaire au pommier, s’échoua sur le sol, puis se recroquevilla sur lui-même. Il dormit alors d’un sommeil tourmenté par le fantôme des sombres années passées.

Ce ne fut guère le jour qui réveilla notre homme, mais une petite voix, claire et pure, qui ressemblait aux murmures du vent le long de la mer… L’homme se redressa de moitié et écouta ce si bel appel de l’aube : n’était-ce pas la voix de sa tendre et défunte aimée ? Il se mit alors à crier son nom dans cette petite clairière. Mais sa seule réponse fut le silence, tel un spectre dépourvu de toute émotion. Les larmes s’emparèrent de tout son être, ses mains s’agrippèrent, tourmentées, à ses cheveux, ses dents mordirent ses lèvres puissamment, faisant couler le sang, telle une sève rougeâtre, au rythme de ses larmes. Terrassé par tant de peine, l’homme s’assit, enlaça ses genoux, posa sa tête au sein de ceux-ci, et laissa exprimer sa tristesse de manière sonore, dont seule la clairière fut spectatrice. Le corps ne bougea plus, la peine lui fit perdre la faim. Bien vite, le corps atteignit ses limites, et c’est meurtri par le songe, le tourment et la souffrance, qu’il quitta ce monde, triste comme un rendez-vous d’amour manqué. Son corps conserva sa position meurtrie, et, au sein de cette clairière, il remplaça l’ancien pommier.

Bon nombres d’années passèrent, le corps resta à sa place originelle, mais en lieu et place du cadavre, un arbre émergea de la terre. Ainsi, la peau devint écorce, la chair, bois ; et les cheveux, feuillage. Au fil des ans, l’arbre poussa et obtint une taille honorable, et c’est à l’orée du printemps que des fleurs apparurent, tout comme un nouvel amour naissant dont l’arbre put admirer le spectacle.

C’est en ce lieu de la forêt qu’un jeune couple se retrouva un jour, isolé des grands malheurs du monde et de leur société d’injustice, pour laisser place à l’expression unique de leur amour. S’allongeant au pied de ce pommier, méditant, tête l’une contre l’autre, à cette si belle clarté bleutée de l’astre des nuits. Restant ainsi plusieurs et longues heures.

Qu’en soit témoin le temps…

© Camille H., classe de Seconde 11 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif

Maurice DenisMaurice Denis (1870-1943), « Pommier en fleurs », c.1908
Collection particulière, Tous droits réservés / © Radio France – Olivier Goulet/ Paris, ADAGP 2012

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« Dis-moi un Po-Aime »… L’expo continue… Aujourd’hui la contribution de Manon…

ImpressionLa classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques… Bonne lecture !

Textes déjà publiés : Auréline G. « Je me souviens » ; Sybille M. « Une forêt de béton » ; Oscar P. « D’ailleurs » ; Manon B. « Peine naturelle » ; Alexia D. « Énigmatique forêt » ; Charlotte L. et Clémentine L. « L’Isula di Capezza » ; Slimane H.-M. « Le Royaume » ; Camille V. « Voyage mélancolique » ; Héla G. « Noël robotique » ; Arthur M. « La lune tombe« …

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Dimanche 16 mars, Arthur M.
Aujourd’hui, lundi 17 mars, la contribution de Manon
Après-demain, mercredi 19 mars : Louis A.

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« Compagne impromptue »

par Manon B.
Classe de Première S2

 

Le plaisir qui embaumait mes jours passés
A laissé place à la solitude.
L’enracinement s’installe en moi,
Je ne peux m’abandonner à suivre le pas,

Asservi de tous côtés,
Dans vos rangs, je ne me résignerai.
Devrais-je maintenant tourner la page ?
Vous semblez heureux, pris dans cet engrenage.

Je vous regarde, je vous observe,
Vous êtes les mêmes, les mêmes pantins,
Je ris de vous, ma distraction,
Sourire seul ? Mais à quoi bon ?

Ensemble vous êtes forts,
Je ne suis qu’une goutte ; vous incarnez l’océan,
Ensemble vous êtes morts,
Je ne me suis jamais senti aussi vivant !

Le bonheur a fait son temps
L’ailleurs m’attend à présent.
Alors que je me pensais assez mûr pour m’envoler
Je sens sur mon épaule, une main se poser

Je n’avais remarqué derrière moi
Ces empreintes volages : elle marchait dans mes pas,
Faisait s’envoler la brume d’un sourire rayonnant,
Illuminait ma voie en un instant.

Désormais la seule à me suivre dans mes insomnies,
Je ne peux m’assoupir loin de son parfum exquis,
Compagne de mes ivresses nocturnes
Nos rêves s’envolent à l’unisson,

Lorsque dans nos têtes, un seul mot danse : partons !

Voyage_BR_2014_a« Nos rêves s’envolent à l’unisson,
Lorsque dans nos têtes, un seul mot danse : partons… »

Composition : Bruno Rigolt (peinture numérique, 2014)
d’après Alphonse Osbert (1857-1939), 
« Soir antique » (hst, 1908). Paris, Musée du Petit Palais

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Le point de vue de l’auteure…

Particulièrement sensible à l’inspiration poétique puisée dans le romantisme, j’ai souhaité à travers ce texte exprimer un certain nombre de caractéristiques et de valeurs défendues par les romantiques, chères à mes yeux. Le fait de pouvoir écrire une poésie sensible, dans laquelle les sentiments de l’auteur se bouleversent et s’épanchent, me plaît. C’est ainsi que j’ai essayé de faire passer dans mon poème la notion de « poète maudit », en peignant un personnage qui rejetterait les dictats de la société de manière provocante, enfermé qu’il est dans la solitude de sa tour d’ivoire, seul refuge contre la médiocrité du vulgaire :

Asservi de tous côtés,
Dans vos rangs, je ne me résignerai.
Devrais-je maintenant tourner la page ?
Vous semblez heureux, pris dans cet engrenage.

Comme nous le voyons, le narrateur est la figure même du poète maudit : comparable aux grands incompris dont les livres romantiques vantaient l’inaccessible solitude, il apparaît sous les traits du héros tragique : tour à tour élu et maudit, ange ou bête, isolé et moqué des gens de son époque, il aspire à un monde qui lui permettrait de s’élever intellectuellement et spirituellement. N’est-il pas, au fond, la figure exacerbée du génie individuel de l’artiste romantique, exclu du monde étriqué de la société ? Ce Maldoror ressent en premier lieu un sentiment de regret, de nostalgie. Il déclare que la joie qu’il éprouvait dans le passé (lorsqu’il était encore jeune et naïf) a disparu et a été remplacée par une profonde solitude :

Le plaisir qui embaumait mes jours passés
A laissé place à la solitude.

Comme si, après avoir évolué, après avoir grandi, il s’était détaché de ce à quoi il appartenait, comme si, ayant ouvert les yeux sur le monde fini et décadent, il s’en était retranché. Voilà pourquoi il compare ensuite la société dans laquelle il vit à une sorte de machine, où les gens se sont eux-mêmes pris dans les engrenages, au point d’être prisonniers du nihilisme du monde. Bien au contraire, le poète refuse d’appartenir à la masse, il refuse d’être comme tout le monde et de « suivre le pas ». Ainsi le texte est-il un hymne à la différence.

À ce titre, le poète pense être le seul à pouvoir se comprendre. Il ne souhaite pas vivre dans un monde, où il ne pourrait être vraiment lui-même et se dresse en quelque sorte seul contre tous, comme s’il leur faisait face, prêt à assumer son mal du siècle. On sent un profond sentiment de supériorité lorsque le personnage de mon texte déclare se moquer de la ressemblance des gens qu’il côtoie, en les assimilant à des pantins : « Je vous regarde, je vous observe, / Vous êtes les mêmes, les mêmes pantins »…

Certes, il affirme se rire d’eux, mais réalise que lui-même est ridicule dans sa quête quelque peu vaine de transcendance car personne, et peut-être pas même lui, ne semble pouvoir partager son irréductible point de vue, ce qui renforce le sentiment de solitude qui le hante. Tel un Narcisse piégé par son image, il pense, sans doute à tort, qu’il ne faut compter sur personne d’autre que soi-même :

Ensemble vous êtes forts,
Je ne suis qu’une goutte ; vous incarnez l’océan,
Ensemble vous êtes morts,
Je ne me suis jamais senti aussi vivant.

Mais cet isolement ne risque-t-il pas de causer sa perte ? Ce n’est qu’à la cinquième strophe que le déclic du poème survient : une mystérieuse personne, muse et idéale, entre en jeu. Initiatrice de la quête artistique, médiatrice de l’infini, elle va être la délivrance du poète, sa renaissance, sa transfiguration. Qui est-t-elle ? D’où vient-elle ? Je laisse libre cours à votre imagination. On apprend qu’elle le suivait depuis longtemps, mais qu’aveuglé par ses pensées spleenétiques, il n’avait pas porté attention à sa présence. Pourtant, elle marche dans ses traces depuis toujours… Comme lui, elle est comparable à un soleil, mais non un soleil noir ; plutôt un soleil lumineux, qui fait « s’envoler la brume d’un sourire rayonnant ».

La muse est ainsi l’inspiration du poète et sa protectrice, elle en épouse les goûts et les aspirations : grâce à elle, peut-être va-t-il partir ? S’évader avec elle loin de cette société qui l’oppresse ? Partir dans un rêve où partir réellement ? Eux seuls ont la réponse. On voit ainsi tout au long du texte, naître une progression des sentiments du personnage : étouffé, puis libéré… Sa vie reprend un sens grâce à ce rôle nourricier du personnage féminin. On sent le poète plein d’espoir, même si cela ne change rien à son ressenti vis à vis des autres, au contraire, cela le renforce. Mais désormais il n’est plus seul, il a trouvé son idéal ; elle peut seule déchiffrer son cœur. Une femme plus qu’aimée : aimante…

© Manon B., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif

Concours "Ecriture en Forêt" 2014 : publication des textes primés… Aujourd'hui, la nouvelle de Sandra C. (troisième prix)

concours_eef_2014_logo-1Le Lycée en Forêt a lancé à la rentrée 2013 un original concours d’écriture à destination des classes de Seconde et de Première  ayant pour intitulé : « Écritures en Forêt ».

Pour les classes de Seconde, le sujet portait sur l’écriture d’une nouvelle ayant obligatoirement pour thème la forêt, espace d’une grande richesse littéraire et sociale, qui pouvait être envisagé dans sa dimension légendaire, mythologique, fantastique, symbolique, ou encore sous l’angle plus anthropologique et contemporain du développement durable ou des problèmes posés par la déforestation… Les candidats restant évidemment libres d’appréhender le thème comme ils le souhaitaient.

Félicitation aux nombreux participants, particulièrement aux élèves de Seconde 3 et de Seconde 11, qui se sont remarquablement investis dans le dispositif, et bien sûr Bravo aux trois lauréats de l’édition 2014 :

  • Premier prix : Camille H. (Seconde 11)
  • Deuxième prix : Paul B. (Seconde 3)
  • Troisième prix : Sandra C. (Seconde 3)

Une grande cérémonie récompensant les élèves primés aura lieu en avril…
Merci au Lycée qui a pu débloquer des fonds importants pour récompenser les lauréats.

frise fleurs horizontale

Découvrez aujourd’hui la nouvelle de Sandra C. (Seconde 3), troisième prix :

« Le Trésor d’une forêt »

par Sandra C.
Classe de Seconde 3

william_degouve_de_nuncques_1aWilliam Degouve de Nuncques (1867-1935)
« La Maison Rose, 1892 (coll. part.). Détail

lettrine feuille Je vis à Paris depuis ma naissance. Malgré ma vivacité, je sors rarement de chez moi car ma femme, Ève, est tombée gravement malade peu après notre mariage. Alors j’ai dû abandonner mon travail, mes passions, mes amis et mes loisirs pour pouvoir m’occuper de ma famille. Cela fait maintenant dix ans qu’avec notre petit garçon, nous subissons la pauvreté : pas d’électricité pas d’eau et le cas d’Ève empire de jour en jour.

Pour oublier le temps, je peins ma femme. A chaque fois que je lui montre une de mes œuvres, elle se met à rire : « tu n’as aucun talent » plaisante-t-elle. Je le sais très bien mais tout ce qui m’importe, c’était son sourire.

Un jour, alors que je lui montrai un dessin, à mon grand étonnement, Ève ne ria pas : son visage semblait comme flétri. Pris de crainte, j’appelai aussitôt le médecin qui ne tarda pas à m’annoncer que la maladie avait pris le dessus, qu’il faudrait absolument opérer Ève… Nous pleurâmes car nous savions très bien que sans argent pour payer, ses jours étaient comptés.
Dans la nuit, elle me réveilla : elle se rappelait de quelque chose, et s’empressa de me le raconter. Elle avait entendu parler d’une légende qui pourrait peut-être la sauver (elle riait tristement en m’évoquant cela). D’après celle-ci, il y avait dans la forêt un endroit magique mais personne ne l’avait encore vu.

— Balivernes !
— Ne ris pas !

Et des larmes coulèrent de ses yeux quand elle me parlait… « Ne ris pas ; Des gens ont rapporté que cette forêt est merveilleuse et renferme même des trésors cachés ».

Bien que je n’y croyais pas, Ève insista. Alors je partis à la recherche de ce mythe. Comme je ne savais pas par où commencer, j’allai d’abord à la bibliothèque du quartier pour demander des renseignements à propos de cette fichue légende. Il me fut répondu que ça ne me servirait sans doute à rien mais que si je voulais vraiment en savoir plus, je pouvais toujours aller voir le vieil homme d’en face, qui venait depuis toujours à la bibliothèque.

Effectivement, il y avait là un vieux monsieur ; je lui racontai que je recherchais « l’arbre à trésor ». M. Lepoi (c’était son nom), sautilla de joie, comme un enfant heureux d’apprendre une bonne nouvelle. Il y avait enfin un homme dans le monde qui le croyait. Oui il l’avait découvert, un jour, mais jamais personne ne l’avais cru auparavant. Il me dit encore qu’il était prêt à me donner toutes les informations nécessaires si je lui disais pourquoi je recherchais ce fameux trésor.

Après lui avoir tout raconté, je lui demandai une carte ou quelque chose qui me permettrait de découvrir l’endroit, mais la seule réponse que j’obtins fut « Tu trouveras le trésor bien plus proche que tu ne le crois, si tu ouvres ton cœur à la véritable nature ! Cherche et tu trouveras ! ».
Déçu !
Oui, j’étais déçu de n’avoir rien obtenu d’intéressant et d’avoir perdu mon temps auprès de ce vieillard sénile, qui connaissait tout, et ne parlait de rien !

Malgré tout, je confiai notre garçon à des amis, et commençai mon périple dans la forêt, un peu au hasard. Comme je n’avais jamais quitté le quartier, j’admirais avec stupéfaction les mouvements des différentes espèces d’arbres. Les feuilles semblaient m’inviter à danser avec elles, promenées par le vent, et dans leur habillage couleur arc-en-ciel je pouvais voir du vert, du jaune, du rouge, de l’orange et même du rose. potémont_forêt_détailLes arbres laissaient les oiseaux chanter dans leurs cheveux. Des écureuils se promenaient d’un côté puis de l’autre… De ci, de là, au hasard des branches… Je n’avais jamais été aussi émerveillé par la nature. J’abandonnai malgré moi mes recherches et allai peindre ce que j’avais vu.

← Martial Potémont, « Paysage de forêt tropicale (gouache), détail.
Saint-Denis de La Réunion), Musée Léon Dierx.

Quand j’eus fini, j’accrochai mon esquisse sur le mur du salon et  j’aperçus que le visage d’Ève fondait de plus en plus et que la peur de la mort régnait dans un silence douloureux. Je retournai dans la forêt pour rechercher à nouveau le trésor. Une semaine après, je n’obtenais toujours pas de résultats. Je ne savais plus quoi faire. Désespéré ! J’allai chercher de l’aide auprès du vieillard. M. Lepoi accepta de m’aider. Il me demanda ce que je voyais lorsque j’étais dans la forêt. Mes mots étaient bien trop faibles pour lui dire ce que je ressentais ; alors je l’emmenai chez moi puis lui montrai ma peinture de ce « premier rendez-vous avec la nature ». Des larmes s’écoulèrent sur son visage et il répondit que je savais déjà tout, qu’il n’avait plus rien à m’apprendre. Ensuite, il partit sans me dire un mot. Que voulait-il dire ? Mon tableau m’aiderait-il à trouver le trésor ? Pour l’instant ces questions restaient sans réponse ! Il commençait à faire nuit, ma bien-aimée dormait, je posais un baiser sur son front et allai moi-même me coucher. Le lendemain matin, elle n’était pas encore réveillée et je repartis, le cœur rempli de tristesse.

Je ne voulais même plus penser à rentrer. Je laissais le jour au chagrin. Pourtant, alors que je regardais les arbres, j’eus comme un sursaut : je comprenais pour la première fois ce qui est plus grand que la vie, plus grand que la mort : j’ai compris quel était le trésor. Je n’avais pas eu besoin de chercher loin. La forêt elle-même en est un. Elle est un poème, une évasion pour chacun de nous. Elle semble s’exprimer et même penser.  Ceux qui la sentent, comme moi maintenant, peuvent respirer le parfum des sensations de la nature, ont trouvé une perle bien précieuse : la perle de la vie.
En rentrant, je ne voyais plus le monde de la même façon.

— Ève ! Ève ! J’ai trouv…
— Papa…

Depuis, le temps a passé… Quelquefois je prends le train pour rejoindre mon garçon. Nous parlons de l’aventure que j’ai vécue malgré le décès d’Ève. Lui aussi aime la forêt, il ne cesse de dire que plus tard, il protégera l’environnement. Les hommes meurent mais la forêt est pleine de vie, la vie du sang des hommes, qui ne s’éteint jamais…

© Sandra C., classe de Seconde 3 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif

william_degouve_de_nuncques_2William Degouve de Nuncques (1867-1935)
« Les Anges de la nuit », 1894 (hst), Otterlo (Pays-Bas), Kröller-Müller Museum

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).


 

Concours « Ecriture en Forêt » 2014 : publication des textes primés… Aujourd’hui, la nouvelle de Sandra C. (troisième prix)

concours_eef_2014_logo-1Le Lycée en Forêt a lancé à la rentrée 2013 un original concours d’écriture à destination des classes de Seconde et de Première  ayant pour intitulé : « Écritures en Forêt ».

Pour les classes de Seconde, le sujet portait sur l’écriture d’une nouvelle ayant obligatoirement pour thème la forêt, espace d’une grande richesse littéraire et sociale, qui pouvait être envisagé dans sa dimension légendaire, mythologique, fantastique, symbolique, ou encore sous l’angle plus anthropologique et contemporain du développement durable ou des problèmes posés par la déforestation… Les candidats restant évidemment libres d’appréhender le thème comme ils le souhaitaient.

Félicitation aux nombreux participants, particulièrement aux élèves de Seconde 3 et de Seconde 11, qui se sont remarquablement investis dans le dispositif, et bien sûr Bravo aux trois lauréats de l’édition 2014 :

  • Premier prix : Camille H. (Seconde 11)
  • Deuxième prix : Paul B. (Seconde 3)
  • Troisième prix : Sandra C. (Seconde 3)

Une grande cérémonie récompensant les élèves primés aura lieu en avril…
Merci au Lycée qui a pu débloquer des fonds importants pour récompenser les lauréats.

frise fleurs horizontale

Découvrez aujourd’hui la nouvelle de Sandra C. (Seconde 3), troisième prix :

« Le Trésor d’une forêt »

par Sandra C.
Classe de Seconde 3

william_degouve_de_nuncques_1aWilliam Degouve de Nuncques (1867-1935)
« La Maison Rose, 1892 (coll. part.). Détail

lettrine feuille Je vis à Paris depuis ma naissance. Malgré ma vivacité, je sors rarement de chez moi car ma femme, Ève, est tombée gravement malade peu après notre mariage. Alors j’ai dû abandonner mon travail, mes passions, mes amis et mes loisirs pour pouvoir m’occuper de ma famille. Cela fait maintenant dix ans qu’avec notre petit garçon, nous subissons la pauvreté : pas d’électricité pas d’eau et le cas d’Ève empire de jour en jour.

Pour oublier le temps, je peins ma femme. A chaque fois que je lui montre une de mes œuvres, elle se met à rire : « tu n’as aucun talent » plaisante-t-elle. Je le sais très bien mais tout ce qui m’importe, c’était son sourire.

Un jour, alors que je lui montrai un dessin, à mon grand étonnement, Ève ne ria pas : son visage semblait comme flétri. Pris de crainte, j’appelai aussitôt le médecin qui ne tarda pas à m’annoncer que la maladie avait pris le dessus, qu’il faudrait absolument opérer Ève… Nous pleurâmes car nous savions très bien que sans argent pour payer, ses jours étaient comptés.
Dans la nuit, elle me réveilla : elle se rappelait de quelque chose, et s’empressa de me le raconter. Elle avait entendu parler d’une légende qui pourrait peut-être la sauver (elle riait tristement en m’évoquant cela). D’après celle-ci, il y avait dans la forêt un endroit magique mais personne ne l’avait encore vu.

— Balivernes !
— Ne ris pas !

Et des larmes coulèrent de ses yeux quand elle me parlait… « Ne ris pas ; Des gens ont rapporté que cette forêt est merveilleuse et renferme même des trésors cachés ».

Bien que je n’y croyais pas, Ève insista. Alors je partis à la recherche de ce mythe. Comme je ne savais pas par où commencer, j’allai d’abord à la bibliothèque du quartier pour demander des renseignements à propos de cette fichue légende. Il me fut répondu que ça ne me servirait sans doute à rien mais que si je voulais vraiment en savoir plus, je pouvais toujours aller voir le vieil homme d’en face, qui venait depuis toujours à la bibliothèque.

Effectivement, il y avait là un vieux monsieur ; je lui racontai que je recherchais « l’arbre à trésor ». M. Lepoi (c’était son nom), sautilla de joie, comme un enfant heureux d’apprendre une bonne nouvelle. Il y avait enfin un homme dans le monde qui le croyait. Oui il l’avait découvert, un jour, mais jamais personne ne l’avais cru auparavant. Il me dit encore qu’il était prêt à me donner toutes les informations nécessaires si je lui disais pourquoi je recherchais ce fameux trésor.

Après lui avoir tout raconté, je lui demandai une carte ou quelque chose qui me permettrait de découvrir l’endroit, mais la seule réponse que j’obtins fut « Tu trouveras le trésor bien plus proche que tu ne le crois, si tu ouvres ton cœur à la véritable nature ! Cherche et tu trouveras ! ».
Déçu !
Oui, j’étais déçu de n’avoir rien obtenu d’intéressant et d’avoir perdu mon temps auprès de ce vieillard sénile, qui connaissait tout, et ne parlait de rien !

Malgré tout, je confiai notre garçon à des amis, et commençai mon périple dans la forêt, un peu au hasard. Comme je n’avais jamais quitté le quartier, j’admirais avec stupéfaction les mouvements des différentes espèces d’arbres. Les feuilles semblaient m’inviter à danser avec elles, promenées par le vent, et dans leur habillage couleur arc-en-ciel je pouvais voir du vert, du jaune, du rouge, de l’orange et même du rose. potémont_forêt_détailLes arbres laissaient les oiseaux chanter dans leurs cheveux. Des écureuils se promenaient d’un côté puis de l’autre… De ci, de là, au hasard des branches… Je n’avais jamais été aussi émerveillé par la nature. J’abandonnai malgré moi mes recherches et allai peindre ce que j’avais vu.

← Martial Potémont, « Paysage de forêt tropicale (gouache), détail.
Saint-Denis de La Réunion), Musée Léon Dierx.

Quand j’eus fini, j’accrochai mon esquisse sur le mur du salon et  j’aperçus que le visage d’Ève fondait de plus en plus et que la peur de la mort régnait dans un silence douloureux. Je retournai dans la forêt pour rechercher à nouveau le trésor. Une semaine après, je n’obtenais toujours pas de résultats. Je ne savais plus quoi faire. Désespéré ! J’allai chercher de l’aide auprès du vieillard. M. Lepoi accepta de m’aider. Il me demanda ce que je voyais lorsque j’étais dans la forêt. Mes mots étaient bien trop faibles pour lui dire ce que je ressentais ; alors je l’emmenai chez moi puis lui montrai ma peinture de ce « premier rendez-vous avec la nature ». Des larmes s’écoulèrent sur son visage et il répondit que je savais déjà tout, qu’il n’avait plus rien à m’apprendre. Ensuite, il partit sans me dire un mot. Que voulait-il dire ? Mon tableau m’aiderait-il à trouver le trésor ? Pour l’instant ces questions restaient sans réponse ! Il commençait à faire nuit, ma bien-aimée dormait, je posais un baiser sur son front et allai moi-même me coucher. Le lendemain matin, elle n’était pas encore réveillée et je repartis, le cœur rempli de tristesse.

Je ne voulais même plus penser à rentrer. Je laissais le jour au chagrin. Pourtant, alors que je regardais les arbres, j’eus comme un sursaut : je comprenais pour la première fois ce qui est plus grand que la vie, plus grand que la mort : j’ai compris quel était le trésor. Je n’avais pas eu besoin de chercher loin. La forêt elle-même en est un. Elle est un poème, une évasion pour chacun de nous. Elle semble s’exprimer et même penser.  Ceux qui la sentent, comme moi maintenant, peuvent respirer le parfum des sensations de la nature, ont trouvé une perle bien précieuse : la perle de la vie.
En rentrant, je ne voyais plus le monde de la même façon.

— Ève ! Ève ! J’ai trouv…
— Papa…

Depuis, le temps a passé… Quelquefois je prends le train pour rejoindre mon garçon. Nous parlons de l’aventure que j’ai vécue malgré le décès d’Ève. Lui aussi aime la forêt, il ne cesse de dire que plus tard, il protégera l’environnement. Les hommes meurent mais la forêt est pleine de vie, la vie du sang des hommes, qui ne s’éteint jamais…

© Sandra C., classe de Seconde 3 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif

william_degouve_de_nuncques_2William Degouve de Nuncques (1867-1935)
« Les Anges de la nuit », 1894 (hst), Otterlo (Pays-Bas), Kröller-Müller Museum

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

 

« Dis-moi un Po-Aime »… L’expo continue… Aujourd’hui la contribution d’Arthur

ImpressionLa classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques…
Bonne lecture !

Textes déjà publiés : Auréline G. « Je me souviens » ; Sybille M. « Une forêt de béton » ; Oscar P. « D’ailleurs » ; Manon B. « Peine naturelle » ; Alexia D. « Énigmatique forêt » ; Charlotte L. et Clémentine L. « L’Isula di Capezza » ; Slimane H.-M. « Le Royaume » ; Camille V. « Voyage mélancolique » ; Héla G. « Noël robotique« …

frise_1

Samedi 15 mars, Héla G.
Aujourd’hui, dimanche 16 mars, la contribution d’Arthur
Demain, lundi 17 mars : Manon B.

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« La Lune tombe »

par Arthur M.
Classe de Première S2

 

La lune tombe

Il y a le soleil qui pleure
Et le ciel ouvre ses yeux
Au sourire de la pluie

La lune tombe

Des étoiles s’endorment
Sur les cratères de Vénus
Et le ciel ouvre ses yeux

La lune tombe

Et le ciel n’ouvre plus ses yeux
Ses yeux restent fermés
Et puis plus

RIEN

Felix_Valloton_Clair_de_lune_1« La lune tombe… Des étoiles s’endorment / Sur les cratères de Vénus… »

Félix Vallotton, « Clair de Lune » (détail), vers 1895
Paris, Musée d’Orssay

frise_1

Le point de vue de l’auteur…

Ce poème m’a tout d’abord été inspiré par un certain nombre de techniques propres à la poésie surréaliste. C’est ainsi que l’écriture automatique qui consiste à valoriser l’inconscient et le rêve comme phénomènes littéraires, m’a amené en procédant par associations libres de mots, à un court-circuitage métaphorique d’images : à ce titre, les oxymores « Soleil qui pleure », « sourire de la pluie » sont le reflet de ce travail. 

Cependant, plus que de l’attraction fortuite résultant des hasards de l’écriture automatique, ce poème repose sur une exploration consciente des ressources de la poésie moderne : ainsi, la pratique du vers libre de même que la disparition de la ponctuation ont été pour moi l’occasion d’atteindre une plus grande pureté d’expression. Je voulais aussi dépasser la poésie comme simple moyen d’expression pour valoriser au contraire une démarche plus onirique visant à déconstruire le réel et à faire du poème le reflet d’une expérience spirituelle.

Les infinies métamorphoses de la nuit sont ainsi suggérées dans mon poème par les personnifications qui évoquent l’idée d’une fusion avec le cosmos, dans une perspective panthéiste ; le ciel et les étoiles sont personnifiées pour évoquer plus précisément cette vie éphémère de l’invisible : « le ciel ouvre ses yeux au sourire de la pluie », les « étoiles s’endorment »… Une question que je me suis posée en écrivant ce texte est la suivante : « A quoi ressembleraient les nuits sans la lune, et sans les autres astres ? » Ainsi, quand je dis « Le ciel ouvre ses yeux », c’est pour suggérer une compréhension plus profonde et plus vraie de l’ordre de l’univers.

Comme nous le comprenons, la présence de nombreux astres, en particulier de la lune, nous amène nous aussi à « ouvrir les yeux » vers un ciel comme « intériorisé ». Personnellement, je trouve le ciel nocturne particulièrement propice à l’inspiration poétique et au lyrisme personnel. À la fin du poème, lorsque le « ciel n’ouvre plus ses yeux », cela symbolise certes le néant, mais plus encore la métamorphose. 

D’une part, le ciel ayant fermé ses paupières, nous empêche de contempler les astres, et donc de chercher l’inspiration, ce qui clôture le poème. Mais d’autre part, en ne mettant pas de point final à mon texte, j’ai voulu montrer que le poème n’est ni un début, ni une fin, il est au contraire un voyage, un paysage animé de mots, évocateurs d’un itinéraire spirituel.

À ce titre, la position de la lune, dont on imagine qu’elle est en train de tomber, suggère moins l’idée d’une disparition, qu’un « au-delà » du poème : le dernier mot « rien » n’est pas en soi un terme mais le commencement d’un autre voyage : faire reculer les frontières du visible, pour réapparaître sous une forme différente : le rien connotant, bien plus que le néant, l’invisible et la transfiguration du ciel en mouvement : insaisissable, ineffable…

© Arthur M., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif

« Dis-moi un Po-Aime »… L'expo continue… Aujourd’hui la contribution d'Héla G.

ImpressionLa classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques…
Bonne lecture !

Textes déjà publiés : 

frise_1

Vendredi 21 février, Camille V.
Aujourd’hui, samedi 15 mars, la contribution d’Héla
Demain, dimanche 16 mars : Arthur M.

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« Noël robotique »

par Héla G.
Classe de Première S2

 

Il était une fois un monde où l’humanité est un mythe
Un monde rempli de machines éternelles
Toutes semblables, toutes les mêmes
Un monde sans liberté et sans limite.

C’est alors que XENA apparut
Une machine mal conçue
Mi-humaine, seule à s’évader en rêvant
Mais seulement le temps d’un instant

Alors, elle s’imagina s’échapper de ce monde sans vie
Et s’évader dans l’interdit :
Entrant dans des algorithmes dépourvus de réalité
Elle avança dans le tunnel étroit de la liberté

Elle était à présent assise autour d’une table
Accompagnée d’inconnus familiers
Puis elle vit le présent amer sous le grand sapin humble.
Elle s’apprêtait à l’ouvrir lorsque… Batterie épuisée.

robot-santa_2« Un monde rempli de machines éternelles
Toutes semblables, toutes les mêmes… »

Source de l’image

frise_1

Le point de vue de l’auteure…

Pour composer ce poème, je me suis d’abord inspirée des Surréalistes qui puisaient leur imaginaire dans l’écriture automatique. Après avoir effectué le même travail d’approche et avoir lu les associations libres qui m’étaient venu à l’esprit, je constatais que certains mots que j’avais hâtivement écrits sur ma feuille formaient un réseau lexical inattendu : « machine, XENA, robot ». C’est alors que j’eus vraiment l’idée de ce texte : l’image d’une sorte de robot qui pouvait rêver s’est imposée à mon esprit. J’ai donc choisi d’approfondir cette inspiration.

Outre le surréalisme, j’ai souhaité donné à ce texte une puissante dimension symboliste. De fait, pour les Symbolistes, le texte se donne à déchiffrer ; il engage le lecteur vers une lecture interprétative : c’est ainsi qu’à mes yeux, le robot humanoïde XENA dont il est question dans ce texte devient en quelque sorte l’allégorie d’un monde déshumanisé. Ce texte amène ainsi à une réflexion sur notre modernité  : n’entraîne-t-elle pas une perte de valeur, une perte du sens, une « objectivation » de l’homme : c’est-à-dire la perte de l’humain en tant que sujet agissant, pensant, rêvant…

Paradoxe de la modernité : l’humain se rêve comme robot, tandis que la machine se rêve comme humain. C’est ainsi que XENA cherche à ressentir des émotions, grâce à sa fabrication hors norme : « Une machine mal conçue /Mi-humaine, seule à s’évader en rêvant »… J’ai trouvé judicieux de choisir pour cadre référentiel l’univers festif de Noël dont l’image familière est universellement connue de tous. Plus précisément, j’ai voulu situer la scène lors du réveillon de Noël, fête familiale par excellence : le robot XENA est là avec la famille, dont il partage la cérémonie d’ouverture des cadeaux. 

Comme le lecteur le comprend, si Noël représente des valeurs essentielles de l’humanité, avec l’innocence de l’enfance, la convivialité, l’esprit de famille, la joie, le bonheur… une question qui vient à l’esprit est la suivante : ce bonheur peut-il être remis en cause ? A travers la métaphore de la machine qui n’a plus de batterie, j’ai voulu montrer qu’à l’instar de cette machine qui retourne donc dans son monde d’ennui où les hasards ne la vie n’existent pas, nous risquons aussi, en voulant tout contrôler, perdre de vue l’infini bonheur du hasard…

Ce poème dénonce donc la déshumanisation du monde, qui est d’abord une déshumanisation de l’homme lui-même. Si de plus en plus de machines remplacent les humains, c’est que l’homme sans le savoir a peut-être renoncé à sa liberté. Comme l’exprimait admirablement l’écrivain Georges Bernanos en 1944, « Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie »…

Oui, les machines savent faire de plus en plus de choses impressionnantes… Mais dans quel but ? Où va la route ? Un monde sans humanité n’est rien pour moi, tant il est vrai que c’est l’humanité qui fait le monde : il bat au rythme de notre propre cœur… Arrivera-t-on un jour, comme le redoutait Paul Valéry à l’extinction entière de l’espèce humaine ? « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait-il en 1919. C’est ainsi que la fin du poème « batterie épuisée » invite le lecteur à méditer sur le sens même de notre humanité, de notre modernité, de notre finitude…

© Héla G., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif

« Dis-moi un Po-Aime »… L’expo continue… Aujourd’hui la contribution d’Héla G.

ImpressionLa classe de Première S2 du Lycée en Forêt est fière de vous présenter une exposition exceptionnelle : « Dis-moi un Po-aime« … Chaque jour, un(e) élève vous invitera à partager l’une de ses créations poétiques…
Bonne lecture !

Textes déjà publiés : 

frise_1

Vendredi 21 février, Camille V.
Aujourd’hui, samedi 15 mars, la contribution d’Héla
Demain, dimanche 16 mars : Arthur M.

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« Noël robotique »

par Héla G.
Classe de Première S2

 

Il était une fois un monde où l’humanité est un mythe
Un monde rempli de machines éternelles
Toutes semblables, toutes les mêmes
Un monde sans liberté et sans limite.

C’est alors que XENA apparut
Une machine mal conçue
Mi-humaine, seule à s’évader en rêvant
Mais seulement le temps d’un instant

Alors, elle s’imagina s’échapper de ce monde sans vie
Et s’évader dans l’interdit :
Entrant dans des algorithmes dépourvus de réalité
Elle avança dans le tunnel étroit de la liberté

Elle était à présent assise autour d’une table
Accompagnée d’inconnus familiers
Puis elle vit le présent amer sous le grand sapin humble.
Elle s’apprêtait à l’ouvrir lorsque… Batterie épuisée.

robot-santa_2« Un monde rempli de machines éternelles
Toutes semblables, toutes les mêmes… »

Source de l’image

frise_1

Le point de vue de l’auteure…

Pour composer ce poème, je me suis d’abord inspirée des Surréalistes qui puisaient leur imaginaire dans l’écriture automatique. Après avoir effectué le même travail d’approche et avoir lu les associations libres qui m’étaient venu à l’esprit, je constatais que certains mots que j’avais hâtivement écrits sur ma feuille formaient un réseau lexical inattendu : « machine, XENA, robot ». C’est alors que j’eus vraiment l’idée de ce texte : l’image d’une sorte de robot qui pouvait rêver s’est imposée à mon esprit. J’ai donc choisi d’approfondir cette inspiration.

Outre le surréalisme, j’ai souhaité donné à ce texte une puissante dimension symboliste. De fait, pour les Symbolistes, le texte se donne à déchiffrer ; il engage le lecteur vers une lecture interprétative : c’est ainsi qu’à mes yeux, le robot humanoïde XENA dont il est question dans ce texte devient en quelque sorte l’allégorie d’un monde déshumanisé. Ce texte amène ainsi à une réflexion sur notre modernité  : n’entraîne-t-elle pas une perte de valeur, une perte du sens, une « objectivation » de l’homme : c’est-à-dire la perte de l’humain en tant que sujet agissant, pensant, rêvant…

Paradoxe de la modernité : l’humain se rêve comme robot, tandis que la machine se rêve comme humain. C’est ainsi que XENA cherche à ressentir des émotions, grâce à sa fabrication hors norme : « Une machine mal conçue /Mi-humaine, seule à s’évader en rêvant »… J’ai trouvé judicieux de choisir pour cadre référentiel l’univers festif de Noël dont l’image familière est universellement connue de tous. Plus précisément, j’ai voulu situer la scène lors du réveillon de Noël, fête familiale par excellence : le robot XENA est là avec la famille, dont il partage la cérémonie d’ouverture des cadeaux. 

Comme le lecteur le comprend, si Noël représente des valeurs essentielles de l’humanité, avec l’innocence de l’enfance, la convivialité, l’esprit de famille, la joie, le bonheur… une question qui vient à l’esprit est la suivante : ce bonheur peut-il être remis en cause ? A travers la métaphore de la machine qui n’a plus de batterie, j’ai voulu montrer qu’à l’instar de cette machine qui retourne donc dans son monde d’ennui où les hasards ne la vie n’existent pas, nous risquons aussi, en voulant tout contrôler, perdre de vue l’infini bonheur du hasard…

Ce poème dénonce donc la déshumanisation du monde, qui est d’abord une déshumanisation de l’homme lui-même. Si de plus en plus de machines remplacent les humains, c’est que l’homme sans le savoir a peut-être renoncé à sa liberté. Comme l’exprimait admirablement l’écrivain Georges Bernanos en 1944, « Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine, mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des valeurs de la vie »…

Oui, les machines savent faire de plus en plus de choses impressionnantes… Mais dans quel but ? Où va la route ? Un monde sans humanité n’est rien pour moi, tant il est vrai que c’est l’humanité qui fait le monde : il bat au rythme de notre propre cœur… Arrivera-t-on un jour, comme le redoutait Paul Valéry à l’extinction entière de l’espèce humaine ? « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », écrivait-il en 1919. C’est ainsi que la fin du poème « batterie épuisée » invite le lecteur à méditer sur le sens même de notre humanité, de notre modernité, de notre finitude…

© Héla G., classe de Première S2 (promotion 2013-2014), mars 2014.
Lycée en Forêt/Espace Pédagogique Contributif

Colette, ou le féminisme humaniste… Par Sybille M.

JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME
8 mars

À l’occasion de la Journée Internationale de la Femme, l’Espace Pédagogique Contributif va publier plusieurs travaux de recherche consacrés au féminisme. Voici la première contribution proposée par Sybille, brillante élève de Première S…

Colette
ou le féminisme humaniste

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par Sybille M.
Classe de première S2 

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« — Elle est en acier !
Elle est « en femme », simplement, et cela suffit. »
Colette, La Vagabonde, 1910

 

Introduction

Colette et ses chats, Colette danseuse légère qui scandalise la Belle Époque par ses amours féminines et ses tenues d’homme, Colette séquestrée par Willy, ou encore Colette féministe… On a beaucoup écrit sur la « Vagabonde », mais derrière tous ces clichés, que pouvons-nous retenir de son œuvre et que savons-nous même de la femme ? De fait, toute sa vie, l’auteure du Blé en herbe a joué avec son image, elle s’est créé un personnage, un mythe qui semble, aujourd’hui encore, avoir pris le dessus sur la réalité. Comme le notent avec une grande justesse Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, « Colette est tout entière dans [le] paradoxe […]. Elle pose nue […], mais d’abord elle pose, et ne laisse voir d’elle-même qu’une image organisée. Jamais elle ne se laisse surprendre »|1|.

Colette_lauthentiqueExtrait de Colette l’authentique, par Nicole Ferrier-Caverivière
PUF « Écrivains », Paris 1998, page 181

Cette auteure énigmatique publie son premier roman, au côté de son mari Willy, en 1900 : Claudine à l’école. C’est un grand succès commercial qui lancera la fameuse série des Claudine et propulsera la carrière littéraire et journalistique de Colette. Vingt-trois ans plus tard, elle écrit le Blé en herbe qui sera controversé dès sa sortie car il Colette_Claudine_a_lécoleaborde le thème de la découverte de l’amour, de la désillusion sentimentale et des rapports physiques entre un adolescent et une femme plus âgée. Entre la Claudine effrontée et la « dame en blanc » séduisant Phil, Colette scandalise parce que son œuvre est d’abord un affranchissement des normes et des hiérarchies sociales, une objectivation et une appropriation du corps de la femme par une femme en tant que sujet narratologique, et non plus en tant qu’objet. Revenons par exemple sur le Blé en herbe : bien plus qu’une bouleversante histoire sur le trouble des passions naissantes, certes quelque peu surannée, mettant en scène un couple d’adolescents à l’aube de leur vie d’adulte, ce roman d’apprentissage constitue surtout une critique des conventions morales de l’époque et Colette y exprime implicitement son féminisme. Tel sera l’objet de la présente étude. Nous verrons tout d’abord comment Colette a toute sa vie durant, cultivé son image et combattu les conventions, ensuite nous étudierons dans quelle mesure le Blé en herbe illustre si bien le « féminisme paradoxal » de Colette…

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Colette : une certaine image et un combat

Sidonie-Gabrielle Colette naît le 28 janvier 1878 dans une famille cultivée de la petite bourgeoisie provinciale. Ses premières lectures vont marquer son style d’écriture. Ainsi, sa passion pour Balzac se retrouve dans ses descriptions, si poétiques quand elle évoque les paysages, les parfums et les sens. Mais l’auteur de la Comédie humaine se retrouve en Colette_Sido_Copyright_RuedesArchivesfiligrane dans les aphorismes qui abondent dans l’œuvre de Colette et dans son style d’écriture qui fait alterner si souvent le présent gnomique dans les passages narratifs|2|. Elle grandit aux côté de sa mère, Sido, qu’elle présente dans Journal à rebours (1941) comme « le personnage principal de toute [sa] vie » |3|. En 1893, elle se marie à Henry Gauthier Villars dit « Willy ».

Sido, la mère de Colette →
© Rue des Archives

Il la pousse à raconter ses souvenirs et l’introduit bien malgré elle dans les mondanités de la vie parisienne |4|. Il l’emmène dans les salons littéraires à la mode qui fleurissent alors à Paris : c’est là par exemple qu’elle rencontre Marcel Proust qui exercera sur elle une influence considérable. Mais Colette ne publiera pas sous son propre nom. Loin s’en faut ! « Willy affirme qu’il a reçu [Claudine à l’école] d’une jeune fille dont il couvre l’anonymat en faisant figurer son propre nom sur la couverture. En réalité, c’est Colette, sa femme, qui a écrit à sa demande ce roman fabriqué à partir de souvenirs d’enfance » |5|. Suivront Claudine à Paris (1901), Claudine en ménage (1902) et enfin Claudine s’en va (1903) dont les dernières pages peuvent se lire comme la préfiguration du divorce de Colette avec Willy en 1910.

Comme nous le voyons, la vie de Colette influe considérablement sur son œuvre. C’est ainsi qu’en 1905 par exemple, elle rencontre Mathilde de Morny, dite Missy avec qui elle entretiendra une relation sulfureuse.

Mathilde de Morny (1862-1944), a scandalisé et fasciné la « Belle Époque ». Dernière fille du duc de Morny et de son épouse la princesse Sophie Troubetzkoï, elle était donc par la main gauche arrière petite-fille de Talleyrand et petite-fille de la reine Hortense, mère légitime de Napoléon III et officieuse de Morny.  Elle fut élevée par le duc de Sesto, grand d’Espagne, second mari de sa mère, tuteur d’Alphonse XII et gouverneur de Madrid. Mariée à dix-huit ans à Jacques, marquis de Belbeuf, elle s’en sépara rapidement, affichant ses préférences pour les femmes. Sa conduite extravagante en fait une célébrité parisienne, les adolescentes imitent ses tenues et, sur les boulevards, on boit une marquise, cocktail qu’elle a lancé. Belle et follement riche, elle entretient Liane de Pougy, la courtisane la plus chère d’Europe, puis, pendant dix ans, Colette. Elle s’exhibe avec celle-ci sur la scène du Moulin-Rouge, déchaînant une tempête. En 1900, elle adopte définitivement le costume masculin, se fait appeler « Monsieur le Marquis » et « Oncle Max » par ses intimes. Colette l’a immortalisée au masculin dans Max de La Vagabonde et au féminin dans la chevalière du Pur et l’Impur. Colette_3Extrait de : Claude Francis, Fernande Gontier, Mathilde de Morny : la scandaleuse marquise et son temps, Perrin 2000.

← Colette jouant le rôle d’un faune (1906) dans le mimodrame « L’Amour, le Désir et la Chimère » de Francis de Croisset et Jean Houguès.

C’est en effet au côté de Missy que Colette, tout en se consolant de la dureté et de l’inconstance des hommes, prend goût au scandale. « Au fil des spectacles […], elle n’hésite pas à apparaître nue sous des robes de voile »|6|. Mais qu’on ne s’y trompe pas : cette image à la fois choquante et fascinante, libre et mystérieuse est en fait le témoignage d’une émancipation, d’un affranchissement, d’une libération des dogmatismes et des tabous. Lors d’une fameuse représentation du mimodrame Rêve d’Egypte au Moulin Rouge en 1907, Missy qui joue le rôle d’un archéologue rend la vie par un long baiser, à une momie (Colette) : traitées par le public du Moulin-Rouge de « sales gousses », Colette_La_Chairelles devront prendre la fuite et le spectacle est interdit. Quelques mois plus tard, Colette exhibe un sein nu dans la pantomime La Chair ce qui lui vaut de nombreuses critiques et caricatures.

À la fois exploratoires et ludiques, ces frasques, comme nous le suggérions, ont un rapport étroit avec la pensée de Colette. Des œuvres comme l‘Ingénue libertine (1909) ou la Vagabonde (1910) sont d’abord des œuvres de libération dans la recherche d’un vécu du corps différent : on peut y voir une véritable mutation de même qu’une affirmation identitaire ; le corps devenant en quelque sorte substrat de valeurs, de résistance et de lutte. Nous pourrions citer ici Julia Kristeva qui, dans le Génie féminin, écrit ces lignes pleines de sens et de profondeur : « C’est par son cantique de la jouissance féminine [que Colette] domine la littérature de la première moitié du XXe siècle. Détestant les féministes, fréquentant les homosexuelles […], elle impose néanmoins une fierté de femme qui n’est pas étrangère, en profondeur, à la révolution des mentalités qui verra s’amorcer lentement l’émancipation économique et sexuelle des femmes. […] Affrontant avec courage la nécessité de gagner sa vie, âpre au gain autant que dépensière, Colette parvient à conquérir son indépendance économique, sachant d’instinct que celle-ci préconditionne toute autre forme de liberté : « Je suis guidée par l’ambition folle de gagner ma vie moi-même, tant au théâtre que dans la littérature et je vous réponds qu’il y faut de l’entêtement » (Lettre à Claude Farrère, 1904) |7|.

C’est pendant sa collaboration avec le journal Le Matin que Colette rencontre son second mari Henry De Jouvenel. Ils se marient en 1912 et un an plus tard, Colette accouche d’une fille baptisée Colette et surnommée « Bel Gazou ». Colette ne sera pas une « mère » exemplaire : sa maternité revêt même un « caractère accidentel » pour reprendre l’une de ses expressions dans le Fanal bleu. Elle reprend activement l’écriture et abandonne sa carrière d’actrice, son talent désormais est reconnu : les roman Mitsou (1919) et Chéri (1920) lui valent la Légion d’Honneur qu’elle reçoit au côté de l’écrivain Marcel Proust qui dira avoir été « fier d’être décoré en même temps que l’auteure du génial Chéri ».

Il est intéressant de s’attarder sur ces deux romans : avec le Blé en herbe publié après la guerre, ces textes proposent un dénouement faussement ouvert comme l’a remarqué Paula Dumont : « […] le contexte historique de Mitsou et la logique interne de Chéri et du Blé en Herbe ne poussent pas les personnages de ces œuvres vers un avenir heureux » |8|. En 1921, lors de vacances en Bretagne, Colette a une aventure avec le fils de son mari, Bertrand de Jouvenel. Cet événement l’inspire pour l’écriture du Blé en Herbe, premier livre signé « Colette » qui parait en 1923. La place me manque pour évoquer l’extraordinaire carrière journalistique de Colette, mais c’est une période fascinante à étudier, et ses chroniques journalistiques |9| ont représenté une activité de près de trente ans !

Je vous conseille de lire cette remarquable étude de Philippe Goudey, « Colette, l’écriture du reportage »
publiée dans Littérature et reportage, coll. sous la direction de Myriam Boucharenc et Joëlle Deluche, Presses Universitaires de Limoges,
page 59 et s.

Elle publie peu après plusieurs romans tels que La Fin de Chéri (1926) et Sido (1930). En 1933, elle épouse Maurice Goudeket son troisième mari, dont elle dira : « Je crois qu’il est la perle, le joyau des voisins de campagne? Présent et absent quand on le souhaite. C’est un homme que j’aurais dû adopter vingt ans plus tôt… »|10|. La relation que Colette entretiendra avec Maurice est plus apaisée que lors de ses unions précédentes. Comme le note Josette Rico, « avec Maurice Goudeket, Colette manifeste, contrairement aux préjugés qui prévalaient au siècle précédent, qu’une femme peut être écrivain et vivre de sa plume sans avoir à sacrifier le lien sentimental avec un homme. L’indépendance acquise par la plume se double pour elle désormais d’un relatif épanouissement affectif » |11|.

Cette période voit le triomphe de l’auteure et sa reconnaissance institutionnelle ; en 1936, elle succède à Anna de Noailles à l’Académie royale de langue et littérature française de Belgique, et en 1945 elle est reçue à l’Académie Goncourt et y sera élue présidente en 1949. Parallèlement à cela, elle écrit Gigi (1944), L’Étoile Vesper (1946) et Le fanal Bleu (1949). Colette aimait également le cinéma, elle a écrit pendant la Première guerre mondiale des articles sur le cinéma muet, elle avait des projets avec l’actrice Musidora et souhaitait voir ses romans portés à l’écran. Ce fut le cas de plusieurs d’entre eux : ainsi, sur l’image ci-contre, elle rencontre les acteurs de l’adaptation du Blé en herbe (réal. Claude Autant-Lara) qui sort quelques mois avant sa mort.

Colette meurt le 4 août 1954 et reçoit des obsèques nationales, mais l’Église lui refuse les obsèques religieuses à cause de sa vie trop libre qui a scandalisé les mœurs de l’époque ! Assurément, « libre », Colette l’a été, jusque dans l’expression et la revendication du désir féminin. Nous pourrions citer ici ces propos de Jean Cocteau, tout à fait éclairants quant à notre sujet : « Sans doute faut-il saluer en madame Colette la libératrice d’une psychologie féminine […] ». Comme nous l’avons analysé précédemment, cette libération du corps est surtout une libération sociale permettant à la femme de se débarrasser de la souffrance causée par l’homme et de sa soumission. Colette était une femme à la fois belle et intelligente, reconnue par ses pairs : le très misogyne Montherlant confiera même : « C’est la seule femme à propos de qui j’ai parlé de génie ».

Colette a joué de cette ambiguïté toute sa vie en restant toujours indépendante et émancipée : entre ses trois mariages, sa fille, ses scandales d’actrices, ses relations et son comportement masculin, l’auteure de la Vagabonde est à la fois un symbole de liberté et de féminité. Comme le rappelle à juste titre Rachel Prizac, « une part de la fascination qu’exerce encore aujourd’hui celle qu’Aragon qualifiait de “plus grand écrivain français”, tient à la liberté de ton et de comportement qu’elle manifesta tout au long de sa vie » |12|.

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Colette, féministe ?

Colette n’était certes pas une militante. Elle était féministe à sa manière, au quotidien et ne se préoccupait pas des mouvements de masse ou bien de politique : Aragon l’a qualifiée « d’étrangère à l’histoire ». De fait, elle n’a jamais participé à aucun mouvement féministe, au contraire, elle les rejetait et les dénigrait : en 1910, elle critique le mouvement des suffragettes en affirmant d’un ton péremptoire : « Les suffragettes ? Elles méritent le fouet et le harem ». La vie de Colette est donc faite d’un principe d’unité et de contradiction, voilà pourquoi on peut parler d’un féminisme paradoxal : Colette_cheveux_1Colette était une sorte d’hermaphrodite mentale : que ce soit dans son œuvre ou dans sa vie, elle n’était pas féministe mais revendiquait son indépendance, elle n’était pas anticonformiste mais n’était pas non plus conforme, elle était scandaleusement sage ! À la fois moderne dans sa manière de vivre, quand elle défendait l’émancipation de la femme comme sujet et non comme objet, et hors de la scène, « étrangère à l’histoire ».

Selon Alain Brunet, Colette « admettait aisément que des individus ayant une physiologie différente aient des rôles différents. Elle estimait ridicule qu’une femme s’intéresse à la politique ou revendique le droit de vote, domaine, à ses yeux, réservé aux hommes ». Ce féminisme, que l’on qualifiera de différentialiste avec Annie Leclerc, assume cette part de différence entre les hommes et les femmes, et revendique haut et fort l’identité féminine. Colette revendiquait sa liberté en temps qu’individu : elle considérait qu’il ne devait pas y avoir de hiérarchie entre les êtres vivants et s’insurgeait contre les conventions morales et le mariage qui pousse la femme au rang d’objet. De fait, elle luttait contre les stéréotypes et les clichés qui régissaient la vie des femmes. Le critique littéraire Benjamin Crémieux qualifie son féminisme de « philosophie de la vie, des rapport entre Femme et Homme ». Si nous osions l’expression, nous dirions que cette « étrangère à l’histoire » pour reprendre les propos d’Aragon à été une remarquable « faiseuse d’Histoire » par sa vie même, et par sa plume.

Il suffit de se pencher sur sa biographie pour voir que Colette défendait la cause des femmes. Elle était très libre dans ses actes : le divorce était encore très mal vu à l’époque mais cela ne l’a pas empêché de se marier trois fois. De plus, elle a toujours cherché à être financièrement indépendante, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle écrivait et, dans sa jeunesse, jouait sur scène.

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Le féminisme dans Le Blé en Herbe

D’après Frédéric Maget, l’œuvre de Colette est une « longue et lente quête de soi et la plupart de ses fictions ont été forgées à partir des événements de sa vie ». La majorité de ses romans peuvent en effet se lire comme des autofictions. « Tout en refusant l’écriture autobiographique, [Colette] a su injecter assez d’elle-même et de sa vie dans ses œuvres pour se dire de manière biaisée, et forger dans le même temps, consciemment ou non, l’image qu’elle laisserait à la postérité » |13|. Lire Colette, c’est donc découvrir, derrière les personnages féminins la face cachée de Colette : dans les Claudine, on lit la vie d’une jeune provinciale qui va s’émanciper et devenir une femme. Dans Claudine s’en va, Annie, de femme soumise qu’elle était, apprend ce qu’est la vie. Le texte s’achève sur le départ vers la liberté et vers une vie nouvelle. Dans le Blé en herbe, Vinca ressemble physiquement à la jeune Colette : très fine, petite, et féminine. Colette dit elle-même à ses lecteurs : « Imaginez-vous, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience : c’est seulement mon modèle ». Quant à la conquérante et dominante « dame en blanc », maîtresse de son corps et de Phil, n’est-elle pas aussi un double de l’auteure ?

Ce roman a fait couler beaucoup d’encre : Colette y raconte l’histoire d’amour de Phil et Vinca, respectivement 16 et 15 ans, lors de leurs vacances en Bretagne. Cependant, ce qui n’aurait été qu’une banale romance est perturbé par l‘arrivée de « la dame en blanc » une femme mystérieuse d’une trentaine d’année qui va séduire Phil. Ce sera pour les adolescents une sorte de révélation douloureuse de la vie. Cette histoire est librement inspirée d’une relation qu’entretient Colette avec son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, lors de vacances en Bretagne en 1920 (l’aventure se passe en effet dans le même cadre). Bertrand, âgé de 17 ans, avait à cette époque une relation avec une jeune fille de son âge « Pam », cependant, il cède à la séduction de Colette qui avait à ce moment presque 50 ans. On peut donc faire une comparaison entre l’idylle adolescente de Phil et Vinca et celle de Bertrand et Pam qui est dérangée par l’arrivée de Mme Dalleray/Colette. Quand Bertrand parle de cette relation, l’analogie avec le roman parait évidente : « Elle avait apparemment décidé de me former […]. Devant la maison juchée s’étendait une large plage de sable désertique ; je prenais plaisir à y courir. Colette me regardait sans doute, car un jour où, devant la maison et vêtu d’un caleçon de bain, elle passa son bras sur mes reins, je me souviens encore d’un tressaillement que j’éprouvai. […] Colette entreprit mon éducation sentimentale ».

Mais ce roman est surtout le roman de la « douleur d’aimer ». Dans l’œuvre de Colette, d’ailleurs, si ce thème est récurent, il prend dans le Blé en herbe une connotation plus pathétique : lorsque Vinca se rend compte de la tromperie, elle ne cède pas à la douleur ou au désespoir ; désillusionnée, elle continue d’adorer l’illusion en refusant de se séparer de Phil. Mais les derniers mots du livre sont comme un aveu d’échec. Après son union avec Vinca qu’il qualifie de « plaisir mal donné, mal reçu», Philippe constate amèrement: «Ni héros ni bourreau… Un peu de douleur, un peu de plaisir… Je ne lui aurai donné que cela… que cela… » Les dernières lignes du roman sont sans équivoque : « Il ne songea pas non plus que dans quelques semaines l’enfant qui chantait pouvait pleurer, effarée, condamnée, à la même fenêtre ». « Effarée », « condamnée »… Ces termes sont essentiels car ils font ressentir toute la difficulté d’être femme.

Plus que la « douleur d’aimer » et la trahison, Colette aborde un thème très délicat et inhabituel à l’époque : la découverte de l’amour physique. Encore une fois, Colette scandalise. Même si aujourd’hui, cela ne choque plus guère, l’auteure du roman a dû ruser pour publier ce récit controversé à l’époque.

Le blé en Herbe est publié en feuilleton dans Le Matin : chaque chapitre a son propre titre et rien ne les relie entre eux car il n’apparaît pas de mention « à suivre ». Le lecteur pense qu’il lit une suite d’épisodes de la vie adolescente de Vinca et de Phil. Colette en profite pour que le lecteur doute, ce n’est que dans l’avant dernier chapitre qu’il apprend les relations physiques entre Mme Dalleray et Phil cependant, les derniers mots de ce chapitre
sont censurés pour que rien ne soit explicite. Le dernier chapitre annonce la fin de la supercherie de Colette, Colette_Le Blé en herbeelle révèle la relation physique entre Phil et Vinca, les lecteurs, choqués, réagissent et la publication est interrompue le 31 mars 1923.

← Colette avec les comédiens du Blé en herbe (1953)

Malgré la censure, Colette réussi à publier son roman dans son entièreté en juillet 1923. La censure a compliqué cette publication par rapport aux thèmes abordés et au fait que les relations physiques soient explicites bien que l’écriture soit très pudique. Cependant, les lecteurs du Matin n’ont pas reproché à Colette l’expression de son féminisme dans le Blé en Herbe, en effet, les personnages féminins du roman ont un caractère très affirmé qui, lorsqu’on y porte attention, n’est pas anodin.

Les personnages féminins 

Dans ce roman, les personnages de femmes prennent une grande importance et sont le centre du roman. C’est un parfait exemple de la volonté de Colette de montrer des femmes-sujets, et non des femmes-objets (qui n’ont aucune maîtrise de la narration mais sont plutôt à l’histoire ce que seraient des meubles à une pièce).

D’un côté, Colette nous présente le personnage de Vinca, une jeune fille de quinze ans qui sort tout juste de l’enfance. Son corps n’est pas encore celui d’une femme mais sa force morale et physique est surprenante, elle est vive et malgré son aspect de jeune fille futile, loin de tous les problèmes d’adulte, elle se révèle un personnage profond et grave et parfois, le lecteur a l’impression d’être confronté à une jeune femme plutôt qu’à une adolescente.

De l’autre côté, le personnage de Mme Dalleray est bien plus troublant et mystérieux. Son identité n’est pas immédiatement révélée ce qui la rend énigmatique, en effet, elle séduit Phil mais aussi le lecteur qui veut connaitre cette femme détachée et sensuelle, qui semble contrôler tous ce qui se trouve autour d’elle. Ainsi elle séduit Phil comme un chat qui jouerait avec sa proie, féline et maligne, il ne peut pas s’en défaire, il devient dépendant de
Colette_femme_écrivain_Agence_Mondial_détailcette femme qui lui semble parfaite dans sa féminité et qui est pour lui comme un maître. Mme Dalleray semble être l’incarnation de la femme fatale, séductrice et féline dont la féminité et donc, « l’identité féminine », est pleinement assumée.

Colette en 1932 (détail) → 
Agence de presse Mondial. Source : Gallica bnf.fr Bibliothèque nationale de France

Ces deux personnages, opposés qu’ils sont en apparence, renvoient une même image de la femme : qu’elle soit fragile ou conquérante, elle souffre car elle s’engage, elle donne tout d’elle-même, à la différence de Philippe qui est un personnage plus malléable, moins franc, plus dissimulateur. Toujours indécis, Phil fait souffrir Vinca pour profiter du peu de temps qu’il peut passer avec Mme Dalleray et faire son « éducation sentimentale ». L’expression du féminisme de Colette dans le Blé en Herbe joue principalement sur ce point : Phil, le seul personnage masculin agit lâchement alors que Vinca et Mme Dalleray sont fortes et ne s’effacent pas en présence d’un homme, au contraire, elles sont le sujet narratologique de l’histoire, le centre du roman.

Cette masculinisation de la femme représente une inversion des rôles dans les relations de pouvoir femme/homme, Colette affirme donc ses idées et critique ainsi la hiérarchie imposée par la société entre mâle et femelle, mais elle montre aussi son refus des conventions morales où l’homme dirige les actions de sa femme qui doit lui obéir. Ici les femmes sont indépendantes dans leurs actes et c’est Phil qui subit les actions de ces deux femmes. Leur force et leur virilité sont montrées à la fois sur le plan physique mais aussi sur le plan moral :

Lors de sa première visite chez Camille Dalleray, Phil la décrit d’une manière assez surprenante : elle possède une « douce voix virile » et un « sourire aisé et presque masculin », plus tard dans le roman elle est décrite avec « l’air d’un beau garçon ». Tous ces qualificatifs sont très étranges pour une femme qui semble pourtant si séductrice. Mme Dalleray dirige l’action, elle séduit très facilement Phil. Ce rôle de domination est traditionnellement celui de l’homme, ce qui rend l’inversion plus forte, Colette_expo_4elle guide les gestes du jeune garçon à chaque moment comme si elle était une marionnettiste. Phil va jusqu’à la nommer son « maître », cette marque de soumission montre bien l’importance et le pouvoir de la femme dans ce roman.

Mais si pouvoir il y a, c’est d’abord le droit pour une femme de décider de son corps. C’est aussi la recherche de la franchise : l’amour total apparaît ainsi dans le roman comme lieu conflictuel et sacrificiel en ce sens qu’il est un don de soi :

– Dites-moi, monsieur Phil… Une question… Une simple question… Ces beaux chardons bleus, vous les avez cueillis pour moi, pour me faire plaisir ? 
– Oui… 
– C’est charmant. Pour me faire plaisir. Mais avez-vous pensé plus vivement à mon plaisir de les recevoir – comprenez-moi bien ! – qu’à votre plaisir de les cueillir pour moi et de me les offrir ?

Il l’écoutait mal, et la regardait parler comme un sourd-muet, l’esprit attaché à la forme de sa bouche et au battement de ses cils. Il ne comprit pas, et répondit au hasard : 

– J’ai pensé que ça vous serait agréable… Et puis vous m’aviez offert de l’orangeade…Elle retira sa main, qu’elle avait posée sur le bras de Phil, et rouvrit tout grand le battant à demi fermé de la grille. 
– Bien. Mon petit, il faut vous en aller, et ne plus revenir ici. 
– Comment ?… 
– Personne ne vous a demandé de m’être agréable. Quittez donc l’obligeant souci
qui vous amène, aujourd’hui, à me bombarder de chardons bleus. Adieu, monsieur Phil. À moins que…

Ce renversement du statut traditionnel de la femme est essentiel. Ainsi qu’il a été dit, « c’est
à la femme qu’appartiennent la lucidité et la force, tandis que l’homme demeure le plus souvent la victime de ses obsessions |14|.

Vinca est elle aussi masculine mais d’une manière différente. La jeune fille à l’apparence fragile doit s’endurcir face aux agissements et à la trahison de Phil dont elle se rend vite compte. Ainsi, fait-elle preuve d’un « mépris, tout viril pour la faiblesse suspecte du garçon qui pleurait». Un épisode est particulièrement illustratif de ce renversement des rôles :

Ils capturèrent un homard et Vinca fourgonna terriblement le « quai » où habitait un congre. 
– Tu vois bien qu’il y est !cria-t-elle en montrant le bout du crochet de fer, teint de sang rose. 
Phil pâlit et ferma les yeux. 
– Laisse cette bête ! dit-il d’une voix étouffée. 
– Penses-tu ! Je te garantis que je l’aurai… Mais qu’est-ce que tu as ? 
– Rien. 

Il cachait de son mieux une douleur qu’il ne comprenait pas. Qu’avait-il donc conquis, la nuit dernière, dans l’ombre parfumée, entre des bras jaloux de le faire homme et victorieux ? Le droit
de souffrir ? Le droit de défaillir de faiblesse devant une enfant innocente et dure ? Le droit de trembler inexplicablement, devant la vie délicate des bêtes et le sang échappé à ses sources ?…

Il aspira l’air en suffoquant, porta les mains à son visage et éclata en sanglots. Il pleurait avec une violence telle qu’il dut s’asseoir, et Vinca se tint debout, armée de son crochet mouillé de Kertesz_Colette-bsang, comme une tortionnaire. […] Puis elle ramassa avec soin son cabas de raphia où sautaient des poissons, son havenet, passa son crochet de fer à sa ceinture comme une épée, et s’éloigna d’un pas ferme, sans se retourner.

← André Kertesz (1894-1985), Colette (1930). Détail.

Dans cet épisode, la femme forte qui est représentée par Vinca est mise en valeur par la faiblesse du personnage masculin qui subit l’action. Il est « tout à coup fatigué, penchant et faible » en présence de son « maître », et son visage qui est décrit comme celui d’un beau jeune homme, a parfois « les traits plaintifs, et moins pareils à ceux d’un homme qu’à ceux d’une jeune fille meurtrie ». Dans son impuissance, il regarde Vinca en l’admirant avec « une sorte de crainte » : l’homme est soumis à la femme, les inversions sont nombreuses mais lors de la lecture, cela ne saute pas aux yeux de prime abord. Colette cache ses indices discrètement et la force des personnages féminins par rapport au personnage masculin s’impose progressivement comme une évidence, comme quelque chose de normal.

Toute la question est de comprendre l’enjeu : pour Colette, le « blé en herbe », c’est d’abord pour une femme faire l’apprentissage de la vie. Comme nous le notions, la fin apparemment ouverte du roman peut se lire comme une condamnation sans appel : en fait de plaisirs, la femme colettienne mange son « blé en herbe »…

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Conclusion

Ainsi que nous avons essayé de l’expliquer, Colette est une féministe sans l’être au sens idéologique du terme. Elle ne se donne point d’étiquette pour revendiquer sa liberté, son émancipation et son indépendance, elle n’a pas besoin d’adhérer à un mouvement pour vivre et agir comme bon lui semble sans craindre les scandales. Féminine et féline, forte et fragile, son image se reflète jusque dans ses personnages. À Renée, l’héroïne soumise de l’Entrave qui confesse « Je crois que beaucoup de femmes errent d’abord comme moi, avant de reprendre leur place, qui est en deçà de l’homme », répond Annie, le double de Colette dans Claudine s’en va : « Je pars résolument, sans cacher ma trace, sans la marquer non plus de petits cailloux »…

Tel est le féminisme de Colette : en s’affranchissant des règles de la bienséance attendue du deuxième sexe, l’auteure a fasciné autant qu’elle a choqué, mais si cause féministe il y a dans son œuvre, elle est servie avec émotion, sincérité et pudeur. D’ailleurs, toute sa vie, « elle oscillera entre soumission et rébellion à l’ordre établi. Ainsi Colette a-t-elle pu être jugée comme d’avant-garde par certains, et rétrograde par d’autres : elle se situe en fait au cœur même de ce paradoxe qui la rend plus subtile, et peut-être la mieux représentative des femmes » |15|.

Voici pourquoi j’ai tant aimé travailler sur Colette et lire le Blé en Herbe, parce qu’au-delà de l’histoire, l’auteure en donnant naissance à des personnages qui ordonnent symboliquement le récit, a profondément renouvelé les thèmes et la manière dont la femme est porteuse d’une nouvelle vision du monde, apte à repenser le lien social et, pour reprendre ces belles remarques de Julia Kristeva, à « s’immerger dans un orgasme singulier avec la chair du monde. Lequel la fragmente, la naufrage et la sublime. Et où il n’y a plus ni moi ni sexe, mais des plantes, des bêtes, des monstres et des merveilles : autant d’éclats de liberté » |16|. Si le féminisme de Colette milite, c’est donc en faveur de la vie, de l’amour : c’est un féminisme empreint de force et de douceur, de sensualité et de gravité : un féminisme paradoxal en même temps qu’un féminisme profondément humaniste…

© Sybille M., mars 2014 (Classe de Première S2, promotion 2013-2014)
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France)
Relecture du manuscrit et ajouts éventuels : Bruno Rigolt

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NOTES

1. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004
2. Témoin, ce passage du Blé en herbe, très représentatif : « Ils nageaient côte à côte, lui plus blanc de peau, la tête noire et ronde sous ses cheveux mouillés, elle brûlée comme une blonde, coiffée d’un foulard bleu. Le bain quotidien, joie silencieuse et complète, rendait à leur âge difficile la paix et l’enfance, toutes deux en péril. »
3. Cité par Paula Dumont dans L
es Convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 134.
4. Voir à ce sujet : Beïda Chikhi, L’Écrivain masqué, « La légende Willy », page 142.

5. Jean-Joseph Julaud, Petit livre des Grands écrivains, First.
6. Dominique Marny, Les Belles de Cocteau, Paris, J-C Lattès 1995. Voir la page.
7. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, Paris, Fayard 2002, page 24.
8. Paula Dumont, Les convictions de Colette : Histoire, politique, guerre, condition des femmes, Paris, L’Harmattan 2012, page 115.
9. Voir à ce titre, Colette journaliste : Chroniques et reportages (1893-1955).
10. Cité par Josette Rico, dans Colette ou le désir entravé, Paris, L’Harmattan 2004, page 247.
11. ibid. page 243.
12. Voir cette page.
13. Stéphanie Michineau, L’Autofiction dans l’œuvre de Colette, Thèse de Doctorat (Univ. du Maine, Le Mans 2007). Pour accéder à l’ouvrage en version pdf, cliquez ici.
14. Gabriella Tegyey, Treize récits de femmes (1917-1997) de Colette à Cixous : voix multiples, voix croisées, Paris, L’Harmattan page 239.
15. Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, op. cit.
16. Julia Kristeva, Le Génie féminin, tome III : Colette, op. cit. p. 25.

BIBLIOGRAPHIE

Outre les ouvrages cités plus haut, j’ai consulté :

  • Colette, Le Blé en herbe, texte intégral. Édition de Frédéric Maget. Paris : Flammarion 2013.
  • Texte intégral du roman mis en ligne ; téléchargeable en version pdf.
  • TDC n°880 (15/09/2004), p3 à 54. Dossier par Frédéric Maget ; interview d’Alain Brunet, biographe de Colette ; article « l’alphabet de Colette » par Julia Kristeva.
  • Florence Tamagne, « Colette l’Insoumise », L’Histoire n°277 (06/2003), p. 50-51.
  • Lucienne Mazenod et Ghislaine Schoeller, Dictionnaire des femmes célèbres de tous les temps et de tous les pays, Paris : R. Laffont, 1992
  • J.P. de Beaumarchais, D. Couty et A. Rey, Dictionnaire des écrivains de langue française, Paris : Larousse 1999
  • L’Herne, Cahier Colette, dirigé par Gérard Bonal et Frédéric Maget, ainsi que cette page et celle-ci.

Crédit iconographique :

TDC n°880 (15/09/2004)
Image du film le Blé en Herbe de Claude Autant-Lara sorti en 1954
Gallica-BnF
De nombreuses photographies ont été retouchées, colorisées et recadrées numériquement (Bruno Rigolt)

Quelques illustrations nous ont été inspirées par ce très beau livre : Francine Dugast-Portes et Marie-Françoise Berthu-Courtivron, Passion Colette, Paradoxes et ambivalences, Textuel 2004. Merci par avance aux auteures et à l’éditeur de nous avoir permis ces modestes emprunts.

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