Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Marie Rouanet


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Marie Rouanet ♀
Béziers, 1936 — … FRANCE

Hier, samedi 16 août : Boris Vian… FRANCE
Demain, lundi 18 août : René Char… FRANCE

–

La poudre de papillon

Recueillir dans une boîte la poudre qui tapisse les ailes des papillons, celle qui reste sur les doigts quand on les attrape. Lorsque vous en aurez assez, enduisez-vous le corps de cette poudre.

Vous volerez.

C’est une quête à long terme. Car on n’attrape pas beaucoup de papillons et chacun donne très peu de poudre — même pas une pincée.

Il n’y a qu’à voir ce qu’il reste au bout des doigts lorsqu’on en capture un.

Peut-être est-ce au terme de la vie, sur l’autre seuil, inverse de la naissance, que l’on pourra s’enduire tout le corps.

Alors, oui, on s’envolera.

Marie Rouanet (1936-…)
Trésors d’enfance, Paris Albin Michel 2009, pages 100-101.

Papillons_modifié-1« C’est une quête à long terme. Car on n’attrape pas beaucoup de papillons… »

Bruno Rigolt, « Nature morte aux papillons »
Photomontage, peinture numérique © Bruno Rigolt, 2010, 2014

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Boris Vian


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Boris Vian ♂
Ville-d’Avray, 1920 — Paris, 1959 FRANCE

Hier, vendredi 15 août : Alice de Chambrier… SUISSE
Demain, dimanche 17 août : Marie Rouanet… FRANCE

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Y a du soleil dans la rue

Y a du soleil dans la rue
J’aime le soleil mais j’aime pas la rue
Alors je reste chez moi
En attendant que le monde vienne
Avec ses tours dorées
Et ses cascades blanches
Avec ses voix de larmes
Et les chansons des gens qui sont gais
Ou qui sont payés pour chanter
Et le soir il vient un moment
Où la rue devient autre chose
Et disparaît sous le plumage
De la nuit pleine de peut-être
Et des rêves de ceux qui sont morts
Alors je descends dans la rue
Elle s’étend là-bas jusqu’à l’aube
Une fumée s’étire tout près
Et je marche au milieu de l’eau sèche
De l’eau rêche de la nuit fraîche
Le soleil reviendra bientôt.

Boris Vian (1920-1959)
Je voudrais pas crever, Le Livre de Poche 1997, page 29.

Vincent Van Gogh  la rue Lepic vue de l'appartement« Alors je descends dans la rue
Elle s’étend là-bas jusqu’à l’aube… »

Vincent Van Gogh, « La rue Lepic vue de l’appartement », 1887
crayon et lavis d’encre sépia sur papier

Amsterdam, Van Gogh Museum

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Alice de Chambrier


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Alice de Chambrier ♀
Bevaix (Canton de Neuchâtel, Suisse), 1861 — 1882*… SUISSE
*Alice de Chambrier est morte à vingt-et-un ans d’un coma diabétique.

Hier, jeudi 14 août : Michel Butor… FRANCE
Demain, samedi 16 août : Boris Vian… FRANCE

–

Soir au village

Le village s’endort en son nid de verdure,
Une vague fumée encor monte des toits.
Un indicible calme envahit la nature
Et gagne lentement la campagne et les bois.

Un grand nuage rouge égaré dans l’espace
Jette de longs reflets sur les cieux assombris,
Puis, insensiblement il se fond et s’efface
Dans le vague brouillard des crépuscules gris.

Tous les vieux paysans, assis devant leur porte,
Devisent sur leurs champs, sur le temps qu’il fera :
Le raisin claire un peu, la récolte est très forte ;
On aura de l’argent lorsque l’hiver viendra.

Les jeunes filles vont promener sous les saules,
Marchant toutes de front en se donnant la main,
Tandis que les beaux gars aux robustes épaules
Malicieusement leur barrent le chemin.

Chacun voudrait pouvoir retenir sa chacune :
Ce sont de gais assauts qui n’en finissent pas,
De longs éclats de voix, des rires, et la lune
Qui passe dans le ciel sourit à ces ébats.

Et les bœufs tachetés, couchés dans l’écurie,
Ruminent lentement leur provende du soir,
Pendant que leurs grands yeux tout pleins de rêverie
Errent dans l’ombre épaisse, et regardent sans voir.

Alice de Chambrier (1861-1882)
Texte cité dans : Anthologie des poètes français du XIXème siècle (collectif), Alphonse Lemerre éditeur Paris 1888
Volume 3 : 1852-1866, page 414. Pour accéder au texte numérisé (Wikisource),
cliquez ici.

Village dans les Alpes_3« Un indicible calme envahit la nature
Et gagne lentement la campagne et les bois
… »

Bruno Rigolt, « Un soir dans les Alpes », aquarelle et encre  de Chine
© Bruno Rigolt, 2014

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Michel Butor


Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Michel Butor ♂
Mons-en-Barœul, 1926 — … FRANCE

Hier, mercredi 13 août : Sybil O’Santry (pseudonyme d’Elsa Kœberlé)… FRANCE
Demain, vendredi 15 août : Alice de Chambrier… SUISSE

–

Au seuil de la ruche de survie

Pour Graziella Borghesi

Quel miel cherches-tu
reposant tes ailes
entre les rayons
devant le portail
abeille aux yeux noirs ?

Celui du désert
dans les alvéoles
entre les écailles
des fûts de colonnes
ou troncs de palmiers

La suie devient sable
dans les alentours
de la basilique
métamorphosée
en une oasis

Je cherche le temps
de l’autre côté
du bourdonnement
le pollen des morts
et l’or du silence

Lucinges, le 27 janvier 1992.

Michel Butor (1926-…)
Cité dans Recueil, revue trimestrielle de littérature, n°27 mai 1993, Champ Vallon, page 12.

Bruno_Rigolt_Nature_morte_aux_citrons_5

« Je cherche le temps/de l’autre côté/du bourdonnement
le pollen des morts/et l’or du silence
… »

Illustration : Bruno Rigolt
« Nature morte aux citrons » (photomontage et peinture numérique), août 2014
Citrons d’après Giovanna Garzoni, « Natura morta con scodella di limoni » (1640)

Bruno_Rigolt_Nature_morte_aux_citrons_2014_5

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Sybil O’Santry


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Sybil O’Santry (pseudonyme d’Elsa Kœberlé) ♀
Strasbourg, 1881 — Avignon, 1950… FRANCE

Hier, mardi 12 août : Charles Péguy… FRANCE
Demain, jeudi 14 août : Michel Butor… FRANCE

–

Sur l’eau morte…

Sur l’eau morte, où les pieds de la forêt baignaient,
Sur ce pays d’étangs, de vergers, de hêtraies,
La brume du printemps flottait comme une écharpe.

Tout était morne et doux. Vers la lisière bleue
Des bois, un vieux pêcheur relevait ses verveux,
Et dans l’ombre luisait le bond preste des carpes.

Ô villages ! blottis au creux des vallons roux !
Je songe à Fiesole, située comme vous,
Mais qui est un bouquet entre des seins de femme…

Sybil O’Santry (1881-1950)
Petits poèmes in La Guirlande des jours, Mercure de France, 1902
Texte cité par Adolphe van Bever, Les Poètes du terroir du XVe siècle au XXe siècle […], Paris Delagrave 1909, volume I, page 27. Pour accéder au texte numérisé (Université de Toronto), cliquez ici.

Barque sur le Loing_Copyright Bruno Rigolt_web« Sur l’eau morte, où les pieds de la forêt baignaient… »

Illustration : Bruno Rigolt, « La barque du pêcheur » (2012)
Photographie aquarellée et retouchée numériquement
© Bruno Rigolt, 2012, 2014

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Sybil O'Santry


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 
Aujourd’hui… Sybil O’Santry (pseudonyme d’Elsa Kœberlé) ♀
Strasbourg, 1881 — Avignon, 1950… FRANCE

Hier, mardi 12 août : Charles Péguy… FRANCE
Demain, jeudi 14 août : Michel Butor… FRANCE

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Sur l’eau morte…

Sur l’eau morte, où les pieds de la forêt baignaient,
Sur ce pays d’étangs, de vergers, de hêtraies,
La brume du printemps flottait comme une écharpe.

Tout était morne et doux. Vers la lisière bleue
Des bois, un vieux pêcheur relevait ses verveux,
Et dans l’ombre luisait le bond preste des carpes.

Ô villages ! blottis au creux des vallons roux !
Je songe à Fiesole, située comme vous,
Mais qui est un bouquet entre des seins de femme…

Sybil O’Santry (1881-1950)
Petits poèmes in La Guirlande des jours, Mercure de France, 1902
Texte cité par Adolphe van Bever, Les Poètes du terroir du XVe siècle au XXe siècle […], Paris Delagrave 1909, volume I, page 27. Pour accéder au texte numérisé (Université de Toronto), cliquez ici.

Barque sur le Loing_Copyright Bruno Rigolt_web« Sur l’eau morte, où les pieds de la forêt baignaient… »

Illustration : Bruno Rigolt, « La barque du pêcheur » (2012)
Photographie aquarellée et retouchée numériquement
© Bruno Rigolt, 2012, 2014

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Charles Péguy


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Charles Péguy ♂
Orléans, 1873 — Villeroy, 1914… FRANCE

Hier, lundi 11 août : Maria Luisa Spaziani… ITALIE
Demain, mercredi 13 août : Sybil O’Santry (pseudonyme d’Elsa Kœberlé)… FRANCE

–

Présentation de la Beauce
à Notre-Dame de Chartres
(extrait)

Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape

Et voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine.

Étoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par-delà l’horizon.
À peine quelques toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce on fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.

[…]

Charles Péguy (1873-1914)
La Tapisserie de Notre-Dame, 1913
(pour lire la suite du texte, cliquez ici)

Champs de blé dans la Beauce_Chartres-a_modifié-2« Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison
… »

Illustration : Bruno Rigolt
« Champs de blé dans la Beauce » (photographie retouchée et aquarellée numériquement)
© Bruno Rigolt, 2014

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Maria Luisa Spaziani


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« Un été en poésie »…

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Aujourd’hui… Maria Luisa Spaziani ♀
Turin, 1922 — Rome, 2014… ITALIE

Hier, dimanche 10 août : Jorge Luis Borges… ARGENTINE
Demain, mardi 12 août : Charles Péguy… FRANCE

–

La Cometa

Quel mio amore per lui aveva ali di cera
lunghe le ali sembravano eterne
battevano il cielo sicure, sfioravano picchi,
puntavano al sole con nervature nervine.

Fuse le ali ormai mi ricrescono dentro,
soltanto ora perdute mi diventano vere,
e ai cuori incauti grido : la passione è un fantasma
troppo importante, uomini, per potersi incarnare.

Chiomate vaganti comete di Halley, presagi
disastri prodigi che infiammano e gelano il sangue,
nessuno osi fissarvi, si arrischi a sfiorare
coaguli di pura lontananza – morgane¹.

Maria Luisa Spaziani (1922-2014)
La Stella del libero arbitrio, Milan Mondadori, 1986

La Comète

Mon amour pour lui avait des ailes de cire
de si longues ailes qu’elles semblaient éternelles
elles frappaient avec force le ciel, frôlaient les montagnes,
et de leurs nervures nerveuses pointaient vers le soleil.

Fondues, les ailes désormais poussent au-dedans de moi
maintenant que je les ai perdues, elles me deviennent réelles,
et aux cœurs imprudents je crie : la passion est un fantôme
trop intense, hommes, pour devenir chair.

Comètes de Halley aux chevelures errantes, présages
désastres prodiges qui enflamment et glacent le sang,
nul n’ose vous regarder, ni se risque à effleurer
ces caillots de pure distance — mirages¹.

Maria Luisa Spaziani (1922-2014)
La Stella del libero arbitrio (L’Étoile du libre-arbitre), Milan Mondadori, 1986

Traduction française inédite : Bruno Rigolt

1. morgane/mirages : Une Fata Morgana est un phénomène optique résultant d’une combinaison de mirages. Gianfranco Bertone note que l’on peut en observer parfois « les matins d’été par temps calme à la pointe la plus méridionale de la péninsule italienne, où le détroit de Messine sépare la côte de la Calabre de l’île de Sicile » |*|. Une tradition populaire de la région de Reggio présente Morgane comme une magicienne génératrice d’illusions, d’où le nom de Fata Morgana en Italien. Cette croyance remonte aux légendes de la chevalerie : les Croisés pensaient que les mirages étaient l’œuvre de la fée Morgane, l’élève de Merlin l’enchanteur. Ce personnage légendaire des romans arthuriens avait en effet le pouvoir de provoquer d’incroyables apparitions, particulièrement en Méditerranée. Les fate morgane ou morgane comme dans le texte (nom commun pluriel) désignent donc les mirages.
* Gianfranco Bertone,, Le Mystère de la matière noire :  Dans les coulisses de l’Univers, Paris, Dunod 2014.

Fata Morgana_modifié-2« Comètes de Halley aux chevelures errantes, présages
Désastres prodiges
… »

Illustration : © Bruno Rigolt, « Fata Morgana », août 2014
Photographie et peinture numérique

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Jorge Luis Borges


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« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jorge Luis Borges ♂
Buenos Aires (Argentine), 1899 — Genève (Suisse) 1986… ARGENTINE

Hier, samedi 9 août : Andrée Chédid… FRANCE
Demain, lundi 11 août : Maria Luisa Spaziani… ITALIE

–

Jactancia de quietud

Escrituras de luz embisten la sombra, más prodigiosas que meteoros.
La alta ciudad inconocible arrecia sobre el campo.
Seguro de mi vida y de mi muerte, miro los ambiciosos y quisiera entenderlos.
Su día es ávido como el lazo en el aire.
Su noche es tregua de la ira en el hierro, pronto en acometer.
Hablan de humanidad.
Mi humanidad está en sentir que somos voces de una misma penuria.
Hablan de patria.
Mi patria es un latido de guitarra, unos retratos y una vieja espada, la oración evidente del sauzal en los atardeceres. El tiempo está viviéndome.
Más silencioso que mi sombra, cruzo el tropel de su levantada codicia.
Ellos son imprescindibles, únicos, merecedores del mañana.
Mi nombre es alguien y cualquiera.
Paso con lentitud, como quien viene de tan lejos que no espera llegar.

Jorge Luis Borges (1899-1986)
Luna de enfrente, 1925

Jactance de quiétude

Des écritures lumineuses assaillent l’ombre, plus prodigieuses que des météores.                                       
La haute ville inconnaissable s’abat de plus en plus dru sur la campagne.
Sûr de ma vie et de ma mort, je regarde les ambitieux et je voudrais les comprendre.
Leur journée est avide comme le vol d’un lasso.
Leur nuit n’est que la trêve de la colère dans le fer prompt à l’attaque.
Ils parlent d’humanité.
Mon humanité, c’est de sentir que nous sommes les voix d’une même misère.
Ils parlent de patrie.
Ma patrie est un battement de guitare, quelques portraits et une vieille épée, l’évidente oraison de la saulaie dans les soirs.
Le temps est la matière de ma vie.
Plus silencieux que mon ombre, je croise le troupeau de leur haute convoitise.
Ils sont obligatoires, uniques, ils méritent l’avenir.
Mon nom est quelqu’un et n’importe qui.
Je passe lentement, comme celui qui vient de si loin qu’il n’espère plus arriver.

Jorge Luis Borges (1899-1986)
Traduit de l’espagnol par Nestor Ibarra

Lune d’en face in Œuvre poétique : 1925-1965 
Paris Gallimard, coll. « Poésie » 1970, page 42

Nicolas de Stael_La Route d'Uzes 1954_a« Des écritures lumineuses assaillent l’ombre, plus prodigieuses que des météores… »

Illustration : Nicolas de Staël (1914-1955)
« La Rote d’Uzès » (huile sur toile), 1954
Collection particulière

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Andrée Chedid


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Aujourd’hui… Andrée Chedid ♀
Le Caire (Égypte), 1920 — Paris, 2011… FRANCE

Hier, vendredi 8 août : Edmond Jabès… FRANCE
Demain, dimanche 10 août : Jorge Luis Borges… ARGENTINE

–

La vie voyage

Aucune marche
Aucune navigation
N’égalent celles de la vie
S’actionnant dans tes vaisseaux
Se centrant dans l’îlot du cœur
Se déplaçant d’âge en âge

Aucune exploration
Aucune géologie
Ne se comparent aux circuits du sang
Aux alluvions du corps
Aux éruptions de l’âme

…

Aucune ascension
Aucun sommet
Ne dominent l’instant
Où t’octroyant forme
La vie te prêta vie
Les versants du monde
Et les ressources du jour

Aucun pays
Aucun périple
Ne rivalisent avec ce bref parcours :
Voyage très singulier
De la vie
Devenue
Toi.

Andrée Chedid (1920-2011)
Épreuves du vivant, Paris, Flammarion 1983

Klimt_Arbre de vie_3« … S’actionnant dans tes vaisseaux
Se centrant dans l’îlot du cœur
Se déplaçant d’âge en âge
… »

Gustav Klimt, « L’arbre de vie », c. 1905-1909
Esquisse pour la fresque du palais Stoclet de Bruxelles
Vienne (Autriche), Museum für Angewandte Kunst (Musée des Arts Appliqués)

Klimt_Arbre de vie_détail

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Edmond Jabès


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Edmond Jabès ♂
Le Caire (Égypte), 1912 — Paris 1991… FRANCE

Hier, jeudi 7 août : Christina Rossetti…  ANGLETERRE
Demain, samedi 9 août : Andrée Chédid… FRANCE

–

Chanson de l’étranger

Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
que depuis que je le cherche.
A-t-il mes yeux, mes mains
et toutes ces pensées pareilles
aux épaves de ce temps ?
Saison des mille naufrages,
la mer cesse d’être la mer
devenue l’eau glacée des tombes.
Mais, plus loin, qui sait plus loin ?
Une fillette chante à reculons
et règne la nuit sur les arbres,
bergère au milieu des moutons.
Arrachez la soif au grain de sel
qu’aucune boisson ne désaltère.
Avec les pierres, un monde se ronge
d’être, comme moi, de nulle part.

Edmond Jabès (1912-1991)
in Chansons pour le repas de l’ogre (1943-1945)
Je bâtis ma demeure, Poèmes 
1943-1957, Paris Gallimard 1959, page 46

Giorgio de Chirico_L'enigma dell'arrivo e del pomeriggio« Je suis à la recherche
d’un homme que je ne connais pas,
qui jamais ne fut tant moi-même
… »

Giorgio de Chirico, « L’Enigma dell’arrivo e del pomeriggio »
« L’Énigme de l’arrivée et de l’après-midi », 1911-1912 (huile sur toile, détail).
Collection particulière

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Christina Rossetti


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Christina Rossetti ♀
Londres, 1830 — 1894… ANGLETERRE

Hier, mercredi 6 août : Jorge de Lima… BRÉSIL
Demain, vendredi 8 août : Edmond Jabès… FRANCE

–

Sappho¹

I sigh at day-dawn, and I sigh
When the dull day is passing by,
I sigh at evening, and again
I sigh when night brings sleep to men.
Oh! It were better far to die
Than thus for ever mourn and sigh,
And in death’s dreamless sleep to be
Unconscious that none weep for me;
Eased from my weight of heaviness,
Forgetful of forgetfulness,
Resting from pain and care and sorrow
Thro’ the long night that knows no morrow;
Living unloved, to die unknown,
Unwept, untended and alone.

Christina Rossetti (1830-1894)
Poème composé en 1846

Christina Rossetti, Poems and Prose, New York 2008, Oxford University Press, page 3.

Sappho¹

Je soupire à l’aube, et je soupire
Quand le jour morne est passé
Je soupire au couchant, et je soupire encore
Quand la nuit apporte le sommeil aux hommes.
Oh ! Qu’il vaudrait mieux mourir
Que d’ainsi pleurer et toujours soupirer
Et dans le sommeil sans rêve de la mort
Ne pas me soucier qu’aucun ne pleure mon sort ;
Être délivrée de mon poids de pesanteur
Et dans l’oubli de l’oubli
Me reposer des peines, des soucis et des larmes
À travers la longue nuit qui ne connaît pas de lendemain
Vivre sans amour, mourir inconnue,
Oubliée, abandonnée et seule.

Christina Rossetti (1830-1894)
Poème composé en 1846

Traduction française inédite : Bruno Rigolt.
À ma connaissance, ce très beau poème n’a jamais été traduit en français.

Pour écouter ce poème en anglais, cliquez ici.

1. Christina Rossetti est une poète majeure de l’ère victorienne. Morte prématurément d’un cancer du sein qui s »est déclaré en 1892, elle n’en a pas moins laissé une œuvre dense et très riche d’un point de vue littéraire.  Pour une analyse (en anglais) de ce poème, voyez cette page. Alison Womble explique en particulier le choix du titre, qui se veut un hommage autant qu’une identification personnelle à la poète grecque. Comme Sappho*, Rossetti utilise en effet l’écriture à la fois comme moyen d’affranchissement, de remise en cause des préjugés sexistes (elle s’est engagée en particulier pour le suffrage des femmes), et comme expression des sentiments personnels et des émotions, ce qui était inhabituel pour une femme, surtout dans la société victorienne, régie par des codes sociaux très stricts. L’hommage à Sappho, écrivaine souvent réduite au silence et au renoncement, débouche donc sur un poème assez paradoxal, entre affirmation et négation de soi. De même que Christina Rossetti, d’autres femmes poètes comme Felicia Hermans ou Caroline Norton ont exploité l’idéal de féminité et le modèle d’indépendance exprimé par Sappho.
* Nous écrivons Sappho avec deux « p » (et non « Sapho »), cette orthographe se rapprochant le plus de la graphie antique.

Dante Gabriel Rossetti_The_Day_Dream_1872-1878_3« Et dans l’oubli de l’oubli
Me reposer des peines, des soucis et des larmes
À travers la longue nuit qui ne connaît pas de lendemain… »

Christina Rossetti a servi souvent de modèle à son frère, le célèbre peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), comme dans cette étude « The Day Dream » (1872-1878)
Oxford, Ashmolean Museum (University of Oxford). Cliché retouché.

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Jorge de Lima


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Jorge de Lima ♂
União dos Palmares, Alagoas, 1895 — Rio de Janeiro 1953… BRÉSIL

Hier, mardi 5 août : Hélène Cixous… FRANCE
Demain, jeudi 7 août : Christina Rossetti…  ANGLETERRE

–

História

Era princesa.
Um libata a adquiriu por um caco de espelho.
Veio encangada para o litoral,
arrastada pelos comboieiros
Peça muito boa: não faltava um dente
e era mais bonita que qualquer inglesa.
No tombadilho o capitão deflorou-a.
Em nagô elevou a voz para Oxalá.
Pôs-se a coçar-se porque ele não ouviu.
Navio negreiro? não; navio tumbeiro.
Depois foi ferrada com uma âncora nas ancas,
depois foi possuída pelos marinheiros,
depois passou pela alfândega,
depois saiu do Valongo,
entrou no amor do feitor,
apaixonou o Sinhô,
enciumou a Sinhá,
apanhou, apanhou, apanhou.
Fugiu para o mato.
Capitão do campo a levou.
Pegou-se com os orixás:
fez bobó de inhame
para Sinhô comer,
fez aluá para ele beber;
fez mandinga para o Sinhô a amar.
A Sinhá mandou arrebentar-lhe os dentes:
Fute, Cafute, Pé-de-pato, Não-sei-que-diga,
avança na branca e me vinga.
Exu escangalha ela, amofina ela,
amuxila ela que eu não tenho defesa de homem,
sou só uma mulher perdida neste mundão.
Neste mundão.
Louvado seja Oxalá.
Para sempre seja louvado.

Jorge de Lima (1895-1953)
Poemas negros, 1947

Histoire

C’était une princesse
Un commerçant l’acheta pour un morceau de verre.
Elle vint sous le joug jusqu’au littoral
tirée par les convoyeurs.
C’était une belle pièce : pas une dent ne lui manquait
et elle était plus jolie qu’une anglaise.
Sur le pont le capitaine la viola.
En nagô elle éleva sa voix vers Oshala.¹
Elle se mit à se gratter parce qu’il ne l’entendit point.
Navire guerrier ? non, navire funéraire.
Puis elle fut marquée d’une ancre à la hanche,
puis possédée par les marins,
puis passa par la douane,
puis sortit de l’entrepôt,
entra dans l’amour du régisseur,
rendit amoureux le Maître,
jalouse la Maîtresse,
fut battue, battue, battue.
Elle prit le maquis.
Un capitaine la reprit.
Elle implora les orishas :
fit un gâteau d’igname
pour le Maître,
fit un breuvage pour qu’il boive,
fit un sortilège pour qu’il aime.
La Maîtresse ordonna qu’on lui brise les dents :
Fute, Cafute, Pied-d’oie, l’Innommé,²
prends la blanche et venge-moi.
Eshu³ brise-la, blesse-la, 
effraie-la, car je n’ai pas la protection d’un homme,
je ne suis qu’une femme perdue dans cette fin de monde.
Dans cette fin de monde.
Loué soit Oshala.
À jamais loué.

Jorge de Lima (1895-1953)
Poèmes afro-brésiliens, 1947

1. Oshala. Le grand Orisha maître du ciel. 
2. Fute, Cafute, Pied-d’oie (Pé de pato en portugais) sont des surnoms populaires du Diable, dont le nom est souvent tabou, ce qui justifie la multiplicité des appellations et son dernier surnom dans le poème, l’Innommé (celui qui n’a pas de nom). 
3. Eshu, le maître des carrefours, est, chez les Yoruba, l’intermédiaire entre les hommes et les orishas, celui qui jette des ponts entre les concepts opposés, celui qui « ouvre » la porte au bien comme au mal. Il correspond au Legba du Vaudou. Les missionnaires partout en Amérique l’ont identifié (à tort) au diable.

Traduction et notes : Lilian Pestre de Almeida
« Jorge de Lima : quelques poèmes afro-brésiliens« , in Cahiers du monde hispanique et luso-brésilien,
n°30, 1978. Numéro consacré au Brésil, pages 23-38.

Pour télécharger l’article ; PDF  (869 Ko)

Arago_le_châtiment_des_esclaves« Elle vint sous le joug jusqu’au littoral
tirée par les convoyeurs.
C’était une belle pièce… »

Illustration : « Châtiment des esclaves (Brésil) », 1817-1818 (détail)
in Jacques Arago, Souvenirs d’un aveugle. Voyage autour du monde, Paris, Hortet et Ozanne, 1839, vol. 1, face à la p. 119
São Paulo, Museu Afro Brasil

Cette gravure publiée dans l’ouvrage d’Arago a été progressivement associé dans l’inconscient collectif brésilien à l’esclave Anastácia : femme bantou déportée d’Afrique et mise en esclavage. L’histoire d’Anastácia est très célèbre au Brésil car elle marque la résistance des déportés. Elle s’est en effet révoltée contre sa condition. Victime de nombreux viols et sévices, et de la jalousie des autres femmes en raison de sa beauté, elle fut condamnée à porter ce masque dégradant qui ne lui était retiré que pour s’alimenter. De nos jours, Anastácia est vénérée par de nombreux Brésiliens. On peut voir deux statues et quelques photographies de la martyre dans l’église Nossa Senhora do Rosário dos Pretos à Salvador de Bahia, bâtie par les esclaves noirs à partir de 1704.

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Émile Nelligan


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
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Aujourd’hui…  Émile Nelligan ♂
Montréal (Québec), 1879 — 1941… CANADA (QUÉBEC)

Hier, dimanche 3 août : Joyce Mansour… ÉGYPTE
Demain, mardi 5 août : Hélène Cixous… FRANCE

–

Soir d’hiver

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai.

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire ! où-vis-je ? où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !…

Émile Nelligan (1879-1941)
c. 1898
Poésies complètes 1896-1899 (édition Lacourcière), Montréal, Paris, 1952

Bruno_Rigolt_Paysage-dhiver_bords_du_Loing_7« Ah ! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre…
 »

Illustration : Bruno Rigolt, « Soir d’hiver sur les bords du Loing »
Photographie retouchée et peinture numérique (© Bruno Rigolt, 2010, 2014)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Henri Michaux


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Aujourd’hui…  Henri Michaux ♂
Namur (Belgique), 1899 — Paris, 1984… FRANCE (naturalisé)

Hier, vendredi 1er août : Monique Wittig… FRANCE
Demain, dimanche 3 août : Joyce Mansour… ÉGYPTE

–

Dans la nuit

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.

Mienne, belle, mienne.

Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplis de mon cri
De mes épis.
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fumes, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît, nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil
Sous la nuit
La Nuit.

Henri Michaux (1899-1984)
Un certain Plume, 1930

Pierre Kuentz a publié une remarquable analyse de ce texte : « Clés sans serrure. Analyse de Dans la nuit de Michaux ». In Littérature, n°6, 1972, mai 1972. pp. 56-65.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/litt_0047-4800_1972_num_6_2_1954

Worthing Pier_modifié-1« Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.
 »

Illustration : Bruno Rigolt, « Worthing Pier », Angleterre (West Sussex), 2008
Photographie retouchée et dessin numérique (© Bruno Rigolt, 2008, 2014)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Monique Wittig


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Aujourd’hui… Monique Wittig ♀
1935, Dannemarie (France) — Tucson (Arizona, États-Unis), 2003… FRANCE

Hier, jeudi 31 juillet : Georges Rodenbach…  BELGIQUE
Demain, samedi 2 août : Henri Michaux… FRANCE

–

TOUT GESTE EST RENVERSEMENT¹

URSULE OBI ANTIGONE
ANTIGONE AGNETHE
NON—SIGNES DÉCHIRANT
SURGIS VIOLENCE DU BLANC
DU VIVACE DU BEL AUJOURD’HUI
D’UN GRAND COUP D’AILE IVRE²
TROUÉ DÉCHIRÉ LE CORPS
(INTOLÉRABLE)
ÉCRIT PAR DÉFAUTS

SURGIS NON—SIGNES ENSEMBLE
ÉVIDENTS—DÉSIGNÉ LE TEXTE
(PAR MYRIADES CONSTELLATIONS)
QUI MANQUE

LACUNES LACUNES LACUNES
CONTRE TEXTES
CONTRE SENS
CE QUI EST À ÉCRIRE VIOLENCE
HORS TEXTE
DANS UNE AUTRE ÉCRITURE
PRESSANT MENAÇANT
MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT.

Monique Wittig (1935-2003)
Les Guérillères, 1969 (fin du livre)
Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, page 205

Sonia_Delaunay« MARGES ESPACES INTERVALLES
SANS RELÂCHE
GESTE RENVERSEMENT »

Sonia Delaunay (1885-1979), « Rythme Couleur 1076 »
Lille, Palais des Beaux-Arts

NOTES

1. « TOUT GESTE EST RENVERSEMENT » : bien que ce poème qui clôt Les Guérillères ne comporte pas de titre, il m’a paru opportun d’exploiter cette phrase : elle apparaît en effet au début du roman de Monique Wittig et fait écho aux derniers mots du texte : « SANS RELÂCHE/GESTE RENVERSEMENT ».
Pour mieux comprendre certains des symboles de ce poème, le lecteur pourra lire utilement :
– Catherine Écarnot, « Des milliers de sphères, « l’univers » de Monique Wittig »
– Anaïs Frantz, « Faire et défaire le mythe dans Les Guérillères de Monique Wittig »
– Pour découvrir d’autres extraits des Guérillères, l’internaute pourra feuilleter : Vicki Mistacco, Les Femmes et la tradition littéraire. Anthologie du Moyen-Âge à nos jours, 2006, Yale University Press, volume 2, page 308 et s.

2. Allusion au célèbre sonnet de Stéphane Mallarmé « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui  » :
_Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
_Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
_[…]

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Georges Rodenbach


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Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »…

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Aujourd’hui… Georges Rodenbach ♂
Tournai (Belgique), 1855 — Paris, 1898… BELGIQUE

Hier, mercredi 30 juillet : Ingeborg Bachmann… AUTRICHE
Demain, vendredi 1er août : Monique Wittig… FRANCE

–

Douceur du soir !…

Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort
Et l’ombre lentement qui s’insinue et rampe
Se déroule en fumée au plafond. Tout s’endort.

Comme une bonne mort sourit le crépuscule
Et dans le miroir terne, en un geste d’adieu,
Il semble doucement que soi-même on recule,
Qu’on s’en aille plus pâle et qu’on y meure un peu.

Sur les tableaux pendus aux murs, dans la mémoire
Où sont les souvenirs en leurs cadres déteints,
Paysages de l’âme et paysages peints,
On croit sentir tomber comme une neige noire.

Douceur du soir ! Douceur qui fait qu’on s’habitue
À la sourdine, aux sons de viole assoupis ;
L’amant entend songer l’amante qui s’est tue
Et leurs yeux sont ensemble aux dessins du tapis.

Et langoureusement la clarté se retire ;
Douceur ! Ne plus se voir distincts ! N’être plus qu’un !
Silence ! deux senteurs en un même parfum :
Penser la même chose et ne pas se le dire.

Georges Rodenbach (1855-1891)
Le Règne du silence, 1891
L’édition originale (Paris, Bibliothèque Charpentier) est consultable dans son intégralité  sur Gallica.

chambre au coucher du soleil_modifié-1 « Douceur du soir ! Douceur de la chambre sans lampe !
Le crépuscule est doux comme une bonne mort…
 »

Illustration : © Bruno Rigolt, juillet 2014
Photomontage et peinture numérique
d’après photographie de la chambre de Van Gogh à Saint-Paul de Mausole (Saint-Rémy de Provence)

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Ingeborg Bachmann


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« Un été en poésie »…

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Aujourd’hui… Ingeborg Bachmann ♀
1926, Klagenfurt (Autriche) — Rome (Italie), 1973… AUTRICHE

Hier, mardi 29 juillet : Pierre Reverdy…  FRANCE
Demain, jeudi 31 juillet : Georges Rodenbach…  BELGIQUE

–

Dunkles zu sagen

Wie Orpheus spiel ich
auf den Saiten des Lebens den Tod
und in die Schönheit der Erde
und deiner Augen, die den Himmel verwalten,
weiß ich nur Dunkles zu sagen.

Vergiß nicht, daß auch du, plötzlich,
an jenem Morgen, als dein Lager
noch naß war von Tau und die Nelke
an deinem Herzen schlief,
den dunklen Fluß sahst,
der an dir vorbeizog.

Die Saite des Schweigens
gespannt auf die Welle von Blut,
griff ich dein tönendes Herz.
Verwandelt ward deine Locke
ins Schattenhaar der Nacht,
der Finsternis schwarze Flocken
beschneiten dein Antlitz.

Und ich gehör dir nicht zu.
Beide klagen wir nun.

Aber wie Orpheus weiß ich
auf der Seite des Todes das Leben
und mir blaut
dein für immer geschlossenes Aug.

frise_1

 

Dire l’obscur

Comme Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et de la beauté de la terre
et de tes yeux qui règnent sur le ciel
je ne sais dire que l’obscur.

N’oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, alors que ta couche
était encore tout humide de rosée et que l’œillet
était endormi sur ton cœur,
tu vis le fleuve obscur
qui passait près de toi.

La corde de silence
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur résonnant.
Transformée fut ta boucle
en cheveux d’ombre de la nuit,
des ténèbres les noirs flocons 
enneigèrent ton visage.

Et je ne t’appartiens pas.
Tous deux à présent nous nous plaignons.

Mais comme Orphée je sais
du côté de la mort la vie
et pour moi bleuit à l’horizon
ton œil à jamais fermé.

Ingeborg Bachmann (1926-1973)
Le Temps en sursis (Die gestundete Zeit), 1953
Poème traduit de l’allemand par Françoise Rétif¹.
Le Temps en sursis est paru chez Actes Sud en 1989 (traduction française : François-René Daillie).

→ Pour écouter Ingeborg Bachmann lire son poème en allemand, cliquez ici.

1. Poème cité dans : Françoise Rétif, « Le retour des enfers : Ingeborg Bachmann en quête d’une autre écriture » (page 141 et s.) in Austriaca n°43, décembre 1996 : numéro consacré à Ingeborg Bachmann, Publications de l’Université de Rouen, 1996, page 150.  Nous utilisons ici une traduction légèrement différente proposée par Françoise Rétif dans le dossier « Ingeborg Bachmann » de la revue Europe (n°892-893, août-septembre 2003). Voir aussi : Ingeborg Bachmann, Le Temps en sursis, Œuvres ouvertes, page 2.

Jean_Delville_Orphee_mort_1893« et pour moi bleuit à l’horizon
ton œil à jamais fermé
. »

Jean Delville (1867-1953), « Orphée mort », 1893
Huile sur toile. Acquis de Roland et Anne-Marie Gillion Crowet, Bruxelles, 2008
© SABAM, Belgique

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Pierre Reverdy


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Aujourd’hui… Pierre Reverdy ♂
Narbonne, 1889 — Solesmes, 1960… FRANCE

Hier, lundi 28 juillet : Marina Tsvétaïeva… RUSSIE
Demain, mercredi 30 juillet : Ingeborg Bachmann… AUTRICHE

–

Les murs des villes

La chaîne de feu entoure la tête
Les yeux au carré où joue le soleil
______________Les cheveux brûlés
______________le jour qui s’éveille
___Tout est installé
Le bruit rampe à travers le chemin qui s’enroule
Un oiseau retombe au milieu des échos
La feuille se retourne
La bête s’étonne
Rien n’est revenu
______________On parle
______________Dans le fond
______________Au pas qui résonne
______________Un autre répond
Et sur le bord du ciel
___________Au fil de la colline
La forêt qui remue
______Et bien plus bas
________________la ville
______________Tous les noms des rues
______________La pierre immobile
.

Pierre Reverdy (1887-1976)
Sources du vent, 1929
in Sources du vent, précédé de La Balle au bond, Paris NRF  Poésie/Gallimard 1971, page 70.

Caspar David Friedrich_An der Stadtmauer_modifié-2 « Et bien plus bas… la ville
Tous les noms des rues… La pierre immobile
 »

Illustration : Caspar David Friedrich (1774-1840)
« An der Stadtmauer »
(« Aux remparts », non daté : début du XIX e siècle) Coll. privée

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Marina Tsvétaïeva


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Aujourd’hui… Marina Tsvétaïeva ♀
1892, Moscou — Ielabouga (République du Tatarstan, Russie), 1941… RUSSIE

Hier, dimanche 27 juillet : Pierre Jean Jouve…  FRANCE
Demain, mardi 29 juillet : Pierre Reverdy…  FRANCE

–

Le Poème de la montagne
Extrait

— 9 —

Passeront les années, la pierre sus-dite
En plate sera changée, ôtée.
Alors notre montagne sera construite
De pavillons, d’enclos — grignotée.

On dit qu’en bordure, sur de tels coteaux
L’air est plus pur et qu’il fait bon vivre.
Et l’on se mettra à tailler des lambeaux
À rayer de linteaux l’herbe vive,

À niveler mes cols et tous mes ravins —
À l’envers! Car il faut qu’un soupçon
De maison entre dans le bonheur d’au moins
Quelqu’un, — de bonheur — dans la maison !

De bonheur, — dans la maison, d’amour dénué
De fiction et de tension des veines !
C’est qu’il faut être femme et le supporter!
(Il fut bel et bien, quand tu venais,

Le bonheur — dans la maison !) D’amour tranquille,
Sans que rupture et couteau s’imposent.
Des ruines de notre bonheur une ville
Se lèvera — d’époux et d’épouses.

Et au bon air dans cette même nature
— Si tu peux — faute ! Tant qu’il est tôt ! —
Les boutiquiers pourront en villégiature
Mâcher et remâcher leur magot.

Et d’inventer des couloirs courbes ou droits
Pour que, brin à brin, la maison — fût
Car il faut bien qu’au moins quelqu’un ait un toit
Et un nid de cigogne au-dessus.

Marina Tsvétaïeva (1892-1941)
Le Poème de la montagne
Poème traduit du russe  par  Ève Malleret

Poème publié dans : Marina Tsvétaïeva, Le Poème de la montagne, Le Poème de la fin,
Texte bilingue établi par Ève Malleret.
Lausanne (Suisse), Éditions l’Âge d’Homme 1984, Coll. « Classiques slaves », page 18. 

Yang Yongliang_1« Et l’on se mettra à tailler des lambeaux
À rayer de linteaux l’herbe vive… »

Yang Yongliang, « Artificial Wonderland », 2010
© Copyright YangYongliang

_

Yang Yongliang_4Yang Yongliang, « Phantom landscape », 2007
© Copyright YangYongliang