Entraînement BTS Synthèse + corrigé… Faire rire est-il risible ?

Entraînement BTS : exercice de synthèse + proposition de corrigé…

Faire rire

est-il risible ?

Ce sujet inédit, que je propose avec un corrigé, amène à s’interroger sur l’art du comique : derrière ses apparences burlesques ou bouffones, le talent de faire rire  n’est-il pas fondamentalement le résultat d’un travail exigeant, tant sur le plan artistique que didactique, permettant à l’homme de participer, par le rire, à son propre questionnement ?

Synthèse : 40 points
Vous ferez de ces quatre documents une synthèse objective, concise et ordonnée.

  1. Image du film Les Temps modernes, 1936
  2. Marcel Pagnol, Le Schpountz, 1938
  3. François Rabelais, Gargantua, « Prologue », 1534
  4. Jean-Robert Probst, Chicky, une vie de clown, légende vivante du cirque, 2008

Écriture personnelle : 20 points

Dans le Schpountz (document 2), Irénée déclare : « celui qui rit d’un autre homme, c’est qu’il se sent supérieur à lui. Celui qui fait rire tout le monde, c’est qu’il se montre inférieur à tous. » Partagez-vous cette opinion ?

Autre sujet possible, déjà proposé : Dans le Schpountz (document 2), Irénée définit un spectacle comique comme « un spectacle qui ne nous fera pas penser, qui ne nous posera aucun problème ». Partagez-vous cette opinion ?

Corpus

  • Document 1 : image du film Les Temps modernes (1936), réalisé et interprété par Charlie Chaplin.

                  

  • Document 2 : Marcel Pagnol, Le Schpountz, 1938

Irénée, un provincial naïf qui rêve de devenir acteur tragique, a été engagé dans un film pour incarner à son insu un personnage comique. Le jour de la sortie, son amie Françoise lui rend compte des réactions du public et lui apprend qu’il a fait rire, en particulier dans la grande scène d’amour. Irénée comprend alors qu’on s’est joué de lui et qu’il n’est en fait qu’un « Schpountz ».

IRÉNÉE — Faire rire ! Devenir un roi du rire ! C’est moins effrayant que d’être guillotiné, mais c’est aussi infamant.
FRANÇOISE — Pourquoi ?
IRÉNÉE — Des gens vont dîner, avec leur femme ou leur maîtresse. Et vers les neuf heures du soir, ils se disent : « Ah, maintenant qu’on est bien repu, et qu’on a fait les choses sérieuses de la journée, où allons-nous trouver un spectacle qui ne nous fera pas penser, qui ne posera aucun problème et qui nous secouera un peu les boyaux, afin de nous faciliter la digestion ? »
FRANÇOISE — Mais vous exagérez tout !
IRÉNÉE — Oh non, c’est même encore pire : ce qu’ils viennent chercher, quand ils viennent voir un comique, c’est un homme qui leur permette de s’estimer davantage. Alors pour faire un comique, le maquilleur approfondira une ride, il augmentera un petit défaut. Au lieu de corriger mon visage, au lieu d’essayer d’en faire un type d’homme supérieur, il le dégradera de son mieux, avec tout son art. Et si alors j’ai un grand succès de comique, cela voudra dire que dans toute la France, il ne se trouvera pas un homme qui ne puisse pas se dire : « ce soir je suis content, parce que j’ai vu – et j’ai montré à ma femme – quelqu’un de plus bête et de plus laid que moi. » (Un temps, il réfléchit.) Il y a cependant une espèce de gens auprès de qui je n’aurai aucun succès : les gens instruits, les professeurs, les médecins, les prêtres. Ceux-là, je ne les ferai pas rire, parce qu’ils ont l’âme assez haute pour être émus de pitié. Allez, Françoise, celui qui rit d’un autre homme, c’est qu’il se sent supérieur à lui. Celui qui fait rire tout le monde, c’est qu’il se montre inférieur à tous.
FRANÇOISE — Il se montre, peut-être, mais il ne l’est pas.
IRÉNÉE — Pourquoi ?
FRANÇOISE — Parce que l’acteur n’est pas l’homme. Vous avez déjà vu sur l’écran Charlot recevoir des coups de pied au derrière. Croyez-vous que dans la vie, M. Chaplin accepterait seulement une gifle ? Mais il en donnerait plutôt… C’est un grand chef dans la vie, M. Chaplin.
IRÉNÉE — Alors, pourquoi s’abaisse-t-il à faire rire ?
FRANÇOISE — Ceux qui font rire sur la scène ou sur l’écran ne s’abaissent pas, bien au contraire. Faire rire ceux qui rentrent des champs, avec leurs si mains tellement dures qu’ils ne peuvent plus les fermer ; ceux qui sortent des bureaux avec leurs petites poitrines étroites qui ne savent plus le goût de l’air. Ceux qui reviennent de l’usine, la tête basse, les ongles cassés, avec de l’huile noire dans les coupures de leurs doigts… Faire rire ceux qui mourront, ceux qui ont perdu leur mère, ou qui la perdront…
IRÉNÉE — Mais qui c’est ceux-là ?
FRANÇOISE — Tous… Ceux qui n’ont pas encore perdu la Mère, la perdront un jour… Celui qui leur fait oublier un instant les petites misères… la fatigue, l’inquiétude et la mort ; celui qui fait rire des êtres qui ont tant des raisons de pleurer, celui-là leur donne la force de vivre, et on l’aime comme un bienfaiteur…
IRÉNÉE — Même si pour les faire rire il s’avilit devant leurs yeux ?
FRANÇOISE — Mais s’il faut qu’il s’avilisse, et s’il y consent, le mérite est encore plus grand, puisqu’il sacrifie son orgueil pour alléger nos souffrances… On devrait dire saint Molière, on pourrait dire saint Charlot…
IRÉNÉE — Mais le rire, le rire… C’est une espèce de convulsion absurde et vulgaire…
FRANÇOISE — Oh!  non, ne dites pas de mal du rire. Il n’existe pas dans la nature ; les bêtes ne rient pas, les arbres ne rient pas, les montagnes n’ont jamais ri… Les hommes seuls, les hommes et même les tout petits enfants, ceux qui ne savent pas encore parler… Le rire est une chose humaine, qui n’appartient qu’aux hommes ; et c’est une chose que Dieu leur a peut-être donnée pour les consoler d’être intelligents…

                      

  • Document 3, François Rabelais, Gargantua, « Prologue », 1534

Buveurs très illustres, et vous Vérolés très précieux (c’est à vous, à personne d’autre que sont dédiés mes écrits), dans le dialogue de Platon intitulé Le Banquet, Alcibiade faisant l’éloge de son précepteur Socrate, sans conteste prince des philosophes, le déclare, entre autres propos, semblable aux Silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boîtes comme on en voit à présent dans les boutiques des apothicaires ; au-dessus étaient peintes des figures amusantes et frivoles : harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs attelés et autres semblables figures imaginaires, arbitrairement inventées pour inciter les gens à rire, à l’instar de Silène, maître du bon Bacchus. Mais à l’intérieur, on conservait les fines drogues comme le baume, l’ambre gris, l’amome, le musc, la civette, les pierreries et autres produits de grande valeur. Alcibiade disait que tel était Socrate, parce que, ne voyant que son physique et le jugeant sur son aspect extérieur, vous n’en auriez pas donné une pelure d’oignon tant il était laid de corps et ridicule en son maintien : le nez pointu, le regard d’un taureau, le visage d’un fol, ingénu dans ses mœurs, rustique en son vêtement, infortuné au regard de l’argent, malheureux en amour, inapte à tous les offices de la vie publique ; toujours riant, toujours prêt à trinquer avec chacun, toujours se moquant, toujours dissimulant son divin savoir. Mais en ouvrant une telle boîte, vous auriez trouvé au-dedans un céleste et inappréciable ingrédient : une intelligence plus qu’humaine, une force d’âme prodigieuse, un invincible courage, une sobriété sans égale, une incontestable sérénité, une parfaite fermeté, un incroyable détachement envers tout ce pour quoi les humains s’appliquent tant à veiller, courir, travailler, naviguer et guerroyer.

À quoi tend, à votre avis, ce prélude et coup d’essai ? C’est que vous, mes bons disciples, et quelques autres fous oisifs, en lisant les joyeux titres de quelques livres de notre invention, comme Gargantua, Pantagruel, Fesse pinte, La Dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire, etc., vous pensez trop facilement qu’on n’y traite que de moqueries, folâtreries et joyeux mensonges, puisque l’enseigne extérieure (c’est le titre) est sans chercher plus loin, habituellement reçue comme moquerie et plaisanterie. Mais il ne faut pas considérer si légèrement les œuvres des hommes. Car vous-mêmes vous dites que l’habit ne fait pas le moine, et tel est vêtu d’un froc qui au-dedans n’est rien moins que moine, et tel est vêtu d’une cape espagnole qui, dans son courage, n’a rien à voir avec l’Espagne. C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est traité. Alors vous reconnaitrez que la drogue qui y est contenue est d’une tout autre valeur que ne le promettait la boite : c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait. Et en admettant que le sens littéral vous procure des matières assez joyeuses et correspondant bien au titre, il ne faut pourtant pas s’y arrêter, comme au chant des sirènes, mais interpréter à plus haut sens ce que le hasard vous croyiez dit de gaieté de cœur.

Avez-vous jamais crocheté une bouteille ? Canaille ! Souvenez-vous de la contenance que vous aviez. Mais n’avez-vous jamais vu un chien rencontrant quelque os à moelle ? C’est, comme dit Platon au livre II de la République, la bête la plus philosophe du monde. Si vous l’avez vu, vous avez pu noter avec quelle dévotion il guette son os, avec quel soin il le garde, avec quelle ferveur il le tient, avec quelle prudence il entame, avec quelle passion il le brise, avec quel zèle il le suce. Qui le pousse à faire cela ? Quel est l’espoir de sa recherche ? Quel bien en attend-il ? Rien de plus qu’un peu de moelle. Il est vrai que ce peu est plus délicieux que le beaucoup d’autres produits, parce que la moelle et un aliment élaboré selon ce que la nature a de plus parfait, comme le dit Galien au livre III Des Facultés naturelles et au deuxième de L’Usage des parties du corps.

À son exemple, il vous faut être sages pour humer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, légers à la poursuite et hardis à l’attaque. Puis, par une lecture attentive et une méditation assidue, rompre l’os et sucer la substantifique moelle, c’est-à-dire —ce que je signifie par ces symboles pythagoriciens— avec l’espoir assuré de devenir avisés et vaillants à cette lecture. Car vous y trouverez une bien autre saveur et une doctrine plus profonde, qui vous révèlera de très hauts sacrements et mystères horrifiques, tant sur notre religion que sur l’état de la cité et la gestion des affaires.

               

  • Document 4, Jean-Robert Probst, Chicky, une vie de clown, légende vivante du cirque, éd. Cabédita (Suisse, 2008), page 42 et 44.

Au cours de leur carrière, les Dubsky jouèrent un certain nombre d’entrées classiques, parmi lesquelles celle du taxi en folie, qui rencontre toujours un énorme succès. Très simple, la trame tient en quelques lignes. Une famille, qui veut partir en vacances, commande un taxi. Mais la voiture se montre plutôt récalcitante. Elle perd ses portières, le toit se déchire, les phares tombent sur le capot et finalement le moteur explose, pour la plus grande joie des enfants. Et aussi de leurs parents. Qui n’a jamais été confronté à des ennuis causés par sa propre voiture ? […].

Chaque membre de la troupe avait son rôle à jouer, et il devait faire preuve d’une précision extrême, pour que les effets tombent au bon moment. Souvent, on compare les entrées clownesques à un mouvement d’horlogerie. Il est vrai que le timing s’avère très important. Une demi-seconde d’hésitation et le gag tombe à plat. Ce n’est pas étonnant si l’on compare le célèbre clown Grock à un horloger. Alors que son numéro paraissait tenir de l’improvisation, chaque geste était parfaitement synchronisé et tombait pile au bon moment. […].

Parce qu’il n’avait pas les moyens de se faire couper un costume de clown sur mesure, Chicky avait emprunté un vêtement à un parent genevois. Comme ce dernier était de forte constitution, le costume flottait passablement. C’est exactement l’effet qui était recherché. Il compléta l’habillement en dénichant des chaussures de taille énorme, qu’il bourra de papier pour qu’elles tiennent aux pieds. Et il enfila une perruque à cheveux oranges, qu’il avait achetée au cours de ses pérégrinations à un coiffeur de théâtre. Un nez rouge, quelques touches de maquillage et le personnage était prêt à entrer en piste.

Corrigé

     [Introduction] L’introduction doit comporter trois éléments essentiels : la présentation du thème commun aux documents proposés ; la présentation de la documentation de manière succincte ;  la formulation d’une problématique débouchant sur l’annonce d’un plan.

     Le talent de faire rire a toujours suscité des réactions contrastées : on peut voir ainsi dans le comique un relâchement du niveau mental, au point de s’abaisser à une certaine trivialité, ou au contraire associer le rire à une esthétique et à une pensée philosophique sérieuses : tel est l’enjeu de ce corpus qui nous invite à dépasser la légèreté apparente et trompeuse du rire pour en éclairer plus profondément le sens.
     Le premier document, qui est une image tirée des Temps modernes de Chaplin, donne le ton du corpus : qu’il s’agisse du dialogue du Schpountz de Marcel Pagnol, ou de l’extrait de la biographie que Jean-Robert Probst a consacrée au clown Chicky, le rire interroge autant qu’il interpelle : aussi doit-il être pris au sérieux, comme nous le rappelle le célèbre prologue de Gargantua, rédigé par Rabelais en 1534.
     Nous analyserons cette problématique selon une triple perspective : après avoir dans une première partie rappelé combien l’aspect facétieux, plaisant, voire bouffon du comique pouvait le dévaluer comme genre mineur, nous chercherons à montrer qu’il repose en fait sur une véritable exigence, autant esthétique qu’artistique. Enfin, il conviendra d’étudier la dimension à la fois didactique mais aussi humaniste du rire.

          

     [Développement] Le développement exige :
1.  Une lecture attentive du corpus : on attend du candidat une restitution fidèle des documents, ce qui suppose une compréhension de leur contenu et des relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Cela implique la circulation d’un document à l’autre à chaque étape de la progression : n’oubliez pas de mettre en relation les documents (il ne faut jamais les traiter isolément).
2.  Un parcours argumentatif : la synthèse dans son ensemble et dans chacune de ses parties doit être construite sur une progression d’idées. La dynamique de la composition et l’équilibre des parties sont des critères d’appréciation essentiels pour le lecteur de la copie qui  doit être guidé par une hiérarchisation des arguments dans chaque partie, comme par la hiérarchisation des parties entre elles.
 

     [Première partie : c’est l’aspect facétieux et bouffon du comique qui provoque le rire]
     Le premier élément qui vient spontanément à l’esprit quand on aborde le phénomène comique est de l’associer à ce qui fait rire et donc de l’opposer à ce qui est sérieux. Le légendaire film de Charlie Chaplin, les Temps modernes, tourné en 1936, nous en fournit une excellente illustration : qu’importe que les pitreries de Charlot soient la conséquence d’une aliénation de l’homme à la machine, nous rions de bon cœur, et sans nous poser trop de questions devant les mimiques et la pose facétieuses de ce personnage devenu fou en train d’effectuer avec deux clés à molette un mouvement expressif dansé digne du ballet classique ! Comme le remarque avec justesse, mais non sans amertume Irénée, l’acteur comique bien malgré lui du film de Marcel Pagnol, le Schpountz sorti en 1938, il est possible de résumer un spectacle qui fait rire à un spectacle qui « ne nous fera pas penser, qui ne nous posera aucun problème ».

     Ce qui fait rire repose donc d’abord sur l’effet burlesque : dans sa biographie consacrée en 2008 au clown suisse Chicky (Chicky, une vie de clown, légende vivante du cirque), Jean-Robert Probst évoque une entrée devenue un classique dans laquelle un départ familial en taxi sur la route des vacances se métamorphose en un truculent et joyeux cauchemar « pour la plus grande joie des enfants. Et aussi de leurs parents ». Nous rions, bien malgré nous, de celui qui s’abaissant pour provoquer l’hilarité, comme le déplore Irénée, donne l’impression de n’être qu’un Schpountz, c’est-à-dire un charlot, un clown. Mais faut-il s’en tenir à ces stéréotypes, quelque peu réducteurs ? C’est tout le génie de Rabelais de convoquer le rieur au tribunal de la raison, et de lui rappeler que derrière les manières joyeuses et cocasses des Silènes se cache en fait une profonde vérité du rire qu’il faut interpréter allégoriquement.

               

     [Faire rire relève d’une véritable exigence, autant esthétique qu’artistique]
     Tel est l’art de l’illusion comique : comme le note plaisamment Rabelais, « l’habit ne fait pas le moine », propos pleins de sagesse qui trouvent un écho dans cette réplique apaisante que Françoise adresse à Irénée en lui rappelant que « l’acteur n’est pas l’homme ». Si faire rire à ses dépends peut susciter la moquerie, il n’en va pas de même de celui qui, relevant le défi de faire rire, se révèle être un artiste. À ce titre, les pitreries de Charlot sont-elles d’abord le fruit d’un extraordinaire travail de mise en scène : la pose du personnage, savamment étudiée, vise surtout à susciter la charge émotionnelle. Ainsi relève-t-elle d’une véritable stratégie artistique. Dans le même ordre d’idée, Jean-Robert Probst n’hésite pas à comparer le timing des numéros de clowns à un « mouvement d’horlogerie » apte à provoquer l’implication spectatorielle. Il en va de même de l’accoutrement vestimentaire du clown Chicky, résultat d’un incessant travail de perfectionnement.

     De toutes ces remarques, il ressort l’idée d’une dimension culturelle et esthétique du faire rire, particulièrement mise en évidence dans les documents du corpus : que l’art du comique résulte en effet de la participation du corps ou d’un exigeant travail sur la littérarité, il nous amène à comprendre qu’il n’est pas donné à tous de savoir rire. Car le rire, à un niveau d’interprétation plus fécond, exige de la part du spectateur ou du lecteur une certaine connivence ainsi qu’un travail de déchiffrement symbolique : c’est ainsi que le grotesque rabelaisien, qui fourmille de propos grivois comme « Fesse pinte, La Dignité des braguettes, Des pois au lard avec commentaire » est un appel à l’attention sur l’esthétique du rire autant qu’un réquisitoire contre l’immobilisme social. Le rire de la farce, envisagé dans sa dimension allégorique est donc un rire qui met à distance le risible pour remplir avant tout une fonction didactique et morale.

               

     [La dimension à la fois didactique et humaniste du rire]
     Comme nous le comprenons, le rire s’accompagne d’une profonde réflexion sur les enjeux qu’il provoque : qu’il s’agisse de permettre l’identification projective des spectateurs comme le suggère brièvement Jean-Robert Probst à propos du « Taxi en folie » ou d’aider le public à mieux affronter les épreuves bien souvent douloureuses de la vie, selon les propos de Françoise à Irénée dans le Schpountz, le comique est toujours significatif. Ainsi est-il investi d’une fonction sociale majeure : la photographie extraite des Temps modernes par exemple perdrait de sa valeur si l’on faisait abstraction du contexte historique qui a marqué les bouleversements socio-économiques multiples après la grande dépression dans les années Trente ainsi que le passage brutal et souvent inhumain vers un monde voué au machinisme et à l’industrialisation. Derrière les pitreries d’un Charlot devenu fou, c’est bien le nihilisme moral de notre monde qui est dénoncé.

     Le rire est donc d’abord et surtout un humanisme : Marcel Pagnol, par la voix de Françoise, en appelle à cette supériorité du comique, apte à faire oublier à l’homme de la rue le sentiment de son échec existentiel. Cette fonction démiurgique du rire incarnée par le clown ou l’acteur comique est ainsi salvatrice : elle préexiste dans l’homme et confère au pouvoir de faire rire une valeur profondément morale et philosophique. Tel est le sens qu’il convient d’attribuer aux propos de Rabelais : les allusions marquées à Socrate, aux silènes et aux symboles pythagoriciens sont riches d’enseignement… Par le rire, l’homme se grandit lui-même pour atteindre la « substantifique moelle », c’est-à-dire l’ascèse. Ainsi le rire le fait-il sortir de sa passivité en le faisant participer à sa propre instruction : le rire de provocation de Charlot ou celui de l’intrépide buveur rabelaisien est donc un rire d’engagement, épris d’humanité et de tolérance…

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, février 2012.

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la référence de l’article (URL de la page).

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License

Support de cours BTS Du rire existentiel, le rire entre mort et transgression

Thème BTS 2010-2012 : « rire, pour quoi faire ? »
Leçon 1 : du rire existentiel.
Leçon 2 : du rire grotesque, ou le rire sans rire ; publication le vendredi 24 février.
Leçon 3 : rire et sexisme ; publication en mars.
Leçon 4 : du « beau rire », ou le retour à l’esprit d’enfance ; publication en mars.

 

Du rire existentiel

 

 

 le rire entre mort et transgression

 

« De quoi rire ici-bas, sinon de Dieu ? »
Georges Bataille,
Ma Mère

Rire et transgression

Transgresser signifie passer outre, aller au-delà, franchir les limites. En ce sens, le rire, parce qu’il est l’expression d’un excès, d’un manque de retenue, d’un dérèglement, est une transgression propice au désordre, à l’inversion des valeurs et des normes sociales. En se situant en marge du « bien penser », il n’est pas éloigné du sacrilège et d’une violation du dogme : ainsi le rire ouvre-t-il une brèche dans la cohésion de l’ordre social et symbolique. Comme le faisaient remarquer très justement Freddy Raphael et Geneviève Herberich-Marx, « le « rire » signifie essentiellement la capacité, qui définit la seule science valable, de toujours remettre nos présupposés et nos assertions. Il témoigne du refus de nous réfugier dans des croyances pour combler nos désirs et apaiser nos angoisses. Il affirme la prééminence du concept d’incertitude » (1).

Le rire est donc à l’opposé du déterminisme puisqu’il repose en grande partie sur la spontanéité et l’imprévisibilité ; c’est même la raison d’être du rire grotesque selon Baudelaire : l’excès de rire n’est-il pas également l’excès de l’être ? Mais ce rire « subit » ou spontané dont parle Baudelaire procède d’abord d’un comique de la transgression. Eric Blondel, dans Le Risible et le désespoir (PUF, Paris 1988) expose l’idée selon laquelle «rire et jeux s’apparentent par le plaisir, la suspension du réel, la transgression des normes et la substitution de règles nouvelles» : rire est ainsi le refus de prendre au sérieux l’ordre. En ce sens, il renvoie l’homme à sa nature profonde et transgressive.

Le rire libère l’homme de la temporalité

Parce qu’il est séparé, détaché de l’être, le rire libère le récit et la fiction. En introduisant l’irréalité, il irréalise la mort. Et c’est la raison pour laquelle il est la transgression de la mort, le franchissement de l’infranchissable. Rire, c’est s’affranchir de ses liens terrestres pour échapper à sa propre finitude. Le rire est ainsi une victoire de l’esprit sur le désespoir et la finitude, en révélant à l’homme une loi absolue, qui le fait échapper au seul horizon de la temporalité et de l’interdit. Il lui permet de dépasser sa finitude en s’inscrivant dans la transgression. C’est donc dans l’identité dialectique du fini et de l’infini qu’il convient de situer le rire.

Si dans la mystique judéo-chrétienne, l’homme entre au monde en violant un interdit posé par Dieu, le rire rappelle à l’homme cette essence religieuse : Rire, c’est en faisant primer sa propre échelle de valeurs, se situer dans le principe créateur de l’homme prométhéen et donc échapper au monde des fins, de la mort, du péché originel, et de l’être-en-faute : en riant, l’homme reprend ses droits. Jean-François Fournier, dans un remarquable essai consacré au rire chez Baudelaire, faisait remarquer à ce titre que « c’est le religieux dans sa dimension de rapport au sacré qui suscite le rire » (2). Nous pouvons en déduire que rire, c’est retrouver la trace de Dieu : « Je ris parce que je suis Dieu ».

Le rire de Don Juan

Donc ce qui fonde le rire, c’est la notion de transgression sacrée. À cet égard, le Dom Juan de Molière est particulièrement intéressant à observer : s’il fut reproché à son auteur d’avoir mis en scène « un Farceur, qui fait plaisanterie de la Religion, qui tient École du Libertinage, et qui rend Majesté de Dieu le jouet d’un Maître et d’un Valet de Théâtre, d’un Athée qui s’en rit, et d’un Valet plus impie que son Maître qui en fait rire les autres » (3), c’est précisément parce que le rire de Don Juan transgresse l’ordre établi. De façon plus générale, on peut reprendre les propos de Jean Massin à propos du Don Juan de Mozart en affirmant que « le rire de Don Giovanni dans le cimetière, c’est le défi à l’état pur dans le paroxysme de la joie de vivre. […] Don Giovanni […], par la seule puissance de son rire, […] néantise toutes les valeurs sacrées pour lesquelles le Commandeur a vécu, a cru vivre » (4).

Le rire de Don Juan est avant tout un défi à la mort et à la morale courante. Rire de la mort pour l’homme prométhéen qui ne respecte rien, c’est provoquer le divin en se révoltant contre la finitude : en tant que dérision de la morale, le rire est ainsi un phénomène subversif : « Dans le rire de l’homme quelque chose semble sauvé de la divinité de chaque dieu, dont on dit dans Zarathoustra qu’ils seraient morts de rire… Dans cette mesure, le rire est la réponse souveraine à la mort annoncée de Dieu » (5). Et c’est cette pulsion libératrice qui permet à l’homme de s’affranchir de sa servitude : de la liberté du rire dépend la liberté de l’homme. Le rire est ainsi fait du sentiment d’être pleinement égal à Dieu.

Comme le notait avec pertinence Sophie Nezri-Dufour (6), « Le rire devient dès lors un instrument de survie par sa fonction défensive vis-à-vis de toutes les réalités anxiogènes. Il exerce une véritable modification sur le réel en le symbolisant, en le condensant et en le déformant. Proclamant la vie et le changement, la remise en question, la discussion, il permet de résoudre les conflits dans lequel (sic) l’individu est enfermé. Devant la déchéance humaine, la réalité prégnante de la mort et son danger permanent, il permet de nier la mort, devenant un instrument psychosocial de survie : la vie, grâce au rire, est plus forte. »

Entendue comme rire existentiel, cette liberté de déjouer les normes est une défense contre l’absurde : ainsi, le rire est-il un refus par l’homme de la précarité de sa propre condition, mais paradoxalement, il aide à consentir à la condition humaine en libérant l’homme de ce qui l’aliène : il est ainsi un facteur d’humanisation qui parvient à donner sens à l’insensé. À ce titre, je souhaiterais évoquer ici une scène désopilante du célèbre film italien à sketches : les Nouveaux monstres (I Nuovi mostri, 1977). L’un des sketches les plus drôles relate un éloge funèbre que je vous laisse découvrir (même en italien, la scène ne pose aucun problème de compréhension) :

Cet exemple amène à voir (et à entendre !) que l’origine du rire, c’est paradoxalement le silence, l’abandon, l’oubli : le rire commence toujours par une tragédie, et il est une énigme d’autant plus questionnante qu’il est l’énigme de l’ultime liberté : celle de pouvoir rire de la mort en renversant les interdits. Alors que la mort est l’absence de liberté, le rire, en tant que transgression de la mort, permet d’échapper à l’interminable, au désœuvrement, à la discontinuité, à l’inexorable. Ainsi est-il corrélé de manière structurelle à la vie et à la mort : parce qu’il est la conciliation de deux inconciliables, le rire, comme pulsion de vie, accueille la pulsion de mort pour délivrer l’homme de la mort.

Rire pour repousser la mort…

Si pour Bergson le rire aboutit à un intellectualisme froid et d’une certaine façon à la positivité de l’ordre social, il convient cependant de noter avec Georges Bataille combien l’enjeu du rire reposerait au contraire sur sa contiguïté à la mort : nous rions pour repousser la mort. Parce qu’il lève les barrières du refoulement, qu’il fait l’éloge de la limite, du déséquilibre, et parce qu’il transgresse les représentations interdites et les tabous, le rire en son essence, est violence  : il est lié à l’excès, au désordre. Pour reprendre le titre d’un article de Bataille, ce rire est « la pratique de la joie devant la mort » : telle est la signification du rire existentiel « qui se donne, dans son excès même, comme une quête de l’absolu » (7).

En ce sens il constitue un trait définitoire essentiel de l’homme, au sens rabelaisien du terme : affirmer que « rire est le propre de l’homme » qualifie l’homme dans sa volonté d’être infini, et non conditionné à aucune autre exigence ou loi morale que celle qu’il édicte par le rire : « Je me joue lorsque au bout du possible, je tends si fortement vers ce qui me renversera que l’idée de la mort me plaît —et que je jouis de rire d’elle » (8) affirme Georges Bataille. Parce qu’il est la négation du non-être, du doute existentiel et des aliénations, le rire est un processus créateur qui suggère un mysticisme où la transcendance de Dieu est sauvegardée. 

En riant, l’homme détruit son humanité finie, pour rechercher un fondement infini de sorte que son être libre se manifeste par la possibilité existentielle de pouvoir être « libre d’être mort de rire ». Rire jusqu’à presque mourir… de rire. Dominique Noguez, dans L’Homme de l’humour (Paris, Gallimard, 2004) faisait justement remarquer que « l’humour pourrait bien faire partie, et de la plus haute manière, des quelques subterfuges inventés par l’homme pour échapper, tout en restant en vie, au pesant fardeau d’exister ». Comme nous le comprenons, l’invariant de la mort est intimement mêlé à la thématique du rire. En un sens, le rire, parce qu’il se situe entre la grandeur et la déchéance, permet de conjurer ce que Bataille nommait le « sérieux de la mort ».

Ainsi que nous l’avons vu, le rire est donc traversé par une interrogation métaphysique inscrite à la fois dans la finitude, la mort, et dans la transcendance, la recherche du divin. L’humour noir et le cynisme sont ainsi investis d’une volonté de puissance : « Débarrassé des idoles qui jusque-là ont fondé sa représentation et sa position au monde, l’individu se trouve disposer tout à coup d’une puissance d’affirmation sans limites. La célébration de l’individuel succède alors naturellement à la mort de Dieu : confronté au vide métaphysique, libre de toute entrave théologique, l’homme cherche, dans un mouvement de dépassement, à se déifier lui-même pour atteindre au surhomme nietzschéen» (9).

Ces  propos de Christophe Graulle sont éclairants : il n’est guère étonnant que le rire de Don Juan n’ait rien de drôle… Dans sa recherche d’affranchissement et d’authenticité, le rire de la mort de Dieu, parce qu’il se situe dans la transgression des normes, rejoint l’injonction de Zarathoustra de briser les tables de la loi : en ce sens, le tragique est à la source même du rire. C’est la contestation du rire par le rire même. Dans son écart à la norme, le rire, comme principe de réalité et de liberté, est conçu comme ultime possibilité de donner un sens à la vie, en s’autorisant ainsi une réappropriation de l’ordre et de la morale.

© Bruno Rigolt
Leçons pour les étudiants de BTS Deuxième année
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt, février 2012.

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la référence de l’article (URL de la page).

___________________
Notes

(1) Freddy Raphael et Geneviève Herberich-Marx, Eléments pour une sociologie du rire et du blasphème, Revue des Sciences Sociales de la France de l’Est, 1994, page 5.
(2) Jean-François Fournier, Charles Baudelaire: quand le poème rit et sourit, Paris, L’Harmattan 2004, page 2011, page 158.
(3) Sieur de Rochemont, Observations sur une comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierre, Paris, Nicolas Pépingué, 1665.
(4) Jean Massin, Don Juan, Bruxelles, Éditions Complexe 1993, page 36. On pourrait à ce titre évoquer le « potentiel séditieux du rire vis-à-vis de toute autorité et de tout pouvoir » qu’évoque Axel Kahn (dans L’Homme ce roseau pensant, essai publié en 2007).
(5) Christiaan Lucas Hart Nibbrig, Die Auferstehung des Körpers im Text, Frankfurt 1985, p. 71. Cité par Véronique Fabbri, Jean-Louis Vieillard-Baron, L’Esthétique de Hegel : journées d’études, Centre de recherche et de documentation sur Hegel et sur Marx, Paris, L’Harmattan 1997, page 237.
(6) Sophie Nezri-Dufour, « Primo Levi : rire pour ne pas pleurer« , in Italies, n°4, 2000 : «Humour, ironie, impertinence» (articles n°36, 37)
(7) J’emprunte cette expression à Philippe Sabot, Pratiques d’écriture, pratiques de pensée : figures du sujet chez Breton, Presses Universitaires du Septentrion 2001, page 115. 
(8) Georges Bataille, Méthode de méditation, Paris, Fontaine 1947.
(9) Christophe Graulle, André Breton et l’humour noir : une révolte supérieure de l’esprit, Paris, L’Harmattan 2000, page 207.

 

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License

Ecriture collaborative… par Sarah R. et Tony M.(BTS CGO-2)

Sport
et Valeurs d’entreprise

Corpus établi par Sarah R. et Tony M.
étudiants en Section BTS
comptabilité et gestion des organisations

Présentation
Le sport peut-il être, comme il a été suggéré, un microcosme, un « concentré du monde réel« ? C’est en effet très justement que les Instructions officielles l’apparentent à un « miroir de notre société »… À cet égard, il nous a paru intéressant  de nous pencher sur le rapport entre le sport et l’évolution des normes comportementales et des pratiques sociales dans le monde du travail. 
De fait, particulièrement depuis une quinzaine d’années, l’analogie entre le sport et les valeurs de l’entreprise s’est particulièrement renforcée au point que le management sportif est devenu l’un des piliers du libéralisme économique : esprit d’équipe, dépassement de soi, culte de la performance, culture du résultat…
Cet enjeu managérial est particulièrement mis en lumière par le corpus que nous avons constitué : si l’interview de l’ancien athlète Stéphane Diagana (Document 3) permet de nous faire comprendre à travers la reconversion professionnelle de ce sportif de haut niveau combien le sport peut aider à une nouvvelle perception des compétences managériales, de nombreux documents en revanche invitent à s’interroger sur les valeurs mais aussi les limites du sport au sein de l’entreprise : véritable enjeu épistémologique qui appelle à une réflexion critique comme le suggère la réflexion de Jean-Pierre Escriva (Document complémentaire).
Depuis l’olympisme coubertinien qui entraînait à l’effort et à la sagesse, à l’actuelle mondialisation, le sport est ainsi au cœur des grands thèmes de la sociologie, et plus largement des questionnements anthropologiques, idéologiques et symboliques autour desquels s’articule le libéralisme.
Sarah R., Tony M., février 2011

Corpus

Documents complémentaires

  • G. Dominique Baillet, Les Grands thèmes de la sociologie du sport, « Sport et économie capitaliste« , éd. L’Harmattan, Paris 2001, page 99 et s.
  • Jean-Pierre Escriva, Henri Vaugrand, L’Opium sportif. La critique radicale du sport… éd. L’Harmattan, Paris 1996, « Sport et capitalisme », pages 146-147.

_______________

Prochain corpus d’étudiant(e)s à être publié : « Sport et violence », par Émilie G., Alexandra G., Laura N. et Amélie B. Mise en ligne : dimanche 12 février 2012.

Au fil des pages… Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre…

fil-des-pages.1253926285.jpg

 

Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre

Je ne saurais trop vous recommander de feuilleter ce remarquable ouvrage publié en 2001 aux éditions Bréal et rédigé par deux éminents spécialistes du genre : Jean-Louis Cabanès et Marthe Robert. L’intérêt de cette étude est, au-delà de son érudition, d’offrir aux étudiants mais aussi à tout lecteur curieux, un panorama très vaste, tant littéraire, qu’historique, social et artistique, permettant de mieux contextualiser les formidables transformations qu’ont connues la littérature et la société au dix-neuvième siècle.

Quand tant de livres, de par leur contenu simplificateur, réduisent quelque peu les ambitions du savoir littéraire, cette remarquable étude, même si elle n’est consultable qu’en partie, saura éveiller votre intérêt. Feuilletez d’abord le sommaire : c’est déjà une façon de s’approprier le livre et d’en comprendre la démarche analytique. Ne manquez pas de lire les premières pages de la partie I (« Se repérer« , p. 9-14) qui proposent un rapide survol historique et analytique.

Vous verrez également qu’à côté du roman réaliste et naturaliste (p. 23), d’autres types se sont largement développés : du roman d’aventures au roman historique en passant par le roman « noir » ou « gothique », le roman « feuilleton », « psychologique », etc. Enfin, les lecteurs les plus assidus auront à cœur de parcourir la deuxième partie de l’ouvrage (« Comprendre » : pages 38 et s.). Je conseille à mes classes de Seconde de lire les analyses consacrées à Guy de Maupassant (« Une vision désabusée du monde« , p. 139 et s).

 

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Au fil des pages… Le Roman au XIXe siècle. L'explosion du genre…

fil-des-pages.1253926285.jpg

 

Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre

Je ne saurais trop vous recommander de feuilleter ce remarquable ouvrage publié en 2001 aux éditions Bréal et rédigé par deux éminents spécialistes du genre : Jean-Louis Cabanès et Marthe Robert. L’intérêt de cette étude est, au-delà de son érudition, d’offrir aux étudiants mais aussi à tout lecteur curieux, un panorama très vaste, tant littéraire, qu’historique, social et artistique, permettant de mieux contextualiser les formidables transformations qu’ont connues la littérature et la société au dix-neuvième siècle.

Quand tant de livres, de par leur contenu simplificateur, réduisent quelque peu les ambitions du savoir littéraire, cette remarquable étude, même si elle n’est consultable qu’en partie, saura éveiller votre intérêt. Feuilletez d’abord le sommaire : c’est déjà une façon de s’approprier le livre et d’en comprendre la démarche analytique. Ne manquez pas de lire les premières pages de la partie I (« Se repérer« , p. 9-14) qui proposent un rapide survol historique et analytique.

Vous verrez également qu’à côté du roman réaliste et naturaliste (p. 23), d’autres types se sont largement développés : du roman d’aventures au roman historique en passant par le roman « noir » ou « gothique », le roman « feuilleton », « psychologique », etc. Enfin, les lecteurs les plus assidus auront à cœur de parcourir la deuxième partie de l’ouvrage (« Comprendre » : pages 38 et s.). Je conseille à mes classes de Seconde de lire les analyses consacrées à Guy de Maupassant (« Une vision désabusée du monde« , p. 139 et s).

 

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Classes de Seconde… Je prépare mon orientation !

L’orientation en Seconde…

‘orientation en classe de Seconde revêt un caractère encore plus déterminant qu’en Troisième. C’est une procédure exigeante qui impose d’abord de respecter une « marche à suivre » ainsi qu’un calendrier précis. Mais au-delà de la procédure « scolaire » ou « administrative » d’orientation (qui est sensiblement la même qu’en Troisième), je voudrais mettre l’accent sur un aspect non moins essentiel. Ce n’est pas tant d’aller en S, en ES, en L ou en STMG qui importe le plus, c’est surtout pour le jeune l’occasion de construire très concrètement un projet personnel et vocationnel qui dépasse évidemment le cadre du lycée. Voilà pourquoi je recommande à chaque élève de constituer un « CV projectif », c’est-à-dire de se projeter dans le moyen ou long terme (5 à 10 ans) en élaborant un ou plusieurs scénarios d’anticipation (études et entrée dans la vie active). C’est absolument indispensable afin de concevoir le projet scolaire et professionnel en termes d’enjeu stratégique.

Par ailleurs, je conseille aux élèves de se renseigner dès à présent (comme si vous étiez déjà en Terminale) sur les formations (écoles, BTS, DUT, classes prépa, universités, etc.) qui pourraient vous intéresser. N’attendez pas : plus vous tarderez, et moins vous serez capable de vous adapter à un cadre plus exigeant que vous ne l’imaginez (dossiers de sélection, mention exigée au bac, concours d’entrée, « profil » demandé, etc.). Si vous connaissez d’avance les critères d’admission, il vous sera plus facile de vous y adapter en vous fixant dès la Seconde et la Première des objectifs de réussite. Dans le cas contraire, que se passera-t-il ? Vous suivrez vos études sans vous poser de questions jusqu’à la Terminale, et vous découvrirez alors que plus de la moitié des formations que vous envisagiez vous seront fermées, faute d’une motivation ou d’un niveau suffisants.

Le but, bien évidemment, n’est pas de vous orienter maintenant, mais d’élaborer d’ores et déjà plusieurs scénarios d’orientation et de les confronter « en direct » à vos résultats, vos goûts et vos aptitudes, votre personnalité, afin de choisir, le moment venu, celui qui vous conviendra d’autant mieux que vous l’aurez préparé dès la Seconde. Voilà pourquoi je vous recommande de vous renseigner. Les grandes écoles, les facs, etc. ont toutes un site Internet : connectez-vous, téléchargez les brochures, demandez des informations, consultez les FAQ, contactez les services d’admission pour vous renseigner précisément sur les niveaux exigés. Bref, « préparez le terrain » en adoptant un comportement « stratégique » d’anticipation. Vous verrez, cela donnera encore plus de sens à vos études, car vous deviendrez « acteur » de votre réussite.

Voici quelques sites (parmi des centaines…) qui peuvent vous intéresser :

 
  • Je veux intégrer une « Classe Prépa » : les guides de Culture Gé » : indispensable !

Les guides de Culture générale…

Objectif : culture gé…

Je préconise fortement (dès la fin de Seconde) l’acquisition d’un guide de culture générale. L’immense majorité d’entre vous va en effet poursuivre une scolarité après le Baccalauréat. Certains envisagent déjà une classe préparatoire aux Grandes Écoles, aux instituts d’étude politique, une formation ambitieuse en fac, en IUT, en BTS, etc. À ce titre, je ne saurais trop leur conseiller de faire l’acquisition d’un guide de Culture générale. C’est fortement recommandé pour les étudiants, et indispensable si vous envisagez une classe Prépa ou une Grande école. Les guides de culture générale sont d’un abord difficile a priori, cependant il est intéressant de s’y familiariser tôt (dès le lycée) car ils présentent l’avantage d’offrir un panorama thématique et chronologique très large. Abordant simultanément plusieurs domaines (par exemple l’histoire, la philosophie, la littérature, les arts, les sciences, etc.), ils vous habitueront à pratiquer progressivement une véritable gymnastique intellectuelle grâce à leur pluridisciplinarité. De fait, les compétences spécialisées, si elles sont essentielles, ne sont souvent pas suffisantes pour aborder certaines épreuves lors des concours, particulièrement difficiles du fait qu’elles exigent du candidat des connaissances générales dans tous les domaines.

Ne tardez pas : plus vous anticipez et plus vous aurez de chances de réussir. Commencez par lire dès maintenant les sujets proposés aux concours : cela vous permettra d’orienter votre travail selon une logique de réussite précise. N’oubliez pas que si vous attendez l’année du concours pour travailler votre culture générale, ce sera malheureusement trop tard : vous aurez pris des habitudes qui ne vous permettront pas de vous adapter à de nouvelles méthodes, au rythme de travail intensif, et vous ne parviendrez pas à franchir l’écueil des sélections. En commençant tôt en revanche, vous n’aurez aucun mal à maîtriser l’interdisciplinarité qui est à la base de tous les grands concours de recrutement et des examens de haut niveau.

Pour les élèves intéressés, des séances d’initiation à l’utilisation de ces guides pourront être menées. Voici une courte sélection d’ouvrages :

Hélène Brégant, Précis de culture générale, coll. “Optimum”, Ellipses 2003 (prix public : 11,50 €). Excellent guide, dans l’optique des classes prépa.

 

 

Catherine Roux-Lanier, Frank Lanot, Daniel Pimbé, La Culture générale de A à Z, Hatier 2004 (prix public : 12,10 €). Ouvrage très bien fait : un “classique”.

 

 

Jean-François Braunstein, Bernard Phan, Manuel de culture générale, Armand Colin 2009 (prix public : 26,00 €). Ouvrage remarquable et récemment actualisé. Malheureusement assez cher.

 

  

Un exemple de dictionnaire de culture générale…

Découvrez ci-dessous plusieurs chapitres d’un excellent guide de culture générale, rédigé sous la direction de Pierre Gévart (éditions L’Étudiant, Paris 2007). Certes, l’ouvrage n’est consultable qu’en partie, mais c’est amplement suffisant pour découvrir un certains nombre de notions qu’il vous faudra maîtriser de toute façon après le Bac. Si l’objectif premier de ce guide —comme beaucoup d’autres manuels de ce type— est de préparer prioritairement aux grands concours de la fonction publique, vous gagnerez à le lire afin de parfaire vos connaissances, d’approfondir certaines grandes notions et de mieux comprendre les enjeux culturels, sociétaux ou géopolitiques du monde contemporain.

Je ne saurais trop vous conseiller de parcourir (même brièvement) l’introduction de l’ouvrage et plus particulièrement les sections consacrées à la “dissertation de culture générale” (page huit) ainsi qu’aux fameuses “soutenances” orales devant les jurys… Ne manquez pas non plus la partie consacrée à la “lecture en diagonale” (page 15 et suivantes), très utile. En outre, dans les sections consultables du guide, vous pourrez découvrir nombre de notions : savez-vous par exemple ce qu’est “l’altérité” (page 22), ce qu’on entend par “l’aménagement du territoire” (page 26) ? Pourriez-vous expliquer les liens étroits entre l’architecture et la politique (page 31 et s.) ? Quelle définition de l’Art et des arts proposeriez-vous ? (page 33 et s.). Qu’est-ce que la bioéthique et quels débats entraîne-t-elle sur le plan moral et humain (page 52 et s.) ? Qu’entend-on par le terme de “bureaucratie” ? (page 60 et s.). Quelle différence y a-t-il entre le capitalisme et le libéralisme (page 62 et s.), etc.

 

Comment lire « efficacement » un guide de Culture gé ?

Inutile de lire “en une fois” et “linéairement” toutes les pages : ce n’est d’ailleurs pas le principe d’un guide de culture gé. Plus utilement, prenez une notion au hasard et lisez l’article. Le mieux est de reporter sur un petit répertoire les points importants (définition, dates à retenir, auteur clé, citation, etc.) afin de vous constituer progressivement votre propre guide de culture générale. En même temps, cela vous entraînera à la synthèse (Bien entendu, ne notez sur votre répertoire que l’essentiel !). Dès que vous avez 10 minutes (une ou deux fois par semaine), faites ce petit exercice : vous verrez dans un an à peine combien vous aurez progressé !
Les plus curieux d’entre vous utiliseront Google-livres afin de rechercher d’autres ouvrages. Je vous suggère de cliquer sur ce lien pour aller plus loin…

Les étudiant(e)s intéressé(e)s consulteront également avec profit :

« L’Indispensable en culture générale, Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po« 

indispensable-en-culture-generale.1266482068.jpgreussir-lepreuve-de-culture-generale-a-sciences-po.1266482443.jpg

Cliquez sur chaque vignette pour feuilleter l’ouvrage dans Google-livres.

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles "Le Port de Palerme" par Sarah…

Entraînement à l’EAF
Commentaire littéraire…

 
Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves
♦ Aujourd’hui, le commentaire de Sarah B. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Lisez également  le commentaire de Clarisse !

Après avoir publié hier l’exceptionnel travail de Clarisse, je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire non moins remarquable de Sarah…

TEXTE
 
 

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

 

‘est en 1913 qu’Anna de Noailles (1876-1933), écrivaine française, première femme commandeur de la Légion d’honneur, rédige « Le port de Palerme », évocation nostalgique d’un lieu maritime typique et de l’ambiance qui y règne. Ce texte, qui figure dans le recueil Les Vivants et les Morts, chante avant tout l’amour pour les paysages et porte les empreintes fortes du lyrisme romantique. Composé de seize alexandrins, ce poème est donc à la fois une description très pittoresque, mais aussi et surtout, une célébration de l’ailleurs et du partir, tout autant qu’une idéalisation du lieu.
          Trois axes structureront notre analyse. Après avoir évoqué ce qu’on pourrait qualifier de « poétique du pittoresque », nous verrons combien la description réaliste fait place à une idéalisation du réel en lui donnant à exprimer l’envie d’ailleurs et de voyage. Nous montrerons enfin plus brièvement comment, à travers la forme symboliste de cet épanchement, l’auteure nous transporte vers l’au-delà.

n premier lieu, le poème d’Anna de Noailles présente une description particulièrement réelle et pittoresque du port de Palerme.
          C’est tout d’abord le registre réaliste qui frappe dès la première lecture. On voit dans la strophe 1 par exemple que l’auteure utilise nombre d’éléments volontairement empruntés au réel référentiel. N’est-ce pas la vie de tous les jours qui est évoquée à travers la description du port ? Des termes comme « goudronné » et « citerne » sembleraient même presque déplacés dans une poésie. De plus, Anna de Noailles décrit l’activité marchande et manufacturière qui se déroule autour du port, ce qui situe le texte dans l’espace du travail : ainsi nous parle-t-elle de « sacs de grains, de farine et de fruits », de « vapeurs » ou de « sifflets ». Cette présence du registre réaliste et de détails vrais situe presque le texte dans la chronique sociale et le concret : un port bruyant, populaire… Nous pouvons imaginer qu’Anna de Noailles, femme de la haute aristocratie, regarde avec superbe et sans doute compassion ces humbles vendeurs, affairés à leurs marchandages.
         
Ce soin pour vraisemblabiliser la description et ancrer le lecteur dans la réalité quotidienne a néanmoins de quoi surprendre. Comme nous le notions, l’écrivaine emploie un lexique parfois bien peu empreint de poésie. C’est ainsi que l’adjectif « goudronné » au vers 1, projette sur le vieux port une utilité révélatrice du processus d’urbanisation qui a touché la ville de Palerme lors de la révolution industrielle. Ce primat du référentiel est quelque peu paradoxal, particulièrement sous la plume d’une auteure symboliste, dont la poésie apparaît comme le lieu de contestation de la toute-puissance rationnelle : le titre du recueil, Les Vivants et les morts, en est la probante illustration. 

          Grâce à cette prépondérance du référentiel, tout concourt à un effet pittoresque dans le sens où sont accumulées les notations visuelles pour nous faire imaginer la vie locale, et l’ambiance populaire qui règne sur le port, avec ces « marchands divisés par la fraude » qui crient ou arranguent les passants. Comment ne pas imaginer les interminables tractations « autour des sacs de grains, de farine et de fruits ». Il est également question du « bruit » que font ces vendeurs, terme quelque peu péjoratif ici. De même, « la  rade noire et sa pauvre marine » évoquées au vers six, font-elles ressurgir les vieux clichés sur les villes méditerranéennes, souvent mal entretenues, en proie aux trafics en tous genres et aux activités illicites qui s’y déroulent. 

          Par cette description pittoresque de la population, Anna de Noailles amène le lecteur à se projeter dans la réalité concrète du port. Néanmoins, il est permis de s’interroger : certes, le registre semble à première vue celui du réalisme et de l’objectivité, mais il n’en demeure pas moins qu’Anna de Noailles, si elle travaille sur le même terrain que les naturalistes, retire quelque peu au monde réel sa matière et son enjeu social. Le fait d’articuler le registre symboliste sur le registre réaliste produit un effet poétique particulièrement original : c’est ainsi que le réel semble soudain métamorphosé grâce à ce croisement entre la réalité et l’imaginaire, qui va progressivement faire naître, ainsi que nous allons le voir, des impressions de plus en plus irréelles.

our réaliste qu’elle soit, la description du port amène donc subtilement la poétesse à changer et à métamorphoser un lieu populaire ainsi qu’une réalité éminemment ordinaire en un paysage rempli d’inspiration, de rêve et de beauté.
         
Commençons par nous intéresser à l’idéalisation du réel. On peut voir implicitement que le port, pourtant bien « concret », tend à conquérir l’espace du voyage et de l’ailleurs. Par quelques notations impressionnistes, le décor se métamorphose en un paysage onirique : ainsi, de banales citernes portuaires, témoignage des grandes raffineries de sucre construites au centre du golfe de Palerme, peu esthétiques et assez grossières architecturalement, deviennent des « citernes du rêve », comme si la poétesse aspirait à trouver dans son imaginaire, un paysage apte à faire ressurgir, selon le credo romantique, les élans lyriques du cœur.
          Remarquons en effet combien, même la réalité la plus triviale, semble soudainement embellie : c’est ainsi que le vent au vers onze, confère à ce décor urbain des connotations d’envol et de plénitude : « son aile assainit ». N’incarne-t-il pas dès lors l’idéal et le spirituel, en opposition au monde matérialiste et vulgaire ?
Nous pouvons également remarquer combien Anna de Noailles paraît attendre le soir « si lent à venir » comme un philtre, « un breuvage ineffable et béni » susceptible d’apporter l’inspiration. Le choix de ces deux adjectifs n’est pas, comme nous le verrons un peu plus loin, sans conséquence : c’est à une quête de pureté et d’absolu  que nous convie l’écrivaine.

          De même, l
‘auteure utilise des images susceptibles de variations subtiles. Témoin ces « cercles infinis », dont la dimension spiraloïde connote, outre un éloignement du réel, une sorte de mouvement centrifuge qui semble faire l’apologie d’un paysage infini et sans limite, si caractéristique de l’imaginaire symboliste. C’est bien l’appel du voyage et du partir qui se trouve évoqué ici. Le port de Palerme devient ainsi « le lieu du voyageur ». Plus qu’un simple dépaysement, le paysage est prétexte à une quête de l’inspiration. Le contraste entre les termes « splendeur » et « ennui » au vers cinq, évoque ainsi la majesté et l’immensité de la mer, par opposition avec la monotonie des longues journées méditerranéennes, où le temps semble arrêté. « Le Port de Palerme » est ainsi une ode au Voyage. Les « vaisseaux », fussent-ils « délabrés », de même que les « vapeurs » dont il est question aux vers sept et neuf, mettent l’accent sur l’immatériel.
          N’est-ce pas tout le mythe du voyage en Orient qui semble ressurgir dans ces vers ? Par ses connotations, le mot « vaisseaux » pourrait en effet faire songer à la découverte de
cultures magnifiques, de lieux sacrés où se lèvent d’autres soleils et d’autres rêves. Dès lors, le vers huit résonne comme une prière autant qu’un appel : « Cet éternel souhait du cœur humain : partir ! ». Renforcé par la tournure exclamative, le verbe traduit  un emportement, presque une exultation. Enfin, l’expression « désert d’azur» du dernier vers renforce cet appel de l’Orient que nous évoquions à l’instant : euphorie du voyage idéalisé, appel de l’inconnu et du mystère, comme la quête d’une impossible Terre promise… 

pprofondissons désormais cette dimension idéaliste du texte d’Anna de Noailles. De fait, « le Port de Palerme » est tout à fait représentatif de la réaction spirituelle, idéaliste voire idéiste, qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et les premières années du vingtième siècle. Anna de Noailles nous fait part d’un paysage dont nous pourrions dire qu’il est d’une certaine façon non figuratif.
          Ainsi que nous le pressentions, l’expérience de l’effacement du réel se veut une expérience de l’impossible et du non
représenté. Démarche presque provocatrice s’il en est : rédigé en 1913, soit un an avant la première Guerre Mondiale, c’est en effet un refus de tout engagement, que présuppose ce merveilleux épanchement : vécue comme échappatoire aux vicissitudes de la vie, la poésie permet de réinventer le monde : « engagement poétique » plutôt qu’engagement « politique », comme une manière de conjurer les tragédies de l’Histoire. Ainsi, c’est bien la quête et le déchiffrement qui confèrent au poème sa dimension allégorique. Lorsque Anna de Noailles évoque les «citernes du rêve», on ne sait pas vraiment ce que représentent pour elle ces citernes : l’indéchiffrable est ainsi un voyage : même les choses les moins belles sont matière au rêve. C’est alors que le véritable voyage commence ; et sans doute il est vrai que pour Anna de Noailles, le poème est surtout prétexte à un voyage métaphorique qui se fait symboliquement à travers les mots.  Pour la «muse des jardins», la poésie participe en effet d’un réenchantement du réel. N’écrivait-elle pas, dans son recueil Le Cœur innombrable paru en 1901, qu’« il n’est rien de réel que le rêve et l’amour» ?
          Dès lors, le poème peut se lire comme une interrogation métaphysique sur la vie et la mort, comme nous y invite d’ailleurs le titre du recueil. Transcendant toute vraisemblance, le texte est comme un appel à la Liberté et à l’Absolu. Comment ne pas évoquer ici les propos de Mallarmé, selon qui
 « la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Mais ce chemin vers les symboles est aussi pouvoir de l’Esprit sur les sens. L’« ineffable » dont parle Anna de Noailles signifie en effet ce qui ne peut être dit, que l’on ne peut comprendre qu’en le déchiffrant. Pareillement, le terme de « breuvage » est comme un symbole initiatique. Enfin l’adjectif  « béni » semble placer le poème  sous la protection de Dieu, et l’on pourrait parler ici d’un symbolisme mystique comme chemin possible de l’art poétique en quête d’une vérité qui reste toujours à déchiffrer.

evenons en conclusion sur un point qui nous paraît essentiel : comme nous l’avons compris, pour Anna de Noailles comme pour les Symbolistes en général, si la poésie est vécue comme une idéalisation du réel, c’est qu’elle confère au langage l’ambitieuse mission de réinventer le monde. « Le Port de Palerme » est ainsi  l’expression d’un voyage, d’autant plus fabuleux qu’il est métaphorique : voyage immobile, apte à saisir l’idéal, le transcendant et l’indicible… Cette quête de l’ailleurs ne s’apparente-t-elle pas, finalement, à une quête de soi ? Partir pour mieux se retrouver…

© Sarah B. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

 

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

 

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles « Le Port de Palerme » par Sarah…

Entraînement à l’EAF

Commentaire littéraire…

 

Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves

♦ Aujourd’hui, le commentaire de Sarah B. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
Lisez également  le commentaire de Clarisse !

Après avoir publié hier l’exceptionnel travail de Clarisse, je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire non moins remarquable de Sarah…

TEXTE
 
 

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

 

‘est en 1913 qu’Anna de Noailles (1876-1933), écrivaine française, première femme commandeur de la Légion d’honneur, rédige « Le port de Palerme », évocation nostalgique d’un lieu maritime typique et de l’ambiance qui y règne. Ce texte, qui figure dans le recueil Les Vivants et les Morts, chante avant tout l’amour pour les paysages et porte les empreintes fortes du lyrisme romantique. Composé de seize alexandrins, ce poème est donc à la fois une description très pittoresque, mais aussi et surtout, une célébration de l’ailleurs et du partir, tout autant qu’une idéalisation du lieu.
          Trois axes structureront notre analyse. Après avoir évoqué ce qu’on pourrait qualifier de « poétique du pittoresque », nous verrons combien la description réaliste fait place à une idéalisation du réel en lui donnant à exprimer l’envie d’ailleurs et de voyage. Nous montrerons enfin plus brièvement comment, à travers la forme symboliste de cet épanchement, l’auteure nous transporte vers l’au-delà.

n premier lieu, le poème d’Anna de Noailles présente une description particulièrement réelle et pittoresque du port de Palerme.
          C’est tout d’abord le registre réaliste qui frappe dès la première lecture. On voit dans la strophe 1 par exemple que l’auteure utilise nombre d’éléments volontairement empruntés au réel référentiel. N’est-ce pas la vie de tous les jours qui est évoquée à travers la description du port ? Des termes comme « goudronné » et « citerne » sembleraient même presque déplacés dans une poésie. De plus, Anna de Noailles décrit l’activité marchande et manufacturière qui se déroule autour du port, ce qui situe le texte dans l’espace du travail : ainsi nous parle-t-elle de « sacs de grains, de farine et de fruits », de « vapeurs » ou de « sifflets ». Cette présence du registre réaliste et de détails vrais situe presque le texte dans la chronique sociale et le concret : un port bruyant, populaire… Nous pouvons imaginer qu’Anna de Noailles, femme de la haute aristocratie, regarde avec superbe et sans doute compassion ces humbles vendeurs, affairés à leurs marchandages.
         
Ce soin pour vraisemblabiliser la description et ancrer le lecteur dans la réalité quotidienne a néanmoins de quoi surprendre. Comme nous le notions, l’écrivaine emploie un lexique parfois bien peu empreint de poésie. C’est ainsi que l’adjectif « goudronné » au vers 1, projette sur le vieux port une utilité révélatrice du processus d’urbanisation qui a touché la ville de Palerme lors de la révolution industrielle. Ce primat du référentiel est quelque peu paradoxal, particulièrement sous la plume d’une auteure symboliste, dont la poésie apparaît comme le lieu de contestation de la toute-puissance rationnelle : le titre du recueil, Les Vivants et les morts, en est la probante illustration. 

          Grâce à cette prépondérance du référentiel, tout concourt à un effet pittoresque dans le sens où sont accumulées les notations visuelles pour nous faire imaginer la vie locale, et l’ambiance populaire qui règne sur le port, avec ces « marchands divisés par la fraude » qui crient ou arranguent les passants. Comment ne pas imaginer les interminables tractations « autour des sacs de grains, de farine et de fruits ». Il est également question du « bruit » que font ces vendeurs, terme quelque peu péjoratif ici. De même, « la  rade noire et sa pauvre marine » évoquées au vers six, font-elles ressurgir les vieux clichés sur les villes méditerranéennes, souvent mal entretenues, en proie aux trafics en tous genres et aux activités illicites qui s’y déroulent. 

          Par cette description pittoresque de la population, Anna de Noailles amène le lecteur à se projeter dans la réalité concrète du port. Néanmoins, il est permis de s’interroger : certes, le registre semble à première vue celui du réalisme et de l’objectivité, mais il n’en demeure pas moins qu’Anna de Noailles, si elle travaille sur le même terrain que les naturalistes, retire quelque peu au monde réel sa matière et son enjeu social. Le fait d’articuler le registre symboliste sur le registre réaliste produit un effet poétique particulièrement original : c’est ainsi que le réel semble soudain métamorphosé grâce à ce croisement entre la réalité et l’imaginaire, qui va progressivement faire naître, ainsi que nous allons le voir, des impressions de plus en plus irréelles.

our réaliste qu’elle soit, la description du port amène donc subtilement la poétesse à changer et à métamorphoser un lieu populaire ainsi qu’une réalité éminemment ordinaire en un paysage rempli d’inspiration, de rêve et de beauté.
         
Commençons par nous intéresser à l’idéalisation du réel. On peut voir implicitement que le port, pourtant bien « concret », tend à conquérir l’espace du voyage et de l’ailleurs. Par quelques notations impressionnistes, le décor se métamorphose en un paysage onirique : ainsi, de banales citernes portuaires, témoignage des grandes raffineries de sucre construites au centre du golfe de Palerme, peu esthétiques et assez grossières architecturalement, deviennent des « citernes du rêve », comme si la poétesse aspirait à trouver dans son imaginaire, un paysage apte à faire ressurgir, selon le credo romantique, les élans lyriques du cœur.
          Remarquons en effet combien, même la réalité la plus triviale, semble soudainement embellie : c’est ainsi que le vent au vers onze, confère à ce décor urbain des connotations d’envol et de plénitude : « son aile assainit ». N’incarne-t-il pas dès lors l’idéal et le spirituel, en opposition au monde matérialiste et vulgaire ?
Nous pouvons également remarquer combien Anna de Noailles paraît attendre le soir « si lent à venir » comme un philtre, « un breuvage ineffable et béni » susceptible d’apporter l’inspiration. Le choix de ces deux adjectifs n’est pas, comme nous le verrons un peu plus loin, sans conséquence : c’est à une quête de pureté et d’absolu  que nous convie l’écrivaine.

          De même, l
‘auteure utilise des images susceptibles de variations subtiles. Témoin ces « cercles infinis », dont la dimension spiraloïde connote, outre un éloignement du réel, une sorte de mouvement centrifuge qui semble faire l’apologie d’un paysage infini et sans limite, si caractéristique de l’imaginaire symboliste. C’est bien l’appel du voyage et du partir qui se trouve évoqué ici. Le port de Palerme devient ainsi « le lieu du voyageur ». Plus qu’un simple dépaysement, le paysage est prétexte à une quête de l’inspiration. Le contraste entre les termes « splendeur » et « ennui » au vers cinq, évoque ainsi la majesté et l’immensité de la mer, par opposition avec la monotonie des longues journées méditerranéennes, où le temps semble arrêté. « Le Port de Palerme » est ainsi une ode au Voyage. Les « vaisseaux », fussent-ils « délabrés », de même que les « vapeurs » dont il est question aux vers sept et neuf, mettent l’accent sur l’immatériel.
          N’est-ce pas tout le mythe du voyage en Orient qui semble ressurgir dans ces vers ? Par ses connotations, le mot « vaisseaux » pourrait en effet faire songer à la découverte de
cultures magnifiques, de lieux sacrés où se lèvent d’autres soleils et d’autres rêves. Dès lors, le vers huit résonne comme une prière autant qu’un appel : « Cet éternel souhait du cœur humain : partir ! ». Renforcé par la tournure exclamative, le verbe traduit  un emportement, presque une exultation. Enfin, l’expression « désert d’azur» du dernier vers renforce cet appel de l’Orient que nous évoquions à l’instant : euphorie du voyage idéalisé, appel de l’inconnu et du mystère, comme la quête d’une impossible Terre promise… 

pprofondissons désormais cette dimension idéaliste du texte d’Anna de Noailles. De fait, « le Port de Palerme » est tout à fait représentatif de la réaction spirituelle, idéaliste voire idéiste, qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et les premières années du vingtième siècle. Anna de Noailles nous fait part d’un paysage dont nous pourrions dire qu’il est d’une certaine façon non figuratif.
          Ainsi que nous le pressentions, l’expérience de l’effacement du réel se veut une expérience de l’impossible et du non
représenté. Démarche presque provocatrice s’il en est : rédigé en 1913, soit un an avant la première Guerre Mondiale, c’est en effet un refus de tout engagement, que présuppose ce merveilleux épanchement : vécue comme échappatoire aux vicissitudes de la vie, la poésie permet de réinventer le monde : « engagement poétique » plutôt qu’engagement « politique », comme une manière de conjurer les tragédies de l’Histoire. Ainsi, c’est bien la quête et le déchiffrement qui confèrent au poème sa dimension allégorique. Lorsque Anna de Noailles évoque les «citernes du rêve», on ne sait pas vraiment ce que représentent pour elle ces citernes : l’indéchiffrable est ainsi un voyage : même les choses les moins belles sont matière au rêve. C’est alors que le véritable voyage commence ; et sans doute il est vrai que pour Anna de Noailles, le poème est surtout prétexte à un voyage métaphorique qui se fait symboliquement à travers les mots.  Pour la «muse des jardins», la poésie participe en effet d’un réenchantement du réel. N’écrivait-elle pas, dans son recueil Le Cœur innombrable paru en 1901, qu’« il n’est rien de réel que le rêve et l’amour» ?
          Dès lors, le poème peut se lire comme une interrogation métaphysique sur la vie et la mort, comme nous y invite d’ailleurs le titre du recueil. Transcendant toute vraisemblance, le texte est comme un appel à la Liberté et à l’Absolu. Comment ne pas évoquer ici les propos de Mallarmé, selon qui
 « la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Mais ce chemin vers les symboles est aussi pouvoir de l’Esprit sur les sens. L’« ineffable » dont parle Anna de Noailles signifie en effet ce qui ne peut être dit, que l’on ne peut comprendre qu’en le déchiffrant. Pareillement, le terme de « breuvage » est comme un symbole initiatique. Enfin l’adjectif  « béni » semble placer le poème  sous la protection de Dieu, et l’on pourrait parler ici d’un symbolisme mystique comme chemin possible de l’art poétique en quête d’une vérité qui reste toujours à déchiffrer.

evenons en conclusion sur un point qui nous paraît essentiel : comme nous l’avons compris, pour Anna de Noailles comme pour les Symbolistes en général, si la poésie est vécue comme une idéalisation du réel, c’est qu’elle confère au langage l’ambitieuse mission de réinventer le monde. « Le Port de Palerme » est ainsi  l’expression d’un voyage, d’autant plus fabuleux qu’il est métaphorique : voyage immobile, apte à saisir l’idéal, le transcendant et l’indicible… Cette quête de l’ailleurs ne s’apparente-t-elle pas, finalement, à une quête de soi ? Partir pour mieux se retrouver…

© Sarah B. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

 

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

 

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles « Le Port de Palerme » par Clarisse…

Entraînement à l’EAF

Commentaire littéraire…

 

Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves

♦ Aujourd’hui, le commentaire de Clarisse Q. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
    Découvrez également le commentaire de Sarah !

Il y a quelques mois, j’avais consacré ma « Citation de la semaine » à l’écrivaine Anna de Noailles. Son poème « Le port de Palerme » m’avait tant interpellé que j’ai décidé d’en proposer le commentaire à mes classes de Seconde cette année. Le texte, préparé en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur commentaire. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement exceptionnels, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire de Clarisse… Note obtenue : 20/20 : bravo à elle pour ce travail absolument remarquable.

TEXTE

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve. 

 

ublié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles. Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.
À partir de l’évocation d’un cadre réaliste qui occupera notre première partie, nous verrons dans un deuxième temps combien la poétesse tend à idéaliser le réel référentiel pour laisser place au rêve et au voyage vers un idéal pur. Nous montrerons enfin dans notre dernier axe que l’empreinte symboliste, habile à gouverner les images, marque profondément ce voyage, tout autant métaphorique que spirituel.

           Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.
En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3). Par ce terme, on comprend qu’ils n’ont pas tous les mêmes points de vue : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même est-il possible que le « bruit » dont il est question au vers 2, provienne des disputes ou des inlassables tractations marchandes. Le port apparaît donc comme un lieu peu fréquentable : n’est-il pas d’ailleurs question de « fraude » au vers trois ? Ce non-respect des lois et des droits d’autrui pèse encore sur l’image de la société palermitaine, fortement marquée par l’emprise de la mafia et de la corruption.
Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.
Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin… De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

‘est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.
Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?
On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers huit ou « fondait d’amour » au vers treize donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.
De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.
Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

nsistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.
Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».
Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

u terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

© Clarisse Q. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

Objectif EAF… Commentaire littéraire Anna de Noailles "Le Port de Palerme" par Clarisse…

Entraînement à l’EAF
Commentaire littéraire…

 
Anna de Noailles, « Le Port de Palerme »… Corrigé élèves
♦ Aujourd’hui, le commentaire de Clarisse Q. Classe de Seconde 1, promotion 2011-2012
    Découvrez également le commentaire de Sarah !

Il y a quelques mois, j’avais consacré ma « Citation de la semaine » à l’écrivaine Anna de Noailles. Son poème « Le port de Palerme » m’avait tant interpellé que j’ai décidé d’en proposer le commentaire à mes classes de Seconde cette année. Le texte, préparé en classe, a donné lieu à l’élaboration collective d’un plan en trois parties. Les élèves avaient ensuite la rude tâche d’élaborer leur commentaire. Parmi tous les travaux qu’il m’a été donné de lire, quelques-uns, particulièrement exceptionnels, seront publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif.

Je vous laisse découvrir aujourd’hui le commentaire de Clarisse… Note obtenue : 20/20 : bravo à elle pour ce travail absolument remarquable.

TEXTE

Je regardais souvent, de ma chambre si chaude,
Le vieux port goudronné de Palerme, le bruit
Que faisaient les marchands, divisés par la fraude,
Autour des sacs de grains, de farine et de fruits,
Sous un beau ciel, teinté de splendeur et d’ennui…

J’aimais la rade noire et sa pauvre marine,
Les vaisseaux délabrés d’où j’entendais jaillir
Cet éternel souhait du cœur humain : partir !
— Les vapeurs, les sifflets faisaient un bruit d’usine
Dans ces cieux où le soir est si lent à venir…

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve. 

 

ublié dans le recueil Les Vivants et les morts (1913), « le Port de Palerme » témoigne du lyrisme passionné et de la recherche d’une langue pure qui parcourent les œuvres d’Anna de Noailles. Ainsi, dans ce poème, si la « muse des jardins » reprend, à travers la contemplation du port et des bateaux, le thème romantique du voyage, il importe néanmoins de souligner que cette méditation, par l’idéalisation du réel qu’elle entreprend, amène finalement le lecteur à investir un monde imaginaire, partagé entre l’esthétique et la dimension métaphysique.
À partir de l’évocation d’un cadre réaliste qui occupera notre première partie, nous verrons dans un deuxième temps combien la poétesse tend à idéaliser le réel référentiel pour laisser place au rêve et au voyage vers un idéal pur. Nous montrerons enfin dans notre dernier axe que l’empreinte symboliste, habile à gouverner les images, marque profondément ce voyage, tout autant métaphorique que spirituel.

           Dans un premier temps, Anna de Noailles procède à une description très concrète du port de Palerme. Dès le premier vers, le réalisme surgit du cadre référentiel, déjà suggéré par le titre ; il s’agit du port de Palerme. Pour son poème, l’écrivaine utilise donc comme « support » un lieu qui existe réellement : la grande ville italienne et portuaire de Palerme, située dans une baie au nord de la Sicile. Cependant, elle circonscrit uniquement sa description à la zone portuaire : « port » (v. 2), « rade », « marine » (v. 6), « vaisseaux » (v. 7). On ne connaît rien de la ville elle-même qui n’est pas évoquée, si ce n’est une brève mention au vers 12. L’auteure commence par décrire l’aspect « extérieur », c’est-à-dire l’activité commerciale et la pauvreté du lieu. Comme n’importe quel port, Palerme est en effet un endroit propice aux échanges manufacturiers, comme en témoigne d’ailleurs le champ lexical du commerce : « marchands » (v.2), « sacs de grains, de farine et fruits » (v.3) : ici on peut noter l’évocation de produits locaux divers, de même que le terme « usine » au vers 9, suggère la fabrication ou la transformation des matières premières.
En outre, ce dispositif référentiel est renforcé par une description « sonore » qu’il s’agit de qualifier brièvement : « le bruit que faisaient les marchands » (v.1) suggère par exemple une impression de mouvement et d’agitation particulièrement réaliste ; les vendeurs sont si nombreux et bruyants qu’ils semblent former un amas de personnes « autour des sacs ». Ils manquent de discrétion dans ce lieu éminemment populaire et très fréquenté. De plus, cet appel au sens auditif se retrouve aux vers 6 et 8 : « entendais », « les sifflets faisaient un bruit d’usine » : ici, Anna de Noailles évoque le va et vient bruyant des bateaux, ceux qui partent du port et ceux qui arrivent à Palerme, ce qui donne de la vivacité au lieu. Par ailleurs, cette sensation est accentuée par une description très colorée : l’évocation, « sous un beau ciel, teinté de splendeur » (v. 5),  des produits locaux, notamment les « fruits » (v. 4) ainsi que la journée ensoleillée, éclatante, magnifique, propice aux échanges et au commerce, confèrent à la scène une forte couleur locale.

          Ce parti pris très réaliste et assez inhabituel en poésie s’oppose aux stéréotypes du Romantisme qui utilise généralement un cadre plus idyllique. À ce titre, l’auteure n’hésite pas à peindre la pauvreté du lieu : « la rade » devenue « noire », peut-être à cause de la pollution, semble manquer d’entretien. Nous percevons ici un contraste avec les couleurs de la première strophe : le port, davantage triste et sombre, se perçoit comme l’incarnation d’une certaine mélancolie : l’écrivaine, qui décrit avec nostalgie la « pauvre marine » et les « vaisseaux délabrés », montre ainsi ce qu’on pourrait appeler « l’envers du décor ». De fait, si le port de Palerme est le pôle central de toute la vie économique, ce milieu commercial et cosmopolite semble par ailleurs traduire une certaine malhonnêteté de la société. Les marchands sont en effet « divisés » (v. 3). Par ce terme, on comprend qu’ils n’ont pas tous les mêmes points de vue : il y a des rivalités, des tromperies et des tensions, chaque négociant défendant son propre intérêt « autour des sacs ». De même est-il possible que le « bruit » dont il est question au vers 2, provienne des disputes ou des inlassables tractations marchandes. Le port apparaît donc comme un lieu peu fréquentable : n’est-il pas d’ailleurs question de « fraude » au vers trois ? Ce non-respect des lois et des droits d’autrui pèse encore sur l’image de la société palermitaine, fortement marquée par l’emprise de la mafia et de la corruption.
Sans doute convient-il de noter ici combien cette société est en outre très portée sur le matérialisme. L’oxymore « vieux port goudronné » (opposition entre vieux et goudronné) témoigne en effet du processus de modernisation et d’urbanisation du « vieux port » : on y a construit des routes. Il semble avoir perdu ce qui faisait son charme tout comme « les vapeurs » et « les sifflets » (v. 9) qui font un « bruit d’usine ». Ils paraissent ainsi associés à une société urbaine et spéculative qui détruit l’harmonie pour produire toujours plus. La vente « des sacs de grain, de farine et de fruits » (v. 4) et la « fraude » (v. 4) traduisent à cet égard un goût particulier pour l’argent et le lucre. Mais si Anna de Noailles fait prévaloir une vision critique du monde qui l’entoure, elle éprouve également de la compassion pour cette population à la gouaille populaire qui arpente les quais ou flâne le long du port.
Elle évoque ainsi au vers cinq les langueurs des pays chauds où tout semble « teinté… d’ennui ». Le vers se fait l’écho quelque peu nostalgique de ces longues journées d’été « où le soir est si lent à venir… » (v. 10). Par l’emploi de l’intensif « si » et des points de suspension, l’auteure insiste en effet sur la durée du jour, qui paraît sans fin… De plus, comme le montre l’emploi du présent de vérité générale, cette scène prend une valeur omnitemporelle : il semble en être ainsi de tous les jours : habitude, répétition des mêmes scènes, des mêmes bruits… Cette valeur d’indéfini est également renforcée par le très beau rythme du vers : « Dans ces cieux/où le soir/est si lent/à venir ». Ce rythme quaternaire crée une syntaxe presque chantante qui est comme une invitation au voyage. Les allitérations en [r] et en [s] ajoutent à cet égard une sensation tactile qui, en apportant de la douceur, semble presque susurrer à notre oreille toute la sympathie qu’Anna de Noailles porte envers la société palermitaine.  À partir de ces éléments concrets, l’auteure peint donc un univers référentiel qu’elle parvient progressivement à métamorphoser et à idéaliser grâce au pouvoir évocateur de la poésie.

‘est en effet par le rêve et surtout par l’idéalisation du réel, que s’opère le passage de l’expérience sensible de la vie concrète à son idéalisation, caractéristique de l’entreprise symboliste en tant qu’expression d’une poésie vers un Idéal pur, seule capable de figurer le mystère de l’âme.
Alors qu’elle semblait porter un regard quelque peu hautain sur cette société palermitaine, Anna de Noailles change progressivement de point de vue en contemplant les bateaux qui s’éloignent de la terre. Ainsi au vers six, la vue du port, et plus particulièrement son côté simple, pauvre et misérable, semble comme une révélation qu’il y a quelque chose d’essentiel dans cette contemplation  : « J’aimais la rade noire et sa pauvre marine ». Sentiment qui va s’intensifier puisque la poétesse finira même par « fondre d’amour » au vers treize devant ce paysage. Idéalisation de la réalité disions-nous, tant il est vrai que chez les poètes symbolistes, la poésie est seule capable de recréer le réel : témoin ces « vaisseaux délabrés » au vers sept : l’emploi du mot légendaire « vaisseaux », est comme une métamorphose : les bateaux sont ainsi présentés dans toute leur puissance, comme ils l’étaient sans doute auparavant. Bien qu’ils soient au contraire en ruines et « délabrés », ils sont magnifiques aux yeux de la poétesse car ils sont les représentants du voyage qu’ils traduisent en symboles. Leur état n’a donc pas d’importance, elle n’a pas le souci du matériel, ce qui compte c’est ce qu’ils évoquent, les émotions et les idées qu’ils suscitent. Tout est allégorique : c’est en effet à travers leur contemplation que commence l’évasion de la poétesse vers l’imaginaire : n’emploie-t-elle pas par la suite des mots de plus en plus abstraits et immatériels tels que « vapeurs » ou « cieux » (v.9) ?
On remarque également une évocation des sentiments : « cœur humain » au vers huit ou « fondait d’amour » au vers treize donnent toute sa valeur au registre lyrique, en chargeant l’acte d’écriture d’une totale communion avec la nature : « comme un nuage crève » (v. 13). N’est-ce pas le sens profond de la poésie qui apparaît à travers le lexique des sensations : « je sentais s’ouvrir » écrit Anna de Noailles, comme pour nous faire éprouver, à travers cette impression de plénitude et de bien-être, la fin véritable de toute poésie : la quête idéiste de la pureté. On pourrait faire remarquer combien, dans la dernière strophe, les éléments concrets ont presque totalement disparu, il ne reste plus que « la ville » et « le port » (v. 12), qui laissent eux-mêmes place à l’immatérialité du « vent ». D’abord hésitant, il finit en effet par s’imposer sur la ville. L’imaginaire est finalement total dans les trois derniers vers : « J’avais soif d’un breuvage… » (v. 14). Ici, l’expression qui fait penser à un être altéré d’une soif violente, revêt un sens très fort, qui connote le désir certes, mais un désir ardent, qui n’est pas réel.
De plus, de simples citernes exposées sur le port, se transforment en « citernes du rêve » (vers 16). Par cette métaphore, celles-ci semblent permettre l’accès à l’imaginaire et à l’idéal ; elles s’ouvrent à la poétesse « en cercles infinis » (v.15), oxymore s’il en est, qui traduit l’absence de tout rationalisme : un cercle ne saurait en effet être infini, il désigne ici la forme ronde des citernes. Le lecteur aura relevé le symbolisme bien connu du cercle, caractéristique du voyage mystique à travers l’espace et le temps. C’est donc par le truchement de la contemplation du port et de la mer devenue « désert d’azur » (v. 16) qu’Anna de Noailles s’évade pour parvenir à la quête de Soi : l’impression d’infinité et de beauté est donc essentielle. La description réaliste du port de Palerme, par une idéalisation et une allégorie du concret, s’est transformée peu à peu en un univers imaginaire, qui est celui du rêve, mais plus fondamentalement, en une quête idéale de la Vérité.

          Parallèlement, et toujours dans cette même optique idéiste, l’auteure évoque son désir de voyager vers un Idéal pur, un des thèmes majeurs du Symbolisme. De fait, dès les vers sept et huit, Anna de Noailles exprime sa quête du partir à travers la contemplation des « vaisseaux délabrés ». Ce souhait semble à ce titre provenir des bateaux : « d’où j’entendais jaillir » : l’emploi du verbe « jaillir » apparaît comme un surgissement, une renaissance. Rompant avec la monotonie du quotidien, il crée un effet de surprise, d’agitation et de mouvement. En outre, cette envie de fuir semble irrépressible comme le suggère la tonalité exclamative et presque jubilatoire du vers huit ainsi que la place du verbe « partir ». Positionné en fin de vers, il est mis en avant et crée un effet d’insistance. Il semble d’ailleurs être le seul motif de l’existence « éternel souhait » (v.7) : loin d’être un désir passager, il apparaît comme le but de toute une vie, comme une quête profondément existentielle. Et si l’auteure, comme nous le notions précédemment, se laisse guider par ses sentiments et ses émotions (« souhait du cœur humain »), c’est surtout pour conférer au voyage la mission d’atteindre un idéal « pur ». À travers celui-ci, l’écrivaine semble en effet rechercher un Idéal transcendant. Elle n’aspire pas à un lieu précis, elle s’évade à travers une succession de non-lieux : tout d’abord, l’évocation des « vapeurs » au vers neuf connote l’immatérialité de même que « les cieux » (v. 10) paraissent substituer aux « bruits d’usine » et aux « sifflets » le calme, l’apaisement, et l’infini. De même, « le vent », élément essentiellement primitiviste, traduit-il un sentiment de purification : « son aile assainit » la société profane et quelque peu vulgaire, malhonnête, matérialiste, remplie de tromperies et de tensions. L’ « aile » rappelle à ce titre les oiseaux, symboles de majesté, de liberté et de pureté, ils volent dans les airs, et semblent au-dessus de tout. De plus, l’utilisation du présent à valeur de généralité donne à cette « purification » une dimension universelle, relativement abstraite et idéiste.
Enfin, cette recherche spirituelle de l’Idéal se retrouve aussi dans le « désert d’azur » du dernier vers qui désigne l’infinité de la mer. À cette quête s’ajoute celle de sentiments aussi purs et indicibles que ces non-lieux : «Mon cœur fondait d’amour comme un nuage crève ». Ici la comparaison de sentiments et d’émotions particulièrement forts avec un nuage, élément immatériel qui renvoie au ciel, est comme une transfiguration aux accents d’évangile, comme une communion avec Dieu. On retrouve cette soif d’absolu au vers quatorze : « J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni », là encore l’auteure est en quête de la lumière de Dieu (« béni ») et les sentiments, si beaux qu’ils puissent être, restent dans le mystère et l’« ineffable »…

nsistons, pour terminer, sur un point essentiel : par un grand nombre de caractéristiques du Romantisme qu’il réinterprète et transcende, « le Port de Palerme » est un poème particulièrement représentatif de la mouvance symboliste. De fait, en reprenant le grand thème romantique du voyage, Anna de Noailles essaie peut-être, comme nous l’avons vu précédemment, de fuir une société malhonnête (« fraude »), ennuyeuse (« ennui ») et quelque peu matérialiste dans laquelle l’homme a détruit l’harmonie universelle. Ce sentiment d’inadaptation à la marche de l’histoire, qui n’est pas sans évoquer le fameux « mal du siècle », dépasse pourtant le simple cliché romantique. Il s’agit, comme nous le remarquions, d’un poème davantage symboliste, capable de rendre par le symbole, ce que le monde a d’infini et de mystérieux. Cette démarche allégorique, où chaque image concrète renvoie à l’abstrait le plus pur, rend le poème quelque peu hermétique à la compréhension du simple lecteur, alors obligé de déchiffrer le sens caché des mots pour en pénétrer la puissance suggestive. Ainsi, « les sacs de grains, de farine et de fruits » (v.3) font-ils allusion à la volupté de l’Orient et annoncent déjà de manière implicite le thème du voyage dont « les vaisseaux délabrés » (v.6) sont les véritables représentants. On pourrait aussi faire remarquer combien l’emploi de l’expression « désert d’azur » pour la mer ou de « citernes du rêve » pour qualifier de banals éléments de tout décor portuaire, traduisent, au-delà de l’aspect pictural, une quête du Vrai, pour laquelle les mots ne suffisent pas.
Cette vision allégorique confère donc au poème une part de mystère, renforcée par l’association du réel et de l’imaginaire. L’auteure part en effet d’une description réaliste pour finalement aboutir aux symboles abstraits, unissant terre et ciel, fini et infini : les mouvements spiraloïdes des « citernes du rêve » en sont une parfaite illustration. Notons aussi combien l’emploi d’un vocabulaire volontairement anachronique ou l’utilisation de comparaisons inattendues n’a d’autre but que de confirmer l’idée selon laquelle la création poétique, particulièrement chez les Symbolistes, est alchimie, transformation de la vie en art, seule capable, en créant un monde imaginaire qui s’inspire du monde réel, d’atteindre par ces correspondances reliant le monde inférieur et le monde supérieur, la Vérité.

          On remarque en effet que tout le poème mène à une vérité supérieure et essentielle. De fait, à travers un certain nombre de symboles que nous avons évoqués, nous comprenons que l’auteure ne part pas réellement, il s’agit d’un voyage métaphorique qui donne à l’imagination toute sa valeur créatrice : « j’avais soif » traduit une envie qui ne se réalise pas réellement mais qui reste à l’état de désir. De même, l’image spiraloïde des « cercles infinis » (v.14), par son manque total de rationalisme, suggère la géométrie sacrée des Pythagoriciens. On comprend donc mieux le vers dix dont nous commentions précédemment l’harmonie rythmique : « Dans ces cieux où le soir est si lent à venir… », l’écrivaine n’attend pas le soir en lui-même, mais son mystérieux symbolisme, enrichi du mythe de la nuit, pendant laquelle on est amené à rêver : c’est en effet le seul instant de la journée où l’on peut s’évader pleinement et se laisser aller à la vie, comme à la mort. Moment de pur accomplissement « Mon cœur fondait d’amour », mais ô combien éphémère tel le nuage voué à disparaître. Cependant c’est sa brièveté même qui le rend paradoxalement si intense comme le suggère la dureté du mot « crever ».
Ce n’est pas un hasard si le soir semble également être le moment de la journée choisi par l’auteure pour évoquer l’acte d’écriture. Tant il est vrai que le poème est tout autant la quête fiévreuse d’un au-delà qu’un voyage spirituel, si difficile à atteindre. Comme le dira Anna de Noailles « Il n’est rien de réel que le rêve et l’amour »… La poésie n’est-elle pas, dès lors, un voyage spirituel à l’intérieur de soi, que chacun doit accomplir pour atteindre le Moi véritable ? Nous comprenons dès lors l’importance qu’Anna de Noailles accorde à l’abstrait : l’esprit l’emporte sur les sens. Tout comme un rêve éveillé, la poésie permet de créer un monde imaginaire et idéal, qui est le signe d’une transcendance de la conscience. Par son pouvoir évocateur, par sa simple lecture, elle suffit à nous évader dans un univers aussi bien réaliste qu’indescriptible et ineffable. Comme le soulignait Charles Baudelaire « La poésie est ce qu’il y a de plus réel, c’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde ». Cette affirmation nous semble parfaitement s’adapter au « Port de Palerme », qui finit par identifier la poésie à un acte de pur langage, seul capable d’échapper à la banalité du monde.

u terme de cette analyse, il convient de rappeler quelques points essentiels. Comme nous avons cherché à le montrer, Anna de Noailles dévoile à travers « Le port de Palerme », sa conception de la poésie, qui est aussi une conception du monde. Pour l’auteure, la poésie permet en effet l’expression de ses sentiments et la quête existentielle d’un Idéal inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine. Et si, comme l’affirmait Baudelaire « ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière », c’est bien l’art poétique, par sa puissance transfiguratrice, qui permet cette alchimie, capable de rendre plus réelle la signification transcendante des mots que la réalité immanente qu’ils désignent. La poésie apparaît ainsi plus profonde, plus sensée, voire plus vraisemblable que la vie elle-même. Porteuse d’imaginaire, elle suscite chez le lecteur des sensations, et à la façon d’un rêve, elle l’invite l’espace d’un instant à voyager vers un univers inconnu, qui est autant un questionnement qu’une réponse…

© Clarisse Q. (Lycée en Forêt, Classe de Seconde 1, janvier 2012)
Relecture du manuscrit : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

Un automne en Poésie… Saison 3. Quatrième livraison

Un automne en Poésie

— Saison 3 —
Quatrième livraison

 Composition réalisée d’après le célèbre logo de Dreamworks Animation

Seconde 1, Seconde 12
Lycée en Forêt (Montargis, France)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012 d’«Un automne en Poésie», événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la quatrième livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés. Bonne lecture.

  • Pour lire les poèmes de la première livraison, cliquez ici.
  • Pour lire les poèmes de la deuxième livraison, cliquez ici.
  • Pour lire les poèmes de la troisième livraison, cliquez ici.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

 

 

Dans les lointains roses

Clarisse Q.
Classe de Seconde 1

 

Dans les lointains roses meurt l’étoile,
Emporte avec elle
Mes souffrances les plus belles
Le temps d’un bonheur éphémère.

Sur l’horizon, l’infini noir glisse
Où s’élève la reine céleste
Dont les doux rayons
Apaisent les plaines sensibles de mon cœur.

Astre si pur qui fais sourire mes larmes
Et chanter mes peines,
De ta lumières ne resteront que des ombres :
Princesse de marbre, tu disparais comme à chaque fois

M’abandonnant à l’entraille de ma pensée.
Mes espoirs succombent aux regrets,
Mon amour à la haine,
Mes rêves au goût amer du jour.

Dans les lointains roses meurt l’étoile,
Emporte avec elle
Mes souffrances les plus belles
Le temps d’un bonheur éphémère.

« Dans les lointains roses meurt l’étoile, emporte avec elle mes souffrances les plus belles… »

 

 

Un vide me parlant tout bas…

Yaye N.
Classe de Seconde 12

 

Un sentiment de vide en moi
Un vide me parlant tout bas,
Me chuchotant des mots doux,
Des mots qui n’existent pas…

Et quand je me mets à penser
Ce manque vient s’installer
En moi il s’immerge,
Avale mes pleurs, agrandit ma peur.

Et si et seulement si le manque n’existait pas ?
Comment m’en sortirais-je, ici ou là-bas ?
Serais-je plus heureuse au seuil de disparaître ?
Ce sentiment de ne plus vivre ? Souhaitais-je mourir ?

 

« Un sentiment de vide en moi… Un vide me parlant tout bas… »

 

 

Un automne en montagne…

Julien B.
Classe de Seconde 1

 

L’heure n’est plus à mon âme
Et mon esprit boîtant cherche à travers le calme
Le repos dans le vallon couvert de nuages.
Là, j’aurais seul les clefs du temps :

Vers la douceur des montagnes je plongerais,
Elles m’amèneraient dans le mystère
Où seul parmi les cimes attendant le soir
Un pâtre pourra me donner la raison…

 

 

Là où les mouvements silencieux de la mer…

Ophély B.
Classe de Seconde 12

 

Partons ensemble ! Ma vie sans toi
Est une larme dans les nuits sans lune
Je ne fais que penser à ces souvenirs enlacés
À ces différences qu’on ne peut changer,
Qui nous éloignent à jamais.

Fuyons ensemble
Dans ces étendues de bonheur et de solitude
Où l’infini disparaît dans le lointain et la nuit !

Vivons ensemble
Dans l’impossible réalisé :
Là où les mouvements silencieux de la mer
Berceront la lumière
Dans le soir enfin recommencé !

« Là où les mouvements silencieux de la mer berceront la lumière dans le soir enfin recommencé ! »
Composition originale d’après Yohan Jacob Bennetter (1822-1904), « L’appareillage« 

 

 

J’ai beau chercher…

Ivan G.
Classe de Seconde 1

 

Des centaines de milliers d’yeux
Brillent aux cieux
Qu’y a-t-il là-bas ?
En vain, mes larmes coulent
Et les nuits passent
Tu n’es pas là.

Des centaines de milliers d’yeux
Où sont les tiens ?
Ô Nuage du temps,
Qui décline la douce enfance
Criant l’innocence.
En vain, mes larmes coulent

Et les nuits passent
Tu n’es pas là.
Des centaines de milliers d’yeux
Brillent aux cieux
Je reste là à écouter
Le doux bruit du Silence…

« Des centaines de milliers d’yeux brillent aux cieux. Je reste là à écouter le doux bruit du Silence… »

 

 

Vers d’impossibles Bleus…

Vincent A.
Classe de Seconde 12

 

De mon cœur les maux
Parcourent les flots :
Un rêve inachevé
Devenu réalité.

L’océan d’un bleu azur
Gronde les noirs rivages,
Pure et belle onde
Devenue funestes naufrages.

À travers larmes et peines j’erre
Traversant terres et mers
Plongé dans l’infini aux dimensions de neige.

Le ciel uni est ma cible
Et dès là-bas je m’enfuis
Vers d’impossibles Bleus…

« À travers larmes et peines j’erre, traversant terres et mers… »

 

 

Vous, Vents du Nord…

Corto S.
Classe de Seconde 1

 

Vous, Vents du Nord
Ne m’apportez fraîcheur aucune.
Votre douceur fait danser les arbres
Sous la lune
Mais ce n’est qu’un souflle
Qui m’effleure à peine.

Jamais vos sons enjôleurs
Ne me parviennent
Votre colère déchaîne les eaux
Et mes maux.
Et Vous, Neiges éternelles,
Soyez le berceau de l’humanité.

Sous mes pas, votre immortalité semble mourir,
Dans mes mains, votre vie se fond
Mais vous observez la Terre du haut de vos cieux
Et ces hommes qui vous illuminent
De leur stupidité de métal :
Vous vous effondrez et m’ensevelissent des éboulis de larmes…

« Et Vous, Neiges éternelles, soyez le berceau de l’humanité… »

 

 

Les roseaux de la mer…

Damien V.
Classe de Seconde 1

Les roseaux de la mer
Ont trop longtemps souffert
Le voilier est déchiré
Et mon cœur est divisé.

L’équation de la vie
A comme parallèle la mort ou l’envie de lendemains neufs,
Mon âme tangente n’a de cesse de s’évader,
Mais les perpendiculaires du temps m’en empêchent,

La droite de la peine
Est concourante avec celle de l’espoir :
Mon avenir se dessine comme un polygone prenant forme,
Sur une simple ardoise à craie.

« Mon avenir se dessine comme un polygone prenant forme, sur une simple ardoise à craie… »

 

 

Dans le soir renaissant…

Juliette P.
Classe de Seconde 1

 

L’infini chant douloureux de mes yeux
Se perd à contempler cet amour si proche.
L’absence mélancolique qui n’est que toi
Se noie dans mes Je t’Aime qui te sont destinés.

Tristesse amère inexorable
M’emportant dans les vagues orageuses de la solitude
Cet horizon orangé teinté d’évasion et de vent
Me semble inaccessible, inaccessiblement.

Un fragment de bonheur ? Une trace de rêve ?
Ou l’avide dénouement de la réalité :
Rien n’est plus confus. Mon cœur refoulé de perles salées,
Mon cœur dépourvu de solitude

Éveille en moi le frémissement de tortures enchantées.
Ô mort si proche, telle un amour perdu,
Ô souvenir mélancolique d’un été teinté de larmes
Qui me rappellent sans cesse l’inexprimable de ton visage…

Larmes légères éperdument amoureuses
Tout me ramène à toi,
Mon amour, à nous,
Dans le soir où renaissait ton nom…

« Tout me ramène à toi… Dans le soir où renaissait ton nom… »

 

 

Le steamer de mon cœur

Julian N.
Classe de Seconde 1

 

L’envie de mon cœur dynamite mes ardeurs :
S’opère l’achèvement de mes organes,
S’enrichit l’effusion de mon ennui :
Mon cœur arythmique sentait que mes artères se gonflaient,

Mon âme voulait partir pour m’éviter un saignement nodulaire,
Elle souhaitait s’évader parmi des veines montagneuses
Pour découvrir une érythropoïèse exploratrice :
Un départ, une naissance spirituelle.

M’en aller vers les pérégrinations basaltiques
De l’Islande parmi landes et roches
Formant des caillots marins et des fleuves et des mers
Pour retrouver des sensations solennelles de liberté nouvelle…

Mais à ce jour, mon âme n’est toujours pas partie
Elle ne partira sans doute jamais :
Enclenchée, cette éruption de larmes
Évadé, le steamer de mon cœur qui contenait ce volcan de pleurs, en partance…

« Évadé, le steamer de mon cœur qui contenait ce volcan de pleurs, en partance… »

 

La numérisation de la quatrième livraison est terminée.
Prochaine et dernière livraison : mercredi 14 décembre…

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt pour l’ensemble des illustrations (sauf mention contraire).

Creative Commons License

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « La mer de glace »… par Capucine B-L

Analyse de l’image…

Caspar David Friedrich :

« La mer de glace »

par Capucine B.-L.
(Classe de Seconde 12, promotion 2011-2012)
 

Capucine B.-L. (Seconde 12) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « La mer de glace ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…

Présentation

Exposée à la Kunsthalle de Hambourg en Allemagne, « La mer de glace » (Das Eismeer) est une œuvre très caractéristique du romantisme allemand. Achevée en 1824, cette huile sur toile n’a pourtant pas trouvé d’acheteur du vivant de Friedrich ! « On lui reprochait d’avoir évacué du tableau l’événement principal, le naufrage, pour se concentrer sur le paysage » (1). Et quel paysage ! Ce que le spectateur voit est en effet le spectacle presque hors du temps d’un « amas de débris coupants », un « effondrement », un « paysage pétrifié ». J’emprunte ces expressions à Christine Cayol qui fait remarquer très justement : « Comme au bord d’un gouffre ou d’une falaise, le vertige nous prend puis, lentement, vient s’installer un malaise » (2).

Malaise qui s’explique d’abord par le réalisme effroyable qui se dégage de la scène. Dans un passionnant article consacré à l’analyse du tableau, Olivier Schefer rappelle que « le peintre s’est probablement souvenu de la mort par noyade de son frère, lors d’une partie de patinage, mais aussi du naufrage d’un trois-mâts, prisonnier dans les glaces durant une expédition dans le grand nord. (3) Mais malgré le caractère biographique et réaliste de la composition, « La mer de glace » est surtout une œuvre imaginaire tout droit sortie de la vision intérieure, excessive et tourmentée du peintre. De fait, « La mer de glace » n’est pas la représentation de la nature mais bien, libérée de la rationalité et de la pesanteur, sa dramatisation.

Le tableau dépeint un paysage désertique, hostile, inhabitable, sans aucune forme de vie, qui « est à mettre en relation avec une esthétique du chaos et du retour en arrière qui amène évidemment à des questions d’ordre existentiel […] [privilégiant] le symbolique, le mystérieux, le secret, la méditation sur la mort, et donc l’émergence d’un sentiment mystique de fusion avec le monde  » (4), comme une tentative d’appréhender l’infini dans le fini.

« La tragédie du paysage »

C’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». Regardez l’empilement des blocs de glace au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la symétrie parfaite du paysage.

Vision presque apocalyptique qui « revient à penser l’absolu universel sur le mode d’un mélange indistinct de tous ses éléments. En ce sens, le chaos est une figure de l’absolu […], le règne de l’hétérogénéité, une totalité ouverte, mobile et dynamique, qui ne repose sur aucun fondement stable, étant dépourvue de centre et d’unité régulatrice. […] Le chaos constitue à cet égard l’envers de la création visible, son essence profonde : une réserve de formes et de potentialités créatrices, à laquelle les romantiques veulent aller puiser inlassablement  » (5).

Ces propos de Christophe Genin sont éclairants : rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté : sous ces débris de rochers, sous ces blocs de glace, de minéraux, le chaos défie les lois mêmes de la gravité et ramène l’homme à la mort inévitable et aux ténèbres. Au premier plan, les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’un naufrage du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude.

Mort et transfiguration

Comme le rappelle Gabrielle Dufour-Kowalska, « dans l’enchevêtrement des dalles et des pointes de glaces, savamment disposées par le géomètre visionnaire, sombrent avec le bateau toute trace et tout souvenir de notre et, avec lui, l’esthétique du paysage traditionnel créé pour le plaisir des yeux » (6). Mais cette esthétique « ruiniste » apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin certes, mais qui ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle.

Ce dernier aspect est essentiel. J’emprunte de nouveau à Gabrielle Dufour-Kowalska ces propos tout à fait remarquables : « Le désert de glace […] joue dans cette vision le […] rôle […] d’une négation des conditions mêmes du visible, négation qui doit rendre possible l’activité contemplative et éveiller dans l’œil du spectateur le sens de l’image symbolique(7) ». Ce qui importe en effet dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur de celui qui regarde.

La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire » (8). Les éclats de bois et les amas de glaces accentuent le mouvement du bateau qui s’enfonce dans la mer. Par opposition à cette transdescendance, la glace s’élève vers le ciel, vers la divinité, c’est-à-dire vers Dieu, dans un mouvement de transascendance et de sublimation. Le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.

La glace finit par se confondre avec le ciel dans un dégradé presque diaphane de blanc et de bleu, qui promet l’apaisement, l’oubli dans le néant : si la mort est inévitable, au moins l’homme, investi de cette lumière, peut-il  espérer… Comme le note remarquablement Gabrielle Dufour-Kowalska, « l’usage de la couleur blanche est ici caractéristique : le blanc est une négation de toutes les couleurs, ou bien leur synthèse au sein de l’élément lumineux qui les absorbe et les sublime » (9). Au silence éternel de la divinité, fait ainsi écho la couleur blanche, si représentative dans l’imaginaire romantique du céleste, du primordial et du sacré, alors que les teintes brunes du premier plan représentaient la condition humaine malheureuse, le profane et le matériel.

Conclusion

Au terme de ce travail, interrogeons-nous : comme nous l’avons vu, « La mer de glace » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage. Le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Au-delà du dépaysement exotique, la recherche de l’immensité et de paysages nouveaux est dès lors un moyen pour le Romantique de communier avec la nature sauvage, à la fois confidente et consolatrice, point de jonction entre le visible et l’invisible, l’immanence et la transcendance, le terrible et le divin, le fini et l’infini…

© Capucine B.-L. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 12 (promotion 2011-2012)
Relecture du manuscrit et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

(1) Roger-Michel Allemand, Christian Milat, Alain Robbe-Grillet. Balises pour le XXIe siècle, Presses de l’Université d’Ottawa & Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, page 211.
(2) Christine Cayol, Voir est un art : Dix tableaux pour s’inspirer et innover, Village Mondial/Pearson Education France, Paris 2004, page 67 et 68.

(3) Olivier Schefer, « La mer de glace » : http://imagesanalyses.univ-paris1.fr/glace-13.html 
(4) Bruno Rigolt, « La révolution romantique : une nouvelle vision de l’homme et du monde« , Espace Pédagogique Contributif.
(5) Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 77.
(6) Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 96.
(7) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 96.
(8) Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
(9) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 94.

 

Sources utilisées dans cet article :

 NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

Analyse d’image : Caspar David Friedrich… "La mer de glace"… par Capucine B-L

Analyse de l’image…

Caspar David Friedrich :

« La mer de glace »

par Capucine B.-L.
(Classe de Seconde 12, promotion 2011-2012)
 

Capucine B.-L. (Seconde 12) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « La mer de glace ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…

Présentation

Exposée à la Kunsthalle de Hambourg en Allemagne, « La mer de glace » (Das Eismeer) est une œuvre très caractéristique du romantisme allemand. Achevée en 1824, cette huile sur toile n’a pourtant pas trouvé d’acheteur du vivant de Friedrich ! « On lui reprochait d’avoir évacué du tableau l’événement principal, le naufrage, pour se concentrer sur le paysage » (1). Et quel paysage ! Ce que le spectateur voit est en effet le spectacle presque hors du temps d’un « amas de débris coupants », un « effondrement », un « paysage pétrifié ». J’emprunte ces expressions à Christine Cayol qui fait remarquer très justement : « Comme au bord d’un gouffre ou d’une falaise, le vertige nous prend puis, lentement, vient s’installer un malaise » (2).

Malaise qui s’explique d’abord par le réalisme effroyable qui se dégage de la scène. Dans un passionnant article consacré à l’analyse du tableau, Olivier Schefer rappelle que « le peintre s’est probablement souvenu de la mort par noyade de son frère, lors d’une partie de patinage, mais aussi du naufrage d’un trois-mâts, prisonnier dans les glaces durant une expédition dans le grand nord. (3) Mais malgré le caractère biographique et réaliste de la composition, « La mer de glace » est surtout une œuvre imaginaire tout droit sortie de la vision intérieure, excessive et tourmentée du peintre. De fait, « La mer de glace » n’est pas la représentation de la nature mais bien, libérée de la rationalité et de la pesanteur, sa dramatisation.

Le tableau dépeint un paysage désertique, hostile, inhabitable, sans aucune forme de vie, qui « est à mettre en relation avec une esthétique du chaos et du retour en arrière qui amène évidemment à des questions d’ordre existentiel […] [privilégiant] le symbolique, le mystérieux, le secret, la méditation sur la mort, et donc l’émergence d’un sentiment mystique de fusion avec le monde  » (4), comme une tentative d’appréhender l’infini dans le fini.

« La tragédie du paysage »

C’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». Regardez l’empilement des blocs de glace au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la symétrie parfaite du paysage.

Vision presque apocalyptique qui « revient à penser l’absolu universel sur le mode d’un mélange indistinct de tous ses éléments. En ce sens, le chaos est une figure de l’absolu […], le règne de l’hétérogénéité, une totalité ouverte, mobile et dynamique, qui ne repose sur aucun fondement stable, étant dépourvue de centre et d’unité régulatrice. […] Le chaos constitue à cet égard l’envers de la création visible, son essence profonde : une réserve de formes et de potentialités créatrices, à laquelle les romantiques veulent aller puiser inlassablement  » (5).

Ces propos de Christophe Genin sont éclairants : rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté : sous ces débris de rochers, sous ces blocs de glace, de minéraux, le chaos défie les lois mêmes de la gravité et ramène l’homme à la mort inévitable et aux ténèbres. Au premier plan, les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’un naufrage du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude.

Mort et transfiguration

Comme le rappelle Gabrielle Dufour-Kowalska, « dans l’enchevêtrement des dalles et des pointes de glaces, savamment disposées par le géomètre visionnaire, sombrent avec le bateau toute trace et tout souvenir de notre et, avec lui, l’esthétique du paysage traditionnel créé pour le plaisir des yeux » (6). Mais cette esthétique « ruiniste » apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin certes, mais qui ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle.

Ce dernier aspect est essentiel. J’emprunte de nouveau à Gabrielle Dufour-Kowalska ces propos tout à fait remarquables : « Le désert de glace […] joue dans cette vision le […] rôle […] d’une négation des conditions mêmes du visible, négation qui doit rendre possible l’activité contemplative et éveiller dans l’œil du spectateur le sens de l’image symbolique(7) ». Ce qui importe en effet dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur de celui qui regarde.

La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire » (8). Les éclats de bois et les amas de glaces accentuent le mouvement du bateau qui s’enfonce dans la mer. Par opposition à cette transdescendance, la glace s’élève vers le ciel, vers la divinité, c’est-à-dire vers Dieu, dans un mouvement de transascendance et de sublimation. Le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.

La glace finit par se confondre avec le ciel dans un dégradé presque diaphane de blanc et de bleu, qui promet l’apaisement, l’oubli dans le néant : si la mort est inévitable, au moins l’homme, investi de cette lumière, peut-il  espérer… Comme le note remarquablement Gabrielle Dufour-Kowalska, « l’usage de la couleur blanche est ici caractéristique : le blanc est une négation de toutes les couleurs, ou bien leur synthèse au sein de l’élément lumineux qui les absorbe et les sublime » (9). Au silence éternel de la divinité, fait ainsi écho la couleur blanche, si représentative dans l’imaginaire romantique du céleste, du primordial et du sacré, alors que les teintes brunes du premier plan représentaient la condition humaine malheureuse, le profane et le matériel.

Conclusion

Au terme de ce travail, interrogeons-nous : comme nous l’avons vu, « La mer de glace » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage. Le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Au-delà du dépaysement exotique, la recherche de l’immensité et de paysages nouveaux est dès lors un moyen pour le Romantique de communier avec la nature sauvage, à la fois confidente et consolatrice, point de jonction entre le visible et l’invisible, l’immanence et la transcendance, le terrible et le divin, le fini et l’infini…

© Capucine B.-L. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 12 (promotion 2011-2012)
Relecture du manuscrit et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

(1) Roger-Michel Allemand, Christian Milat, Alain Robbe-Grillet. Balises pour le XXIe siècle, Presses de l’Université d’Ottawa & Presses Sorbonne Nouvelle, 2010, page 211.
(2) Christine Cayol, Voir est un art : Dix tableaux pour s’inspirer et innover, Village Mondial/Pearson Education France, Paris 2004, page 67 et 68.

(3) Olivier Schefer, « La mer de glace » : http://imagesanalyses.univ-paris1.fr/glace-13.html 
(4) Bruno Rigolt, « La révolution romantique : une nouvelle vision de l’homme et du monde« , Espace Pédagogique Contributif.
(5) Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 77.
(6) Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 96.
(7) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 96.
(8) Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
(9) Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 94.

 
Sources utilisées dans cet article :

 NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la source (URL de la page).

Creative Commons License

Un automne en Poésie… Saison 3. Troisième livraison

Un automne en Poésie

— Saison 3 —
Troisième livraison

Seconde 1, Seconde 12
Lycée en Forêt (Montargis, France)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012 d’«Un automne en Poésie», événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la troisième livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés. Bonne lecture.

  • Pour lire les poèmes de la première livraison, cliquez ici.
  • Pour lire les poèmes de la deuxième livraison, cliquez ici.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

  

Partir…

Mathilde G.
Classe de Seconde 12

 

Partir et voyager dans d’autres mondes :
La forme de la terre ne sera plus ronde
Vivre ma vie, écrire au fameux vent,
Aller là-bas, vers l’indéfini de l’azur et du temps

Dans un univers sans mensonge
Où la haine serait plus friable qu’une éponge
Partir, partir… Et ne jamais revenir
Effacer ces montagnes de souvenirs,

Et les places et les rues
Et la haine acquise envers la terre.
Ne plus ressembler à ces humains : reposer à tout jamais
Dans le vent où voyageait mon cœur rempli de ciel et de couleurs…

 

Une sensation de renouveau

Paola M.
Classe de Seconde 12

 

J’ai longtemps dit Adieu à la Foi
Longtemps j’ai eu ce désir de vengeance
Insensée. L’amertume de mon cœur amer
Rôdait sur l’aile d’un ciel perdu
Au milieu des mondes…

Liberté : retourne-toi vers le vaste océan
Qu’est mon âme.

Une goutte d’eau dans une larme de nuages
Un souffle chaud entre deux lèvres de cristal
Une sensation de renouveau :
Zéphir léger qui me pesait,
Ô ma Belle, dans le cou…

« Une goutte d’eau dans une larme de nuages, un souffle chaud entre deux lèvres de cristal, une sensation de renouveau… »

 

Comme un enfant heureux…

Mélanie F.
Classe de Seconde 12

 

Ces orchidées belles se balancent
Au gré des vents telles
Un oiseau qui vole dans
Le crépuscule tombant.

Ses ailes jaillissant
Dans le souffle du temps,
Accablées de soleil
Pour offrir au sommeil

L’eau grande et bleue
Comme un enfant heureux…
La couleur du jour semblait avoir coulé
Du ciel et de la nuit…

« Ces orchidées belles se balancent au gré des vents telles… »

 

Vivre, malgré tout…

Aïda K.-M.
Classe de Seconde 1

 

Maladie n’est que souffrance :
Pandémie est réalité ;
Vivre ou mourir…
L’homme succombe aux larmes
Dans le jour décoloré.
Les morts se transforment :
Le soir s’annonce,
La nuit s’élève
Les cendres s’évadent
Vers un paradis perdu
Au bord du monde
Qu’on appelle l’espoir…

« Le soir s’annonce, la nuit s’élève, les cendres s’évadent… »

 

Dans ce souffle juxtaposé…

Charles P.
Classe de Seconde 1

 

Dans ce souffle juxtaposé, arrive à grands tracés l’automne. De ma fenêtre,
Je contemple ces polygones desséchés
Avec mes yeux, je photographie le temps passé.

Sur des nuages désormais détrempés, pleure le soleil :
À l’horizon, vertical, se prépare le brouillard
Je sens le temps monotone couler sur mes joues.

Elle s’en est allée, telle une feuille se déplaçant symétriquement au vent.
Je suis comparable aux pentagones dénudés,
Impuissant face au temps : elle s’en est allée.

Je m’envole parmi la nuit. Je revois cette feuille dernière s’envoler
Puis retomber.
Seule.

« Elle s’en est allée, telle une feuille se déplaçant symétriquement au vent. »

 

Dans l’aube de la nuit

Chloé H.
Classe de Seconde 1

 

L’esprit énigmatique de la feuille tombante
Est un tourbillon de fureur rose
Dans l’aube de la nuit.
L’espoir est blanc de poussière,
Les larmes soyeuses de la vie
Scintillent les âmes.

L’irréparable du plaisir domine les émotions de l’infini.
Le parfum du rêve définit le sourire de l’avenir
Comme le soleil fascine.
La passion noie le feu à l’afflux
De la pluie
Quand les pleurs remplacent les mines et les rimes.

Puis les rires prennent place
La lassitude des nuages fuit à l’affut de l’espace,
L’intime revit, les soucis enfouis.
L’amour jubile,
Le temps d’un impossible
Automne…

« L’esprit énigmatique de la feuille tombante est un tourbillon de fureur rose dans l’aube de la nuit… »

 

L’Adieu est un vécu trompé…

Mathis C.
Classe de Seconde 12

 

Je me réveille un matin, désorienté ; je suis un tabouret.
Je ne prends pas la porte, je fonce dans un mur
Je vais à droite, mon ombre à gauche dans l’azur,
Je m’accompagne toujours d’une pose silencieuse.

Soudain j’oublie ces délicates violences, je marche dans le sable
Brûlez-moi vivant car je suis parfumé
Je suis enchanté : un habitant sans route qui se retrouve dans le journal.
Adieu l’étranger, me voilà imprimé sur les pages de la mer.

Je pose, lampadophore dans le salon vide. Adieu le théâtre,
Je suis côté jardin, j’entre sur scène parmi la floraison déserte du livre.
Refusez d’obéir : je le dirai aux gens : l’adieu est un vécu trompé !
Je m’en allais pour tout recommencer…

« Adieu le théâtre, je suis côté jardin, j’entre sur scène parmi la floraison déserte du livre… »

 

Le goût du monde

Manon W.
Classe de Seconde 1

 

Cette angoisse pointée sur mon cœur,
S’est noyée dans un océan palpitant de silence.
La douleur que je ressens au plus profond de moi
S’épanche en longs fleuves de chagrin
Parcourant les terres et les mers.
Comment briser ces chaînes qui m’emprisonnent ?
Le goût du monde nous permet de rassembler,
D’écouter, d’entendre,
De parler enfin
Et de verser quelques larmes entrouvertes…

« La douleur que je ressens au plus profond de moi s’épanche en longs fleuves de chagrin parcourant les terres et les mers… »

 

Route perdue, chemin trompé

Jules P.
Classe de Seconde 12

 

Route perdue, chemin trompé… Où étais-je quand je me suis réveillé ?
Je ne suis pas disparu : j’entends les ambulanciers parler
J’ai vu ta main m’effleurer.
Ciel, ne m’attends pas : tu n’as pas besoin de moi.
On dit que l’amour rend aveugle
Je suis sans voix, je suis sans toi.
Comment te dire à quel point je t’ai aimée…
J’entends les ambulanciers parler
Je t’ai à peine ambrassée.
Prends-moi comme autrefois dans tes bras
S’il te plait, ne pleure pas
Pourquoi ne sont-ils pas là, amis, à côté de moi ?

 

Où es-tu ?

Jeanne P.
Classe de Seconde 12

 

Il y a une partie de moi qui espère
Et une autre qui s’éteint.
La lumière s’est estompée,
Mon cœur ne bat plus qu’au rythme du temps.
Il vit dans le soir qu’on appelle la nuit.

Il y a des larmes qui débordent de mes yeux ;
Le fleuve est sorti de son lit,
Les portes du temps se sont ouvertes,
Où es-tu maintenant ?
Les signes se font désirer, cachés derrière le vent.

« Sois forte » ! Le courage, je n’en ai plus
C’est ainsi que j’ai su que tu étais parti
Les fleurs se sont fanées, le vase est ébréché.
Je voudrais toucher les nuages pour t’y voir posé,
Revoir ton sourire : où es-tu…

 « Les fleurs se sont fanées, le vase est ébréché. Je voudrais toucher les nuages pour t’y voir posé… »
(Ill. : BR d’après Paul Gauguin, « Vase de fleurs à la fenêtre« , 1881, Musée des Beaux-Arts de Rennes)

 

La numérisation de la troisième livraison est terminée.
Prochaine livraison : samedi 3 décembre…

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt pour l’ensemble des illustrations (sauf mention contraire).

Creative Commons License

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Un automne en Poésie… Saison 3. Deuxième livraison

Un automne en Poésie

— Saison 3 —
Deuxième livraison

Seconde 1, Seconde 12
Lycée en Forêt (Montargis, France)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012 d’«Un automne en Poésie», événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la deuxième livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés. Bonne lecture. Pour lire les poèmes de la première livraison, cliquez ici.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).


Au creux de mes larmes

Sarah B.
Classe de Seconde 1

 

La courbe du soir se lève déjà vers l’ailleurs
L’oiseau de mon cœur s’éloigne sans frontière,
Il est tard vois-tu : les voiles insaisissables
Quittent les bords de la terre.

La peine est devenue ma compagne
Mes peurs et mes rêves prennent place
Mais tu as su me guider à travers des cités perdues
Parmi l’azur introuvable.

Ta voix est au creux de mes larmes
Et mes pensées multicolores s’envolent à tire d’aile
Sur les chemins empruntés par les aiguilles de mon cœur
La nuit m’apaise au bord du ciel : je suis délivrée de tes actes.

Le regard tourné vers le sol, je ne dis plus un mot
Mon cœur ne cesse de t’appeler
Aux confins de ses battements
Comme cet accord que tu jouas

Le soir de ton dernier concert…

          

           

 

 

Corps de pierre

Pauline H.
Classe de Seconde 1

 

Ton cœur aux mille roses, à l’amour éphémère
Ton cœur au corps de pierre
Me fait rêver

Ta curiosité jonchée de larmes, éveille mes sens
À chaque regard ta beauté s’illumine
Dans mes yeux

Seule au bord du désespoir
Ce drap blanc qui s’étend à mes cils
Incline ses vertiges

Remplis de mensonges et s’efface aussitôt
Je regarde au fond de ma mémoire
Le cri granitique de tes souffrances.

 

 

 

 

À l’inexorable de la mer…

Alexandra H.
Classe de Seconde 1

 

Tombe la nuit et mes yeux se ferment
Dans un océan rempli de passions.
Mon cœur s’éloigne,
S’éteint le monde, nos regards se croisent.
Ne restaient que nos âmes suspendues
À l’inexorable de la mer.

Allarmé, le vent se mit à crier,
Les vagues dansaient autour de nos corps
Vidés par la froide brutalité de l’anxiété
De te voir t’envoler loin de moi
Vers un lointain plein de sable et de solitude.

Le jour se lève : voici l’aube renaissante…
Tu es partie dans l’été aux cimes de l’espace
À tout jamais partie me laissant seule en ce monde
Où nul ne pourra plus jamais atteindre
Mon cœur où voyageait ton nom…

« Où nul ne pourra plus jamais atteindre mon cœur où voyageait ton nom… »

 

 

 

Et si la nuit tombée ?

Canelle T.
Classe de Seconde 12

 

Le soir est tombé en sang,
La violence est comme courir après un enfant.
Et si tous mes mots n’étaient que du vide ?
Laissant agir une forme si rigide
Mais pourtant née d’un sentiment…
Et si la nuit tombée comme une fleur fânée
Avait laissé mon cœur comme un trésor non trouvé ?
Ainsi naquit l’été,
Puis vint ce parfum réel
Comme un amour qui se révèle
À chacun de mes rêves…

 

 

 

Toi l’homme aimant

Maeva B.
Classe de Seconde 12

 

Toi l’homme aimant
Uni à sa femme appelée Maman
Moi, petite fille : je ne voyais encore
Que par tes yeux.

Le jour de séparation
Arriva, bouleversa et brisa…
Tu avais une, deux, trois
Filles espérant que tu reviennes

Tu es parti sans regret
Marchant pas à pas
Vers de nouveaux horizons,
Amusé de ta nouvelle vie.

 

 

Couleur Sépia…

Mylline Z.
Classe de Seconde 1

 

Sur la colline des mélancolies,
j’écris mes maux par colis
La nuit tombe comme des feuilles
Je te regarde partir, le cœur en miettes.

La sentence nocturne s’abat sur la couronne orangée de l’ailleurs
Et je vois le jardin se revêtir de larmes
Ainsi au loin ta chevelure rousse
Danse au rythme du va-et-vient et du vent.

Mes doutes se recouvrent de feuilles : l’automne se dessine
La pluie tombe sur la page comme un chateau de cartes
Je me décompose, fragile
Juste le temps d’une composition

Vies croisées, larmes versées : tu t’envoles, je dégringole.
Le vent passe, les arbres dansent
Les branches tombantes m’annoncent le soir :
Mon parapluie est trop lourd à porter, comme les souvenirs…

 

 

 

Chagrins exilés

Nakadi F.
Classe de Seconde 12

 

Je vis cette passion pour les ténèbres
Dans le ciel je vois un soleil orageux
Et plus loin, l’horizon invisible.
Demain, je prendrai cette longue et belle route,
Route des Exilés.

J’apercevrai cette vieille femme
Versant des larmes
Je m’avancerai, et lui demanderai :
« Pourquoi ? » Elle me racontera ces rêves qui défilent
Sur la Route des Exilés.

Je reprendrai mon voyage
Avec l’inquiétude et l’incertitude qui terrorisent
Plus j’avancerai et plus je verrai
Cette vision rouge, ces forts craquements des bateaux
Sur la Route des exilés.

Et puis j’arriverai : je verrai sur le quai
Tant de belles souffrances,
Tant d’esclaves libres
Monter dans un bateau
Peuplé de chagrins exilés…

 

 

Les lèvres du voyage

Isabelle R.
Classe de Seconde 1

 

Tantôt l’océan de l’automne
Devient la couleur de mes larmes,
Tantôt un lieu dans mon cœur
Coloré par la joie.

Le souffle du vent
Fut le premier pas
Dans un monde nouveau
Où voyageait la clarté de tes yeux.

La brise du vent me rappelle
La douceur d’un amour arrogant :
Ma mémoire effleurant ton visage
Est aussi grande que le monde

Aux contours de présage.
Le mot Amour n’est pas assez grand
Pour exprimer ce que je ressens :
Quelques moments passés

Au bord de l’inexprimable de la mer
La mer… La mer…
Poussée par les vents
Et les lèvres du voyage…

 

 

Définition

Jérôme D.
Classe de Seconde 1

 

Amour (n. m.) Du latin « amor ». Murmure bourdonnant notre existence d’une passion aveuglante et prochaine. Pressentiment idéalisé d’une interférence inhabituelle, ordinaire et dépendante de la femme aimée, naturellement inaccessible. Sans jamais la comprendre, comme le soleil qui émet de la lumière en nous, voguant à toute allure vers l’horizon, heurtant les vagues sans jamais s’arrêter, aux confins de l’été…

 

 

La numérisation de la deuxième livraison est terminée.
Prochaine livraison : mercredi 23 novembre…

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Un automne en Poésie… Saison 3. Première livraison

Un automne en Poésie

 — Saison 3 —

                  

copyright : Bruno RigoltSeconde 1, Seconde 12
Lycée en Forêt (Montargis, France)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012 d’«Un automne en Poésie», événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la première livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés. Bonne lecture.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

 

Dans l’immensité de la nuit

Claudia F.
Classe de Seconde 1

                         

Projection de mes désirs inassouvis
Qui étrangement ressemblent
À l’espérance impressionnée par la clarté du soir,
Voici l’étoile gravée aux sources de mon cœur

Comme un reflet du Possible,
Souriant à jamais
Devant ce monde pourtant indifférent
À ce qui pourra m’arriver.

Voici l’étoile repoussant ma douleur
Et voici le vent à jamais enfui
Dans l’immensité de la nuit
Où voyageait la pluie.

Je me suis condamnée à crier
La beauté, l’aube et le Parfait,
Respirant à jamais l’arrivée de ma découverte
Sur ce qui est

Ma vie…

 

Regarde-moi

Sandy C.
Classe de Seconde 12

 

C’est fou comme le monde, la vie et ses merveilles ne sont pas en acier :
Dans tes yeux je vois tout ce qui n’existe pas.
(Le temps est une invention que l’homme a créée pour cacher la peur de mourir.)
Je vois des âmes, des paysages comme personne n’en a jamais vu,
Des sourires éblouis par la lumière de tes yeux.
Essayer de prévoir l’heure de la mort est impossible,

Mais j’ai vu tout cela que les gens ne voient pas : j’ai vu l’impossible espoir !

(L’impulsion de la survie peut tuer alors que nous n’étions pas destinés à mourir,
alors que nous aurions dû y échapper…)
J’ai vu une pupille entourée d’un bleu océanique
Qui ouvre un monde dont personne n’a réellement la clef…
(Personne ne l’a, elle est en celui qui y croit.)
J’ai vu l’incompréhension, la destruction et l’égoïsme.

Au contraire, il y a l’invention de ce que notre esprit veut faire vivre
Pour une seule et unique personne :
On la voit un jour, le lendemain tout ce qui faisait d’elle
Un être vivant a disparu…
Plus de sentiments qu’elle ressentait quand elle était triste, heureuse ou en colère.
Elle ne ressent plus la douleur. Ne ressent plus le bien-être.

Elle ne peut plus émettre un seul son, aucun.
Elle ne peut plus faire un seul mouvement, aucun.
Éteinte comme si elle n’avait jamais connu la vie.
(Pendant qu’elle traversait ce miroir, à quoi pensait-elle ?
Avait-elle peur ?
A-t-elle eu le temps au moins d’avoir peur ?)

J’ai vu tes souvenirs : chacun pour toi était précieux… Tout s’est effacé.
Sous terre tu demeures ; je pleure.
Et ce soir, vois-tu, je vois la pleine lune, un miroir dans lequel je te vois.
La mort ne nous a pas séparées : je pense à toi…
Tu es un mirage qui s’étend sous la mer,
Comme le visage que tu as lorsque tu sais ce qui suit,

Et que les choses viennent comme des ondes.

Les yeux se tournent vers ceux qui ont besoin de les voir :
Ceux qui ont perdu le goût du réel, perdu le goût de leur propre vie.
Je veux posséder ce regard immortel, ces yeux, ces deux perles.
Je vois ce que tu vois parce que
Ce que tu vois, c’est moi.
Entre nous qui est le plus diffèrent des deux ?

Regarde moi…

« Regarde-moi » Photomontage d'après Man Ray "Tears", 1933

 

Tempête guitariste

Roman R.
Classe de Seconde 1

     

Seuls face à l’eau pâle
Mes doigts s’agitent sur ma guitare
Et la mélopée matinale
Accompagne le son des vagues
Au ciel inexorable de ce phare exilé.
Les vagues sont des lames
Mes mains frappent les cordes
Et la danse mystique du vent.

Moi, je t’attendrai sur les bords du jour
À l’horizon couleur safran.

Au large, l’orage fait rage
Les mouettes et le sable deviennent tempête.
Le concert s’enflamme
Émeut les falaises, laisse couler leurs larmes
Telles des tambours au dénouement de l’inséparable.
Les éclairs illuminent la terre
La lanterne surveille la mer
Et l’astre venu peut venir me prendre

Au son d’un dernier accord parfait,
Aux premiers rayons du monde…

 

Au seuil d’exiler mon âme…

Camille D.
Classe de Seconde 1

 

Une nuit orageuse
Non ordinaire
Porte sur moi
La curieuse illusion
D’un vaste sanglot.

Survint le voyage
Favorisant l’espérance aux lendemains de rosée.
Apparut une mystérieuse silhouette :
La soudaine ambiguïté
D’une complexité à résoudre.

Au seuil d’exiler mon âme,
Les sinistres chuchotements du départ
Quittèrent mon cœur
Pour interrompre le dernier signal
Pour un fabuleux voyage pénétrable…

 

Les oiseaux tombèrent et s’envolèrent

Emma V.
Classe de Seconde 1

 

Devant moi, il y a un arbre
Parmi des chagrins de couleur marbre
Et derrière l’arbre
Comme une vie remple de pluie.

Je vois dans mon jardin
L’ortie berçant la douleur
Et glaçant l’aurore abimée,
Perdue parmi la feuille effacée de mon cœur.

J’ai pris la clé envolée de la vie
J’ai senti la fuite et les combats infinis
Je m’échappai dans la nuit battue
Par le sourire écarlate de la lune…

 

 

Virages de la vie

Chloé M.
Classe de Seconde 12

 

Une route revêtue d’un mélange de bitume et de gravillons,
Une route sombre comme ton âme :
La tragédie de ton départ reflète les gris cieux
Revêtus d’une dalle de béton.

Triste route au soleil couchant, route inconsolable
Et ce jour qui va éclore sera comme comme les autres jours :
Vide de sens ainsi que les grandes agglomérations
Aux murs de pierre, aux toits de métal.

Le virage de la vie m’égare à nouveau
La mélodie présente dans mon cœur
S’estompe sur les routes urbaines
Où voyageaient mes larmes lourdes comme des peines.

D’une voix tremblante, j’implore nos souvenirs
Pour que tu reviennes : beaucoup de chemins
Mènent jusqu’à toi mais les interdits nous séparent :
Alors je reste dans cette étrange obscurité,

Au bord de cette route revêtue d’un mélange de bitume et de gravillons
J’attends que passe mon existence perdue
Tandis que passent parmi l’azur
Les silences frémissants de ton absence.

   

 

Une banlieue de nature morte

Melvin C.
Classe de Seconde 1

 

La ville humaine est encore là inexorablement
Je ne vois rien que le triste :
Une envie de fuir
Vers de nouveaux parfums,
De nouvelles dissidences
encore possibles.

Il faudrait redessiner les trottoirs de la vie,
Couper ces haies de villes où poussent des fleurs de simulacre,
Transformer l’arbre de béton en chanson évasée de rosée.
Joyeux, le pinceau de mon cœur a peint les sables
Et les sillons de la mer…

 

 

Au creux de mon cœur serré

Romane S.
Classe de Seconde 1

 

Des larme d’amour coulaient
Sur mon âme salée ;
Au creux des montagnes rosées,
Au creux de mon cœur serré

Un regret inutile fut le voyage
De nos chemins séparés :
Restèrent quelques instants égarés entre nos mains,
De dangereux aveux rassurants

Comme un rêve de lointain et de vent
Au creux des montagnes rosées,
Au creux de mon cœur serré
Ivre de partir seule pour un unique voyage

Une mélancolie serrée me rappelle
Les souvenirs enlacés de nos yeux :
Je pense à toi, au creux des montagnes rosées,
Au creux de mon cœur serré.

 

Un manque automnal

Cécile D-S.
Classe de Seconde 1

 

Dans le voyage immobile de la tristesse,
J’assassine le temps. Il ne reste rien :
Plus un baiser, que des fragments de regrets…
Les fleurs de raison se fanent,
Envolées par la vie

Dansent les feuilles autour de moi,
Tristes les souvenirs perdus au fond de moi,
Des larmes de neige, des larmes brunes
Papillons de fraicheur, blancs dans l’horizon,
Tapissent mon cœur

Une brise automnale emporte avec elle
Les rires et des confidences de chagrins.
Ivre de cet amour, de cette mélancolie désastreuse
Et de ces doux parfums je me souviens.
La tendresse du vent emporte tous mes sentiments

Des feuilles ont soulevé ce passé pessimiste et glacé
L’œil éclairant la nuit, berce les arbres
Qui sans jalousie m’observent.
Seule sous un nuage de pluie prochaine
Je m’efface éphémère

Dans la saison d’un bonheur perdu sans raison
Et dans le silence de l’enfance,
Je me noie à l’utopie des dernières clartés.
Je verse des larmes, belles de trahison :
Un manque automnal à perdre la raison…

« Je me noie à l’utopie des dernières clartés. Je verse des larmes, belles de trahison : Un manque automnal à perdre la raison... »

 

La numérisation de la première livraison est terminée.
Prochaine livraison : dimanche 13 novembre…

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Méthodologie Lycée… Comment bien apprendre un cours…

Texte support : cours sur le Symbolisme.

Réaliser une fiche de synthèse...

Les dangers d’un cours appris « mot à mot »

Nombreux sont les étudiants qui estiment que « prendre un cours » relève de la simplicité : il suffirait de « recopier le tableau » et d’en apprendre tel quel le contenu. Une pareille conception est fréquemment source d’échecs. D’une part parce que beaucoup de professeurs (moi le premier) ne notent bien souvent au tableau que quelques points de détail qui ne correspondent pas forcément aux informations clés, ou à la structure du cours ; et d’autre part, parce qu’il est impossible de tout retenir.

Prenez le cas d’un élève de Première qui présenterait à l’oral du Baccalauréat 16 textes. Chaque lecture suivie occupe une copie double environ, soit plus de 60 pages rien que pour l’oral ! Il est évident que si le candidat ne constitue pas de fiches de synthèse il lui sera impossible d’affronter l’examen dans de bonnes conditions, pour la simple raison que personne ne peut apprendre correctement un tel volume de pages : l’esprit se perd dans le détail, on n’a pas de vision nette des notions, on commet des confusions nombreuses, on n’est pas capable de distinguer ce qui a de l’importance du détail inutile : vous devez donc veiller à discerner l’essentiel de l’accessoire afin de restituer avec exactitude une leçon…

Exercez-vous à partir du cours que j’ai mis en ligne sur le Symbolisme : ce cours comporte près de 2000 mots… Le grand danger, en ne faisant pas de fiche de synthèse, tient principalement au fait qu’on retient souvent des détails parfaitement inutiles, au lieu de se concentrer sur l’essentiel.
← Dans l’exemple ci-contre, les informations surlignées en jaune sont très nombreuses, mais pourtant elles sont inutiles et n’amènent à retenir que des mots et pas du sens !

_

Privilégiez la pensée globale…

À l’opposé, si vous vous réappropriez le cours en le synthétisant, vous l’apprendrez beaucoup plus facilement et rapidement. Le but, c’est d’être capable de partir du sens global et de reconstituer mentalement les points de détail à partir des mots clés qu’on a notés. La pensée est ainsi plus synthétique : au lieu de se noyer dans les faits, elle privilégie l’abstraction et l’idée, c’est-à-dire le sens.  

Le principe d’une fiche de synthèse…

Étape 1 : la prise de notes

Tout d’abord, il faut lire attentivement le texte (en le prononçant à voix basse si vous le pouvez) en surlignant les mots ou groupes de mots qui correspondent aux informations principales, ou qui présentent un intérêt particulier, car le texte est inexploitable tel quel !

Attention : ne surlignez que l’essentiel, surtout pas de phrases ou de parties de phrases entières. Trop surligner revient en fait à ne rien noter du tout !

Étape 2 : l‘exploitation des notes

Il ne faut jamais apprendre à partir du texte surligné. Les notes doivent être retravaillées afin de mieux mémoriser le cours : vous devez donc les ordonner puis les compléter.

 ◊ Pensez en premier lieu à rechercher le sens des mots inconnus ou difficiles, ou ce que vous ne comprenez pas bien (au crayon de papier sur votre feuille de cours, pensez aussi à noter dans la marge les questions ou remarques qui vous viennent à l’esprit afin de les évoquer au début du cours suivant…).

 ◊ Il faut ensuite reporter les informations importantes (qui sont surlignées) en reformulant, en regroupant les idées et en évitant les inutiles présentations (« Le Symbolisme est un mouvement littéraire et culturel… »).

Le nouveau texte comporte 35 mots seulement (contre 170 pour le texte d’origine, soit 5 fois moins environ).

Alors que dans le cours écrit, la structure des phrases, volontairement « littéraire », permettait d’enrichir l’énoncé, dans les notes au contraire, il est impératif de reformuler et de supprimer les redondances (répétitions sous une autre forme), les adverbes, les propositions, certains exemples, etc.

◊ Au moment de reporter les informations importantes, il faut donc penser à :

  • Synthétiser. Posez-vous toujours ces questions évidentes, mais pourtant essentielles : de quoi est-il question dans le cours ? Quels en sont les axes directeurs ? Sur quoi faut-il que j’insiste avant tout ?
  • Hiérarchiser : dans l’exemple ci-dessus, le titre (« Symbolisme »), les repères historiques (« 1885-1895 ») ainsi que la définition (« Révolution spirituelle et idéaliste contre le Réalisme et le Naturalisme ») sont bien mis en évidence. Obligez-vous ensuite, à l’oral, à formuler des phrases rédigées à partir de vos notes afin de vous entraîner à la maîtrise du discours.
  • Regrouper les idées : dans le texte d’origine, certaines expressions ou mots importants étaient parfois répétés afin d’aider le lecteur à cerner l’idée directrice (« réaction idéaliste » ligne 3 ; « nostalgie de l’idéal » ligne 8 ; « idéalisation du réel » dernière ligne) : dans votre fiche, il faut évidemment regrouper les informations : tout ce qui est redondant, mais aussi accessoire ou secondaire doit être supprimé.
Attention : s’il est important de reformuler avec son propre langage, il ne faut pas « traduire » les mots clés ou les notions : leur chercher à tout prix un synonyme ou recourir à des approximations de langage ne saurait aboutir qu’à un travail maladroit, voire incorrect : ici les mots « idéal », « Réalisme », « Naturalisme », « Romantisme », etc. doivent être appris tels quels. Mais rien ne vous empêche évidemment d’approfondir une notion en consultant un ouvrage ou un site spécialisé, en demandant conseil au professeur afin de vérifier que vous avez bien compris…

Etape 3 : l’apprentissage actif du cours

Apprenez toujours le cours à partir de vos fiches de synthèse (et jamais comme je le rappelais plus haut, à partir du cours lui-même). Pensez à relire régulièrement vos fiches en privilégiant à la fois la compréhension du sens global et le « par cœur » pour ce qui concerne la mémorisation des notions, du vocabulaire, des définitions, des citations…

Entraînez-vous par ailleurs aux évaluations en vous posant des « colles » : l’entraînement joue en effet un rôle essentiel afin de vérifier que les notions à étudier sont bien acquises. Le mieux est de vous imposer une « interro surprise » : posez-vous une question d’ensemble et donnez-vous 10 à 15 minutes pour y répondre, pas plus.

Stimuler la mémoire auditive : apprendre avec un smartphone : cliquez ici pour accéder à l’article dans lequel j’explique en détail la méthode).

L’intérêt de la mémoire auditive

Après une journée de travail, la mémoire visuelle est souvent défaillante, surtout si l’on veille tard le soir : fatigue oculaire, difficultés de concentration, troubles de la vision… De plus, votre cerveau est un peu comme un disque dur d’ordinateur : après plusieurs heures de cours sur des matières complètement différentes, une fois rentré chez vous, l’ordinateur, la télévision, les jeux vidéo sollicitent de nouveau votre cerveau. À un certain moment, il ne parvient plus à gérer cette multiplication de signes : le « disque dur » de votre cerveau est littéralement « fragmenté », impossible pour lui de restituer convenablement les connaissances, de là de nombreuses confusions, souvent très lourdes de conséquences en situation d’évaluation.

© Bruno Rigolt (Lycée en Forêt, Montargis, France) dernière révision : 26 octobre 2011 à 09:26

La citation de la semaine… Simone de Beauvoir…

« On ne naît pas femme : on le devient. »

On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. […]. En vérité, l’influence de l’éducation et de l’entourage est ici immense. […]

Ainsi, la passivité qui caractérisera essentiellement la femme « féminine » est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c’est là une donnée biologique ; en vérité, c’est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société.

L’immense chance du garçon, c’est que sa manière d’exister pour autrui l’encourage à se poser pour soi. Il fait l’apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le monde ; il rivalise de dureté et d’indépendance avec les autres garçons, il méprise les filles. Grimpant aux arbres, se battant avec des camarades, les affrontant dans des jeux violents, il saisit son corps comme un moyen de dominer la nature et un instrument de combat ; il s’enorgueillit de ses muscles comme de son sexe ; à travers jeux, sports, luttes, défis, épreuves, il trouve un emploi équilibré de ses forces ; en même temps, il connaît les leçons sévères de la violence ; il apprend à encaisser les coups, à mépriser la douleur, à refuser les larmes du premier âge. Il entreprend, il invente, il ose.

Certes, il s’éprouve aussi comme « pour autrui », il met en question sa virilité et il s’ensuit par rapport aux adultes et aux camarades bien des problèmes. Mais ce qui est très important, c’est qu’il n’y a pas d’opposition fondamentale entre le souci de cette figure objective qui est sienne et sa volonté de s’affirmer dans des projets concrets. C’est en faisant qu’il se fait être, d’un seul mouvement.

Au contraire, chez la femme il y a, au départ, un conflit entre son existence autonome et son « être-autre » ; on lui apprend que pour plaire il faut chercher à plaire, il faut se faire objet ; elle doit donc renoncer à son autonomie. On la traite comme une poupée vivante et on lui refuse la liberté ; ainsi se noue un cercle vicieux ; car moins elle exercera sa liberté pour comprendre, saisir et découvrir le monde qui l’entoure, moins elle trouvera en lui de ressources, moins elle osera s’affirmer comme sujet […].

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe (tome 2, L’expérience vécue), Paris, Gallimard 1949

Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir

Publié en 1949, le Deuxième Sexe s’est imposé d’emblée comme un texte fondateur du féminisme moderne. Pour bien comprendre la portée considérable de ce «livre événement», il faut tout d’abord le replacer dans un contexte intellectuel et social plus vaste : de fait, après la Seconde guerre mondiale (*), dans une société devenue plus permissive en matière de mœurs grâce aux jeunes générations, va s’épanouir une période de changements dans les comportements collectifs qui vont bouleverser les normes sociales et les valeurs traditionnelles. Sous l’influence de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir surtout, fleurissent un certain nombre de revues intellectuelles qui n’ont d’autre but que de stigmatiser le « prêt-à-penser ». De toutes parts, la critique « officielle » et le « grand public » semblent pris de court face à une contestation radicale qui exprime avec une force singulière les aspirations de toute une génération, celle du Jazz, de Boris Vian et de Saint-Germain-des-Prés, avide de « refaire le monde » (**). 

Ce qu’on appellera « les années Beauvoir » (***), est donc une intense période de maturation de la conscience politique féministe qui conduira plus tard au planning familial, au M.L.F. et à la légalisation de l’avortement. Le Deuxième Sexe comporte deux volumes : dans le tome un (Les Faits et les mythes, publié en juin 1949 et vendu à 22 000 exemplaires dès la première semaine), l’auteure se propose d’étudier la condition féminine, au regard de la biologie, de la psychanalyse et de l’histoire. Comme l’expliquera Beauvoir, son but est de montrer «comment la « réalité féminine » s’est constituée, pourquoi la femme a été définie comme l’Autre et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes». Quant au deuxième tome (L’Expérience vécue, paru en novembre 1949), il fit plus encore scandale. L’auteure en justifie ainsi l’écriture : «Comment la femme fait-elle l’apprentissage de sa condition, comment l’éprouve-t-elle, dans quel univers se trouve-t-elle enfermée, quelles évasions lui sont permises, voilà ce que je chercherai à décrire. Alors seulement nous pourrons comprendre quels problèmes se posent aux femmes qui, héritant d’un lourd passé, s’efforcent de forger un avenir nouveau».

Simone de Beauvoir en 1972 lors d’un rassemblement pour la légalisation de l’avortement (détail). Michel Artault/APIS/Sygma/Corbis

Le passage présenté est célèbre entre tous : la petite phrase « On ne naît pas femme : on le devient » est en effet devenue le cri de ralliement de millions de femmes à travers le monde ! L’originalité du point de vue de Simone de Beauvoir a consisté à distinguer les données biologiques (le sexe) des données sociales (le genre) en montrant que le « féminin » est en fait le produit d’un conditionnement social, culturel et politique hérité d’une vision patriarcale. Comme elle l’affirme sévèrement : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ». Réfutant toute idéalisation de la féminité, Simone de Beauvoir affirme au contraire que l’«éternel féminin» reflète avant tout l’aliénation de la femme au désir masculin, qui cloisonne le sujetféminin dans des rôles et des stéréotypes représentatifs du machisme et de l’hypocrisie sociale : pour l’auteure, la femme serait surtout considérée par la société comme un « objet social soucieux de paraître ». Seule une véritable « libération » par le travail et l’autonomie financière doit donc permettre aux femmes de « s’affirmer comme sujet ».

Depuis sa parution en 1949, l’essai de Simone de Beauvoir a suscité de très violentes controverses dans les cercles politiques et intellectuels, depuis la droite traditionnelle jusqu’à la gauche communiste en passant par les milieux féministes eux-mêmes (****). Si de nos jours l’ouvrage semble par certains aspects un peu daté, par exemple dans l’obsession de Beauvoir de nier l’identité féminine en montrant que les différences entre les femmes et les hommes sont uniquement d’ordre culturel, ou en soutenant que la « féminité » de la femme résulte uniquement de déterminismes et de conditionnements idéologiques que seule l’égalité entre sexes peut remettre en cause, la grande force néanmoins de cet essai a été de marquer d’une profonde empreinte la société dans la deuxième moitié du vingtième siècle. Comme le dira Benoîte Groult en 1990 dans sa préface de l’ouvrage, si le Deuxième Sexe est devenu « le texte fondateur dont en tout lieu […] le féminisme se réclame », c’est qu’il a ouvert un débat majeur sur l’identité et sur le statut social des femmes. Un ouvrage incontournable.

(*) À la veille de la Libération, les femmes obtiennent d’être « électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes » (Ordonnance du 21 avril 1944, article 17). En 1946, le préambule de la Constitution pose le principe de l’égalité des droits entre hommes et femmes dans tous les domaines.
(**) Voir à ce sujet le support de cours « Antithéâtre et absurde« .
(***) J’emprunte l’expression à Sylvie Chaperon : Les Années Beauvoir (1945-1970), Paris, Fayard 2000.
(****) Voyez l’approche très différente du féminisme proposée par Annie Leclerc.
_
 
Les internautes intéressé(e)s par l’article peuvent également consulter ces « citations de la semaine »… rubrique « Féminisme » :
 
Olympe de Gouges George Sand Colette  Benoîte Groult  Annie Leclerc  Monique Wittig
 
 

Bientôt… Un automne en poésie saison 3

Pour fêter comme il se doit la rentrée littéraire, la classe de Seconde 1 et la classe de Seconde 12 du Lycée en Forêt préparent la saison 3 d’Un Automne en Poésie, événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne.

Puisant leur inspiration dans le message poétique du Romantisme et du Symbolisme, les élèves ont souhaité travailler sur le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot : poésie abstraite, anti-réaliste, imaginaire… Les manuscrits sont en cours de finalisation, et le lancement de l’exposition est prévu sur Internet le samedi  5 novembre 2011.

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

Au fil des pages… Indiana…

I n d i a n a

Publiée en 1832, Indiana de George Sand est bien plus qu’une captivante histoire romantique, c’est un chef-d’œuvre féministe qui a bravé en son temps les conventions sociales, à commencer par le malheur des femmes dans le mariage :

« J’ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société » (George Sand, Indiana, préface de 1842).
_
Tony Johannot, illustration pour Indiana, éd. Hetzel, Paris 1861

Le roman commence de la façon la plus tristement banale : Indiana, jeune et belle Créole de dix-neuf ans, a été mariée en France au colonel Delmare, homme brutal, tyrannique, et plus vieux qu’elle de quarante ans. En proie à l’ennui et à la solitude dans un sombre manoir de province où elle dépérit, la jeune femme oubliera pour quelque temps son désespoir lors d’une idylle  sans lendemain. C’est alors que le récit connaît un revirement brutal : ruiné, le colonel Delmare doit s’exiler dans l’île Bourbon (la Réunion) où il finira par mourir. C’est là que dans l’île de son enfance, après plusieurs mésaventures et péripéties, et après avoir frôlé de peu le suicide, la jeune femme connaîtra enfin le grand Amour…

_______

Indiana plaira d’abord à toutes celles et ceux qui aspirent à lire de grandes et belles histoires sentimentales. Vous pourrez d’ailleurs réinvestir utilement vos connaissances sur le Romantisme : elles vous aideront à mieux contextualiser le roman, et caractériser les personnages. Mais Indiana est surtout un vibrant réquisitoire : George Sand y dénonce l’hypocrisie sociale quant à l’union conjugale et propose l’idéal du mariage d’amour. Le roman a d’ailleurs valeur de témoignage autobiographique : même si elle s’en est toujours défendue, l’auteure évoque en fait son union malheureuse avec le baron Dudevant. Plus fondamentalement, c’est l’injustice des lois de l’époque qui est le grand sujet d’Indiana :

— Qui donc est le maître ici, de vous ou de moi ? qui donc porte une jupe et doit filer une quenouille ? Prétendez-vous m’ôter la barbe du menton ? Cela vous sied bien, femmelette !
— Je sais que je suis l’esclave et vous le seigneur. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme ; mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien, Dieu seul peut la courber et la réduire. Cherchez donc une loi, un cachot, un instrument de supplice qui vous donne prise sur moi ! c’est comme si vous vouliez manier l’air et saisir le vide.
— Taisez-vous, sotte et impertinente créature ; vos phrases de roman nous ennuient.
— Vous pouvez m’imposer silence, mais non m’empêcher de penser.
_

Ce passage pathétique qui dépeint avec force la tyranie du colonel Delmare est également très représentatif des thèses de George Sand (dans le roman Valentine, elle n’hésitait pas à apparenter le mariage à un « viol légal » !). Si par certains aspects (les descriptions qui ralentissent beaucoup le schéma narratif, les longues considérations morales, etc.), Indiana est surtout destiné aux « bons lecteurs » qui ne seront pas rebutés par la longueur de l’œuvre, je conseillerai néanmoins à tous les étudiant(e)s d’en feuilleter les pages. Vous serez étonné(e) de la modernité des propos de George Sand.

Vous pouvez aussi consulter la « citation de la semaine » que j’avais consacrée à l’écrivaine.

Pour télécharger le roman :