Patrimoine littéraire européen : Mondialisation de l’Europe, 1885-1922
Rédigé sous la direction de Jean-Claude Polet (De Boeck Université, Bruxelles 2000), ce volumineux ouvrage de 1136 pages est une passionnante introduction à la littérature européenne, et plus largement aux transformations du contexte social et culturel du début du vingtième siècle. Voici comment l’éditeur présente cette anthologie : « Entre la mort de Victor Hugo (1885) et celle de Marcel Proust (1922), l’Histoire de l’Europe connaît un de ses accomplissements décisifs. Si les empires coloniaux avaient déjà répandu sa civilisation, ses langues et sa culture dans le monde, la Première Guerre mondiale, la fondation de la Société des nations (1920) et l’établissement de l’URSS (1922) achèvent de mondialiser ses normes et de faire de ses valeurs le méridien de référence de l’humanité universelle. Expression, par le langage verbal artistement maîtrisé, des relations que l’homme entretient avec lui-même et avec le monde, la littérature, au cours de cette période en Europe, est travaillée par la conscience de sa haute mission humaine » (pour lire la suite, cliquez ici).
Même si l’ouvrage n’est consultable que partiellement, les passages librement accessibles sont suffisants pour découvrir, à côté d’œuvres célèbres, des cultures et des auteurs qui nous sont peu familiers (catalans, arméniens, estoniens, bulgares, gaéliques…). Ce livre offre aussi un très beau panorama sur les relations qui se sont établies entre le contexte linguistique et littéraire et le contexte historique ou idéologique. Les auteurs sélectionnés de même que les extraits présentés, expliqués toujours de façon très pédagogique, permettent de mieux appréhender les clivages qui ont traversé l’Europe et qui la bouleversent encore aujourd’hui : crise de l’État-nation, crise des comportements et des valeurs, crise de la spiritualité. Mais comme le fait bien voir le livre, cet ébranlement de l’humanisme occidental a pour contrepoint un extraordinaire foisonnement d’idées, de tendances et d’écoles, caractéristiques des aspirations modernistes revendiquées par des générations nouvelles d’écrivains qui, à l’aube du vingtième siècle, n’ont cessé de questionner l’Europe sur son identité, sa culture et son destin…
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Comment « bien lire » ?
Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” (ce n’est d’ailleurs ni le but ni le principe d’un tel ouvrage) mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.
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Un automne en poésie… édition 2011… Quatrième livraison.
Depuis la fin du mois de septembre, les classes de Première dont j’ai la charge cette année sont fières de vous présenter l’édition 2011 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer à sa manière la rentrée littéraire au Lycée en Forêt. Plus de soixante textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant le pouvoir de l’art sur la vie quotidienne, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste. Je vous laisse découvrir la suite des textes publiés…
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
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Le ciel au coucher de soleil
par Arthur S.
(Première L2)
Ciel bleuté de triste sang
Ciel rougeté où mène le vent
Parmi la mer rougie
Je reste là, à regarder
Par delà l’esprit envolé
La beauté de la mer.
Sa force m’emmène
Au soulager de mes peines
Me voici dans les nuages
Si confortable je nage
Au coucher de soleil :
Je touche les ciels.
Chanson nostalgique de mon cœur
par Julie T.
(Première STG3)
Ce soir, la pluie a sombré dans le bonheur :
Chanson nostalgique de mon cœur
Parfumée par l’encens de mes rêves.
C’est dans l’ombre que ma vie s’achève…
Mais je me sens immortelle
par l’existence de mon amour.
Son regard m’illumine
Tel un ange des étoiles prochaines.
Le ciel apaise mes souffrances
Que seul Dieu peut comprendre
Je reste seule. Sereine et seule face à la vie :
Mon sourire renaissant comme un adieu au désespoir !
Voyage impossible d’un amour égaré
par Katy B.
(Première S2)
La froideur de l’automne
Ne put s’empêcher de ravager mon idéal
La plus belle feuille emportée par le vent
S’envole au loin vers un souffle gris
Laissant là, le fruit d’une innocence brisée.
La brume voile alors mon cœur décomposé,
la solitude effleure tendrement ma pensée
La nuit bouleverse toutes désillusions
Infimes espoirs du souvenir d’avant
La quête d’une lèvre attendue
Ne peut cesser le voyage impossible
D’un amour égaré. La douleur assourdissante
Du silence s’empare de mon être indicible
Qui fait renaître mon âme au son mélodieux
De la poésie.
« La plus belle feuille emportée par le vent s’envole au loin vers un souffle gris… »
Ce support de cours est destiné en priorité à la classe de Seconde 6 qui prépare actuellement une série d’analyses sur la sémiologie de l’image publicitaire en vue d’un projet d’écriture collectif. La lecture de l’image (fixe et mobile) figure en effet au programme des classes de Lycée. Elle s’attache à dégager les spécificités du message iconique et à mettre en relation celui-ci avec le langage verbal.Dans ce support de cours, deux publicités seront analysées :
Publicité pour la « Lancia Musa » (2007)
Publicité pour le parfum « Princess » de Vera Wang.
Ce travail s’inspire d’une étude menée en 2008 avec les étudiantes BTS AG-PME 1ère année dans le cadre de mon cours de Culture générale et Expression française.
Beaucoup de gens, à tort, minimisent la publicité au point de tomber dans le cliché selon lequel « la pub c’est nul ». Bien au contraire, la publicité est le fruit d’un travail d’élaboration souvent méthodique et complexe. Méthodique car il fait appel à des concepts inspirés de la mercatique, des études de marché, mais aussi de la psychologie, de la sociologie, de la linguistique ou de l’ethnologie… Particulièrement dans la presse écrite, la recherche esthétique de la publicité est poussée à un très haut niveau de complexité graphique et symbolique. Tous ces éléments sont signifiants et s’entrecroisent avec les codes socioculturels et rhétoriques.
Il faut ici faire évidemment appel à l’approche sémiotique proposée par Roland Barthes dès 1964. C’est en effet grâce à ce professeur au Collège de France de réputation mondiale qu’on a commencé à étudier l’agencement d’une image fixe afin de mieux comprendre l’étude des signes et de leur signification. Dans un article intitulé « Rhétorique de l’image », l’auteur dégage deux niveaux d’analyse : le dénoté et le connoté. Il montre qu’au-delà de sa fonction iconique et référentielle, l’image tire sa signification de sa fonction émotive et symbolique, qui repose sur la connotation et les codes culturels, par définition polysémiques. C’est en ce sens que l’image publicitaire est surtout et d’abord allégorique : l’allégorie moderne se définira ainsi comme un message visuel cherchant à signifier une idée.
La rhétorique de l’image
L’image publicitaire doit donc être comprise, étudiée, analysée comme double système : à la fois de communication et de signification.
En premier lieu, la sémiotique a intégré dans ses recherches un certain nombre de travaux sur le langage, la langue et la parole. Largement inspirés du schéma de la communication de Jakobson que vous connaissez bien, ces travaux mettent l’accent sur l’importance des codes de déchiffrement du message. Les effets implicatifs de la publicité fonctionnent grâce à ce passage du message au signe, et du signe à sa signification. Au-delà de son signifiant littéral qui a pour propriété « d’imiter perceptuellement ce à quoi il réfère », le signe —linguistique ou iconique— fait l’objet d’un déchiffrement symbolique codé qui amène le lecteur, bien souvent à son insu, à réinterpréter le signifiant et à créer, de stéréotype en stéréotype, de connotations en connotations, une « construction mentale » basée sur des implicites culturels qu’il s’agit d’interpréter.
Cette relation destinateur-destinataire peut être appréhendée comme un véritable dialogue, un peu comme si les signes parlaient à notre inconscient pour provoquer une série de réponses émotionnelles visant à stimuler l’acte d’achat. Ce dialogue est presque « subliminal » car nous n’en avons pas directement conscience : il est constitué de codes morphologiques (composition de l’image, cadrage, etc.), chromatiques, et par des jeux de procédés spatiaux qui nous influencent, et facilitent les codes de lecture. Par exemple, au niveau de la construction de l’image ci-contre, la stimulation de la perception des acheteurs potentiels se fait par les lignes de force, que vous apercevez grâce aux flêches. Elles convergent toutes vers le nom du produit et de la marque !
De même, nous arrivons le plus souvent à percevoir le message quand il est persuasif ou informatif, mais la publicité peut être davantage suggestive : elle fait appel à des stéréotypes culturels, et à des mécanismes d’identification ou de projection que nous subissons bien malgré nous. Nous achetons une paire de Nike « parce qu’il-faut-que-je-change-de-chaussures » en oubliant qu’en fait c’est la marque qui nous impressionne, parce que c’est valorisant au sein du groupe, parce qu’on se sent plus fort, ou respecté. Bien souvent d’ailleurs, les marques font en sorte de provoquer ce rôle d’identificateur.
À cet égard, les techniques cognitives ont montré que, partant du signifiant iconique ou linguistique concret (un objet représenté, une forme, un slogan), le lecteur aura tendance à les réinterpréter à travers une série de codes et de signifiés qui structurent à la fois son inconscient et son imaginaire. Par exemple, dans cette publicité pour le parfum « Princess » que j’analyse ensuite, le flacon en forme de cœur fait surgir un ensemble de connotations affectives, émotionnelles, socioculturelles. La symbolique des couleurs est également essentielle pour comprendre ce fonctionnement.
Quelques remarques de méthode
Comme nous l’avons vu en module, l’analyse d’une image se construit par l’interaction de différents outils et de différents messages : plastique, iconique et linguistique. À cet égard, il faut souligner l’importance des signes plastiques (support, cadre, cadrage, angle de prise de vue et choix de l’objectif, construction de l’image, formes, éclairage et couleurs) qu’on a souvent tendance à négliger. Ces signes sont soutenus par des figures de rhétorique, visuelles ou verbales, qui cherchent à toucher le récepteur, à agir sur lui, à provoquer de sa part une réaction ; la fonction du message publicitaire étant essentiellement conative, c’est-à-dire centrée sur le destinataire.
L’interprétation de ces différents signes joue évidemment sur le savoir socioculturel du lecteur. De fait, si l’analyse d’une image publicitaire a pour premier objectif de dégager le discours implicite et symbolique proposé par l’annonce et de cerner plus précisément le type de public auquel il s’adresse, elle doit également s’articuler avec l’étude des normes, des représentations, des croyances, des stéréotypes diffusés dans le discours social. Cette dimension culturelle de la publicité est évidemment fondamentale dans la mesure où elle permet de mieux comprendre les valeurs sociales qui structurent l’inconscient collectif…
Exemple d’analyse de publicité : la « Lancia Musa »
Le contexte
C’est Carla Bruni, top modèle, chanteuse (et… première Dame de France depuis), qui avait été choisie pour devenir l’ambassadrice de charme de la Lancia Musa. Signée Armando Testa, la campagne publicitaire s’est affichée dans la presse dès octobre 2007, générant grâce à la notoriété de Carla Bruni un « buzz » terrible ! Ce choix n’était pas le fruit du hasard : il avait pour objectif premier de consolider la notoriété grandissante du groupe et de présenter la Lancia Musa d’une manière très « people » et mondaine.
Fort de ce succès, Lancia a également continué de capitaliser sur le produit avec un spot télévisé spécialement dédié. Il faut dire que la Musa, par une ligne extérieure très esthétisante et un espace intérieur optimisé, est avant tout un modèle qui se positionne dans un segment plutôt haut de gamme, destiné à une clientèle essentiellement urbaine, féminine, et dotée d’un bon pouvoir d’achat. Il est donc normal que le magazine féminin Elle ait été choisi pour promouvoir ce modèle. Publiée dans le numéro du 22 octobre 2007 sur une page de droite (plus visible, donc plus chère et convoitée par les annonceurs), cette publicité a été imprimée sur un support semi-glacé.
La composition et la mise en page figurent parmi les outils plastiques les plus essentiels. Ils ont un rôle clé dans la hiérarchisation de la vision et donc dans l’orientation de la lecture de l’image.
Un photomontage original…
Quelle que soit la publicité que vous analyserez, il sera intéressant d’analyser les signes visuels qui composent le message plastique. Ces éléments concernent :
Le cadre,
le cadrage,
l’angle de prise de vue et le choix de l’objectif,
la composition,
la mise en page,
les couleurs et l’éclairage, la forme, la composition, la texture.
Analysons ces différents éléments.
Placée dans l’axe du regard, la voiture est la véritable star de cette publicité. La forme arrondie du modèle, ses courbes très féminines, et sa ligne profilée attirent immédiatement le regard.
D’autant que la Musa est le seul point de couleur (avec le logo). Et encore, une couleur rose nacrée qui fait songer subtilement au maquillage. Autour de la voiture, une série de photographies suggère implicitement l’univers artistique et intimiste du noir et blanc. Au niveau symbolique des codes chromatiques, ce choix du noir et blanc est important. Du point de vue photographique par exemple, le noir et blanc permet de mettre en valeur le corps et de mieux opposer les courbes, les formes au mystère et à la sensualité des ombres.
Dans un magazine saturé de couleurs, le noir et blanc évoque par ailleurs de manière subjective la photographie d’art ou les books de mode où la sensualité est suggérée certes, mais de manière métaphorique, élégante : le noir pour son aspect chic, racé, maîtrisé, graphique, et le blanc pour sa dimension pure, optique, aérienne. Cette touche classique confère à la voiture une dimension élégante et intemporelle qui la fait échapper aux standards habituels des Monospaces : familiaux et grand public. L’argumentaire confirme d’ailleurs cette impression puisqu’il précise que cette voiture « est destinée à toutes celles et tous ceux qui ne se retrouvent pas dans l’automobile de tout le monde ».
Juste en-dessous de la voiture, le produit est mis en valeur par une police de caractères dont la dimension ornementale (les courbes, la féminité et la rotondité) est comme un gage d’esthétisme, d’élégance, de séduction mais aussi de protection et de sécurité. Le slogan « Lancia invente la beauté spacieuse » est presque redondant ici puisque avant d’en avoir pris connaissance, le lecteur a déjà été influencé par les différents messages iconiques qui l’ont préparé à accepter et à intégrer mentalement le slogan. Cette technique crée ainsi chez l’individu de larges capacités cognitives, influençant le codage du produit (féminin et haut de gamme) et facilitant la mémorisation par la redondance des signifiants.
La stratégie argumentative : de la valeur de la voiture à la voiture, symbole de valeur
La stratégie argumentative suit ici trois étapes :
L’étape cognitive est essentielle. C’est elle qui permet d’abord la reconnaissance par le consommateur du produit, puis son apprentissage. Le cadrage est donc très important : c’est la distance entre le sujet (ou l’objet) photographié et l’objectif : il correspond à la taille de l’image (proche ou distante). Ici, en plaçant le visage dans l’axe du regard, les publicitaires facilitent l’identification puisque le regard du lecteur converge vers le centre. On peut remarquer également que la voiture est photographiée en légère plongée : on croit qu’on peut la toucher (absence de distanciation), ce qui accentue sa maniabilité.
L’étape affective vient ensuite : elle consiste à éveiller l’intérêt du consommateur potentiel. Le rose nacré de la voiture ainsi que ses formes rondes la féminisent et l’adoucissent. De même, les photos de mode servent à ancrer le produit dans une dimension affective : projective et identificatoire. La lectrice de Elle se projette ainsi dans un univers référentiel suscitant des sentiments, évoquant des normes collectives ainsi que des stéréotypes culturels mis en scène par les différentes photos qui confèrent de la crédibilité à la voiture, puisque celle-ci est en quelque sorte « mise en scène » dans des scénarios familiers à forte valeur sociale ajoutée.
Enfin, la photographie du visage de Carla Bruni est évidemment fondamentale puisqu’elle prépare l’étape conative (agir sur le récepteur) qui est celle de l’argumentaire, et qui doit pousser le consommateur à acheter le produit : le regard que Carla Bruni pose sur nous n’est pas neutre. Il attire immédiatement notre attention, et semble en effet nous interpeller, et attendre de la part du lecteur une réponse :
c’est l’aspect cognitif c’est-à-dire les fonctions de l’esprit (perception, mémoire, raisonnement, décision), qui est sollicité ici, et qui doit amener le consommateur à choisir la voiture.
Comme nous l’avons vu, on entre alors dans une deuxième phase qui est celle de l’aspect affectif : celui d’une « muse » qui a non seulement inspiré les créateurs de la voiture mais qui doit aussi nous inspirer le désir d’acheter le produit.
On passe ainsi de l’aspect affectif à l’aspect conatif (pousser à une décision qui est celle de l’acte d’achat).
On comprend mieux maintenant le rôle des petites photographies disposées tout autour du portrait : non seulement, elles permettent de retenir l’attention du lecteur en l’intéressant mais elles transforment la valeur marchande du produit en valeur symbolique, autrement dit en système de valeurs : la voiture est implicitement présentée comme adhésion à un style de vie : la valeur de la voiture (son prix) est ainsi transformée en symbole de valeur : celui d’un groupe social, les « bobos » (bourgeois-bohême), adeptes d’un certain style de vie : citadin et branché, et qui entendent se démarquer des autres en affirmant leur différence et leur appartenance à une classe sociale supérieure (cf. l’argumentaire qui parle d’une voiture « destinée à toutes celles et tous ceux qui ne se retrouvent pas dans l’automobile de tout le monde »).
La voiture devient donc en quelque sorte la représentation d’un discours implicite abstrait, qui renvoie à un « au-delà » de l’image, et qui se situe davantage sur un terrain social : amener le consommateur à faire siennes les valeurs mises en place dans l’annonce. Pour le futur acheteur, l’objet de sa quête n’est plus seulement la voiture mais des valeurs socialement glorifiantes, pour autant qu’on fasse partie du public cible : ceux qui peuvent s’acheter cette voiture. Enfin, nous pouvons remarquer que la voiture n’est pas seulement présentée en fonction de son utilité objective mais plutôt selon une visée subjective qui joue davantage sur la sensibilité et l’affectif : on pourrait parler ici de la « composante évaluative » du produit, c’est-à-dire notre perception sociale de la voiture, et de celle ou celui qui la possède.
Comme nous l’avons vu, une série de points d’ancrage caractéristiques de la construction séquentielle permet de faciliter la mémorisation des signifiants et de leur associer des signifiés socioculturels, autrement dit des stéréotypes liés à des normes de pensée, de langage et de comportement qu’il faut mettre en relation avec la signification sociale et symbolique du produit : une voiture représentative d’une certaine catégorie socioprofessionnelle (milieux aisés, cadres supérieurs ou exerçant des professions libérales, ayant fait des études supérieures et habitant en milieu urbain).
Musa : star et muse inspiratrice…
« Musa ». Le mot évoque spontanément l’art et l’imagination créatrice. On pense au mot « muse », symbole de la transcendance et de l’inspiration, à la « musique » enchanteresse, à « l’amusement ». Autant de valeurs ajoutées dans un magazine (Elle) qui valorise à la fois l’image éternelle et idéalisée de la femme et sa vision émancipatoire à travers le divertissement ou l’humour. De même, sur le plan phonétique, les mots « nouvelle » et « Musa » connotent une certaine douceur. Le « l » dans le mot « nouvelle » est une consonne mouillée, liquide, très sensuelle à prononcer.
Par ailleurs, le mot « Musa » sur le plan consonantique amène à une sorte de vibrato (le « z » de « musa ») féminisé d’autant plus qu’il se termine par le son « a » qui est la marque du féminin. On pourrait également suggérer, en se réappropriant les propos de Roland Barthes sur les connotations de la publicité Panzani, une certaine « italianité » dans le mot « Musa » qui évoque inconsciemment le nom « Carla » (Bruni). Par leur contenu émotionnel, ces sonorités très fluides auréolent ainsi la voiture d’un certain style : une ambiance poétique et festive, une atmosphère consensuelle de bien-être et de savoir-vivre qui ne heurte pas les sens.
Les stéréotypes de la femme contemporaine
Si vous regardez attentivement les photographies, vous verrez en outre qu’elles aident le lecteur, par le jeu des évocations imaginaires, à construire un véritable scénario fantasmatique : tantôt la femme seule, dans l’introspection et la recherche de soi, tantôt la femme qui s’apprête à sortir le soir, se maquille, ou encore celle qui revendique un haut degré de sociabilité, qui sourit, rayonnante, sous les feux de la rampe. Or c’est toujours la même femme qui est représentée. Toutes ces photos sont autant de facettes différentes d’une même personne : celle d’une femme émancipée et indépendante qui gère sa vie elle-même. Tous les stéréotypes de la femme contemporaine sont donc ici réunis. Cette polysémie est essentielle dans la mesure où elle correspond à l’image véhiculée de la femme moderne dans les médias féminins.
On pourrait également faire remarquer que les différentes photos de Carla Bruni font appel à plusieurs sens : essentiellement la vue, l’odorat et le toucher suggérant une sorte de communion avec la nature et l’environnement. L’automobile devient en quelque sorte un accessoire de mode, indispensable à la femme, comme un parfum, ou un bijoux, mais indissociable d’une beauté intérieure, voire spirituelle, suggérée par les positions du visage. Enfin, les vêtements, volontairement légers et aériens renforcent aussi l’idée d’une femme hautement polysémique, à la fois romantique et active, rêveuse et sophistiquée, ouverte à la rencontre mais autonome et indépendante financièrement.
Un slogan original
Avant de conclure, revenons un instant au slogan : l’expression de « beauté spacieuse » a de quoi surprendre. La beauté en effet est souvent associée à l’idée de minceur. Le fait que le top modèle Carla Bruni ait été choisi pourrait même renforcer cette association. Pourtant ici, l’adjectif « spacieuse » est associé au terme « beauté » : c’est presque un oxymore allant à l’encontre de la représentation de la voiture « féminine » : essentiellement « mini » ! Plus fondamentalement, on peut voir ici un changement très net dans les représentations. À la différence des publicités habituelles pour l’automobile mettant en valeur l’aspect sexuel du corps des femmes, c’est au contraire une vision à la fois intimiste et charismatique qui est présentée.
Alors qu’en matière de publicité automobile, la femme est souvent réduite à un état d’infantilisation —la présentation des femmes comme des êtres puérils et coquets, ou passifs et vulnérables, contrairement aux hommes, qui sont généralement présentés comme des êtres forts, sérieux et sûrs d’eux— ici Carla Bruni est le symbole de la femme moderne, émancipée, prescriptrice d’opinion. Sa notoriété sert non seulement à relier les autres femmes à un environnement sociétal en pleine mutation, mais elle bouleverse la construction identitaire de la femme elle-même dans sa représentation de la voiture.
Pour beaucoup de femmes en effet, l’automobile est associée au minimalisme, pouvant accueillir aussi bien les courses que les enfants. Or c’est cette vision inspirée d’une époque où la femme n’avait pas revendiqué son autonomie consumériste, qui est dépassée ici. La Musa est présentée en effet comme un objet de désir apte à séduire la femme elle-même de manière intrinsèque, sans se soucier du rôle prescripteur que pourrait avoir un homme.
Il s’agit donc d’une rupture sociologique profonde amenant à penser différemment le féminin. Dépassant une série de fantasmes sexistes bien identifiés chez les conducteurs masculins se caractérisant par une certaine dévalorisation de la femme (la femme « maman », la femme « fatale », attentionnée ou soumise, tantôt femme jouet, idiote, ou dominatrice, etc.), les publicitaires, tout en partant d’un stéréotype fortement ancré dans l’inconscient collectif (la relation femme-voiture), le réinterprètent dans une trame dramaturgique tendant à l’éviction des hommes dans le processus d’achat d’une voiture chez la femme.
N’oublions pas en effet que les femmes sont devenues une cible à part entière pour les marques automobiles. On peut y voir l’affirmation d’un consumérisme typiquement féminin, décomplexé socialement, et pleinement revendiqué.
Analyse de publicité : Vera Wang, « Princess »
Le contexte
Ce n’est pas un hasard si cette publicité est parue dans des magazines pour jeunes lectrices. Public cible : les 15-25 ans, un lectorat très courtisé par les annonceurs. Publiée en page de droite sur un papier semi-glacé, cette publicité a de quoi attirer les jeunes filles (la cible visée). Le slogan « Born to Rule » (Née pour régner) évoque irrésistiblement le désir de conquête et de séduction propre à l’adolescence et à la jeunesse. Le fait que le mannequin (Camilla Belle) porte une couronne accentue d’ailleurs cette impression de séduction et de pouvoir. On notera aussi le plan assez rapproché, qui accentue l’intimité (on a d’autant plus l’impression de sentir le parfum que le haut du buste est dénudé), ainsi que le regard focalisé sur celui du lecteur, comme pour le provoquer et l’interpeller. Comme il a été très justement montré, le regard est important dans ce type de publicité car il « introduit une perspective, une atmosphère voluptueuse, une profondeur, et le plus souvent une participation du toucher qui individualise le sensoriel, qui aussi introduit la sensualité, le plaisir. Dès lors, le spectateur entre dans le parfum, s’identifie à lui et ressent l’appel d’une aura parfumée, sensuelle, sans limite qui viendrait dilater son image » (¹).
Regardez également les cœurs ! Il y en a de partout : le collier, le pendentif, la bague, et bien sûr le produit lui-même ainsi que les traits qui encadrent le flacon. Avez-vous remarqué qu’on a l’impression que le slogan et le cœur autour du flacon ont été dessinés par une ado avec son « Blanco »? Petit détail certes mais qui a son importance : n’oublions pas que le correcteur blanc, en tant que substance volatile, est souvent interdit à l’école dans les listes de fournitures : il y a comme un parfum de transgression ici qui renvoie à la relation affective entre le jeune et l’adulte. C’est donc avant tout le « style jeune » et le stéréotype romantique qui sont valorisés.
Une coiffure « dans le vent »…
Les cheveux volontairement décoiffés sont à l’opposé de l’ordre et des normes, ils sont dans le « move » et non dans le statique : le mouvement évoque l’ailleurs, le voyage, la fuite… mais aussi « les élans incontrôlés et passionnés du comportement romanesque » (²). La marque du parfum (Vera Wang) traduit enfin une double connotation : « Vera » est comme une idéalisation de l’authentique, du « pacte » amoureux et sacré (« à la vie, à la mort », « croix de bois », etc.) une recherche émancipatoire du vrai, et le mot « Wang » par sa prononciation très douce et sa connotation exotique traduit bien l’idéalisation des tiédeurs de l’Asie pour une jeune fille occidentale qui s’ennuie sur les bancs du lycée ou de la fac et qui rêve de romanesque et d’aventure dans un cadre idyllique. Le parfum conjugue ainsi la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et authentique (« Vera ») et dans le voyage vers l’ailleurs (« Wang ») une réponse à un certain vide existentiel.
Les couleurs sont également caractéristiques. De fait, la couleur et l’éclairage ont sur le spectateur un effet psychologique indéniable. Leur interprétation est essentiellement culturelle. Ici, les couleurs sont dites « chaudes » : elles évoquent l’été, les vacances, et au niveau plus symbolique la douceur et la rencontre amoureuse… Bref, toute une symbolique sentimentale. À ce titre, l’attitude très étudiée de la main droite est intéressante à observer. D’abord, le bras levé attire vers le regard, et la main qui soulève le collier est comme une sorte de dévoilement pudique, d’offrande de soi suggérée métaphoriquement d’une part, par le collier de cœurs qui frôle la bouche (à peine entr’ouverte) et d’autre part, par la bague portée à l’annulaire.
Symboliquement la bague à l’annulaire évoque le pacte, l’alliance et par association le mariage. Ici on en est à la rencontre amoureuse, et au fantasme de beaucoup d’adolescentes ou de jeunes filles d’être (enfin!) reconnues comme une « femme ». Mais comme le suggère la pose de la main et le geste très juvénile de la jeune fille, la séduction reste « évanescente » : fantasmée et idéalisée. Ce n’est pas un hasard si les ongles sont courts et à peine nacrés. On est bien dans la sensualité nubile et non dans le mythe de la femme fatale ! Princesse Oui ! Tigresse Non !
Une réécriture des contes de fée
Cette fonction émotive de la publicité est en effet véhiculée par un mot clé du titre : « Princess ». Le mot possède un pouvoir symbolique fort qui se rapporte aux codes symboliques du merveilleux et de l’expression des sentiments : il renvoie à l’univers utopique des contes et au fantasme du prince charmant venu délivrer sa princesse. Cette publicité se fonde donc sur une réécriture du mythe : il ne reste plus qu’au prince charmant potentiel, par la magie d’un baiser (potentiel), à réveiller la princesse endormie qui sommeille dans le cœur de chaque jeune fille. Une remarque s’impose ici quant aux notes dominantes du parfum Princess de Vera Wang et que la marque présente ainsi : « nénuphar, pomme d’api, mandarine, abricot, meringue, goyave, fleur de tiaré, tubéreuse, chocolat noir, beurre rose, vanille, ambre, bois ». Tous ces mots évoquent aussi bien l’univers préservé de l’enfance qui invite à la gourmandise (« pomme d’api, abricot, meringue, chocolat noir, beurre rose ») que le mystère, le romanesque, l’aventure et la transgression d’un interdit (« nénuphar, fleur de tiaré, tubéreuse, ambre, bois »).
De plus, au niveau de la symbolique des couleurs, le mauve du flacon de parfum suggère le mystère. Né de la fusion du rouge (l’amour passion) et du bleu (le rêve et la nuit), le mauve est une couleur plus évanescente et implicite, qui connote le secret, le non-dit, la mélancolie et la recherche d’idéal : De même, la forme du flacon en cœur, évoque la personnalité du parfum : il en constitue l’identification visuelle. La figure du cœur est en effet très suggestive de par sa connotation sensuelle, qui reste essentiellement affective, émotionnelle, pulsionnelle. Elle suggère un « plaisir interdit », ici une relation « tactile » qui accentue la sensualité et le désir de rapprochement : on a envie de « toucher » ce cœur. Autant d’éléments caractéristiques d’une certaine « culture-jeune », sensible au stéréotype romantique et aux clichés sentimentaux d’une jeune femme aspirant à séduire.
De par sa puissance projective, ce type de publicité permet donc d’influencer l’inconscient et les stéréotypes de séduction. Comme nous le voyons, du conte de fée à la publicité, il n’y a qu’un pas : le mythe de la princesse passe aussi par le parfum ! Cette publicité constitue presque une initiation à la séduction : c’est un peu comme si l’acheteuse potentielle s’imaginait sous les traits d’une belle jeune fille (la princesse) dans l’attente d’un beau jeune homme (le prince rêvé) qui, un jour, viendrait la prendre dans ses bras et la « délivrer » de l’autorité parentale ! La transmission visuelle des sensations et de l’émoi provoqués par le parfum (et la possible rencontre amoureuse) est suggérée indirectement par certains éléments : ainsi les couleurs qui sont celles d’une chaleur d’été, les cheveux éparpillés, la couronne déplacée… Ces signes peuvent être compris comme des indices d’un enlacement voluptueux, et mettent en évidence, sous forme de métaphore visuelle l’aspect « performant » d’un parfum qui se veut authentique et sensuel.
Le flacon joue presque ici le rôle d’un filtre amoureux : les gouttes de parfum symbolisant de façon plus symbolique le passage de l’innocence (adolescence) à la révélation amoureuse (la « première fois ») et à l’ancrage identitaire (l’affirmation de soi en tant que « femme »). Socialement, la seule façon d’accéder au statut d’adulte et de devenir femme passe donc par le parfum qui joue un rôle à la fois émancipatoire et intégrateur. Cette approche psychologique du consommateur accorde donc une large place à la connotation et à la « métaphore visuelle » : l’image suggère plus qu’elle n’explique, elle fait davantage appel aux sens qu’au rationnel. Sur le plan projectif, on peut estimer avec la psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi (³) qu’en se juxtaposant à la personnalité de celle qui le porte, le parfum lui assure une identité physique et une présence incontestables : un parfum « qui a du corps » donne souvent un corps rêvé, idéalisé et fantasmé à celle qui ne revendique pas encore complètement son propre corps !
(1) Hélène Faivre, Odorat et humanité en crise à l’heure du déodorant parfumé. Pour une reconnaissance de l’intelligence du sentir. L’Harmattan, Paris 2001, page 90.
(2) Mariette Julien, L’Image publicitaire des parfums : communication olfactive. L’Harmattan, Paris 1997, page 45.
Copyright : toutes les marques citées dans cette étude sont déposées. Les publicités et les différents éléments qui les composent (logos, messages linguistiques et iconiques) sont la propriété de leurs détenteurs respectifs.
Merci à eux d’en permettre l’exploitation à des fins pédagogiques.
Ce support de cours est destiné en priorité à la classe de Seconde 6 qui prépare actuellement une série d’analyses sur la sémiologie de l’image publicitaire en vue d’un projet d’écriture collectif. La lecture de l’image (fixe et mobile) figure en effet au programme des classes de Lycée. Elle s’attache à dégager les spécificités du message iconique et à mettre en relation celui-ci avec le langage verbal.Dans ce support de cours, deux publicités seront analysées :
Publicité pour la « Lancia Musa » (2007)
Publicité pour le parfum « Princess » de Vera Wang.
Ce travail s’inspire d’une étude menée en 2008 avec les étudiantes BTS AG-PME 1ère année dans le cadre de mon cours de Culture générale et Expression française.
Beaucoup de gens, à tort, minimisent la publicité au point de tomber dans le cliché selon lequel « la pub c’est nul ». Bien au contraire, la publicité est le fruit d’un travail d’élaboration souvent méthodique et complexe. Méthodique car il fait appel à des concepts inspirés de la mercatique, des études de marché, mais aussi de la psychologie, de la sociologie, de la linguistique ou de l’ethnologie… Particulièrement dans la presse écrite, la recherche esthétique de la publicité est poussée à un très haut niveau de complexité graphique et symbolique. Tous ces éléments sont signifiants et s’entrecroisent avec les codes socioculturels et rhétoriques.
Il faut ici faire évidemment appel à l’approche sémiotique proposée par Roland Barthes dès 1964. C’est en effet grâce à ce professeur au Collège de France de réputation mondiale qu’on a commencé à étudier l’agencement d’une image fixe afin de mieux comprendre l’étude des signes et de leur signification. Dans un article intitulé « Rhétorique de l’image », l’auteur dégage deux niveaux d’analyse : le dénoté et le connoté. Il montre qu’au-delà de sa fonction iconique et référentielle, l’image tire sa signification de sa fonction émotive et symbolique, qui repose sur la connotation et les codes culturels, par définition polysémiques. C’est en ce sens que l’image publicitaire est surtout et d’abord allégorique : l’allégorie moderne se définira ainsi comme un message visuel cherchant à signifier une idée.
La rhétorique de l’image
L’image publicitaire doit donc être comprise, étudiée, analysée comme double système : à la fois de communication et de signification.
En premier lieu, la sémiotique a intégré dans ses recherches un certain nombre de travaux sur le langage, la langue et la parole. Largement inspirés du schéma de la communication de Jakobson que vous connaissez bien, ces travaux mettent l’accent sur l’importance des codes de déchiffrement du message. Les effets implicatifs de la publicité fonctionnent grâce à ce passage du message au signe, et du signe à sa signification. Au-delà de son signifiant littéral qui a pour propriété « d’imiter perceptuellement ce à quoi il réfère », le signe —linguistique ou iconique— fait l’objet d’un déchiffrement symbolique codé qui amène le lecteur, bien souvent à son insu, à réinterpréter le signifiant et à créer, de stéréotype en stéréotype, de connotations en connotations, une « construction mentale » basée sur des implicites culturels qu’il s’agit d’interpréter.
Cette relation destinateur-destinataire peut être appréhendée comme un véritable dialogue, un peu comme si les signes parlaient à notre inconscient pour provoquer une série de réponses émotionnelles visant à stimuler l’acte d’achat. Ce dialogue est presque « subliminal » car nous n’en avons pas directement conscience : il est constitué de codes morphologiques (composition de l’image, cadrage, etc.), chromatiques, et par des jeux de procédés spatiaux qui nous influencent, et facilitent les codes de lecture. Par exemple, au niveau de la construction de l’image ci-contre, la stimulation de la perception des acheteurs potentiels se fait par les lignes de force, que vous apercevez grâce aux flêches. Elles convergent toutes vers le nom du produit et de la marque !
De même, nous arrivons le plus souvent à percevoir le message quand il est persuasif ou informatif, mais la publicité peut être davantage suggestive : elle fait appel à des stéréotypes culturels, et à des mécanismes d’identification ou de projection que nous subissons bien malgré nous. Nous achetons une paire de Nike « parce qu’il-faut-que-je-change-de-chaussures » en oubliant qu’en fait c’est la marque qui nous impressionne, parce que c’est valorisant au sein du groupe, parce qu’on se sent plus fort, ou respecté. Bien souvent d’ailleurs, les marques font en sorte de provoquer ce rôle d’identificateur.
À cet égard, les techniques cognitives ont montré que, partant du signifiant iconique ou linguistique concret (un objet représenté, une forme, un slogan), le lecteur aura tendance à les réinterpréter à travers une série de codes et de signifiés qui structurent à la fois son inconscient et son imaginaire. Par exemple, dans cette publicité pour le parfum « Princess » que j’analyse ensuite, le flacon en forme de cœur fait surgir un ensemble de connotations affectives, émotionnelles, socioculturelles. La symbolique des couleurs est également essentielle pour comprendre ce fonctionnement.
Quelques remarques de méthode
Comme nous l’avons vu en module, l’analyse d’une image se construit par l’interaction de différents outils et de différents messages : plastique, iconique et linguistique. À cet égard, il faut souligner l’importance des signes plastiques (support, cadre, cadrage, angle de prise de vue et choix de l’objectif, construction de l’image, formes, éclairage et couleurs) qu’on a souvent tendance à négliger. Ces signes sont soutenus par des figures de rhétorique, visuelles ou verbales, qui cherchent à toucher le récepteur, à agir sur lui, à provoquer de sa part une réaction ; la fonction du message publicitaire étant essentiellement conative, c’est-à-dire centrée sur le destinataire.
L’interprétation de ces différents signes joue évidemment sur le savoir socioculturel du lecteur. De fait, si l’analyse d’une image publicitaire a pour premier objectif de dégager le discours implicite et symbolique proposé par l’annonce et de cerner plus précisément le type de public auquel il s’adresse, elle doit également s’articuler avec l’étude des normes, des représentations, des croyances, des stéréotypes diffusés dans le discours social. Cette dimension culturelle de la publicité est évidemment fondamentale dans la mesure où elle permet de mieux comprendre les valeurs sociales qui structurent l’inconscient collectif…
Exemple d’analyse de publicité : la « Lancia Musa »
Le contexte
C’est Carla Bruni, top modèle, chanteuse (et… première Dame de France depuis), qui avait été choisie pour devenir l’ambassadrice de charme de la Lancia Musa. Signée Armando Testa, la campagne publicitaire s’est affichée dans la presse dès octobre 2007, générant grâce à la notoriété de Carla Bruni un « buzz » terrible ! Ce choix n’était pas le fruit du hasard : il avait pour objectif premier de consolider la notoriété grandissante du groupe et de présenter la Lancia Musa d’une manière très « people » et mondaine.
Fort de ce succès, Lancia a également continué de capitaliser sur le produit avec un spot télévisé spécialement dédié. Il faut dire que la Musa, par une ligne extérieure très esthétisante et un espace intérieur optimisé, est avant tout un modèle qui se positionne dans un segment plutôt haut de gamme, destiné à une clientèle essentiellement urbaine, féminine, et dotée d’un bon pouvoir d’achat. Il est donc normal que le magazine féminin Elle ait été choisi pour promouvoir ce modèle. Publiée dans le numéro du 22 octobre 2007 sur une page de droite (plus visible, donc plus chère et convoitée par les annonceurs), cette publicité a été imprimée sur un support semi-glacé.
La composition et la mise en page figurent parmi les outils plastiques les plus essentiels. Ils ont un rôle clé dans la hiérarchisation de la vision et donc dans l’orientation de la lecture de l’image.
Un photomontage original…
Quelle que soit la publicité que vous analyserez, il sera intéressant d’analyser les signes visuels qui composent le message plastique. Ces éléments concernent :
Le cadre,
le cadrage,
l’angle de prise de vue et le choix de l’objectif,
la composition,
la mise en page,
les couleurs et l’éclairage, la forme, la composition, la texture.
Analysons ces différents éléments.
Placée dans l’axe du regard, la voiture est la véritable star de cette publicité. La forme arrondie du modèle, ses courbes très féminines, et sa ligne profilée attirent immédiatement le regard.
D’autant que la Musa est le seul point de couleur (avec le logo). Et encore, une couleur rose nacrée qui fait songer subtilement au maquillage. Autour de la voiture, une série de photographies suggère implicitement l’univers artistique et intimiste du noir et blanc. Au niveau symbolique des codes chromatiques, ce choix du noir et blanc est important. Du point de vue photographique par exemple, le noir et blanc permet de mettre en valeur le corps et de mieux opposer les courbes, les formes au mystère et à la sensualité des ombres.
Dans un magazine saturé de couleurs, le noir et blanc évoque par ailleurs de manière subjective la photographie d’art ou les books de mode où la sensualité est suggérée certes, mais de manière métaphorique, élégante : le noir pour son aspect chic, racé, maîtrisé, graphique, et le blanc pour sa dimension pure, optique, aérienne. Cette touche classique confère à la voiture une dimension élégante et intemporelle qui la fait échapper aux standards habituels des Monospaces : familiaux et grand public. L’argumentaire confirme d’ailleurs cette impression puisqu’il précise que cette voiture « est destinée à toutes celles et tous ceux qui ne se retrouvent pas dans l’automobile de tout le monde ».
Juste en-dessous de la voiture, le produit est mis en valeur par une police de caractères dont la dimension ornementale (les courbes, la féminité et la rotondité) est comme un gage d’esthétisme, d’élégance, de séduction mais aussi de protection et de sécurité. Le slogan « Lancia invente la beauté spacieuse » est presque redondant ici puisque avant d’en avoir pris connaissance, le lecteur a déjà été influencé par les différents messages iconiques qui l’ont préparé à accepter et à intégrer mentalement le slogan. Cette technique crée ainsi chez l’individu de larges capacités cognitives, influençant le codage du produit (féminin et haut de gamme) et facilitant la mémorisation par la redondance des signifiants.
La stratégie argumentative : de la valeur de la voiture à la voiture, symbole de valeur
La stratégie argumentative suit ici trois étapes :
L’étape cognitive est essentielle. C’est elle qui permet d’abord la reconnaissance par le consommateur du produit, puis son apprentissage. Le cadrage est donc très important : c’est la distance entre le sujet (ou l’objet) photographié et l’objectif : il correspond à la taille de l’image (proche ou distante). Ici, en plaçant le visage dans l’axe du regard, les publicitaires facilitent l’identification puisque le regard du lecteur converge vers le centre. On peut remarquer également que la voiture est photographiée en légère plongée : on croit qu’on peut la toucher (absence de distanciation), ce qui accentue sa maniabilité.
L’étape affective vient ensuite : elle consiste à éveiller l’intérêt du consommateur potentiel. Le rose nacré de la voiture ainsi que ses formes rondes la féminisent et l’adoucissent. De même, les photos de mode servent à ancrer le produit dans une dimension affective : projective et identificatoire. La lectrice de Elle se projette ainsi dans un univers référentiel suscitant des sentiments, évoquant des normes collectives ainsi que des stéréotypes culturels mis en scène par les différentes photos qui confèrent de la crédibilité à la voiture, puisque celle-ci est en quelque sorte « mise en scène » dans des scénarios familiers à forte valeur sociale ajoutée.
Enfin, la photographie du visage de Carla Bruni est évidemment fondamentale puisqu’elle prépare l’étape conative (agir sur le récepteur) qui est celle de l’argumentaire, et qui doit pousser le consommateur à acheter le produit : le regard que Carla Bruni pose sur nous n’est pas neutre. Il attire immédiatement notre attention, et semble en effet nous interpeller, et attendre de la part du lecteur une réponse :
c’est l’aspect cognitif c’est-à-dire les fonctions de l’esprit (perception, mémoire, raisonnement, décision), qui est sollicité ici, et qui doit amener le consommateur à choisir la voiture.
Comme nous l’avons vu, on entre alors dans une deuxième phase qui est celle de l’aspect affectif : celui d’une « muse » qui a non seulement inspiré les créateurs de la voiture mais qui doit aussi nous inspirer le désir d’acheter le produit.
On passe ainsi de l’aspect affectif à l’aspect conatif (pousser à une décision qui est celle de l’acte d’achat).
On comprend mieux maintenant le rôle des petites photographies disposées tout autour du portrait : non seulement, elles permettent de retenir l’attention du lecteur en l’intéressant mais elles transforment la valeur marchande du produit en valeur symbolique, autrement dit en système de valeurs : la voiture est implicitement présentée comme adhésion à un style de vie : la valeur de la voiture (son prix) est ainsi transformée en symbole de valeur : celui d’un groupe social, les « bobos » (bourgeois-bohême), adeptes d’un certain style de vie : citadin et branché, et qui entendent se démarquer des autres en affirmant leur différence et leur appartenance à une classe sociale supérieure (cf. l’argumentaire qui parle d’une voiture « destinée à toutes celles et tous ceux qui ne se retrouvent pas dans l’automobile de tout le monde »).
La voiture devient donc en quelque sorte la représentation d’un discours implicite abstrait, qui renvoie à un « au-delà » de l’image, et qui se situe davantage sur un terrain social : amener le consommateur à faire siennes les valeurs mises en place dans l’annonce. Pour le futur acheteur, l’objet de sa quête n’est plus seulement la voiture mais des valeurs socialement glorifiantes, pour autant qu’on fasse partie du public cible : ceux qui peuvent s’acheter cette voiture. Enfin, nous pouvons remarquer que la voiture n’est pas seulement présentée en fonction de son utilité objective mais plutôt selon une visée subjective qui joue davantage sur la sensibilité et l’affectif : on pourrait parler ici de la « composante évaluative » du produit, c’est-à-dire notre perception sociale de la voiture, et de celle ou celui qui la possède.
Comme nous l’avons vu, une série de points d’ancrage caractéristiques de la construction séquentielle permet de faciliter la mémorisation des signifiants et de leur associer des signifiés socioculturels, autrement dit des stéréotypes liés à des normes de pensée, de langage et de comportement qu’il faut mettre en relation avec la signification sociale et symbolique du produit : une voiture représentative d’une certaine catégorie socioprofessionnelle (milieux aisés, cadres supérieurs ou exerçant des professions libérales, ayant fait des études supérieures et habitant en milieu urbain).
Musa : star et muse inspiratrice…
« Musa ». Le mot évoque spontanément l’art et l’imagination créatrice. On pense au mot « muse », symbole de la transcendance et de l’inspiration, à la « musique » enchanteresse, à « l’amusement ». Autant de valeurs ajoutées dans un magazine (Elle) qui valorise à la fois l’image éternelle et idéalisée de la femme et sa vision émancipatoire à travers le divertissement ou l’humour. De même, sur le plan phonétique, les mots « nouvelle » et « Musa » connotent une certaine douceur. Le « l » dans le mot « nouvelle » est une consonne mouillée, liquide, très sensuelle à prononcer.
Par ailleurs, le mot « Musa » sur le plan consonantique amène à une sorte de vibrato (le « z » de « musa ») féminisé d’autant plus qu’il se termine par le son « a » qui est la marque du féminin. On pourrait également suggérer, en se réappropriant les propos de Roland Barthes sur les connotations de la publicité Panzani, une certaine « italianité » dans le mot « Musa » qui évoque inconsciemment le nom « Carla » (Bruni). Par leur contenu émotionnel, ces sonorités très fluides auréolent ainsi la voiture d’un certain style : une ambiance poétique et festive, une atmosphère consensuelle de bien-être et de savoir-vivre qui ne heurte pas les sens.
Les stéréotypes de la femme contemporaine
Si vous regardez attentivement les photographies, vous verrez en outre qu’elles aident le lecteur, par le jeu des évocations imaginaires, à construire un véritable scénario fantasmatique : tantôt la femme seule, dans l’introspection et la recherche de soi, tantôt la femme qui s’apprête à sortir le soir, se maquille, ou encore celle qui revendique un haut degré de sociabilité, qui sourit, rayonnante, sous les feux de la rampe. Or c’est toujours la même femme qui est représentée. Toutes ces photos sont autant de facettes différentes d’une même personne : celle d’une femme émancipée et indépendante qui gère sa vie elle-même. Tous les stéréotypes de la femme contemporaine sont donc ici réunis. Cette polysémie est essentielle dans la mesure où elle correspond à l’image véhiculée de la femme moderne dans les médias féminins.
On pourrait également faire remarquer que les différentes photos de Carla Bruni font appel à plusieurs sens : essentiellement la vue, l’odorat et le toucher suggérant une sorte de communion avec la nature et l’environnement. L’automobile devient en quelque sorte un accessoire de mode, indispensable à la femme, comme un parfum, ou un bijoux, mais indissociable d’une beauté intérieure, voire spirituelle, suggérée par les positions du visage. Enfin, les vêtements, volontairement légers et aériens renforcent aussi l’idée d’une femme hautement polysémique, à la fois romantique et active, rêveuse et sophistiquée, ouverte à la rencontre mais autonome et indépendante financièrement.
Un slogan original
Avant de conclure, revenons un instant au slogan : l’expression de « beauté spacieuse » a de quoi surprendre. La beauté en effet est souvent associée à l’idée de minceur. Le fait que le top modèle Carla Bruni ait été choisi pourrait même renforcer cette association. Pourtant ici, l’adjectif « spacieuse » est associé au terme « beauté » : c’est presque un oxymore allant à l’encontre de la représentation de la voiture « féminine » : essentiellement « mini » ! Plus fondamentalement, on peut voir ici un changement très net dans les représentations. À la différence des publicités habituelles pour l’automobile mettant en valeur l’aspect sexuel du corps des femmes, c’est au contraire une vision à la fois intimiste et charismatique qui est présentée.
Alors qu’en matière de publicité automobile, la femme est souvent réduite à un état d’infantilisation —la présentation des femmes comme des êtres puérils et coquets, ou passifs et vulnérables, contrairement aux hommes, qui sont généralement présentés comme des êtres forts, sérieux et sûrs d’eux— ici Carla Bruni est le symbole de la femme moderne, émancipée, prescriptrice d’opinion. Sa notoriété sert non seulement à relier les autres femmes à un environnement sociétal en pleine mutation, mais elle bouleverse la construction identitaire de la femme elle-même dans sa représentation de la voiture.
Pour beaucoup de femmes en effet, l’automobile est associée au minimalisme, pouvant accueillir aussi bien les courses que les enfants. Or c’est cette vision inspirée d’une époque où la femme n’avait pas revendiqué son autonomie consumériste, qui est dépassée ici. La Musa est présentée en effet comme un objet de désir apte à séduire la femme elle-même de manière intrinsèque, sans se soucier du rôle prescripteur que pourrait avoir un homme.
Il s’agit donc d’une rupture sociologique profonde amenant à penser différemment le féminin. Dépassant une série de fantasmes sexistes bien identifiés chez les conducteurs masculins se caractérisant par une certaine dévalorisation de la femme (la femme « maman », la femme « fatale », attentionnée ou soumise, tantôt femme jouet, idiote, ou dominatrice, etc.), les publicitaires, tout en partant d’un stéréotype fortement ancré dans l’inconscient collectif (la relation femme-voiture), le réinterprètent dans une trame dramaturgique tendant à l’éviction des hommes dans le processus d’achat d’une voiture chez la femme.
N’oublions pas en effet que les femmes sont devenues une cible à part entière pour les marques automobiles. On peut y voir l’affirmation d’un consumérisme typiquement féminin, décomplexé socialement, et pleinement revendiqué.
Analyse de publicité : Vera Wang, « Princess »
Le contexte
Ce n’est pas un hasard si cette publicité est parue dans des magazines pour jeunes lectrices. Public cible : les 15-25 ans, un lectorat très courtisé par les annonceurs. Publiée en page de droite sur un papier semi-glacé, cette publicité a de quoi attirer les jeunes filles (la cible visée). Le slogan « Born to Rule » (Née pour régner) évoque irrésistiblement le désir de conquête et de séduction propre à l’adolescence et à la jeunesse. Le fait que le mannequin (Camilla Belle) porte une couronne accentue d’ailleurs cette impression de séduction et de pouvoir. On notera aussi le plan assez rapproché, qui accentue l’intimité (on a d’autant plus l’impression de sentir le parfum que le haut du buste est dénudé), ainsi que le regard focalisé sur celui du lecteur, comme pour le provoquer et l’interpeller. Comme il a été très justement montré, le regard est important dans ce type de publicité car il « introduit une perspective, une atmosphère voluptueuse, une profondeur, et le plus souvent une participation du toucher qui individualise le sensoriel, qui aussi introduit la sensualité, le plaisir. Dès lors, le spectateur entre dans le parfum, s’identifie à lui et ressent l’appel d’une aura parfumée, sensuelle, sans limite qui viendrait dilater son image » (¹).
Regardez également les cœurs ! Il y en a de partout : le collier, le pendentif, la bague, et bien sûr le produit lui-même ainsi que les traits qui encadrent le flacon. Avez-vous remarqué qu’on a l’impression que le slogan et le cœur autour du flacon ont été dessinés par une ado avec son « Blanco »? Petit détail certes mais qui a son importance : n’oublions pas que le correcteur blanc, en tant que substance volatile, est souvent interdit à l’école dans les listes de fournitures : il y a comme un parfum de transgression ici qui renvoie à la relation affective entre le jeune et l’adulte. C’est donc avant tout le « style jeune » et le stéréotype romantique qui sont valorisés.
Une coiffure « dans le vent »…
Les cheveux volontairement décoiffés sont à l’opposé de l’ordre et des normes, ils sont dans le « move » et non dans le statique : le mouvement évoque l’ailleurs, le voyage, la fuite… mais aussi « les élans incontrôlés et passionnés du comportement romanesque » (²). La marque du parfum (Vera Wang) traduit enfin une double connotation : « Vera » est comme une idéalisation de l’authentique, du « pacte » amoureux et sacré (« à la vie, à la mort », « croix de bois », etc.) une recherche émancipatoire du vrai, et le mot « Wang » par sa prononciation très douce et sa connotation exotique traduit bien l’idéalisation des tiédeurs de l’Asie pour une jeune fille occidentale qui s’ennuie sur les bancs du lycée ou de la fac et qui rêve de romanesque et d’aventure dans un cadre idyllique. Le parfum conjugue ainsi la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et authentique (« Vera ») et dans le voyage vers l’ailleurs (« Wang ») une réponse à un certain vide existentiel.
Les couleurs sont également caractéristiques. De fait, la couleur et l’éclairage ont sur le spectateur un effet psychologique indéniable. Leur interprétation est essentiellement culturelle. Ici, les couleurs sont dites « chaudes » : elles évoquent l’été, les vacances, et au niveau plus symbolique la douceur et la rencontre amoureuse… Bref, toute une symbolique sentimentale. À ce titre, l’attitude très étudiée de la main droite est intéressante à observer. D’abord, le bras levé attire vers le regard, et la main qui soulève le collier est comme une sorte de dévoilement pudique, d’offrande de soi suggérée métaphoriquement d’une part, par le collier de cœurs qui frôle la bouche (à peine entr’ouverte) et d’autre part, par la bague portée à l’annulaire.
Symboliquement la bague à l’annulaire évoque le pacte, l’alliance et par association le mariage. Ici on en est à la rencontre amoureuse, et au fantasme de beaucoup d’adolescentes ou de jeunes filles d’être (enfin!) reconnues comme une « femme ». Mais comme le suggère la pose de la main et le geste très juvénile de la jeune fille, la séduction reste « évanescente » : fantasmée et idéalisée. Ce n’est pas un hasard si les ongles sont courts et à peine nacrés. On est bien dans la sensualité nubile et non dans le mythe de la femme fatale ! Princesse Oui ! Tigresse Non !
Une réécriture des contes de fée
Cette fonction émotive de la publicité est en effet véhiculée par un mot clé du titre : « Princess ». Le mot possède un pouvoir symbolique fort qui se rapporte aux codes symboliques du merveilleux et de l’expression des sentiments : il renvoie à l’univers utopique des contes et au fantasme du prince charmant venu délivrer sa princesse. Cette publicité se fonde donc sur une réécriture du mythe : il ne reste plus qu’au prince charmant potentiel, par la magie d’un baiser (potentiel), à réveiller la princesse endormie qui sommeille dans le cœur de chaque jeune fille. Une remarque s’impose ici quant aux notes dominantes du parfum Princess de Vera Wang et que la marque présente ainsi : « nénuphar, pomme d’api, mandarine, abricot, meringue, goyave, fleur de tiaré, tubéreuse, chocolat noir, beurre rose, vanille, ambre, bois ». Tous ces mots évoquent aussi bien l’univers préservé de l’enfance qui invite à la gourmandise (« pomme d’api, abricot, meringue, chocolat noir, beurre rose ») que le mystère, le romanesque, l’aventure et la transgression d’un interdit (« nénuphar, fleur de tiaré, tubéreuse, ambre, bois »).
De plus, au niveau de la symbolique des couleurs, le mauve du flacon de parfum suggère le mystère. Né de la fusion du rouge (l’amour passion) et du bleu (le rêve et la nuit), le mauve est une couleur plus évanescente et implicite, qui connote le secret, le non-dit, la mélancolie et la recherche d’idéal : De même, la forme du flacon en cœur, évoque la personnalité du parfum : il en constitue l’identification visuelle. La figure du cœur est en effet très suggestive de par sa connotation sensuelle, qui reste essentiellement affective, émotionnelle, pulsionnelle. Elle suggère un « plaisir interdit », ici une relation « tactile » qui accentue la sensualité et le désir de rapprochement : on a envie de « toucher » ce cœur. Autant d’éléments caractéristiques d’une certaine « culture-jeune », sensible au stéréotype romantique et aux clichés sentimentaux d’une jeune femme aspirant à séduire.
De par sa puissance projective, ce type de publicité permet donc d’influencer l’inconscient et les stéréotypes de séduction. Comme nous le voyons, du conte de fée à la publicité, il n’y a qu’un pas : le mythe de la princesse passe aussi par le parfum ! Cette publicité constitue presque une initiation à la séduction : c’est un peu comme si l’acheteuse potentielle s’imaginait sous les traits d’une belle jeune fille (la princesse) dans l’attente d’un beau jeune homme (le prince rêvé) qui, un jour, viendrait la prendre dans ses bras et la « délivrer » de l’autorité parentale ! La transmission visuelle des sensations et de l’émoi provoqués par le parfum (et la possible rencontre amoureuse) est suggérée indirectement par certains éléments : ainsi les couleurs qui sont celles d’une chaleur d’été, les cheveux éparpillés, la couronne déplacée… Ces signes peuvent être compris comme des indices d’un enlacement voluptueux, et mettent en évidence, sous forme de métaphore visuelle l’aspect « performant » d’un parfum qui se veut authentique et sensuel.
Le flacon joue presque ici le rôle d’un filtre amoureux : les gouttes de parfum symbolisant de façon plus symbolique le passage de l’innocence (adolescence) à la révélation amoureuse (la « première fois ») et à l’ancrage identitaire (l’affirmation de soi en tant que « femme »). Socialement, la seule façon d’accéder au statut d’adulte et de devenir femme passe donc par le parfum qui joue un rôle à la fois émancipatoire et intégrateur. Cette approche psychologique du consommateur accorde donc une large place à la connotation et à la « métaphore visuelle » : l’image suggère plus qu’elle n’explique, elle fait davantage appel aux sens qu’au rationnel. Sur le plan projectif, on peut estimer avec la psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi (³) qu’en se juxtaposant à la personnalité de celle qui le porte, le parfum lui assure une identité physique et une présence incontestables : un parfum « qui a du corps » donne souvent un corps rêvé, idéalisé et fantasmé à celle qui ne revendique pas encore complètement son propre corps !
(1) Hélène Faivre, Odorat et humanité en crise à l’heure du déodorant parfumé. Pour une reconnaissance de l’intelligence du sentir. L’Harmattan, Paris 2001, page 90.
(2) Mariette Julien, L’Image publicitaire des parfums : communication olfactive. L’Harmattan, Paris 1997, page 45.
Copyright : toutes les marques citées dans cette étude sont déposées. Les publicités et les différents éléments qui les composent (logos, messages linguistiques et iconiques) sont la propriété de leurs détenteurs respectifs.
Merci à eux d’en permettre l’exploitation à des fins pédagogiques.
La classe de Première S2 du Lycée en Forêt vous invite à une exposition exceptionnelle à partir du mardi 2 novembre 2010 :
Poésies Purement Formelles.
Nombres, figures, structures.
Cette exposition, unique en France, tente de concilier les interrogations suscitées par les objets mathématiques et la nature binaire du signe : à la fois sens dénoté et sens connoté… Tous les textes créés lors de cette exposition seront publiés dans un e-book téléchargeable début décembre 2010.
Un automne en poésie… édition 2011… Troisième livraison.
Depuis trois semaines, les classes de Première dont j’ai la charge cette année sont fières de vous présenter l’édition 2011 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer à sa manière la rentrée littéraire au Lycée en Forêt. Plus de soixante textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant le pouvoir de l’art sur la vie quotidienne, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste. Je vous laisse découvrir la suite des textes publiés…
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
Pour accéder aux textes de la première livraison, cliquez ici.
Pour accéder aux textes de la deuxième livraison, cliquez ici.
Pour accéder aux textes de la quatrième livraison, cliquez ici.
Le piano et la guerre
par Chloé B.
(Première STG3)
Le piano est sombre comme le monde
Sa mélodie noire comme le soleil.
Cependant les touches brillantes reflètent
Les sourires de l’espoir du pianiste rêvant
D’une autre vie où la mélodie de la boîte à musique
Ne s’arrête jamais.
Mais dans la grande salle du chateau délabré
La musique ne parvient pas à couvrir
Le bruit aride des cris et des pleurs.
Le craquement du parquet donne du rythme à la guerre,
La froideur des notes de musique brûle
Comme le feu de Paris.
Le pianiste actionne la pédale
Qui déclenche un coup de bombe
Et, doucement, le piano se referme
Comme le monde.
L’amour marchait sous la pluie
par Émilie M. et Mélissa M.
(Première L2)
L’amour marchait sous la pluie,
L’écharpe volant au vent…
En arrivant,
Il passa le pas de la porte,
Elle le regarda,
Il aperçut ses yeux verts
Où voyageait le bleu du ciel,
Ces yeux camouflés par ses lunettes,
Des yeux brillants d’espérance.
Il jeta son mégot près de la table
Comme on jette un mouchoir sur le sable
C’est en ce jour que mon cœur chavira…
Ô splendide lys !
par Adelyne B.
(Première L2)
Ô splendide lys
Éveille-toi contre la souffrance,
Cultive le jardin du fond de tes yeux.
Les flocons de mes contradictions
S’entassent dans ma tête.
Tombent les neiges, tombent
Et couvrent mon cœur
Leur douceur caresse
Les saisons de mon âme.
Les vagues d’air brisent mon espoir
Ô splendide lys, révèle-toi.
Mon rêve frissonnait dans les limbes du néant…
Ineffables paroles
par Ludivine D.
(Première S2)
La grisaille du quotidien hante ma conscience
Qui dans l’impossible se brise.
Désemparées, mes idées se succèdent.
Le bruit de leur évasion fait frémir mon cœur.
Des querelles diverses et variées
Exportent l’envie de fuite.
Dans le couloir du temps,
Le néant est fait d’images éparpillées.
Transporté par l’assurance
Créditée de paroles insensées,
L’indéfini ineffable embellit
L’inconnu !
Déchiré par les rimes,
Mon visage sourit machinalement
Et l’accumulation de quintessences
Séduit le milieu.
Désespérées mais parallèlement banales,
Expressions bondissantes de mon chemin…
Attachée à la vie par l’écharpe du froid,
Mais délaissée par la chaleur de l’amour
Mon âme se lasse du génie créateur.
Mon idylle est perchée au plus haut :
Jamais partir,
Mais prendre son envol…
Mon cœur s’éparpille
par Mélanie L.
(Première STG3)
À quelle distance de mon cœur
Pourrait se situer le bonheur ?
Les fenêtres sombres de mes rêves
Me guident vers mon idéal certain
Puis devant ces fenêtres, je trébuche ;
Une vitre se brise comme une larme coule…
Mon cœur s’éparpille, je suis à genoux
L’amour, lui, est en mille morceaux.
J’aperçois les reflets de mes actes manqués :
Je vois aussi une petite fille insouciante de ce qui la hante
Elle vit sa vie, attend son destin,
Essaime ses larmes
En murmurant qu’il y aura un lendemain…
Dernier souffle
par Coralie G.
(Première L2)
Si loin, la tempête se lève
Dans l’horizon ensorcelé.
Un effroi de tendresse s’échappe de mes pupilles.
Mes cheveux de blé coulent
Telle une éternelle pluie
Se figent aux pures pensées de la nuit.
Dès l’aube, jaillira le paysage
Comme un volcan éveillé
Qui pousse son dernier soupir.
Je m’évapore sous l’emprise
D’une marée de sables au toit de dunes
M’échouant dans le souffle inconnu.
Des jours et des nuits
par Nathan C.
(Première STG3)
Une nuit obscure envoûte mes rêves
La clarté du soleil illumine mes jours
Sur les ciels de nuages,
Je prends mon envol
Vers l’eau de l’au-delà de la vie.
Sonne l’heure telle une fleur
en pleine éclosion, vision de liberté
L’heure sonne, je sens que les autres arrivent
Ils oppressent mon cœur, mon souffle.
Mon âme s’évapore avec le soir en fleur
Mon corps sombre et vide
Sombre dans les sables du néant…
Ô Nature
par Clara E. et Tanguy B.
(Première S2)
Telle une lumière qui s’efface
La vague inconsciente des nuages
Surpasse mon espace paisible.
La brume clarté jamais plus ne viendra
Délaissée par la nature future
Qui rejoint lentement son destin.
La découverte du paysage me déçoit
Par son infernale domination
Et ses inégales montagnes…
Voyage à travers une étoile
par Noelle B.
(Première L2)
J’ai rêvé l’Orient suprême
Où la richesse se trouve si l’on sait chercher les trésors.
J’ai mangé des douceurs
Sous les palmiers d’une île.
J’ai écouté les chants des colombes
Semblables à des âmes échappées du vent.
J’ai marché sur le rivage ébloui
Par de l’or sous un fond de diamant noir.
Composition d’après Magritte (« La grande famille », 1963)
Un automne en poésie… édition 2011… Deuxième livraison.
Depuis une semaine, les classes de Première dont j’ai la charge cette année sont fières de vous présenter l’édition 2011 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer à sa manière la rentrée littéraire au Lycée en Forêt. Plus de soixante textes, tous inédits, sont en cours de publication. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant le pouvoir de l’art sur la vie quotidienne, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste. Je vous laisse découvrir la suite des textes publiés…
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans cet Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
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Pour accéder aux textes de la troisièmelivraison, cliquez ici.
Pour accéder aux textes de la quatrième livraison, cliquez ici.
Tableau de larmes bleues
par Agathe V.
(Première L2)
Mais déjà le ciel se remplit de peine :
Rapidement les vagues deviennent mur
C’est un voyage sans barrières où chavire mon cœur
Où navires quittent Terre pour rejoindre l’ailleurs,
Où l’océan n’a ni côte ni horizon
Quand résonne au fond des mers le chant des sirènes,
Je découvre ce tableau de larmes bleues
Éclairé du soleil couchant.
Le bleu de solitude s’emplit de colère
Et chaque grondement fait vibrer l’infini
Laissant revivre le tableau meurtri,
Le tableau de larmes bleues, comme un oubli de la nuit…
« Le tableau de larmes bleues »
Composition d’après Man Ray (« Tears », 1932)
Souvenir(s)
par Lucile C.
(Première S2)
Ma solitude ressemble
À un ciel sans nuages
Qui de la nuit me bouleverse
La lune s’est échouée à ma fenêtre,
Je pense à toi.
La distance ne nous a pas divisés,
La distance nous a rapprochés
On se raconte la nuit et le jour
Et ces peu d’importance,
Je pense à toi.
J’ai franchi ce pont de sentiments
Qui nous rassemblent
De vastes lumières nous unissent.
Mon cœur s’étreint dans ton absence,
Je pense à toi.
La musique est une étoile
Quand je suis en face de toi
Mes mots sont de silence
Hélas le soleil est d’un jaune-ennui vide,
Je pense à toi.
Tes yeux sont d’un profond enivrant
Tes yeux sont de parole
Et de lumière
L’espoir m’envahit,
Je pense à toi, je pense à toi.
Dans le secret du monde
par Magali M.
(Première STG3)
L’avenir plongé dans le secret du monde,
Glacial poison de l’innocence
Prisonnière de l’homme et de sa blessure
Léchant l’ouverture de ma souffrance.
L’avenir plongé dans le secret du monde
Serrant mon corps de marbre :
J’ai perdu la nuance du temps,
J’ai oublié les couleurs de l’arbre
Ainsi j’affronte le danger,
Je ne fais qu’un avec l’immortalité
Comme le ciel je ne meurs pas
Car j’ai rêvé
L’avenir plongé dans le secret du monde.
S’enferme l’oxygène dans l’extase
De la mort et du vent. Je fuis le monde,
Perdue dans l’insouciance…
Ton soupir
par Romane M. et Anthony B.
(Première S2)
Ma muse mourante dans l’Aurore rosée
Insouciance et naïveté à l’aube du destin.
Un imaginaire, faut-il, et jamais tu ne comprendras !
Les vives lumières du silence m’éblouissent et me consternent
Irréelle, je me noie de mon juste bonheur
Une allée, une femme, tout peut nous mener à la mer.
Mais où chaque aube commence ?
La limite du crépuscule est vallonnée d’aléas
La passion m’étrangle. Je ne puis résister au départ,
L’étoile inaccessible me rappelle le tourment du fleuve.
L’horizon n’est-il pas la limite de l’Infini ?
Mes libres pensées se heurtent à ton soupir.
Une nébuleuse, ainsi la distance qui nous sépare.
Rejoins-moi sur l’astre fuyant de nos rêves !
Puis la beauté du monde s’efface…
par Mikayil S.
(Première STG3)
La poussière du jour cache ta beauté,
Mon âme rajeunit au lever du soleil,
Mais je veux aller vers ces endroits sombres :
Il suffit de rien pour plonger dans le noir !
Ma jeunesse dégradée par l’alcool
J’attends de remplacer le soleil par un spliff le matin
Je la méprise cette terre
Car je me sens minuscule
Puis la beauté du monde s’efface
J’accumule mes erreurs et mes défaites
Je reste le même.
Je me fais contrôler sur un parking
Ils n’ont trouvé que des mégots d’estime.
La vie est une leçon que j’apprendrai plus tard
La poussière du jour cache ta beauté
Que Dieu me pardonne et me guide…
Les falaises du temps
par Émilie M.
(Première L2)
Elle se montre parfois et murmure
Cette pensée de l’enfance qui m’envahit,
Remplie de joie, de rires et de larmes
Quand mon regard s’attarde
Sur les falaises du temps
Qu’on appelle la vie…
Les couleurs de la vie
par Charline L.
(Première STG3)
Le ciel m’emporte lentement comme la mer traîne ses vagues
À l’âme de ces gens que la vie emmène
Loin de leurs peines, loin de leurs haines.
Le temps passe vite mais la vie est infinie
Je continue mon chemin jusqu’à l’au-delà
De la mer qui se perd dans l’horizon.
Je vois la montagne qui monte au ciel
Et la vie qui se meurt dans le paradis.
Vole comme l’oiseau qui voyage
Vers l’ombre des profondeurs.
Suis le vent qui te guidera vers la lumière blanche,
Marche sur des nuages remplis de douceur…
Léger frisson de solitude
par Ange S. et Marie-Sophie H.
(Première S2)
L’esprit libre d’un voyage
Satisfaisant l’insolite joie
Des plaisirs surpris,
Savourant le rêve qui transperce
Les inquiétudes : sensation
De deux corps ardents
Comme la chaleur du soleil
Reflétée sur mon cœur
Flamme en vol brûlant
Les ailes des sentiments
Libertés de mai
Animant l’imagination
Travail de l’âme en extension
D’un désir naissant
Lumière de la jeunesse,
Je raconterai l’histoire de ton visage
Doux paradis de plaisir qui alimente
Les regrets d’automne :
Léger frisson de solitude…
Enfance
par Maéva F.
(Première STG3)
Dans ce jardin d’enfance
Suspendu à ma mémoire
Revient le souvenir
Comme une balançoire :
De doux moments magiques
Saisissant dans leur vol
Le sourire du vent,
Les sentiments authentiques.
Ô Nuit
par Céline B.
(Première L2)
S’éteint la flamme d’une enfance
D’infinies nuits emprisonnées se meurent
Dans mes yeux de silence.
L’absence d’ondes lumineuses
Et sonores m’attire dans les profondeurs
Quand m’embrasse le soleil
De jours divaguants ma pensée vagabonde
S’apaise dans le bleu nuit
De mes paupières closes
Globes calmés, m’attire le vide
J’inspire, j’expire
J’aspire à l’enivrement prochain…
Fin de la deuxième livraison. D’autres textes seront publiés prochainement.
« La vocation littéraire naît du désaccord d’un homme avec le monde… »
« La vocación literaria nace del desacuerdo de un hombre con el mundo… »
La literatura es fuego, […] ella significa inconformismo y rebelión, […] la razón del ser del escritor es la protesta, la contradicción y la crítica. […] La vocación literaria nace del desacuerdo de un hombre con el mundo, de la intuición de deficiencias, vacíos y escorias a su alrededor. La literatura es una forma de insurrección permanente y ella no admite las camisas de fuerza. Todas las tentativas destinadas a doblegar su naturaleza airada, díscola, fracasarán. La literatura puede morir pero no será nunca conformista. »
La littérature est le feu, […] elle signifie dissidence et rébellion, […] la raison d’être de l’écrivain est la protestation, la contradiction, la critique. […] La vocation littéraire naît du désaccord d’un homme avec le monde, de l’intuition de déficiences, de vides et de scories autour de lui. La littérature est une forme d’insurrection permanente et elle n’admet pas de camisoles de force. Toutes les tentatives destinées à plier sa nature furieuse, indocile, échoueront. La littérature peut mourir mais elle ne sera jamais conformiste. »
Mario Vargas Llosa, « La littérature est le feu », discours de réception pour le prix littéraire Rómulo Gallegos, le 4 août 1967 à Caracas.
C’est donc l’écrivain d’origine péruvienne Mario Vargas Llosa (1936, Arequipa, Pérou) qui vient d’obtenir à l’âge de 74 ans le Prix Nobel de littérature 2010. Très engagé dans les problèmes de société, notamment dans le contexte latino-américain, Vargas Llosa a pris en 1990 le chemin de l’exil et obtenu la nationalité espagnole. Fin connaisseur de la littérature française (il a entre autres consacré en 1978 une étude mémorable au roman Madame Bovary dans L’Orgie perpétuelle), Mario Vargas Llosa est d’abord un citoyen du monde, très préoccupé par l’affaiblissement des identités culturelles et des cultures nationales. Romancier, dramaturge, poète, mais aussi essayiste et journaliste, Vargas Llosa a acquis une notoriété internationale pour son roman La Ville et les Chiens, rédigé à Paris en 1962. Depuis, il a accumulé les succès et les récompenses littéraires de toute sorte.
Le passage présenté est très représentatif de la personnalité de l’écrivain. D’ailleurs le jury du prix Nobel 2010 a salué en lui « l’auteur engagé dans la société », ainsi que « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l’individu, de sa révolte et de son échec ». De fait, comme le dit si bien Vargas Llosa, « la littérature est le feu » : elle doit fonctionner comme liberté. Mais cette liberté passe par la liberté des mots d’abord, par la liberté de l’imaginaire et de la fiction. Vargas Llosa s’en est expliqué récemment : « Il y a une idée très répandue parmi les lecteurs de romans : si un roman est vrai, s’il dit la vérité, c’est un bon roman. Idée complètement fausse, c’est exactement le contraire. Si un roman est bon et possède ce pouvoir de convaincre qu’ont les grands romans, alors il devient vrai » (*). C’est donc par les mots que le rêve devient vrai, et c’est par le Verbe que l’écrivain peut exprimer son esprit de révolte et de rébellion. Ce pouvoir conféré au langage ouvre une réflexion sur le statut de la littérature : « La vocation littéraire naît du désaccord d’un homme avec le monde »…
(*) Mario Vargas Llosa, « Histoire et fiction, entretien avec Albert Bensoussan et Stéphane Michaud, in Stéphane Michaud, De Flora Tristan à Mario Vargas Llosa, Presses de la Sorbonne nouvelle, Paris 2004. Pour lire ce passage dans son contexte, utilisez l’interface Google-livres :
France-Culture a consacré une page biographique et bibliographique très accessible sur l’écrivain.
Cliquez ici pour découvrir le Prix Nobel de Littérature 2009 : Herta Müller, avec une citation commentée.
Crédit photographique : BR d’après un cliché de l’agence de presse SIPA (photographie recadrée et retouchée numériquement).
Je vous propose dans ce TP consacré à l’analyse d’image, de réfléchir à la portée symbolique du tableau d’Alexandre Séon, intitulé « Le Récit »…
Niveau : Seconde et Première (Cours sur le Symbolisme).
Alexandre Séon, "Le récit"
Alexandre Séon (1855-1917), “Le Récit” (1898, Musée de Brest)
Les dénotations de l’image
Quand on voit un tableau, la première question qui vient à l’esprit est de se demander ce que l’image représente, ce qu’elle veut dire. Ce que nous voyons d’abord ici est un paysage très inspiré de la Bretagne (sans doute l’île de Bréhat) : le paysage littoral, aride et sauvage (il n’y a presque pas de végétation), semble adouci néanmoins par quelques fleurettes blanches au premier plan et de remarquables contrastes lumineux qui mettent en valeur la côte, la mer et le bleu du ciel, à peine parcouru d’imperceptibles trainées nuageuses. La douceur du climat est par ailleurs suggérée par le bateau à voile qu’on aperçoit au loin et les couleurs très douces des robes légères (remarquez les draperies) que portent les deux jeunes filles. Celles-ci semblent écouter dans une attitude empreinte de sagesse et de respect une femme plus âgée, voilée et vêtue de couleurs sombres, qui leur fait un « récit », comme le suggère le titre du tableau.
Les connotations de l’image
Peint en 1898, « Le Récit » d’Alexandre Séon est tout à fait représentatif des années où culmine l’opposition entre Naturalisme et Symbolisme. Tout le tableau semble symbole et allégorie : Le symbolisme de l’esthétique se remarque dans l’absence de naturalisme ; traité en aplats (uniformité des couleurs), le paysage semble faire place à une sorte d’esthétique pure qui transcende la vraisemblance : il devient allégorique lui-même ; les éléments végétaux, minéraux, la mer et le bateau à voile participent au « récit » en l’élargissant à la dimension de l’apologue : critique implicite de la modernité, recherche du primitivisme, désir d’absolu. La beauté picturale initie en effet le lecteur à une contemplation poétique mais aussi idéaliste voire idéiste du paysage proche de l’utopie et du mythe.
Certes, la femme âgée semble raconter aux deux jeunes filles quelque chose qui s’est passé. Mais l’événement raconté n’est évidemment pas l’événement réel : il en est la représentation. En ce sens, pour les Symbolistes, l’Histoire n’existe pas en soi : elle est toujours perçue et racontée à travers la subjectivité de quelqu’un ; c’est la raison pour laquelle la peinture symboliste est si descriptive : alors que le titre se situe au niveau narratif (un récit se « raconte »), le tableau est descriptif et fait passer le lecteur du niveau concret au niveau le plus abstrait. De fait, le récit accompagne la vie (représentée par les jeunes filles) et la mort. Il s’agit donc bien d’un récit allégorique qui tient à la superposition constante d’une réalité mais vécue comme fiction. On pourrait aussi noter combien le titre fait référence à une sorte de mémoire collective plus ou moins mythique.
C’est la raison pour laquelle vous devez aborder le Symbolisme en tant que discours du dévoilement et du déchiffrement. “Ne rien nommer, ne rien expliquer” : tel semble le crédo de la doctrine symboliste. Comme l’avait mentionné Albert Aurier dans un article sur le peintre Gauguin paru dans le Mercure de France en 1891, l’esthétique symboliste est par définition « subjective, puisque l’objet n’y sera jamais considéré en tant qu’objet, mais en tant que signe d’idée perçu par le sujet […] ». Dans le tableau de Séon, les éléments de la composition, réduits au minimum (les trois femmes, la mer, le ciel), font ainsi primer le subjectif sur l’objectif, l’idée sur la forme. Envisagée à la fois comme un retour vers la vérité originelle (la mer mais aussi la mère) et comme une avancée vers l’incréé et le mystère (on ne connaît pas la nature du récit), la peinture symboliste rejoint tout à fait la poésie symboliste, capable d’exprimer dans toute sa force l’Idée et l’Absolu.
Entraînement à l’oral du Bac : en vous aidant de vos connaissances sur le Symbolisme, comparez le tableau d’Alexandre Séon et ce passage célèbre du « Cimetière marin » dans lequel Paul Valéry évoque la mer.
Repérez dans les deux documents les éléments qui concourent à l’abstraction et au mystère.
Expliquez pourquoi le paysage représenté est d’abord un paysage pensé.
“Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !
Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir.”
Je vous propose dans ce TP consacré à l’analyse d’image, de réfléchir à la portée symbolique du tableau d’Alexandre Séon, intitulé « Le Récit »…
Niveau : Seconde et Première Voir aussi : cours sur le Symbolisme
Alexandre Séon (1855-1917), “Le Récit” (1898, Musée de Brest)
Les dénotations de l’image
Quand on voit un tableau, la première question qui vient à l’esprit est de se demander ce que l’image représente, ce qu’elle veut dire. Ce que nous voyons d’abord ici est un paysage très inspiré de la Bretagne (sans doute l’île de Bréhat) : le paysage littoral, aride et sauvage (il n’y a presque pas de végétation), semble adouci néanmoins par quelques fleurettes blanches au premier plan et de remarquables contrastes lumineux qui mettent en valeur la côte, la mer et le bleu du ciel, à peine parcouru d’imperceptibles trainées nuageuses. La douceur du climat est par ailleurs suggérée par le bateau à voile qu’on aperçoit au loin et les couleurs très douces des robes légères (remarquez les draperies) que portent les deux jeunes filles. Celles-ci semblent écouter dans une attitude empreinte de sagesse et de respect une femme plus âgée, voilée et vêtue de couleurs sombres, qui leur fait un « récit », comme le suggère le titre du tableau.
Les connotations de l’image
Peint en 1898, « Le Récit » d’Alexandre Séon est tout à fait représentatif des années où culmine l’opposition entre Naturalisme et Symbolisme. Tout le tableau semble symbole et allégorie : Le symbolisme de l’esthétique se remarque dans l’absence de naturalisme ; traité en aplats (uniformité des couleurs), le paysage semble faire place à une sorte d’esthétique pure qui transcende la vraisemblance : il devient allégorique lui-même ; les éléments végétaux, minéraux, la mer et le bateau à voile participent au « récit » en l’élargissant à la dimension de l’apologue : critique implicite de la modernité, recherche du primitivisme, désir d’absolu. La beauté picturale initie en effet le lecteur à une contemplation poétique mais aussi idéaliste voire idéiste du paysage proche de l’utopie et du mythe.
Certes, la femme âgée semble raconter aux deux jeunes filles quelque chose qui s’est passé. Mais l’événement raconté n’est évidemment pas l’événement réel : il en est la représentation. En ce sens, pour les Symbolistes, l’Histoire n’existe pas en soi : elle est toujours perçue et racontée à travers la subjectivité de quelqu’un ; c’est la raison pour laquelle la peinture symboliste est si descriptive : alors que le titre se situe au niveau narratif (un récit se « raconte »), le tableau est descriptif et fait passer le lecteur du niveau concret au niveau le plus abstrait. De fait, le récit accompagne la vie (représentée par les jeunes filles) et la mort. Il s’agit donc bien d’un récit allégorique qui tient à la superposition constante d’une réalité mais vécue comme fiction. On pourrait aussi noter combien le titre fait référence à une sorte de mémoire collective plus ou moins mythique.
C’est la raison pour laquelle vous devez aborder le Symbolisme en tant que discours du dévoilement et du déchiffrement. “Ne rien nommer, ne rien expliquer” : tel semble le crédo de la doctrine symboliste. Comme l’avait mentionné Albert Aurier dans un article sur le peintre Gauguin paru dans le Mercure de France en 1891, l’esthétique symboliste est par définition « subjective, puisque l’objet n’y sera jamais considéré en tant qu’objet, mais en tant que signe d’idée perçu par le sujet […] ». Dans le tableau de Séon, les éléments de la composition, réduits au minimum (les trois femmes, la mer, le ciel), font ainsi primer le subjectif sur l’objectif, l’idée sur la forme. Envisagée à la fois comme un retour vers la vérité originelle (la mer mais aussi la mère) et comme une avancée vers l’incréé et le mystère (on ne connaît pas la nature du récit), la peinture symboliste rejoint tout à fait la poésie symboliste, capable d’exprimer dans toute sa force l’Idée et l’Absolu.
Entraînement à l’analyse comparée de documents : en vous aidant de vos connaissances sur le Symbolisme, comparez le tableau d’Alexandre Séon et ce passage célèbre du « Cimetière marin » dans lequel Paul Valéry évoque la mer.
Repérez dans les deux documents les éléments qui concourent à l’abstraction et au mystère.
Expliquez pourquoi le paysage représenté est d’abord un paysage pensé.
“Ce toit tranquille, où marchent des colombes, Entre les pins palpite, entre les tombes ; Midi le juste y compose de feux La mer, la mer, toujours recommencée ! O récompense après une pensée Qu’un long regard sur le calme des dieux !Quel pur travail de fins éclairs consume Maint diamant d’imperceptible écume, Et quelle paix semble se concevoir! Quand sur l’abîme un soleil se repose, Ouvrages purs d’une éternelle cause, Le temps scintille et le songe est savoir.”
Joignez l’utile à l’agréable en parcourant cette Anthologie de la poésie française du Moyen Âge à nos jours (Philippe Sabourdy, Studyrama, 2005).
L’utile, c’est d’abord l’Épreuve Anticipée de Français : n’oubliez pas que si la poésie « tombe » au Bac, le corpus proposé pourra bien évidemment comporter des textes issus d’autres mouvements culturels que ceux que vous avez étudiés. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander d’élargir vos connaisances. L’avantage de cette anthologie est qu’elle présente un panorama très large : depuis les ballades populaires jusqu’aux vers libres, des poésies les plus classiques aux poèmes contemporains. Vous y découvrirez aussi de nombreux textes expliqués et commentés. Mais lire des poèmes, c’est aussi jouer avec les mots, rêver, aller à la rencontre… Comme le dit l’auteur dans son introduction, quand « l’on est ému par un poète, c’est que deux intériorités, celle de l’auteur et la nôtre, se sont rencontrées ». Si cette anthologie est donc d’abord une incitation à un voyage dans le riche patrimoine de notre littérature, elle est aussi une invitation à la rencontre : lire un poème, c’est toujours emporter avec soi les mots d’un(e) autre, et c’est aussi rencontrer derrière le texte le visage intime et la voix secrète de l’auteur.
Les classes de Première dont j’ai la charge cette année sont fières de vous présenter l’édition 2011 d’Un automne en poésie, manifestation d’art qui entend marquer à sa manière la rentrée littéraire au Lycée en Forêt. Plus de soixante textes, tous inédits, seront publiés dans les jours à venir. Ces poèmes, souvent d’une grande densité intellectuelle, chantent avant tout la nostalgie de l’Idéal et du Spirituel. Proclamant le pouvoir de l’art sur la vie quotidienne, de la subjectivité sur l’objectivité, de l’imaginaire sur le réel, ils s’inscrivent dans la tradition symboliste. Je vous laisse découvrir les premiers textes publiés…
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La soif se rend à la nuit
par Gaya D.
(Première S2)
Soleil glacé qu’est la lune,
Un cercueil qui s’enterre
Et se couche au crépuscule
Drame et tristesse perdent la mémoire
Où la mer n’est qu’une inconscience.
Chimère d’un décès
Une pureté noire dans le vent
La soif se rend à la nuit
Au gré de l’océan…
Silence d’épave
par Dakota G.
(Première L2)
L’immensité de l’océan
Fait perdre la raison
Au navire gisant sur des vagues de douleur.
Son équipage emporté
Dans un monde brisé d’inquiétude :
Il ne lui reste qu’un silence d’épave
Guidé par des oiseaux de mer et de peur.
Un seul homme est pardonné :
Le marin triste d‘émotions qui s’élève.
Résonnent les ailes de liberté…
La joie chavirée de son envol d’argent
Plonge dans des solitudes immenses…
Je suis déjà seul
par Marie B.
(Première L2)
Je suis loin de ton sourire
Je suis déjà seul.
Ta main ne me retient plus, je veux fuir
Dans des espaces vides,
Seulement parés de glace
De calme et de la sérénité pour seuls sons
Je rêve de trouver d’impossibles infinis
Pareils à la perfection du bonheur
Et aussi paisibles que les noirs tombeaux
Où je serais loin de tout (mais pas au milieu)
Je veux trouver ces néologismes ou bien en
FINIR
Rivière de larmes sucrées
Par Théo D.
(Première L2)
Au secret de la tendresse
Réside la mort qui contrôle
Et l’amour et les clameurs
Et l’éternel chemin de mon cœur.
Au secret de la tendresse
Réside la fraise citronnée
Elle ne sert à rien comme cette route
Invisible qui attise mes rancœurs.
Je marche parmi le nuage brûlé
De la vie ; je parle aux vendeurs
De prose et de rêves oubliés ;
Je vagabonde dans les neiges roses
Et je nage dans les rivières de larmes sucrées…
Un long départ
par Clémence L-S. et Adèle R.
(Première S2)
Jadis le bruit de l’herbe laissait jouer les boucles
De ton sourire
Une pluie d’âmes laissait couler la joie
D’un lointain baiser.
Je jonglais entre équilibre
Et vide en m’attachant
Au pont de l’amour.
Ce voile bleu sur ma main
Caressait les vagues de ton visage
Et le rouge manteau
Du souffle de la vie
Parcourait les lèvres de l’espoir.
Maintenant je cours vers un long départ
Là où la nuit n’est que le nuage
De la mort
Au pied d’un arbre seul.
L’Être veillant soupir
par Marc D.
(Première L2)
Imagine un monde :
la montagne aux vagues
Et de nombreux elfes solitaires.
Du haut, l’Être qui veille
Vers les pins immobiles
Et sous les trois soleils,
L’agitation perdue…
Un arc contemple, épuisé,
Le jour qui saigne
Le soir affamé rit de la montagne
La pioche s’enfile,
Cailloux et gravier
Le sommet dans l’eau,
L’Être veillant soupir…
Anarchitecture de l’ombre
par Honorine B.
(Première L2)
Âme pusillanime, réveille-toi
De ton spirituel sommeil
Et toi, mon cœur éphémère, joue à la vie comme la folie
Au son du requiem se joue du paradis.
Mystique mirage dont découlent
D’exquises perditions : solitude violine
Et obsession. Dans le monstrueux infini
Qu’est l’eden, toi ma conscience
Insoluble, si délivrée sois-tu,
Exile ton courage inutile
Dans l’anarchitecture de l’ombre
Vers les îles de mon automne…
Souvenir d’une pensée
par Othmane Z.
(Première S2)
Le sifflement rauque de la cloche
Témoigne de cette énergie céleste,
Traverse notre matière-brise
L’alliance crispée comme le péché
La pâle translation abîme la muse :
Elle s’envole ! Vole plus haut que les astres
Touche l’écaille fantasmagorique du ciel :
Une nuée de rien crée une terre.
Le martèlement rouge du soleil
Balafre le chemin menant à l’ultime connaissance
Qui ravive la douce caresse de la Poésie…
Un cœur volant
par Alexandra L.
(Première S2)
Cette vie est déterminée par
La multitude de fuites ailées
D’un cœur enflammé envié du vent,
Comme un laisser-partir
Pour concevoir le revenir, comme un laissez-passer…
Ce cœur idéalisé par la liberté des oiseaux d’or
Ressent l’ennui d’une envie de vie
Où le bien du mal est enfin reconnaissable !
Face aux nuages savants qui tristement s’écartent
Un avion déclare la guerre :
Éclos alors le combat d’émotion et la défaite et le sang
Dans cette mer blanche éclairée par la peur.
L’indésirable cercle redoutable
verse des rubis d’eau scintillant de désir
N’est-ce pas là
La mélancolie d’une lumière ?
Un nouveau décollage,
De nouvelles flammes et des larmes nouvelles :
Éternel recommencement de la guerre,
Et ce cœur, mon cœur, lourd de vie…
Au gré d’extrêmes douceurs
par Margaux B.
(Première L2)
L’horloge de ma vie m’a rapproché de tes yeux
Nos âmes chantent comme la lumière du rêve
Où l’océan brûlait mon cœur.
À travers solitude la vue de l’amour vole
Et l’oiseau libre contre le vent
Traverse les couchants du soleil.
Ici la pensée des sentiments serpente en tous points de mon cœur.
C’est là où tout commence et tout s’achève
À travers un monde imaginaire
Où les aubes se lèvent, où l’envol de la vie voyage…
Nos cheveux dansaient l’île de nos yeux sur ce chant de lumière
Nous vivions comme on nous enjoignait de vivre, pensions comme on nous imposait de penser…
Quand suis-je devenue féministe ? Je ne m’en suis même pas aperçue. C’est arrivé beaucoup plus tard et sans doute parce que j’avais eu tant de mal à devenir féminine. Toute cette jeunesse paralysée par le trac de ne pas correspondre à la définition imposée […]. Pendant tous ces siècles, happées dans un vertige climatisé, nous vivions comme on nous enjoignait de vivre, pensions comme on nous imposait de penser […]. Ici, vous pouvez… là, c’est laid. Et notre docilité devant les lois de la société camouflées en décrets de la Providence paraissait si congénitale, on s’était si bien habitué en haut lieu à nous voir rester à notre place, que l’on est stupéfait, voire indigné aujourd’hui, devant cette soudaine agitation qui s’est emparée de tant de femmes. Harpies domestiques ou Messalines, saintes femmes ou putains, mères dévouées ou mères indignes, d’accord. Ce sont des types codifiés et admis et nous restons dans nos rôles. Mais que nous nous mêlions de repenser chaque acte de la vie selon notre optique à nous, de tout remettre en question depuis le « Tu enfanteras dans la douleur » si longtemps subi comme une volonté divine, jusqu’au schéma du bonheur humble et passif mitonné pour nous par Freud, notre Petit Père, voilà qui paraît indécent et inadmissible. Les hommes ont toujours été ravis quand nous étions capricieuses, coquettes, jalouses, possessives, vénales, frivoles… excellents défauts, soigneusement encouragés parce que rassurants pour eux. Mais que ces créatures-là se mettent à penser, à vivre en dehors des rails, c’est la fin d’un équilibre, c’est la faute inexpiable.
Benoîte Groult, Ainsi soit-elle, Grasset, Paris 1975.
Si « le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours ». Ces propos de Benoîte Groult lors d’un entretien (¹) posent tout l’enjeu d’Ainsi soit-elle. Publié en 1975 lors de « l’année de la femme », et récemment réédité au Livre de Poche (5 €), Ainsi soit-elle est en effet un ouvrage qu’il faut avoir lu et qu’il faut relire, particulièrement aujourd’hui où le statut et le droit des femmes sont si remis en cause dans le monde et où la dévalorisation du féminin en littérature perdure de façon inquiétante. Dès les années Cinquante, le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1949) s’en était pris aux représentations identitaires, tant masculines que féminines, aux clichés et aux stéréotypes de toute sorte : « On ne naît pas femme, on le devient ». De fait, depuis plus de deux mille ans, beaucoup d’hommes adeptes d’une intolérance extrême, puisent dans les dogmes et les croyances de toute sorte des passages qui n’ont d’autre but que d’assurer la soumission des femmes.
Le plus inquiétant est que l’on se soit accommodé de cette folie ordinaire : « Une femme meurt tous les trois jours du fait de violences conjugales » rappellent quotidiennement entre deux publicités des spots télévisés : c’en est presque devenu banal… Et c’est la raison pour laquelle je vous invite à lire Ainsi soit-elle. Dans cet ouvrage, Benoîte Groult « analyse en effet « l’infini servage » de la femme, sa dégradation physique et morale, […] il fait le procès des Hommes avec un humour acide. Mais Benoîte Groult sait aussi transmettre son émotion » (²) : évocations poétiques de la Bretagne natale, retour sur l’enfance, moments de complicité entre femmes… Plus fondamentalement, cet essai militant vous amènera à réfléchir avec lucidité et courage sur vos propres comportements : si le féminisme, particulièrement dans la décennie 70, a permis l’émergence d’un nouveau regard moral sur le monde, le désintérêt aujourd’hui des hommes (et des femmes) pour cette cause est peut-être prémonitoire : la mort des femmes est toujours la mort du monde quelque part…
Bruno Rigolt
(1) Florence Montreynaud, Le Féminisme n’a jamais tué personne, Les grandes conférences, Québec 2004, page 11. (2) Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Mary-Helen Becker, Erica Mendelson Eisinger, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, éd. Karthala, Paris 1996.
Les internautes ayant lu cet article pourront également consulter :
Présentation du support de cours : la crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme, qui est une révolution générale de l’âme humaine. Cette véritable « école du désenchantement » selon l’expression de Paul Bénichou n’est rien d’autre qu’une immense rupture de civilisation, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. Le but de ce support de cours est d’aider mes étudiant(e)s à mieux comprendre les enjeux cruciaux de ce mouvement.
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La révolution romantique
Une nouvelle vision de l’homme et du monde
« On sent le romantique, on ne le définit pas. » Louis-Sébastien Mercier, Néologie, 1801
« S’affranchir du réel, grâce à l’imagination,
s’en affranchir encore en s’en isolant et en se renfermant
dans le sanctuaire de la sensibilité personnelle :
voilà le vrai fond du romantisme de tous les temps ». Émile Faguet, Flaubert, 1899
Tentative de définition
L’affirmation de Louis-Sébastien Mercier « On sent le romantique, on ne le définit pas », ou les propos de Paul Valéry selon lesquels « il faudrait avoir perdu tout esprit de rigueur pour essayer de définir le romantisme » s’imposent d’emblée tant il est difficile de proposer une définition de ce qui est d’abord une aspiration, un élan, une humeur beaucoup plus qu’un concept. L’acception habituelle (mouvement littéraire et culturel européen du début du dix-neuvième siècle) semble quelque peu réductrice pour qualifier un phénomène beaucoup plus étendu et profond qui s’est imposé dans les lettres dès la fin du dix-huitième siècle en Angleterre et en Allemagne, puis au dix-neuvième siècle en France comme une nouvelle vision de l’homme et du monde. Au-delà des clichés habituels (expression des sentiments, individualisme, refuge dans la nature, etc.) le romantisme a été avant tout :
une révolution artistique et culturelle dirigée contre l’harmonie classique et l’ordre des Lumières,
ainsi qu’un vaste mouvement politique et social qui va ébranler l’Europe puis le monde.
J’emprunte à Olivier Mannoni ces justes remarques : « La révolution comme apocalypse : voilà sans doute l’idée romantique de base, et c’est en cela que le romantisme se distingue des conceptions et des images rationnelles des Lumières, qui pensent la Révolution selon la symbolique géométrique de la lumière, du soleil et de l’équerre triangulaire. La penser en termes romantiques, cela signifie évoquer l’événementiel, et même le catastrophique. À la place de la lumière et du soleil intervient l’orage, la décharge électrique » (1).
Si l’ancrage historique du romantisme est donc la Révolution française, il illustre d’abord l’échec de cette révolution : née de pures idées et d’abstractions juridiques (la liberté, l’égalité des droits, le contrat social, la souveraineté du peuple, etc.), la révolution échoue finalement comme événement de l’histoire mais elle triomphe comme idéal auprès d’une jeunesse désœuvrée, incapable d’exprimer dans la société de la Restauration ses rêves et ses aspirations : ainsi la Révolution est-elle le point de départ d’un vaste mouvement de renouveau, spirituel, artistique et politique, qu’on peut considérer comme une revanche du sentiment sur la raison et la science.
Dans son ouvrage intitulé Le Romantisme : du bouleversement des lettres dans la France postrévolutionnaire (Librairie générale française, paris 2007), Claude Millet n’hésite pas à affirmer du romantisme qu’il a « certainement marqué, dans l’histoire de la littérature française, la plus considérable rupture après celle de la Renaissance. Bataillant dans un premier temps contre le classicisme qui défendait ses positions anciennes, il a peu à peu imposé une nouvelle littérature largement liée à l’Histoire, mais une littérature plus libérée des règles et davantage marquée par la subjectivité de ses auteurs ».
Le préromantisme
Plusieurs indices de ce renouveau apparaissent à la fin du dix-huitième siècle : la vogue des récits de voyage et du descriptif, la force des passions ainsi que l’évasion coloniale et pittoresque dans les romans de Bernardin de Saint-Pierre par exemple (Paul et Virginie), la quête de l’exotisme et du primitivisme, l’exigence de communion avec la nature, la prédominance de formes qui permettent l’expression du moi préparent en effet aux grands thèmes du Romantisme. Mais c’est surtout Jean-Jacques Rousseau qui aura une influence considérable sur l’évolution des mentalités. On a raison de dire que si Voltaire a marqué la fin d’une époque, le « citoyen de Genève » en ouvre une autre : c’est d’abord en posant « le sentiment comme le fondement décisif de la morale » (2) que Rousseau inaugure une esthétique du lyrisme ainsi qu’une quête de l’intériorisation, qui viennent en contrepoint du rationalisme des Lumières et vont permettre la possibilité d’un vaste renouveau littéraire et social.
Joseph Van Lerius (1823-1876), Paul et Virginie. Gravure de Jos Franck, c. 1865 →
Publiées à titre posthume en 1782, les Rêveries du Promeneur solitaire me paraissent très représentatives d’une certaine conception de la civilisation, de la liberté et de l’individualité qui repose sur l’idée théorique d’un « état de nature« , privilégiant fortement la valorisation du lyrisme, de la personnalité, de la vie de l’âme, et qui marquera particulièrement le Romantisme français au dix-neuvième siècle. De fait, on peut considérer qu’en se laissant aller complaisamment à l’épanchement affectif, à l’évocation de la nature (qui participe d’ailleurs grandement à cette expression du sentiment), à la fusion du passé et du présent, les Rêveries instituent un rapport différent au temps et à l’espace. Regardez ce passage, à juste titre célèbre, de la « Cinquième Promenade » : la rhétorique émotive du style de Rousseau, fait d’indétermination et d’attente, reconstitue la modulation de la rêverie à travers une correspondance de perceptions visuelles ou auditives qui n’ont d’autre but, en renvoyant à l’idée d’un « texte-promenade », que d’instituer le détour, la digression et la rêverie comme refus du réel.
« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. »
Comme le remarquait avec justesse Nicolas Bonhôte (3), « l’activité de rêverie est bien au cœur du texte. Elle constitue l’expérience majeure parce qu’elle est source d’un plein accomplissement et d’un bonheur entier ». L’auteur ajoute : « L’évocation du séjour à l’île de Saint-Pierre représente un aboutissement de l’œuvre autobiographique. Il ne s’agit plus de se révéler, mais de dire la plénitude du moi et de l’existence. Être pleinement soi, c’est se livrer à la rêverie, activité purement sensible ». On pourrait également faire remarquer combien ce passage ne cesse d’associer l’esprit et la nature au sein d’un inconscient commun, qui s’inscrit dans ce que Rousseau appellera lui-même « l’esprit romanesque ». L’évocation du bonheur dans l’île de Saint-Pierre récuse en effet la norme sociale en privilégiant le détour comme métaphore spatiale autour de laquelle l’auteur construit son « excursio » : course au-dehors, mais aussi incursion dans le moi profond. L’idée d’une communion avec la nature dépasse donc le simple côté « pittoresque » : elle est à ce titre vécue comme un mode nouveau d’unité et de cohésion du moi.
Aux fluctuations temporelles, fortement liées au clapotis de l’eau, vient s’ajouter dans le texte la mise en place d’un rapport subjectif au réel qui le détourne bien de sa fonction sociale. Remarquez le rôle essentiel donné à la nature, à la fois consolatrice et inspiratrice, mais également enjeu de connaissance puisqu’elle ramène au moi profond.
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Le lyrisme personnel
À mesure que s’accentuera la crise de l’humanisme traditionnel, se développera en effet chez les Romantiques la certitude que le destin appartient aux individualités. La forme la plus répandue de la poésie romantique est donc celle du lyrisme personnel. De fait, à la différence du romantisme allemand, davantage métaphysique et qui tentera d’une part de retrouver par la poésie les liens qui unissent l’être à un tout transcendantal, et qui d’autre part célèbrera le mythe d’appartenance nationale (le peuple, l’État-nation, etc.), le Romantisme français, particulièrement dans la première moitié du dix-neuvième siècle, s’inscrit plus nettement dans un lyrisme intime et personnel, remettant au centre de la pratique artistique et poétique le sentiment de la nature, l’élan élégiaque, l’emphase, l’effusion, le langage de la contemplation, etc.
Ainsi que le rappelle Paul Van Tieghem, « ce nouvel état d’âme […] qui se généralise extrêmement au tournant du siècle, est fait principalement d’insatisfaction du monde contemporain, d’inquiétude devant la vie, de tristesse sans motif. […] Dans ce malaise moral […], le rôle de la raison comme guide diminue ; ceux de l’imagination et de la sensibilité prédominent. On se laisse aller à ses rêves, à ses passions » (4).
L’île de Saint-Pierre sur le lac de Bienne (Suisse). Cliché : BR
Ainsi, les Méditations poétiques de Lamartine, parues en 1820, cristallisent les attentes de toute une génération : certes, ce mince recueil ne comporte que vingt-quatre poèmes mais il fut un véritable événement littéraire, une « révélation » (Sainte-Beuve), et c’est à juste titre qu’on peut le considérer comme le premier manifeste du romantisme : en affirmant un idéal d’unité spirituelle face au sentiment global d’échec historique qu’on appellera le « mal du siècle », et en légitimant de nombreux commentaires autobiographiques, l’auteur amène à interpréter le Romantisme dans le cadre d’une remise en cause du rationalisme des siècles précédents. De fait, si ces poèmes élégiaques restaurent des thèmes assez classiques comme la fuite du temps, les mystères de l’immortalité, la douleur du poète, l’importance de la nature, complice et témoin de l’amour, c’est pour mieux faire descendre la poésie au cœur même de l’homme afin de le toucher, comme le dira Lamartine dans la préface « par les innombrables frissons de l’âme et de la nature ». Les poèmes invitent ainsi à la communion avec le lecteur. Même si la poésie lamartinienne est une poésie des sentiments et de l’amour, c’est un amour exprimé sous une forme presque platonicienne, un amour idéal souvent mêlé de sentiment religieux où la contemplation de la nature, en participant à l’intériorité de l’homme, ouvre sur la révélation mystique (aspiration vers Dieu et l’immortalité).
Naïmé Zâreân faisait très justement remarquer combien, « avec les romantiques, le thème de la nature devient central : pas de grand thème lyrique plus inépuisable que les sentiments et sensations provoquées par la nature chez les romantiques. Ainsi, la nature est toujours décrite en fonction des battements de leur cœur. Pour eux, la nature est dotée de nombreuses facettes et représente notamment un refuge contre la civilisation et les duretés de l’existence, une manifestation de la grandeur divine, un miroir de la sensibilité, et une invitation à méditer. […] Face aux conséquences de la première Révolution Industrielle qui contribue à polluer les villes et à river l’homme à la machine, la nature symbolise à leurs yeux la liberté, la pureté et la paix » (5). D’où une vision nostalgique de la totalité et du paradis perdu, et une recherche spiritualiste de fusion avec le monde.
François Bensa (Nice 1811-Nice 1895), « Vue des quartiers de la Lanterne et de Fabron » (Détail. 1835). Musée Masséna, Nice. Cliché : BR.
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Le moi au centre du monde
On comprend pourquoi la description de la nature chez de nombreux Romantiques, ne se sépare jamais d’une réflexion sur l’intériorité, le détour dans l’imaginaire et le refus social, qui s’épanouira dans ce qu’on appellera le « culte du moi » et la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et dans l’exil vers l’ailleurs (Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud) une réponse au vide existentiel. Cette omniprésence du moi a été très justement analysée dans ces propos : « libérée des convenances qui interdisaient l’épanchement, [l’individualité créatrice] se traduit en personnages démesurés, cyclothymiques, tantôt exaltés jusqu’à la frénésie, livrés à la tumultueuse violence de la joie, tantôt englués dans la mélancolie et l’angoisse ; lancés dans l’action ou enfermés dans les fantasmes de la rêverie, fascinés par les maléfices du fantastique. Toute une gamme de héros s’obtient par le déplacement du centre de gravité psychologique, de l’introversion à l’extraversion » (6).
Regardez ces deux tableaux du peintre allemand Friedrich : ils établissent parfaitement le lien entre la représentation de la nature et l’expression du moi que nous relevions à l’instant. On peut ici faire remarquer combien le concept de romantisme est à mettre en relation avec une esthétique du chaos et du retour en arrière qui amène évidemment à des questions d’ordre existentiel : le tableau « L’abbaye dans un bois » peint en 1809, est très caractéristique du romantisme allemand, qui se définit plutôt comme message existentiel dans la mesure où il privilégie le symbolique, le mystérieux, le secret, la méditation sur la mort, et donc l’émergence d’un sentiment mystique de fusion avec le monde. « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. S’il ne voit rien en lui, qu’il cesse alors de peindre ce qu’il voit devant lui » (7) : cette affirmation de Friedrich est essentielle car elle résume bien le nouveau rapport à la nature que va inaugurer le Romantisme et qui mènera progressivement à l’esthétique symboliste : voir, c’est d’abord déchiffrer en faisant l’apprentissage des signes. On peut ainsi remarquer combien, à travers ce qu’on pourrait appeler la pathologie romantique, se lisent les métaphores du dépassement du temporel, de l’élévation mystique et de l’envol vers la mort.
Détour, marginalité, transgression
Prenons par exemple « le Voyageur contemplant une mer de nuages » de Friedrich (1818) : le personnage représenté ici de dos, évoque une volonté de rupture avec le monde qu’il contemple, selon un point de vue très distancié. Le voyageur en effet regarde le monde, mais « de haut », à la manière d’un exclu qui savourerait son anticonformisme. Ainsi « se manifeste un imaginaire de la rupture et de la vacuité ; la dénotation de gouffres, d’abîmes, de lieux où se sont retirées toute forme et toute vie identifiables, fait irruption dans cette idéologie de l’unité ». (8) Le lieu romantique est par définition un « non-lieu », à la fois chaos et cosmos, par opposition à la notion sociologique de lieu, associée à l’idée d’une culture localisée dans le temps et l’espace. Or, c’est bien le temps et l’espace sociaux qui sont ici remis en cause : l’homme, placé au centre de la toile, amène à une réinterprétation du monde et à un dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire. Tout semble ici métaphore : le refus social, le dandysme propres au personnage romantique privilégient une « métaphysique du paraître » qui instaure la transgression et la déviance comme règle, et comme concrétisation de l’idéal.
Les poèmes de Baudelaire « l’Étranger » ou « l’Albatros », archi connus, mériteraient pourtant d’être rappelés ici :
L’Étranger
– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ? – Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère. – Tes amis ? – Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu. – Ta patrie ? – J’ignore sous quelle latitude elle est située. – La beauté ? – Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle. – L’or ? – Je le hais comme vous haïssez Dieu. – Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? – J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !
L’Albatros
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule! Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid! L’un agace son bec avec un brûle-gueule, L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!
Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l’archer; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Comme on le voit, la signification allégorique des deux textes implique transgression, provocation, asocialité. S’ils se fondent sur une réflexion quant à la condition malheureuse du « poète maudit » dans la société, ces poèmes renvoient plus fondamentalement à la conscience exacerbée de l’altérité, si fortement imprégnée du refus de tout lien et du désir de fuite. C’est cette tension qui fera d’ailleurs éclater l’unité du discours et de la pensée en introduisant les contre-modèles : le détour vers le passé, la nostalgie des mythes anciens, ainsi qu’un profond rejet social qui ébranlera les fondements mêmes de la culture (et qui se muera progressivement en phénomène de contreculture avec le Surréalisme). Que le Romantisme se soit emparé du rêve, de l’irréel, du fantastique, du macabre, du satanique est éclairant. Comme il a été dit justement, « ce que le romantisme refuse dans la société industrielle/bourgeoise moderne, c’est avant tout le désenchantement du monde, le déclin ou la disparition de la religion, la magie, la poésie, le mythe. Il proteste aussi contre la mécanisation, la rationalisation abstraite, la réification, la dissolution des liens communautaires et la quantification des rapports sociaux. Cette critique se fait au nom de valeurs sociales, morales ou culturelles pré-modernes —présentées comme traditionnelles, historiques, concrètes— et constitue, à multiples égards, une tentative désespérée de ré-enchantement du monde » (9).
« Tentative désespérée » qui se muera progressivement en pessimisme doublé de négativité. Si elle prendra, comme chez Hugo, la forme d’un combat prométhéen et d’une mission exigeant l’initiative et l’engagement de tout l’être (ce qu’on appellera le « romantisme social », et dont la « Fonction du poète » constitue un exemple très représentatif), cette positivité démesurée échouera devant la concrétisation de l’idéal. Dans leur confrontation avec le monde, le poète « prophète » ou le poète « maudit » n’échappent pas à une profonde contradiction : inscrire dans la réalité un idéal. Leur quête d’absolu et leur mépris de l’ordre poussera en effet souvent les romantiques vers l’esthétique et l’artifice plus que vers l’engagement, la démesure plus que vers la raison, le refus plus que vers la positivité. Le recueil de Tristan Corbière intitulé Les Amours jaunes est ainsi une sorte de pied de nez au romantisme des débuts : le pathétique s’y mue en antiphrase, le lyrisme élégiaque en ironie tragique, et le sentiment du moi en une sorte d’auto-flagellation. Il n’est que de lire le sonnet intitulé « Le crapaud » pour s’en convaincre :
Un chant dans une nuit sans air… La lune plaque en métal clair Les découpures du vert sombre.
… Un chant ; comme un écho, tout vif, Enterré, là, sous le massif… – Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…
– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur, Près de moi, ton soldat fidèle ! Vois-le, poète tondu, sans aile, Rossignol de la boue… – Horreur ! –
… Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ? Vois-tu pas son œil de lumière… Non : il s’en va, froid, sous sa pierre. …………………………………………………………… Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.
(Ce soir, 20 juillet)
La forme du texte, très surprenante, l’éclatement de la syntaxe, et surtout la mise en place d’un décor qui fait voler en éclat les clichés romantiques (à commencer par la rencontre amoureuse au clair de lune !) semblent désorganiser, voire renier les normes et les valeurs. Les « poètes maudits » s’attaquent ainsi à l’essence même de la culture classique qui, de la tradition cartésienne aux Lumières, prône le rationnel et la logique. À l’opposé, les poètes maudits mettent très bien en relief les notions d’exil, de décadence et d’anti-modèle, qui caractérisent explicitement le romantisme tardif. Car si elle participe à l’élévation spirituelle, leur poésie débouche invariablement sur la déception de l’homme de ne pouvoir atteindre cet idéal : en ce sens, le romantisme est une résistance assez désabusée au monde, à la nécessité, au rationnel, à la marche même de l’Histoire (cf. le « mal du siècle ») et qui conduira à un certain nihilisme social. On pourrait évoquer ici ce manifeste surréaliste avant la lettre qu’ont été les Chants de Maldoror. Publiée à titre posthume en 1920, l’œuvre sulfureuse de Lautréamont incarne l’écart et le détour poussés à leur paroxysme :
« Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. »
L’extrait est saisissant : il y a d’une part dans le personnage de Maldoror l’incandescence de la transgression faite de déchirement et de conflit intérieur, et d’autre part la recherche d’un ailleurs vécu comme échappatoire et libération. Le thème du refus social se repère dans le texte par la décadence, le désordre, la déviation morale, la provocation qu’il instaure dans la norme. Même le langage se désolidarise de la syntaxe pour la détourner contre elle-même : en s’écartant volontairement du sens commun, le poème donne en effet l’impression d’une discontinuité empreinte de dérision et de violence : brisée, la trame de l’écriture est celle d’un poète marginal pour qui le romantisme se vit comme volonté de se perdre pour mieux se retrouver, fût-ce dans la mort. Détour de conduite, renversement esthétique, détours verbaux sont ici vécus comme nihilisme convulsif, vertige du néant et de l’inhumain.
–
–
Une profonde ambiguïté
Cette conception particulière du romantisme trahit une profonde ambiguïté : en s’indignant contre l’esprit utilitaire et matérialiste de la Révolution industrielle, elle dressera souvent l’individu contre la société, et dévalorisera le profane au point de se retourner contre elle-même : la mission du poète-prophète (pensez à l’incantation visionnaire d’Hugo dans « Fonction du poète ») qui s’inscrit dans une sorte de renouveau historique et de messianisme social, libéral, généreux et militant, débouche malgré tout sur une fuite dans le vide. Même si c’est du fait historique que la poésie engagée d’Hugo tire sa légitimité (on se rappelle sa condamnation sans appel de l’art pour l’art dans « Fonction du poète »), elle ne pourra néanmoins se départir d’une méditation épique sur l’Histoire empreinte d’une quête d’absolu, forcément vouée à l’échec, de par sa dimension utopique.
Reconnaissons-le, il y a un aspect « totalitaire » dans l’utopie romantique : devenu « phare », « mage » ou encore « prophète », le poète se coupe en fait du réel en privilégiant le moi, dans une attitude de refus du désordre et de la division. Une question qui peut dès lors être posée est celle-ci : le romantisme, et particulièrement le romantisme messianique, ne préfigure-t-il pas les grandes utopies postrévolutionnaires qui marqueront le débat idéologique à la fin du dix-neuvième siècle ? Et ne trouvera-t-il pas également un écho tragique dans les grands mythes totalitaires du vingtième siècle, qu’on pourrait considérer comme autant d’avatars des mythologies romantiques ?
Sans doute il est vrai que la figure du poète maudit ou du poète mage dérivent d’un même idéal : le mythe du surhomme (pensez à Nietzsche). Celui-ci n’est-il pas d’abord un mythe du mal-être, mythe de la solitude et de l’idéalisme, face à la décadence des sociétés modernes ?
–
Conclusion
Comme nous l’avons vu, le mouvement romantique est protéiforme : à la fois fait de totalité (aspirations à l’infini, à l’absolu) et de fractures, tant individuelles que collectives, et indissociables d’un éclatement de l’ordre européen.
Tout d’abord, éclatement géographique, en proposant une nouvelle représentation du monde, qui repense l’espace géométrique hérité de l’âge classique et des Lumières et qui privilégie le refus du réel, l’ailleurs et le voyage.
Mais aussi éclatement du sujet : en repensant profondément l’homme à travers l’individualisme et la subjectivité, le romantisme amène à une scission du moi avec lui-même (pensez à Rimbaud : « Je est un autre ») : le moi égaré devient un moi déchiré.
Et enfin éclatement social : en élargissant les limites à l’intérieur desquelles les modes d’expression avaient jusqu’alors été confinés, le romantisme témoigne d’une vaste mutation, dont les tendances novatrices influeront grandement sur l’histoire des arts et plus largement sur les mouvements de contre-culture du vingtième siècle qui, en ouvrant l’occident sur la totalité du monde, ont finalement fait éclater les identités nationales, et amené une pensée du scepticisme qui conduira à ressentir le provisoire plus que l’immuable, la mobilité au détriment du permanent, le relatif plutôt que l’absolu.
(1) Karl Heinz Bohrer, Le Présent absolu : du temps et du mal comme catégories esthétiques, traduit de l’Allemand par Olivier Mannoni, éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris 2000, page 16 (2) Jacques Domenech, L’Éthique des lumières : les fondements de la morale dans la philosophie, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 1989, page 66
(3) Nicolas Bonhôte, Jean-Jacques Rousseau : vision de l’histoire et autobiographie, éditions l’Âge d’homme, Lausanne 1992, page 247
(4) Paul Van Tieghem, Le Romantisme dans la littérature européenne, Albin Michel, Paris 1948, page 249. (5) Aïmé Zâreân, « La nature chez les romantiques français et persans« , in La Revue de Téhéran, n°14, janvier 2007 (6) Jean-Pierre de Beaumarchais et al., Dictionnaire des écrivains de langue française, « Romantisme », Larousse, Paris 2001, p. 1603-1604
(7) cité par Charles Sala, Caspar David Friedrich et la peinture romantique, Pierre Terrail, 1993, page 83 (8) Denise Degrois, « Versions romantiques du vide », in L’Espace littéraire dans la littérature et la culture anglo-saxonnes. Textes réunis par Bernard Brugière, Presses de la Sorbonne Nouvelle, Paris 1995, p. 176. Voir aussi l’analyse du tableau proposée dans ce blog en cliquant ici. (9) Michael Löwy, « L’humanisme romantique allemand et l’Europe », page 165, in L’Europe, naissance d’une utopie ? Genèse de l’idée d’Europe du XVIe au XIXe siècle sous la direction de Michèle Madonna Desbazeille, L’Harmattan, Paris 1996.
La Méditerranée près de Nice Pastel numérique (B. R.) d’après F. Bensa « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (Détail. Musée Masséna, Nice)
« Le journal, c’est comme une peinture, ou une relique. Unique, sacré, et ça ne se remplace pas… »
Le journal est une trace. C’est une feuille de papier qui a été écrite ce jour-là, et nulle autre. De même qu’une transcription laisse s’évaporer la voix, l’impression perd une bonne part de ce qu’exprime un cahier manuscrit. […]. Un journal intime, c’est un peu ce que les artistes appellent un « livre unique ». C’est comme une peinture, ou une relique. Unique, sacré, et ça ne se remplace pas. […].
Il y a incompatibilité d’humeur entre le journal et la forme livre. Éditer un journal, c’est vouloir faire entrer une éponge dans une boîte d’allumettes. On finit par l’oublier. […] souvent la lecture des journaux, imprimés, compactés en livre, m’ennuie. Ou plutôt : me remplit de malaise. C’est idiot, je sais. Mais la simplicité devient prétention. Le laisser-aller du journal semble arrogance. La profondeur fait toc. La typographie change l’horizon d’attente, met la pédale forte à la place de la sourdine. Répétitions et détails insignifiants, si naturels dans un cahier, semblent ici incongrus, plat, nuls.
Donc moi, petit lecteur des journaux imprimés, même géniaux, me voici dévoreur des textes les plus « ennuyeux », dès lors qu’ils me sont tombés sous la main manuscrits.
Pourquoi ?
Par fraternité. J’ai tenu (sur feuilles et cahiers), et je tiens (sur ordinateur), un journal que je sais illisible, impubliable, sincère, déchirant, piétinant, nul et génial et j’ai pour le fatras des autres la patience que demanderait le mien. Je fais crédit. L’horizon d’attente n’est plus l’œuvre. C’est la rencontre humaine. Le journal que je vais lire est une aventure opaque qui exigera, en échange de mon intrusion, ma collaboration active. L’œuvre, c’est moi qui vais la faire en lisant, comme un acteur qui longuement se pénètre d’un rôle -débroussailleur, explorateur du temps touffu d’une vie étrangère.
Par sentiment d’unicité. Je suis seul avec le cahier. Personne, à Strasbourg ou Toronto, n’a la même expérience. Face au cahier j’occupe la place de celui qui l’a écrit et qui, le premier, a dû le relire. Je communique physiquement avec le temps passé, comme un archéologue sur le terrain. La griserie de l’intrusion est tempérée par le sentiment d’être invité -respect quasi religieux. Cet espace n’est pas mien, je dois en accepter les règles. Si je m’ennuie, je n’ai à m’en prendre qu’à moi : personne ne m’a rien promis. Je n’arrive pas en spectateur qui a payé sa place, comme le lecteur d’imprimé.
Par goût de l’aventure. […] C’est une invitation au voyage. Il s’agit d’emmener ceux qui voudront au pays du journal…
Philippe Lejeune, « Au pays du journal », article publié dans la Nouvelle Revue Française, n° 531, avril 1997, p. 53 et s.
Professeur de littérature à l’université Paris Nord, et membre de l’Institut universitaire de France, Philippe Lejeune a consacré ses travaux à l’autobiographie, et sans doute en avez-vous déjà entendu parler à travers la notion célèbre de « pacte autobiographique », c’est-à-dire le contrat proposé au lecteur par le texte, et affirmant l’identité de l’auteur, du narrateur et du personnage principal. Délaissant dans cet article la théorisation de l’autobiographie, Philippe Lejeune s’emploie davantage à célébrer la légitimité littéraire du journal intime. Mais le point de vue adopté ici est paradoxal : rédigé sans intention d’être publié, un journal édité sous la forme du livre gagne son accession au statut de genre mais il perd selon l’auteur de son authenticité première.
Par définition, un journal est un « brouillon de soi » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Philippe Lejeune. Dès lors, ces « brouillons de soi » que sont l’intériorité et l’intime doivent garder une part de mystère. Si le journal, comme le dit Philippe Lejeune, est une « invitation au voyage », le lecteur doit être un passager clandestin : c’est avant que le manuscrit soit publié que le voyage commence vraiment. En lui donnant une visibilité éditoriale, la publication arrête le voyage : victime de son succès, un journal livré au champ éditorial perd cette part intime, trouble ou rêveuse qui le caractérisait. En devenant un simple moyen d’écriture répondant à des fins de consommation, le journal ne risque-t-il pas d’apparaître comme une falsification de l’intime ?
Pour en savoir un peu plus… Je vous conseille de vous rendre sur le site « Autopacte » proposé par Philippe Lejeune. Ce site passionnant a pour objet l’écriture autobiographique sous toutes ses formes (récits, journaux, lettres, etc.).
« On ferme les yeux. C’est défendu de parler. Catherine Legrand ouvre de temps en temps un œil mais c’est défendu aussi… »
Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine beige. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. Ce petit garçon qui n’a que la route à traverser et qui arrive toujours le dernier. On voit sa maison de la porte de l’école, il y a des arbres devant. Quelquefois pendant la récréation sa mère l’appelle. Elle est à la dernière fenêtre, on l’aperçoit par-dessus les arbres. Des draps pendent sur le mur. Robert, viens chercher ton cache-nez. Elle crie fort de façon à ce que tout le monde l’entende, mais Robert Payen ne répond pas, ce qui fait qu’on continue d’entendre la voix qui appelle Robert. La première fois que Catherine Legrand est venue à l’école, elle a vu de la route la cour de récréation l’herbe et les lilas au bord du grillage, c’est du fil de fer lisse qui dessine des losanges, quand il pleut les gouttes d’eau glissent et s’accrochent dans les coins, c’est plus haut qu’elle. Elle tient la main de la mère qui pousse la porte. Il y a beaucoup d’enfants qui jouent dans la cour de l’école mais pas du tout de grandes personnes seulement la mère de Catherine Legrand et il vaudrait mieux qu’elle ne rentre pas dans l’école c’est seulement les enfants, il faut lui dire, est-ce qu’il faut lui dire, et dedans l’école c’est très grand, il y a beaucoup de pupitres, il y a un gros poêle rond avec encore du grillage à losanges autour, on voit le tuyau qui monte presque jusqu’au plafond, par endroits il est en accordéon […]. Ça ressemble à la maison sauf que c’est plus grand. Quelquefois on fait dormir les enfants l’après-midi mais c’est pour rire. On met, tous, les bras croisés sur la table et la tête dans les bras. On ferme les yeux. C’est défendu de parler. Catherine Legrand ouvre de temps en temps un œil mais c’est défendu aussi. On chante tout le temps des chansons en rang, à ma main droite y a un rosier qui fleurira au mois de mai et on montre la main droite. Catherine Legrand regarde de ce côté, on n’est pas au mois de mai, ainsi le rosier n’a pas encore poussé…
Monique Wittig, L’Opoponax, Les Éditions de Minuit, Paris 1964, début du roman.
Déroutante, provocatrice et transgressive : ainsi apparaît l’œuvre de Monique Wittig (1935-2003), romancière majeure de la cause féministe. C’est à vingt-neuf ans que l’écrivaine publie L’Opoponax, sorte d’introspection autobiographique sur l’enfance qui se situe dans la filiation du Nouveau roman. Couronné par le prix Médicis lors de sa sortie en 1964 et largement célébré par Claude Simon et Nathalie Sarraute, l’Opoponax bouleverse les conventions narratives et scripturales. À première vue, l’écriture wittigienne semble assez simple et naïve (puisque le lecteur se retrouve dans la conscience d’un enfant), mais elle est en réalité profondément dépaysante : les ruptures syntaxiques nombreuses, les audaces langagières, les paroles rapportées (souvent au style indirect libre) surprennent autant qu’elles déconcertent. Relisez ces premières phrases du roman et voyez comme elles remettent profondément en question les codes mêmes du discours :
« Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine beige. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. »
À ce morcellement de l’écriture, accentué par l’absence de retours à la ligne et de paragraphes tout au long du roman, correspond très bien le point de vue dissident que Wittig portait sur le monde. Dans Écrire l’inter-dit (*), essai remarquable consacré à l’œuvre de Wittig, Dominique Bourque fait très justement remarquer que l’auteure, par son style et sa façon d’écrire si particuliers, « bouscule les frontières hiérarchiques qui séparent les productions orales et écrites, elle déséquilibre des notions données pour complémentaires ou opposées —l’action et la passion, le Sujet et l’Autre, les classes de sexe— afin de redonner pensée et voix plurielles à des personnages traditionnellement stéréotypés ou absents du système de représentation : les enfants, les féministes et les lesbiennes ». De fait, le texte de Wittig se charge souvent d’une violence indicible, si caractéristique de l’écriture féminine, écriture avant tout du cri, du désir et du silence.
Marguerite Duras n’hésitait d’ailleurs pas à affirmer de l’Opoponax, que « c’est peut-être, c’est même à peu près sûrement le premier livre moderne qui ait été fait sur l’enfance. […] C’est un livre à la fois admirable et très important parce qu’il est régi par une règle de fer, jamais enfreinte ou presque jamais, celle de n’utiliser qu’un matériau descriptif pur, et qu’un outil, le langage objectif pur » (**). Ce « langage objectif pur » est ainsi une manière d’échapper à la « bonne conscience » littéraire. C’est alors que le texte apparaît davantage comme un contre-texte qui coïncide avant tout avec la révélation d’une accession à l’être et au sens : au-delà de l’histoire racontée (celle d’une petite fille de la Maternelle à la fin de sa scolarité), l’Opoponax est d’abord une quête existentielle et une revendication de la liberté. À commencer par la liberté du discours, si souvent refusée aux femmes.
Pour en apprendre davantage sur Monique Wittig, cliquez ici.
La classe de Première ES1 est fière de vous inviter à partager un moment poétique autour du Symbolisme. Préparée en décembre, cette exposition a été présentée pour la première fois lors de la journée Portes ouvertes du lycée, le samedi 20 mars 2010. Certains textes ont bénéficié de quelques remaniements depuis. Je vous invite à découvrir aujourd’hui ces écrits, dont certains sont d’une très grande force tant sur le plan littéraire qu’artistique. Pour accéder à la première partie de l’exposition, cliquez ici.
Deuxième et dernière livraison
Bonne lecture à toutes et à tous !
Poèmes Symbolistes
(suite)
par la classe de Première ES1
Se révèle obscurité l’enfance
par Deborah P.
Clé du bonheur au mal-être
Nous emprisonne perpétuellement
Tout est-il déterminé par l’ambiance du berceau ?
Etre gai, malheureux… C’est l’héritage des parents
L’ambiance familiale
Qui définit le mental
Une route, un carrefour : à droite ? A gauche ?
La conséquence enfantine agira sur toute la vie…
Se révèle obscurité l’enfance
Dans la route devenue dépendance…
L’Avant
par Astrid P.
A-t-on vraiment rêvé de vivre les souvenirs ?
S’il se pouvait encore que rien n’ait réveillé
La solitude encrée par la plume du temps.
S’il se pouvait que tes yeux soient plus limpides
Que les clartés d’après la pluie.
Mais le temps est la douce perfection comme des mots d’adieu
C’est là que la fin a commencé ;
Je me suis endormie dans la mort à demi
Là où la naïveté de l’azur
Explore d’éternelles gloires faussées…
Parfums de l’été
par Rosanne C.
Parfums de l’été comme une rose éclose à peine
Été dans lequel débutait le périple des baroudeurs :
La vie semblait atteindre d’extrêmes grandiosités
Rappelant le chant d’une ode pianotée…
Sans connaître la direction ni la route nous allions
De lieux en lieux vers l’inconnu
Découvrant le miel de la vie…
L’océan s’envole
par Émeline H.
Souvent l’inconscient fait sombrer la mémoire
Quand l’océan s’envole vers des milliards d’étoiles.
Je navigue à travers des poissons rougeoyants
Ma volonté bleuie face à l’élégance du soleil.
Ma solitude s’enfonçait dans des brises légères…
De tristesse et de vent
par Maxime S.
Les azurs somptueux
S’élèvent des cimetières dans un rayon de soleil
Pour continuer de vivre par delà les fossoyeurs
Comme des dragons aux couperets d’acier
Chantent et dansent
Comme des marguerites ivres
De tristesse et de vent.
Anaphore de l’eau
par marie B.
L’anaphore de l’eau construite à partir d’un ruisseau
Réveille le côté fruité des galets.
La violence des regrets reste le plus beau voyage…
Dans le lointain proche de l’espoir
par Fanny B.
Étrange sensation d’obscurité
D’où me venait la lumière de ton histoire :
Une distance noire remplie de déception
M’enivrait jusqu’à la solitude.
Je restais seule chaque soir
Dans le lointain proche de l’espoir
Un choix d’expression autre que le regard
Me portait sur la musique de l’âme
Comprendras-tu ce que tu ne penses toi-même
Ce que tu n’oses faire :
Oublier la déception flagrante
Des musiques trop entendues.
Comme un hiver sans phrase
par Noémie B.
Je me souviens encore de l’enfance
Comme un hiver sans phrase
Le passé joyeux de l’enfant
Une humeur vagabonde et d’invisibles morts
Soudain, je repense aux souvenirs en loque de la vérité
À la magie féérique dans ce miroir brisé…
Sourire à la mer
par Agathe B.
La poésie de l’Adieu est la peine du souvenir…
Oublier l’orage pour sourire à la mer,
Marcher avec la joie et manger la peur
Chanter la mort, comme un au-revoir à la vie
Un cœur rempli de bonheur aux portes du paradis
Un passé bleu, tant aimé
La photographie d’un sourire, émerveillé de soleil
Des souvenirs arc-en-ciel
Un homme rose pulmonaire disparu gentiment…
La clarté du soleil embrassait l’océan
Et le chant de la solitude éveillait mes larmes…
J’espère te revoir
par Alexandrine L.
Un accident qui arrive et la vie devenue noire
L’amie dans le coma dévisagée
Mes larmes coulent dans la mer
Le caractère effacé oublié
Mes pensées s’assombrissent dans l’obscurité
Mes sentiments sont incrustés en toi…
J’espère te revoir…
Une chanson de tragédie
par Éléonore G.
Le mystère des feuilles tranquilles est la clé
De l’hémisphère de l’amour hypnotique
Et la solution de l’élément Lumière.
Énigmatique comme
La symphonie de l’amour,
Le voyage sacré de l’eau
L’ironie de la bulle…
Mais la musique du navire était une chanson de tragédie
Et les rouges rayures de l’écume
Envolaient la pulsion des vents.
Son visage est de ciel
par Jordan P.
Une déesse paraît sous mon âme
Son regard éclaircit l’horizon,
Son visage est de ciel.
Ses cheveux de soleil transcendent mon cœur
D’un indicible bonheur.
La déesse emporte dans son sourire
La vie et les ciels impuissants
Et les lunes et les hivers et les vents…
Comme une envie de partir…
par Deborah P.
La sombre nuit dangereuse comme une envie de partir
Dans la clarté des paradis
Immenses comme ces mers bleues du sud de la France.
Là-haut, de belles étoiles
Sans surprise
Des lendemains où lâche prise
Le cours de la vie…
Musicalité du soir
par Johanna D.
La musicalité du soir est mélancolique
Sans son bien aimé.
Sa souffrance est d’une beauté suprême :
Un mal-être rebelle se met à lui parler.
Quand elle voit ce soleil encore vivant,
Un amour triste envahit son cœur ;
La puissance de ses sentiments
La fait voyager
Intensément…
Le poème sourit au vent
par Marie B.
L’ébullition bleue du désert hante la blondeur du soleil
Et fait pétiller les clartés furtives du poème.
Le poème sourit au vent…
Amour friable
par Émeline H.
Le rideau se lève sur une vague étrange
Le feuillage des étoiles tombe de la lune
L’amour friable s’effrite sur l’astre amer
Les larmes enchantées sont prisonnières du rivage
Le cœur argenté de la nuit fait tomber le voile de l’innocence
Les vents se brisent
La clé de l’amour ouvre la porte.
Parfums d’une chanson
par Éléonore G.
Il faut vivre les saisons
Comme un mystère qui refuse de se taire
Comme les parfums d’une chanson
Qui jamais ne finirait,
Comme une mélodie ensorcelée par ton regard,
Comme la flamme du soleil
Éblouie de ton sourire énigmatique et tranquille.
Dans le turquoise du soleil
par Louis de B.
Départ, envol, espoir et renouveau
Illusion et véritable chemin de vent
Le désir n’est que déroute, recherche éperdue
Parfois imaginée au travers d’une fenêtre :
Alors soudain le turquoise du soleil
Reflète l’or de la mer
Soudain, la rapide échappée d’instants ressuscités
La classe de Première ES1 est fière de vous inviter à partager un moment poétique autour du Symbolisme. Préparée en décembre, cette exposition a été présentée pour la première fois lors de la journée Portes ouvertes du lycée, le samedi 20 mars 2010. Certains textes ont bénéficié de quelques remaniements depuis. Je vous invite à découvrir aujourd’hui ces écrits, dont certains sont d’une très grande force tant sur le plan littéraire qu’artistique. Pour accéder à la première partie de l’exposition, cliquez ici.
Deuxième et dernière livraison
Bonne lecture à toutes et à tous !
Poèmes Symbolistes
(suite)
par la classe de Première ES1
Se révèle obscurité l’enfance
par Deborah P.
Clé du bonheur au mal-être
Nous emprisonne perpétuellement
Tout est-il déterminé par l’ambiance du berceau ?
Etre gai, malheureux… C’est l’héritage des parents
L’ambiance familiale
Qui définit le mental
Une route, un carrefour : à droite ? A gauche ?
La conséquence enfantine agira sur toute la vie…
Se révèle obscurité l’enfance
Dans la route devenue dépendance…
L’Avant
par Astrid P.
A-t-on vraiment rêvé de vivre les souvenirs ?
S’il se pouvait encore que rien n’ait réveillé
La solitude encrée par la plume du temps.
S’il se pouvait que tes yeux soient plus limpides
Que les clartés d’après la pluie.
Mais le temps est la douce perfection comme des mots d’adieu
C’est là que la fin a commencé ;
Je me suis endormie dans la mort à demi
Là où la naïveté de l’azur
Explore d’éternelles gloires faussées…
Parfums de l’été
par Rosanne C.
Parfums de l’été comme une rose éclose à peine
Été dans lequel débutait le périple des baroudeurs :
La vie semblait atteindre d’extrêmes grandiosités
Rappelant le chant d’une ode pianotée…
Sans connaître la direction ni la route nous allions
De lieux en lieux vers l’inconnu
Découvrant le miel de la vie…
L’océan s’envole
par Émeline H.
Souvent l’inconscient fait sombrer la mémoire
Quand l’océan s’envole vers des milliards d’étoiles.
Je navigue à travers des poissons rougeoyants
Ma volonté bleuie face à l’élégance du soleil.
Ma solitude s’enfonçait dans des brises légères…
De tristesse et de vent
par Maxime S.
Les azurs somptueux
S’élèvent des cimetières dans un rayon de soleil
Pour continuer de vivre par delà les fossoyeurs
Comme des dragons aux couperets d’acier
Chantent et dansent
Comme des marguerites ivres
De tristesse et de vent.
Anaphore de l’eau
par marie B.
L’anaphore de l’eau construite à partir d’un ruisseau
Réveille le côté fruité des galets.
La violence des regrets reste le plus beau voyage…
Dans le lointain proche de l’espoir
par Fanny B.
Étrange sensation d’obscurité
D’où me venait la lumière de ton histoire :
Une distance noire remplie de déception
M’enivrait jusqu’à la solitude.
Je restais seule chaque soir
Dans le lointain proche de l’espoir
Un choix d’expression autre que le regard
Me portait sur la musique de l’âme
Comprendras-tu ce que tu ne penses toi-même
Ce que tu n’oses faire :
Oublier la déception flagrante
Des musiques trop entendues.
Comme un hiver sans phrase
par Noémie B.
Je me souviens encore de l’enfance
Comme un hiver sans phrase
Le passé joyeux de l’enfant
Une humeur vagabonde et d’invisibles morts
Soudain, je repense aux souvenirs en loque de la vérité
À la magie féérique dans ce miroir brisé…
Sourire à la mer
par Agathe B.
La poésie de l’Adieu est la peine du souvenir…
Oublier l’orage pour sourire à la mer,
Marcher avec la joie et manger la peur
Chanter la mort, comme un au-revoir à la vie
Un cœur rempli de bonheur aux portes du paradis
Un passé bleu, tant aimé
La photographie d’un sourire, émerveillé de soleil
Des souvenirs arc-en-ciel
Un homme rose pulmonaire disparu gentiment…
La clarté du soleil embrassait l’océan
Et le chant de la solitude éveillait mes larmes…
J’espère te revoir
par Alexandrine L.
Un accident qui arrive et la vie devenue noire
L’amie dans le coma dévisagée
Mes larmes coulent dans la mer
Le caractère effacé oublié
Mes pensées s’assombrissent dans l’obscurité
Mes sentiments sont incrustés en toi…
J’espère te revoir…
Une chanson de tragédie
par Éléonore G.
Le mystère des feuilles tranquilles est la clé
De l’hémisphère de l’amour hypnotique
Et la solution de l’élément Lumière.
Énigmatique comme
La symphonie de l’amour,
Le voyage sacré de l’eau
L’ironie de la bulle…
Mais la musique du navire était une chanson de tragédie
Et les rouges rayures de l’écume
Envolaient la pulsion des vents.
Son visage est de ciel
par Jordan P.
Une déesse paraît sous mon âme
Son regard éclaircit l’horizon,
Son visage est de ciel.
Ses cheveux de soleil transcendent mon cœur
D’un indicible bonheur.
La déesse emporte dans son sourire
La vie et les ciels impuissants
Et les lunes et les hivers et les vents…
Comme une envie de partir…
par Deborah P.
La sombre nuit dangereuse comme une envie de partir
Dans la clarté des paradis
Immenses comme ces mers bleues du sud de la France.
Là-haut, de belles étoiles
Sans surprise
Des lendemains où lâche prise
Le cours de la vie…
Musicalité du soir
par Johanna D.
La musicalité du soir est mélancolique
Sans son bien aimé.
Sa souffrance est d’une beauté suprême :
Un mal-être rebelle se met à lui parler.
Quand elle voit ce soleil encore vivant,
Un amour triste envahit son cœur ;
La puissance de ses sentiments
La fait voyager
Intensément…
Le poème sourit au vent
par Marie B.
L’ébullition bleue du désert hante la blondeur du soleil
Et fait pétiller les clartés furtives du poème.
Le poème sourit au vent…
Amour friable
par Émeline H.
Le rideau se lève sur une vague étrange
Le feuillage des étoiles tombe de la lune
L’amour friable s’effrite sur l’astre amer
Les larmes enchantées sont prisonnières du rivage
Le cœur argenté de la nuit fait tomber le voile de l’innocence
Les vents se brisent
La clé de l’amour ouvre la porte.
Parfums d’une chanson
par Éléonore G.
Il faut vivre les saisons
Comme un mystère qui refuse de se taire
Comme les parfums d’une chanson
Qui jamais ne finirait,
Comme une mélodie ensorcelée par ton regard,
Comme la flamme du soleil
Éblouie de ton sourire énigmatique et tranquille.
Dans le turquoise du soleil
par Louis de B.
Départ, envol, espoir et renouveau
Illusion et véritable chemin de vent
Le désir n’est que déroute, recherche éperdue
Parfois imaginée au travers d’une fenêtre :
Alors soudain le turquoise du soleil
Reflète l’or de la mer
Soudain, la rapide échappée d’instants ressuscités
Je souhaiterais —une fois n’est pas coutume— relater une anecdote qui en dit long sur les représentations de la jeunesse dans l’imaginaire collectif. Je me trouvais dans le train de Montargis à Paris, et je relisais avant leur publication quelques poèmes rédigés par les élèves de Première ES1. Suite à un problème technique, le train a marqué un arrêt en gare de Melun et le compartiment s’étant rempli, une personne a pris place sur le siège inoccupé près de moi. Presque immédiatement, sa curiosité fut attirée par les poésies, et elle crut bon, tout en me faisant part de sa passion pour la littérature, d’attribuer au poète René Char un manuscrit d’élève. S’en suivit un interminable verbiage où il était question du rôle de l’école et de l’importance de transmettre le savoir à des jeunes qui ne savaient que chatter sur MSN ou tenir des blogs indigents, etc. etc.
J’ai entrepris de mettre un terme à ce malentendu en révélant la véritable identité des auteurs : il s’agissait d’élèves de Lycée. Soudainement, le ton changea et les éloges enflammés du début se muèrent en opinions quelque peu préfabriquées et bien-pensantes : tout devint « joli », « touchant », « mignon », mais les textes n’étaient plus de « beaux » textes, ils redevenaient des « travaux » d’élèves. Par une incroyable mutation, de manuscrits d’écrivains qu’ils étaient, les écrits se réduisaient soudainement à des « copies » d’élèves : il me fut demandé si les jeunes avaient corrigé eux-mêmes leurs fautes d’orthographe (Car ils avaient fait des fautes non?)… Tel poème rappelait soudain tel auteur illustre ; tel manuscrit faisait penser à… Mais j’avais certes raison d’encourager, de favoriser comme je le faisais, d’être indulgent…
De tels propos, pour discriminants qu’ils soient tant ils nourrissent le cliché et les aprioris, servent malheureusement trop souvent de cadre de référence inconscient pour aborder les jeunes. Si notre monde a tant de mal à évoluer, c’est, je crois, parce qu’il se complait à dénier à la jeunesse un talent qu’il n’a peut-être pas lui-même : voilà pourquoi il veut la rendre « conforme » à ses modes de comportement et de jugement, car il la perçoit (à juste titre) comme une remise en cause, voire comme une menace pour son statut. Crispés sur le passé, ses jugements prennent l’allure d’une commémoration. Ses évaluations sur les jeunes (« qui en savent de moins en moins » c’est bien connu), simplifiées et radicales, sont vécues comme règle, voire comme idéal normatif.
Personnellement, je suis fier de mes élèves, de tous mes élèves. J’ai souvent déploré de voir que les travaux des jeunes étaient si mal reconnus, un peu comme si être jeune c’était être condamné à vivre dans l’anonymat, dans le non défini, dans l’informel : comme si un poème écrit par un élève devait être quelque part un peu superficiel. Comme s’il fallait, à cause d’une certaine vision paternaliste qui lui refuserait le droit d’avoir du talent, considérer le jeune comme un personnage de fiction, ou comme un simple figurant. Ces comportements authentifient des antécédents culturels et des valeurs sociales qui n’ont d’autre but que de sacrifier l’innovation à l’intégration mécanique et aux préjugés idéologiques. Mais cette principale résistance au changement et à la créativité posent en soi la question de la reconnaissance sociale des jeunes.
En examinant rétrospectivement cette anecdote à la lumière des écrits d’élèves publiés depuis plus d’un an dans cet Espace Pédagogique Contributif, il paraît évident de dire qu’Internet va modifier en profondeur les missions traditionnelles de l’école, qui devient de plus en plus un milieu de vie, porteur de valeurs au sein d’une société elle-même profondément transformée, et qui va devoir changer son regard sur une jeunesse dont il convient de saluer haut et fort les potentialités et l’invention : non la jeunesse n’est pas que décontraction ou laisser-aller ; non, elle n’utilise pas qu’un langage vulgaire ou relâché. Tant il est vrai que l’image du jeune, désabusé, insouciant et désinvolte, repose en partie sur une fiction qu’entretiennent, parfois complaisamment, un certain nombre de lieux communs…
Bruno Rigolt
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Pour lire en ligne les travaux d’élèves, cliquez ici.
La classe de Première ES1 est fière de vous inviter à partager un moment poétique autour du Symbolisme. Préparée en décembre, cette exposition a été présentée pour la première fois lors de la journée Portes ouvertes du lycée, le samedi 20 mars 2010. Certains textes ont bénéficié de quelques remaniements depuis. Je vous invite à découvrir aujourd’hui ces écrits, dont certains sont d’une très grande force tant sur le plan littéraire qu’artistique.
Première livraison
Les poèmes seront mis en ligne progressivement.
Bonne lecture à toutes et à tous !
Poèmes Symbolistes
par la classe de Première ES1
Prélude à ton sourire
par Anaïs M.
J’ai voulu écrire un prélude à ton sourire
Mais l’inspiration ne me guidait plus.
Je me suis perdue dans la thérapie de la vie,
Dans le brouillard de mes pensées.
J’aime le froid de la solitude, tu sais :
Elle me colle à la peau quand mon chagrin
Est à marée haute.
J’ai embrassé le noir fond des ténèbres,
J’ai plongé dans des océans de lumière
Qui rongeaient peu à peu mon cœur de pierre.
Mon amour est un sable mouvant où s’enlise
Le moindre sentiment qui passe
Au rivage de mes lèvres.
Au tourbillon de la vie, mes larmes s’effacent ;
La poussière de mes pensées est une glace qui se brise
Dans la mer, bleue de larmes…
Dans les chemins de la nuit
par Marie C.
Une vague disparaît dans la mer : mon cœur s’est plongé dans le tien
L’écume de mes larmes est restée sur le rivage…
La lune tente de consoler le ciel moins bleu,
le vent est l’ennemi du soleil, le vent se lève.
Le soleil s’est échoué dans le désespoir de la vie
La lune apparaît, la nuit se crée.
Mon chagrin tombe goutte à goutte
Dans les chemins de la nuit…
Rivage de la tristesse
par Pauline T.
L’amour reposait sur un oreiller de vent,
Emporté par le sable au bord d’un naufrage.
L’enfant poussait dans le jardin du bonheur
Naissait à l’aube dans un clair brouillard.
L’amour additionnait le bonheur et les larmes
Provoquait le rivage de la tristesse d’une femme
Dans une vie remplie d’images désirables :
Des envies roses, le cœur d’une seule vague à prendre…
Mes yeux s’ensablent vers le silence
par Fanny D.
La lune chuchote l’avenir léger ; des astres allument
Les constellations enneigées.
Le ciel est bercé par la tristesse de l’inconnu
Le printemps est fané.
Mes yeux s’ensablent vers le silence
La nuit ouvre la clé rêveuse
D’un chemin perdu dans les dunes,
Empli de tristesse et de brumes…
Dans le solfège des rêves
par Margot G.
La mort
Comme une musicalité…
Ses regrets naviguent
Dans le solfège des rêves
La mer pour elle comme
Le refrain du mal-être :
Puissante métamorphose rebelle
Dans les tempêtes noires
De la Liberté.
Ode à la mer
par Amélie R.
Sur la rive étoilée, une colombe arrêtée
Sur le sable.
Au loin, une route
À l’orée de la pluie
S’ouvre éperdument aux désirs enfuis
Vers des avenues d’étoiles.
L’amour du péché apparaît
Sur ce tapis stellaire
Comme un chagrin enfoui
Que la plume ne peut arrêter ;
Une femme emplie d’un plaisir solaire tente d’accéder
À la rose mortuaire.
Cris et pleurs déchéants
Rappellent le vent
Comme une ode à la mer !
Les néologismes de la lumière
par Marion M.
Le pommier est tordu avec le temps
Tes yeux se figent pour m’anéantir
Les horloges ont terrassé l’amour doré d’une mélodie exaltante
La vie célèbre les néologismes de la lumière.
Le soleil me promet une voie lactée de ton sourire
Ma vie est teintée du son de ta voix
Elle envahit mes pensées, colore mon cœur d’arcs-en-ciel et d’oriflammes
La nature du mystère est grande comme l’épopée de l’amour
Mêle pénombres et clartés, parfois et toujours
Parmi l’eau fraîche de l’été…
La moisson des vents
par Charles G.
Envolé le cahier rose de l’élève
Pour des rivages plus froids
Moissonnés par les vents.
Le vélo transporte ses rancœurs
Et son envie de partir
Vers des mondes éphémères.
Les gratte-ciels s’effondrent
Comme à la plage des châteaux de sable
Emportés par la mer…
(Luna)
par Florence G.
Dans l’océan tourbillonnant
Ses yeux fatigués d’enfant
Voient s’éteindre le jour d’un coup de rame.
Les cendres du croissant d’argent
Embrumant l’embrumé signe de liberté
Idéalisant des mondes fantastiques dans le désir et l’oubli
Dans le froid de l’orage noué d’illusions
Prenant le temps
Le rouge recouvrant les larmes de son corps
Et le chagrin songeur se détournait du monde.
Seule la plume ancrée du vent
Se meurt avec lui dans l’océan tourbillonnant
De ses yeux fatigués d’enfant..
(Luna)
Par delà les monts verts
par Maxime S.
L’amour noir de la lune
Pour les immenses fleurs marines
Et le foin orange des prairies.
L’âme arc-en-ciel évadée
D’amours rapides
Par delà les monts verts
Et les glaces enneigées de là-bas…
Sur mes larmes
par Marie B.
Samedi, j’ai embrassé quelques chagrins et des orages superficiels
Qui m’ont fait rire de peine.
Dîner avec les larmes aux couleurs pastel,
Courir après l’inspiration aromatisée d’amertume,
Chercher la fragilité d’un soupir abattu de sourires…
La neige, elle, construisait sur mes larmes
La douceur de l’oreiller aussi piquante que des pétales de rose.
L’écriture du poète
par Alexia L.
Comme les mers hantaient mes rêves cauchemardesques
Je vis soudain tous ces corps inhumains
Parfaitement dessinés au fer rouge de l’aurore
Balancés sur l’étendue brûlante de mon esprit noyé.
Quand je repense aux rivages perdus de mes rancœurs amères
Je ne connais de différences plus séduisantes
Qu’un terrible artifice incendié
Confronté au réel d’innombrables mers.
L’écriture du poète est comme ces peines perdues
Qui le poussent peu à peu vers l’inconnu de la solitude
Et l’eau douce de la vie, là où la mémoire commence,
Tourbillonne à la surface des eaux mouvantes du monde…