Une anecdote signifiante…

Je souhaiterais —une fois n’est pas coutume— relater une anecdote qui en dit long sur les représentations de la jeunesse dans l’imaginaire collectif. Je me trouvais dans le train de Montargis à Paris, et je relisais avant leur publication quelques poèmes rédigés par les élèves de Première ES1. Suite à un problème technique, le train a marqué un arrêt en gare de Melun et le compartiment s’étant rempli, une personne a pris place sur le siège inoccupé près de moi. Presque immédiatement, sa curiosité fut attirée par les poésies, et elle crut bon, tout en me faisant part de sa passion pour la littérature, d’attribuer au poète René Char un manuscrit d’élève. S’en suivit un interminable verbiage où il était question du rôle de l’école et de l’importance de transmettre le savoir à des jeunes qui ne savaient que chatter sur MSN ou tenir des blogs indigents, etc. etc.

J’ai entrepris de mettre un terme à ce malentendu en révélant la véritable identité des auteurs : il s’agissait d’élèves de Lycée. Soudainement, le ton changea et les éloges enflammés du début se muèrent en opinions quelque peu préfabriquées et bien-pensantes : tout devint « joli », « touchant », « mignon », mais les textes n’étaient plus de « beaux » textes, ils redevenaient des « travaux » d’élèves. Par une incroyable mutation, de manuscrits d’écrivains qu’ils étaient, les écrits se réduisaient soudainement à des « copies » d’élèves : il me fut demandé si les jeunes avaient corrigé eux-mêmes leurs fautes d’orthographe (Car ils avaient fait des fautes non?)… Tel poème rappelait soudain tel auteur illustre ; tel manuscrit faisait penser à… Mais j’avais certes raison d’encourager, de favoriser comme je le faisais, d’être indulgent…

De tels propos, pour discriminants qu’ils soient tant ils nourrissent le cliché et les aprioris, servent malheureusement trop souvent de cadre de référence inconscient pour aborder les jeunes. Si notre monde a tant de mal à évoluer, c’est, je crois, parce qu’il se complait à dénier à la jeunesse un talent qu’il n’a peut-être pas lui-même : voilà pourquoi il veut la rendre « conforme » à ses modes de comportement et de jugement, car il la perçoit (à juste titre) comme une remise en cause, voire comme une menace pour son statut. Crispés sur le passé, ses jugements prennent l’allure d’une commémoration. Ses évaluations sur les jeunes (« qui en savent de moins en moins » c’est bien connu), simplifiées et radicales, sont vécues comme règle, voire comme idéal normatif.

Personnellement, je suis fier de mes élèves, de tous mes élèves. J’ai souvent déploré de voir que les travaux des jeunes étaient si mal reconnus, un peu comme si être jeune c’était être condamné à vivre dans l’anonymat, dans le non défini, dans l’informel : comme si un poème écrit par un élève devait être quelque part un peu superficiel. Comme s’il fallait, à cause d’une certaine vision paternaliste qui lui refuserait le droit d’avoir du talent, considérer le jeune comme un personnage de fiction, ou comme un simple figurant. Ces comportements authentifient des antécédents culturels et des valeurs sociales qui n’ont d’autre but que de sacrifier l’innovation à l’intégration mécanique et aux préjugés idéologiques. Mais cette principale résistance au changement et à la créativité posent en soi la question de la reconnaissance sociale des jeunes.

En examinant rétrospectivement cette anecdote à la lumière des écrits d’élèves publiés depuis plus d’un an dans cet Espace Pédagogique Contributif, il paraît évident de dire qu’Internet va modifier en profondeur les missions traditionnelles de l’école, qui devient de plus en plus un milieu de vie, porteur de valeurs au sein d’une société elle-même profondément transformée, et qui va devoir changer son regard sur une jeunesse dont il convient de saluer haut et fort les potentialités et l’invention : non la jeunesse n’est pas que décontraction ou laisser-aller ; non, elle n’utilise pas qu’un langage vulgaire ou relâché. Tant il est vrai que l’image du jeune, désabusé, insouciant et désinvolte, repose en partie sur une fiction qu’entretiennent, parfois complaisamment, un certain nombre de lieux communs…

Bruno Rigolt

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Bruno Rigolt Docteur es Lettres et Sciences Humaines Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).