La classe de Première STMG4 du Lycée en Forêt vous invite à son atelier d'écriture…

 Atelier d’écriture…

« Les mots qui s’évadent… »
Hommage au Surréalisme

Par la classe de Première STMG4
— Promotion 2011-2012 —

     La classe de Première STMG4 du Lycée en Forêt a souhaité rendre hommage à travers cet atelier d’écriture au Surréalisme. Né dans l’entre-deux guerres, ce mouvement littéraire, artistique et social a en effet bouleversé de fond en comble la vision de l’homme et du monde au vingtième siècle, et plus particulièrement les rapports entre la pensée et le langage poétique.

← la définition de l’écriture automatique dans le premier Manifeste (1924).

     Apparenté au rêve, voire au « dérèglement de tous les sens » pour reprendre une formule chère à Rimbaud dans sa fameuse « Lettre du Voyant », le surréalisme a été défini par Breton lui-même dans son premier Manifeste comme un « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

     Cette définition, fortement influencée par la théorie freudienne de l’inconscient, met ainsi en avant la pratique de l’écriture automatique : le but de la poésie selon Breton serait donc de libérer l’esprit (**) des censures rationnelles, esthétiques ou morales exercées par la raison, afin de permettre la production d’images et de phrases novatrices, même si elles semblent absurdes. Mais, comme il a été justement noté, « afin que l’image poétique soit surréaliste, il faut qu’entre les termes de la métaphore, il existe une tension telle que l’image ne soit ni purement absurde, ni tout à fait réductible aux signifiés courants. Il faut un surplus de sens […] » (*). Ce « surplus de sens », la classe de Première STMG4 l’a assurément amené. Je vous laisse découvrir cette semaine les premiers textes créés dans l’atelier d’écriture « Les mots qui s’évadent ».

(*) Timo Kaitaro, Le Surréalisme : Pour un réalisme sans rivage, éd. L’Harmattan, Paris 2008, pages 31-32
(**) Voir à ce sujet la « Citation de la semaine » consacrée à René Crevel.

Prochaine livraison :  samedi 5 mai.

Grandeur étoilée
par Marie G.

Je connais l’horizon amoureux des nuages évadés
Agités par le vent
Et la nostalgie irréelle des mots
Se regardant dans l’attente d’un monde
Clair où palpitait la membrane d’une larme :

Sentiment étincelant  qui brûle au-delà du ciel…
Le temps exporte cette crainte noire,
Quitte ce coucher de soleil au clair de la brume
Loin de toute illusion.
Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste…

« Loin de toute illusion. Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste… »
(Ill. d’après Pablo Picasso, « Femme aux bras croisés »)

 

Portrait de la nuit
par Léna W.

Et la beauté de la nature provoque une jouissance
Perpendiculaire à l’axe du ciel.
L’extraordinaire semblable aux étoiles
Prend son envol entre le vent
Couleur de bruit
Et le soir à la crinière brune.
Les émeraudes épuisées transmettent leurs troubles
Envolés par l’ailleurs…

 

 Sous le regard du ciel
par Camille L-M.

La liberté qui s’évade sous le soleil
Et cette fille superficielle
Sous le regard du ciel :
Deux années qui s’envolent
Loin du cœur et des éclats.

Larmes et palpitantes étincelles
Roses ; désir et pureté
D’où l’on observe
Des wagons de pluie
Ainsi que la souffrance du rire…

Désespoir de lumière « classée sensible »
par Aude D.

Trompé par la pitoyable dépendance enlacée
L’enfant violent trop souvent couvé fleurit
Le long des murs
Dans les effets immédiats d’un désespoir de lumière
Classée sensible.
Chagrin : source de fragilité enfantine,
Inspiration rythmée par l’harmonie des larmes
Traquée par cette supportable pression de reconnaissance
Provenant de la fabuleuse source de lumière
Rendant chaque histoire fondée aux épines du cœur.
Instance de peur magistrale
Bercée par ce rythme chauve et seul.
Absence absurde emportée par le vent…

Maintenant flots pourpres
par Sofia K.

Angoisse de la lenteur des vagues effacées de cendre,
Merveille idéale, clarté des dieux
Venus s’asseoir
Au creux du monde.

Mon cœur vaste et fluide
Attire la foudre, scelle la pureté dorée du temps
Aux heures fléchissantes.
Maintenant flots pourpres…

 « Aux heures fléchissantes. Maintenant flots pourpres… »
Vladimir Kush, « Bound to Distant Shores » |Source de l’image|

Chemin utopique
des prairies

par Teddy B.

J’ai marché le long des arbres
De nulle part. Le voyage du vent
Écrivait des mots sur les sables du temps.

Chute du souvenir de la cascade
De nuages. Montagne solitaire et libre,
Chemin utopique des prairies

Construit par l’heureuse douleur
D’un cœur perdu dans le soir qui saigne
Couleur des pleurs.

Le corps bouillonnant
De la neige qui tape
Ainsi qu’un jour utopique à tire d’ailes…

La mise en ligne de la première livraison est terminée. Prochaine livraison : dimanche 29 avril.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

La classe de Première STMG4 du Lycée en Forêt vous invite à son atelier d’écriture…

 Atelier d’écriture…

« Les mots qui s’évadent… »
Hommage au Surréalisme

Par la classe de Première STMG4
— Promotion 2011-2012 —

     La classe de Première STMG4 du Lycée en Forêt a souhaité rendre hommage à travers cet atelier d’écriture au Surréalisme. Né dans l’entre-deux guerres, ce mouvement littéraire, artistique et social a en effet bouleversé de fond en comble la vision de l’homme et du monde au vingtième siècle, et plus particulièrement les rapports entre la pensée et le langage poétique.

← la définition de l’écriture automatique dans le premier Manifeste (1924).

     Apparenté au rêve, voire au « dérèglement de tous les sens » pour reprendre une formule chère à Rimbaud dans sa fameuse « Lettre du Voyant », le surréalisme a été défini par Breton lui-même dans son premier Manifeste comme un « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».

     Cette définition, fortement influencée par la théorie freudienne de l’inconscient, met ainsi en avant la pratique de l’écriture automatique : le but de la poésie selon Breton serait donc de libérer l’esprit (**) des censures rationnelles, esthétiques ou morales exercées par la raison, afin de permettre la production d’images et de phrases novatrices, même si elles semblent absurdes. Mais, comme il a été justement noté, « afin que l’image poétique soit surréaliste, il faut qu’entre les termes de la métaphore, il existe une tension telle que l’image ne soit ni purement absurde, ni tout à fait réductible aux signifiés courants. Il faut un surplus de sens […] » (*). Ce « surplus de sens », la classe de Première STMG4 l’a assurément amené. Je vous laisse découvrir cette semaine les premiers textes créés dans l’atelier d’écriture « Les mots qui s’évadent ».

(*) Timo Kaitaro, Le Surréalisme : Pour un réalisme sans rivage, éd. L’Harmattan, Paris 2008, pages 31-32
(**) Voir à ce sujet la « Citation de la semaine » consacrée à René Crevel.

Prochaine livraison :  samedi 5 mai.

Grandeur étoilée
par Marie G.

Je connais l’horizon amoureux des nuages évadés
Agités par le vent
Et la nostalgie irréelle des mots
Se regardant dans l’attente d’un monde
Clair où palpitait la membrane d’une larme :

Sentiment étincelant  qui brûle au-delà du ciel…
Le temps exporte cette crainte noire,
Quitte ce coucher de soleil au clair de la brume
Loin de toute illusion.
Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste…

« Loin de toute illusion. Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste… »
(Ill. d’après Pablo Picasso, « Femme aux bras croisés »)

 

Portrait de la nuit
par Léna W.

Et la beauté de la nature provoque une jouissance
Perpendiculaire à l’axe du ciel.
L’extraordinaire semblable aux étoiles
Prend son envol entre le vent
Couleur de bruit
Et le soir à la crinière brune.
Les émeraudes épuisées transmettent leurs troubles
Envolés par l’ailleurs…

 

 Sous le regard du ciel
par Camille L-M.

La liberté qui s’évade sous le soleil
Et cette fille superficielle
Sous le regard du ciel :
Deux années qui s’envolent
Loin du cœur et des éclats.

Larmes et palpitantes étincelles
Roses ; désir et pureté
D’où l’on observe
Des wagons de pluie
Ainsi que la souffrance du rire…

Désespoir de lumière « classée sensible »
par Aude D.

Trompé par la pitoyable dépendance enlacée
L’enfant violent trop souvent couvé fleurit
Le long des murs
Dans les effets immédiats d’un désespoir de lumière
Classée sensible.
Chagrin : source de fragilité enfantine,
Inspiration rythmée par l’harmonie des larmes
Traquée par cette supportable pression de reconnaissance
Provenant de la fabuleuse source de lumière
Rendant chaque histoire fondée aux épines du cœur.
Instance de peur magistrale
Bercée par ce rythme chauve et seul.
Absence absurde emportée par le vent…

Maintenant flots pourpres
par Sofia K.

Angoisse de la lenteur des vagues effacées de cendre,
Merveille idéale, clarté des dieux
Venus s’asseoir
Au creux du monde.

Mon cœur vaste et fluide
Attire la foudre, scelle la pureté dorée du temps
Aux heures fléchissantes.
Maintenant flots pourpres…

 « Aux heures fléchissantes. Maintenant flots pourpres… »
Vladimir Kush, « Bound to Distant Shores » |Source de l’image|

Chemin utopique
des prairies

par Teddy B.

J’ai marché le long des arbres
De nulle part. Le voyage du vent
Écrivait des mots sur les sables du temps.

Chute du souvenir de la cascade
De nuages. Montagne solitaire et libre,
Chemin utopique des prairies

Construit par l’heureuse douleur
D’un cœur perdu dans le soir qui saigne
Couleur des pleurs.

Le corps bouillonnant
De la neige qui tape
Ainsi qu’un jour utopique à tire d’ailes…

La mise en ligne de la première livraison est terminée. Prochaine livraison : dimanche 29 avril.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Exposition le Romantisme en France et en Europe…

Bientôt une exposition exceptionnelle…

Le Romantisme en France et en Europe

La classe de Seconde 1 et la classe de Seconde 12 du Lycée en Forêt préparent la plus grande exposition jamais conçue par des lycéens sur le Romantisme : à partir du vendredi 4 mai jusqu’au mois de juin, des dizaines d’articles seront mis en ligne :

  • près de 20 contributions lycéennes…
  • plus de 300 pages de recherches, 
  • une centaine d’auteur(e)s et d’artistes cité(e)s,
  • près de 200 livres exploités
  • Des centaines de liens Internet…

Rendez-vous sur ce site à partir du vendredi 4 mai !

La citation de la semaine… Christine de Pisan… Première féministe de l'Occident !

« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »

Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto).
Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits

Et ainsi sont les femmes diffamées Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées De pluseurs gens et a grant tort blasmées
En paroles et dans plusieurs écrits, Et de bouche et en pluseurs escrips,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri. Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys.
Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript,
Je ne trouve aucun livre ni récit Je ne truis pas en livre n’en escript
[…]
Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigne N’euvangile qui nul mal en tesmoigne,
Mais maint grand bien, mainte haute valeur, Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
Grande prudence, grande sagesse et grande constance, Grant prudence, grant sens et grant constance,
Parfait amour […] Perfaitte amour […]
Grande charité, fervente volonté, Grant charité, fervente volenté,

Ferme et entier courage assumé Ferme et entier corage entalenté
De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent. À Dieu servir et vraye preuve en firent
[…]
Hormis les femmes, →Le doux Jésus Fors des femmes fu de tous delaissié
←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé. Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.

[…]
Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ? Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ?
Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ? Par desservir n’ont elles paradis ?
De quels crimes peut-on les accuser ? De quelz crismes les peut on accuser ?

[…]
Par ces preuves justes et véritables  Par ces preuves justes et veritables
Je conclus que tous les hommes raisonnables Je conclus que tous hommes raisonables
Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer, Doivent femmes prisier, cherir, amer,
Et ne doivent avoir à cœur de les blâmer Et ne doivent avoir cuer de blasmer
Elles de qui tout homme est descendu. Elles de qui tout homme est descendu.

Christine de Pisan, l’Epistre au Dieu d’amours (1399)
Adapté du moyen Français par Bruno Rigolt

Manuscrit original en mode texte consultable ici (éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).

Christine de Pisan à sa table de travail

 

Christine de Pisan

(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval. 

Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera. Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :

Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées
En paroles et dans plusieurs écrits,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.

Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe.  En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :

Elles de qui tout homme est descendu.

Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivée de l’homme, et donc subordonnée à l’homme…

Copyright © mars 2012, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

NOTES

(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838,  p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original.
(4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume   31, numéro   2    pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »

Découvrez d’autres textes de Christine de Pisan avec le projet Gutenberg.

Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée aux Idées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).

Ces autres « Citations de la semaines » peuvent également vous intéresser :
Olympe de Gouges ; George Sand ; Colette ; Simone de Beauvoir ; Benoîte Groult ; Annie Leclerc

La citation de la semaine… Christine de Pisan… Première féministe de l’Occident !

« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »

Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto).
Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits

Et ainsi sont les femmes diffamées Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées De pluseurs gens et a grant tort blasmées
En paroles et dans plusieurs écrits, Et de bouche et en pluseurs escrips,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri. Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys.
Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript,
Je ne trouve aucun livre ni récit Je ne truis pas en livre n’en escript
[…]
Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigne N’euvangile qui nul mal en tesmoigne,
Mais maint grand bien, mainte haute valeur, Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
Grande prudence, grande sagesse et grande constance, Grant prudence, grant sens et grant constance,
Parfait amour […] Perfaitte amour […]
Grande charité, fervente volonté, Grant charité, fervente volenté,

Ferme et entier courage assumé Ferme et entier corage entalenté
De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent. À Dieu servir et vraye preuve en firent
[…]
Hormis les femmes, →Le doux Jésus Fors des femmes fu de tous delaissié
←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé. Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.

[…]
Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ? Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ?
Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ? Par desservir n’ont elles paradis ?
De quels crimes peut-on les accuser ? De quelz crismes les peut on accuser ?

[…]
Par ces preuves justes et véritables  Par ces preuves justes et veritables
Je conclus que tous les hommes raisonnables Je conclus que tous hommes raisonables
Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer, Doivent femmes prisier, cherir, amer,
Et ne doivent avoir à cœur de les blâmer Et ne doivent avoir cuer de blasmer
Elles de qui tout homme est descendu. Elles de qui tout homme est descendu.

Christine de Pisan, l’Epistre au Dieu d’amours (1399)
Adapté du moyen Français par Bruno Rigolt

Manuscrit original en mode texte consultable ici (éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).

            Christine de Pisan à sa table de travail

 

Christine de Pisan

(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval. 

Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera.

Crésit iconographique : Andrea Hopkins, Six Medieval Women, Barnes & Noble, 1999.

Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :

Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées
En paroles et dans plusieurs écrits,
Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.

Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe.  En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :

Elles de qui tout homme est descendu.

Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivée de l’homme, et donc subordonnée à l’homme…

Copyright © mars 2012, Bruno Rigolt (dernière mise à jour : mars 2016)

NOTES

(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838,  p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original.
(4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume   31, numéro   2    pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »

Découvrez d’autres textes de Christine de Pisan avec le projet Gutenberg.

Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée aux Idées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).

Ces autres « Citations de la semaines » peuvent également vous intéresser :
Olympe de Gouges ; George Sand ; Colette ; Simone de Beauvoir ; Benoîte Groult ; Annie Leclerc

Au fil des pages… Le Roman au XIXe siècle. L'explosion du genre…

fil-des-pages.1253926285.jpg

 

Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre

Je ne saurais trop vous recommander de feuilleter ce remarquable ouvrage publié en 2001 aux éditions Bréal et rédigé par deux éminents spécialistes du genre : Jean-Louis Cabanès et Marthe Robert. L’intérêt de cette étude est, au-delà de son érudition, d’offrir aux étudiants mais aussi à tout lecteur curieux, un panorama très vaste, tant littéraire, qu’historique, social et artistique, permettant de mieux contextualiser les formidables transformations qu’ont connues la littérature et la société au dix-neuvième siècle.

Quand tant de livres, de par leur contenu simplificateur, réduisent quelque peu les ambitions du savoir littéraire, cette remarquable étude, même si elle n’est consultable qu’en partie, saura éveiller votre intérêt. Feuilletez d’abord le sommaire : c’est déjà une façon de s’approprier le livre et d’en comprendre la démarche analytique. Ne manquez pas de lire les premières pages de la partie I (« Se repérer« , p. 9-14) qui proposent un rapide survol historique et analytique.

Vous verrez également qu’à côté du roman réaliste et naturaliste (p. 23), d’autres types se sont largement développés : du roman d’aventures au roman historique en passant par le roman « noir » ou « gothique », le roman « feuilleton », « psychologique », etc. Enfin, les lecteurs les plus assidus auront à cœur de parcourir la deuxième partie de l’ouvrage (« Comprendre » : pages 38 et s.). Je conseille à mes classes de Seconde de lire les analyses consacrées à Guy de Maupassant (« Une vision désabusée du monde« , p. 139 et s).

 

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Au fil des pages… Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre…

fil-des-pages.1253926285.jpg

 

Le Roman au XIXe siècle. L’explosion du genre

Je ne saurais trop vous recommander de feuilleter ce remarquable ouvrage publié en 2001 aux éditions Bréal et rédigé par deux éminents spécialistes du genre : Jean-Louis Cabanès et Marthe Robert. L’intérêt de cette étude est, au-delà de son érudition, d’offrir aux étudiants mais aussi à tout lecteur curieux, un panorama très vaste, tant littéraire, qu’historique, social et artistique, permettant de mieux contextualiser les formidables transformations qu’ont connues la littérature et la société au dix-neuvième siècle.

Quand tant de livres, de par leur contenu simplificateur, réduisent quelque peu les ambitions du savoir littéraire, cette remarquable étude, même si elle n’est consultable qu’en partie, saura éveiller votre intérêt. Feuilletez d’abord le sommaire : c’est déjà une façon de s’approprier le livre et d’en comprendre la démarche analytique. Ne manquez pas de lire les premières pages de la partie I (« Se repérer« , p. 9-14) qui proposent un rapide survol historique et analytique.

Vous verrez également qu’à côté du roman réaliste et naturaliste (p. 23), d’autres types se sont largement développés : du roman d’aventures au roman historique en passant par le roman « noir » ou « gothique », le roman « feuilleton », « psychologique », etc. Enfin, les lecteurs les plus assidus auront à cœur de parcourir la deuxième partie de l’ouvrage (« Comprendre » : pages 38 et s.). Je conseille à mes classes de Seconde de lire les analyses consacrées à Guy de Maupassant (« Une vision désabusée du monde« , p. 139 et s).

 

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Ca s'est passé le… 19 septembre 1783 !

19 septembre 1783 :

L’Expérience des frères Montgolfier à Versailles !

e 19 septembre 1783, il y a exactement 228 ans jour pour jour, en plein siècle des Lumières (*), se déroulait à Versailles le premier vol aérostatique de l’Histoire, devant le roi Louis XVI, la cour et plus de 150 000 badauds fascinés par l’imaginaire de la navigation aérienne. De fait, l’expérience du « ballon à feu » des frères Étienne et Jospeh Montgolfier devait non seulement immortaliser leur nom mais marquer durablement l’histoire des sciences, le développement du commerce et de l’industrialisation ainsi que les valeurs de la société.

Voici comment Louis Figuier (Les Grandes inventions scientifiques et industrielles, Hachette, Paris 1859) relate l’événement :

« On avait enfermé dans une cage d’osier, suspendue à la partie inférieure du ballon, un mouton, un coq et un canard. Ces premiers navigateurs aériens firent un heureux voyage et, après s’être élevés à une assez grande hauteur, ils touchèrent la terre sans accident » (page 228).
__

Pour vous replonger dans l’ambiance de l’époque, les plus curieux d’entre vous liront cette page de l’Album littéraire et musical (1849) remplie d’anecdotes. Voici entre autres ce que relate un analyste :

« Je n’ai pas besoin de dire quelle sensation produisit à Paris l’expérience d’Annonay. Les guerres de l’Amérique passèrent de mode, et l’on ne s’inquiéta plus que de la navigation aérienne. Les savants faisaient mille conjectures sur la substance mystérieuse, lorsqu’un physicien, nommé Charles, expliqua le mécanisme du ballon des frères Montgolfier… »
__

C’est en effet à un événement de l’histoire des aérostats, célèbre entre tous, qu’on venait d’assister : pour la première fois, une machine s’était élevée dans le ciel à 500 mètres de hauteur pour transporter sur près de trois kilomètres des êtres vivants, et réaliser le rêve d’Icare : libérer l’homme de la pesanteur ! Parcourez cette page (très accessible) du Château de Versailles : vous y apprendrez comment et pourquoi cette ascension dans les airs incarne à elle seule la vaste entreprise philosophique, humaniste et scientifique des Lumières.

Admirez aussi ces belles gravures à l’eau-forte proposés par Gallica-BnF :

___________

(*) Pour approfondir vos connaissances des Lumières, consultez ce passage tout à fait exhaustif de l’ouvrage Letteratura, Europa, scuola, volume 2, Armando, Rome 2006.

 

Ca s’est passé le… 19 septembre 1783 !

19 septembre 1783 :

L’Expérience des frères Montgolfier à Versailles !

e 19 septembre 1783, il y a exactement 228 ans jour pour jour, en plein siècle des Lumières (*), se déroulait à Versailles le premier vol aérostatique de l’Histoire, devant le roi Louis XVI, la cour et plus de 150 000 badauds fascinés par l’imaginaire de la navigation aérienne. De fait, l’expérience du « ballon à feu » des frères Étienne et Jospeh Montgolfier devait non seulement immortaliser leur nom mais marquer durablement l’histoire des sciences, le développement du commerce et de l’industrialisation ainsi que les valeurs de la société.

Voici comment Louis Figuier (Les Grandes inventions scientifiques et industrielles, Hachette, Paris 1859) relate l’événement :

« On avait enfermé dans une cage d’osier, suspendue à la partie inférieure du ballon, un mouton, un coq et un canard. Ces premiers navigateurs aériens firent un heureux voyage et, après s’être élevés à une assez grande hauteur, ils touchèrent la terre sans accident » (page 228).
__

Pour vous replonger dans l’ambiance de l’époque, les plus curieux d’entre vous liront cette page de l’Album littéraire et musical (1849) remplie d’anecdotes. Voici entre autres ce que relate un analyste :

« Je n’ai pas besoin de dire quelle sensation produisit à Paris l’expérience d’Annonay. Les guerres de l’Amérique passèrent de mode, et l’on ne s’inquiéta plus que de la navigation aérienne. Les savants faisaient mille conjectures sur la substance mystérieuse, lorsqu’un physicien, nommé Charles, expliqua le mécanisme du ballon des frères Montgolfier… »
__

C’est en effet à un événement de l’histoire des aérostats, célèbre entre tous, qu’on venait d’assister : pour la première fois, une machine s’était élevée dans le ciel à 500 mètres de hauteur pour transporter sur près de trois kilomètres des êtres vivants, et réaliser le rêve d’Icare : libérer l’homme de la pesanteur ! Parcourez cette page (très accessible) du Château de Versailles : vous y apprendrez comment et pourquoi cette ascension dans les airs incarne à elle seule la vaste entreprise philosophique, humaniste et scientifique des Lumières.

Admirez aussi ces belles gravures à l’eau-forte proposés par Gallica-BnF :

___________

(*) Pour approfondir vos connaissances des Lumières, consultez ce passage tout à fait exhaustif de l’ouvrage Letteratura, Europa, scuola, volume 2, Armando, Rome 2006.

 

Corrigé de dissertation : Milan Kundera "l'esprit du roman est l'esprit de complexité"

Dissertation corrigée :
[voir : méthodologie de la dissertation]

Travail sur Milan Kundera : roman et complexité

Sujet proposé aux élèves de Seconde 6 (promotion 2010-2011) :

Dans l’Art du roman (1986), Milan Kundera affirme que « L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : les choses sont plus compliquées que tu ne le penses. »
Vous commenterez et au besoin discuterez ces propos.

Merci à Alicia C. et Samira A., toutes deux brillantes élèves de Seconde 6, pour leurs recherches et leur contribution au présent corrigé.
NB : le présent corrigé est proposé à partir d’un programme de lectures imposé.


es fonctions et la finalité du roman ont souvent été mises en débat. Particulièrement depuis la fin du dix-neuvième siècle, s’il est convenu d’admettre que le roman, de par son analogie avec l’épopée, a pour cadre une tension entre l’individuel et le collectif, cette définition n’échappe pas à une certaine indétermination : si certains auteurs, dans la lignée du Réalisme, ont circonscrit le romanesque au fait historique et social, d’autres ont souhaité au contraire mettre en avant son aspect esthétique du fait même du statut fictionnel du récit. Mais l’essence du romanesque n’est-elle pas par nature, comme l’écrira en 1986 Milan Kundera dans son essai l’Art du roman, « interrogative », « hypothétique » ? C’est ainsi que l’auteur de L’Insoutenable légèreté de l’être affirme que « L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ».

Pour Kundera, cette affirmation se justifie d’emblée par le fait que l’intérêt principal du roman réside dans la relativité, la complexité même des choses humaines et non dans les phénomènes de réduction en tout genre qui se seraient installés selon lui dans les productions romanesques contemporaines. Si nul n’oserait récuser de tels propos, il convient cependant de les nuancer quelque peu : on ne saurait négliger le fait que cette complexité dont parle Kundera se heurte à ce qu’il appelle sévèrement « l’esprit du temps » : le monde de l’efficacité au lieu du doute, de la vitesse au lieu de la lenteur, de la rapidité au lieu du questionnement. De par sa nature même, le roman répond en effet à une grande complexité, tant narrative que stylistique ou psychologique.

Pour autant, quel sens donner à la complexité dont parle Milan Kundera ? Ne pourrait-on opposer à « l’esprit de complexité », ce que nous appellerions « l’esprit de simplicité » : simplicité et non réduction ; simplicité d’aimer lire un « bon livre » par exemple, simplicité d’un roman épuré, débarrassé de ce qui ne fait pas son essence propre… Cela dit, faut-il s’en tenir à ce dualisme quelque peu réducteur ? Ne faudrait-il pas plutôt se poser la question de savoir si cette complexité évoquée par Milan Kundera ne viendrait pas de notre propre « horizon d’attente », c’est-à-dire de notre complexité de lecteur ?

________

out d’abord, si « l’esprit du roman » se définit par « l’esprit de complexité », c’est que l’espace littéraire nous fait entrer dans une indéniable complexité intellectuelle. Le roman est par définition toujours complexe, de par sa forme et sa structure. Il l’est par le style même de l’auteur : l’étude des procédés, des constructions narratives, des structures thématiques sont autant d’aspects essentiels de cet « esprit de complexité » dont parle Kundera. Ainsi comme l’a dit si bien Maupassant, dans la préface de Pierre et Jean, (1888), « le but du romancier n’est pas seulement de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais aussi de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements […]. Il devra donc composer son œuvre d’une manière si adroite, si dissimulée et d’apparence si simple, qu’il soit impossible d’en apercevoir et d’en indiquer le plan, de découvrir ses intentions […], il devra savoir éliminer parmi les menus événements innombrables et quotidiens tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre en lumière, d’une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre sa portée, sa valeur d’ensemble ». Pour ne retenir qu’un élément parmi d’autres, attardons-nous sur ce qu’on appelle la « littérarité », c’est-à-dire la condition « poétique » même du roman : avant de raconter une histoire, celui-ci s’illustre d’abord par son aptitude à textualiser des émotions et des sentiments. Qui n’a pas en mémoire cette magnifique description du Lys dans la vallée, et qui « est l’occasion pour le narrateur (mais c’est bien Balzac qui parle ici) de se livrer à une suggestive comparaison entre le paysage de la Touraine, tout en galbes et en arrondis, et la femme aimée«  : « Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. […] Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus ». Comme nous le voyons, « la découverte du paysage s’apparente à un dévoilement de la femme idéale, totalement confondue avec le lieu« . Dévoilement entrepris au moyen du langage.

Ainsi, la lecture du roman, par nature élaborée, contribue à développer chez le lecteur une pensée non moins complexe : la complexité du roman ne vient-elle pas du fait qu’il serait un  miroir de la vie ? Dans L’Assommoir, septième volume de la série des Rougon-Macquart, publié en 1877, le naturaliste Émile Zola affirme à ce titre que c’est « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». De fait, en cherchant à reconstituer la langue et les mœurs des ouvriers sous le second Empire, l’auteur cherche à montrer la « vraie » vie. La citation de Kundera suppose donc que soit restituée la dimension « anthropologique » et culturelle de la lecture. Aussi, lorsque l’auteur parle des « choses », elles correspondent certes à l’histoire ou à l’imaginaire du texte, mais plus encore peut-être au contexte, qui ne saurait être réduit à une simple unité factice :  l’esprit de complexité du texte littéraire ne touche-t-il pas à l’acte même de lecture ? Confronter le texte au contexte, c’est mettre à jour les enjeux sociaux, culturels mais aussi humains dont il a été l’objet ; ou même grâce à l’étude de l’intertextualité, c’est étudier les relations que le texte entretient avec d’autres productions littéraires ou artistiques. Et sans doute faut-il reconnaître la nature éminemment sociale et interculturelle du roman. Cette complexité dont parle Kundera, c’est d’abord la complexité du monde. Prenons l’exemple de Zola, très caractéristique : pour chacune de ses œuvres, l’auteur de l’Assommoir a mis en place nombre de « dossiers préparatoires » souvent complexes : Colette Becker, dans le Roman, rapporte le fait suivant : « le dossier de Germinal […] comporte 962 feuillets, dont 453 de documents. Mais Zola ne se veut pas l’esclave de cette documentation. […] Chez lui la fiction l’emporte toujours sur la mimesis. » Cette dernière notation est tout à fait essentielle : C’est Balzac, qui dans Le Chef-d’œuvre inconnu affirmait : « la mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer ». De fait, la description du personnage d’Etienne ne saurait être assimilée au mineur qu’il représente : une signification symbolique lui est associée du fait qu’il est la représentation complexe de tout un groupe social.

Comme nous le pressentons, la complexité du roman ne repose-t-elle pas en grande partie sur la complexité intérieure du personnage romanesque ? Complexité bien plus grande encore que le personnage social. La notion de point de vue serait à ce titre particulièrement intéressante à étudier : chercher à pénétrer l’univers subjectif du héros, c’est en effet pénétrer dans l’atelier de fabrication du roman : que pense vraiment Félix de Vandenesse ? Est-il possible, quoi que nous fassions, de sonder les profondeurs de l’âme de Georges Duroy dans Bel-Ami ? L’exploration du personnage est l’un des mystères sans cesse renouvelé, de la complexité du roman : l’évolution du héros ou des personnages secondaires est à mettre en relation avec sa dissolution parfois : le romancier se laisse aller à une déconstruction du personnage qui s’apparente à un véritable parricide : on pourrait citer le destin tragique de la malheureuse Jeanne dans Une Vie, ou du personnage de Gregor dans la Métamorphose (qui est une nouvelle certes, mais dont la structure et l’écriture s’apparentent néanmoins aux codes du romanesque). De ces remarques, il faut comprendre que le romancier nous invite en fait à examiner les relations que les personnages entretiennent avec l’espace et l’histoire, mais aussi avec eux-mêmes. Qu’il soit de premier ou de second plan, un personnage est donc toujours symbolique. De même, la multiplicité des rapports entre personnages accentue le caractère complexe du roman. Dans Bel-Ami de Maupassant par exemple, l’évolution du personnage principal entre l’ouverture et la clôture du roman est essentielle pour comprendre les implications sociales, voire idéologiques du texte. Cette complexité qu’évoquait Milan Kundera repose donc sur une mystérieuse connivence de plusieurs facteurs, qui sont à la base de l’esthétique romanesque : de ce point de vue, l’intérêt du roman —mais aussi sa difficulté—pour le lecteur est de devoir déchiffrer le texte pour en comprendre la complexité.

________

i, comme nous l’avons vu, « l’esprit du roman est l’esprit de complexité », il faut noter également que cette affirmation n’est pas aussi évidente qu’il y paraît de prime abord. Comme nous le suggérions à la fin de notre première partie, toute la difficulté de la définition que Milan Kundera donne du roman, vient qu’elle implique un lecteur tout aussi complexe : un lecteur engagé dans une aventure intellectuelle et symbolique, apte à déchiffrer les énigmes du texte… Une telle conception ne serait-elle pas trop abstraite ? Ne risque-t-elle pas de faire perdre une notion non moins essentielle, et que l’on pourrait résumer en parlant d’un nécessaire « esprit de simplicité »… D’aucuns objecteront avec justesse que Milan Kundera s’en prend d’abord à l’esprit réducteur de notre époque. Dans ses écrits théoriques, et en particulier l’Art du roman, Kundera revient longuement sur ses idées et ses principes esthétiques : pour lui, comme nous l’avons vu dans notre première partie, l’art romanesque à travers l’ensemble de ses procédés narratifs, énonciatifs, esthétiques, a surtout pour objet de « questionner » le lecteur en ébranlant ses certitudes. Une telle approche ne risque-t-elle pas néanmoins de faire perdre le plaisir de la lecture comme divertissement ? De fait, un roman par trop de complexité, peut nous faire oublier le fil de l’histoire. Une narration trop complexe entraine souvent lassitude ou ennui. De même, le romancier utilise-t-il certains procédés qui vont eux aussi complexifier la lecture au point de compromettre l’intelligibilité du roman : que dire de ces récits épistolaire qui multiplient par exemple les analepses (retours en arrière), ou les prolepses (anticipations dans le récit) ? Lors de ces nombreux changements temporels, le lecteur se retrouve parfois complètement perdu. S’ajoute à ces procédés la complexité et l’ambiguïté des relations entre les différents personnages. De fait, nous avons parfois affaire à des situations assez déroutantes. C’est ainsi que dans Le Lys dans la vallée, Madame de Mortsauf entretient une relation des plus particulières avec le jeune Félix de Vandenesse. Et cette relation va de confusion en confusion, plus nous avançons dans la narration. Nous nous demandons alors : mais qui est-elle pour lui ? Une mère protectrice et aimante (ce dont il a cruellement manqué) ou une femme idéale ? L’esprit de complexité du roman se heurte à n’en pas douter à l’esprit de complexité de l’auteur. On pourrait aussi objecter qu’en se centrant uniquement sur les mobiles intérieurs des personnages, le roman finit par créer une sorte d’illusion romanesque, dont la crise du personnage, directement mis en cause par les « nouveaux romanciers » n’est pas étrangère. Le Nouveau Roman en effet est un mouvement littéraire qui a souvent rejeté toute idée d’intrigue, de portraits psychologiques et même la notion de personnage-héros, tant de notions qui sont à l’origine de cette complexité romanesque. Nous en voulons pour preuve La Modification écrite par Michel Butor : n’est-ce pas l’exemple même d’une crise de la fiction ? N’est-ce pas une façon de montrer que le personnage de roman est quelque part un faux-semblant ?

En outre, on pourrait nuancer l’opinion de Milan Kundera en avançant l’idée que ce n’est peut-être pas le roman qui est complexe en lui-même, mais l’interprétation que nous en faisons : en se technicisant, la critique littéraire a amené souvent une complexité qui a détruit le simple plaisir de la lecture : on parle ainsi d’énonciation, de focalisation interne, zéro, externe, de fonctions du langage, etc. Bref, tout un jargon qui nécessite un certain nombre de codes et d’apprentissages, en rupture avec ce que nous appelions « l’esprit de simplicité ». Ainsi le lecteur savant ou érudit, en introduisant des notions abstraites, aura souvent tendance à compliquer la compréhension d’œuvres qui n’avaient d’autre prétention que de distraire et de plaire.  Enfin, le but du romancier n’est-il pas de révéler la simple réalité ? Et la simplicité n’est-elle pas par définition à l’opposé même de la complexité ? C’est ainsi qu’à partir d’une situation banale qui pourrait être accessible à tous, sans difficultés, sans artifices, l’écrivain ou le critique littéraire vont complexifier la situation, et la rendre ambiguë. Reprenons l’exemple de La Modification de Michel Butor : l’auteur est parti d’une histoire banale —un mari qui trompe sa femme, qui s’apprête à la quitter pour sa maîtresse et qui finalement s’abstient— mais en substituant à la narration une sorte de récit « clinique » amenant le lecteur à une distance critique vis-à-vis du romanesque traditionnel, l’auteur nous prive peut-être d’un plaisir simple que tout le monde (ou du moins presque tout le monde) peut s’offrir : la lecture.

Plus fondamentalement, la recherche du style n’a-t-elle pas compliqué le roman, au point de rendre la narration inintelligible ? De ce fait, l’auteur utilise parfois des procédés au point d’en abuser, et conséquemment transformer l’art romanesque en « artifice ». Ainsi dans un essai intitulé Écrire, Marguerite Duras ne se prive pas d’une critique sévère à l’encontre de certains auteurs : « Je crois que c’est ça que je reproche aux livres, en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. On le voit à travers l’écriture : ils sont fabriqués, ils sont organisés, réglementés, conformes on dirait. […] Sans silence, d’un classicisme sans risque aucun ». À titre d’exemple, si le roman L’Opoponax de Monique Witting était si apprécié de Marguerite Duras, c’est qu’il était selon elle « le premier livre moderne qui ait été fait sur l’enfance.  […] C’est un livre à la fois admirable et très important parce qu’il est régi par une règle de fer, jamais enfreinte ou presque jamais, celle de n’utiliser qu’un matériau descriptif pur, et qu’un outil, le langage objectif pur ». À première vue pourtant ce roman peut paraître simple et naïf car le lecteur se retrouve dans la conscience d’un enfant :

« Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine beige. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. Ce petit garçon qui n’a que la route à traverser et qui arrive toujours le dernier. »

Comme nous le voyons, ce roman respecte les conventions de Duras d’un livre « libre » : on pourrait alors parler d’une sorte de « complexité de la simplicité », ou de « simplicité de la complexité » ! Dès lors, faut-il forcément opposer ces deux notions ? De ce fait, l’esprit du roman pourrait être « l’esprit de complexité de la simplicité ». Mais n’aurait-il pas finalement pour origine notre propre complexité de lecteur ?

________

econnaissons-le : la complexité du roman a d’abord pour origine notre propre complexité de lecteur. Après avoir lu un roman, on peut se demander pourquoi nous l’avons lu : question en apparence simple mais éminemment complexe. Comme le faisait remarquer avec justesse Jean-Marie Poupart (Le Champion de cinq heures moins dix), « l’atmosphère d’un roman, c’est aussi le décor dans lequel on fait la lecture ». Si par exemple le lecteur se trouve dans la même situation que celle exposée dans le roman, trouvera-t-il la distance nécessaire pour en apprécier la complexité ?  Reprenons l’exemple de l’Assommoir ou de Germinal d’Emile Zola, en imaginant la lecture qu’un ouvrier à cette époque aurait pu en faire. Prendra-t-il mieux conscience des conditions de travail, de la misère du peuple après avoir lu le livre ? Que va-t-il apprendre de ce roman, quelles difficultés va-t-il découvrir qu’il ne connaît déjà, puisqu’il vit la même situation que celle exposée dans le récit. Toutes ces « choses », ces difficultés, il les a vécues. La qualité de la lecture dépendrait ainsi de la distance avec l’événement raconté. On apprécie d’autant plus un roman sur la guerre qu’on ne l’a pas vécue.

Une deuxième remarque dès lors s’impose : jusqu’à présent, nous nous sommes basées uniquement sur le fait que l’auteur avait volontairement créé cette complexité. Et s’il n’avait au contraire pas recherché cette complexité? Si elle lui était apparue sans qu’il le veuille ? Tout repose donc sur le lecteur, et sur ses stratégies d’interprétation du texte : comme nous le voyons, la complexité déjoue le jeu des apparences, elle permet d’atteindre par l’acte de lecture l’essence même de ces « choses » qu’évoquait Kundera, et de leur faire dire tout ce qu’elles ont à révéler. Par exemple, dans le roman intitulé Le Renard était déjà le chasseur d’Herta Müller, il est écrit : “Clara se fabrique un chemisier pour l’été. L’aiguille plonge, le fil avance pas à pas, ta mère sur la glace, lance Clara qui lèche le sang sur son doigt. Un juron sur la glace, la mère de l’aiguille, le petit brin de fil, le gros fil. Dans les jurons de Clara, tout a une mère. La mère de l’aiguille est l’endroit qui saigne. La mère de l’aiguille est la plus vieille aiguille du monde, celle qui a donné naissance à toutes les aiguilles”. Dans ce roman, l’auteur dénonce la dictature, mais pour dénoncer cette violence elle utilise la force des images comme l’allégorie de l’aiguille par exemple. Et cette force des mots nous incite à nous poser des questions sur nous-même, qui parfois dépassent l’intention même de l’auteur : ce n’est donc peut-être pas l’esprit du roman qui est l’esprit de complexité mais celui du lecteur. Ainsi chacun à sa propre stratégie de lecture : en fonction de l’âge d’ailleurs, l’esprit du lecteur diffère, de même que le niveau de complexité de la lecture. Dans ce magnifique roman intitulé Les Vagues, Virginia Woolf a écrit “Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes s’arrêteront soudain…”. Dans cette phrase, elle évoque ses sentiments et semble prendre part à l’histoire mais chaque lecteur ne ressentira pas les mêmes émotions car chacun n’aura pas le même passé, le même vécu, la même culture…

C’est la raison pour laquelle il apparaît si difficile de définir le romanesque. Ce que nous retiendrons des propos de Milan Kundera, c’est que l’écriture comme la lecture d’un roman, appelle à la vigilance. De fait, le roman interfère avec notre vécu de lecteurs, de sorte que chacun a sa propre vision du roman. Il serait donc presque illégitime si l’on peut dire de « subjectiviser » cette idée. Le lecteur réinterprète le texte en fonction de différentes caractéristiques qui lui sont propres, il possède différents horizons d’attente, différents styles, différentes personnalités, différents vécus personnels… En fait, en lisant un roman, il va chercher une réponse à sa propre complexité de lecteur. On lit en effet un roman pour satisfaire une attente personnelle, dans le but de trouver des réponses aux questions, parfois inconscientes, que l’on se pose. D’après cette idée apparaît une deuxième supposition : la complexité du roman dans son esprit exprime une vérité, une réalité cachée. C’est la complexité de l’univers romanesque qui permet d’impliquer le lecteur dans l’œuvre en l’amenant de révélation en révélation vers ces « choses » dont parle Kundera et qui semblent correspondre à la vérité subjective de l’acte de lecture. C’est peut-être même cette complexité qui va susciter le désir d’explorer la totalité de l’œuvre d’un auteur. Tel est le cas de la somme romanesque À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, où l’on se laisse prendre progressivement par la lecture du roman, au point de n’en perdre pas une phrase, pas un mot jusqu’à la fin. Le lecteur est donc invité à mener une enquête, guidé par le romancier, pour trouver progressivement les indices d’une vérité dissimulée. Ainsi, chacun s’approprie subjectivement le texte et y trouve des réponses qui ne seront pas forcément les mêmes pour un autre.  Le roman nous amène donc à réfléchir sur nous-même et quelquefois à nous questionner. L’auteur n’est d’ailleurs pas étranger à ce questionnement. Catherine Rihoit, lors d’un entretien avec Bernard Pivot en avril 1980) affirmait à ce titre : « Ce qu’il y a de merveilleux dans un roman, c’est qu’on peut y parler de soi, tout en ayant l’air de parler des autres ». Le champ romanesque est celui de l’intime : l’écrivain, qu’il le veuille ou non, renvoie au lecteur des fragments de lui-même, éparpillés au fil des mots…

________

u terme de ce travail, on s’aperçoit donc que l’esprit de complexité du roman évoqué par Milan Kundera a pour origine l’esprit du lecteur, l’esprit humain. Ne devrait-on pas alors s’interroger sur l’acte fondamental de lire ? Comme nous l’avons compris, toute personne lit un livre pour répondre à une question précise qu’elle se pose sur elle-même. Ce questionnement est peut-être, est sans doute, la base même du roman. À dire vrai, la complexité du roman reflète la complexité de la vie, des « choses », sachant que l’être humain est fragile, complexe, contradictoire, discutable et qu’il est ainsi l’une des bases même du romanesque : le roman est alors lui aussi chargé d’une certaine ambiguïté et ce tant que l’humain existera. Milan Kundera affirmait justement lors d’un entretien avec Antoine de Gaudemar en février 1984 : «La bêtise des gens consiste à avoir une réponse à tout. La sagesse d’un roman consiste à avoir une question à tout». Cette citation n’est-elle pas à la fois un appel et un questionnement sur le sens même de la vie ?

Bruno Rigolt, Lycée en Forêt, Montargis, mars 2011. Merci à Merci à Alicia C. et Samira A pour leur contribution au présent corrigé.
Manuscrit revu et corrigé en août 2011.

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License

Corrigé de dissertation : Milan Kundera « l’esprit du roman est l’esprit de complexité »

Dissertation corrigée :
[voir : méthodologie de la dissertation]

Travail sur Milan Kundera : roman et complexité

Sujet proposé aux élèves de Seconde 6 (promotion 2010-2011) :

Dans l’Art du roman (1986), Milan Kundera affirme que « L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : les choses sont plus compliquées que tu ne le penses. »
Vous commenterez et au besoin discuterez ces propos.

Merci à Alicia C. et Samira A., toutes deux brillantes élèves de Seconde 6, pour leurs recherches et leur contribution au présent corrigé.
NB : le présent corrigé est proposé à partir d’un programme de lectures imposé.


es fonctions et la finalité du roman ont souvent été mises en débat. Particulièrement depuis la fin du dix-neuvième siècle, s’il est convenu d’admettre que le roman, de par son analogie avec l’épopée, a pour cadre une tension entre l’individuel et le collectif, cette définition n’échappe pas à une certaine indétermination : si certains auteurs, dans la lignée du Réalisme, ont circonscrit le romanesque au fait historique et social, d’autres ont souhaité au contraire mettre en avant son aspect esthétique du fait même du statut fictionnel du récit. Mais l’essence du romanesque n’est-elle pas par nature, comme l’écrira en 1986 Milan Kundera dans son essai l’Art du roman, « interrogative », « hypothétique » ? C’est ainsi que l’auteur de L’Insoutenable légèreté de l’être affirme que « L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : les choses sont plus compliquées que tu ne le penses ».

Pour Kundera, cette affirmation se justifie d’emblée par le fait que l’intérêt principal du roman réside dans la relativité, la complexité même des choses humaines et non dans les phénomènes de réduction en tout genre qui se seraient installés selon lui dans les productions romanesques contemporaines. Si nul n’oserait récuser de tels propos, il convient cependant de les nuancer quelque peu : on ne saurait négliger le fait que cette complexité dont parle Kundera se heurte à ce qu’il appelle sévèrement « l’esprit du temps » : le monde de l’efficacité au lieu du doute, de la vitesse au lieu de la lenteur, de la rapidité au lieu du questionnement. De par sa nature même, le roman répond en effet à une grande complexité, tant narrative que stylistique ou psychologique.

Pour autant, quel sens donner à la complexité dont parle Milan Kundera ? Ne pourrait-on opposer à « l’esprit de complexité », ce que nous appellerions « l’esprit de simplicité » : simplicité et non réduction ; simplicité d’aimer lire un « bon livre » par exemple, simplicité d’un roman épuré, débarrassé de ce qui ne fait pas son essence propre… Cela dit, faut-il s’en tenir à ce dualisme quelque peu réducteur ? Ne faudrait-il pas plutôt se poser la question de savoir si cette complexité évoquée par Milan Kundera ne viendrait pas de notre propre « horizon d’attente », c’est-à-dire de notre complexité de lecteur ?

________

out d’abord, si « l’esprit du roman » se définit par « l’esprit de complexité », c’est que l’espace littéraire nous fait entrer dans une indéniable complexité intellectuelle. Le roman est par définition toujours complexe, de par sa forme et sa structure. Il l’est par le style même de l’auteur : l’étude des procédés, des constructions narratives, des structures thématiques sont autant d’aspects essentiels de cet « esprit de complexité » dont parle Kundera. Ainsi comme l’a dit si bien Maupassant, dans la préface de Pierre et Jean, (1888), « le but du romancier n’est pas seulement de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais aussi de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements […]. Il devra donc composer son œuvre d’une manière si adroite, si dissimulée et d’apparence si simple, qu’il soit impossible d’en apercevoir et d’en indiquer le plan, de découvrir ses intentions […], il devra savoir éliminer parmi les menus événements innombrables et quotidiens tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre en lumière, d’une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre sa portée, sa valeur d’ensemble ». Pour ne retenir qu’un élément parmi d’autres, attardons-nous sur ce qu’on appelle la « littérarité », c’est-à-dire la condition « poétique » même du roman : avant de raconter une histoire, celui-ci s’illustre d’abord par son aptitude à textualiser des émotions et des sentiments. Qui n’a pas en mémoire cette magnifique description du Lys dans la vallée, et qui « est l’occasion pour le narrateur (mais c’est bien Balzac qui parle ici) de se livrer à une suggestive comparaison entre le paysage de la Touraine, tout en galbes et en arrondis, et la femme aimée«  : « Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. […] Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus ». Comme nous le voyons, « la découverte du paysage s’apparente à un dévoilement de la femme idéale, totalement confondue avec le lieu« . Dévoilement entrepris au moyen du langage.

Ainsi, la lecture du roman, par nature élaborée, contribue à développer chez le lecteur une pensée non moins complexe : la complexité du roman ne vient-elle pas du fait qu’il serait un  miroir de la vie ? Dans L’Assommoir, septième volume de la série des Rougon-Macquart, publié en 1877, le naturaliste Émile Zola affirme à ce titre que c’est « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple ». De fait, en cherchant à reconstituer la langue et les mœurs des ouvriers sous le second Empire, l’auteur cherche à montrer la « vraie » vie. La citation de Kundera suppose donc que soit restituée la dimension « anthropologique » et culturelle de la lecture. Aussi, lorsque l’auteur parle des « choses », elles correspondent certes à l’histoire ou à l’imaginaire du texte, mais plus encore peut-être au contexte, qui ne saurait être réduit à une simple unité factice :  l’esprit de complexité du texte littéraire ne touche-t-il pas à l’acte même de lecture ? Confronter le texte au contexte, c’est mettre à jour les enjeux sociaux, culturels mais aussi humains dont il a été l’objet ; ou même grâce à l’étude de l’intertextualité, c’est étudier les relations que le texte entretient avec d’autres productions littéraires ou artistiques. Et sans doute faut-il reconnaître la nature éminemment sociale et interculturelle du roman. Cette complexité dont parle Kundera, c’est d’abord la complexité du monde. Prenons l’exemple de Zola, très caractéristique : pour chacune de ses œuvres, l’auteur de l’Assommoir a mis en place nombre de « dossiers préparatoires » souvent complexes : Colette Becker, dans le Roman, rapporte le fait suivant : « le dossier de Germinal […] comporte 962 feuillets, dont 453 de documents. Mais Zola ne se veut pas l’esclave de cette documentation. […] Chez lui la fiction l’emporte toujours sur la mimesis. » Cette dernière notation est tout à fait essentielle : C’est Balzac, qui dans Le Chef-d’œuvre inconnu affirmait : « la mission de l’art n’est pas de copier la nature mais de l’exprimer ». De fait, la description du personnage d’Etienne ne saurait être assimilée au mineur qu’il représente : une signification symbolique lui est associée du fait qu’il est la représentation complexe de tout un groupe social.

Comme nous le pressentons, la complexité du roman ne repose-t-elle pas en grande partie sur la complexité intérieure du personnage romanesque ? Complexité bien plus grande encore que le personnage social. La notion de point de vue serait à ce titre particulièrement intéressante à étudier : chercher à pénétrer l’univers subjectif du héros, c’est en effet pénétrer dans l’atelier de fabrication du roman : que pense vraiment Félix de Vandenesse ? Est-il possible, quoi que nous fassions, de sonder les profondeurs de l’âme de Georges Duroy dans Bel-Ami ? L’exploration du personnage est l’un des mystères sans cesse renouvelé, de la complexité du roman : l’évolution du héros ou des personnages secondaires est à mettre en relation avec sa dissolution parfois : le romancier se laisse aller à une déconstruction du personnage qui s’apparente à un véritable parricide : on pourrait citer le destin tragique de la malheureuse Jeanne dans Une Vie, ou du personnage de Gregor dans la Métamorphose (qui est une nouvelle certes, mais dont la structure et l’écriture s’apparentent néanmoins aux codes du romanesque). De ces remarques, il faut comprendre que le romancier nous invite en fait à examiner les relations que les personnages entretiennent avec l’espace et l’histoire, mais aussi avec eux-mêmes. Qu’il soit de premier ou de second plan, un personnage est donc toujours symbolique. De même, la multiplicité des rapports entre personnages accentue le caractère complexe du roman. Dans Bel-Ami de Maupassant par exemple, l’évolution du personnage principal entre l’ouverture et la clôture du roman est essentielle pour comprendre les implications sociales, voire idéologiques du texte. Cette complexité qu’évoquait Milan Kundera repose donc sur une mystérieuse connivence de plusieurs facteurs, qui sont à la base de l’esthétique romanesque : de ce point de vue, l’intérêt du roman —mais aussi sa difficulté—pour le lecteur est de devoir déchiffrer le texte pour en comprendre la complexité.

________

i, comme nous l’avons vu, « l’esprit du roman est l’esprit de complexité », il faut noter également que cette affirmation n’est pas aussi évidente qu’il y paraît de prime abord. Comme nous le suggérions à la fin de notre première partie, toute la difficulté de la définition que Milan Kundera donne du roman, vient qu’elle implique un lecteur tout aussi complexe : un lecteur engagé dans une aventure intellectuelle et symbolique, apte à déchiffrer les énigmes du texte… Une telle conception ne serait-elle pas trop abstraite ? Ne risque-t-elle pas de faire perdre une notion non moins essentielle, et que l’on pourrait résumer en parlant d’un nécessaire « esprit de simplicité »… D’aucuns objecteront avec justesse que Milan Kundera s’en prend d’abord à l’esprit réducteur de notre époque. Dans ses écrits théoriques, et en particulier l’Art du roman, Kundera revient longuement sur ses idées et ses principes esthétiques : pour lui, comme nous l’avons vu dans notre première partie, l’art romanesque à travers l’ensemble de ses procédés narratifs, énonciatifs, esthétiques, a surtout pour objet de « questionner » le lecteur en ébranlant ses certitudes. Une telle approche ne risque-t-elle pas néanmoins de faire perdre le plaisir de la lecture comme divertissement ? De fait, un roman par trop de complexité, peut nous faire oublier le fil de l’histoire. Une narration trop complexe entraine souvent lassitude ou ennui. De même, le romancier utilise-t-il certains procédés qui vont eux aussi complexifier la lecture au point de compromettre l’intelligibilité du roman : que dire de ces récits épistolaire qui multiplient par exemple les analepses (retours en arrière), ou les prolepses (anticipations dans le récit) ? Lors de ces nombreux changements temporels, le lecteur se retrouve parfois complètement perdu. S’ajoute à ces procédés la complexité et l’ambiguïté des relations entre les différents personnages. De fait, nous avons parfois affaire à des situations assez déroutantes. C’est ainsi que dans Le Lys dans la vallée, Madame de Mortsauf entretient une relation des plus particulières avec le jeune Félix de Vandenesse. Et cette relation va de confusion en confusion, plus nous avançons dans la narration. Nous nous demandons alors : mais qui est-elle pour lui ? Une mère protectrice et aimante (ce dont il a cruellement manqué) ou une femme idéale ? L’esprit de complexité du roman se heurte à n’en pas douter à l’esprit de complexité de l’auteur. On pourrait aussi objecter qu’en se centrant uniquement sur les mobiles intérieurs des personnages, le roman finit par créer une sorte d’illusion romanesque, dont la crise du personnage, directement mis en cause par les « nouveaux romanciers » n’est pas étrangère. Le Nouveau Roman en effet est un mouvement littéraire qui a souvent rejeté toute idée d’intrigue, de portraits psychologiques et même la notion de personnage-héros, tant de notions qui sont à l’origine de cette complexité romanesque. Nous en voulons pour preuve La Modification écrite par Michel Butor : n’est-ce pas l’exemple même d’une crise de la fiction ? N’est-ce pas une façon de montrer que le personnage de roman est quelque part un faux-semblant ?

En outre, on pourrait nuancer l’opinion de Milan Kundera en avançant l’idée que ce n’est peut-être pas le roman qui est complexe en lui-même, mais l’interprétation que nous en faisons : en se technicisant, la critique littéraire a amené souvent une complexité qui a détruit le simple plaisir de la lecture : on parle ainsi d’énonciation, de focalisation interne, zéro, externe, de fonctions du langage, etc. Bref, tout un jargon qui nécessite un certain nombre de codes et d’apprentissages, en rupture avec ce que nous appelions « l’esprit de simplicité ». Ainsi le lecteur savant ou érudit, en introduisant des notions abstraites, aura souvent tendance à compliquer la compréhension d’œuvres qui n’avaient d’autre prétention que de distraire et de plaire.  Enfin, le but du romancier n’est-il pas de révéler la simple réalité ? Et la simplicité n’est-elle pas par définition à l’opposé même de la complexité ? C’est ainsi qu’à partir d’une situation banale qui pourrait être accessible à tous, sans difficultés, sans artifices, l’écrivain ou le critique littéraire vont complexifier la situation, et la rendre ambiguë. Reprenons l’exemple de La Modification de Michel Butor : l’auteur est parti d’une histoire banale —un mari qui trompe sa femme, qui s’apprête à la quitter pour sa maîtresse et qui finalement s’abstient— mais en substituant à la narration une sorte de récit « clinique » amenant le lecteur à une distance critique vis-à-vis du romanesque traditionnel, l’auteur nous prive peut-être d’un plaisir simple que tout le monde (ou du moins presque tout le monde) peut s’offrir : la lecture.

Plus fondamentalement, la recherche du style n’a-t-elle pas compliqué le roman, au point de rendre la narration inintelligible ? De ce fait, l’auteur utilise parfois des procédés au point d’en abuser, et conséquemment transformer l’art romanesque en « artifice ». Ainsi dans un essai intitulé Écrire, Marguerite Duras ne se prive pas d’une critique sévère à l’encontre de certains auteurs : « Je crois que c’est ça que je reproche aux livres, en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. On le voit à travers l’écriture : ils sont fabriqués, ils sont organisés, réglementés, conformes on dirait. […] Sans silence, d’un classicisme sans risque aucun ». À titre d’exemple, si le roman L’Opoponax de Monique Witting était si apprécié de Marguerite Duras, c’est qu’il était selon elle « le premier livre moderne qui ait été fait sur l’enfance.  […] C’est un livre à la fois admirable et très important parce qu’il est régi par une règle de fer, jamais enfreinte ou presque jamais, celle de n’utiliser qu’un matériau descriptif pur, et qu’un outil, le langage objectif pur ». À première vue pourtant ce roman peut paraître simple et naïf car le lecteur se retrouve dans la conscience d’un enfant :

« Le petit garçon qui s’appelle Robert Payen entre dans la classe le dernier en criant qui c’est qui veut voir ma quéquette, qui c’est qui veut voir ma quéquette. Il est en train de reboutonner sa culotte. Il a des chaussettes en laine beige. Ma sœur lui dit de se taire, et pourquoi tu arrives toujours le dernier. Ce petit garçon qui n’a que la route à traverser et qui arrive toujours le dernier. »

Comme nous le voyons, ce roman respecte les conventions de Duras d’un livre « libre » : on pourrait alors parler d’une sorte de « complexité de la simplicité », ou de « simplicité de la complexité » ! Dès lors, faut-il forcément opposer ces deux notions ? De ce fait, l’esprit du roman pourrait être « l’esprit de complexité de la simplicité ». Mais n’aurait-il pas finalement pour origine notre propre complexité de lecteur ?

________

econnaissons-le : la complexité du roman a d’abord pour origine notre propre complexité de lecteur. Après avoir lu un roman, on peut se demander pourquoi nous l’avons lu : question en apparence simple mais éminemment complexe. Comme le faisait remarquer avec justesse Jean-Marie Poupart (Le Champion de cinq heures moins dix), « l’atmosphère d’un roman, c’est aussi le décor dans lequel on fait la lecture ». Si par exemple le lecteur se trouve dans la même situation que celle exposée dans le roman, trouvera-t-il la distance nécessaire pour en apprécier la complexité ?  Reprenons l’exemple de l’Assommoir ou de Germinal d’Emile Zola, en imaginant la lecture qu’un ouvrier à cette époque aurait pu en faire. Prendra-t-il mieux conscience des conditions de travail, de la misère du peuple après avoir lu le livre ? Que va-t-il apprendre de ce roman, quelles difficultés va-t-il découvrir qu’il ne connaît déjà, puisqu’il vit la même situation que celle exposée dans le récit. Toutes ces « choses », ces difficultés, il les a vécues. La qualité de la lecture dépendrait ainsi de la distance avec l’événement raconté. On apprécie d’autant plus un roman sur la guerre qu’on ne l’a pas vécue.

Une deuxième remarque dès lors s’impose : jusqu’à présent, nous nous sommes basées uniquement sur le fait que l’auteur avait volontairement créé cette complexité. Et s’il n’avait au contraire pas recherché cette complexité? Si elle lui était apparue sans qu’il le veuille ? Tout repose donc sur le lecteur, et sur ses stratégies d’interprétation du texte : comme nous le voyons, la complexité déjoue le jeu des apparences, elle permet d’atteindre par l’acte de lecture l’essence même de ces « choses » qu’évoquait Kundera, et de leur faire dire tout ce qu’elles ont à révéler. Par exemple, dans le roman intitulé Le Renard était déjà le chasseur d’Herta Müller, il est écrit : “Clara se fabrique un chemisier pour l’été. L’aiguille plonge, le fil avance pas à pas, ta mère sur la glace, lance Clara qui lèche le sang sur son doigt. Un juron sur la glace, la mère de l’aiguille, le petit brin de fil, le gros fil. Dans les jurons de Clara, tout a une mère. La mère de l’aiguille est l’endroit qui saigne. La mère de l’aiguille est la plus vieille aiguille du monde, celle qui a donné naissance à toutes les aiguilles”. Dans ce roman, l’auteur dénonce la dictature, mais pour dénoncer cette violence elle utilise la force des images comme l’allégorie de l’aiguille par exemple. Et cette force des mots nous incite à nous poser des questions sur nous-même, qui parfois dépassent l’intention même de l’auteur : ce n’est donc peut-être pas l’esprit du roman qui est l’esprit de complexité mais celui du lecteur. Ainsi chacun à sa propre stratégie de lecture : en fonction de l’âge d’ailleurs, l’esprit du lecteur diffère, de même que le niveau de complexité de la lecture. Dans ce magnifique roman intitulé Les Vagues, Virginia Woolf a écrit “Je marcherai dans la lande. Les grands chevaux des cavaliers fantômes s’arrêteront soudain…”. Dans cette phrase, elle évoque ses sentiments et semble prendre part à l’histoire mais chaque lecteur ne ressentira pas les mêmes émotions car chacun n’aura pas le même passé, le même vécu, la même culture…

C’est la raison pour laquelle il apparaît si difficile de définir le romanesque. Ce que nous retiendrons des propos de Milan Kundera, c’est que l’écriture comme la lecture d’un roman, appelle à la vigilance. De fait, le roman interfère avec notre vécu de lecteurs, de sorte que chacun a sa propre vision du roman. Il serait donc presque illégitime si l’on peut dire de « subjectiviser » cette idée. Le lecteur réinterprète le texte en fonction de différentes caractéristiques qui lui sont propres, il possède différents horizons d’attente, différents styles, différentes personnalités, différents vécus personnels… En fait, en lisant un roman, il va chercher une réponse à sa propre complexité de lecteur. On lit en effet un roman pour satisfaire une attente personnelle, dans le but de trouver des réponses aux questions, parfois inconscientes, que l’on se pose. D’après cette idée apparaît une deuxième supposition : la complexité du roman dans son esprit exprime une vérité, une réalité cachée. C’est la complexité de l’univers romanesque qui permet d’impliquer le lecteur dans l’œuvre en l’amenant de révélation en révélation vers ces « choses » dont parle Kundera et qui semblent correspondre à la vérité subjective de l’acte de lecture. C’est peut-être même cette complexité qui va susciter le désir d’explorer la totalité de l’œuvre d’un auteur. Tel est le cas de la somme romanesque À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, où l’on se laisse prendre progressivement par la lecture du roman, au point de n’en perdre pas une phrase, pas un mot jusqu’à la fin. Le lecteur est donc invité à mener une enquête, guidé par le romancier, pour trouver progressivement les indices d’une vérité dissimulée. Ainsi, chacun s’approprie subjectivement le texte et y trouve des réponses qui ne seront pas forcément les mêmes pour un autre.  Le roman nous amène donc à réfléchir sur nous-même et quelquefois à nous questionner. L’auteur n’est d’ailleurs pas étranger à ce questionnement. Catherine Rihoit, lors d’un entretien avec Bernard Pivot en avril 1980) affirmait à ce titre : « Ce qu’il y a de merveilleux dans un roman, c’est qu’on peut y parler de soi, tout en ayant l’air de parler des autres ». Le champ romanesque est celui de l’intime : l’écrivain, qu’il le veuille ou non, renvoie au lecteur des fragments de lui-même, éparpillés au fil des mots…

________

u terme de ce travail, on s’aperçoit donc que l’esprit de complexité du roman évoqué par Milan Kundera a pour origine l’esprit du lecteur, l’esprit humain. Ne devrait-on pas alors s’interroger sur l’acte fondamental de lire ? Comme nous l’avons compris, toute personne lit un livre pour répondre à une question précise qu’elle se pose sur elle-même. Ce questionnement est peut-être, est sans doute, la base même du roman. À dire vrai, la complexité du roman reflète la complexité de la vie, des « choses », sachant que l’être humain est fragile, complexe, contradictoire, discutable et qu’il est ainsi l’une des bases même du romanesque : le roman est alors lui aussi chargé d’une certaine ambiguïté et ce tant que l’humain existera. Milan Kundera affirmait justement lors d’un entretien avec Antoine de Gaudemar en février 1984 : «La bêtise des gens consiste à avoir une réponse à tout. La sagesse d’un roman consiste à avoir une question à tout». Cette citation n’est-elle pas à la fois un appel et un questionnement sur le sens même de la vie ?

Bruno Rigolt, Lycée en Forêt, Montargis, mars 2011. Merci à Merci à Alicia C. et Samira A pour leur contribution au présent corrigé.
Manuscrit revu et corrigé en août 2011.

Sauf mention contraire, cet article, tout comme le contenu de ce site est sous contrat Creative Commons.

Creative Commons License

ECulturE La Culture gé se porte bien en vacances !

eculture_logo.1292935329.jpgECulturE, l’actualité de la culture numérique

La Culture gé se porte bien en vacances !

La numérisation du patrimoine culturel universel qui est en train de s’accomplir sous nos yeux, est en train de transformer durablement l’accès aux connaissances, la transmission du savoir, et les conditions de la recherche. Allez sur Gallica, Google-livres ou Europeana pour vous en convaincre… À travers cette transformation sans précédent des pratiques culturelles, qui bouleverse déjà notre vie quotidienne, se joue en fait une recomposition majeure des rapports entre la société et la culture. Pour ce nouveau numéro de ECulturE, profitez des vacances pour enrichir votre culture générale grâce aux nombreux documents (dossiers, livres, expo, manuscrits, articles, etc.) sélectionnés pour vous…

Parcourez quelques documents exceptionnels de BnF-Gallica

gallica.1292825591.jpgLes collections numériques de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Portail multisupport extrêmement riche : imprimés (livres, périodiques et presse) en mode image et en mode texte, manuscrits rares, documents sonores, documents iconographiques, cartes et plans…

Voici une sélection de documents que j’ai réalisée. Pour accéder au document, cliquez sur l’image correspondant

 Dossier
À l’occasion de l’exposition Marcel Proust, Gallica propose un dossier consacré au dernier volume de A la Recherche du temps perdu : Le Temps retrouvé. Ce dossier a été réalisé par Florence Callu, directeur du Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.
 Pour les bibliophiles
Relisez La Belle au bois dormant d’après Charles Perrault, avec de très magnifiques illustrations d’Arthur Rackham (1867-1939).
Ce document est intégralement téléchargeables (plusieurs formats disponibles).
Presse d’époque
Feuilletez ce numéro (25 décembre 1920, numéro 1566)  du Petit Journal Illustré. Ne vous limitez pas à ce seul numéro, 18 années de publications sont disponibles en cliquant ici. Téléchargements possibles.

 

 Manuscrit rare
Tous les écrivains vous le diront : « Écrire, c’est réécrire ». Et bien sûr, à l’heure du Zapping et du SMS, les étudiants ne l’acceptent pas facilement. En un sens, ils ont raison : quand on a terminé un travail, quel est l’intérêt de revenir dessus? C’est un peu comme si on vous demandait, alors que vous êtes en train de marcher dans la rue, de revenir sur vos pas pour mieux avancer! Pourtant le brouillon est à la base de la démarche littéraire. Pour vous en convaincre, amusez-vous à feuilleter le manuscrit de Salammbô de Flaubert, avec copies annotées, brouillons et notes). Date d’édition : 1857-1862. Téléchargeable.

 

Visitez sur Europeana une superbe exposition virtuelle « Art Nouveau« 

Europeana est un projet européen d’envergure. L’objectif est de parvenir à numériser près de six millions de sources (livres, documents sonores, images, enregistrements audiovisuels, films, etc.) provenant des galeries, bibliothèques, archives et musées de l’Europe entière. La France contribue très largement à la réussite de ce projet…

europeana.1292821182.jpgPrésentation de l’exposition

L’Art Nouveau a dominé la scène culturelle pendant une brève mais non moins brillante période couvrant la fin du 19e siècle, des années 1890 à la Première Guerre Mondiale. Tous domaines, de l’ameublement domestique et de l’art décoratif à l’architecture, en passant par l’art publicitaire, étaient caractérisés par l’élégance curviligne et les formes organiques propre à la nature. Encore aujourd’hui, plus d’un siècle après l’émergence de l’Art Nouveau, des artistes et des créateurs continuent de s’inspirer des éléments floraux, des caractéristiques et couleurs naturelles de ce style immuable.

 Les thèmes de l’exposition

Europeana Art Nouveau
Drageoir
Artisanat d’art
La Maison moderne
Commerce et collectivités
Willow tea rooms
Un monde de nouveaux intérieurs
Instruments pour la cheminée, chenêt, motifs floraux, pare-feu
Contextes
Blütenartiger Frauenkopf in floralem Arrangement
Publications
Iris et sauterelle
Influences et inspirations

Dans l’Espace Pédagogique Contributif, découvrez (ou redécouvrez) une sélection de quelques dossiers ou articles. Lancé en novembre 2008, ce blog s’est vu attribuer le Prix Lycée au festival TICE 2009. Depuis, il s’est considérablement développé au point de totaliser plus de 631000 pages vues à ce jour…

fauteuilrouge.1232822873.jpgLes Métamorphoses de l’image : de Lascaux à Big Brother

Des origines jusqu’à nos jours, les civilisations ont multiplié les moyens de donner à voir par l’image : aux formes d’expression traditionnelle comme l’art, les médias nouveaux entraînés par les progrès techniques (télévision, cinéma, Internet) mettent en évidence la nécessité d’une réflexion éthique et morale quant aux finalités de l’image…

Objectif Culture Générale : « Marinetti et le Futurisme italien »

Découvrez le Futurisme, ce vaste mouvement  poétique qui voulait remettre en question l’ordre établi ainsi que les structures artistiques et  sociales. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : « Changer le monde », faire table rase du passé.

Objectif Culture Générale : du « chien de Pavlov » au Meilleur des mondes d’Huxley

Prenez un savant (Ivan Petrovich PAVLOV, 1849-1936), ajoutez un chien, accommodez le tout à la sauce « Soviet », et vous obtenez l’une des plus célèbres expériences de Psychologie. Elle donnera naissance à la « théorie des réflexes conditionnés »…

Jeu test : découvrez quel est votre profil romantique ! Un test inédit réalisé par la classe de Seconde 12 (promotion 2008-2009). 11 questions seulement pour savoir quel(le) romantique vous êtes !
 Culture Gé… Détour et détournements parodiques : du modèle à la déconstruction du modèle.

Comment fonctionne la parodie ? Dans ce dossier, je vous propose de faire le point rapidement sur les principes, les définitions et les enjeux culturels qui sous-tendent le détour parodique.

ECulturE…

Lancement d’une nouvelle rubrique bimensuelle : ECulturE

L’actualité de la culture numérique…

e-culture.1292840427.jpgLa numérisation du patrimoine culturel universel qui est en train de s’accomplir sous nos yeux, va transformer durablement l’accès aux connaissances, la transmission du savoir, et les conditions de la recherche. À travers cette transformation sans précédent des pratiques culturelles, qui bouleverse déjà notre vie quotidienne, se joue en fait une recomposition majeure des rapports entre la société et la culture. Dans le domaine de la culture numérique (ou eculture), la France occupe une position majeure (¹) qui a largement influencé la construction d’une bibliothèque numérique europeana.1292821182.jpgeuropéenne : Europeana.

À son lancement en 2008, Europeana n’était qu’un ambitieux prototype, mais il est devenu aujourd’hui une réalité : vous pouvez d’ores et déjà accéder à un portail multilingue de plus de deux millions d’œuvres : peintures, musiques, films et livres provenant des galeries, bibliothèques, archives et musées de l’Europe entière ! En ce moment par exemple, une magnifique exposition intitulée « Reading Europe » vous permettra de vous balader virtuellement à travers les bibliothèques nationales européennes et de feuilleter plus de mille livres et manuscrits rares.

Reading Europe from Europeana on Vimeo.

Je ne saurais trop vous conseiller de vous adapter dès maintenant à l’utilisation de ces nouveaux outils et services, qui témoignent d’une part du fort dynamisme des réseaux de coopération culturelle en Europe, et qui invitent d’autre part à modifier les usages éducatifs ainsi que les pratiques d’apprentissage. Pour vous en convaincre, prenez le temps de découvrir la nouvelle version de Gallica, qui est la bibliothèque numérique de la prestigieuse Bibliothèque nationale de France (BnF). gallica.1292825591.jpgRempli d’innovations technologiques et d’outils de navigation sophistiqués, le site est de loin le premier portail culturel francophone, avec pas moins de 160000 livres numérisés et près de 700000 magazines ou revues ! Son partenariat avec Wikimedia permettra par ailleurs d’intégrer au projet Wikisource des milliers d’ouvrages francophones tombés dans le domaine public.

las-leys-damors.1292932601.jpg

Guilhem Molinier, Las Leys d’amors, un manuscrit exceptionnel (lettrines dorées, filigranées, enluminures…) datant de… 1356 : à consulter sur le site de la Bibliothèque de Toulouse, partenaire de Gallica, ou à télécharger au format pdf.

À la différence de son concurrent privé Google-livres, toujours incontournable mais plus généraliste, Gallica propose un portail de recherche unique, de nombreux contenus interactifs et dynamiques et surtout des ressources très spécialisées, souvent remarquables pour leur contenu patrimonial, historique ou littéraire, allant des livres numérisés aux cartes, revues, photographies, en passant par les manuscrits et même les enluminures ou les partitions de musique, excessivement rares et précieuses pour certaines. Par ailleurs, la numérisation en réseau avec d’autres bibliothèques, tant françaises qu’étrangères, et la constitution d‘un fonds d’archives de l’Internet, unique au monde avec plus de 14 milliards de fichiers de sites web, font de Gallica un portail dont nul n’oserait récuser aujourd’hui le décisif ascendant. 

http://gallica.bnf.fr/flash/LecteurExportable.swf

Feulletez grâce à Gallica cet exemplaire très rare d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud, publié à Bruxelles en 1873 pour la modique somme… d’un franc !

Si vous êtes un(e) passionné(e) d’Histoire, allez faire un tour aussi du côté du site « Patrimoine numérique« , qui est un immense catalogue collectif du patrimoine culturel numérisé. Vous y trouverez des collections d’ouvrages, des productions multimédia associées (site internet, dévédérom, cédérom…), et des expositions en ligne d’une remarquable tenue (en ce moment un très riche dossier sur la seconde Guerre mondiale et la présentation des collections numérisées relatives au sujet : fonds photographiques, films, affiches, archives…). Sur un plan plus simple et plus pratique, le portail peut vous aider à faire des recherches historiques sur une époque, une période précise, et même pourquoi pas vous aider à construire votre arbre généalogique !

Mais l’un des aspetcs les plus ludiques et les plus stimulants de la mise en place d’un fonds numérique s’appuie sur la possibilité pour l’internaute d’interagir directement dans de nombreux espaces participatifs comme Facebook ou Twitter. La page Facebook de Gallica est à ce titre très riche : vous pouvez poster des commentaires, des avis, des annotations personnelles, etc. Comme vous le voyez, l’image « poussiéreuse » que l’on avait, il y a quelques années à peine, de la bibliothèque, a complètement changé. Dès lors, il nous appartient nous-mêmes de nous « dépoussiérer » quelque peu au risque de ressembler à ceux qui, au quinzième siècle, n’ont pas compris combien l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1455 allait bouleverser les conditions de la diffusion du savoir en Europe… 

En ce début de vingt-et-unième siècle, une même révolution du savoir se produit sous nos yeux : la révolution numérique oblige à construire différemment la recherche documentaire, la diffusion des connaissances (et bien entendu les pratiques pédagogiques…) : plus rien ne sera jamais comme avant ! C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de lancer « ECulturE ». Dans cette nouvelle rubrique, je sélectionnerai parmi quelques sites majeurs des documents présentant un intérêt pour l’étudiant(e) souhaitant améliorer sa culture générale. Pour cette première édition d’ECulturE, je vous invite à découvrir un ouvrage qui va vous plonger au cœur du Paris de la Belle Époque : Vingt jours à Paris… par Constant de Tours, publié à Paris en 1890 soit un an après la construction de la Tour Eiffel ! À la fois guide touristique et magnifique recueil de dessins, cet ouvrage qui provient de la BNF se feuillette comme un album. De plus, il est rempli d’anecdotes pittoresques et amusantes !

http://gallica.bnf.fr/flash/LecteurExportable.swf

http://gallica.bnf.fr/flash/LecteurExportable.swf

Vingt jours à Paris… par Constant de Tours (Paris, 1890)

Regardez aussi ce catalogue de l’Exposition Universelle à Paris en 1889 !

http://gallica.bnf.fr/flash/LecteurExportable.swf

(1) Sur les deux millions de documents qu’Europeana regroupe à l’heure actuelle, la France est le principal pourvoyeur du fonds (52 %). Saviez-vous aussi que grâce à l’INA,  la France sera en 2015 le seul pays au monde à avoir sauvegardé l’intégralité de son patrimoine audiovisuel ?

eculture_logo.1292935329.jpg

Quelques bibliothèques numériques en bref…

Europeana
Projet européen d’envergure. L’objectif est de parvenir à numériser près de six millions de sources (livres, documents sonores, images, enregistrements audiovisuels, films, etc.) provenant des galeries, bibliothèques, archives et musées de l’Europe entière.
BnF-Gallica
Les collections numériques de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Portail multisupport extrêmement riche : imprimés (livres, périodiques et presse) en mode image et en mode texte, manuscrits rares, documents sonores, documents iconographiques, cartes et plans…
Google-livres
Accédez grâce à un vaste catalogue généraliste à des millions d’ouvrages publiés dans le monde entier.
Patrimoine numérique
Le catalogue en ligne du patrimoine culturel numérisé (collections numérisées et productions multimédia associées). Un portail très riche.
INA
Le catalogue de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) donne accès à trois millions d’heures de radio et de télévision françaises, et à plus d’un million de documents photographiques. La plupart de ces documents sont consultables gratuitement. Les fonds d’archives de l’INA sont les plus importants d’Europe.

Culture générale/Support de cours classes de Première : la révolution romantique

Présentation du support de cours : la crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme, qui est une révolution générale de l’âme humaine. Cette véritable « école du désenchantement » selon l’expression de Paul Bénichou n’est rien d’autre qu’une immense rupture de civilisation, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. Le but de ce support de cours est d’aider mes étudiant(e)s à mieux comprendre les enjeux cruciaux de ce mouvement.

___________

La révolution romantique

Une nouvelle vision de l’homme et du monde

« On sent le romantique, on ne le définit pas. »
Louis-Sébastien Mercier, Néologie, 1801

« S’affranchir du réel, grâce à l’imagination,
s’en affranchir encore en s’en isolant et en se renfermant
dans le sanctuaire de la sensibilité personnelle :
voilà le vrai fond du romantisme de tous les temps ».
Émile Faguet, Flaubert, 1899 

 

           

Tentative de définition

L’affirmation de Louis-Sébastien Mercier « On sent le romantique, on ne le définit pas », ou les propos de Paul Valéry selon lesquels « il faudrait avoir perdu tout esprit de rigueur pour essayer de définir le romantisme » s’imposent d’emblée tant il est difficile de proposer une définition de ce qui est d’abord une aspiration, un élan, une humeur beaucoup plus qu’un concept. L’acception habituelle (mouvement littéraire et culturel européen du début du dix-neuvième siècle) semble quelque peu réductrice pour qualifier un phénomène beaucoup plus étendu et profond qui s’est imposé dans les lettres dès la fin du dix-huitième siècle en Angleterre et en Allemagne, puis au dix-neuvième siècle en France comme une nouvelle vision de l’homme et du monde. Au-delà des clichés habituels (expression des sentiments, individualisme, refuge dans la nature, etc.) le romantisme a été avant tout :

  • une révolution artistique et culturelle dirigée contre l’harmonie classique et l’ordre des Lumières,
  • ainsi qu’un vaste mouvement politique et social qui va ébranler l’Europe puis le monde.

J’emprunte à Olivier Mannoni ces justes remarques : « La révolution comme apocalypse : voilà sans doute l’idée romantique de base, et c’est en cela que le romantisme se distingue des conceptions et des images rationnelles des Lumières, qui pensent la Révolution selon la symbolique géométrique de la lumière, du soleil et de l’équerre triangulaire. La penser en termes romantiques, cela signifie évoquer l’événementiel, et même le catastrophique. À la place de la lumière et du soleil intervient l’orage, la décharge électrique » (1).

Si l’ancrage historique du romantisme est donc la Révolution française, il illustre d’abord l’échec de cette révolution : née de pures idées et d’abstractions juridiques (la liberté, l’égalité des droits, le contrat social, la souveraineté du peuple, etc.), la révolution échoue finalement comme événement de l’histoire mais elle triomphe comme idéal auprès d’une jeunesse désœuvrée, incapable d’exprimer dans la société de la Restauration ses rêves et ses aspirations : ainsi la Révolution est-elle le point de départ d’un vaste mouvement de renouveau, spirituel, artistique et politique, qu’on peut considérer comme une revanche du sentiment sur la raison et la science.

Dans son ouvrage intitulé Le Romantisme : du bouleversement des lettres dans la France postrévolutionnaire (Librairie générale française, paris 2007), Claude Millet n’hésite pas à affirmer du romantisme qu’il a « certainement marqué, dans l’histoire de la littérature française, la plus considérable rupture après celle de la Renaissance. Bataillant dans un premier temps contre le classicisme qui défendait ses positions anciennes, il a peu à peu imposé une nouvelle littérature largement liée à l’Histoire, mais une littérature plus libérée des règles et davantage marquée par la subjectivité de ses auteurs ».

Le préromantisme

Plusieurs indices de ce renouveau apparaissent à la fin du dix-huitième siècle : la vogue des récits de voyage et du descriptif, la force des passions ainsi que l’évasion coloniale et pittoresque dans les romans de Bernardin de Saint-Pierre par exemple (Paul et Virginie), la quête de l’exotisme et du primitivisme, l’exigence de communion avec la nature, la prédominance de formes qui permettent l’expression du moi préparent en effet aux grands thèmes du Romantisme. Mais c’est surtout Jean-Jacques Rousseau qui aura une influence considérable sur l’évolution des mentalités. On a raison de dire que si Voltaire a marqué la fin d’une époque, le « citoyen de Genève » en ouvre une autre : c’est d’abord en posant « le sentiment comme le fondement décisif de la morale » (2) que Rousseau inaugure une esthétique du lyrisme ainsi qu’une quête de l’intériorisation, pauletvirginie_112.1285002828.jpgqui viennent en contrepoint du rationalisme des Lumières et vont permettre la possibilité d’un vaste renouveau littéraire et social.

Joseph Van Lerius (1823-1876), Paul et Virginie. Gravure de Jos Franck, c. 1865 →

Publiées à titre posthume en 1782, les Rêveries du Promeneur solitaire me paraissent très représentatives d’une certaine conception de la civilisation, de la liberté et de l’individualité qui repose sur l’idée théorique d’un « état de nature« , privilégiant fortement la valorisation du lyrisme, de la personnalité, de la vie de l’âme, et qui marquera particulièrement le Romantisme français au dix-neuvième siècle. De fait, on peut considérer qu’en se laissant aller complaisamment à l’épanchement affectif, à l’évocation de la nature (qui participe d’ailleurs grandement à cette expression du sentiment), à la fusion du passé et du présent, les Rêveries instituent un rapport différent au temps et à l’espace. Regardez ce passage, à juste titre célèbre, de la « Cinquième Promenade » : la rhétorique émotive du style de Rousseau, fait d’indétermination et d’attente, reconstitue la modulation de la rêverie à travers une correspondance de perceptions visuelles ou auditives qui n’ont d’autre but, en renvoyant à l’idée d’un « texte-promenade », que d’instituer le détour, la digression et la rêverie comme refus du réel.

« Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. »

Comme le remarquait avec justesse Nicolas Bonhôte (3), « l’activité de rêverie est bien au cœur du texte. Elle constitue l’expérience majeure parce qu’elle est source d’un plein accomplissement et d’un bonheur entier ». L’auteur ajoute : « L’évocation du séjour à l’île de Saint-Pierre représente un aboutissement de l’œuvre autobiographique. Il ne s’agit plus de se révéler, mais de dire la plénitude du moi et de l’existence. Être pleinement soi, c’est se livrer à la rêverie, activité purement sensible ». On pourrait également faire remarquer combien ce passage ne cesse d’associer l’esprit et la nature au sein d’un inconscient commun, qui s’inscrit dans ce que Rousseau appellera lui-même « l’esprit romanesque ». L’évocation du bonheur dans l’île de Saint-Pierre récuse en effet  la norme sociale en privilégiant le détour comme métaphore spatiale autour de laquelle l’auteur construit son « excursio » : course au-dehors, mais aussi incursion dans le moi profond. L’idée d’une communion avec la nature dépasse donc le simple côté « pittoresque » : elle est à ce titre vécue comme un mode nouveau d’unité et de cohésion du moi.

Aux fluctuations temporelles, fortement liées au clapotis de l’eau, vient s’ajouter dans le texte la mise en place d’un rapport subjectif au réel qui le détourne bien de sa fonction sociale. Remarquez le rôle essentiel donné à la nature, à la fois consolatrice et inspiratrice, mais également enjeu de connaissance puisqu’elle ramène au moi profond.

–           

Le lyrisme personnel

À mesure que s’accentuera la crise de l’humanisme traditionnel, se développera en effet chez les Romantiques la certitude que le destin appartient aux individualités. La forme la plus répandue de la poésie romantique est donc celle du lyrisme personnel. De fait, à la différence du romantisme allemand, davantage métaphysique et qui tentera d’une part de retrouver par la poésie les liens qui unissent l’être à un tout transcendantal, et qui d’autre part célèbrera le mythe d’appartenance nationale (le peuple, l’État-nation, etc.), le Romantisme français, particulièrement dans la première moitié du dix-neuvième siècle, s’inscrit plus nettement dans un lyrisme intime et personnel, remettant au centre de la pratique artistique et poétique le sentiment de la nature, l’élan élégiaque, l’emphase, l’effusion, le langage de la contemplation, etc.

Ainsi que le rappelle Paul Van Tieghem, « ce nouvel état d’âme […] qui se généralise extrêmement au tournant du siècle, est fait principalement d’insatisfaction du monde contemporain, d’inquiétude devant la vie, de tristesse sans motif. […] Dans ce malaise moral […], le rôle de la raison comme guide diminue ; ceux de l’imagination et de la sensibilité  prédominent. On se laisse aller à ses rêves, à ses passions » (4).

ile_de_saint_pierre_1.1284903259.JPG

L’île de Saint-Pierre sur le lac de Bienne (Suisse). Cliché : BR

Ainsi, les Méditations poétiques de Lamartine, parues en 1820, cristallisent les attentes de toute une génération : certes, ce mince recueil ne comporte que vingt-quatre poèmes mais il fut un véritable événement littéraire, une « révélation » (Sainte-Beuve), et c’est à juste titre qu’on peut le considérer comme le premier manifeste du romantisme : en affirmant un idéal d’unité spirituelle face au sentiment global d’échec historique qu’on appellera le « mal du siècle », et en légitimant de nombreux commentaires autobiographiques, l’auteur amène à interpréter le Romantisme dans le cadre d’une remise en cause du rationalisme des siècles précédents. De fait, si ces poèmes élégiaques restaurent des thèmes assez classiques comme la fuite du temps, les mystères de l’immortalité, la douleur du poète, l’importance de la nature, complice et témoin de l’amour, c’est pour mieux faire descendre la poésie au cœur même de l’homme afin de le toucher, comme le dira Lamartine dans la préface « par les innombrables frissons de l’âme et de la nature ». Les poèmes invitent ainsi à la communion avec le lecteur. Même si la poésie lamartinienne est une poésie des sentiments et de l’amour, c’est un amour exprimé sous une forme presque platonicienne, un amour idéal souvent mêlé de sentiment religieux où la contemplation de la nature, en participant à l’intériorité de l’homme, ouvre sur la révélation mystique (aspiration vers Dieu et l’immortalité).

Naïmé Zâreân faisait très justement remarquer combien, « avec les romantiques, le thème de la nature devient central : pas de grand thème lyrique plus inépuisable que les sentiments et sensations provoquées par la nature chez les romantiques. Ainsi, la nature est toujours décrite en fonction des battements de leur cœur. Pour eux, la nature est dotée de nombreuses facettes et représente notamment un refuge contre la civilisation et les duretés de l’existence, une manifestation de la grandeur divine, un miroir de la sensibilité, et une invitation à méditer. […] Face aux conséquences de la première Révolution Industrielle qui contribue à polluer les villes et à river l’homme à la machine, la nature symbolise à leurs yeux la liberté, la pureté et la paix » (5). D’où une vision nostalgique de la totalité et du paradis perdu, et une recherche spiritualiste de fusion avec le monde.

François Bensa (Nice 1811-Nice 1895), « Vue des quartiers de la Lanterne et de Fabron » (Détail. 1835).
Musée Masséna, Nice. Cliché : BR.

Le moi au centre du monde

On comprend pourquoi la description de la nature chez de nombreux Romantiques, ne se sépare jamais d’une réflexion sur l’intériorité, le détour dans l’imaginaire et le refus social, qui s’épanouira dans ce qu’on appellera le « culte du moi » et la volonté de trouver dans une nature fusionnelle et dans l’exil vers l’ailleurs (Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud) une réponse au vide existentiel. Cette omniprésence du moi a été très justement analysée dans ces propos : « libérée des convenances qui interdisaient l’épanchement, [l’individualité créatrice] se traduit en personnages démesurés, cyclothymiques, tantôt exaltés jusqu’à la frénésie, livrés à la tumultueuse violence de la joie, tantôt englués dans la mélancolie et l’angoisse ; lancés dans l’action ou enfermés dans les fantasmes de la rêverie, fascinés par les maléfices du fantastique. Toute une gamme de héros s’obtient par le déplacement du centre de gravité psychologique, de l’introversion à l’extraversion » (6).

Regardez ces deux tableaux du peintre allemand Friedrich : ils établissent parfaitement le lien entre la représentation de la nature et l’expression du moi que nous relevions à l’instant. On peut ici faire remarquer combien le concept de romantisme est à mettre en relation avec une esthétique du chaos et du retour en arrière qui amène évidemment à des questions d’ordre existentiel : le tableau « L’abbaye dans un bois » peint en 1809, est très caractéristique du romantisme allemand, qui se définit plutôt comme message existentiel dans la mesure où il privilégie le symbolique, le mystérieux, le secret, la méditation sur la mort, et donc l’émergence d’un sentiment mystique de fusion avec le monde. « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. S’il ne voit rien en lui, qu’il cesse alors de peindre ce qu’il voit devant lui » (7) : cette affirmation de Friedrich est essentielle car elle résume bien le nouveau rapport à la nature que va inaugurer le Romantisme et qui mènera progressivement à l’esthétique symboliste : voir, c’est d’abord déchiffrer en faisant l’apprentissage des signes. On peut ainsi remarquer combien, à travers ce qu’on pourrait appeler la pathologie romantique, se lisent les métaphores du dépassement du temporel, de l’élévation mystique et de l’envol vers la mort.

Détour, marginalité, transgression

Prenons par exemple « le Voyageur contemplant une mer de nuages » de Friedrich (1818) : le personnage représenté ici de dos, évoque une volonté de rupture avec le monde qu’il contemple, selon un point de vue très distancié. Le voyageur en effet regarde le monde, mais « de haut », à la manière d’un exclu qui savourerait son anticonformisme. Ainsi « se manifeste un imaginaire de la rupture et de la vacuité ; la dénotation de gouffres, d’abîmes, de lieux où se sont retirées toute forme et toute vie identifiables, fait irruption dans cette idéologie de l’unité ».  (8) Le lieu romantique est par définition un « non-lieu », à la fois chaos et cosmos, par opposition à la notion sociologique de lieu, associée à l’idée d’une culture localisée dans le temps et l’espace. Or, c’est bien le temps et l’espace sociaux qui sont ici remis en cause : l’homme, placé au centre de la toile, amène à une réinterprétation du monde et à un dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire. Tout semble ici métaphore : le refus social, le dandysme propres au personnage romantique privilégient une « métaphysique du paraître » qui instaure la transgression et la déviance comme règle, et comme concrétisation de l’idéal.

 

Les poèmes de Baudelaire « l’Étranger » ou « l’Albatros », archi connus, mériteraient pourtant d’être rappelés ici :

L’Étranger

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

 

L’Albatros

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid!
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Comme on le voit, la signification allégorique des deux textes implique transgression, provocation, asocialité. S’ils se fondent sur une réflexion quant à la condition malheureuse du « poète maudit » dans la société, ces poèmes renvoient plus fondamentalement à la conscience exacerbée de l’altérité, si fortement imprégnée du refus de tout lien et du désir de fuite. C’est cette tension qui fera d’ailleurs éclater l’unité du discours et de la pensée en introduisant les contre-modèles : le détour vers le passé, la nostalgie des mythes anciens, ainsi qu’un profond rejet social qui ébranlera les fondements mêmes de la culture (et qui se muera progressivement en phénomène de contreculture avec le Surréalisme). Que le Romantisme se soit emparé du rêve, de l’irréel, du fantastique, du macabre, du satanique est éclairant. Comme il a été dit justement, « ce que le romantisme refuse dans la société industrielle/bourgeoise moderne, c’est avant tout le désenchantement du monde, le déclin ou la disparition de la religion, la magie, la poésie, le mythe. Il proteste aussi contre la mécanisation, la rationalisation abstraite, la réification, la dissolution des liens communautaires et la quantification des rapports sociaux. Cette critique se fait au nom de valeurs sociales, morales ou culturelles pré-modernes —présentées comme traditionnelles, historiques, concrètes—  et constitue, à multiples égards, une tentative désespérée de ré-enchantement du monde » (9).

« Tentative désespérée » qui se muera progressivement en pessimisme doublé de négativité. Si elle prendra, comme chez Hugo, la forme d’un combat prométhéen et d’une mission exigeant l’initiative et l’engagement de tout l’être (ce qu’on appellera le « romantisme social », et dont la « Fonction du poète » constitue un exemple très représentatif), cette positivité démesurée échouera devant la concrétisation de l’idéal. Dans leur confrontation avec le monde, le poète « prophète » ou le poète « maudit » n’échappent pas à une profonde contradiction : inscrire dans la réalité un idéal. Leur quête d’absolu et leur mépris de l’ordre poussera en effet souvent les romantiques vers l’esthétique et l’artifice plus que vers l’engagement, la démesure plus que vers la raison, le refus plus que vers la positivité. Le recueil de Tristan Corbière intitulé Les Amours jaunes est ainsi une sorte de pied de nez au romantisme des débuts : le pathétique s’y mue en antiphrase, le lyrisme élégiaque en ironie tragique, et le sentiment du moi en une sorte d’auto-flagellation. Il n’est que de lire le sonnet intitulé « Le crapaud » pour s’en convaincre :

Un chant dans une nuit sans air…
La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

… Un chant ; comme un écho, tout vif,
Enterré, là, sous le massif…
– Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…

– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue… – Horreur ! –

… Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son œil de lumière…
Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
……………………………………………………………
Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.

(Ce soir, 20 juillet)

La forme du texte, très surprenante, l’éclatement de la syntaxe, et surtout la mise en place d’un décor qui fait voler en éclat les clichés romantiques (à commencer par la rencontre amoureuse au clair de lune !) semblent désorganiser, voire renier les normes et les valeurs. Les « poètes maudits » s’attaquent ainsi à l’essence même de la culture classique qui, de la tradition cartésienne aux Lumières, prône le rationnel et la logique. À l’opposé, les poètes maudits mettent très bien en relief les notions d’exil, de décadence et d’anti-modèle, qui caractérisent explicitement le romantisme tardif. Car si elle participe à l’élévation spirituelle, leur poésie débouche invariablement sur la déception de l’homme de ne pouvoir atteindre cet idéal : en ce sens, le romantisme est une résistance assez désabusée au monde, à la nécessité, au rationnel, à la marche même de l’Histoire (cf. le « mal du siècle ») et qui conduira à un certain nihilisme social. On pourrait évoquer ici ce manifeste surréaliste avant la lettre qu’ont été les Chants de Maldoror. Publiée à titre posthume en 1920, l’œuvre sulfureuse de Lautréamont incarne l’écart et le détour poussés à leur paroxysme :

« Moi, comme les chiens, j’éprouve le besoin de l’infini… Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin ! Je suis fils de l’homme et de la femme, d’après ce qu’on m’a dit. Ça m’étonne… je croyais être davantage ! Au reste, que m’importe d’où je viens ? Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j’aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant. Vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné. Nul n’a encore vu les rides vertes de mon front ; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux arêtes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j’avais sur ma tête des cheveux d’une autre couleur. Et, quand je rôde autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagellés par le vent des tempêtes, isolé comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face flétrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l’intérieur des cheminées : il ne faut pas que les yeux soient témoins de la laideur que l’Être suprême, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se lève pour les autres, en répandant la joie et la chaleur salutaires dans toute la nature, tandis qu’aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l’espace plein de ténèbres, accroupi vers le fond de ma caverne aimée, dans un désespoir qui m’enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. »

L’extrait est saisissant : il y a d’une part dans le personnage de Maldoror l’incandescence de la transgression faite de déchirement et de conflit intérieur, et d’autre part la recherche d’un ailleurs vécu comme échappatoire et libération. Le thème du refus social se repère dans le texte par la décadence, le désordre, la déviation morale, la provocation qu’il instaure dans la norme. Même le langage se désolidarise de la syntaxe pour la détourner contre elle-même : en s’écartant volontairement du sens commun, le poème donne en effet l’impression d’une discontinuité empreinte de dérision et de violence : brisée, la trame de l’écriture est celle d’un poète marginal pour qui le romantisme se vit comme volonté de se perdre pour mieux se retrouver, fût-ce dans la mort. Détour de conduite, renversement esthétique, détours verbaux sont ici vécus comme nihilisme convulsif, vertige du néant et de l’inhumain.

 

Une profonde ambiguïté

Cette conception particulière du romantisme trahit une profonde ambiguïté : en s’indignant contre l’esprit utilitaire et matérialiste de la Révolution industrielle, elle dressera souvent l’individu contre la société, et dévalorisera le profane au point de se retourner contre elle-même : la mission du poète-prophète (pensez à l’incantation visionnaire d’Hugo dans « Fonction du poète ») qui s’inscrit dans une sorte de renouveau historique et de messianisme social, libéral, généreux et militant, débouche malgré tout sur une fuite dans le vide. Même si c’est du  fait historique que la poésie engagée d’Hugo tire sa légitimité (on se rappelle sa condamnation sans appel de l’art pour l’art dans « Fonction du poète »), elle ne pourra néanmoins se départir d’une méditation épique sur l’Histoire empreinte d’une quête d’absolu, forcément vouée à l’échec, de par sa dimension utopique.

Reconnaissons-le, il y a un aspect « totalitaire » dans l’utopie romantique : devenu « phare », « mage » ou encore « prophète », le poète se coupe en fait du réel en privilégiant le moi, dans une attitude de refus du désordre et de la division. Une question qui peut dès lors être posée est celle-ci : le romantisme, et particulièrement le romantisme messianique, ne préfigure-t-il pas les grandes utopies postrévolutionnaires qui marqueront le débat idéologique à la fin du dix-neuvième siècle ? Et ne trouvera-t-il pas également un écho tragique dans les grands mythes totalitaires du vingtième siècle, qu’on pourrait considérer comme autant d’avatars des mythologies romantiques ?

Sans doute il est vrai que la figure du poète maudit ou du poète mage dérivent d’un même idéal : le mythe du surhomme (pensez à Nietzsche). Celui-ci n’est-il pas d’abord un mythe du mal-être, mythe de la solitude et de l’idéalisme, face à la décadence des sociétés modernes ?

Conclusion

Comme nous l’avons vu, le mouvement romantique est protéiforme : à la fois fait de totalité (aspirations à l’infini, à l’absolu) et de fractures, tant individuelles que collectives, et indissociables d’un éclatement de l’ordre européen.

  • Tout d’abord, éclatement géographique, en proposant une nouvelle représentation du monde, qui repense l’espace géométrique hérité de l’âge classique et des Lumières et qui privilégie le refus du réel, l’ailleurs et le voyage.
  • Mais aussi éclatement du sujet : en repensant profondément l’homme à travers l’individualisme et la subjectivité, le romantisme amène à une scission du moi avec lui-même (pensez à Rimbaud : « Je est un autre ») : le moi égaré devient un moi déchiré.
  • Et enfin éclatement social : en élargissant les limites à l’intérieur desquelles les modes d’expression avaient jusqu’alors été confinés, le romantisme témoigne d’une vaste mutation, dont les tendances novatrices influeront grandement sur l’histoire des arts et plus largement sur les mouvements de contre-culture du vingtième siècle qui, en ouvrant l’occident sur la totalité du monde, ont finalement fait éclater les identités nationales, et amené une pensée du scepticisme qui conduira à ressentir le provisoire plus que l’immuable, la mobilité au détriment du permanent, le relatif plutôt que l’absolu.

© Bruno Rigolt
Bruno Rigolt, (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), septembre 2010. Dernière révision : 14 novembre 2012

NOTES

(1) Karl Heinz Bohrer, Le Présent absolu : du temps et du mal comme catégories esthétiques, traduit de l’Allemand par Olivier Mannoni,  éd. de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris 2000, page 16
(2) Jacques Domenech, L’Éthique des lumières : les fondements de la morale dans la philosophie, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 1989, page 66
(3) Nicolas Bonhôte, Jean-Jacques Rousseau : vision de l’histoire et autobiographie, éditions l’Âge d’homme, Lausanne 1992, page 247
(4) Paul Van Tieghem, Le Romantisme dans la littérature européenne, Albin Michel, Paris 1948, page 249.
(5) Aïmé Zâreân, « La nature chez les romantiques français et persans« , in La Revue de Téhéran, n°14, janvier 2007
(6) Jean-Pierre de Beaumarchais et al., Dictionnaire des écrivains de langue française, « Romantisme », Larousse, Paris 2001, p. 1603-1604
(7
) cité par Charles Sala, Caspar David Friedrich et la peinture romantique, Pierre Terrail, 1993, page 83
(8) Denise Degrois, « Versions romantiques du vide », in L’Espace littéraire dans la littérature et la culture anglo-saxonnes. Textes réunis par Bernard Brugière, Presses de la Sorbonne Nouvelle, Paris 1995, p. 176. Voir aussi l’analyse du tableau proposée dans ce blog en cliquant ici.
(9) Michael Löwy, « L’humanisme romantique allemand et l’Europe », page 165, in L’Europe, naissance d’une utopie ? Genèse de l’idée d’Europe du XVIe au XIXe siècle sous la direction de Michèle Madonna Desbazeille, L’Harmattan, Paris 1996.

La Méditerranée près de Nice
Pastel numérique (B. R.) d’après F. Bensa « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (Détail. Musée Masséna, Nice)

Licence Creative Commons

NetÉtiquette :  Cet  article est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France.

Objectif Culture Générale… Je découvre : « Marinetti et le Futurisme italien »

Ce cours de Culture Générale a pour but de présenter aux étudiant(e)s un mouvement poétique et artistique peu ou mal connu : le Futurisme.

 

La poésie futuriste
Les mots à la « sauce italienn»
Filippo Tommaso Marinetti, Irredentismo, 1914
(collage, Lugano, coll. privée) © Tous droits réservés.

Le

vingtième siècle est le siècle des avant-gardes artistiques et littéraires : Art nouveau, Cubisme, Expressionnisme, Surréalisme, Futurisme, Théâtres de l’Absurde, Existentialisme, Nouveau Roman… Autant de mouvances culturelles qui ont profondément remis en question l’ordre établi ainsi que les structures sociales et politiques. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : Changer le monde, faire table rase du passé.

Filippo Tommaso Marinetti,
« Analogie dessinée », (Zang Tumb Tumb), 1914

Comme le dit Noëmi Blumenkranz-Onimus, avec le Futurisme, « la subversion de l’écriture, l’éclatement du langage deviennent alors un fait littéraire »¹. Mais jamais à la différence d’autres courants artistiques, le futurisme ne deviendra un mouvement structuré : c’est plutôt une sensibilité artistique, faite d’abord de provocation et d’illogisme.

 

Filippo Tommaso Marinetti :
“ la Caffeina dell’Europa ”

La figure centrale du Futurisme est le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944). Celui qui se surnommera lui-même « la caféine de l’Europe » est à la fois un anarchiste réfractaire à toute forme de morale et un fervent nationaliste (assez populiste au demeurant), qui revendique haut et fort son italianisme. Le 20 février 1909 il choisit pourtant Le Figaro pour publier le Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : Marinetti y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : l’auteur prônait ainsi la destruction des musées et des académies. Au-delà des excès et de son exubérance verbale, ce texte a profondément marqué l’histoire des idées au vingtième siècle.

 nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing  

Filippo Tommaso Marinetti
“Manifeste du Futurisme”
Le Figaro, 20 février 1909

  1.  Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.
  2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace, et la révolte.
  3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
  4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
  5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite… C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

Pour lire le texte complet, cliquez ici.

De fait, en tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un renouvellement des idées dans la ligne de l’héritage révolutionnaire et idéaliste du Risorgimento italien. La thématique des poèmes mêle à la fois l’expérience de la “voyance” (le poète est « inspiré », cf. Rimbaud), et une apologie de la violence, de la vitesse et de la machine.

Témoin ces vers extraits d’un poème d’Enrico Cavacchioli : « Sia maledetta la luna » (« Que soit maudite la lune ») :

Si tu veux vivre, crée un beau cœur mécanique […]
Tu dois faire de la vie un rêve automatique
tourmenté de leviers, de contacts et de fils […]
l’homme sera demain le roi de la machine brute,
dominateur de toutes les choses finies et infinies !
Que soit maudite la lune !

Cette réflexion esthétique et l’expérience de la guerre va pousser les Futuristes à élaborer un vaste programme théorique. En 1912 Marinetti rédigera le Manifeste technique de la littérature futuriste, texte très intéressant d’un point de vue artistique et sociologique, suivi d’un long supplément quelques mois plus tard. Son auteur y joint un poème (”Bataille Poids + Odeur”) écrit avec la “technique des Mots en Liberté”. Très révolutionnaires tant du point de vue de la forme que des idées, les poèmes de Marinetti se proposent de créer des analogies dessinées, sortes de métaphores visuelles qui vont profondément transformer les règles de l’écriture poétique. Sa théorie des Mots en Liberté est basée d’abord sur la destruction de la syntaxe : à commencer par l’abolition de la ponctuation et de la structure grammaticale (déjà mise en pratique par des poètes français comme Mallarmé).

“Les mots en liberté” ou l’art de libérer le langage

Pour délivrer le langage de ses règles, Marinetti va forger l’expression de “Mots en liberté” : il s’agit pour lui d’« intégrer à la poésie les récentes conquêtes de la peinture futuriste : la simultanéité et le dynamisme »². D’un point de vue typographique, ces “tableaux-poèmes” sont particulièrement intéressants à étudier. Regardez par exemple ce poème au très long titre : “Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur” (Les Mots en Liberté futuriste, 1919). Ici la surcharge graphique ou au contraire les “blancs” ménagés avec art, l’utilisation des signes, des symboles, des onomatopées, les tailles des polices de caractère, les disproportions typographiques, etc. concourent à créer pour le lecteur une nouvelle expérience de la lecture de poème.

Jean Weisgerber parle à ce titre d’« une redynamisation de la peinture en tant qu’écriture et de l’écriture en tant que peinture »³. Cette révolution typographique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, à la différence de la lecture “linéaire”. Assez proches de certains collages cubistes, les poèmes de Marinetti sont donc intéressants à découvrir et constituent une approche originale des mouvements artistiques avant-gardistes de la première moitié du vingtième siècle.

Crise et déclin du mouvement

Le mouvement initié par Marinetti ne survivra pas à la formation du Dadaïsme et surtout du Surréalisme en France. De plus, le Futurisme va s’orienter à partir des années Vingt vers des solutions radicales (les dérives fascistes en particulier) qui vont l’affaiblir puis le discréditer. Reste une initiative originale et novatrice d’un point de vue littéraire et artistique, qui préfigure la poésie visuelle contemporaine ou certains mouvements de Contreculture comme le Ready made ou le Pop’art, mouvements qui ont revendiqué à leur tour cette fonction contestataire du signe iconique ou linguistique.

En désacralisant le mot et « la signification langagière traditionnelle des gestes d’écriture et de graphisme »⁴, et en les libérant du culte de la tradition, le Futurisme a du même coup transformé l’acte de lecture du texte : ce n’est plus la lecture linéaire qui importe mais une lecture “spatiale” dominée par la simultanéité : lecture beaucoup plus suggestive et « plurielle » qui permet une multitude d’approches du fait qu’elle renferme une richesse sémantique et symbolique inouïe.

_______________

  1. Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 8.
  2. ibid. p. 25
  3. Jean Weisgerber, Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle (Université libre de Bruxelles. Centre d’étude des avant-gardes littéraires, Bruxelles 1984), page 23.
  4. Noëmi Blumenkranz-Onimus, déjà citée, p. 200.

Ce qu’il faut retenir…

  • Pays : Italie (1909-1924) et influences en Russie. Auteur représentatif : Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909).
  • Définition : Mouvement littéraire et artistique qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (source : Wikipedia).
  • Sur le plan poétique, le Futurisme remet en cause la syntaxe et la typographie traditionnelles. Rejetant toute lecture “linéaire” des textes, cette révolution artistique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, assez proche de certains collages cubistes.
  • Place dans l’Histoire : rejetant tout concept moral, le mouvement sera confronté à plusieurs dérives idéologiques (le Fascisme en particulier) et ne résistera pas à l’ampleur et à l’importance sur le plan des idées du Surréalisme en France. L’influence du Futurisme sur le plan artistique est néanmoins considérable.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Dunes 1914.
Source : Johanna Drucker, The Visible Word : Experimental Typography and Modern Art, 1909-1923. University of Chicago Press, 1994.

Umberto Boccioli (1882-1916), Primavera, poème édité par Zeno Birolli in Umberto Boccioni, 1972 (Umberto Boccioni, Altri inediti e apparati critici. A cura di Zeno Birolli, 1972).
Illustration reproduite par Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 41.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), “Montage + Vallate + Strade x Joffre”, 1915

Francesco Cangiullo (1884-1977) Poesia Pentagrammata (couverture), 1923


Cliquez sur l’image pour feuilleter les pages du livre.
(Giovanni Lista, Marinetti et le Futurisme, éd. L’Âge d’Homme, Paris 1977)

Objectif Culture Générale… Je découvre : "Marinetti et le Futurisme italien"

Ce cours de Culture Générale a pour but de présenter aux étudiant(e)s un mouvement poétique et artistique peu ou mal connu : le Futurisme.
 

La poésie futuriste
Les mots à la « sauce italienn»
Filippo Tommaso Marinetti, Irredentismo, 1914
(collage, Lugano, coll. privée) © Tous droits réservés.

Le

vingtième siècle est le siècle des avant-gardes artistiques et littéraires : Art nouveau, Cubisme, Expressionnisme, Surréalisme, Futurisme, Théâtres de l’Absurde, Existentialisme, Nouveau Roman… Autant de mouvances culturelles qui ont profondément remis en question l’ordre établi ainsi que les structures sociales et politiques. Comme le Surréalisme dont il est assez proche par certains aspects, le Futurisme affichera un goût prononcé pour l’expérimentation de tout ce qui est nouveau : Changer le monde, faire table rase du passé.

Filippo Tommaso Marinetti,
« Analogie dessinée », (Zang Tumb Tumb), 1914

Comme le dit Noëmi Blumenkranz-Onimus, avec le Futurisme, « la subversion de l’écriture, l’éclatement du langage deviennent alors un fait littéraire »¹. Mais jamais à la différence d’autres courants artistiques, le futurisme ne deviendra un mouvement structuré : c’est plutôt une sensibilité artistique, faite d’abord de provocation et d’illogisme.

 
Filippo Tommaso Marinetti :
“ la Caffeina dell’Europa ”

La figure centrale du Futurisme est le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944). Celui qui se surnommera lui-même « la caféine de l’Europe » est à la fois un anarchiste réfractaire à toute forme de morale et un fervent nationaliste (assez populiste au demeurant), qui revendique haut et fort son italianisme. Le 20 février 1909 il choisit pourtant Le Figaro pour publier le Manifeste du futurisme, texte provocateur qui fit scandale : Marinetti y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : l’auteur prônait ainsi la destruction des musées et des académies. Au-delà des excès et de son exubérance verbale, ce texte a profondément marqué l’histoire des idées au vingtième siècle.

 nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing  

Filippo Tommaso Marinetti
“Manifeste du Futurisme”
Le Figaro, 20 février 1909

  1.  Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.
  2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace, et la révolte.
  3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.
  4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.
  5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant dont la tige idéale traverse la terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite… C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

Pour lire le texte complet, cliquez ici.

De fait, en tant que mouvement d’avant-garde, le Futurisme apparaît à une époque de profonds bouleversements idéologiques dans la culture européenne. Le culte du progrès et du scientisme, largement célébré dans la poésie futuriste, débouche donc sur l’affirmation d’un renouvellement des idées dans la ligne de l’héritage révolutionnaire et idéaliste du Risorgimento italien. La thématique des poèmes mêle à la fois l’expérience de la “voyance” (le poète est « inspiré », cf. Rimbaud), et une apologie de la violence, de la vitesse et de la machine.

Témoin ces vers extraits d’un poème d’Enrico Cavacchioli : « Sia maledetta la luna » (« Que soit maudite la lune ») :

Si tu veux vivre, crée un beau cœur mécanique […]
Tu dois faire de la vie un rêve automatique
tourmenté de leviers, de contacts et de fils […]
l’homme sera demain le roi de la machine brute,
dominateur de toutes les choses finies et infinies !
Que soit maudite la lune !

Cette réflexion esthétique et l’expérience de la guerre va pousser les Futuristes à élaborer un vaste programme théorique. En 1912 Marinetti rédigera le Manifeste technique de la littérature futuriste, texte très intéressant d’un point de vue artistique et sociologique, suivi d’un long supplément quelques mois plus tard. Son auteur y joint un poème (”Bataille Poids + Odeur”) écrit avec la “technique des Mots en Liberté”. Très révolutionnaires tant du point de vue de la forme que des idées, les poèmes de Marinetti se proposent de créer des analogies dessinées, sortes de métaphores visuelles qui vont profondément transformer les règles de l’écriture poétique. Sa théorie des Mots en Liberté est basée d’abord sur la destruction de la syntaxe : à commencer par l’abolition de la ponctuation et de la structure grammaticale (déjà mise en pratique par des poètes français comme Mallarmé).

“Les mots en liberté” ou l’art de libérer le langage

Pour délivrer le langage de ses règles, Marinetti va forger l’expression de “Mots en liberté” : il s’agit pour lui d’« intégrer à la poésie les récentes conquêtes de la peinture futuriste : la simultanéité et le dynamisme »². D’un point de vue typographique, ces “tableaux-poèmes” sont particulièrement intéressants à étudier. Regardez par exemple ce poème au très long titre : “Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur” (Les Mots en Liberté futuriste, 1919). Ici la surcharge graphique ou au contraire les “blancs” ménagés avec art, l’utilisation des signes, des symboles, des onomatopées, les tailles des polices de caractère, les disproportions typographiques, etc. concourent à créer pour le lecteur une nouvelle expérience de la lecture de poème.

Jean Weisgerber parle à ce titre d’« une redynamisation de la peinture en tant qu’écriture et de l’écriture en tant que peinture »³. Cette révolution typographique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, à la différence de la lecture “linéaire”. Assez proches de certains collages cubistes, les poèmes de Marinetti sont donc intéressants à découvrir et constituent une approche originale des mouvements artistiques avant-gardistes de la première moitié du vingtième siècle.

Crise et déclin du mouvement

Le mouvement initié par Marinetti ne survivra pas à la formation du Dadaïsme et surtout du Surréalisme en France. De plus, le Futurisme va s’orienter à partir des années Vingt vers des solutions radicales (les dérives fascistes en particulier) qui vont l’affaiblir puis le discréditer. Reste une initiative originale et novatrice d’un point de vue littéraire et artistique, qui préfigure la poésie visuelle contemporaine ou certains mouvements de Contreculture comme le Ready made ou le Pop’art, mouvements qui ont revendiqué à leur tour cette fonction contestataire du signe iconique ou linguistique.

En désacralisant le mot et « la signification langagière traditionnelle des gestes d’écriture et de graphisme »⁴, et en les libérant du culte de la tradition, le Futurisme a du même coup transformé l’acte de lecture du texte : ce n’est plus la lecture linéaire qui importe mais une lecture “spatiale” dominée par la simultanéité : lecture beaucoup plus suggestive et « plurielle » qui permet une multitude d’approches du fait qu’elle renferme une richesse sémantique et symbolique inouïe.

_______________

  1. Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 8.
  2. ibid. p. 25
  3. Jean Weisgerber, Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle (Université libre de Bruxelles. Centre d’étude des avant-gardes littéraires, Bruxelles 1984), page 23.
  4. Noëmi Blumenkranz-Onimus, déjà citée, p. 200.

Ce qu’il faut retenir…

  • Pays : Italie (1909-1924) et influences en Russie. Auteur représentatif : Filippo Tommaso Marinetti (Manifeste du futurisme, 1909).
  • Définition : Mouvement littéraire et artistique qui rejette la tradition esthétique et exalte le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse (source : Wikipedia).
  • Sur le plan poétique, le Futurisme remet en cause la syntaxe et la typographie traditionnelles. Rejetant toute lecture “linéaire” des textes, cette révolution artistique amène à une sorte de transformation du langage lui-même : l’importance des onomatopées, les déformations de mots ont pour but d’offrir au lecteur une perception globale et synthétique, assez proche de certains collages cubistes.
  • Place dans l’Histoire : rejetant tout concept moral, le mouvement sera confronté à plusieurs dérives idéologiques (le Fascisme en particulier) et ne résistera pas à l’ampleur et à l’importance sur le plan des idées du Surréalisme en France. L’influence du Futurisme sur le plan artistique est néanmoins considérable.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), Dunes 1914.
Source : Johanna Drucker, The Visible Word : Experimental Typography and Modern Art, 1909-1923. University of Chicago Press, 1994.

Umberto Boccioli (1882-1916), Primavera, poème édité par Zeno Birolli in Umberto Boccioni, 1972 (Umberto Boccioni, Altri inediti e apparati critici. A cura di Zeno Birolli, 1972).
Illustration reproduite par Noëmi Blumenkranz-Onimus, La Poésie Futuriste italienne, éd. Klincksieck, Paris 1984, page 41.


Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), “Montage + Vallate + Strade x Joffre”, 1915

Francesco Cangiullo (1884-1977) Poesia Pentagrammata (couverture), 1923


Cliquez sur l’image pour feuilleter les pages du livre.
(Giovanni Lista, Marinetti et le Futurisme, éd. L’Âge d’Homme, Paris 1977)

« Des mots égarés, une écriture du silence » par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7

Les classes de Seconde 18 et Seconde 7 ont travaillé sur une nouvelle dense et forte de Marguerite Duras, « Le Coupeur d’eau » (La Vie matérielle, P.O.L. 1987). Ce texte a amené les élèves à s’interroger sur le style si particulier de cette écrivaine : dans Écrire, voici comment Duras présente sa propre conception de l’écriture : « Il y aurait une écriture du non-écrit. Un jour ça arrivera. Une écriture brève, sans grammaire, une écriture de mots seuls. Des mots sans grammaire de soutien. Égarés. Là, écrits. Et quittés aussitôt ». Cette expression de « mots égarés » a suscité l’intérêt des étudiants qui ont souhaité créer des poèmes dont la langue, très épurée, est comme une réponse au vœu de l’auteure… Découvrez ces textes, particulièrement le travail sur le style et la syntaxe entrepris par les « jeunes écrivains ».

Les poèmes seront publiés au fur et à mesure de leur achèvement. Bonne lecture !

Au matin de la pluie…

par Luiza M. (Seconde 18)

          

Expliquer ses larmes,

Larmes postées sans sens

Écrire au loin des mots parallèles

effacer la mort

Avoir une dernière chance

Sortir du fleuve brûlé

Incendié de souvenirs…

La mer est voilée de chiffres

Qui s’additionnent, se multiplient,

Mais sans être mouillés…

La mer a traversé mes yeux

J’ai écrit une feuille sans eau

Au matin de la pluie…

La vie ?

par Rayan D. (Seconde 18)

          

L’amour on peut en rire,

Boire sodas et manger gâteaux,

Il faut savoir séduire,

Pleurer si pas assez beau.

Venir en manteau et bas,

Un collier et son chat,

regarder un nuage,

Remplir des pages,

Montrer son journal intime,

Être consolé par une fille,

Humilié par un garçon qui rit,

Faire des poèmes à mauvaises rimes.

Routine de la vie et du temps

par Leïla G. (Seconde 7)

La vie est comme le jour :

Un lever de soleil pour te donner l’amour en un cri

Comme un sourire, un « Je t’aime »

La vie est comme la pluie qui tombe

Comme ces coups bas de l’existence

Comme pour affronter une mort, une séparation.

Puis vint le coucher du soleil :

La mort d’une personne

Qui regarde le soleil par l’adieu de la lumière

Laissera place au ciel noir

Où les étoiles et la lune brilleront,

Comme pour rendre hommage à ceux

Ayant vécu la routine de la vie et du temps…

Qui n’ose étinceler

par Pauline C. (Seconde 18)

          

L’exceptionnel infini, ostentatoire pour l’horizon,

Orgueilleux pour l’océan qui n’ose étinceler,

(Pauvre instrument du voyage…)

N’accentuait aucune émotion.

Les vagues, les vagues…

Futiles espoirs égarés,

Renouvelaient vagabonds et naufragés

Ailleurs, en exil…

À l’heure du silence…

par Léo R. (Seconde 18)

          

Découverte d’une tentation nouvelle :

Le souvenir d’une mélodie égarée

À l’heure du silence,

La beauté étoilée du Noir au Soir,

L’émerveillement d’une nuit d’été hésitante

(profondeur d’un regard

Dans la lumière obscure de la vie)

Infinité inconnue,

Regret d’un changement lointain

Et la raison d’une fascination :

Ce désespoir d’une femme à mes côtés

Quelques larmes, une infinité inconnue…

Joie et la mort

par Mélisa A. et Thulaciga Y. (Seconde 18)

          

Rose soir soleil arc-en-ciel

Mer plage et les arbres

Lumière de la nature

Famille couleurs

Sirène retentit, guerre arrive

Enfants soldats apeurés

Partout douleur et malheur

Femmes battues partout,

Hommes, enfants battus

Partout soleil couché,

partout nuit noire

Loin d’eux rester

Écrire dessiner sans eux

Source de la mort courage

Courir voler vers la lumière

Du paradis timide…

L’eau a touché le vent

par Victor E. (Seconde 7)

          

Dans sa tristesse remplie de joie,

L’eau a touché le vent :

Couleur sombre devenue claire !

Libérée, emprisonnée,

Touchera la mort la vie

Et l’esprit quittera le corps.

Colline regardant montagne

Dans l’obscurité d’une toile blanche,

L’eau a touché le vent…

Une soif rare

par Ksénia C. (Seconde 18)

Trouver sans fin des carreaux

Découvrir un sourire vide, infantile, décoloré

Partir vers des pointes symétriques.

Ouvrir une montre hermétique,

Arrêter le temps

Des lacets grisés par personne

Noués autour de tes pieds.

Une crêpe sur le sol

Encore chaude, colorée

Au revoir est écrit à l’envers

Coloré par des larmes sans compter

Une soif rare, linéaire

Plaquée sur toi…

Tombe la nuit

par Hélène P. (Seconde 18)       

Tombe la nuit en installant le silence

Aussi froide et sombre

Le souffle de mon cœur

Ébréché par un amour perdu…

Je ris d’une promesse brisée

Souffre de la tristesse de la pluie

Mon corps dénué de rire

Les signes nourissent les plis de ma pensée…

motsegares3.1253121329.jpg

Associé, Dissocié

par Arthur S. (Seconde 18)

Crayon bleu

Arbre de Noël

Ville de maisons

La pluie sur le feu

Le clair de lune, de terre et de force

La télé regardant le canapé

Une bouche vit la voiture courir

La fin de la vie

Contact dans mon téléphone

Le soir de la barrière

Une main dans le vent…

Infinie tristesse

par Charlotte G. (Seconde 18)

Amis perdus, solitude partagée

Savoir aimer, peur de haïr

Amour Haine

Tous deux très proches

Sentir des parfums libertaires

Oublier la lumière

Ouvrir les portes de la mer…

Découvrir l’infini, croire au bonheur

Complicité entre sœurs

Superficielle : l’amour est réel

Un jeu de hasard :

Océan de laine ?

Poisson de porcelaine ?

Infinie tristesse…

En direction de l’été

par Florent de W. (Seconde 18)

          

Amour vivant sa vie

Sonnerie, Guerre et la pluie

Hiver, rage, vent

Forêt rouge de têtes

Seules, meurent et pleurent

Cœur de pierre blanc

Peur magique du képi

Couloir crevé de sang

Meurent les cœurs noirs au matin

En direction de l’été

Monument généalogique du souvenir

Retentit Sonnerie du passé

Mais l’amour a perdu la vie,

Sonnerie, guerre et la pluie…

Mon Cœur

par Marion D. (Seconde 7)

            

Mon cœur battait de vie

Quand tu es arrivé.

De sentiments, il battait :

Tes yeux m’ont touchée.

Mon cœur bat de silence :

Je ne t’ai jamais parlé…

Bruits qui se répètent

par Laurie C. (Seconde 18)

          

Hommes aux cœurs égarés

[Solitude de leurs sourires]

Bruits qui se répètent

PEUR

Hurlements silencieux

GOMMER LE MONDE

L’horloge ronde tourne

Tic-tac, Tic-tac des coups de feu

Courir jusqu’au fond

Trouver la porte

Quitter le monde

[Tic-tac, Tic-tac]

C’est fini.

Comme un sablier

Maxime C. (Seconde 7)

                        

Le temps sillonne à travers les étoiles :

Sablier qui s’écoule

Destructeur et fatal.

Plus je m’avance et plus je vieillis

Je m’approche de la cascade finale :

Pierre qui roule

Vers le silence…

(Voir les autres parutions de textes)

_______________________

Crédit photographique : B. Rigolt

Jeu test… Découvrez votre profil romantique !

Découvrez votre profil romantique !

en 11 questions…

  • Comment procéder ?

C’est très simple : pour réaliser ce test, vous devez prendre une feuille et répondre dans l’ordre aux 11 questions de cette page. Pour chaque question, reportez sur votre feuille la lettre (A, B, C ou D) correspondant à votre réponse. À la fin du test, comptez le nombre de A, de B, de C ou de D obtenus : la lettre qui obtient le score le plus élevé correspond à votre profil principal (mais vous pouvez obtenir le même nombre de points pour deux lettres par exemple, cela veut dire que votre personnalité romantique est dominée par plusieurs tendances fortes).

 

Question 1. Un tableau qui vous ressemble…

       A         B         C          D

 

Question 2. Vous pourriez en faire votre citation préférée…

C. « Je est un autre » (Rimbaud)
B. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » (Lamartine)
D. « Peuples, écoutez le poète ! » (Hugo)
A. « Fuir, là-bas fuir… » (Mallarmé)

 

Question 3. Votre signe de ponctuation préféré :

C. « ? »
D. « ! »
B. «  »
A. « .« 
 

Question 4.  Partir…

C. dans mon âme
A. Toujours plus haut
D. au combat
B. Ailleurs

 

Question 5. Votre cri de ralliement…

B. « Pour toi… »
A. « Moi je ! »
C. « Moi « jeu »
D. « Pour eux ! »

 

6) Un moment que vous aimez…

A. L’aube
B. Le soir
C. La nuit
D. Le jour

 

7) On vous fait un procès pour…

A. Avoir fui le monde afin d’être libre
B. Avoir aimé malgré un interdit
D. Avoir défendu vos idées.
C. Vous être moqué·e de la loi ou de la morale.

 

8) Le livre que vous pourriez lire (ou relire) :

C. Les Fleurs du mal (Baudelaire)
A. Les Rêveries du promeneur solitaire (Rousseau)
B. Les Méditations poétiques (Lamartine)
D. Le Dernier jour d’un condamné (Hugo)

 

9) La vie c’est comme…

C. Un cri de révolte
D. Une bataille
A. Un départ
B. Un voyage

 

10) Vous vous réveillez…

A. « Super, je hisse la grand voile ! »
C. « Quoi ? Il est déjà midi ? »
B. « Je vais peut-être le/la voir ! »
D. « J’ai quelque chose à dire. »

 

11) Être libre, c’est…

D. Laisser éclater sa révolte.
B. Voyager au pays des mots…
A. Aller toujours plus haut !
C. A quoi bon répondre ? Personne ne peut me comprendre.
 

        

Et maintenant, les résultats du test…

Pour connaître votre profil, comptez soigneusement le nombre de A, de B, de C ou de D obtenus. Votre sensibilité dominante est représentée par la lettre qui obtient le meilleur score.

 

            

 

Licence Creative CommonsNetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

 


© Bruno Rigolt, EPC juin 2009____