“De mots, de rimes et de sables”… Suite de l’exposition de poésies par la classe de Première S3

Suite de l’exposition

“De mots, de rimes et de sables”

par la classe de Première S3

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Voici le deuxième volet de l’exposition « De mots, de rimes et de sables »

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Pour accéder à la première partie de l’exposition, cliquez ici.

               

                 

Se lever encore pour revivre les journées d’hier

Dorian

              

La douce lumière du matin entre dans la pièce

Mais la journée que je vis n’est que redite et répétition d’ennui,

Me levant seul dans la poussière et la sombrité

D’une maison vide…

Partir pour vivre de nouvelles clartés et d’autres soleils !

Mon cœur se perdra dans les brumes océaniques.

Des esprits sauvages opportuns me sauveront de la noyade.

Mon corps se trouvera plongé dans des matins

Au sourire de voyage…

                 

                    

D’or et de soir

Maeva, Alexia

        

La lumière exagérée de mes pensées
Fait battre mon cœur :
Une envie de tuer telle une évasion de couleurs
Dans un je agressif
Permet le devoir assassiné tel une perle de galère
Dans un espoir noir
Qui danse une envie d’ailleurs :

Douceur des nuages embrassés,
Amour dans tes yeux de rêve :
C’est l’élément de piqûre ennuyé,
C’est le bâton de souffrance
C’est le souvenir de cette passion au ciel envolé
La cause de ce jour de beauté.

Un morceau de chaîne rouge, rouge
Qui dans la douce mer bouge
Entraîne au loin la crise du malheur
Mêlé de vivante humanité…
Et ma poésie qui mourait d’espérance
Faisait naître la négation de cadavres malchanceux envolés de vent

Et la tendresse du pont de nos bras adoucis

Finissant en rêve,

Par une nuit alanguie

D’or et de soir…

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« D’or et de soir », d’après Odilon Redon, « Les Yeux clos« , © Maeva, Alexia, BR/EPC février 2010

                   

                    

Étrange fleur soluble

Arnaud

                

Précises phrases racontant mieux et tendrement
Les oiseaux de lumière marchant sous les ciels
Comme s’évaporent les choses.

Enfin maintenant étouffant les voix filtrantes,
La langue d’Ésope, doux poème percevant la plume,
Précises phrases racontant les oiseaux de lumière…

Reconnaître l’espoir d’un amour tombant
Par des mots nouveaux conduisant à un sentiment inconnu :
Bouleversement dramatique, étrange fleur soluble. 

                    

           

Fuite vers un ailleurs

Maëlise

             

L’amour naissant, la haine s’évapore doucement :

La rose rouge de la passion se prête à rêver,

La colère se fane…

Le  fleuve de paix colore les soirs d’été :

Sérénité, calme et silence de la nuit !

Tout bruit cesse, seule au milieu de nulle part,

Je me pose dans mes pensées…

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« Fuite vers un ailleurs », © Maëlise R. Crédit iconographique : Bruno Rigolt/EPC février 2010

                

               

Controverse des nuits d’ivresse

Pauline

             

Bercée par cette folle envie fâcheuse d’anéantir la triste rosée froide des herbes noires de ces nuits inachevées des matins de novembre…

Ce mois résonne tel un cataclysme me disant que la chaleur s’est envolée, comme ces colombes sédentaires fuyant arbres et continents.

Les matins secs et lourds ont donné place aux manteaux de velours :

C’est la controverse des nuits d’ivresse au feu de bois.

Je vends des miracles ineffables, et d’hivernales paroles :

Je ne dois pas oublier de vous parler de cette terre blanche qui se fait attendre peu à peu.

Le sommeil est triste, un brin cassant ; les journées courtes comme un livre inachevé

Laissant des cicatrices…

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© Pauline M. pour le texte. Crédit iconographique : Bruno Rigolt/EPC février 2010

               

                    

Planète

Adeline

                 

La terre est constituée d’îles et d’archipels sortis des mers :
Les vagues font un voyage au centre de la terre.

Les déplacements et affrontements des plaques
Se forment sous les mers, des tsunamis s’en vont et viennent

Naufrageant des terres promises.
La Belle au bois dormant croise des arbres flottants

Au gré des continents
Où s’envolent des hommes en voyage…

             

                   

Prête à m’envoler

Camille

               

Je m’enfonce dans ce mystère comme dans le rouge

Blanchâtre d’une mousse d’amour.

L’envie de ta peau se répand sur mes lèvres

Mais la mémoire inconnue du temps qui passe

Me fait oublier les feuilles de vieillesse de l’arbre familial.

Je pense à nous en contemplant nos racines communes,

Prête à m’envoler

Vers tous les océans de ta beauté perpétuée !

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« Prête à m’envoler » © Camille L. Crédit iconographique : Bruno Rigolt/EPC février 2010

              

                 

Haïku mélancolique

Angélique, Marine

            

Vie est vernis de soleil,
Dore et illumine
Le ciel  de mon avenir

Et puis comme fleur
Mon bonheur se fane :

Le rire des enfants
Exilés, irisés

S’est envolé dans le vent.
Et la brise traversa
Mes songes vertigineux.

              

              

Où le temps ne serait que sable

par Sofia

              

La fille à la solitude rouge, dans le Noir des champs de l’amour amer…

Que devient la rencontre de là-bas où l’hier s’inquiétait de l’impossible ?

Sans l’argent du soleil, où irait cet être ? Qui embellira le sang de ce cœur naufragé ?

Cette colombe reviendra peut-être pour un désir de l’ailleurs ?

Rarement le parfum de cet être qui dans le vent se réveilla

D’une tentation, d’un cauchemar, parvint jusqu’à la mer…

La mer, la mer : un symbole de rivage où le temps ne serait que sable

De l’écume de nos cœurs qui ne faisaient plus qu’Un…

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« Où le temps ne serait que sable » (d’après Magritte « La grande famille ») © Sofia V., BR/EPC février 2010

                     

                    

Je me lève

Camille

Je me lève cette nuit avec ton image dans la tête

À moitié endormie, je regarde par la fenêtre :

Le vent coule en larmes-prunes aux pieds de la lune…

                                                      

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© Les auteur(e)s (EPC/Lycée en Forêt, Montargis, France), février 2010

Bac blanc du 28 janvier 2010 "La Poésie" Rapport du Jury

Rapport de correction

Voici le rapport que j’ai établi pour ce premier examen blanc préparant à l’écrit de l’EAF, sur la base des remarques de ma collègue et de mes propres observations. Même si ce rapport ne saurait engager les autres enseignants de l’établissement, il est évident que la plupart des observations formulées ici dépassent largement le cadre de mes classes.

Les deux divisions de Première ont participé à ce premier examen blanc : 31 élèves pour la division de Première ES1 et 18 élèves pour la division de Première S3. Le niveau a été assez hétérogène, de faible à moyen dans l’ensemble.

arrow.1242450507.jpg Pour accéder au sujet (textes du corpus + corrigés), cliquez ici.

1. Remarques générales

Un bilan qui mérite réflexion

Afin de préserver l’impartialité et l’objectivité de l’épreuve, j’ai anonymé les copies avant leur correction. En outre, j’ai demandé à une collègue enseignant en région parisienne de bien vouloir évaluer la deuxième partie de l’épreuve (les travaux d’écriture) : nous avons donc corrigé « en aveugle ». Dans le cas de divergence entre les notes, j’ai retenu la notation la plus avantageuse pour l’élève.

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  • Première ES1 : la moyenne générale obtenue est de 8,1
    (8 pour le correcteur 1 : moi ; 8,3 pour le correcteur 2 : ma collègue).
  • Première S3 : la moyenne générale obtenue est de 8,5
    (8,1 pour le correcteur 1 : moi ; 8,8 pour le correcteur 2 : ma collègue).

Comme vous le voyez, il n’y a pas eu d’amplitude très significative, au niveau des scores, entre mes notes et celles du deuxième correcteur dans la plupart des cas (moins de 0,3 point en Première ES1 ; à noter cependant un écart plus important en Première S3 de l’ordre de 0,7 point en raison de quelques travaux posant problème : j’y reviendrai). Concernant les résultats, sans être alarmant, le bilan est cependant préoccupant et devra amener certains élèves à se mettre sérieusement en question.

Des élèves partis au bout de trois heures…

J’évoquerai immédiatement le cas des candidats partis au bout de la troisième heure : 9 élèves en Première ES1 sont concernés, soit 28% de la classe ! C’était évidemment l’erreur (rédhibitoire !) à ne pas commettre : la moyenne de ces devoirs est de 06/20. Ils se caractérisent souvent par une orthographe et une syntaxe affligeantes, une écriture ainsi qu’une typographie peu soignées, des erreurs de méthode assorties à un manque important de réflexion.

Je rappellerai ici ce que j’avais écrit dans un rapport précédent :

Partir avant, comme je l’avais d’ailleurs dit et répété (en classe et sur ce blog) est évidemment une chose à ne jamais faire, surtout lors d’un examen. Plus qu’une absence de sérieux, j’y vois davantage un manque de discernement : la difficulté en Français c’est en effet de travailler avec peu de consignes, ce qui déstabilise beaucoup d’élèves, habitués plus qu’ils ne l’imaginent, à être « dirigés », et guidés par les consignes : si vous regardez attentivement la question préparatoire comme le travail d’écriture, vous verrez qu’ils vous amènent en fait à déterminer vous-même ce qu’il convient de faire : la marche à suivre étant davantage laissée à votre libre-arbitre, à votre appréciation personnelle, qu’à une succession de contraintes à respecter. Prenons comme exemple l’introduction du commentaire : je suis certain que si l’on avait dit : 1) vous ferez d’abord une introduction qui comprendra obligatoirement a) une amorce, puis b) la contextualisation du texte ainsi que c) sa problématisation, et enfin d) l’annonce du plan, certains élèves (qui n’ont rien fait de tout ça) auraient scrupuleusement exécuté ce qu’on leur disait de faire. Mais quand on leur dit seulement « Faites le commentaire », ces étudiants sont décontenancés parce que c’est à eux tout à coup à déterminer la marche à suivre, en s’adaptant de surcroît à un support textuel qu’ils ne connaissent pas. Ce sont ces mêmes élèves qui attendent en classe qu’on leur dise de prendre des notes en cours… Bref qui attendent qu’on leur donne des directives, incapables qu’ils sont d’être autonomes… En réalité, malgré leur absence apparente, les consignes sont bien là, mais elles sont implicites : vous êtes censés les connaître et les appliquer.

J’ajouterai à ces considérations la remarque suivante : partir une heure avant la fin d’une épreuve qui en dure quatre, c’est négliger 25% du temps. C’est donc perdre 25% d’efficacité : ces étudiant(e)s semblent ainsi accepter leur manque de performance, et se satisfaire que d’autres soient bien meilleurs qu’eux. Ce sont parfois les mêmes étudiant(e) qui justifient leurs difficultés ou leur sentiment d’échec personnel par des causes extérieures (« L’enfer, c’est les autres », c’est bien connu !). Et sans doute auront-ils le même raisonnement quand il s’agira pour eux d’envisager leur réussite professionnelle. Une telle attitude est évidemment déconcertante car elle est incompatible avec l’esprit de performance : comment chercher à atteindre des objectifs ambitieux si l’on accepte de perdre 25% de son efficacité ?

Choix des sujets et moyenne des travaux d’écriture en Première ES1

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Classe de Première ES1 : moyenne des dissertations

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Classe de Première ES1 : moyenne des commentaires

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Classe de Première ES1 : moyenne des écrits d’invention

Choix des sujets et moyenne des travaux d’écriture en Première S3

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Classe de Première S3 : moyenne des dissertations

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Classe de Première S3 : moyenne des commentaires

Présentation de la copie, typographie

Tout d’abord, évoquons la lisibilité : il est inconcevable qu’un candidat au Baccalauréat rende une copie qui, pour être comprise, nécessite de la part du correcteur un travail de déchiffrement (voire de « surtraduction »). C’est à juste titre que de tels devoirs sont lourdement sanctionnés aux examens et concours : les ratures, le manque de soin, etc. traduisent en effet une profonde désinvolture à l’égard de l’autre (a fortiori quand certains candidats sont partis 3 heures après le début de l’épreuve et qu’ils auraient donc eu le temps de soigner leur graphie). À l’exception de cas malheureusement avérés médicalement de dysgraphie (qui est à l’écriture ce que la dyslexie est à la parole), la plupart des candidats font tout simplement preuve d’une négligence coupable, qui les pénalisera professionnellement s’ils ne modifient pas leurs pratiques. Deux copies en particulier ont nécessité de la part de ma collègue et de moi-même, pas moins de 35 minutes pour tenter de déchiffrer les caractères. En outre, ce temps occupé au déchiffrage fait souvent oublier le message véhiculé par le texte (obligeant souvent à relire depuis le début la phrase !). Autant vous dire que le jour du Bac, un correcteur ne sera guère prêt à l’indulgence.

Je vous renvoie ici aux remarques riches d’enseignement d’un autre rapport du jury (accès au cycle préparatoire au concours interne d’entrée à l’ENA, session 2008) :

Lorsque l’écriture d’une copie est pratiquement illisible, il est tout aussi difficile de la noter, et encore davantage de porter sur elle une appréciation positive. A la limite, le candidat qui l’a rédigée l’a ipso facto quasiment annulée. L’on suggérera aux candidats concernés par cette difficulté de faire lire quelques pages de leur main à des proches pour recueillir leurs conseils, et de consacrer, au cours de leur préparation, tout le temps nécessaire à des exercices d’écriture articulée, – de la même façon que ceux qui éprouvent du mal à parler d’une manière audible et compréhensible se soumettent à des exercices d’articulation orale. Comment le jury pourrait-il prendre au sérieux un candidat, quelles que soient ses qualités, qui ne veille pas d’abord à se faire comprendre ? Peut-on accorder grand crédit à un homme ou une femme qui vise à exercer des fonctions importantes au sein de la haute administration sans paraître se soucier des conditions minimales de la communication avec les autres ? Est-il pensable en effet que cette personne soit, à terme, en mesure d’expliquer les enjeux d’une situation donnée, de définir ses objectifs, de convaincre ou de persuader l’autorité hiérarchique dont il dépend, les subordonnés qui attendent de lui soutien et instructions, le public qu’il est chargé de servir ?

L’orthographe et la syntaxe

Si de nombreux élèves ont porté leur attention sur l’orthographe, des difficultés persistent, d’abord dans l’écriture des noms propres, pourtant connus. C’est encore plus agaçant quand il s’agit d’auteurs dont le nom est mentionné dans le corpus : Beaudelaire pour Baudelaire par exemple. Dans deux copies, Daumal est devenu Duval ! Attention également aux fautes sur du vocabulaire d’usage qui dénotent un manque de rigueur (d’autant plus qu’il n’est quand même pas compliqué d’apprendre une fois pour toutes l’orthographe de certaines expressions !) :

  • Quand à pour quant à
  • malgrés pour malgré
  • (malgré que : sans être incorrecte, cette expression est néanmoins lourde et fort peu littéraire. Préférez « bien que »)
  • Voir (dans le sens de « et même ») au lieu de voire
  • quatres pour quatre
  • de faite pour de fait (en raison de la prononciation du « t » à l’oral qui n’est pas recommandable)
  • etc.

J’évoquerai brièvement les familiarités : n’attendez aucune indulgence, a fortiori dans les examens et concours de haut niveau, pour ce qui concerne tout relâchement au niveau du lexique. Voici quelques exemples alarmants : « le poète se fout de la société » ; « Daumal en a marre » ; « arrêtez de nous embêter avec vos conneries M. Baudelaire (dans l’écriture d’invention), etc.

Nous avons noté par ailleurs un très grand manque de rigueur dans le choix du vocabulaire utilisé : attention par exemple à l’usage que vous faites du verbe « citer » : c’est toujours vous qui citez et non l’auteur ! Prenons l’exemple de cette copie :

« À travers « Les dernières paroles du poète », René Daumal cite : « Je vous ferai retrouver la parole ».

Il aurait fallu écrire :

  • « À travers « Les dernières paroles du poète », René Daumal s’écrie : « Je vous ferai retrouver la parole ».
  • Ou alors : « Citons « Les dernières paroles du poète », où René Daumal s’écrie : « Je vous ferai retrouver la parole ».

Attention enfin à la syntaxe, c’est-à-dire aux constructions de phrases. Dans l’exemple ci-dessous, la répétition des mots ou expressions, ainsi qu’un mauvais usage du système verbal (concordance des temps), alourdissent non seulement le texte, mais finissent par compromettre le sens entier du message qui devient difficilement compréhensible :

Après avoir refusé la société, le poète prend la décision de revenir à la réalité parce qu’il veut revivre et demande qu’on le délivre. Il a décidé de revenir à la réalité car il entendait des bruits de baïonnette et d’éperons, il a donc conclu que son délai accordé pour dire ses paroles était proche de la fin. Au dernier moment, sa parole était proche, il éclata, il veut être délivré et il veut aussi revivre avec les autres pour qu’il leur fasse retrouver la parole. Pour être délivré et pour délivrer les autres, il leur demande…

On voit combien la langue, insuffisante et confuse, ne parvient pas à communiquer la pensée, la structurer et l’organiser. Autre difficulté : l’élève raconte le texte au lieu de l’analyser. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander de vous entraîner à l’expression : c’est en écrivant, en lisant, en notant sur un petit répertoire des formules « toutes faites » que l’on peut s’améliorer et progresser. J’avais même suggéré, dans un support de cours précédent, d’utiliser votre MP3, afin de mémoriser certaines expressions facilitant ainsi le travail d’écriture le jour de l’examen. Peu d’élèves malheureusement suivent ce conseil.

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2. La question sur le corpus

arrow.1242450507.jpg Voir le corrigé en cliquant ici.

arrow.1242450507.jpg Rappel du sujet : il était demandé aux candidats de « caractériser, en les comparant, les figures du poète imaginées dans les quatre textes du corpus ».

Les contresens d’interprétation de la consigne

Attention aux lectures hâtives des consignes : elle conduisent presque toujours à une mauvaise compréhension de la question. Ainsi, les mots « figure » et « imaginées » ont suscité quelques graves erreurs. D’où un certain nombre de réponses entièrement hors-sujet et malheureusement inévaluables. De fait, vous avez été un certain nombre à interpréter le terme « figure » dans son sens stylistique. Le participe « imaginées » qui fait penser aux « images » en poésie, n’a fait que renforcer cette erreur. Les élèves concernés auraient dû cependant prêter attention : de fait, l’expression de « figure du poète » ne renvoie absolument pas aux « figures de style ». Ici, étudier les « figures du poète » revenait à s’interroger sur la représentation du poète afin de déterminer quelle image les auteurs donnaient de sa condition et de sa mission dans la société.

La nécessité de « confronter » les textes

On attendait une réponse d’une trentaine de lignes environ. Il était donc attendu des aptitudes à la synthèse, en particulier la capacité à confronter les textes au lieu de les traiter isolément. Tous les textes du corpus mettaient en relation le poète et la société. En général, les élèves l’ont bien compris. Chez Baudelaire et Daumal (et dans une certaine mesure chez Aragon) cet élan vers l’autre aboutissait pourtant à un échec. De nombreux étudiants ont à ce titre rappelé la figure du « poète maudit ». C’était tout à fait acceptable à la condition bien entendu d’utiliser avec prudence la notion. Si l’on pouvait tolérer qu’un élève compare Daumal à un « poète maudit » comme Baudelaire, il était en revanche inconcevable d’inclure Éluard ou Aragon. Quelques rares candidats ont perçu dans la figure du poète imaginée par les textes l’allégorie d’une mise en question d’un ordre social existant, symbolisée finalement par la mort biologique du poète. Cela a donné des réponses souvent judicieuses. En revanche, le discours d’Éluard et le poème d’Aragon ont posé davantage de difficultés d’interprétation, parce qu’ils touchaient à des problématiques moins évidentes, en particulier le refus de toute représentation élitiste ou spiritualiste de la poésie.

Dans quelques rares copies, ma collègue et moi-même avons déploré des réponses du type : « Dans les documents A et B, par opposition au document C ». Ce genre de prose « administrative » ne veut strictement rien dire. La présentation des textes doit mentionner explicitement leur titre ou le nom de l’auteur : « Dans « l’Albatros » ainsi que dans le poème de René Daumal… ». L’indication de numéro ou de lettre dans l’intitulé des sujets n’est donc qu’une aide typographique destinée à mieux mettre en valeur les textes.

La tendance à la généralisation

C’est l’erreur la plus fréquente. Elle touche un certain nombre de candidats (parfois de valeur) qui éprouvent des difficultés à hiérarchiser et à sélectionner leurs connaissances : ils veulent tout mettre en négligeant les aspects particuliers de la consigne : c’est-à-dire sa délimitation. Leur réponse ressemble ainsi à une sorte d’exposé ou de discours très général. Autre cas de figure : vous vous trouvez devant un texte évoquant une problématique déjà traitée (c’était le cas du poème « L’Albatros » de Baudelaire), et vous cherchez à réutiliser vos connaissances… le risque est de tomber dans les généralités en oubliant la prise en compte minutieuse de la question spécifique qui vous est soumise.

Voici un exemple de cette tendance à la généralisation :

Le poème de Baudelaire est composé de quatrains rédigés en alexandrins. Le poème évoque le thème du voyage. En effet, le poète emploie le champ lexical de la mer : « tempête », « mers », « gouffres amers », « avirons »...

Comme on le voit, l’élève exploite des connaissances qui auraient peut-être été judicieuses dans un autre contexte mais qui s’avèrent tout à fait inutiles ici.

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3. Le commentaire

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Comme la dissertation dont il reprend un certain nombre d’exigences, le commentaire consiste à présenter avec ordre et méthode un bilan personnel de lecture. Il y a donc dans tout commentaire une visée démonstrative : le but étant de démontrer grâce à des notions spécifiques d’analyse littéraire organisées en axes, ce qui fait l’intérêt d’un texte.

J’ai été étonné du nombre très important de candidats ayant opté pour le commentaire, sans mesurer, semble-t-il, la difficulté de cet exercice. De là, des notes assez faibles dans l’ensemble. Elles tiennent au fait que les élèves n’ont pas bien perçu la portée politique et même révolutionnaire du texte de Daumal, qui était difficile, il est vrai. Pourtant les indices étaient nombreux : tantôt réquisitoire, tantôt plaidoyer, le texte justifiait l’engagement dans sa fonction destructrice de mise en question d’un système idéologique :

Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole !

De cette mauvaise interprétation de départ ont découlé plusieurs erreurs : la plus regrettable a été de négliger la fonction symbolique du texte (qui pouvait se lire comme un apologue) au profit d’une lecture narrative et affective (souvent au premier degré) assez puérile (on nous « raconte » la vie d’un poète qui se frappe la tête contre les murs, isolé et incompris, et qui va être pendu, etc.) ; lecture qui ne parvenait pas au symbolique. Nous avons par ailleurs été littéralement « ahuris » de lire dans certaines copies que le poète était qualifié d’assassin, de tueur, etc. Certains candidats sont partis dans de vagues procès sur la peine de mort amenant à s’interroger sur la légitimité de la sentence !

« Pour avoir trop balancé »… source de contresens !

« Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort. » Cette phrase, en apparence anodine a semé un grand trouble chez certains… Au point de les amener à commettre un grave contresens sur le verbe « balancer ». Si le balancement au bout d’une corde n’a posé aucune difficulté, quelques candidats soucieux de polysémie ont risqué l’hypothèse selon laquelle le poète (devenu soudainement déloyal, fourbe et félon) a été condamné à mort parce qu’il avait « balancé » ! Morale de l’apologue : le traitre n’avait donc que ce qu’il méritait !

L’introduction

En général, elle a posé problème dans de nombreux commentaires. En premier lieu, vous avez oublié (à quelques très rares exceptions près) de contextualiser le texte de Daumal. Pourtant l’année 1936 ne vous était pas inconnue sur le plan historique (la Guerre civile espagnole, le Front populaire, la montée des fascismes…). D’où des introductions d’à peine quelques lignes, situant grossièrement le texte et annonçant vaguement un plan. À l’opposé, certains (bons) élèves ont commis la regrettable erreur de réciter leur cours sur la poésie engagée pour problématiser le texte : non seulement, cela n’avait pas d’intérêt mais de plus, cela perdait le lecteur au lieu de le guider. Attention donc : des introductions trop longues, qui ressemblent à des exposés sur un genre, une époque, un auteur sont tout aussi problématiques que des introductions trop courtes.

Dans l’introduction, amenez rapidement le texte (genre, questions littéraires que pose ce genre). La date de parution du texte doit vous permettre de le replacer dans l’histoire des idées et des mouvements culturels, sans vous attarder pour autant sur des considérations trop générales. C’est à partir de là que vous pourrez problématiser le passage à commenter et annoncer votre plan.

Mais l’erreur majeure de beaucoup d’introductions a été de mal annoncer le plan (voire de l’oublier !). Lisons ces deux exemples d’introduction pour essayer de comprendre ce qui ne convient pas et doit être amélioré :

  • introduction 1 [problématisation + annonce du plan] :

Nous nous demanderons comment le poète a vécu ses dernières heures de vie. Dans un premier temps, nous verrons les conditions d’enfermement du poète, puis le moment de sa pendaison et enfin nous étudierons les minutes qui suivent sa mort.

  • introduction 2 [problématisation + annonce du plan + début de la première partie] :

Dans ce poème de René Daumal, « Les dernières paroles du poète », nous voyons la mise à mort d’un poète. Nous verrons le déroulement en deux parties. La première : la veille de l’exécution ; puis en deux le jour de l’exécution pour répondre à la question : comment le poète vit l’approche de son exécution ? »

[Début du premier axe] Donc la veille de sa mise à mort, le poète est désespéré. Il se tape la tête contre le mur comme s’il n’en revenait pas…

Comme nous le voyons, la difficulté de ces deux introductions tient d’abord au fait qu’elles ne problématisent pas le texte, c’est-à-dire qu’elles ne parviennent pas à en dégager l’enjeu, le problème posé et qui doit amener à un questionnement (ici la question de l’engagement). Au lieu de cela, les candidat(e)s adoptent une démarche maladroite, qui consiste dès l’annonce de leur plan à « raconter » le texte. L’introduction 2 est particulièrement illustrative de cette difficulté : non seulement le plan ne progresse pas puisqu’il est « linéaire », au lieu d’être “organisé”, c’est-à-dire structuré selon une logique démonstrative, mais il amène par la force des choses à faire de la paraphrase.

Un bon plan doit être fondé sur plusieurs axes allant vers la formulation des intentions de l’auteur, ou des effets produits sur le lecteur. Comme pour la dissertation, vous annoncerez d’abord l’idée principale que vous développerez en quelques lignes, si possible de façon conceptuelle et analytique. Puis vous illustrerez cette idée à l’aide d’exemples, donc de citations.

Le plan d’exemples

Au lieu d’être fondé sur des axes permettant de faire émerger la problématique, le plan d’exemples se limite à des remarques de détail : il n’y a pas de fil conducteur, d’idée directrice. On le voit nettement dans l’exemple ci-dessous tiré d’une copie d’élève :

D’autre part, l’auteur a fortement insisté sur l’emploi de l’imparfait à valeur descriptive. Cette fois-ci encore cela dégrade de manière irréversible le statut de l’artiste puisque la description […]
Enfin, l’artiste de cette œuvre a fait appel au discours direct. Dans ce contexte, le discours direct permet au poète d’exprimer son désespoir, son impuissance face à un destin qu’il ne peut contrôler […].

Certes, il y a bien des connecteurs (« D’autre part », « enfin ») mais le candidat juxtapose des remarques (d’ailleurs beaucoup trop superficielles) sur les formes d’écriture (l’imparfait, le discours direct), à partir desquelles s’organise son parcours démonstratif : mais ici les moyens (la forme, les procédés) sont mis à la place de la fin (l’interprétation et le sens global du texte) : il n’y a donc pas de lecture « organisée » et « structurée en axe.

Il y avait peu pourtant à faire ; il suffisait de modifier l’ordre des éléments :

Premier paragraphe : « D’autre part… l’irréversibilité de la mort [sens] est accentuée par les imparfaits à valeur durative [forme] qui évoquent l’écoulement du temps, la longue attente de la mort. »

Deuxième paragraphe : « Enfin, l’expression du désespoir et de l’impuissance face à la mort [sens] est bien rendue par l’utilisation du discours direct [forme] qui traduit la violence affective du poète, et peut-être le refus d’un destin qu’il ne peut contrôler…

Le fait de « raconter » le texte au lieu de l’analyser

Dans de très nombreux commentaires, les élèves ont été abusés par l’apparence narrative du texte de Daumal. Ils l’ont donc envisagé comme une « histoire », commettant ainsi des erreurs regrettables sur le plan de l’interprétation. Beaucoup d’élèves en effet n’ont fait que « raconter » ou « décrire » le texte en oubliant sa spécificité poétique d’une part et son très net ancrage argumentatif d’autre part. D’où un très grand nombre de commentaires entièrement « linéaires » et strictement paraphrastiques. On fait de la paraphrase quand on redit ce qu’exprime déjà un texte. C’est un obstacle majeur dans le commentaire puisqu’elle conduit à délayer le contenu au lieu de l’expliquer. De là une absence totale de raisonnement démonstratif, sans aucune analyse et sans aucune réflexion sur la question de l’engagement, qui était pourtant essentielle dans le texte.

La conclusion

Beaucoup de conclusions se sont bornées à répéter l’introduction. De là l’impression très négative laissée par la lecture. On doit mesurer au contraire en vous lisant ce qui a justifié votre démarche analytique. Attention aussi aux conclusions qui poursuivent l’analyse du texte, avec exemples et citations à la clef. C’est d’une maladresse incroyable.

Par définition, une conclusion est un bilan. Elle doit être brève et ne pas comporter d’exemples. Elle sera d’autant meilleure qu’elle répondra implicitement à la question : « D’où est-ce que je suis parti, pour parvenir où ? ». C’est la raison pour laquelle je vous conseille de rédiger votre conclusion dès que vous avez terminé l’introduction, afin de bien mettre en valeur la cohérence de votre parcours démonstratif.

Concernant l’élargissement, je vous recommande la prudence. Attention aux prétendues “ouvertures”, tellement larges et vagues, qu’elles se noient bien souvent dans des considérations dépourvues d’intérêt ; ce qui est fortement pénalisant, surtout en fin de devoir : si vous manquez d’inspiration, je vous recommande donc de ne pas élargir. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée.

Grille d’évaluation retenue

  • Compréhension du sens global du texte (4 points) : être capable de dégager les enjeux
    • Thèmes abordés,
    • Contextualisation, même sommaire
    • Capacité à présenter un projet de lecture
  • Capacités d’analyse (4 points) : le candidat est capable d’analyser la façon dont le style du texte suscite des effets de sens.
    • Prise en compte de la spécificité générique du texte (un poème)
    • Analyse précise du lexique et de la rhétorique
  • Organisation et structuration du devoir (4 points)
    • Introduction, conclusion
    • Parcours démonstratif organisé en axes (être capable de dégager deux ou trois axes de lecture, si possible hiérarchisés)
    • Structure des paragraphes démonstratifs
  • Mobilisation adaptée des connaissances (4 points)
    • Qualité de l’écrit (orthographe, syntaxe)
    • Vocabulaire spécifique à l’analyse littéraire
    • Réinvestissement de la culture générale

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4. La dissertation

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arrow.1242450507.jpg Rappel du sujet : Est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes “parlent pour tous” ? Vous construirez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus, ainsi que sur vos connaissances et lectures personnelles.

Analyse du sujet

Le libellé du sujet posait clairement la nature du travail demandé : il s’agissait de rédiger une discussion (« Est-il juste de penser […] que ? »). À ce titre, beaucoup de candidats ont débuté leur devoir en réfutant la thèse de l’auteur. C’est une erreur du point de vue de la méthode. Je rappelle que toute discussion exige de soutenir d’abord l’opinion puis de la réfuter ou tout au moins de la nuancer.

La citation amenait par ailleurs le candidat à réfléchir au statut et à la mission du poète dans la société, et donc plus largement aux enjeux de la poésie. Le défaut de nombreux travaux a été de ne pas considérer suffisamment les limites imposées par le sujet : il ne s’agissait en aucun cas de discourir vaguement sur les poètes ou les mouvements littéraires mais de répondre de manière ordonnée et construite à une problématique. Il était donc essentiel de déterminer les limites de l’énoncé afin d’éviter la généralisation (voir plus haut) ou le hors-sujet : n’oubliez pas que les devoirs hors-sujet peuvent être notés sur la moitié des points ! Certes, votre connaissance des œuvres et votre culture générale sont essentielles… mais à la condition de les exploiter avec discernement en tenant compte de la spécificité de l’énoncé. Quel est l’intérêt de “recracher” ses connaissances sur le Romantisme ou la poésie si ce qu’on écrit n’a pas de rapport étroit avec la problématique posée ? Certains élèves ont ainsi perdu un nombre considérable de points parce qu’ils ont voulu « tout mettre », ôtant ainsi à leur parcours démonstratif sa cohérence.

L’introduction

En général, nous avons trouvé une introduction dans tous les devoirs. Mais dans de trop nombreux travaux, cette introduction a posé problème parce que les étudiants n’ont pas su amener correctement le sujet et la problématique. N’oubliez pas tout d’abord l’entrée en matière (accroche ou amorce) : elle est importante d’un point de vue rhétorique puisque son but est de préparer le lecteur au thème que vous allez aborder. L’annonce du sujet est évidemment essentielle. Vous devez obligatoirement rappeler le sujet (ici la citation d’Éluard) en le contextualisant brièvement [ancrage historique, culturel, etc.] et en le problématisant. Je vous conseille à ce titre de privilégier une approche restreinte en partant d’une problématique clairement définie plutôt que d’élargir et de prendre le risque de rester dans le vague et les généralités. Prenons un exemple concret :

Les poètes parlent pour tous car il y a différentes manières et de styles d’écrire des poèmes comme au XIXème siècle pour le Romantisme mené par Charles Baudelaire, Rimbaud, Victor Hugo… suivis par le réalisme et le Surréalisme avec des poètes comme Paul Éluard, Louis Aragon dans le XXème siècle. Tous les poètes écrivent pour des personnes précises comme pour une chanson. La poésie est une mélodie pour divertir toutes les personnes qui voudront l’écouter et la croire…

Outre les maladresses de syntaxe, l’élève ici n’amène pas bien le sujet. Tout d’abord, il n’y a pas d’entrée en matière : dès la première ligne, la citation d’Éluard est certes rappelée mais sans guillemets ! Sans mention même du nom de l’auteur. En outre, toute l’introduction est très générale, voire confuse : quel est l’intérêt de rappeler Baudelaire, Rimbaud, Hugo, Éluard, Aragon ? Quel est l’intérêt d’évoquer le réalisme qui est avant tout un mouvement romanesque ? Pourquoi également partir sur la chanson en prenant le risque de faire perdre au lecteur le fil du raisonnement. D’ailleurs, le terme « divertir » qui est utilisé amène à négliger l’enjeu majeur de la problématique posée par le corpus, qui était celle de l’engagement. À la fin du paragraphe, on ne sait donc plus vraiment où l’élève veut en venir.

Dans l’exemple ci-dessous, il y a une meilleure application de la méthode, dans la mesure où l’élève a choisi une problématique plus restreinte, permettant de mieux cerner les enjeux de la poésie. En revanche, l’absence d’entrée en matière et de contextualisation sont préjudiciables, tout comme les maladresses de syntaxe et les lourdeurs de style :

Ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. Tels sont les dires de Paul Éluard pour décrire les poètes dans l’Évidence poétique, écrit en 1937. Cette phrase peut nous amener à nous poser la question suivante : « Est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes parlent pour tous ? » C’est ce que nous tenterons de démontrer en développant dans une première partie les poètes engagés, s’exprimant au nom de tous et pour toute la société, et en y opposant, dans une deuxième partie, les poètes marginaux, tournés vers eux-mêmes et ceux voulant la qualité de prophète uniquement afin de montrer leur supériorité.

Avec un peu plus de travail pourtant, l’élève aurait pu (très facilement) réussir son introduction ; cela aurait pu donner par exemple :

C’est en 1937, quelques mois après le Front populaire et en pleine guerre d’Espagne, que Paul Éluard affirme dans l’Évidence poétique, que les poètes « ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Ces propos nous amènent à réfléchir à la mission du poète dans la société. Est-il juste de penser, comme le proclame l’auteur, que les poètes « parlent pour tous » ? De tels propos méritent en effet d’être discutés. Dans une première partie, nous ferons porter nos analyses sur la problématique de l’engagement en montrant comment les poètes engagés s’expriment au nom de tous et pour toute la société. Mais dans une deuxième partie, nous nuancerons toutefois l’affirmation d’Éluard en centrant notre réflexion sur la poésie plus intimiste, celle des poètes romantiques ou symbolistes en particulier qui, élevant le poète au rang de prophète, l’ont souvent séparé de la société.
 

La problématisation sous forme de titres dans le commentaire ou la dissertation

Je vous rappelle qu’en aucun cas, vous ne devez faire apparaître de titres dans un commentaire ou une dissertation littéraires (alors que c’est admis dans une dissertation économique). Certes, sur votre brouillon, il est tout à fait recommandé de mettre des titres à vos parties afin de visualiser votre parcours démonstratif, mais ces titres ne doivent pas figurer sur votre copie. Vous devez toujours problématiser sous forme de phrases.

Prenons l’exemple d’une copie dans laquelle l’élève commence ainsi l’une de ses parties :

II Le poète transmet sa vision au monde
1) La société

Ici, il aurait fallu écrire : « Quand le poète parle pour tous, il transmet sa vision au monde et tente de la faire partager au lecteur. Tout d’abord, c’est dans la société qu’il cherchera à agir… ». J’en profite d’ailleurs pour rappeler qu’un titre aussi vague que « La société » ne permet pas au lecteur d’en comprendre l’enjeu argumentatif (le poète est-il POUR la société ? CONTRE ? DANS ? HORS ?).

L’organisation du parcours argumentatif : le plan

Nous avons relevé un effort des élèves pour ordonner leur devoir selon un plan : c’est donc une bonne chose, mais malheureusement, trop de plans manquaient de rigueur et de cohérence : absence de progression dans la réflexion, « plans d’exemples » vides de sens. Je ne reviens pas ici sur les remarques déjà formulées à propos du commentaire. Je me bornerai donc à quelques rappels.

Le plan doit amener le lecteur à comprendre le parcours argumentatif sur lequel repose votre réflexion : il faut donc structurer le devoir selon une logique de progression qui va toujours du moins important au plus important. Une dissertation obéit en effet à une finalité que l’on peut résumer ainsi : « D’où est-ce que je suis parti ? Pour parvenir où ? » Ce principe de cohérence est d’autant plus essentiel que la dissertation repose sur une logique démonstrative.

Ce qui a posé le plus de difficultés aux candidats a été d’organiser leur plan autour d’idées. Bien souvent, comme dans le commentaire, ce sont malheureusement les exemples qui ont présidé à l’élaboration du parcours démonstratif, de là des paragraphes très plats, reposant sur des faits et non des arguments. Je vous rappelle l’une des règles essentielles de la dissertation : à savoir que vous devez structurer chacune des parties autour de deux ou trois arguments en partant de l’argument le plus évident (le moins important) pour arriver à l’idée la plus essentielle à vos yeux.

Afin de guider le correcteur dans votre parcours argumentatif, n’oubliez pas en outre d’utiliser les connecteurs logiques ainsi que les tournures de transition. De fait, il ne faut jamais enchaîner les arguments en se contentant de juxtaposer les idées entre elles. Enfin, renoncez toujours à exploiter une idée qui ne s’inscrirait pas dans la problématique : c’est ainsi que quelques élèves ont souhaité aborder la question du lyrisme en poésie. C’était pertinent à la condition de rattacher le lyrisme à l’expression intimiste d’une émotion personnelle en opposition donc avec la thèse d’Éluard. Mais il n’y avait évidemment aucun intérêt à évoquer le thème de la nature ou du voyage dans la poésie romantique, ou de rédiger tout un paragraphe sur le sentiment amoureux chez Ronsard.

Concernant les exemples, certains élèves ont souhaité élargir le cadre de leur réflexion en ouvrant à la chanson. Ma collègue et moi-même avons accepté cette approche dès lors qu’elle reposait sur des connaissances et une curiosité intellectuelle avérées. Mentionner Léo Ferré, Grand Corps Malade, Jean Ferrat ou même un groupe de Rap français est tout à fait légitime à la condition de passer du fait à l’interprétation. Quel est l’intérêt d’aligner des banalités et des lieux communs par manque de réflexion personnelle ?

La tendance à la généralisation

J’ai maintes fois évoqué ce risque. Je n’y reviendrai donc pas longuement. Dans une dissertation particulièrement, la tendance à la généralisation amène au hors-sujet. Sachez que tout paragraphe sortant du cadre imposé n’est pas pris en compte (et s’avère même pénalisant). Dans l’exemple ci-dessous, le candidat a donc travaillé « pour rien » :

La poésie est née en Grèce et à Rome durant l’Antiquité. Elle est, avec le théâtre, l’une des grandes inventions non scientifiques de cette époque. La poésie fut longtemps le moyen d’expression des ménestrels qui accompagnent ces poésies de musique. Ils mettaient sous forme de vers les histoires qu’ils entendaient et les répandaient de village en village, de ville en ville, ce qui donna naissance à de nombreuses légendes, les histoires étant toujours, ou presque, changées, modifiées afin de paraître plus monstrueuses ou plus héroïques. Au fur et à mesure, elle devint le domaine gardé des poètes et ne fut plus comprise des masses qui s’en détachèrent.

En lisant ce paragraphe, le lecteur se demande quel est le lien avec la problématique. On a davantage l’impression d’une sorte d’exposé historique, au demeurant fort incomplet : on passe de l’Antiquité aux ménestrels ! De plus, la démonstration est peu évidente. Il suffisait pourtant de peu de choses pour coller au sujet. Le candidat aurait dû rappeler d’abord l’axe de sa réflexion, puis l’étayer en explicitant avant de passer à l’exemple :

Comme le dit Paul Éluard, la poésie « parle pour tous » [rappel de l’idée générale], elle assume ainsi en premier lieu une fonction de représentation sociale [argument]. De fait, le poète représente le peuple, il en est souvent le porte-parole [développement de l’idée]. Sur le plan historique, les exemples ne manquent pas. Comment ne pas citer ici les ménestrels, qui sont l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire médiévale ? Ces poètes qui s’accompagnaient d’instruments (etc.) [exemple].

Ensuite, l’élève pouvait terminer en orientant son argumentation sur l’importance donnée à la réalité sociale. L’exemple des ménestrels était intéressant et aurait pu faire l’objet d’une exploitation probante, en particulier avec les littératures orales contemporaines : c’est ainsi que les joutes oratoires, fréquentes dans le rap, perpétuent de nos jours cet ancrage populaire d’une poésie qui parlerait « pour tous ». Comme vous le voyez, il est assez facile, une fois que l’on a compris la démarche, de réaliser un travail acceptable, à la condition de réfléchir rigoureusement en se posant des questions, en variant les points de vue. Tout est question de pratique : plus vous vous entraînerez et plus vous progresserez.

La conclusion

Beaucoup de conclusions se sont bornées à répéter l’introduction. De là l’impression très négative laissée par la lecture. On doit mesurer au contraire en vous lisant ce qui a justifié votre démarche analytique. Attention aussi aux conclusions qui poursuivent l’analyse du texte, avec exemples et citations à la clef. C’est d’une maladresse incroyable.

Par définition, une conclusion est un bilan critique. Elle doit être brève et ne pas comporter d’exemples. Il ne s’agit donc pas de rappeler les étapes du raisonnement, ce qui vous amènerait à d’inévitables redites, mais les résultats auxquels vous êtes parvenu au terme de votre démonstration. 

Concernant l’élargissement, je vous recommande la prudence. Attention aux prétendues « ouvertures », tellement larges et vagues, qu’elles se noient bien souvent dans des considérations dépourvues d’intérêt ; ce qui est fortement pénalisant, surtout en fin de devoir : si vous manquez d’inspiration, je vous recommande donc de ne pas élargir. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée.

Grille d’évaluation retenue

  • Compréhension du sujet (4 points) : être capable de dégager les enjeux
    • Thèmes abordés, problématisation : interprétation juste des éléments essentiels de l’énoncé
  • Aptitude à la réflexion et à l’argumentation (4 points)
    • capacité à développer un point de vue critique à l’aide d’arguments convaincants et pertinents
    • pertinence des exemples et des illustrations
  • Organisation et structuration du devoir (4 points)
    • Introduction, conclusion, transitions
    • Parcours démonstratif organisé en axes cohérents
    • Structure des paragraphes argumentatifs
  • Mobilisation adaptée des connaissances (4 points)
    • Qualité de l’expression écrite (orthographe, syntaxe, style)
    • Exploitation du corpus et culture littéraire

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5. L’écrit d’invention

arrow.1242450507.jpg Pour accéder au corrigé, cliquez ici.

arrow.1242450507.jpg Rappel du sujet : imaginez un dialogue entre le poète baudelairien et un des “hommes d’équipage” représentant une société sourde à la poésie.

Beaucoup d’élèves, qui ont encore en mémoire de vagues souvenirs de rédactions au collège, interprètent souvent très mal la nature de cet exercice. Je rappellerai d’abord les Instructions officielles (B.O. n° 46 du 14.12.06) qui fixent précisément les exigences requises :

« L’écriture d’invention permet au candidat de mettre en œuvre d’autres formes d’écriture que celle de la dissertation ou du commentaire. Il doit écrire un texte, en liaison avec celui ou ceux du corpus, et en fonction d’un certain nombre de consignes rendues explicites par le libellé du sujet. L’exercice se fonde, comme les deux autres, sur une lecture intelligente et sensible du corpus, et exige du candidat qu’il se soit approprié la spécificité des textes dont il dispose (langue, style, pensée), afin d’être capable de les reproduire, de les prolonger, de s’en démarquer ou de les critiquer ». […] En aucun cas on ne demande, le jour de l’examen, l’écriture de textes de pure imagination, libre et sans contrainte ».

C’est la raison pour laquelle, sélectionner l’écriture d’invention lors de l’épreuve relève avant tout d’un choix quoi doit être mûrement réfléchi. Le sujet proposé invitait les élèves à « imaginer un dialogue entre le poète baudelairien et un des “hommes d’équipage” représentant une société sourde à la poésie ».

Ce type de travail conjuguait donc deux contraintes :

  • la contrainte argumentative puisqu’il s’agissait d’exprimer des opinions à partir d’une problématique donnée, en fonction d’un but précis (la place et la mission de la poésie dans la société) ;
  • la contrainte proprement littéraire.

Même si la production demandée relevait donc de la fiction, il est évident que la forme imposée par le dialogue suggérait de savoir exploiter une culture générale suffisante ainsi qu’un certain nombre de registres (éloge, blâme, réquisitoire, plaidoyer, etc.). En outre, il paraissait évident qu’un tel sujet amenait le candidat à un travail approfondi sur le style.

Ce n’est pas un hasard si Baudelaire a été choisi par les concepteurs du sujet. L’auteur des Fleurs du mal est en effet bien connu de la plupart des jeunes. Sa marginalité qui en a fait la figure emblématique du « poète maudit », empreinte d’une esthétique nouvelle placée sous le signe de l’antithèse (le spleen et l’idéal) permettaient de réfléchir à la double condition du poète, telle qu’elle était posée dans « l’Albatros » : d’une part, le poète mage et prophète ; d’autre part le poète maudit.

Je rappellerai ici ce que j’avais déjà dit dans un précédent rapport :

Je dois, et fort malheureusement, faire un constat globalement négatif à propos du niveau général des élèves ayant choisi cet exercice ; sauf quelques bonnes (même très bonnes) copies, le manque de préparation, aussi bien stylistique que culturelle, des candidats est inquiétant […] tant l’accumulation des fautes les plus élémentaires est au-delà de ce qui se peut concevoir : aucune référence culturelle ». […] N’oubliez pas que le correcteur vous juge d’abord sur des connaissances (le fond) et la manière dont vous allez les exploiter au niveau rédactionnel (la forme). Nous ne saurions trop vous rappeler que cet exercice exige, tout comme le commentaire et la dissertation, de la méthode. Un écrit d’invention ne s’improvise pas : cela passe d’abord par un strict respect des contraintes imposées par le sujet et par un entraînement personnel.

La grande erreur de beaucoup d’étudiants a été de se précipiter : les élèves les plus sérieux ont certes fait un brouillon, mais ils ont rédigé tout de suite. Au lieu de préparer un plan, ils ont « imaginé » spontanément leur dialogue. De là des travaux souvent décevants dans la mesure où il n’y avait pas de parcours argumentatif. Prenons par exemple cet écrit, assez représentatif de nombreuses copies :

– Excusez-moi Monsieur, mais avec tout le respect que je vous dois, vous trouvez normal de laisser agir vos hommes de la sorte ?
– Oh ! Monsieur Baudelaire, après plusieurs jours passés en mer, il faut bien que mes hommes puissent se défouler, trouver une occupation. Vous savez, sur un bateau, on a vite fait de s’ennuyer.
Baudelaire révolté essaye de se retenir, mais ce n’est pas chose facile.
– Vous pensez que c’est normal de torturer un animal à bout de force en lui crevant les yeux, dit-il sèchement.
En effet, les albatros sont des oiseaux marins qui parcourent d’énormes distances lors de leurs migrations pour se reproduire. Malheureusement, en mer il n’y a rien pour qu’ils puissent se reposer…

La difficulté ici, c’est qu’il y a certes un dialogue, mais il détourne le sujet de son enjeu majeur qui était de faire réfléchir à la fonction de la poésie, et non au sort des albatros ! N’oubliez pas que l’épreuve est destinée à tester vos connaissances sur les objets d’étude (ici la poésie) et à apprécier la qualité de votre expression littéraire : dans le cas présent, l’élève n’a pas pensé à exploiter sa culture et ses connaissances. Par ailleurs, le discours s’oriente au fur et à mesure vers une sorte d’exposé documentaire sur la vie des albatros. Je renonce à évoquer d’autres écrits d’invention, qui se caractérisent malheureusement par une accumulation de bavardages superficiels. Que dire aussi de certains travaux qui, voulant mettre en scène Baudelaire, ont carrément fait parler l’albatros, amenant ainsi leur discours du côté du fantastique et du merveilleux ! Quelques rares étudiants, souhaitant se mettre à la place de Baudelaire, ont privilégié un discours ampoulé, pseudo poétique, bourré de stéréotypes langagiers, allant à l’encontre même des idées de Baudelaire ! Prenons le cas de cette copie :

Moi diabolique ? ! Ce n’est pas pour vous rendre hystérique mais mes amis disent de moi que je suis plutôt fort sympathique. Et si je vous parle à présent ce n’est point pour vous causer malheur mais je dirai que c’est pour vous démontrer toute ma splendeur ainsi que ma grandeur

La démarche adoptée est ici des plus maladroites : quel est l’intérêt d’émailler les propos de Baudelaire de rimes ou de correspondances sonores (d’ailleurs fort pauvres : hystérique/sympathique ; malheur/splendeur/grandeur) et d’archaïsmes (« ce n’est point ») qui desservent considérablement le message à faire passer. Alors que Baudelaire et d’autres Symbolistes ont révolutionné la poésie (poème en prose, refus de la rime, transgression des normes et des conventions), de tels propos accréditent le stéréotype du registre « soutenu » hérité de la « petite école ». C’est tout à fait dommageable d’autant plus que les consignes n’amenaient absolument pas à ce type d’écrit.

Mais la méconnaissance du cours ne saurait à elle seule justifier de telles erreurs. Elles s’expliquent également par l’absence de plan préalable, et donc de parcours démonstratif. Pour pallier ce genre d’inconvénients, il suffisait de dresser au brouillon un tableau en deux colonnes (d’un côté les arguments du poète baudelairien ; de l’autre ceux du marin) et de les opposer en exploitant impérativement votre connaissance du cours (poète baudelairien = homme énigmatique, distant avec la société, refusant les valeurs morales et sociales reconnues, à la recherche de la beauté, de l’évasion, du rêve, du spirituel, etc. par opposition avec le marin, représentant de la société et de ses codes). Quelques arguments seulement, s’ils étaient bien étayés, étaient acceptables pour ce type de travail. Il suffisait ensuite d’approfondir les idées (selon la même technique que celle du paragraphe argumentatif) et de les confronter dialogiquement, en veillant à faire progresser les idées. Et c’est seulement à la fin (au moment où le parcours argumentatif était structuré) qu’il fallait travailler rigoureusement la forme.

Mon conseil pour l’écriture d’invention

  1. Les fondations ;
  2. Les murs ;
  3. La déco.
 
  1. D’abord les fondations… Ne vous précipitez pas ! Réfléchissez calmement, et essayez de poser au brouillon les arguments sous forme d’une phrase simple, même d’une phrase nominale. L’idée doit évidemment être pertinente, puisqu’elle va constituer la base de votre paragraphe. Comme pour une maison : si la fondation est mauvaise, la maison s’écroule… Et si l’idée est mauvaise, votre paragraphe s’effondre  !
  2. Puis les murs ! Récrivez cette idée en étayant un peu plus : vous verrez que progressivement cela fera surgir des exemples, peut-être d’autres idées. Essayez toujours d’aller du particulier au général, de l’individuel au collectif.
  3. Et enfin, la déco ! Après vous pouvez faire du style afin d’exploiter les potentialités du langage : gradations ternaires, questions oratoires, anaphores, etc.
            
 

Grille d’évaluation retenue

  • Respect des consignes du sujet (4 points)
    • Adaptation de l’écriture au genre, au registre, etc.
  • Aptitude à la réflexion et à l’argumentation (5 points)
    • capacité à formuler des enjeux à partir du réinvestissement du texte, et des questionnements du corpus
  • Organisation et structuration du devoir (2 points)
  • Culture générale et qualités littéraires (5 points)
    • Qualité de l’expression écrite (orthographe, syntaxe, style)
    • culture littéraire (la notion de « poète baudelairien »)
    • utilisation des outils linguistiques et stylistiques
 

Copyright © février 2010, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif

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Bac blanc du 28 janvier 2010 « La Poésie » Rapport du Jury

Rapport de correction

Voici le rapport que j’ai établi pour ce premier examen blanc préparant à l’écrit de l’EAF, sur la base des remarques de ma collègue et de mes propres observations. Même si ce rapport ne saurait engager les autres enseignants de l’établissement, il est évident que la plupart des observations formulées ici dépassent largement le cadre de mes classes.

Les deux divisions de Première ont participé à ce premier examen blanc : 31 élèves pour la division de Première ES1 et 18 élèves pour la division de Première S3. Le niveau a été assez hétérogène, de faible à moyen dans l’ensemble.

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1. Remarques générales

Un bilan qui mérite réflexion

Afin de préserver l’impartialité et l’objectivité de l’épreuve, j’ai anonymé les copies avant leur correction. En outre, j’ai demandé à une collègue enseignant en région parisienne de bien vouloir évaluer la deuxième partie de l’épreuve (les travaux d’écriture) : nous avons donc corrigé « en aveugle ». Dans le cas de divergence entre les notes, j’ai retenu la notation la plus avantageuse pour l’élève.

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  • Première ES1 : la moyenne générale obtenue est de 8,1
    (8 pour le correcteur 1 : moi ; 8,3 pour le correcteur 2 : ma collègue).
  • Première S3 : la moyenne générale obtenue est de 8,5
    (8,1 pour le correcteur 1 : moi ; 8,8 pour le correcteur 2 : ma collègue).

Comme vous le voyez, il n’y a pas eu d’amplitude très significative, au niveau des scores, entre mes notes et celles du deuxième correcteur dans la plupart des cas (moins de 0,3 point en Première ES1 ; à noter cependant un écart plus important en Première S3 de l’ordre de 0,7 point en raison de quelques travaux posant problème : j’y reviendrai). Concernant les résultats, sans être alarmant, le bilan est cependant préoccupant et devra amener certains élèves à se mettre sérieusement en question.

Des élèves partis au bout de trois heures…

J’évoquerai immédiatement le cas des candidats partis au bout de la troisième heure : 9 élèves en Première ES1 sont concernés, soit 28% de la classe ! C’était évidemment l’erreur (rédhibitoire !) à ne pas commettre : la moyenne de ces devoirs est de 06/20. Ils se caractérisent souvent par une orthographe et une syntaxe affligeantes, une écriture ainsi qu’une typographie peu soignées, des erreurs de méthode assorties à un manque important de réflexion.

Je rappellerai ici ce que j’avais écrit dans un rapport précédent :

Partir avant, comme je l’avais d’ailleurs dit et répété (en classe et sur ce blog) est évidemment une chose à ne jamais faire, surtout lors d’un examen. Plus qu’une absence de sérieux, j’y vois davantage un manque de discernement : la difficulté en Français c’est en effet de travailler avec peu de consignes, ce qui déstabilise beaucoup d’élèves, habitués plus qu’ils ne l’imaginent, à être « dirigés », et guidés par les consignes : si vous regardez attentivement la question préparatoire comme le travail d’écriture, vous verrez qu’ils vous amènent en fait à déterminer vous-même ce qu’il convient de faire : la marche à suivre étant davantage laissée à votre libre-arbitre, à votre appréciation personnelle, qu’à une succession de contraintes à respecter. Prenons comme exemple l’introduction du commentaire : je suis certain que si l’on avait dit : 1) vous ferez d’abord une introduction qui comprendra obligatoirement a) une amorce, puis b) la contextualisation du texte ainsi que c) sa problématisation, et enfin d) l’annonce du plan, certains élèves (qui n’ont rien fait de tout ça) auraient scrupuleusement exécuté ce qu’on leur disait de faire. Mais quand on leur dit seulement « Faites le commentaire », ces étudiants sont décontenancés parce que c’est à eux tout à coup à déterminer la marche à suivre, en s’adaptant de surcroît à un support textuel qu’ils ne connaissent pas. Ce sont ces mêmes élèves qui attendent en classe qu’on leur dise de prendre des notes en cours… Bref qui attendent qu’on leur donne des directives, incapables qu’ils sont d’être autonomes… En réalité, malgré leur absence apparente, les consignes sont bien là, mais elles sont implicites : vous êtes censés les connaître et les appliquer.

J’ajouterai à ces considérations la remarque suivante : partir une heure avant la fin d’une épreuve qui en dure quatre, c’est négliger 25% du temps. C’est donc perdre 25% d’efficacité : ces étudiant(e)s semblent ainsi accepter leur manque de performance, et se satisfaire que d’autres soient bien meilleurs qu’eux. Ce sont parfois les mêmes étudiant(e) qui justifient leurs difficultés ou leur sentiment d’échec personnel par des causes extérieures (« L’enfer, c’est les autres », c’est bien connu !). Et sans doute auront-ils le même raisonnement quand il s’agira pour eux d’envisager leur réussite professionnelle. Une telle attitude est évidemment déconcertante car elle est incompatible avec l’esprit de performance : comment chercher à atteindre des objectifs ambitieux si l’on accepte de perdre 25% de son efficacité ?

Choix des sujets et moyenne des travaux d’écriture en Première ES1

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Classe de Première ES1 : moyenne des dissertations

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Classe de Première ES1 : moyenne des commentaires

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Classe de Première ES1 : moyenne des écrits d’invention

Choix des sujets et moyenne des travaux d’écriture en Première S3

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Classe de Première S3 : moyenne des dissertations

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Classe de Première S3 : moyenne des commentaires

Présentation de la copie, typographie

Tout d’abord, évoquons la lisibilité : il est inconcevable qu’un candidat au Baccalauréat rende une copie qui, pour être comprise, nécessite de la part du correcteur un travail de déchiffrement (voire de « surtraduction »). C’est à juste titre que de tels devoirs sont lourdement sanctionnés aux examens et concours : les ratures, le manque de soin, etc. traduisent en effet une profonde désinvolture à l’égard de l’autre (a fortiori quand certains candidats sont partis 3 heures après le début de l’épreuve et qu’ils auraient donc eu le temps de soigner leur graphie). À l’exception de cas malheureusement avérés médicalement de dysgraphie (qui est à l’écriture ce que la dyslexie est à la parole), la plupart des candidats font tout simplement preuve d’une négligence coupable, qui les pénalisera professionnellement s’ils ne modifient pas leurs pratiques. Deux copies en particulier ont nécessité de la part de ma collègue et de moi-même, pas moins de 35 minutes pour tenter de déchiffrer les caractères. En outre, ce temps occupé au déchiffrage fait souvent oublier le message véhiculé par le texte (obligeant souvent à relire depuis le début la phrase !). Autant vous dire que le jour du Bac, un correcteur ne sera guère prêt à l’indulgence.

Je vous renvoie ici aux remarques riches d’enseignement d’un autre rapport du jury (accès au cycle préparatoire au concours interne d’entrée à l’ENA, session 2008) :

Lorsque l’écriture d’une copie est pratiquement illisible, il est tout aussi difficile de la noter, et encore davantage de porter sur elle une appréciation positive. A la limite, le candidat qui l’a rédigée l’a ipso facto quasiment annulée. L’on suggérera aux candidats concernés par cette difficulté de faire lire quelques pages de leur main à des proches pour recueillir leurs conseils, et de consacrer, au cours de leur préparation, tout le temps nécessaire à des exercices d’écriture articulée, – de la même façon que ceux qui éprouvent du mal à parler d’une manière audible et compréhensible se soumettent à des exercices d’articulation orale. Comment le jury pourrait-il prendre au sérieux un candidat, quelles que soient ses qualités, qui ne veille pas d’abord à se faire comprendre ? Peut-on accorder grand crédit à un homme ou une femme qui vise à exercer des fonctions importantes au sein de la haute administration sans paraître se soucier des conditions minimales de la communication avec les autres ? Est-il pensable en effet que cette personne soit, à terme, en mesure d’expliquer les enjeux d’une situation donnée, de définir ses objectifs, de convaincre ou de persuader l’autorité hiérarchique dont il dépend, les subordonnés qui attendent de lui soutien et instructions, le public qu’il est chargé de servir ?

L’orthographe et la syntaxe

Si de nombreux élèves ont porté leur attention sur l’orthographe, des difficultés persistent, d’abord dans l’écriture des noms propres, pourtant connus. C’est encore plus agaçant quand il s’agit d’auteurs dont le nom est mentionné dans le corpus : Beaudelaire pour Baudelaire par exemple. Dans deux copies, Daumal est devenu Duval ! Attention également aux fautes sur du vocabulaire d’usage qui dénotent un manque de rigueur (d’autant plus qu’il n’est quand même pas compliqué d’apprendre une fois pour toutes l’orthographe de certaines expressions !) :

  • Quand à pour quant à
  • malgrés pour malgré
  • (malgré que : sans être incorrecte, cette expression est néanmoins lourde et fort peu littéraire. Préférez « bien que »)
  • Voir (dans le sens de « et même ») au lieu de voire
  • quatres pour quatre
  • de faite pour de fait (en raison de la prononciation du « t » à l’oral qui n’est pas recommandable)
  • etc.

J’évoquerai brièvement les familiarités : n’attendez aucune indulgence, a fortiori dans les examens et concours de haut niveau, pour ce qui concerne tout relâchement au niveau du lexique. Voici quelques exemples alarmants : « le poète se fout de la société » ; « Daumal en a marre » ; « arrêtez de nous embêter avec vos conneries M. Baudelaire (dans l’écriture d’invention), etc.

Nous avons noté par ailleurs un très grand manque de rigueur dans le choix du vocabulaire utilisé : attention par exemple à l’usage que vous faites du verbe « citer » : c’est toujours vous qui citez et non l’auteur ! Prenons l’exemple de cette copie :

« À travers « Les dernières paroles du poète », René Daumal cite : « Je vous ferai retrouver la parole ».

Il aurait fallu écrire :

  • « À travers « Les dernières paroles du poète », René Daumal s’écrie : « Je vous ferai retrouver la parole ».
  • Ou alors : « Citons « Les dernières paroles du poète », où René Daumal s’écrie : « Je vous ferai retrouver la parole ».

Attention enfin à la syntaxe, c’est-à-dire aux constructions de phrases. Dans l’exemple ci-dessous, la répétition des mots ou expressions, ainsi qu’un mauvais usage du système verbal (concordance des temps), alourdissent non seulement le texte, mais finissent par compromettre le sens entier du message qui devient difficilement compréhensible :

Après avoir refusé la société, le poète prend la décision de revenir à la réalité parce qu’il veut revivre et demande qu’on le délivre. Il a décidé de revenir à la réalité car il entendait des bruits de baïonnette et d’éperons, il a donc conclu que son délai accordé pour dire ses paroles était proche de la fin. Au dernier moment, sa parole était proche, il éclata, il veut être délivré et il veut aussi revivre avec les autres pour qu’il leur fasse retrouver la parole. Pour être délivré et pour délivrer les autres, il leur demande…

On voit combien la langue, insuffisante et confuse, ne parvient pas à communiquer la pensée, la structurer et l’organiser. Autre difficulté : l’élève raconte le texte au lieu de l’analyser. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander de vous entraîner à l’expression : c’est en écrivant, en lisant, en notant sur un petit répertoire des formules « toutes faites » que l’on peut s’améliorer et progresser. J’avais même suggéré, dans un support de cours précédent, d’utiliser votre MP3, afin de mémoriser certaines expressions facilitant ainsi le travail d’écriture le jour de l’examen. Peu d’élèves malheureusement suivent ce conseil.

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2. La question sur le corpus

arrow.1242450507.jpg Voir le corrigé en cliquant ici.

arrow.1242450507.jpg Rappel du sujet : il était demandé aux candidats de « caractériser, en les comparant, les figures du poète imaginées dans les quatre textes du corpus ».

Les contresens d’interprétation de la consigne

Attention aux lectures hâtives des consignes : elle conduisent presque toujours à une mauvaise compréhension de la question. Ainsi, les mots « figure » et « imaginées » ont suscité quelques graves erreurs. D’où un certain nombre de réponses entièrement hors-sujet et malheureusement inévaluables. De fait, vous avez été un certain nombre à interpréter le terme « figure » dans son sens stylistique. Le participe « imaginées » qui fait penser aux « images » en poésie, n’a fait que renforcer cette erreur. Les élèves concernés auraient dû cependant prêter attention : de fait, l’expression de « figure du poète » ne renvoie absolument pas aux « figures de style ». Ici, étudier les « figures du poète » revenait à s’interroger sur la représentation du poète afin de déterminer quelle image les auteurs donnaient de sa condition et de sa mission dans la société.

La nécessité de « confronter » les textes

On attendait une réponse d’une trentaine de lignes environ. Il était donc attendu des aptitudes à la synthèse, en particulier la capacité à confronter les textes au lieu de les traiter isolément. Tous les textes du corpus mettaient en relation le poète et la société. En général, les élèves l’ont bien compris. Chez Baudelaire et Daumal (et dans une certaine mesure chez Aragon) cet élan vers l’autre aboutissait pourtant à un échec. De nombreux étudiants ont à ce titre rappelé la figure du « poète maudit ». C’était tout à fait acceptable à la condition bien entendu d’utiliser avec prudence la notion. Si l’on pouvait tolérer qu’un élève compare Daumal à un « poète maudit » comme Baudelaire, il était en revanche inconcevable d’inclure Éluard ou Aragon. Quelques rares candidats ont perçu dans la figure du poète imaginée par les textes l’allégorie d’une mise en question d’un ordre social existant, symbolisée finalement par la mort biologique du poète. Cela a donné des réponses souvent judicieuses. En revanche, le discours d’Éluard et le poème d’Aragon ont posé davantage de difficultés d’interprétation, parce qu’ils touchaient à des problématiques moins évidentes, en particulier le refus de toute représentation élitiste ou spiritualiste de la poésie.

Dans quelques rares copies, ma collègue et moi-même avons déploré des réponses du type : « Dans les documents A et B, par opposition au document C ». Ce genre de prose « administrative » ne veut strictement rien dire. La présentation des textes doit mentionner explicitement leur titre ou le nom de l’auteur : « Dans « l’Albatros » ainsi que dans le poème de René Daumal… ». L’indication de numéro ou de lettre dans l’intitulé des sujets n’est donc qu’une aide typographique destinée à mieux mettre en valeur les textes.

La tendance à la généralisation

C’est l’erreur la plus fréquente. Elle touche un certain nombre de candidats (parfois de valeur) qui éprouvent des difficultés à hiérarchiser et à sélectionner leurs connaissances : ils veulent tout mettre en négligeant les aspects particuliers de la consigne : c’est-à-dire sa délimitation. Leur réponse ressemble ainsi à une sorte d’exposé ou de discours très général. Autre cas de figure : vous vous trouvez devant un texte évoquant une problématique déjà traitée (c’était le cas du poème « L’Albatros » de Baudelaire), et vous cherchez à réutiliser vos connaissances… le risque est de tomber dans les généralités en oubliant la prise en compte minutieuse de la question spécifique qui vous est soumise.

Voici un exemple de cette tendance à la généralisation :

Le poème de Baudelaire est composé de quatrains rédigés en alexandrins. Le poème évoque le thème du voyage. En effet, le poète emploie le champ lexical de la mer : « tempête », « mers », « gouffres amers », « avirons »...

Comme on le voit, l’élève exploite des connaissances qui auraient peut-être été judicieuses dans un autre contexte mais qui s’avèrent tout à fait inutiles ici.

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3. Le commentaire

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Comme la dissertation dont il reprend un certain nombre d’exigences, le commentaire consiste à présenter avec ordre et méthode un bilan personnel de lecture. Il y a donc dans tout commentaire une visée démonstrative : le but étant de démontrer grâce à des notions spécifiques d’analyse littéraire organisées en axes, ce qui fait l’intérêt d’un texte.

J’ai été étonné du nombre très important de candidats ayant opté pour le commentaire, sans mesurer, semble-t-il, la difficulté de cet exercice. De là, des notes assez faibles dans l’ensemble. Elles tiennent au fait que les élèves n’ont pas bien perçu la portée politique et même révolutionnaire du texte de Daumal, qui était difficile, il est vrai. Pourtant les indices étaient nombreux : tantôt réquisitoire, tantôt plaidoyer, le texte justifiait l’engagement dans sa fonction destructrice de mise en question d’un système idéologique :

Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole !

De cette mauvaise interprétation de départ ont découlé plusieurs erreurs : la plus regrettable a été de négliger la fonction symbolique du texte (qui pouvait se lire comme un apologue) au profit d’une lecture narrative et affective (souvent au premier degré) assez puérile (on nous « raconte » la vie d’un poète qui se frappe la tête contre les murs, isolé et incompris, et qui va être pendu, etc.) ; lecture qui ne parvenait pas au symbolique. Nous avons par ailleurs été littéralement « ahuris » de lire dans certaines copies que le poète était qualifié d’assassin, de tueur, etc. Certains candidats sont partis dans de vagues procès sur la peine de mort amenant à s’interroger sur la légitimité de la sentence !

« Pour avoir trop balancé »… source de contresens !

« Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort. » Cette phrase, en apparence anodine a semé un grand trouble chez certains… Au point de les amener à commettre un grave contresens sur le verbe « balancer ». Si le balancement au bout d’une corde n’a posé aucune difficulté, quelques candidats soucieux de polysémie ont risqué l’hypothèse selon laquelle le poète (devenu soudainement déloyal, fourbe et félon) a été condamné à mort parce qu’il avait « balancé » ! Morale de l’apologue : le traitre n’avait donc que ce qu’il méritait !

L’introduction

En général, elle a posé problème dans de nombreux commentaires. En premier lieu, vous avez oublié (à quelques très rares exceptions près) de contextualiser le texte de Daumal. Pourtant l’année 1936 ne vous était pas inconnue sur le plan historique (la Guerre civile espagnole, le Front populaire, la montée des fascismes…). D’où des introductions d’à peine quelques lignes, situant grossièrement le texte et annonçant vaguement un plan. À l’opposé, certains (bons) élèves ont commis la regrettable erreur de réciter leur cours sur la poésie engagée pour problématiser le texte : non seulement, cela n’avait pas d’intérêt mais de plus, cela perdait le lecteur au lieu de le guider. Attention donc : des introductions trop longues, qui ressemblent à des exposés sur un genre, une époque, un auteur sont tout aussi problématiques que des introductions trop courtes.

Dans l’introduction, amenez rapidement le texte (genre, questions littéraires que pose ce genre). La date de parution du texte doit vous permettre de le replacer dans l’histoire des idées et des mouvements culturels, sans vous attarder pour autant sur des considérations trop générales. C’est à partir de là que vous pourrez problématiser le passage à commenter et annoncer votre plan.

Mais l’erreur majeure de beaucoup d’introductions a été de mal annoncer le plan (voire de l’oublier !). Lisons ces deux exemples d’introduction pour essayer de comprendre ce qui ne convient pas et doit être amélioré :

  • introduction 1 [problématisation + annonce du plan] :

Nous nous demanderons comment le poète a vécu ses dernières heures de vie. Dans un premier temps, nous verrons les conditions d’enfermement du poète, puis le moment de sa pendaison et enfin nous étudierons les minutes qui suivent sa mort.

  • introduction 2 [problématisation + annonce du plan + début de la première partie] :

Dans ce poème de René Daumal, « Les dernières paroles du poète », nous voyons la mise à mort d’un poète. Nous verrons le déroulement en deux parties. La première : la veille de l’exécution ; puis en deux le jour de l’exécution pour répondre à la question : comment le poète vit l’approche de son exécution ? »

[Début du premier axe] Donc la veille de sa mise à mort, le poète est désespéré. Il se tape la tête contre le mur comme s’il n’en revenait pas…

Comme nous le voyons, la difficulté de ces deux introductions tient d’abord au fait qu’elles ne problématisent pas le texte, c’est-à-dire qu’elles ne parviennent pas à en dégager l’enjeu, le problème posé et qui doit amener à un questionnement (ici la question de l’engagement). Au lieu de cela, les candidat(e)s adoptent une démarche maladroite, qui consiste dès l’annonce de leur plan à « raconter » le texte. L’introduction 2 est particulièrement illustrative de cette difficulté : non seulement le plan ne progresse pas puisqu’il est « linéaire », au lieu d’être “organisé”, c’est-à-dire structuré selon une logique démonstrative, mais il amène par la force des choses à faire de la paraphrase.

Un bon plan doit être fondé sur plusieurs axes allant vers la formulation des intentions de l’auteur, ou des effets produits sur le lecteur. Comme pour la dissertation, vous annoncerez d’abord l’idée principale que vous développerez en quelques lignes, si possible de façon conceptuelle et analytique. Puis vous illustrerez cette idée à l’aide d’exemples, donc de citations.

Le plan d’exemples

Au lieu d’être fondé sur des axes permettant de faire émerger la problématique, le plan d’exemples se limite à des remarques de détail : il n’y a pas de fil conducteur, d’idée directrice. On le voit nettement dans l’exemple ci-dessous tiré d’une copie d’élève :

D’autre part, l’auteur a fortement insisté sur l’emploi de l’imparfait à valeur descriptive. Cette fois-ci encore cela dégrade de manière irréversible le statut de l’artiste puisque la description […]
Enfin, l’artiste de cette œuvre a fait appel au discours direct. Dans ce contexte, le discours direct permet au poète d’exprimer son désespoir, son impuissance face à un destin qu’il ne peut contrôler […].

Certes, il y a bien des connecteurs (« D’autre part », « enfin ») mais le candidat juxtapose des remarques (d’ailleurs beaucoup trop superficielles) sur les formes d’écriture (l’imparfait, le discours direct), à partir desquelles s’organise son parcours démonstratif : mais ici les moyens (la forme, les procédés) sont mis à la place de la fin (l’interprétation et le sens global du texte) : il n’y a donc pas de lecture « organisée » et « structurée en axe.

Il y avait peu pourtant à faire ; il suffisait de modifier l’ordre des éléments :

Premier paragraphe : « D’autre part… l’irréversibilité de la mort [sens] est accentuée par les imparfaits à valeur durative [forme] qui évoquent l’écoulement du temps, la longue attente de la mort. »

Deuxième paragraphe : « Enfin, l’expression du désespoir et de l’impuissance face à la mort [sens] est bien rendue par l’utilisation du discours direct [forme] qui traduit la violence affective du poète, et peut-être le refus d’un destin qu’il ne peut contrôler…

Le fait de « raconter » le texte au lieu de l’analyser

Dans de très nombreux commentaires, les élèves ont été abusés par l’apparence narrative du texte de Daumal. Ils l’ont donc envisagé comme une « histoire », commettant ainsi des erreurs regrettables sur le plan de l’interprétation. Beaucoup d’élèves en effet n’ont fait que « raconter » ou « décrire » le texte en oubliant sa spécificité poétique d’une part et son très net ancrage argumentatif d’autre part. D’où un très grand nombre de commentaires entièrement « linéaires » et strictement paraphrastiques. On fait de la paraphrase quand on redit ce qu’exprime déjà un texte. C’est un obstacle majeur dans le commentaire puisqu’elle conduit à délayer le contenu au lieu de l’expliquer. De là une absence totale de raisonnement démonstratif, sans aucune analyse et sans aucune réflexion sur la question de l’engagement, qui était pourtant essentielle dans le texte.

La conclusion

Beaucoup de conclusions se sont bornées à répéter l’introduction. De là l’impression très négative laissée par la lecture. On doit mesurer au contraire en vous lisant ce qui a justifié votre démarche analytique. Attention aussi aux conclusions qui poursuivent l’analyse du texte, avec exemples et citations à la clef. C’est d’une maladresse incroyable.

Par définition, une conclusion est un bilan. Elle doit être brève et ne pas comporter d’exemples. Elle sera d’autant meilleure qu’elle répondra implicitement à la question : « D’où est-ce que je suis parti, pour parvenir où ? ». C’est la raison pour laquelle je vous conseille de rédiger votre conclusion dès que vous avez terminé l’introduction, afin de bien mettre en valeur la cohérence de votre parcours démonstratif.

Concernant l’élargissement, je vous recommande la prudence. Attention aux prétendues “ouvertures”, tellement larges et vagues, qu’elles se noient bien souvent dans des considérations dépourvues d’intérêt ; ce qui est fortement pénalisant, surtout en fin de devoir : si vous manquez d’inspiration, je vous recommande donc de ne pas élargir. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée.

Grille d’évaluation retenue

  • Compréhension du sens global du texte (4 points) : être capable de dégager les enjeux
    • Thèmes abordés,
    • Contextualisation, même sommaire
    • Capacité à présenter un projet de lecture
  • Capacités d’analyse (4 points) : le candidat est capable d’analyser la façon dont le style du texte suscite des effets de sens.
    • Prise en compte de la spécificité générique du texte (un poème)
    • Analyse précise du lexique et de la rhétorique
  • Organisation et structuration du devoir (4 points)
    • Introduction, conclusion
    • Parcours démonstratif organisé en axes (être capable de dégager deux ou trois axes de lecture, si possible hiérarchisés)
    • Structure des paragraphes démonstratifs
  • Mobilisation adaptée des connaissances (4 points)
    • Qualité de l’écrit (orthographe, syntaxe)
    • Vocabulaire spécifique à l’analyse littéraire
    • Réinvestissement de la culture générale

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4. La dissertation

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arrow.1242450507.jpg Rappel du sujet : Est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes “parlent pour tous” ? Vous construirez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus, ainsi que sur vos connaissances et lectures personnelles.

Analyse du sujet

Le libellé du sujet posait clairement la nature du travail demandé : il s’agissait de rédiger une discussion (« Est-il juste de penser […] que ? »). À ce titre, beaucoup de candidats ont débuté leur devoir en réfutant la thèse de l’auteur. C’est une erreur du point de vue de la méthode. Je rappelle que toute discussion exige de soutenir d’abord l’opinion puis de la réfuter ou tout au moins de la nuancer.

La citation amenait par ailleurs le candidat à réfléchir au statut et à la mission du poète dans la société, et donc plus largement aux enjeux de la poésie. Le défaut de nombreux travaux a été de ne pas considérer suffisamment les limites imposées par le sujet : il ne s’agissait en aucun cas de discourir vaguement sur les poètes ou les mouvements littéraires mais de répondre de manière ordonnée et construite à une problématique. Il était donc essentiel de déterminer les limites de l’énoncé afin d’éviter la généralisation (voir plus haut) ou le hors-sujet : n’oubliez pas que les devoirs hors-sujet peuvent être notés sur la moitié des points ! Certes, votre connaissance des œuvres et votre culture générale sont essentielles… mais à la condition de les exploiter avec discernement en tenant compte de la spécificité de l’énoncé. Quel est l’intérêt de “recracher” ses connaissances sur le Romantisme ou la poésie si ce qu’on écrit n’a pas de rapport étroit avec la problématique posée ? Certains élèves ont ainsi perdu un nombre considérable de points parce qu’ils ont voulu « tout mettre », ôtant ainsi à leur parcours démonstratif sa cohérence.

L’introduction

En général, nous avons trouvé une introduction dans tous les devoirs. Mais dans de trop nombreux travaux, cette introduction a posé problème parce que les étudiants n’ont pas su amener correctement le sujet et la problématique. N’oubliez pas tout d’abord l’entrée en matière (accroche ou amorce) : elle est importante d’un point de vue rhétorique puisque son but est de préparer le lecteur au thème que vous allez aborder. L’annonce du sujet est évidemment essentielle. Vous devez obligatoirement rappeler le sujet (ici la citation d’Éluard) en le contextualisant brièvement [ancrage historique, culturel, etc.] et en le problématisant. Je vous conseille à ce titre de privilégier une approche restreinte en partant d’une problématique clairement définie plutôt que d’élargir et de prendre le risque de rester dans le vague et les généralités. Prenons un exemple concret :

Les poètes parlent pour tous car il y a différentes manières et de styles d’écrire des poèmes comme au XIXème siècle pour le Romantisme mené par Charles Baudelaire, Rimbaud, Victor Hugo… suivis par le réalisme et le Surréalisme avec des poètes comme Paul Éluard, Louis Aragon dans le XXème siècle. Tous les poètes écrivent pour des personnes précises comme pour une chanson. La poésie est une mélodie pour divertir toutes les personnes qui voudront l’écouter et la croire…

Outre les maladresses de syntaxe, l’élève ici n’amène pas bien le sujet. Tout d’abord, il n’y a pas d’entrée en matière : dès la première ligne, la citation d’Éluard est certes rappelée mais sans guillemets ! Sans mention même du nom de l’auteur. En outre, toute l’introduction est très générale, voire confuse : quel est l’intérêt de rappeler Baudelaire, Rimbaud, Hugo, Éluard, Aragon ? Quel est l’intérêt d’évoquer le réalisme qui est avant tout un mouvement romanesque ? Pourquoi également partir sur la chanson en prenant le risque de faire perdre au lecteur le fil du raisonnement. D’ailleurs, le terme « divertir » qui est utilisé amène à négliger l’enjeu majeur de la problématique posée par le corpus, qui était celle de l’engagement. À la fin du paragraphe, on ne sait donc plus vraiment où l’élève veut en venir.

Dans l’exemple ci-dessous, il y a une meilleure application de la méthode, dans la mesure où l’élève a choisi une problématique plus restreinte, permettant de mieux cerner les enjeux de la poésie. En revanche, l’absence d’entrée en matière et de contextualisation sont préjudiciables, tout comme les maladresses de syntaxe et les lourdeurs de style :

Ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. Tels sont les dires de Paul Éluard pour décrire les poètes dans l’Évidence poétique, écrit en 1937. Cette phrase peut nous amener à nous poser la question suivante : « Est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes parlent pour tous ? » C’est ce que nous tenterons de démontrer en développant dans une première partie les poètes engagés, s’exprimant au nom de tous et pour toute la société, et en y opposant, dans une deuxième partie, les poètes marginaux, tournés vers eux-mêmes et ceux voulant la qualité de prophète uniquement afin de montrer leur supériorité.

Avec un peu plus de travail pourtant, l’élève aurait pu (très facilement) réussir son introduction ; cela aurait pu donner par exemple :

C’est en 1937, quelques mois après le Front populaire et en pleine guerre d’Espagne, que Paul Éluard affirme dans l’Évidence poétique, que les poètes « ont maintenant l’assurance de parler pour tous ». Ces propos nous amènent à réfléchir à la mission du poète dans la société. Est-il juste de penser, comme le proclame l’auteur, que les poètes « parlent pour tous » ? De tels propos méritent en effet d’être discutés. Dans une première partie, nous ferons porter nos analyses sur la problématique de l’engagement en montrant comment les poètes engagés s’expriment au nom de tous et pour toute la société. Mais dans une deuxième partie, nous nuancerons toutefois l’affirmation d’Éluard en centrant notre réflexion sur la poésie plus intimiste, celle des poètes romantiques ou symbolistes en particulier qui, élevant le poète au rang de prophète, l’ont souvent séparé de la société.
 

La problématisation sous forme de titres dans le commentaire ou la dissertation

Je vous rappelle qu’en aucun cas, vous ne devez faire apparaître de titres dans un commentaire ou une dissertation littéraires (alors que c’est admis dans une dissertation économique). Certes, sur votre brouillon, il est tout à fait recommandé de mettre des titres à vos parties afin de visualiser votre parcours démonstratif, mais ces titres ne doivent pas figurer sur votre copie. Vous devez toujours problématiser sous forme de phrases.

Prenons l’exemple d’une copie dans laquelle l’élève commence ainsi l’une de ses parties :

II Le poète transmet sa vision au monde
1) La société

Ici, il aurait fallu écrire : « Quand le poète parle pour tous, il transmet sa vision au monde et tente de la faire partager au lecteur. Tout d’abord, c’est dans la société qu’il cherchera à agir… ». J’en profite d’ailleurs pour rappeler qu’un titre aussi vague que « La société » ne permet pas au lecteur d’en comprendre l’enjeu argumentatif (le poète est-il POUR la société ? CONTRE ? DANS ? HORS ?).

L’organisation du parcours argumentatif : le plan

Nous avons relevé un effort des élèves pour ordonner leur devoir selon un plan : c’est donc une bonne chose, mais malheureusement, trop de plans manquaient de rigueur et de cohérence : absence de progression dans la réflexion, « plans d’exemples » vides de sens. Je ne reviens pas ici sur les remarques déjà formulées à propos du commentaire. Je me bornerai donc à quelques rappels.

Le plan doit amener le lecteur à comprendre le parcours argumentatif sur lequel repose votre réflexion : il faut donc structurer le devoir selon une logique de progression qui va toujours du moins important au plus important. Une dissertation obéit en effet à une finalité que l’on peut résumer ainsi : « D’où est-ce que je suis parti ? Pour parvenir où ? » Ce principe de cohérence est d’autant plus essentiel que la dissertation repose sur une logique démonstrative.

Ce qui a posé le plus de difficultés aux candidats a été d’organiser leur plan autour d’idées. Bien souvent, comme dans le commentaire, ce sont malheureusement les exemples qui ont présidé à l’élaboration du parcours démonstratif, de là des paragraphes très plats, reposant sur des faits et non des arguments. Je vous rappelle l’une des règles essentielles de la dissertation : à savoir que vous devez structurer chacune des parties autour de deux ou trois arguments en partant de l’argument le plus évident (le moins important) pour arriver à l’idée la plus essentielle à vos yeux.

Afin de guider le correcteur dans votre parcours argumentatif, n’oubliez pas en outre d’utiliser les connecteurs logiques ainsi que les tournures de transition. De fait, il ne faut jamais enchaîner les arguments en se contentant de juxtaposer les idées entre elles. Enfin, renoncez toujours à exploiter une idée qui ne s’inscrirait pas dans la problématique : c’est ainsi que quelques élèves ont souhaité aborder la question du lyrisme en poésie. C’était pertinent à la condition de rattacher le lyrisme à l’expression intimiste d’une émotion personnelle en opposition donc avec la thèse d’Éluard. Mais il n’y avait évidemment aucun intérêt à évoquer le thème de la nature ou du voyage dans la poésie romantique, ou de rédiger tout un paragraphe sur le sentiment amoureux chez Ronsard.

Concernant les exemples, certains élèves ont souhaité élargir le cadre de leur réflexion en ouvrant à la chanson. Ma collègue et moi-même avons accepté cette approche dès lors qu’elle reposait sur des connaissances et une curiosité intellectuelle avérées. Mentionner Léo Ferré, Grand Corps Malade, Jean Ferrat ou même un groupe de Rap français est tout à fait légitime à la condition de passer du fait à l’interprétation. Quel est l’intérêt d’aligner des banalités et des lieux communs par manque de réflexion personnelle ?

La tendance à la généralisation

J’ai maintes fois évoqué ce risque. Je n’y reviendrai donc pas longuement. Dans une dissertation particulièrement, la tendance à la généralisation amène au hors-sujet. Sachez que tout paragraphe sortant du cadre imposé n’est pas pris en compte (et s’avère même pénalisant). Dans l’exemple ci-dessous, le candidat a donc travaillé « pour rien » :

La poésie est née en Grèce et à Rome durant l’Antiquité. Elle est, avec le théâtre, l’une des grandes inventions non scientifiques de cette époque. La poésie fut longtemps le moyen d’expression des ménestrels qui accompagnent ces poésies de musique. Ils mettaient sous forme de vers les histoires qu’ils entendaient et les répandaient de village en village, de ville en ville, ce qui donna naissance à de nombreuses légendes, les histoires étant toujours, ou presque, changées, modifiées afin de paraître plus monstrueuses ou plus héroïques. Au fur et à mesure, elle devint le domaine gardé des poètes et ne fut plus comprise des masses qui s’en détachèrent.

En lisant ce paragraphe, le lecteur se demande quel est le lien avec la problématique. On a davantage l’impression d’une sorte d’exposé historique, au demeurant fort incomplet : on passe de l’Antiquité aux ménestrels ! De plus, la démonstration est peu évidente. Il suffisait pourtant de peu de choses pour coller au sujet. Le candidat aurait dû rappeler d’abord l’axe de sa réflexion, puis l’étayer en explicitant avant de passer à l’exemple :

Comme le dit Paul Éluard, la poésie « parle pour tous » [rappel de l’idée générale], elle assume ainsi en premier lieu une fonction de représentation sociale [argument]. De fait, le poète représente le peuple, il en est souvent le porte-parole [développement de l’idée]. Sur le plan historique, les exemples ne manquent pas. Comment ne pas citer ici les ménestrels, qui sont l’une des figures les plus emblématiques de l’histoire médiévale ? Ces poètes qui s’accompagnaient d’instruments (etc.) [exemple].

Ensuite, l’élève pouvait terminer en orientant son argumentation sur l’importance donnée à la réalité sociale. L’exemple des ménestrels était intéressant et aurait pu faire l’objet d’une exploitation probante, en particulier avec les littératures orales contemporaines : c’est ainsi que les joutes oratoires, fréquentes dans le rap, perpétuent de nos jours cet ancrage populaire d’une poésie qui parlerait « pour tous ». Comme vous le voyez, il est assez facile, une fois que l’on a compris la démarche, de réaliser un travail acceptable, à la condition de réfléchir rigoureusement en se posant des questions, en variant les points de vue. Tout est question de pratique : plus vous vous entraînerez et plus vous progresserez.

La conclusion

Beaucoup de conclusions se sont bornées à répéter l’introduction. De là l’impression très négative laissée par la lecture. On doit mesurer au contraire en vous lisant ce qui a justifié votre démarche analytique. Attention aussi aux conclusions qui poursuivent l’analyse du texte, avec exemples et citations à la clef. C’est d’une maladresse incroyable.

Par définition, une conclusion est un bilan critique. Elle doit être brève et ne pas comporter d’exemples. Il ne s’agit donc pas de rappeler les étapes du raisonnement, ce qui vous amènerait à d’inévitables redites, mais les résultats auxquels vous êtes parvenu au terme de votre démonstration. 

Concernant l’élargissement, je vous recommande la prudence. Attention aux prétendues « ouvertures », tellement larges et vagues, qu’elles se noient bien souvent dans des considérations dépourvues d’intérêt ; ce qui est fortement pénalisant, surtout en fin de devoir : si vous manquez d’inspiration, je vous recommande donc de ne pas élargir. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée.

Grille d’évaluation retenue

  • Compréhension du sujet (4 points) : être capable de dégager les enjeux
    • Thèmes abordés, problématisation : interprétation juste des éléments essentiels de l’énoncé
  • Aptitude à la réflexion et à l’argumentation (4 points)
    • capacité à développer un point de vue critique à l’aide d’arguments convaincants et pertinents
    • pertinence des exemples et des illustrations
  • Organisation et structuration du devoir (4 points)
    • Introduction, conclusion, transitions
    • Parcours démonstratif organisé en axes cohérents
    • Structure des paragraphes argumentatifs
  • Mobilisation adaptée des connaissances (4 points)
    • Qualité de l’expression écrite (orthographe, syntaxe, style)
    • Exploitation du corpus et culture littéraire

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5. L’écrit d’invention

arrow.1242450507.jpg Pour accéder au corrigé, cliquez ici.

arrow.1242450507.jpg Rappel du sujet : imaginez un dialogue entre le poète baudelairien et un des “hommes d’équipage” représentant une société sourde à la poésie.

Beaucoup d’élèves, qui ont encore en mémoire de vagues souvenirs de rédactions au collège, interprètent souvent très mal la nature de cet exercice. Je rappellerai d’abord les Instructions officielles (B.O. n° 46 du 14.12.06) qui fixent précisément les exigences requises :

« L’écriture d’invention permet au candidat de mettre en œuvre d’autres formes d’écriture que celle de la dissertation ou du commentaire. Il doit écrire un texte, en liaison avec celui ou ceux du corpus, et en fonction d’un certain nombre de consignes rendues explicites par le libellé du sujet. L’exercice se fonde, comme les deux autres, sur une lecture intelligente et sensible du corpus, et exige du candidat qu’il se soit approprié la spécificité des textes dont il dispose (langue, style, pensée), afin d’être capable de les reproduire, de les prolonger, de s’en démarquer ou de les critiquer ». […] En aucun cas on ne demande, le jour de l’examen, l’écriture de textes de pure imagination, libre et sans contrainte ».

C’est la raison pour laquelle, sélectionner l’écriture d’invention lors de l’épreuve relève avant tout d’un choix quoi doit être mûrement réfléchi. Le sujet proposé invitait les élèves à « imaginer un dialogue entre le poète baudelairien et un des “hommes d’équipage” représentant une société sourde à la poésie ».

Ce type de travail conjuguait donc deux contraintes :

  • la contrainte argumentative puisqu’il s’agissait d’exprimer des opinions à partir d’une problématique donnée, en fonction d’un but précis (la place et la mission de la poésie dans la société) ;
  • la contrainte proprement littéraire.

Même si la production demandée relevait donc de la fiction, il est évident que la forme imposée par le dialogue suggérait de savoir exploiter une culture générale suffisante ainsi qu’un certain nombre de registres (éloge, blâme, réquisitoire, plaidoyer, etc.). En outre, il paraissait évident qu’un tel sujet amenait le candidat à un travail approfondi sur le style.

Ce n’est pas un hasard si Baudelaire a été choisi par les concepteurs du sujet. L’auteur des Fleurs du mal est en effet bien connu de la plupart des jeunes. Sa marginalité qui en a fait la figure emblématique du « poète maudit », empreinte d’une esthétique nouvelle placée sous le signe de l’antithèse (le spleen et l’idéal) permettaient de réfléchir à la double condition du poète, telle qu’elle était posée dans « l’Albatros » : d’une part, le poète mage et prophète ; d’autre part le poète maudit.

Je rappellerai ici ce que j’avais déjà dit dans un précédent rapport :

Je dois, et fort malheureusement, faire un constat globalement négatif à propos du niveau général des élèves ayant choisi cet exercice ; sauf quelques bonnes (même très bonnes) copies, le manque de préparation, aussi bien stylistique que culturelle, des candidats est inquiétant […] tant l’accumulation des fautes les plus élémentaires est au-delà de ce qui se peut concevoir : aucune référence culturelle ». […] N’oubliez pas que le correcteur vous juge d’abord sur des connaissances (le fond) et la manière dont vous allez les exploiter au niveau rédactionnel (la forme). Nous ne saurions trop vous rappeler que cet exercice exige, tout comme le commentaire et la dissertation, de la méthode. Un écrit d’invention ne s’improvise pas : cela passe d’abord par un strict respect des contraintes imposées par le sujet et par un entraînement personnel.

La grande erreur de beaucoup d’étudiants a été de se précipiter : les élèves les plus sérieux ont certes fait un brouillon, mais ils ont rédigé tout de suite. Au lieu de préparer un plan, ils ont « imaginé » spontanément leur dialogue. De là des travaux souvent décevants dans la mesure où il n’y avait pas de parcours argumentatif. Prenons par exemple cet écrit, assez représentatif de nombreuses copies :

– Excusez-moi Monsieur, mais avec tout le respect que je vous dois, vous trouvez normal de laisser agir vos hommes de la sorte ?
– Oh ! Monsieur Baudelaire, après plusieurs jours passés en mer, il faut bien que mes hommes puissent se défouler, trouver une occupation. Vous savez, sur un bateau, on a vite fait de s’ennuyer.
Baudelaire révolté essaye de se retenir, mais ce n’est pas chose facile.
– Vous pensez que c’est normal de torturer un animal à bout de force en lui crevant les yeux, dit-il sèchement.
En effet, les albatros sont des oiseaux marins qui parcourent d’énormes distances lors de leurs migrations pour se reproduire. Malheureusement, en mer il n’y a rien pour qu’ils puissent se reposer…

La difficulté ici, c’est qu’il y a certes un dialogue, mais il détourne le sujet de son enjeu majeur qui était de faire réfléchir à la fonction de la poésie, et non au sort des albatros ! N’oubliez pas que l’épreuve est destinée à tester vos connaissances sur les objets d’étude (ici la poésie) et à apprécier la qualité de votre expression littéraire : dans le cas présent, l’élève n’a pas pensé à exploiter sa culture et ses connaissances. Par ailleurs, le discours s’oriente au fur et à mesure vers une sorte d’exposé documentaire sur la vie des albatros. Je renonce à évoquer d’autres écrits d’invention, qui se caractérisent malheureusement par une accumulation de bavardages superficiels. Que dire aussi de certains travaux qui, voulant mettre en scène Baudelaire, ont carrément fait parler l’albatros, amenant ainsi leur discours du côté du fantastique et du merveilleux ! Quelques rares étudiants, souhaitant se mettre à la place de Baudelaire, ont privilégié un discours ampoulé, pseudo poétique, bourré de stéréotypes langagiers, allant à l’encontre même des idées de Baudelaire ! Prenons le cas de cette copie :

Moi diabolique ? ! Ce n’est pas pour vous rendre hystérique mais mes amis disent de moi que je suis plutôt fort sympathique. Et si je vous parle à présent ce n’est point pour vous causer malheur mais je dirai que c’est pour vous démontrer toute ma splendeur ainsi que ma grandeur

La démarche adoptée est ici des plus maladroites : quel est l’intérêt d’émailler les propos de Baudelaire de rimes ou de correspondances sonores (d’ailleurs fort pauvres : hystérique/sympathique ; malheur/splendeur/grandeur) et d’archaïsmes (« ce n’est point ») qui desservent considérablement le message à faire passer. Alors que Baudelaire et d’autres Symbolistes ont révolutionné la poésie (poème en prose, refus de la rime, transgression des normes et des conventions), de tels propos accréditent le stéréotype du registre « soutenu » hérité de la « petite école ». C’est tout à fait dommageable d’autant plus que les consignes n’amenaient absolument pas à ce type d’écrit.

Mais la méconnaissance du cours ne saurait à elle seule justifier de telles erreurs. Elles s’expliquent également par l’absence de plan préalable, et donc de parcours démonstratif. Pour pallier ce genre d’inconvénients, il suffisait de dresser au brouillon un tableau en deux colonnes (d’un côté les arguments du poète baudelairien ; de l’autre ceux du marin) et de les opposer en exploitant impérativement votre connaissance du cours (poète baudelairien = homme énigmatique, distant avec la société, refusant les valeurs morales et sociales reconnues, à la recherche de la beauté, de l’évasion, du rêve, du spirituel, etc. par opposition avec le marin, représentant de la société et de ses codes). Quelques arguments seulement, s’ils étaient bien étayés, étaient acceptables pour ce type de travail. Il suffisait ensuite d’approfondir les idées (selon la même technique que celle du paragraphe argumentatif) et de les confronter dialogiquement, en veillant à faire progresser les idées. Et c’est seulement à la fin (au moment où le parcours argumentatif était structuré) qu’il fallait travailler rigoureusement la forme.

Mon conseil pour l’écriture d’invention

  1. Les fondations ;
  2. Les murs ;
  3. La déco.
 
  1. D’abord les fondations… Ne vous précipitez pas ! Réfléchissez calmement, et essayez de poser au brouillon les arguments sous forme d’une phrase simple, même d’une phrase nominale. L’idée doit évidemment être pertinente, puisqu’elle va constituer la base de votre paragraphe. Comme pour une maison : si la fondation est mauvaise, la maison s’écroule… Et si l’idée est mauvaise, votre paragraphe s’effondre  !
  2. Puis les murs ! Récrivez cette idée en étayant un peu plus : vous verrez que progressivement cela fera surgir des exemples, peut-être d’autres idées. Essayez toujours d’aller du particulier au général, de l’individuel au collectif.
  3. Et enfin, la déco ! Après vous pouvez faire du style afin d’exploiter les potentialités du langage : gradations ternaires, questions oratoires, anaphores, etc.
            
 

Grille d’évaluation retenue

  • Respect des consignes du sujet (4 points)
    • Adaptation de l’écriture au genre, au registre, etc.
  • Aptitude à la réflexion et à l’argumentation (5 points)
    • capacité à formuler des enjeux à partir du réinvestissement du texte, et des questionnements du corpus
  • Organisation et structuration du devoir (2 points)
  • Culture générale et qualités littéraires (5 points)
    • Qualité de l’expression écrite (orthographe, syntaxe, style)
    • culture littéraire (la notion de « poète baudelairien »)
    • utilisation des outils linguistiques et stylistiques
 

Copyright © février 2010, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif

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Au fil des pages… L'Indispensable en culture générale… Réussir l'épreuve de culture générale à Sciences Po…

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L’Indispensable en culture générale

___

Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po

Tous les stratèges vous le diront : la réussite passe par l’anticipation. Vous êtes nombreuses et nombreux à envisager de rentrer dans une Grande École, un IUT renommé, un Institut d’études politiques. Mais accéder à une filière sélective se prépare longuement avant. Certains se diront peut-être : « Je suis en Seconde ou en Première, j’ai bien le temps » ou alors : « Je n’ai pas encore fait de Philo, or beaucoup de sujets abordent des questions que je ne pourrai pas comprendre ». La grande erreur de ces étudiants est d’abord de se sous-estimer : « Je ne suis pas capable de » alors que vous êtes tout à fait capable (mais en cédant au découragement, on cède souvent à la paresse… Pas vrai ?). L’autre erreur, c’est de sous-estimer le niveau de culture générale qui sera exigé de vous : or, c’est sur la culture générale que se font les sélections. Si vous attendez l’année du concours, il sera malheureusement trop tard, car vous n’aurez ni le temps, ni l’ambition, ni une acquisition suffisante des méthodes de pensée et de travail requises. C’est dès maintenant que vous devez vous y préparer : et c’est d’autant plus facile qu’il n’y a pas pour le moment de risque pour vous ni d’enjeu immédiat. Il n’en ira pas de même l’année du concours !

Je vous recommande donc de parcourir ces deux ouvrages, dont les parties librement consultables sont suffisamment nombreuses pour en permettre une exploitation pertinente.

  • Le premier livre, L’Indispensable en culture générale, est relativement accessible : rédigé en 2008 par Jean-Marie Nicolle, il propose sous forme de fiches synthétiques, d’aborder les grandes problématiques culturelles, scientifiques, philosophiques qui ont marqué l’histoire des civilisations. L’intérêt du livre réside dans sa grande clarté et dans le nombre de notions abordées.

  • Quant à l’ouvrage de Joseph Larbre paru en 2005 (Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po), s’il s’adresse d’abord aux futurs candidats à Sciences Po, il touche évidemment un lectorat plus large. Vous pourrez y découvrir de passionnantes questions de Philosophie qui vous donneront envie d’être déjà en Terminale ! Si vous suivez une filière ES, vous retrouverez des problématiques déjà abordées en Première qui vous permettront de réinvestir utilement vos connaissances.

Le but bien entendu n’est pas de « tout lire » (qui consiste souvent à ne rien lire du tout) mais de lire un peu « au fil des pages », selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, un texte de référence, un sujet de dissertation, afin de vous « familiariser » avec l’esprit du concours. Si une notion vous intéresse mais qu’elle vous semble peu claire dans un ouvrage, essayez de voir comment elle est traitée dans l’autre manuel, ou tentez d’en savoir davantage sur Wikipedia par exemple. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe !

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 Ces ouvrages sont également susceptibles de vous intéresser :

Réussir la dissertation de philosophie: Auteurs et méthode    130 thèmes de culture générale


Voyez aussi cet article qui aborde un autre ouvrage de culture générale.

Au fil des pages… L’Indispensable en culture générale… Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po…

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L’Indispensable en culture générale

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Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po

Tous les stratèges vous le diront : la réussite passe par l’anticipation. Vous êtes nombreuses et nombreux à envisager de rentrer dans une Grande École, un IUT renommé, un Institut d’études politiques. Mais accéder à une filière sélective se prépare longuement avant. Certains se diront peut-être : « Je suis en Seconde ou en Première, j’ai bien le temps » ou alors : « Je n’ai pas encore fait de Philo, or beaucoup de sujets abordent des questions que je ne pourrai pas comprendre ». La grande erreur de ces étudiants est d’abord de se sous-estimer : « Je ne suis pas capable de » alors que vous êtes tout à fait capable (mais en cédant au découragement, on cède souvent à la paresse… Pas vrai ?). L’autre erreur, c’est de sous-estimer le niveau de culture générale qui sera exigé de vous : or, c’est sur la culture générale que se font les sélections. Si vous attendez l’année du concours, il sera malheureusement trop tard, car vous n’aurez ni le temps, ni l’ambition, ni une acquisition suffisante des méthodes de pensée et de travail requises. C’est dès maintenant que vous devez vous y préparer : et c’est d’autant plus facile qu’il n’y a pas pour le moment de risque pour vous ni d’enjeu immédiat. Il n’en ira pas de même l’année du concours !

Je vous recommande donc de parcourir ces deux ouvrages, dont les parties librement consultables sont suffisamment nombreuses pour en permettre une exploitation pertinente.

  • Le premier livre, L’Indispensable en culture générale, est relativement accessible : rédigé en 2008 par Jean-Marie Nicolle, il propose sous forme de fiches synthétiques, d’aborder les grandes problématiques culturelles, scientifiques, philosophiques qui ont marqué l’histoire des civilisations. L’intérêt du livre réside dans sa grande clarté et dans le nombre de notions abordées.

  • Quant à l’ouvrage de Joseph Larbre paru en 2005 (Réussir l’épreuve de culture générale à Sciences Po), s’il s’adresse d’abord aux futurs candidats à Sciences Po, il touche évidemment un lectorat plus large. Vous pourrez y découvrir de passionnantes questions de Philosophie qui vous donneront envie d’être déjà en Terminale ! Si vous suivez une filière ES, vous retrouverez des problématiques déjà abordées en Première qui vous permettront de réinvestir utilement vos connaissances.

Le but bien entendu n’est pas de « tout lire » (qui consiste souvent à ne rien lire du tout) mais de lire un peu « au fil des pages », selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, un texte de référence, un sujet de dissertation, afin de vous « familiariser » avec l’esprit du concours. Si une notion vous intéresse mais qu’elle vous semble peu claire dans un ouvrage, essayez de voir comment elle est traitée dans l’autre manuel, ou tentez d’en savoir davantage sur Wikipedia par exemple. Si vous le pouvez, notez (dans un petit répertoire) ce qui vous paraît important en précisant le titre de l’ouvrage et la page, afin de pouvoir vous y référer ultérieurement. Une règle importante : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe !

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Voyez aussi cet article qui aborde un autre ouvrage de culture générale.

La citation de la semaine… Michel Butor…

« … se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez… »

La hauteur des maisons diminue, le désordre de leur disposition s’accentue, les accrocs dans le tissu urbain se multiplient, les buissons au bord de la route, les arbres qui se dépouillent de leurs feuilles, les premières plaques de boue, les premiers morceaux de campagne déjà presque plus verte sous le ciel bas, devant la ligne de collines qui se devine à l’horizon avec ses bois.

[…]. Balayant vivement de leur raie noire toute l’étendue de la vitre, se succèdent sans interruption les poteaux de ciment ou de fer ; montent, s’écartent, redescendent, reviennent, s’entrecroisent, se multiplient, se réunissent, rythmés par leurs isolateurs, les fils téléphoniques semblables à une complexe portée musicale, non point chargée de notes, mais indiquant les sons et leurs mariages par le simple jeu de ses lignes.

Un peu plus loin, un peu plus lente, la masse des bois de moins en moins interrompue de villages ou de maisons, tourne sur elle-même, s’entrouvre en une allée, se replie comme se masquant derrière un de ses membres.

C’est une véritable forêt que le train longe, non, traverse, puisqu’au-delà de ce carreau où s’appuie toujours votre tempe, de l’autre côté du corridor vide maintenant et de ses vitres dont vous apercevez toujours la succession jusqu’à l’extrémité du wagon, c’est le même spectacle de futaie broussailleuse et terne qui va s’épaississant.

La voie ferrée y creuse une tranchée qui se resserre de telle sorte que vous ne voyez plus du tout le ciel, que le sol même se relève en de hauts remblais de terre nue ou de maçonnerie sur laquelle un instant, juste le temps de les reconnaître, se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez certes, mais peut-être pas aussi tôt, que vous avez lues maintes fois, que vous guettez à chaque passage pourvu qu’il fasse jour, parce qu’elles vous indiquent soit que l’arrivée est prochaine soit que le voyage est vraiment commencé.

[…] De l’autre côté du corridor, une onze chevaux noire démarre devant une église, suit une route qui longe la voie, rivalise avec vous de vitesse, se rapproche, s’éloigne, disparaît derrière un bois, reparaît, traverse un petit fleuve avec ses saules et une barque abandonnée, se laisse distancer, rattrape le chemin perdu, puis s’arrête à un carrefour, tourne et s’enfuit vers un village dont le clocher bientôt s’efface derrière un repli de terrain. Passe la gare de Montereau. »

Michel Butor, La Modification, Les Éditions de Minuit, Paris 1957.


Michel Butor, Photomontage (© Bruno Rigolt, février 2010)

Rédigée en 1957, la Modification apparaît d’emblée comme un texte fondateur de ce qu’on appellera « le nouveau roman ». Certes, il est possible de lire le livre comme un roman traditionnel. L’histoire est au demeurant très banale : le héros, Léon Delmont, directeur pour la France d’une société italienne, 45 ans marié, quatre enfants, habitant Place du Panthéon à Paris part pour Rome (où il va une fois par mois environ) à l’insu de ses patrons pour rejoindre sa maîtresse, Cécile Darcella, qu’il a rencontrée deux ans auparavant. Il lui a trouvé un emploi à Paris et compte rompre avec sa femme Henriette, sur l’insistance de Cécile qui supporte de moins en moins cette situation fausse. Pour ne pas être reconnu, il est monté dans un compartiment de troisième classe. Au fur et à mesure que progresse le voyage (au demeurant très inconfortable), Delmont est gagné par la crainte de devoir quitter sa femme et de supporter une Cécile devenue soudain encombrante si elle s’installait à Paris. D’où le titre du roman : toute l’histoire repose en effet sur la « modification » du projet initial. Finalement à son arrivée à Rome, Léon Delmont repart le soir même pour Paris sans avoir parlé à Cécile : il n’y aura eu aucune « modification » du « train-train »quotidien !

Ce n’est donc pas au niveau de l’histoire que réside l’intérêt de ce roman mais plutôt de la façon dont elle est racontée et qui valut à son auteur une reconnaissance quasi unanime : en premier lieu, Butor a délaissé la traditionnelle narration à la première ou à la troisième personne pour privilégier tout au long du livre un monologue intérieur, mais à la deuxième personne du pluriel. Dès les premières lignes, le lecteur est ainsi bouleversé dans ses habitudes et se sent presque « mis en accusation » :

Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.

À cette contestation des règles traditionnelles de l’énonciation, s’ajoute une transgression des codes romanesques, caractéristique de ce qu’on appellera le Nouveau roman. Le personnage, “soupçonné” d’être “trop honnête”, trop “ordinaire” est littéralement “assassiné” par cette entreprise de démystification du romanesque : de là les tentatives de nombreux écrivains (Alain Robbe-Grillet, chef de file du mouvement, Michel Butor, Nathalie Sarraute) d’abandonner les accessoires classiques du roman, au point d’appauvrir considérablement l’intrigue (d’un point de vue narratif, il ne se passe pas grand chose dans ces romans) pour mieux prendre de recul avec le réel. Le but en effet n’est pas de divertir, mais plutôt d’amener le lecteur à une distance critique vis-à-vis du romanesque traditionnel : Delmont n’a rien du héros exceptionnel ; bien au contraire : c’est le type même de l’homme dans ce qu’il a de plus quelconque, sans poids ni épaisseur, mais décrit dans son évolution psychologique d’une façon presque clinique, qui provoque parfois le malaise.

De fait, ce parti pris ultra-réaliste du roman est proprement déroutant : tout nous est minutieusement décrit avec la précision des clichés photographiques, même les détails en apparence les plus banals, amenant ainsi le lecteur à s’interroger sur lui-même et plus fondamentalement sur l’insignifiance de la vie et l’émiettement de l’être :

[…] se peignent en rouge sur un rectangle blanc les grandes lettres que vous attendiez certes, mais peut-être pas aussi tôt, que vous avez lues maintes fois, que vous guettez à chaque passage pourvu qu’il fasse jour, parce qu’elles vous indiquent soit que l’arrivée est prochaine soit que le voyage est vraiment commencé.

Si vous aimez les voyages (et particulièrement les voyages en train), je vous conseille de lire cet ouvrage à juste titre célèbre qui parvient à faire de nous, lecteurs, le personnage à la fois fictif et pourtant bien réel de cet « antiroman ».

Michel Butor (Photomontage d’après un tableau de René Magritte : « La Reproduction interdite » (1937)
© René Magritte, Museum Boijmans Van Beuningen (Rotterdam). © Bruno Rigolt, février 2010.

Pour aller plus loin…

Voir aussi sur le site de l’INA l’interview de Michel Butor par Pierre Dumayet à propos de La Modification.

BAC BLANC Dissertation : les poètes "parlent pour tous" ? Corrigé

Bac blanc Janvier 2010
Dissertation
sujet corrigé

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    Est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes « parlent pour tous » ? Vous construirez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus, ainsi que sur vos connaissances et lectures personnelles.

NB Afin de faciliter la compréhension du parcours démonstratif, le plan est rappelé entre crochets, mais bien entendu IL NE DOIT EN AUCUN CAS figurer sur votre copie. Vous devez toujours problématiser sous forme de phrases (et non de titres comme c’est le cas par exemple dans une dissertation économique).

[Introduction]

[Entrée en matière + contextualisation (annonce du sujet) + problématisation]

          La figuralité [ce qui renvoie à l’imaginaire] de la poésie a souvent été mise en débat. C’est ainsi que Paul Éluard revendique au contraire sa littéralité [ce qui est conforme à la vérité], seule apte d’après lui à rendre compte de la réalité concrète du monde. Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, l’auteur n’hésite pas à prendre ses distances avec nombre de ses contemporains en stigmatisant, au nom de l’« évidence poétique », toute représentation par trop élitiste ou individualisante de la poésie : « les poètes, écrit-il, sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux ». Cette conception particulière de l’engagement que défend Éluard passe donc par la volonté de toucher le lecteur dans son expérience la plus concrète et la plus universelle : comme il l’affirme plus loin, les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ».

[Annonce du plan]

          Prononcé dans un contexte de crise internationale grave marqué par la Guerre d’Espagne, le Front populaire, la montée des fascismes, le discours de Paul Éluard se justifie d’abord par la nécessité de confronter la poésie aux réalités concrètes [Thèse]. Cependant, les poètes ne parlent-ils que pour tous ? Si nul n’oserait récuser la pertinence d’un tel jugement, il convient cependant de le nuancer au nom d’une autre « évidence poétique » qui a toute sa légitimité : l’énonciation lyrique, par définition individualisante, n’est-elle pas à la base même de la poésie ? On ne saurait négliger l’état affectif que provoque l’écriture d’un poème, et qui s’inscrit dans le moi le plus intime de chacune et chacun d’entre nous. [antithèse]. Cela dit, faut-il s’en tenir à ce dualisme quelque peu réducteur ? Le but ultime de la poésie n’est-il pas d’ouvrir au monde des signes et du déchiffrement ? N’est-ce pas dans sa singularité même que le langage poétique est le plus universel ? [synthèse]
                                  

[Première partie. Thèse. Les poètes parlent pour tous : confrontation entre la poésie et les réalités concrètes]

[1-1 : la poésie n’est pas un but en soi mais un moyen]

          Dans la perspective éluardienne de l’engagement, il y a en premier lieu la quête de l’existant : de fait, le poète appartient à l’histoire, à la société, aux idéologies. Son chant est par définition universel : il « parle pour tous ». Comme l’écrivait Juan Carlos Baeza Soto à propos du poète espagnol Emilio Prados, « l’essentiel de la poésie engagée réside alors dans l’action avec la réalité et dans la relégation au second plan de la voix individuelle, sinon, le poète se séparerait de la réalité ». Ce contact avec la réalité physique et matérielle rend le poète infiniment présent au monde qui l’entoure. On pourrait citer ici ces vers célèbres d’Hugo dans « Fonction du poète » qui condamnent explicitement le retranchement dans l’individualisme :

Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile
Et s’en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité !

Ce réquisitoire sans appel contre l’art pour l’art est à la base même de toute poésie engagée. En libérant les hommes de la fiction, les poètes engagés les forcent ainsi à s’interroger sur la légitimité de la parole poétique. S’il fut reproché aux Romantiques, à juste titre souvent, de se couper du réel en privilégiant le moi, c’est que pour eux, la poésie n’était pas un vecteur à l’action collective. Par opposition, le propre du poète engagé est de transformer sa révolte individuelle en révolte collective et en lutte politique. Comment ne pas citer ici « Les dernières paroles du poète » de René Daumal :

Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole !

Comme nous le voyons, l’engagement n’est pas inconciliable avec l’émotion la plus profonde. Mais c’est une émotion plus proche du cri que du chant lyrique qui transparaît ici : nul gémissement déploratif, nul épanchement pathétique, mais la force de l’Appel, dépouillé de toute emphase. Si René Daumal a parfois pris ses distances avec la poésie, c’est qu’elle lui semblait trop souvent subordonner la quête collective à l’illusion et au leurre de l’introspection. Faire du lyrisme, n’est-ce pas en quelque sorte s’écouter parler ? Dès lors, comment pourrait-il constituer le mode privilégié d’action pour revendiquer la liberté ou plaider pour une cause collective ?

[1-2 : la nécessité d’un langage accessible à tous]

          A l’opposé du lyrisme qui se réfugierait souvent dans l’artifice, la poésie doit donc exprimer les sentiments humains par un langage compris de tous. Car c’est bien là que réside son enjeu  : comment les masses pourraient-elles percevoir le message s’il ne lui est pas donné d’être accessible ? Prenons pour exemple la poésie symboliste : avant tout élitiste, elle aboutira immanquablement au culte du moi, comme le suggère très bien cette sentence sans appel de Mallarmé : « Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter » : placé au-dessus de tout, l’art ne semble réservé qu’à quelques initiés, seuls capables d’en saisir le sens. C’est justement cet hermétisme que condamne Paul Éluard : si la poésie est trop lyrique ou trop personnelle, elle risque de se couper du monde réel. La conscience poétique, par essence  individuelle, ne peut conséquemment être qu’action collective : le poète est un éveilleur de conscience. Il parle pour que le peuple se mette en question. Ce n’est pas un hasard si la conférence de Paul Éluard, tout comme le poème de René Daumal, datent de 1936. Ancrés dans l’actualité la plus brûlante, ils traduisent cette capacité du peuple à être sujet de l’histoire. C’est bien là tout le sens de la poésie engagée : on sent nettement à la lecture des textes leur enracinement dans les idéaux d’universalité des Lumières et dans la capacité de la poésie de se faire l’expression du peuple. De là son exigence primordiale d’universalité et d’égalité entre les hommes, permise par l’accessibilité du langage. Cette poésie réaliste, ancrée dans la contingence de son époque, nul mieux que Jacques Prévert s’en est servi pour transcrire la vie quotidienne. « Les mots, disait-il, sont les enfants du vocabulaire, il n’y a qu’à les voir sortir des cours de création. Là, ils se réinventent et se travestissent, ils éclatent de rire… » On reconnaît dans cette citation toute la tendresse de celui qui sut, par sa prose instinctive, traduire les imageries populaires les plus universelles. On pourrait évoquer aussi la poésie naturaliste d’un Aristide Bruant qui entend faire du peuple assimilé au prolétariat, la matière de ses poèmes : « Le beau ayant pour fonction de servir le vrai, nous sommes de ceux qui pensent que la poésie a une mission sociale […]. Affirmer qu’elle sera socialiste, c’est affirmer qu’elle sera populaire ; car il y a nécessairement une espèce de solidarité grandiose entre le peuple et le poète… ».

[1-3 : la poésie comme moteur de changements collectifs]

          Comme nous le voyons, dans sa prétention de parler « pour tous », le poète milite plus encore en faveur du changement idéologique. L’engagement est par définition une mise en question du statisme et de l’immobilisme. C’est donc du  fait historique que la poésie engagée tire sa légitimité ; c’est par l’Histoire qu’elle entre dans l’Histoire. « Les dernières paroles du poète » s’apparentent d’assez loin d’ailleurs à une poésie, telle qu’elle est reconnue par la tradition : tantôt manifeste, discours, art dramatique, plaidoyer, réquisitoire, elle débouche sur l’allégorie très politique du poète porte-parole du peuple. Particulièrement au vingtième siècle, les poètes ont en effet revendiqué l’ancrage de la poésie dans une historicité cosmopolite. Les bouleversements socio-historiques les ont amenés à remettre en cause nombre de fondements jugés incompatibles avec la société de leur temps. La poésie vers-libriste par exemple a exploité avec brio le rythme pour revendiquer son nécessaire rapport à la contemporanéité. Mais outre le style, c’est bien le statut de l’intellectuel qui s’est trouvé transformé par l’engagement : il est devenu en quelque sorte un juge à l’égard de ceux qui ne se sont pas engagés. Dans sa volonté de parler « pour tous », il décrédibilise ceux qui, n’engageant que leur « conscience personnelle », n’ont pas la prétention de se révolter comme lui. On pourrait rappeler à ce titre combien l’engagement d’Aragon des années Trente aux années soixante-dix dans le journal communiste L’Humanité fut l’occasion, pour nombre d’intellectuels, de poser la question de la responsabilité politique de l’écrivain. C’est bien là qu’est la question : le poète doit-il rendre compte de son art ? Faut-il dès lors, comme le suggère l’affirmation d’Éluard, déclarer le non-politique comme le champ de l’arbitraire et conséquemment la poésie individualiste comme sclérosante ?

[Deuxième partie. Antithèse. L’énonciation lyrique, par définition individualisante, n’est-elle pas à la base même de la poésie ?]

          Comme nous l’avons vu, la question d’une poésie qui parlerait pour tous se conjugue avec une présence totale et immédiate de ce que les philosophes appelleraient « l’être au monde » : le poète est de son temps. Mais s’il parle au présent actuel, il prétend en même temps à une sorte de vérité générale qui place le peuple au centre de ses revendications. Une telle conception n’est-elle pas toutefois réductrice ?

[2-1 : la poésie est l’expression du moi]

          Tout d’abord, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l’art poétique : avant d’être engagement pour les autres, la poésie est engagement pour soi-même. C’est l’être entier qu’elle engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. D’ailleurs, la réalité extérieure importe peu dans de nombreuses poésies, qui s’en distancient même volontairement pour privilégier davantage l’expression de l’émotion et des sentiments. Évoquant en 1924 la poétique de Baudelaire, Paul Valéry notait d’ailleurs que « les Fleurs du mal ne contiennent ni poèmes historiques ni légendes ; rien qui repose sur un récit. On n’y voit point de tirades historiques. La politique n’y paraît point. […] Mais tout y est charme, musique, sensualité puissante et abstraite… Luxe, forme et volupté ». Transcendant par exemple le naturalisme, nombre de poésies s’accompagnent donc d’une indéniable sensibilité individualiste. Si le poète parle pour tous, son art exprime d’abord sa propre personnalité. C’est d’ailleurs cet extraordinaire pouvoir d’imagination qui s’impose comme un impératif intime et souvent non formulé de l’art poétique. Comment le poète pourrait-il « parler pour tous » de ce qui relève d’abord du « pour soi » et de la subjectivité ? On peut y voir un exemple frappant dans « Brise marine » de Mallarmé qui prend souvent les aspects d’un poignant monologue intérieur :

La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Cet irrépressible appel du voyage et d’un introuvable ailleurs que célèbre ici le chef de file des Symbolistes est exprimé par une poésie de la douleur la plus subjective et la plus intime, dégagée de toute mission sociale.

[2-2 : la poésie comme art autonome, dégagé de toute mission sociale]

          Aussi, l’expression de ce lyrisme personnel ne prend-elle pas les mots selon l’acception que leur attribue le sens commun : elle les enrichit de connotations plus rares qui privilégient cet épanchement du moi, cette effusion de l’intime que le modèle expressif individualiste romantique puis symboliste ont si bien rendus. Il s’agit ainsi pour le poète de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée nombres d’auteurs « engagés » ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les parallélismes sonores et les effets rythmiques sont des éléments essentiels à la structure poétique. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes par exemple ont assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels nous objecterons que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans leur plus intime singularité, l’émotion et les sentiments. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

[2-3 : l’engagement individuel ne saurait servir une lutte collective ]

          Certes, on objectera qu’en parlant de lui, le poète parle pour tous : au-delà de son moi le plus intime, c’est l’âme humaine qu’il traduit tout entière. Même dans le lyrisme le plus individuel affirmeront certains, ses vers ont souvent une valeur générale. Cette dimension esthétique pourrait donc être placée au service d’une cause capable de restituer une émotion collective. Mais reconnaissons-le : sitôt qu’elle s’adresse au public, la poésie ne perd-elle pas un peu de son âme ? Ne risque-t-elle pas dès lors d’épouser les idées politiques et culturelles d’un système dominant ? L’exemple du Surréalisme est tout à fait signifiant : ainsi, dès les années Trente, s’était posée la question de son engagement politique et idéologique. À Éluard et surtout Aragon qui s’étaient engagés aux côtés des Communistes, André Breton, dans son refus absolu de tout contrôle exercé par la raison avait répondu par la négative en célébrant au contraire l’imagination et le rêve. Cette apologie de l’inconscient, le chef de file des Surréalistes l’a justifiée dans ses Entretiens, en insistant, non sans justesse, sur les dangers d’une poésie qui aurait fini par oublier l’expression du moi. « Parler pour tous » dès lors, n’est-ce pas parler pour personne ? N’est-ce pas privilégier au sentiment le plus intime une parole qui n’aurait d’autre fin que de « réglementer » les mots en leur assignant une fonction utilitaire, et oserons-nous dire, « collectiviste » ? Qu’il nous soit permis d’évoquer ici ces propos de Claude Cahun dans Les Paris sont ouverts : « L’exigence des conformismes idéologiques, écrivait-elle, serait la négation même de toute poésie. La vraie poésie ne peut pas accepter des commandements externes, elle est la libre expression des individus dans leur plus secrète intériorité ». Le mot est dit : « secrète intériorité ». Rien n’est plus individuel que la poésie, et ce serait risquer d’en pervertir l’usage que d’assigner à l’engagement individuel la mission de servir une lutte collective.

[Troisième partie. Synthèse. N’est-ce pas dans sa singularité même que le langage poétique est le plus universel ?]

          Dès lors, il convient de s’interroger : faut-il opposer le poète qui « parle pour tous » à celui qui ne parlerait que « pour lui-même » ? De fait, particulièrement quand il est question de poésie engagée, on a souvent tendance à voir dans le style la contre-épreuve de la sincérité et de la mission du poète. Mais n’est-ce pas une conception quelque peu réductrice ? Ne serait-il pas plus légitime de célébrer dans la spécificité même du langage poétique la quête du sens ?

[3-1 : le pouvoir transfigurateur du langage poétique]

          Le propre de l’art poétique est d’ouvrir au monde des signes et du déchiffrement : c’est la recherche du Verbe comme unité première et de l’indicible qui définit la spécificité du langage poétique et qui transcende ainsi sa fonction utilitaire. Le poète Pierre Emmanuel dans Qui est cet homme, ou le singulier universel raconte à ce titre l’anecdote suivante : « Un jour que je furetais chez mon libraire, je fis tomber un livre du rayon. C’était Sueur de Sang, de Pierre Jean Jouve… machinalement, je feuilletai le livre. Il était beau, aéré comme un temple… Je fus investi par les images […]. Je fus converti, c’est-à-dire mué en moi-même… La vérité que j’avais cherchée hors de moi, comme une donnée que je reconnaîtrais à certains signes, elle était en moi, maintenant, implicite mais entière : c’était le langage de l’être, langage d’autant plus universel qu’il est davantage singulier ». Comme nous le voyons, toute la question est moins d’opposer une poésie qui parlerait pour tous à une poésie intimiste, que d’évoquer plus fondamentalement ce pouvoir transfigurateur du langage poétique. Il n’est que d’évoquer l’exemple de la poésie romantique : à la fois épique et lyrique, intime et collective, elle a su magnifiquement exploiter le mystère allégorique des mots. Paradoxalement, les poètes sont là pour nous rappeler qu’ils sont peut-être parmi ceux qui ont la plus forte exigence référentielle et nous pourrions appliquer à la poésie ce que Jean Giraudoux disait du théâtre : « cela consiste à être réel dans l’irréel ». Dès lors, l’ambition du poète n’est-elle pas de nommer ce qui se dérobe le plus à la description ? « Se faire voyant » écrivait Rimbaud : c’est-à-dire trouver un langage unique qui, transcendant le matériel, s’ouvrirait à la réalité de l’infini.

[3-2 : la poésie parle à l’âme]

          L’esthétique n’est donc pas l’ennemie du réel. Il importe au contraire de reconnaître dans la spécificité du langage poétique les fondements d’un questionnement de l’être. Récusant la problématique sartrienne de l’engagement, le romancier et critique Jean Ricardou n’hésitait pas à rappeler que « la littérature, c’est ce qui se trouve questionner le monde en le soumettant à l’épreuve du langage. C’est pourquoi, à nos yeux, ignorer le langage en le considérant comme outil […] ce n’est nullement questionner le monde -c’est, au contraire, se priver de la question » (Que peut la littérature ?). Ainsi, au poète qui parle pour tous  et à celui qui ne parlerait que pour lui-même, il conviendrait d’évoquer le poète qui n’aurait d’autre mission que celle de célébrer par le Verbe l’indéchiffrable de l’homme. La poésie ne pourrait-elle pas alors s’apparenter à une recherche de l’unité ? Le poète est celui qui parle « pour tout », pour le tout. Considérer le tout, rechercher le tout, c’est pour le poète appréhender l’âme. Si la poésie peut avoir pour fonction de saisir ce qui fait l’universalité du peuple et l’intimité du moi, elle peut également rechercher l’harmonie du monde. À la discordance et à la colère de l’engagement qu’ont revendiquée des auteurs comme Lautréamont, Crevel ou Artaud par exemple, d’autres au contraire ont voulu voir dans le poème une expression harmonieuse et sublimée de ce qu’il y a de plus universel dans l’homme. À la dissonance, ils ont préféré ce qu’il y a de moins dissonant dans la pensée. Poésie de la concordance pourrait-on dire, poésie de l’âme ou « poésie pure » selon l’expression de Paul Valéry. Dans la revue Clarté de novembre 1925, Paul Éluard s’en prend violemment à cette conception de l’absolu poétique à travers un article au titre provocateur : « Des perles aux cochons… ». Pourtant, toute la question est de savoir si la poésie doit forcément « représenter », et donc s’assujettir au réel ? Plutôt que de parler de sa fonction, qui la rattacherait forcément à la question de la référentialité et donc du contexte social et politique, il convient davantage d’évoquer sa nature profonde, qui est d’être dans le monde pour se faire signe d’un autre monde.

[3-3 : la poésie est l’expression du mystère même du monde]

          Sans revenir sur nos analyses précédentes où nous évoquions la fonction poétique du langage, il apparaît comme déterminant de dire que l’essentiel de la poésie ne se situe pas hors du langage mais dans le langage. Peu importe de savoir à qui elle parle puisqu’elle parle ; l’essentiel, c’est donc le mot, le langage même :
          La poésie parle.
Fût-ce avec des mots fictifs. Et c’est paradoxalement dans la fiction qu’elle peut le mieux évoquer notre monde, puisqu’elle en dépasse les contradictions dans une démarche apte à métamorphoser, selon la belle expression de Francis Ponge, « la moindre nature morte [en] paysage métaphysique ». On pourrait citer ici ces si beaux vers de l’écrivaine Anna de Noailles :

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

Bien au-delà de l’esthétique et du lyrisme, les mots sont ici des essences invisibles du visible. Comment ne pas voir dans cette évocation tout à fait subjective du « Port de Palerme » un vaste mouvement d’intériorisation qui tente d’appréhender la conception primitive de toute existence : le retour à l’unité perdue. Il fut largement reproché à Moréas ou Gautier de cultiver le mot pour l’évocation de ses résonances. Mais, le dédain de l’utile, la recherche de l’absolu, si souvent décriés par les écrivains engagés, ne seraient-ils pas, pour échapper à une vie toujours en mouvement, une façon d’appréhender la concordance et le mystère même du monde en transgressant l’ordre logique et matériel qui prétend l’y soumettre au nom de l’engagement ? Nous avons tous en mémoire ces propos si célèbres de Mallarmé, affirmant en 1884 que « la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence ; elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Comme nous le comprenons, si la poésie peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime et les exigences les plus universalistes.
           
[Conclusion]

          Au terme de ce travail, interrogeons-nous : en peignant le quotidien universel des peuples, la poésie assume une fonction d’engagement qui invite les hommes à « entrer en résistance ». Mais cette fonction d’engagement, qui suppose le désir légitime de se tourner vers l’autre et d’accueillir l’altérité, ne saurait faire oublier une dimension non moins importante, centrée sur l’homme et le sens intime de son être. C’est dans cette apparente contradiction que s’éclaire justement la nature profonde du texte poétique : en participant à la création d’un monde par essence subjectif, la poésie « décrée » le réel pour mieux le reconstruire. Comme nous l’avons montré, peu importe pour qui elle parle : elle parle, donc elle est. C’est dans la séparation et la réconciliation des contraires qu’elle assume cette quête de savoir qui définit le mieux l’humain…

Copyright © février 2010, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif

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NB Afin de faciliter la compréhension du parcours démonstratif, le plan est rappelé entre crochets, mais bien entendu IL NE DOIT EN AUCUN CAS figurer sur votre copie. Vous devez toujours problématiser sous forme de phrases (et non de titres comme c’est le cas par exemple dans une dissertation économique).

[Introduction]

[Entrée en matière + contextualisation (annonce du sujet) + problématisation]

          La figuralité [ce qui renvoie à l’imaginaire] de la poésie a souvent été mise en débat. C’est ainsi que Paul Éluard revendique au contraire sa littéralité [ce qui est conforme à la vérité], seule apte d’après lui à rendre compte de la réalité concrète du monde. Dans une conférence prononcée à Londres le 24 juin 1936 à l’occasion de l’exposition internationale du Surréalisme, l’auteur n’hésite pas à prendre ses distances avec nombre de ses contemporains en stigmatisant, au nom de l’« évidence poétique », toute représentation par trop élitiste ou individualisante de la poésie : « les poètes, écrit-il, sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux ». Cette conception particulière de l’engagement que défend Éluard passe donc par la volonté de toucher le lecteur dans son expérience la plus concrète et la plus universelle : comme il l’affirme plus loin, les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse […], ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous ».

[Annonce du plan]

          Prononcé dans un contexte de crise internationale grave marqué par la Guerre d’Espagne, le Front populaire, la montée des fascismes, le discours de Paul Éluard se justifie d’abord par la nécessité de confronter la poésie aux réalités concrètes [Thèse]. Cependant, les poètes ne parlent-ils que pour tous ? Si nul n’oserait récuser la pertinence d’un tel jugement, il convient cependant de le nuancer au nom d’une autre « évidence poétique » qui a toute sa légitimité : l’énonciation lyrique, par définition individualisante, n’est-elle pas à la base même de la poésie ? On ne saurait négliger l’état affectif que provoque l’écriture d’un poème, et qui s’inscrit dans le moi le plus intime de chacune et chacun d’entre nous. [antithèse]. Cela dit, faut-il s’en tenir à ce dualisme quelque peu réducteur ? Le but ultime de la poésie n’est-il pas d’ouvrir au monde des signes et du déchiffrement ? N’est-ce pas dans sa singularité même que le langage poétique est le plus universel ? [synthèse]
                                  

[Première partie. Thèse. Les poètes parlent pour tous : confrontation entre la poésie et les réalités concrètes]

[1-1 : la poésie n’est pas un but en soi mais un moyen]

          Dans la perspective éluardienne de l’engagement, il y a en premier lieu la quête de l’existant : de fait, le poète appartient à l’histoire, à la société, aux idéologies. Son chant est par définition universel : il « parle pour tous ». Comme l’écrivait Juan Carlos Baeza Soto à propos du poète espagnol Emilio Prados, « l’essentiel de la poésie engagée réside alors dans l’action avec la réalité et dans la relégation au second plan de la voix individuelle, sinon, le poète se séparerait de la réalité ». Ce contact avec la réalité physique et matérielle rend le poète infiniment présent au monde qui l’entoure. On pourrait citer ici ces vers célèbres d’Hugo dans « Fonction du poète » qui condamnent explicitement le retranchement dans l’individualisme :

Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile
Et s’en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité !

Ce réquisitoire sans appel contre l’art pour l’art est à la base même de toute poésie engagée. En libérant les hommes de la fiction, les poètes engagés les forcent ainsi à s’interroger sur la légitimité de la parole poétique. S’il fut reproché aux Romantiques, à juste titre souvent, de se couper du réel en privilégiant le moi, c’est que pour eux, la poésie n’était pas un vecteur à l’action collective. Par opposition, le propre du poète engagé est de transformer sa révolte individuelle en révolte collective et en lutte politique. Comment ne pas citer ici « Les dernières paroles du poète » de René Daumal :

Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole !

Comme nous le voyons, l’engagement n’est pas inconciliable avec l’émotion la plus profonde. Mais c’est une émotion plus proche du cri que du chant lyrique qui transparaît ici : nul gémissement déploratif, nul épanchement pathétique, mais la force de l’Appel, dépouillé de toute emphase. Si René Daumal a parfois pris ses distances avec la poésie, c’est qu’elle lui semblait trop souvent subordonner la quête collective à l’illusion et au leurre de l’introspection. Faire du lyrisme, n’est-ce pas en quelque sorte s’écouter parler ? Dès lors, comment pourrait-il constituer le mode privilégié d’action pour revendiquer la liberté ou plaider pour une cause collective ?

[1-2 : la nécessité d’un langage accessible à tous]

          A l’opposé du lyrisme qui se réfugierait souvent dans l’artifice, la poésie doit donc exprimer les sentiments humains par un langage compris de tous. Car c’est bien là que réside son enjeu  : comment les masses pourraient-elles percevoir le message s’il ne lui est pas donné d’être accessible ? Prenons pour exemple la poésie symboliste : avant tout élitiste, elle aboutira immanquablement au culte du moi, comme le suggère très bien cette sentence sans appel de Mallarmé : « Que les masses lisent la morale, mais de grâce ne leur donnez pas notre poésie à gâter » : placé au-dessus de tout, l’art ne semble réservé qu’à quelques initiés, seuls capables d’en saisir le sens. C’est justement cet hermétisme que condamne Paul Éluard : si la poésie est trop lyrique ou trop personnelle, elle risque de se couper du monde réel. La conscience poétique, par essence  individuelle, ne peut conséquemment être qu’action collective : le poète est un éveilleur de conscience. Il parle pour que le peuple se mette en question. Ce n’est pas un hasard si la conférence de Paul Éluard, tout comme le poème de René Daumal, datent de 1936. Ancrés dans l’actualité la plus brûlante, ils traduisent cette capacité du peuple à être sujet de l’histoire. C’est bien là tout le sens de la poésie engagée : on sent nettement à la lecture des textes leur enracinement dans les idéaux d’universalité des Lumières et dans la capacité de la poésie de se faire l’expression du peuple. De là son exigence primordiale d’universalité et d’égalité entre les hommes, permise par l’accessibilité du langage. Cette poésie réaliste, ancrée dans la contingence de son époque, nul mieux que Jacques Prévert s’en est servi pour transcrire la vie quotidienne. « Les mots, disait-il, sont les enfants du vocabulaire, il n’y a qu’à les voir sortir des cours de création. Là, ils se réinventent et se travestissent, ils éclatent de rire… » On reconnaît dans cette citation toute la tendresse de celui qui sut, par sa prose instinctive, traduire les imageries populaires les plus universelles. On pourrait évoquer aussi la poésie naturaliste d’un Aristide Bruant qui entend faire du peuple assimilé au prolétariat, la matière de ses poèmes : « Le beau ayant pour fonction de servir le vrai, nous sommes de ceux qui pensent que la poésie a une mission sociale […]. Affirmer qu’elle sera socialiste, c’est affirmer qu’elle sera populaire ; car il y a nécessairement une espèce de solidarité grandiose entre le peuple et le poète… ».

[1-3 : la poésie comme moteur de changements collectifs]

          Comme nous le voyons, dans sa prétention de parler « pour tous », le poète milite plus encore en faveur du changement idéologique. L’engagement est par définition une mise en question du statisme et de l’immobilisme. C’est donc du  fait historique que la poésie engagée tire sa légitimité ; c’est par l’Histoire qu’elle entre dans l’Histoire. « Les dernières paroles du poète » s’apparentent d’assez loin d’ailleurs à une poésie, telle qu’elle est reconnue par la tradition : tantôt manifeste, discours, art dramatique, plaidoyer, réquisitoire, elle débouche sur l’allégorie très politique du poète porte-parole du peuple. Particulièrement au vingtième siècle, les poètes ont en effet revendiqué l’ancrage de la poésie dans une historicité cosmopolite. Les bouleversements socio-historiques les ont amenés à remettre en cause nombre de fondements jugés incompatibles avec la société de leur temps. La poésie vers-libriste par exemple a exploité avec brio le rythme pour revendiquer son nécessaire rapport à la contemporanéité. Mais outre le style, c’est bien le statut de l’intellectuel qui s’est trouvé transformé par l’engagement : il est devenu en quelque sorte un juge à l’égard de ceux qui ne se sont pas engagés. Dans sa volonté de parler « pour tous », il décrédibilise ceux qui, n’engageant que leur « conscience personnelle », n’ont pas la prétention de se révolter comme lui. On pourrait rappeler à ce titre combien l’engagement d’Aragon des années Trente aux années soixante-dix dans le journal communiste L’Humanité fut l’occasion, pour nombre d’intellectuels, de poser la question de la responsabilité politique de l’écrivain. C’est bien là qu’est la question : le poète doit-il rendre compte de son art ? Faut-il dès lors, comme le suggère l’affirmation d’Éluard, déclarer le non-politique comme le champ de l’arbitraire et conséquemment la poésie individualiste comme sclérosante ?

[Deuxième partie. Antithèse. L’énonciation lyrique, par définition individualisante, n’est-elle pas à la base même de la poésie ?]

          Comme nous l’avons vu, la question d’une poésie qui parlerait pour tous se conjugue avec une présence totale et immédiate de ce que les philosophes appelleraient « l’être au monde » : le poète est de son temps. Mais s’il parle au présent actuel, il prétend en même temps à une sorte de vérité générale qui place le peuple au centre de ses revendications. Une telle conception n’est-elle pas toutefois réductrice ?

[2-1 : la poésie est l’expression du moi]

          Tout d’abord, il ne faut pas se méprendre sur le sens profond de l’art poétique : avant d’être engagement pour les autres, la poésie est engagement pour soi-même. C’est l’être entier qu’elle engage ; c’est son univers intérieur et son intimité que le poète traduit en mots sur la page blanche. D’ailleurs, la réalité extérieure importe peu dans de nombreuses poésies, qui s’en distancient même volontairement pour privilégier davantage l’expression de l’émotion et des sentiments. Évoquant en 1924 la poétique de Baudelaire, Paul Valéry notait d’ailleurs que « les Fleurs du mal ne contiennent ni poèmes historiques ni légendes ; rien qui repose sur un récit. On n’y voit point de tirades historiques. La politique n’y paraît point. […] Mais tout y est charme, musique, sensualité puissante et abstraite… Luxe, forme et volupté ». Transcendant par exemple le naturalisme, nombre de poésies s’accompagnent donc d’une indéniable sensibilité individualiste. Si le poète parle pour tous, son art exprime d’abord sa propre personnalité. C’est d’ailleurs cet extraordinaire pouvoir d’imagination qui s’impose comme un impératif intime et souvent non formulé de l’art poétique. Comment le poète pourrait-il « parler pour tous » de ce qui relève d’abord du « pour soi » et de la subjectivité ? On peut y voir un exemple frappant dans « Brise marine » de Mallarmé qui prend souvent les aspects d’un poignant monologue intérieur :

La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !

Cet irrépressible appel du voyage et d’un introuvable ailleurs que célèbre ici le chef de file des Symbolistes est exprimé par une poésie de la douleur la plus subjective et la plus intime, dégagée de toute mission sociale.

[2-2 : la poésie comme art autonome, dégagé de toute mission sociale]

          Aussi, l’expression de ce lyrisme personnel ne prend-elle pas les mots selon l’acception que leur attribue le sens commun : elle les enrichit de connotations plus rares qui privilégient cet épanchement du moi, cette effusion de l’intime que le modèle expressif individualiste romantique puis symboliste ont si bien rendus. Il s’agit ainsi pour le poète de ressusciter le sens profond du mot qui semble parler pour lui-même. N’est-il pas dès lors possible d’envisager la poésie comme un art autonome, qui n’aurait d’autre fin que cette part formelle du langage qu’ont parfois à tort si souvent dénigrée nombres d’auteurs « engagés » ? On pourrait à ce titre rappeler utilement la définition qu’a proposée Roman Jakobson de la fonction poétique du langage : s’il mentionne que toute poésie est au départ contextuelle et référentielle, c’est pour souligner combien les parallélismes sonores et les effets rythmiques sont des éléments essentiels à la structure poétique. Dans leur mépris de ce qu’ils nommaient « le monde des apparences », les Symbolistes par exemple ont assigné d’abord à la poésie la recherche de l’émotion intellectuelle, loin du monde réel. Culte du moi, égoïsme, diront certains, auxquels nous objecterons que c’est précisément par son refus des contingences et de l’Histoire que la poésie peut faire naître, dans leur plus intime singularité, l’émotion et les sentiments. Cherchons-en une preuve dans cet autre vers célèbre du « Tombeau d’Edgar Poe » de Mallarmé : la poésie selon lui doit « donner un sens plus pur aux mots de la tribu ». Les « mots de la tribu », c’est le langage ordinaire, la prose commune qui en aurait galvaudé le sens poétique profond en le réduisant au code commun, irréductible à la plénitude de l’être.

[2-3 : l’engagement individuel ne saurait servir une lutte collective ]

          Certes, on objectera qu’en parlant de lui, le poète parle pour tous : au-delà de son moi le plus intime, c’est l’âme humaine qu’il traduit tout entière. Même dans le lyrisme le plus individuel affirmeront certains, ses vers ont souvent une valeur générale. Cette dimension esthétique pourrait donc être placée au service d’une cause capable de restituer une émotion collective. Mais reconnaissons-le : sitôt qu’elle s’adresse au public, la poésie ne perd-elle pas un peu de son âme ? Ne risque-t-elle pas dès lors d’épouser les idées politiques et culturelles d’un système dominant ? L’exemple du Surréalisme est tout à fait signifiant : ainsi, dès les années Trente, s’était posée la question de son engagement politique et idéologique. À Éluard et surtout Aragon qui s’étaient engagés aux côtés des Communistes, André Breton, dans son refus absolu de tout contrôle exercé par la raison avait répondu par la négative en célébrant au contraire l’imagination et le rêve. Cette apologie de l’inconscient, le chef de file des Surréalistes l’a justifiée dans ses Entretiens, en insistant, non sans justesse, sur les dangers d’une poésie qui aurait fini par oublier l’expression du moi. « Parler pour tous » dès lors, n’est-ce pas parler pour personne ? N’est-ce pas privilégier au sentiment le plus intime une parole qui n’aurait d’autre fin que de « réglementer » les mots en leur assignant une fonction utilitaire, et oserons-nous dire, « collectiviste » ? Qu’il nous soit permis d’évoquer ici ces propos de Claude Cahun dans Les Paris sont ouverts : « L’exigence des conformismes idéologiques, écrivait-elle, serait la négation même de toute poésie. La vraie poésie ne peut pas accepter des commandements externes, elle est la libre expression des individus dans leur plus secrète intériorité ». Le mot est dit : « secrète intériorité ». Rien n’est plus individuel que la poésie, et ce serait risquer d’en pervertir l’usage que d’assigner à l’engagement individuel la mission de servir une lutte collective.

[Troisième partie. Synthèse. N’est-ce pas dans sa singularité même que le langage poétique est le plus universel ?]

          Dès lors, il convient de s’interroger : faut-il opposer le poète qui « parle pour tous » à celui qui ne parlerait que « pour lui-même » ? De fait, particulièrement quand il est question de poésie engagée, on a souvent tendance à voir dans le style la contre-épreuve de la sincérité et de la mission du poète. Mais n’est-ce pas une conception quelque peu réductrice ? Ne serait-il pas plus légitime de célébrer dans la spécificité même du langage poétique la quête du sens ?

[3-1 : le pouvoir transfigurateur du langage poétique]

          Le propre de l’art poétique est d’ouvrir au monde des signes et du déchiffrement : c’est la recherche du Verbe comme unité première et de l’indicible qui définit la spécificité du langage poétique et qui transcende ainsi sa fonction utilitaire. Le poète Pierre Emmanuel dans Qui est cet homme, ou le singulier universel raconte à ce titre l’anecdote suivante : « Un jour que je furetais chez mon libraire, je fis tomber un livre du rayon. C’était Sueur de Sang, de Pierre Jean Jouve… machinalement, je feuilletai le livre. Il était beau, aéré comme un temple… Je fus investi par les images […]. Je fus converti, c’est-à-dire mué en moi-même… La vérité que j’avais cherchée hors de moi, comme une donnée que je reconnaîtrais à certains signes, elle était en moi, maintenant, implicite mais entière : c’était le langage de l’être, langage d’autant plus universel qu’il est davantage singulier ». Comme nous le voyons, toute la question est moins d’opposer une poésie qui parlerait pour tous à une poésie intimiste, que d’évoquer plus fondamentalement ce pouvoir transfigurateur du langage poétique. Il n’est que d’évoquer l’exemple de la poésie romantique : à la fois épique et lyrique, intime et collective, elle a su magnifiquement exploiter le mystère allégorique des mots. Paradoxalement, les poètes sont là pour nous rappeler qu’ils sont peut-être parmi ceux qui ont la plus forte exigence référentielle et nous pourrions appliquer à la poésie ce que Jean Giraudoux disait du théâtre : « cela consiste à être réel dans l’irréel ». Dès lors, l’ambition du poète n’est-elle pas de nommer ce qui se dérobe le plus à la description ? « Se faire voyant » écrivait Rimbaud : c’est-à-dire trouver un langage unique qui, transcendant le matériel, s’ouvrirait à la réalité de l’infini.

[3-2 : la poésie parle à l’âme]

          L’esthétique n’est donc pas l’ennemie du réel. Il importe au contraire de reconnaître dans la spécificité du langage poétique les fondements d’un questionnement de l’être. Récusant la problématique sartrienne de l’engagement, le romancier et critique Jean Ricardou n’hésitait pas à rappeler que « la littérature, c’est ce qui se trouve questionner le monde en le soumettant à l’épreuve du langage. C’est pourquoi, à nos yeux, ignorer le langage en le considérant comme outil […] ce n’est nullement questionner le monde -c’est, au contraire, se priver de la question » (Que peut la littérature ?). Ainsi, au poète qui parle pour tous  et à celui qui ne parlerait que pour lui-même, il conviendrait d’évoquer le poète qui n’aurait d’autre mission que celle de célébrer par le Verbe l’indéchiffrable de l’homme. La poésie ne pourrait-elle pas alors s’apparenter à une recherche de l’unité ? Le poète est celui qui parle « pour tout », pour le tout. Considérer le tout, rechercher le tout, c’est pour le poète appréhender l’âme. Si la poésie peut avoir pour fonction de saisir ce qui fait l’universalité du peuple et l’intimité du moi, elle peut également rechercher l’harmonie du monde. À la discordance et à la colère de l’engagement qu’ont revendiquée des auteurs comme Lautréamont, Crevel ou Artaud par exemple, d’autres au contraire ont voulu voir dans le poème une expression harmonieuse et sublimée de ce qu’il y a de plus universel dans l’homme. À la dissonance, ils ont préféré ce qu’il y a de moins dissonant dans la pensée. Poésie de la concordance pourrait-on dire, poésie de l’âme ou « poésie pure » selon l’expression de Paul Valéry. Dans la revue Clarté de novembre 1925, Paul Éluard s’en prend violemment à cette conception de l’absolu poétique à travers un article au titre provocateur : « Des perles aux cochons… ». Pourtant, toute la question est de savoir si la poésie doit forcément « représenter », et donc s’assujettir au réel ? Plutôt que de parler de sa fonction, qui la rattacherait forcément à la question de la référentialité et donc du contexte social et politique, il convient davantage d’évoquer sa nature profonde, qui est d’être dans le monde pour se faire signe d’un autre monde.

[3-3 : la poésie est l’expression du mystère même du monde]

          Sans revenir sur nos analyses précédentes où nous évoquions la fonction poétique du langage, il apparaît comme déterminant de dire que l’essentiel de la poésie ne se situe pas hors du langage mais dans le langage. Peu importe de savoir à qui elle parle puisqu’elle parle ; l’essentiel, c’est donc le mot, le langage même :
          La poésie parle.
Fût-ce avec des mots fictifs. Et c’est paradoxalement dans la fiction qu’elle peut le mieux évoquer notre monde, puisqu’elle en dépasse les contradictions dans une démarche apte à métamorphoser, selon la belle expression de Francis Ponge, « la moindre nature morte [en] paysage métaphysique ». On pourrait citer ici ces si beaux vers de l’écrivaine Anna de Noailles :

C’était l’heure où le vent, en hésitant, se lève
Sur la ville et le port que son aile assainit.
Mon cœur fondait d’amour, comme un nuage crève.
J’avais soif d’un breuvage ineffable et béni,
Et je sentais s’ouvrir, en cercles infinis,
Dans le désert d’azur les citernes du rêve.

Bien au-delà de l’esthétique et du lyrisme, les mots sont ici des essences invisibles du visible. Comment ne pas voir dans cette évocation tout à fait subjective du « Port de Palerme » un vaste mouvement d’intériorisation qui tente d’appréhender la conception primitive de toute existence : le retour à l’unité perdue. Il fut largement reproché à Moréas ou Gautier de cultiver le mot pour l’évocation de ses résonances. Mais, le dédain de l’utile, la recherche de l’absolu, si souvent décriés par les écrivains engagés, ne seraient-ils pas, pour échapper à une vie toujours en mouvement, une façon d’appréhender la concordance et le mystère même du monde en transgressant l’ordre logique et matériel qui prétend l’y soumettre au nom de l’engagement ? Nous avons tous en mémoire ces propos si célèbres de Mallarmé, affirmant en 1884 que « la poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence ; elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ». Comme nous le comprenons, si la poésie peut rendre le monde plus lisible, c’est en se constituant comme l’indicible point d’intersection où se nouent en elle le moi le plus intime et les exigences les plus universalistes.
           
[Conclusion]

          Au terme de ce travail, interrogeons-nous : en peignant le quotidien universel des peuples, la poésie assume une fonction d’engagement qui invite les hommes à « entrer en résistance ». Mais cette fonction d’engagement, qui suppose le désir légitime de se tourner vers l’autre et d’accueillir l’altérité, ne saurait faire oublier une dimension non moins importante, centrée sur l’homme et le sens intime de son être. C’est dans cette apparente contradiction que s’éclaire justement la nature profonde du texte poétique : en participant à la création d’un monde par essence subjectif, la poésie « décrée » le réel pour mieux le reconstruire. Comme nous l’avons montré, peu importe pour qui elle parle : elle parle, donc elle est. C’est dans la séparation et la réconciliation des contraires qu’elle assume cette quête de savoir qui définit le mieux l’humain…

Copyright © février 2010, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif

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Lycée en Forêt Bac blanc (EAF écrit) janvier 2010 La Poésie Commentaire organisé Daumal

Commentaire littéraire

Éléments de corrigé

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arrow.1242450507.jpg Rappel du texte

Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson.
Toute la nuit il essaya de s’arracher du cœur le mot imprononçable. Mais le mot grossissait dans sa poitrine et l’étouffait et lui montait dans la gorge et tournait toujours dans sa tête comme un lion en cage.
Il se répétait :
« De toute façon je serai pendu à l’aube. »
Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore :
« Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient :
– Nous savons déjà. Pendez, pendez ce radoteur. »
Ou bien ils diraient :
– Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes, alors que le fouet de l’envahisseur nous déchire déjà la peau. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre. Pendez, pendez ce malfaiteur !
Et de toute façon je serai pendu.
Que leur dirai-je ?
On entendit des bruits de baïonnettes et d’éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l’estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche vociférant :
« Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole ! »
Mais ce fut son premier et dernier poème.
Le peuple était déjà bien trop terrorisé.
Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort.
Sous ses pieds les petits mangeurs de pourriture guettent cette charogne qui mûrit à la branche. Au-dessus de sa tête tourne son dernier cri, qui n’a personne où se poser.
(Car c’est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt.)

René Daumal, « Les dernières paroles du poète », extrait final
Le Contre-ciel, 193
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arrow.1242450507.jpg Corrigé (pistes pour le plan) 

arrow.1242450507.jpg Introduction

  • Contexte de publication : 1936 (Front populaire mais surtout Guerre d’Espagne et montée des fascismes). Ce poème évoque « la dernière nuit d’un poète que l’on va pendre pour la comparaison qu’il a faite entre sa tristesse et la fumée qui monte de son village dévasté par une armée de conquérants. Mais avant de mourir, il aura l’occasion de réciter un dernier poème au peuple rassemblé » |source|.
  • René Daumal (1908-1944) : assez proche des Surréalistes (noter la présentation atypique du texte : en prose et en vers libres). Poète idéaliste et révolté, fortement marqué par Rimbaud (poète « voyant »), la quête mystique et l’engagement communiste (pour aller plus loin, voyez cette page).
  • Le titre du poème peut évoquer « Les sept paroles de Jésus en croix » (Évangiles). Vision christique du poète qui assume sa mission jusqu’au sacrifice total de lui-même pour le peuple. Cf Hugo : « Fonction du poète » (Les Rayons et les Ombres, 1840) : « C’est lui qui, malgré les épines, / L’envie et la dérision, / Marche, courbé dans vos ruines, »).

Texte très engagé construit sur une structure dialectique :

  1. La crise de conscience individuelle du poète (reniement du corps et du monde) est révélatrice d’une nécessité de l’engagement politique.
  2. Mais échec et désillusion : crise collective, incapacité de la poésie à fédérer.
  3. Dépassement de cette dualité : renouveau symbolique grâce à une poésie plus proche de la vérité, apte à véhiculer des symboles sociaux forts (seul un changement radical dans la poésie peut amener à ce renouveau social).

arrow.1242450507.jpg Problématique : puissance et limites de la parole poétique

arrow.1242450507.jpg Plan possible

1. La voix du poète : un appel à la révolte ; doute et espoir

  • Importance du contexte référentiel : la prison (registre réaliste et dramatique, omniprésence de la mort) + attente insupportable (sensations ressenties à l’approche de la mort). Le poète parle pour échapper à la folie. Mais sa parole est « non parlée » (« Toute la nuit il essaya de s’arracher du cœur le mot imprononçable. »). Échec personnel, aliénation¹ et dualité : « Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore : « Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. »

  • La conscience ne peut être qu’action : le poète exhorte la foule à se retourner contre l’autorité. Importance du contexte « initiatique » et militant : le poète est un éveilleur de conscience (cf. Rimbaud : poète « voyant »). Il parle pour que le peuple se mette en question. Du poète « radoteur » au poète « malfaiteur ». Un chant révolutionnaire : l’appel à la résistance (date de publication : 1936. Référence à la guerre civile espagnole, montée des fascismes en France).

  • Un but révolutionnaire : le pouvoir de dire « non » (modalité exclamative). Justification de la contre-violence (Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux, à vos cailloux,/à vos marteaux/vous êtes mille, vous êtes forts,/délivrez-vous, délivrez-moi !/je veux vivre, vivez avec moi !/tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre ! ». Double aspect de la poésie : envisagée comme force de renoncement, d’abnégation mais aussi comme force de transformation et de mutation sociale (importance du matérialisme historique pour les Surréalistes).

2. L’échec de l’appel du poète et sa condamnation. Critique du pouvoir de la poésie (le poète renié par le peuple) qui ne peut mener à un Absolu transcendant.

  • Un contexte dépressif : impossibilité de la communication : l’imminence de la mort empêche la voix du poète de se faire entendre. La présence du poète ne se justifie que s’il parvient à articuler « le mot imprononçable » : désillusion et désenchantement (implicitement : détachement avec les Surréalistes, trop préoccupés de la forme et pas assez de l’action). Modalité hypothétique des conditionnels (« Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient »).

  • Refus du peuple d’être questionné (ne veut pas douter) : les difficultés qu’a le poète de parler au peuple. Le peuple ne l’écoutera pas car le poète « veut mettre le doute » : « Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes […]. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre ». Comme il a été très justement dit² : « Le poème est donc une double allégorie : d’un échec personnel (l’impossibilité d’articuler la Parole transcendante) et d’un échec public (l’impossibilité d’une adéquation entre la poésie en tant que discipline ascétique personnelle et son insertion socio-historique) ».

  • Explication : le peuple est terrorisé (il ne fera rien). Échec de l’entreprise : la mort (ironie morbide, esthétique de la dérision). La force de « transformation » de la poésie devient une poésie « en décomposition ». Implicitement, le texte peut se lire de façon dialectique : la condamnation à mort amène la putréfaction mais elle constitue symboliquement un instrument sacrificiel de révélation (et de résurrection).

3. Un apologue symbolique

  • En fait, le texte peut se lire comme une parabole illustrant une nette fissure dans le statut du poète. Poète déchu pour avoir trop recherché l’absolu et l’idéal (doutes perpétuels). Donc justification de l’engagement : de la Parole « non parlée » (le mot « imprononçable » = la transcendance = le poète prophète mais « chanteur inutile » -cf. Hugo « Fonction du poète ») au cri (passage de l’individuel au collectif ; de la transcendance à l’immanence : filiation symbolique du peuple et du poète).

  • La « double énonciation » : d’un côté le poète fictif du texte s’adresse au peuple comme personnage, mais leur mort (celle du poète et du peuple « terrorisé ») est vengée par le texte de Daumal qui, s’adressant à nous lecteurs, est donc un « poème du poème » : la fin est en même temps un commencement (dialogue entre l’auteur et le lecteur). La poésie apparaît comme un moyen de questionnement de l’homme et du monde. si la parole poétique ne peut mener à l’Absolu, elle est à la fois une expérience mystique et une conscience politique qui vise à la déconstruction des lieux communs du monde, et à la reconstruction d’un autre univers capable de suggérer les réalités ultimes.

  • Rattacher le passage au titre du recueil : Contre-ciel : l’engagement dans le présent comme justification du poème (« Car c’est souvent le sort —ou le tort— des poètes de parler trop tard ou trop tôt. »). Le but de la poésie est de retrouver une « parole de vérité » (la modalité énonciative de la fin du texte assume pleinement la valeur gnomique (= de vérité générale) de l’apologue.

arrow.1242450507.jpg Conclusion

  • Insister sur la fonction du poète pour Daumal : la poésie est à la fois renoncement, transformation intérieure et libération.
  • Le texte remet en question les fondements de la représentation occidentale de la poésie (Daumal a été profondément marqué par l’hindouisme) : la poésie n’est pas un « état » mais un « acte » : rôle émancipateur de la poésie qui transforme l’être en profondeur (refus de tout artifice, la poésie comme facteur de révolution sociale).
  • Mais si le poète donne espoir en cherchant à transformer la destinée des hommes et du monde, on peut déplorer l’impuissance de sa parole, inadaptée au monde des hommes (élargissement possible : « L’Albatros » de Baudelaire).

1. Aliénation : première image, l’homme fou qui se frappe la tête contre les murs. Mais on ne saurait négliger ici la signification plus philosophique qui s’en dégage, celle de l’homme « aliéné » : pour l’écrivain engagé, l’homme aliéné, c’est l’homme dépossédé de sa liberté, incapable de s’objectiver.
2. Phil Powrie, René Daumal : étude d’une obsession, Genève Droz, 1990, page 85.

arrow.1242450507.jpg Pour accéder au sujet (textes du corpus) et au corrigé rédigé de la question préparatoire, cliquez ici.

Copyright © février 2010, Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif

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Lycée en Forêt Bac blanc (EAF écrit) janvier 2010 "La Poésie"

EAF Examen blanc

épreuve commune (janvier 2010) : sujet + corrigés

       
Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours
arrow.1242450507.jpg Corpus

arrow.1242450507.jpg Question préalable (4 points)
Caractérisez en les comparant les figures du poète imaginées dans les quatre textes du corpus. Votre réponse n’excèdera pas une vingtaine de lignes. Voir le corrigé.
arrow.1242450507.jpg Travail d’écriture (16 points)

  • Commentaire : vous commenterez le texte de René Daumal (document B). Voir le corrigé.
  • Dissertation : est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes « parlent pour tous » ? Vous construirez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus, ainsi que sur vos connaissances et lectures personnelles. Voir le corrigé.
  • Écriture d’invention : imaginez un dialogue entre le poète baudelairien et un des « hommes d’équipage » représentant une société sourde à la poésie. Voir le corrigé.

ligne4.1242598732.jpg

arrow.1242450507.jpg Document A. Charles Baudelaire, « L’Albatros »

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents¹ compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule²,
L’autre mime, en boitant, l’infirme, qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, «L’albatros »
Les Fleurs du Mal, « Spleen et Idéal », 1857

1. Indolent : nonchalant
2. Brûle-gueule : pipe
arrow.1242450507.jpg Document B. René Daumal, « Les dernières paroles du poète »

Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson.
Toute la nuit il essaya de s’arracher du cœur le mot imprononçable. Mais le mot grossissait dans sa poitrine et l’étouffait et lui montait dans la gorge et tournait toujours dans sa tête comme un lion en cage.
Il se répétait :
« De toute façon je serai pendu à l’aube. »
Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore :
« Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient :
– Nous savons déjà. Pendez, pendez ce radoteur. »
Ou bien ils diraient :
– Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes, alors que le fouet de l’envahisseur nous déchire déjà la peau. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre. Pendez, pendez ce malfaiteur !
Et de toute façon je serai pendu.
Que leur dirai-je ?
On entendit des bruits de baïonnettes et d’éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l’estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche vociférant :
« Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole ! »
Mais ce fut son premier et dernier poème.
Le peuple était déjà bien trop terrorisé.
Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort.
Sous ses pieds les petits mangeurs de pourriture guettent cette charogne qui mûrit à la branche. Au-dessus de sa tête tourne son dernier cri, qui n’a personne où se poser.
(Car c’est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt.)

René Daumal, « Les dernières paroles du poète », extrait final
Le Contre-ciel, 1936

arrow.1242450507.jpg Document C. Paul Éluard, extrait d’une conférence prononcée à Londres, le 24 juin 1936.

Depuis plus de cent ans, les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux, ils osent embrasser la beauté et l’amour sur la bouche, ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse et sans se rebuter, essaient de lui apprendre les leurs.

Peu leur importent les sarcasmes et les rires, ils y sont habitués, mais ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. Ils ont leur conscience pour eux.

Paul Éluard, L’Évidence poétique, 1937

arrow.1242450507.jpg Document D. Louis Aragon, « Le discours à la première personne » (extrait)

[…] J’aurais tant voulu vous aider
Vous qui semblez autres moi-même
Mais les mots qu’au vent noir je sème
Qui sait si vous les entendez

Tout se perd et rien ne vous touche
Ni mes paroles ni mes mains
Et vous passez votre chemin
Sans savoir ce que dit ma bouche

Votre enfer est pourtant le mien
Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

Quelle heure est-il quel temps fait-il
J’aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous pour moi perdant
Avoir été peut-être utile

C’est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d’un trou

Louis Aragon, « Le discours à la première personne », section 3
Les Poètes, 1960
(Paris, Gallimard, 1969)

 

ligne4.1242598732.jpg

arrow.1242450507.jpg Présentation du corpus et corrigé de la question

Tous les textes du corpus mettent en relation le poète et la société. Chez Baudelaire et Daumal (et dans une certaine mesure chez Aragon) cet élan vers l’autre aboutit pourtant à un échec : chaque poème en effet est construit sur un schéma dialectique où l’engagement personnel du poète, mais aussi idéologique, comme mise en question d’un ordre social existant, est suivi d’une désillusion minée par le tragique, l’absurde ou le doute, et symbolisée finalement par la mort biologique du poète. Chez les deux premiers auteurs, la quête d’absolu du poète est d’autant plus vouée à l’échec qu’elle se fonde sur un dualisme entre conscience individuelle et conscience collective. C’est bien cette séparation que condamne Paul Éluard (mais aussi Daumal plus implicitement) en faisant au contraire du peuple le médiateur entre le poète et sa mission politique.

_______

Au-delà de la narration d’une scène dramatique de la vie en mer, le poème de Baudelaire amène à un déchiffrement symbolique. L’analogie du vers 13 (« Le Poète est semblable au prince des nuées ») établit en effet le passage de l’anecdote à l’allégorie : alors qu’il partage le même sort que le peuple, dont il est le « compagnon de voyage », l’albatros devient pourtant la figuration du « poète maudit », mis au ban de la société : celui-ci est l’objet de la violence des marins, de leurs sarcasmes et de leurs rires. La dimension pathétique de la chute de l’oiseau, accentuée par sa gaucherie et sa laideur à la troisième strophe, évoque en outre l’indifférence de la société à l’égard de « l’infirme qui volait ».

On pourrait rapprocher ce texte de la figure exigeante du poète imaginée par René Daumal : sur le point d’être pendu, le poète espère que la société le sauvera : « Faites que je vive, et moi je vous ferai retrouver la parole ! ». En liant ainsi son sort à celui du peuple, le poète assume son statut de guide spirituel à l’égard de la société. Pourtant, la « parole » dont parle ici le poète n’est pas la même que pour le peuple, qui ne fera rien pour lui épargner la mort. Ainsi, la fin du texte se conclut-elle de façon très ironique : « Le peuple était déjà bien trop terrorisé. / Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort. »

Comme nous le voyons, les deux premiers textes fonctionnent implicitement comme une critique du pouvoir de la poésie à « parler pour tous » (Éluard) : c’est donc à la fois l’échec personnel du poète mais aussi son échec sur le plan social et historique qui apparaissent finalement. Comment ne pas évoquer ici «Le discours à la première personne » d’Aragon ? En premier lieu, le texte a valeur de témoignage : l’auteur partage avec le peuple une même communauté de destin : « Votre enfer est pourtant le mien/Nous vivons sous le même règne ». Si, comme dans les textes précédents, la présence d’autrui est donc liée à la nécessité de créer (« J’aurais tant voulu vous aider/Vous qui semblez autres moi-même »), ces prédispositions du poète à la quête collective semblent pourtant bien vaines : « Mais les mots qu’au vent noir je sème/Qui sait si vous les entendez/Tout se perd et rien ne vous touche… ».

Néanmoins, quand on connaît l’engagement politique d’Aragon, on ne peut se méprendre sur le sens global du texte. C’est en effet cette quête ardente de l’autre qui justifie le titre : le « Discours à la première personne » ne saurait se concevoir sans porter attention à l’autre. On comprend mieux dès lors l’avertissement d’Éluard : si les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse », et s’ils ont « l’assurance de parler pour tous », il n’en demeure pas moins que leur parole risque de se limiter à une sorte d’autosatisfaction s’ils n’ont que « leur conscience pour eux ». Rejetant toute représentation élitiste ou symbolique de la poésie (« les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux »), l’auteur défend une conception particulière de l’engagement qui passe par la volonté de toucher le lecteur dans son expérience la plus concrète : « ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse ».

Pour conclure : « je » très narcissique et malgré tout complaisant chez Baudelaire, alors que la poésie de Daumal cherche à mettre les pouvoirs de la parole au service de la connaissance. Dans les deux cas, recherche assez utopique de la transcendance et de l’absolu. Chez Aragon et surtout Éluard au contraire, la poésie est moins une expérience spirituelle qu’un acte militant et désacralisant allant de pair avec l’engagement parmi les hommes. La parole poétique assume pleinement sa fonction idéologique.

arrow.1242450507.jpg Corrigé de la dissertation
arrow.1242450507.jpg Corrigé du commentaire
arrow.1242450507.jpg Corrigé de l’écriture d’invention
arrow.1242450507.jpg Rapport de correction

Lycée en Forêt Bac blanc (EAF écrit) janvier 2010 « La Poésie »

EAF Examen blanc

épreuve commune (janvier 2010) : sujet + corrigés

       

Objet d’étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours

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arrow.1242450507.jpg Question préalable (4 points)

Caractérisez en les comparant les figures du poète imaginées dans les quatre textes du corpus. Votre réponse n’excèdera pas une vingtaine de lignes. Voir le corrigé.

arrow.1242450507.jpg Travail d’écriture (16 points)

  • Commentaire : vous commenterez le texte de René Daumal (document B). Voir le corrigé.
  • Dissertation : est-il juste de penser, comme le dit Éluard, que les poètes « parlent pour tous » ? Vous construirez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus, ainsi que sur vos connaissances et lectures personnelles. Voir le corrigé.
  • Écriture d’invention : imaginez un dialogue entre le poète baudelairien et un des « hommes d’équipage » représentant une société sourde à la poésie. Voir le corrigé.

ligne4.1242598732.jpg

arrow.1242450507.jpg Document A. Charles Baudelaire, « L’Albatros »

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents¹ compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule²,
L’autre mime, en boitant, l’infirme, qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Charles Baudelaire, «L’albatros »
Les Fleurs du Mal, « Spleen et Idéal », 1857

1. Indolent : nonchalant
2. Brûle-gueule : pipe

arrow.1242450507.jpg Document B. René Daumal, « Les dernières paroles du poète »

Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson.
Toute la nuit il essaya de s’arracher du cœur le mot imprononçable. Mais le mot grossissait dans sa poitrine et l’étouffait et lui montait dans la gorge et tournait toujours dans sa tête comme un lion en cage.
Il se répétait :
« De toute façon je serai pendu à l’aube. »
Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore :
« Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient :
– Nous savons déjà. Pendez, pendez ce radoteur. »
Ou bien ils diraient :
– Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes, alors que le fouet de l’envahisseur nous déchire déjà la peau. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre. Pendez, pendez ce malfaiteur !
Et de toute façon je serai pendu.
Que leur dirai-je ?
On entendit des bruits de baïonnettes et d’éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l’estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche vociférant :
« Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole ! »
Mais ce fut son premier et dernier poème.
Le peuple était déjà bien trop terrorisé.
Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort.
Sous ses pieds les petits mangeurs de pourriture guettent cette charogne qui mûrit à la branche. Au-dessus de sa tête tourne son dernier cri, qui n’a personne où se poser.
(Car c’est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt.)

René Daumal, « Les dernières paroles du poète », extrait final
Le Contre-ciel, 1936

arrow.1242450507.jpg Document C. Paul Éluard, extrait d’une conférence prononcée à Londres, le 24 juin 1936.

Depuis plus de cent ans, les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux, ils osent embrasser la beauté et l’amour sur la bouche, ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse et sans se rebuter, essaient de lui apprendre les leurs.

Peu leur importent les sarcasmes et les rires, ils y sont habitués, mais ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. Ils ont leur conscience pour eux.

Paul Éluard, L’Évidence poétique, 1937

arrow.1242450507.jpg Document D. Louis Aragon, « Le discours à la première personne » (extrait)

[…] J’aurais tant voulu vous aider
Vous qui semblez autres moi-même
Mais les mots qu’au vent noir je sème
Qui sait si vous les entendez

Tout se perd et rien ne vous touche
Ni mes paroles ni mes mains
Et vous passez votre chemin
Sans savoir ce que dit ma bouche

Votre enfer est pourtant le mien
Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

Quelle heure est-il quel temps fait-il
J’aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous pour moi perdant
Avoir été peut-être utile

C’est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d’un trou

Louis Aragon, « Le discours à la première personne », section 3
Les Poètes, 1960
(Paris, Gallimard, 1969)

 

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arrow.1242450507.jpg Présentation du corpus et corrigé de la question

Tous les textes du corpus mettent en relation le poète et la société. Chez Baudelaire et Daumal (et dans une certaine mesure chez Aragon) cet élan vers l’autre aboutit pourtant à un échec : chaque poème en effet est construit sur un schéma dialectique où l’engagement personnel du poète, mais aussi idéologique, comme mise en question d’un ordre social existant, est suivi d’une désillusion minée par le tragique, l’absurde ou le doute, et symbolisée finalement par la mort biologique du poète. Chez les deux premiers auteurs, la quête d’absolu du poète est d’autant plus vouée à l’échec qu’elle se fonde sur un dualisme entre conscience individuelle et conscience collective. C’est bien cette séparation que condamne Paul Éluard (mais aussi Daumal plus implicitement) en faisant au contraire du peuple le médiateur entre le poète et sa mission politique.

_______

Au-delà de la narration d’une scène dramatique de la vie en mer, le poème de Baudelaire amène à un déchiffrement symbolique. L’analogie du vers 13 (« Le Poète est semblable au prince des nuées ») établit en effet le passage de l’anecdote à l’allégorie : alors qu’il partage le même sort que le peuple, dont il est le « compagnon de voyage », l’albatros devient pourtant la figuration du « poète maudit », mis au ban de la société : celui-ci est l’objet de la violence des marins, de leurs sarcasmes et de leurs rires. La dimension pathétique de la chute de l’oiseau, accentuée par sa gaucherie et sa laideur à la troisième strophe, évoque en outre l’indifférence de la société à l’égard de « l’infirme qui volait ».

On pourrait rapprocher ce texte de la figure exigeante du poète imaginée par René Daumal : sur le point d’être pendu, le poète espère que la société le sauvera : « Faites que je vive, et moi je vous ferai retrouver la parole ! ». En liant ainsi son sort à celui du peuple, le poète assume son statut de guide spirituel à l’égard de la société. Pourtant, la « parole » dont parle ici le poète n’est pas la même que pour le peuple, qui ne fera rien pour lui épargner la mort. Ainsi, la fin du texte se conclut-elle de façon très ironique : « Le peuple était déjà bien trop terrorisé. / Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort. »

Comme nous le voyons, les deux premiers textes fonctionnent implicitement comme une critique du pouvoir de la poésie à « parler pour tous » (Éluard) : c’est donc à la fois l’échec personnel du poète mais aussi son échec sur le plan social et historique qui apparaissent finalement. Comment ne pas évoquer ici «Le discours à la première personne » d’Aragon ? En premier lieu, le texte a valeur de témoignage : l’auteur partage avec le peuple une même communauté de destin : « Votre enfer est pourtant le mien/Nous vivons sous le même règne ». Si, comme dans les textes précédents, la présence d’autrui est donc liée à la nécessité de créer (« J’aurais tant voulu vous aider/Vous qui semblez autres moi-même »), ces prédispositions du poète à la quête collective semblent pourtant bien vaines : « Mais les mots qu’au vent noir je sème/Qui sait si vous les entendez/Tout se perd et rien ne vous touche… ».

Néanmoins, quand on connaît l’engagement politique d’Aragon, on ne peut se méprendre sur le sens global du texte. C’est en effet cette quête ardente de l’autre qui justifie le titre : le « Discours à la première personne » ne saurait se concevoir sans porter attention à l’autre. On comprend mieux dès lors l’avertissement d’Éluard : si les poètes « ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse », et s’ils ont « l’assurance de parler pour tous », il n’en demeure pas moins que leur parole risque de se limiter à une sorte d’autosatisfaction s’ils n’ont que « leur conscience pour eux ». Rejetant toute représentation élitiste ou symbolique de la poésie (« les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux »), l’auteur défend une conception particulière de l’engagement qui passe par la volonté de toucher le lecteur dans son expérience la plus concrète : « ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse ».

Pour conclure : « je » très narcissique et malgré tout complaisant chez Baudelaire, alors que la poésie de Daumal cherche à mettre les pouvoirs de la parole au service de la connaissance. Dans les deux cas, recherche assez utopique de la transcendance et de l’absolu. Chez Aragon et surtout Éluard au contraire, la poésie est moins une expérience spirituelle qu’un acte militant et désacralisant allant de pair avec l’engagement parmi les hommes. La parole poétique assume pleinement sa fonction idéologique.

arrow.1242450507.jpg Corrigé de la dissertation
arrow.1242450507.jpg Corrigé du commentaire
arrow.1242450507.jpg Corrigé de l’écriture d’invention
arrow.1242450507.jpg Rapport de correction

Classe de Seconde 18… Quelques minutes avant la fin du cours…

Samedi 6 février 2010… Début des vacances d’hiver… Et voilà que dans la très sérieuse Seconde 18, quelques minutes avant la sonnerie, je découvre presque par hasard (avec la complicité de Luiza…) un dessin inédit de Janyce ! Je ne ferai aucun commentaire qui puisse fâcher les esprits scientifiques mais je constate que par deux fois Janyce « a son cahier de Français en Mathématiques » : n’est-ce pas là le signe tangible d’une incontestable « vocation littéraire » ?

janyce_luiza_218.1265457040.jpg

Bonnes vacances à toutes et à tous !

(Classes de Seconde 7 et Seconde 18 : n’oubliez pas le travail facultatif sur la poésie futuriste ainsi que le commentaire organisé sur la Métamorphose de Kafka ! Je n’aurais pas dû dire cela… Je pressens tout à coup sous votre « carapace » impassible un murmure de mécontentement très kafkaïen. Une copie double de commentaire : que tout cela est nihiliste !)

Un poème… par Rayan D. (Seconde 18)

Requiem lunaire

par Rayan D. (Seconde 18)

Lisez également cet autre poème de Rayan : « La vie« 

                

Lumière calmante criblée

Tu éclaires mon esprit

 Et les dunes de mon cœur

Et les déserts et les clartés.

Pour toi, j’écris un requiem ;

Magicienne de la vie

Fille de la nuit et des marées,

Des péninsules et du soleil…

Croissant parfait lucide :

Lune !

Ivan Aïvazovski La Baie de Naples au clair de lune, 1842 (The Ayvazovski Art Gallery, Théodosie, Ukraine)
Faites le test : quel Romantique êtes-vous ?

Ecrire… par les classes de Seconde 7 et Seconde 18

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Pour la deuxième année consécutive (*), les élèves de mes classes sont fiers de vous présenter le fruit de leurs réflexions sur le rôle que revêt à leurs yeux l’écriture. Après avoir mené un important travail de recherche sur la fonction de l’écrivain, les jeunes ont souhaité mettre en ligne dans ce nouvel Espace Pédagogique Contributif leur propre vision de l’écriture. Les propos, d’une grande densité intellectuelle parfois, résument non seulement leurs recherches précédentes, mais en redéfinissent les enjeux à la lumière d’un travail introspectif sur eux-mêmes : “c’est quoi écrire, pour un adolescent européen du vingt-et-unième siècle?”
(*) Voir en particulier les textes publiés le 21 janvier 2009  et le 29 janvier 2009 par la classe de Seconde 12 (année scolaire 2008-2009).
Étant donné le nombre très important de travaux, les textes seront publiés dans trois livraisons successives. Pour des raisons d’organisation matérielle, les contributions de la classe de Seconde 7 seront mises en ligne à partir du lundi 1er mars 2010. Bonne lecture !

         

Cheyenne M*** (Seconde 7)

« N’oubliez pas cette main qui écrit, ce stylo qui se vide, cette feuille qui se remplit de mots et de larmes… »

Cheyenne M. qui était en Seconde 7, va poursuivre sa scolarité dans une autre académie. Je lui souhaite de poursuivre ses travaux d’écriture et d’art, qui reflètent à l’évidence un talent précieux intellectuellement et humainement. Bonne continuation, et bon courage pour tout !

Écrire pour ne pas être une parole qui s’envole mais un écrit qui reste, écrire pour ne pas être perdue, écrire pour le plaisir d’écrire, dévoiler sa vie comme une opération à cœur ouvert. Nous : spectateurs d’un moment présent qui ne sera que le futur de notre passé. Vivre pour écrire, écrire pour être en vie, voyager pour trouver l’inspiration, écrire pour être le roi de son propre cœur, pour être éternel quand la vie n’est bientôt que le passé amer.

Écrire pour donner vie à ce qui n’est plus, écrire le silence monotone pour ne créer qu’un courant d’air qui réchauffait les cœurs. Donner l’impression de ne pas redevenir poussière aux yeux des gens, mais un rayon de soleil, qui se brise avec le soir. Écrire sa douleur que l’on n’ose pas avouer en la cachant derrière un sourire triste, écrire pour montrer que malgré une maturité prématurée je peux être un enfant, écrire intemporellement pour que le monde comprenne au fil des siècles…

N’oubliez pas les deux bouts de bois et le métal, la plume et le vent, et mon univers d’enfant… N’oubliez pas cette main qui écrit, ce stylo qui se vide, cette feuille qui se remplit de mots et de larmes…

           

Ksenia C*** (Seconde 18)

« Écrire est un travail de couturier… les lignes sont comme un fil qui explore des motifs aussi joyeux que tristes… »

Certains écrivent pour agir. Moi ce serait plutôt partir, et ne plus penser, découvrir un monde romancé et pouvoir explorer des univers sans limites. Il y a tant de voyages à faire : de lettres en lettres, de lignes en lignes je franchis les frontières, je m’embarque pour des destinations inconnues, j’emprunte un vol direct pour « ailleurs », sans escale, je plonge dans des océans de lettres où naviguent les mots. La mer est une étoffe soyeuse… C’est peut-être s’exiler qu’écrire. Exil du quotidien, qui est devenu soudainement inutile, qui ne sert plus à rien…

J’ai toujours aimé écrire, c’est un travail de couturier : les mots brodent les idées et j’aime embellir les miennes. Ma plume est l’aiguille, la page est la toile, les lignes sont comme un fil qui explore des motifs aussi joyeux que tristes, sur des étoffes plus ou moins précieuses, qui vont du synthétique superficiel à la soie naturelle. Mon travail parfois se déchire, se froisse, s’abime. Quelquefois je l’oublie au fond d’un tiroir et quand l’envie reprend, on défroisse, on retouche la faille, on recoud le trou pour le combler de sentiments…

Alors les mailles s’entrelacent de mots doux, rêches, satinés… De mots qui nous donnent envie d’y toucher délicatement, sans abimer les détails… Si bien qu’à la fin, on se retrouve avec une vraie étoffe, brodée de mots et d’arabesques qu’on effleure du bout de la plume. Nos travaux à tous, écrivains d’un jour, c’est de broder ce tissu d’idées : toutes ces lettres déposées sur le papier arrivent par je ne sais quel moyen, à se rendre réelles et bien plus concrètes qu’auparavant. Écrire c’est comme « poser les points sur les i », cela me permet d’y voir plus clair : avec l’étoffe des mots, je peux réaliser tant d’ouvrages !

           

Diane L*** (Seconde 18)

« Il m’arrive parfois d’écrire pour le seul plaisir de voir une feuille blanche se noircir sous ma main… »

C’est avec l’écriture que le jeu commence : si jouer, pour les enfants, leur permet de grandir, mon jeu à moi m’aide à gagner en maturité et en sagesse. L’écriture, qui au départ était un plaisir égoïste d’écrivain, me permet d’ouvrir les portes de mon jardin secret à ces gens assez fous qu’on appelle des lecteurs. Peut-être lisent-ils mes puériles élucubrations parce qu’ils veulent s’évader, tout comme moi, du monde réel, ce monde du conforme, cette fourmilière où chaque fourmi a un rôle prédéfini.

Il m’arrive parfois d’écrire pour le seul plaisir de voir une feuille blanche se noircir sous ma main. Ces signes que je suis la seule à pouvoir déchiffrer, me font voyager à travers une autre dimension, ils contribuent à mon évasion totale du monde réel. Après un point final, le retour à la réalité est toujours difficile : c’est ce qui me pousse à ne jamais m’arrêter d’écrire…

            

Inès E*** (Seconde 18)

« Au moment où l’extrémité de la plume touche le papier, un grand voyage commence… »

Écrire, c’est une histoire entre la feuille et l’écrivain. Elle le laisse libre d’exprimer ce qu’il veut. Il se dévoile à la lumière des mots, se découvre dans la nudité de son être. C’est le fruit de sa pensée qui prend forme avec elle : au moment où l’extrémité de la plume touche le papier, un grand voyage commence. Et le plus étrange, c’est que ce voyage se passe à l’intérieur de nous-mêmes : c’est une expérience unique et différente pour chacun de nous.

Nous avons besoin d’écrire pour exprimer nos émotions mais plus encore pour nous libérer de nous-mêmes : écrire, c’est laisser quelque chose de soi sur la feuille, et c’est aussi s’exiler : en relisant, on est étonné de soi, et plus encore de la force dont les mots font preuve ; et du message qu’inconsciemment peut-être, on a voulu faire passer. Écrire, ça sert à ça : à se dénoncer soi-même, à se retranscrire « à vif » sur le papier…

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Damien L*** (Seconde 18)

« Écrire relève d’une dualité : plaisir et souffrance sonnent comme un défi qu’il faut relever… »

Aussi loin que je me souvienne, je ne me suis jamais posé la question : l’écriture s’est toujours imposée à moi comme une évidence. J’aime inventer des mots et des phrases, des personnages, des intrigues. Quand j’écris, je me sens libre : je ne suis plus Damien, 55 rue … J’échappe à l’état civil, l’écriture me porte vers d’autres adresses, vers l’imaginaire. Ce sentiment de liberté et de puissance, seule le permet l’écriture.

Mais outre ce bonheur personnel, il faut plaire au lecteur et répondre à ses attentes : c’est là toute la difficulté. Ai-je choisi les mots qui convenaient ? Mon personnage est-il attachant ou suffisamment retors ? L’intrigue est-elle bien menée ? Combien de fois ai-je regardé la page blanche, devenue soudain hostile devant moi. Voilà pourquoi je pense qu’écrire relève d’une dualité : plaisir et souffrance sonnent comme un défi qu’il faut relever. C’est une école d’humilité, une remise en question perpétuelle.

                                   

Romane C***

« Si je n’avais pas trop pleuré, les mots me seraient restés étrangers »

Ce matin, sur mon bureau, une question ; simple, laconique, quelques mots : « Pourquoi écrivez-vous ? » Derrière la simplicité apparente, une question difficile, qui n’appelle peut-être pas de réponse concrète… Pour commencer, je dois avouer quelque chose : l’école ne m’a jamais donné envie d’écrire ; la littérature me semblait si décalée de la vie réelle…

Il est bientôt midi, et je reviens à la fameuse question : « Pourquoi écrivez-vous ? » En fait, ça m’est soudainement revenu : je me rappelle la première fois où j’ai commencé consciemment à écrire : j’avais trop pleuré. Si je n’avais pas trop pleuré, je n’aurais pas écrit. Si je n’avais pas trop pleuré, les mots me seraient restés étrangers. Il me fallait dire, crier ce que je ressentais.

Alors, le « pourquoi » de l’écriture ? Ne parlons pas de vocation : simplement quelques mots écrits au hasard des larmes. Écrire a été un moyen de m’exprimer sur tout : sensibilité, perception, regard sur le monde, toucher du monde… L’écriture ne prévient pas, elle surgit sans qu’on s’y attende.

              

Audrey G*** (Seconde 18)

« Un écrivain qui écrit dans l’ignorance n’est pas un écrivain : il doit connaître le poids des mots qu’il écrit… »

Honnêtement, on ne peut pas se lever le matin et se dire : « Tiens, si j’écrivais ? » Non, écrire c’est quelque chose de plus complexe que ça. Pour écrire, « vraiment » écrire, il faut connaître les mots, savoir les modeler, les manipuler, en sculpter le sens. Un écrivain qui écrit dans l’ignorance n’est pas un écrivain : il doit connaître le poids des mots qu’il écrit, parce que les mots sont ses amis. L’écrivain ne doit donc pas écrire pour le seul plaisir mais pour donner du sens à la fiction.

Parce que l’écrivain, quand il écrit, est quelqu’un de solitaire, plongé dans cet autre univers qui lui insuffle des arabesques qui deviendront des mots et du sens. C’est par sa maîtrise de ces mots que l’écrivain est quelqu’un d’unique. Alors la question posée à l’écrivain : « Écrire, ça sert à quoi ? » Surtout pas de réponse. Juste la question, sinon les mots n’auraient plus de secrets pour lui. Et que dire de tous ces mots inconnus, ceux que l’écrivain n’a jamais abordés… Voilà pourquoi il ne faut pas répondre à la question, parce qu’alors les mots perdraient leur sens et l’écrivain n’aurait plus de raison d’écrire.

Lisez aussi cette nouvelle d’Audrey : Overdose.

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William P*** (Seconde 18)

« Quand j’écris, je m’arme d’encre et je plonge dans le papier. Je ne m’en échappe que pour reprendre mon souffle… »

C’est un miroir, un reflet, une image de soi-même. Voilà ce qu’est écrire : une sorte de contemplation personnelle. L’écrivain se regarde toujours écrire ; il croit voir en lui comme à travers de l’eau limpide les secrets même inavoués de lui-même… Mais aussi clair soit-il, ce miroir présente des tâches, des défauts, des marques qui souillent l’écriture. Or ces salissures apparentes font la matière même de l’écrit. Il n’y a pas d’écriture « lisse » : ce sont bien les défauts qui valorisent le texte.

Quand j’écris, je m’arme d’encre et je plonge dans le papier. Je ne m’en échappe que pour reprendre mon souffle ; je ne regagne la rive que lorsque j’ai appris quelque chose sur moi. Je prends mon temps (je n’ai rien à perdre) : je me découvre et me baigne dans cet océan de bonheur limpide que je suis en train d’écrire…

             

Léa G*** (Seconde 18)

« Tracer, former des lettres, des caractères. Puis mélanger, assembler ces mots en fonction de son caractère… »

Je souris quand j’entends tous ces gens sérieux qui ne jurent que par l’engagement et l’invoquent comme la suprématie de l’écriture : selon eux, on ne peut écrire que pour cela. « L’art pour l’art » n’aurait plus sa place parmi nous. Un soupçon pèse sur le style et l’imaginaire. Pourtant le rêve n’est-il pas aussi important que l’engagement ? Tout est permis dans la littérature, toutes les émotions, tous les états d’esprit. Pendant que certains interpellent le lecteur, d’autres le font imaginer…

Dans une société où tout est à dénoncer, pourquoi ne pas inventer un monde (son monde) parfait ? Il pourrait être rempli de fées, de dragons, de pouvoirs magiques en tout genre pour certains. Pour d’autres, l’écriture serait une immense plaine verte, où le crime n’a pas sa place. Qu’importe ! L’essentiel est de faire vivre le lecteur, de le faire vibrer à travers les mots. On n’écrit pas par nécessité ; on écrit par envie : peu importe l’histoire pourvu qu’il y ait le plaisir de celui qui écrit et de celui qui lit.

Voilà ma recette de l’écriture : des phrases pleines de « caractères » pleins de « caractère » : tracer, former des lettres, des caractères. Puis mélanger, assembler ces mots en fonction de son caractère. Et puis des phrases qui marqueront à jamais notre caractère. Écrire parfois ne sert à rien, mais il sert à tout : avec des lettres, on écrit le monde.

           

Nabil B*** (Seconde 18)

« Les livres nourrissent l’esprit, ils nourrissent la mémoire et le cœur des hommes… »

D’abord écrire, c’est « coucher » sur le papier une part de soi : chacun écrit de manière originale, unique, transcendante. Pour s’en convaincre, il n’est que de lire les réponses à cette question : aucune n’est jamais la même. Personnellement, je dirai que l’écrivain est un peu un cuisinier, un faiseur de nourritures. Les livres nourrissent l’esprit, ils nourrissent la mémoire et le cœur des hommes, comme la nourriture nourrit l’estomac.

À ce repas, tout le monde est convié. Les connaissances et le savoir sont protégés dans le livre pour les rendre accessibles aux autres. Le livre devient ainsi un partage, comme le repas est partagé. Contrairement aux hommes, les écrits perdurent à travers les âges, ils suivent le cours des siècles, voire des millénaires. Jamais le voyage ne s’arrête…

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Marion C*** (Seconde 18)

« Écrire, c’est créer un monde dans lequel on a caché des questions… »

Quand j’écris, mon but premier est de faire entrer le lecteur dans l’histoire : je ne veux pas qu’il soit une simple personne assise dans un fauteuil, je voudrais qu’il vive dans et par le livre, j’aimerais qu’il ait peur en même temps que mon héros a peur, qu’il rie avec lui, qu’il partage ses larmes : c’est cela lire. Mais en dehors du fil rouge de mon histoire, des questions sont posées : il est possible que le lecteur ne se soit pas rendu compte qu’elles étaient là, cachées entre les mots. Pourtant, inconsciemment il y a déjà réfléchi, il a essayé de trouver des réponses à ces questions qu’ils ne soupçonnaient pas. Et si les réponses ne sont pas dans le livre, qu’importe : elles seront dans ce livre qui n’a pas encore été écrit, ce livre à venir. Écrire, c’est ainsi créer un monde dans lequel on a caché des questions…

            

Melisa A*** (Seconde 18)

« L’écriture d’un journal intime me permettait de voir après coup mes réactions, de redécouvrir mes sentiments… »

Quand j’ai eu douze ans, j’ai commencé à écrire un journal intime. C’était une volonté de revenir sur mon passé, de laisser une trace de ce que j’avais vécu en détaillant par écrit tous mes jours, et mes heures. J’ai appris aussi à mieux me connaître : l’écriture d’un journal intime me permettait de voir après coup mes réactions, de redécouvrir mes sentiments en les transcrivant sur le papier.

Mais je pense que l’écriture répond aussi à une volonté d’inventer : en se libérant d’un poids qu’on ne peut raconter à personne, on s’invente un monde conforme à sa volonté du moment, on imagine des personnages qui nous ressemblent. L’écriture est ainsi une amie, une confidente : elle apprend à inventer et à s’inventer.

Lisez aussi cette nouvelle de Melisa : J’essuierai mes larmes dans le soir qui tombe.

                   

Florent De W*** (Seconde 18)

« Une feuille de papier est infiniment respectable : elle entend et voit les mots, ces mots écrits qui nous touchent… »

Eh bien pour commencer, je dirais que j’écris (parfois sans réfléchir) comme un être de chair et de sang, de matière organique, d’os et d’organes. J’écris pour cet autre qui lui aussi est fait de matière organique, de sang et d’os mais qui réfléchit, pense à son passé parfois noyé, à son présent souvent instantané ou à son futur trop proche. Entre lui et moi, un mystérieux dialogue silencieux s’établit. Alors, le sens de l’écriture ? C’est peut-être le sens que l’on donne à sa vie : une feuille de papier est infiniment respectable : elle doit entendre et voir les mots, ces mots écrits qui nous touchent, qui sortent du cœur… Oui, pour moi écrire c’est le cœur ; le cœur et la pensée : ils plaident tous deux pour l’écriture et sont les principaux dépositaires de la parole au sens premier du terme : la parole sort de la bouche…

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Madeleine L*** (Seconde 18)

« Si la parole est un trésor, elle est parfois un trésor perdu, tandis que l’écrit est un peu le trésor retrouvé… »

Écrire pour ce qui me paraît l’un des aspects les plus importants : il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir avancer… Donc écrire pour ne pas oublier. Ne pas oublier ce qui fut dit, ce qui fut fait. Si la parole est un trésor, elle est parfois un trésor perdu, oublié ou déformé. Tandis que l’écrit est un peu le trésor retrouvé : cela fait sourire lorsqu’on retrouve enfoui au fond d’un tiroir ces souvenirs qu’on croyait oubliés et qu’on savoure de nouveau en les lisant : la mémoire est importante car elle forme notre personnalité. Et c’est ce qui fait la force et la richesse de l’écriture. En écrivant, on donne un sens au monde et à nous-mêmes : le partage.

          

Charlotte G*** (Seconde 18)

« Comme le peintre pose sur la toile blanche des couleurs, l’écrivain dépose sur la page blanche des caractères… »

Je comparerais l’écriture à un tableau car chaque personnalité peut la regarder et l’interpréter différemment : on peut écrire pour le seul plaisir de mettre des couleurs sur la toile des mots, mais on peut vouloir donner du sens au choix des couleurs, des nuances et à leur assemblage. Voilà, j’imagine que je suis un peintre des mots et j’écris pour voir ma toile prendre forme : alors je donne vie à des personnages et à des paysages grâce à ma plume devenue pinceau.

Comme le peintre pose sur la toile blanche des couleurs, l’écrivain dépose sur la page blanche des caractères. Ils donnent tous deux vie à quelque chose à venir : le peintre donne vie tantôt à des personnages ou à un paysage grâce à sa palette de couleurs, et l’écrivain donne aussi la vie par les mots. La vie est une histoire, qui elle-même est un tableau. Un tableau changeant : parfois sombre ou parfois gai… Et si le lecteur prête quelque attention à ce que j’ai écrit, s’il prend de la hauteur et du recul par rapport au tableau, il verra un tout autre dessin se former et il pourra réinventer l’histoire.

               

Alizée R*** (Seconde 18)

« Écrire c’est pardonner, et peut-être se pardonner… »

Pour moi, écrire permet de me libérer : je me sens libre après avoir rédigé quelques lignes : j’y raconte ma vie, je me pose d’incessantes questions et j’essaie d’y trouver des réponses. Quelquefois, à travers les mots, on trouve les réponses que l’on cherchait depuis si longtemps… Les vieilles rancœurs s’estompent : alors on essaie de trouver le pardon et de pardonner à un autre. Oui, écrire c’est « pardonner » et peut-être « se pardonner » : en allégeant son âme et ses pensées, on peut se créer un monde parallèle, celui où l’on recherchera en soi-même ces éléments épars qui forment notre joie, notre plaisir, nos larmes ou notre bonheur…

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Seydi B*** (Seconde 18)

« Je pense, donc j’écris… »

Écrire est un droit. Un droit inaliénable. Écrire, c’est être le porte-parole de ceux qui ne peuvent parler. C’est une manière non violente de s’exprimer, de militer et surtout d’EXISTER. « Je pense, donc j’écris » : laisser sa trace dans le patrimoine : c’est ça, exister. Et même si vous écrivez, ne serait-ce que pour une seule personne, vous pourrez lui transmettre votre engagement.

Mais il n’y a pas que l’engagement social ou politique… Faut-il ramener toujours l’écriture au militantisme des mots comme le faisait Sartre par exemple ? Je ne crois pas. Pour moi, la fonction première de l’écrit est de faire rêver le lecteur, de le faire s’évader « à travers mots ». Parfois, l’écrivain lui-même s’évade en laissant libre cours à son imagination.

                         

Antoine M*** (Seconde 18)

« Je parle d’un monde où le bonheur est possible… »

Je n’ai jamais vraiment écrit, autrement que pour mes devoirs. Les seules et rares fois où j’écris, c’est pour moi-même, pour me confier. Certes, il m’arrive d’écrire pour d’autres : je leur fais passer un message, banal parfois. Ou alors j’aime écrire pour ceux qui me sont proches, mais alors je raconte, je leur parle d’un monde sans guerres et sans violence, d’un monde où le bonheur est possible. Je pourrais écrire ces histoires, je pourrai ainsi les lire plus tard à mes enfants. Oui vraiment, pour moi, c’est ça écrire : donner accès à l’imaginaire.

               

Claire D*** (Seconde 18)

« L’écriture, c’est le cri du silence. C’est la parole cachée, c’est l’alignement des mots pour former une réponse… »

Il est 10h39, heure peut-être trop matinale pour décrire ce qu’est à mes yeux l’écriture. À cette question, chacun a sa réponse. Pour moi, écrire c’est marquer, toucher : on n’imagine pas à quel point le poids des mots est lourd : certains sont plus violents que les coups. Pourquoi certaines phrases vous glacent le sang alors que d’autres vous réchauffent le cœur ?

Quand on écrit, seule la mort peut vous arrêter : vous êtes libre d’écrire. Et dans ce monde où l’on ne peut faire confiance à personne, le papier, lui, ne vous trahira pas : vous pouvez lui confier vos peines, lui raconter vos joies sans crainte d’être jugé : l’écriture, c’est le cri du silence. C’est la parole cachée, c’est l’alignement des mots pour former une réponse. Bien sûr, il ne s’agit là que de ma propre vision : chacun a en lui sa propre opinion. En fait, peut-être que la vraie force de l’écriture réside précisément dans cette diversité.

Découvrez aussi cette nouvelle de Claire : Forever (larmes blanches).

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Vincent M*** (Seconde 18)

« Sans l’écriture il n’y a plus rien. C’est dans ce refuge des mots qu’un monde nouveau s’ouvre à nous »

Durant mes premières lectures, l’écriture d’un auteur ne m’inspirait rien. Ce n’est que plus tard, en réfléchissant, que j’ai compris combien chaque œuvre avait son propre message : l’écriture n’est pas seulement un art, elle peut être une arme pour dénoncer, mais aussi un refuge : l’écriture c’est la vie, et sans l’écriture il n’y a plus rien. C’est dans ce refuge des mots qu’un monde nouveau s’ouvre à nous. Et c’est aussi l’heure des choix : on est libre de dire, de partir à l’aventure, ou de chercher la vérité sur le monde qui nous entoure. Cette vérité peut être cachée par des ratures, des mots rayés qui tuent parfois la vérité de l’homme…

      

Deborah S*** (Seconde 18)

« Écrire, c’est dérouler son inconscient sur un morceau de papier blanc… »

« Pourquoi écrivez-vous ? » J’ai tenté moi-même de répondre à cette fameuse question, posée à tant d’auteurs. Et ma réponse fut nette : j’écris pour moi. Pour me découvrir et me redécouvrir moi-même. Par nos écrits, nous nous voyons vraiment tels que nous sommes, et pas tels que nous aimerions paraître. Pas de tabous, pas de limites ; si l’écriture est une liberté, elle révèle aussi la face cachée de l’être. Écrire, c’est dérouler son inconscient sur un morceau de papier blanc.

Voilà la véritable écriture, celle qui n’a peur de rien… sinon d’être lue, puisque c’est une partie de nous-mêmes que nous livrons. On n’écrit jamais pour rien. Chaque texte a sa spécificité certes, mais tous ont un socle commun : la défense, fût-elle implicite ou inconsciente, d’un idéal. Mon écriture est ainsi une recherche de ce qui constitue la personne que je suis : écrire pour mettre au jour ma vision du monde, et donc me découvrir, par la force de mes convictions…

Lisez aussi la très belle nouvelle de Deborah : Rose d’hiver, souffle du vent, étoile jaune.

            

Laurie C*** (Seconde 18)

« Si l’écriture est un pays, je crois aussi qu’elle est un voyage, un départ du monde actuel… »

Nina Bouraoui disait : « L’écriture, c’est mon vrai pays, le seul dans lequel je vis vraiment, la seule terre que je maîtrise ». Si l’écriture est un pays, je crois aussi qu’elle est un voyage, un départ du monde actuel. L’écriture serait donc dans un premier temps une échappatoire où l’on contrôle tout ; sans se soucier du monde extérieur. On écrit alors pour soi, pour se soulager, se libérer. Mais on écrit aussi pour les autres, pour ceux qui ne le peuvent pas, qui n’ont pas droit à la parole. Écrire sert donc à témoigner pour eux : entre l’auteur et le lecteur s’établit un dialogue invisible…

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Thulaciga Y*** (Seconde 18)

« Ces mots qui sont liés les uns aux autres forment une fraternité, une paix inconnue à notre monde… »

Les mots sont les seules personnes qui ne jugent pas mon apparence, qui ne se moquent pas de moi. Avec les mots, pas besoin de faire semblant de rire ou de faire des choses dans le but de plaire à des inconnus : en présence des mots, je me sens belle, intelligente, bien dans ma peau : peut-être parce qu’ils parlent à travers moi. L’écriture est un moyen d’échapper à la solitude, l’écriture est moi.

De plus, ces mots qui sont liés les uns aux autres forment une fraternité, une paix inconnue à notre monde. De toute façon, nous irons finir notre vie dans une malheureuse tombe, seule et isolée… Alors que l’écriture sera toujours présente jusqu’à la fin du monde : les mots seront toujours liés ensemble quoi qu’il arrive : ils ne changeront pas, ne vieilliront pas, ne mourront pas : ils sont immortels.

Vous connaissez le proverbe : « Toute bonne chose a une fin ». L’écriture nous montre cela : elle commence par une majuscule, par une naissance, et se termine par un point : c’est un peu comme la mort de la phrase, diront certains. Mais contrairement à nous, elle se ressuscite. Même après ma mort, les mots vivront, toujours les mêmes, et renaîtront, toujours nouveaux…

          

Pauline C*** (Seconde 18)

« Écrire sert à déranger : il n’y a pas de « lecture confortable… »

Je n’écris pas forcément pour convaincre, mais pour faire réagir. Être lue, c’est accepter le débat, c’est forcer ceux qui vous lisent à se poser des questions, c’est les obliger à prendre des décisions, à faire des choix. Ainsi, l’écriture est forcément une provocation : on « provoque » l’autre, on suscite une réaction, un sentiment chez lui ; joie, émotion, colère… Si vous lisez mes écrits (*), je ne souhaite pas que vous les appréciiez, j’ai juste besoin de me dire : « j’ai fait réagir ». Rendre le lecteur furieux, c’est presque le comble pour un écrivain : l’écriture n’est plus alors un simple divertissement, elle est une interpellation. C’est pour cela qu’à la question « Écrire, ça sert à quoi ? » il me semble juste de répondre qu’écrire sert à déranger : il n’y a pas de « lecture confortable ». Il faut déranger les opinions, les idées préfabriquées, l’écrivain doit remettre en cause les fondations…

(*) Lire en particulier la nouvelle de Pauline L’Eau est belle (noire, profonde, infinie).

         

Sibylle B*** (Seconde 18)

« Mots oubliés, rayés. Sentiments écrits puis détruits. Pourtant ces mots sont nés, ils existaient… »

Au commencement de l’écriture, quelques lettres assemblées formant des signes, éparpillés au hasard sur une feuille dite « brouillon ».

Écrire est le seul moyen de laisser une trace de sa vie : un papier et un crayon suffisent pour s’évader dans un monde, son monde, dans lequel l’imagination a le droit de divaguer. Une imagination hors piste, hors-la-loi parfois : on passe de la réalité à l’imaginaire, aux rêves d’enfants qui sont les rêves du monde. Balayées l’orthographe ou la syntaxe… De temps en temps une relecture s’impose : parfois ce qu’on avait écrit n’a aucune signification, l’imagination a divagué : elle a quitté la route. Alors on rature ces mots…

Mots oubliés, rayés. Sentiments écrits puis détruits.

Pourtant ces mots sont nés, ils existaient, puis la plume qui les a fait naître les a tués.

Pourtant ils ont existé, ils vivaient parmi tant d’autres.

Et puis ces mots sont morts.

Voilà pour moi la fonction de l’écriture :

Faire vivre et faire renaître les mots. Écrire, pour achever une histoire sans aucun sens pour autrui, pour en commencer une autre, pour se découvrir de nouveau, pour avoir un nouveau goût de la liberté, pour s’évader dans le monde et s’inventer cette vie dont on avait toujours rêvé, pour réaliser des projets irréalisables, pour bâtir le possible de l’impossible. Écrire, c’est plus qu’écrire, c’est parler sans être interrompu…

Lisez aussi cet autre très beau texte de Sibylle : All over the world, la fin d’un voyage, le début d’une vie.

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Janyce M*** (Seconde 18)

« Écrire, c’est trouver le mot juste pour décrire l’authentique. »

Pour beaucoup de personnes, écrire est forcément lié à une notion d’engagement… Mais la beauté des mots dans tout ça ? On les utilise certes pour « frapper », « viser juste »… Mais on ne cherche pas assez de profondeur. Tout rime alors avec débats, idées à défendre, parti à prendre, avis à scander… Ce n’est pas ainsi que je définirais l’écriture. Écrire pour moi, c’est un moment que l’on partage avec soi-même d’abord, un moment de vérité pure. Comme un aveu. On se dénude, on se met en accord avec soi. Moment de plénitude totale où l’on va transcrire, parfois inconsciemment, nos sentiments, nos pensées les plus secrètes.

Mais écrire, c’est aussi transmettre un magnifique héritage, une sensibilité qui doit vivre malgré le temps. L’écrivain est alors comme un pianiste : quand il commence à « jouer », il recherche les notes les plus justes, celles qui vont témoigner du sentiment profond qui envahit son être : détresse, joie, solitude déception… Et lorsque son doigt effleure enfin la touche ultime de sa mélodie, vient alors le soulagement d’avoir pu faire couler dans un courant fluide de notes ce qu’il ressentait secrètement. Et il aura envie de faire partager ce rendez-vous qu’il a eu avec lui-même, de raconter un peu de son vécu aux autres. Il recherche alors le mot convenant le mieux pour évoquer le ressenti, le mot approprié, le mot juste pour décrire l’authentique.

Lisez aussi cette nouvelle de Janyce : La Balançoire
 Cliquez ici pour lire les autres textes publiés à partir du 1er mars 2010.
© les auteur(e)s, LEF/EPC (janvier 2010)

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Entraînement BTS. Thème : Génération(s). La transmission des valeurs entre générations

bts2010b.1253099275.jpgEntraînement BTS

Générations et transmission

Cet entraînement est destiné prioritairement aux étudiants de BTS deuxième année. Il porte sur les processus de transmission des valeurs et de l’héritage culturel entre générations. En premier lieu, il apparaît que ces processus ont été largement contestés dans les sociétés occidentales depuis les Trente Glorieuses particulièrement : l’urbanisation, les développements technologiques et les médias ont en effet largement remis en cause l’apprentissage des normes et les modèles de comportement édictés traditionnellement par la famille. Pourtant, il convient de nuancer cette recomposition des liens entre générations qu’observent plusieurs auteurs. De fait, force est de reconnaître que, malgré le « fossé intergénérationnel »,  la famille demeure toujours un lieu important de solidarité entre les générations.
Tel est donc l’enjeu de ce corpus composé de cinq documents. Même si le nombre de textes vous paraît élevé et si les passages sélectionnés sont souvent denses, je vous conseille de traiter rigoureusement l’exercice. Il vous amènera à reformuler puis à expliciter les enjeux riches et complexes qui se dégagent des conflits de valeurs intergénérationnelles et entre normes de comportement, tant dans l’espace public que dans l’espace privé. Quant au travail d’écriture personnelle (non moins difficile), il met en relation l’identité individuelle et la manière dont chacune et chacun s’inscrit dans sa génération et par rapport aux générations antérieures : saurait-on réduire les parcours individuels et collectifs à l’opposition et au conflit entre générations ? Les travaux les plus subtils veilleront à nuancer voire à rectifier ce lieu commun en prenant en compte la dimension essentielle qu’est la solidarité entre les générations.

Niveau de difficulté : *** (* accessible ; ** moyennement difficile ; *** difficile)

Première partie : synthèse de documents

  • Document 1, Collectif, sous la direction d’Alain Cordier et Annie Fouquet, « La transmission entre les générations » (La Famille, espace de solidarité entre générations, rapport et propositions remis à Philippe Bas, Ministre délégué à la sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille), Post propos, p. 55-56, La Documentation française, Paris 2006.

  • Document 2, Françoise Hurstel, « La Mort du père » (interview publiée dans Transmission entre les générations, table ronde, mercredi 9 octobre 2002, Théâtre Jeune public, 2002.
  • Document 3, Sondage TNS Sofres-Pèlerin, Transmission des valeurs : le désarroi des familles.
  • Document 4, Edith Goldbeter-Merinfeld, « Générations et transmission«  (introduction), Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n°38, 2007-1, De Boeck Université.
  • Document 5, Édouard Tiryakian, « 1968 en perspective : l’ambiguïté de la modernité« , p. 207-208 (in Gabriel Gosselin, Les Nouveaux enjeux de l’anthropologie : autour de Georges Balandier, éd. L’Harmattan, Paris 1993). Depuis « Il s’agit bien de la génération dénommée celle du « baby-boom » (page 207) jusqu’à « à cause de la peur de la bombe démographique mondiale, qui remplace la peur de la bombe nucléaire » (page 208).

Deuxième partie : écriture personnelle

Vous répondrez d’une façon argumentée et ordonnée à la question suivante, en vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos lectures personnelles :

  • Comment vous situez-vous par rapport aux générations antérieures ?

_______________

Document 1, Collectif, sous la direction d’Alain Cordier et Annie Fouquet, « La transmission entre les générations » (La Famille, espace de solidarité entre générations, rapport et propositions remis à Philippe Bas, Ministre délégué à la sécurité sociale, aux personnes âgées, aux personnes handicapées et à la famille), Post propos, p. 55-56, La Documentation française, Paris 2006.

La solidarité entre les générations au sein des familles s’inscrit dans l’échange entre les générations dans la société (cf. le rapport du Groupe « la société intergénérationnelle au service de la Famille » présidé par Raoul Briet) et aussi, plus largement, dans la reconnaissance de la famille comme l’espace de transmission entre les générations.

La primauté donnée à l’instant caractérise nos sociétés occidentales, avec une absence de vision de long terme et une glorification des rentabilités de court terme. Or les anthropologues soulignent la temporalité spécifique à la relation entre les générations. La vie est relation, la vie est transmission. La solidarité au sein des familles signifie une confiance en l’avenir et en la capacité de créer cet avenir.

Rien ne serait plus dévastateur que de se contenter d’un constat rationnel visant à considérer que demain ne sera pas meilleur qu’aujourd’hui. La solidarité entre les générations passe par la confiance en le pouvoir créatif de chaque génération, au sein des familles, à l’école et dans l’univers professionnel.

Il serait inquiétant de se satisfaire d’une approche de la vie en accent circonflexe, une phase ascensionnelle suivie après la cinquantaine d’une chute programmée et irréversible. Une société humaine qui se définirait par la seule immédiateté de ses savoirs, l’instantanéité de ses capacités et le cliquetis de ses beautés artificielles, parviendrait avec peine à imaginer la vie autrement que comme une terrible épreuve de déchéance programmée et d’inutilité croissante. Elle oublierait que la vie est succession de passages comme autant de gués à franchir.

Cette observation du temps d’une vie nous invite à recevoir comme un cadeau la rencontre avec les générations qui nous précèdent ou celles qui nous suivent, en révélant, dans ce colloque intime, le trait d’union, fait de mémoire et d’espérance, le trait d’union qui donne sens à la vie reçue et donnée, le trait d’union que met au jour la famille et les liens qu’elle tisse.

Les mots pour le dire révèlent ou non la reconnaissance vraie du visage de l’autre. Ambivalence des approches lorsque les mots distinguent trop aisément le normal et le pathologique, le bien vieillir et le vieillissement repoussant, l’autonomie du sujet et la perte d’autonomie des personnes âgées ou en situation de handicap. Aller vers autrui et faire preuve de solidarité sans remise en cause de soi ou en classant les uns, capables, et les autres, assistés, restera toujours une démarche faussement généreuse.

Le renversement décisif vient au jour lorsque celui qui reçoit dispose de son espace pour donner à son tour, lorsque l’aide devient relation. La famille n’est pas un refuge mais un espace de reconnaissance de l’autre et de solidarité. En cela, elle est signe sur le chemin du vivre ensemble qui fonde une société et ses modes relationnels.

De génération en génération, ce qui s’y transmet n’est souvent pas prévisible, comme ces fleurs qui jaillissent ailleurs qu’à la verticale des graines plantées, là où le regard ne les attendait pas. A lire et à écouter les plus âgés, on pressent que les leçons, telles qu’elles furent assimilées, n’ont rien à voir avec ce qui était envisagé initialement.

Plutôt que de chercher en termes de transmission d’un acquis – avec ce que cela généralement comporte de complaintes chez les plus âgés – nous pouvons entrevoir, dans la rencontre des générations, l’idée de trace. La trace marque un chemin, un indice ou un exemple. Le sens de la transmission est en réalité la trace dans sa dynamique, un passage ouvert, l’espérance d’un possible. Celle ou celui qui trace le chemin, ignore le visage et les noms des marcheurs qui suivront, et jusqu’à l’heure de leur passage. Il en va comme d’un sédiment qui ne se voit pas mais qui nourrit. Nous nous surprenons à découvrir en nous ce que d’autres ont laissé, comme s’il nous arrivait de découvrir dans un grenier des objets que nous aurions oubliés et qui reprendraient d’un coup une nouvelle valeur.

Chaque génération naît héritière des autres, mais elle s’éprouve comme génération par la passion de fonder à son tour. Ce qui est en jeu est une humilité réciproque. Celle des anciens par la volonté de faire grandir, en chaque jeune, les capacités qui lui sont propres sans vouloir lui imposer un modèle et un rythme uniques et dominants. Celle des plus jeunes par la reconnaissance nécessaire de l’écoute et de l’observation des savoir-faire de ceux qui ont déjà dû faire.

Il s’agit de contribuer à ce que chaque génération découvre en elle sa part d’héritier et sa part de fondateur, et qu’elle les reconnaisse dans les autres. Si l’attention se focalise souvent sur la transmission entre les générations, il convient d’entendre aussi la réécriture d’une nouvelle proposition, par et à chaque génération. A situation nouvelle, décision nouvelle. Le rythme de nos sociétés s’accélère, ce qui rend rapidement obsolètes les solutions éprouvées et sûres des générations précédentes. En revanche, il fait naître le désir de sens, que le témoignage d’une vie en voie d’accomplissement peut révéler à une vie qui se cherche encore.

Ainsi surgit le miracle de la découverte réciproque des générations, parce que les plus anciens auront l’envie des plus jeunes, et les plus jeunes le désir des anciens, et tous d’apprendre des autres. Il ne s’agit ni de prescription ou de contrats obligatoires, ni d’opposer les jeunes et les vieux, il s’agit de reconnaître en chacun sa qualité de traceur et de passeur.

Document 2, Françoise Hurstel, « La Mort du père » (interview publiée dans Transmission entre les générations, table ronde, mercredi 9 octobre 2002, Théâtre Jeune public, 2002.

« Le père est mort » rappelle Françoise Hurstel (1). Ce qui est mort est une forme de paternité millénaire : selon la psychologue, le pater familias est clairement en destitution progressive depuis la deuxième guerre mondiale. Et cette révolution a bien sûr des répercussions sur la transmission familiale.

Pourquoi faut-il transmettre ?
Pour que les enfants des hommes deviennent des humains, qu’ils apprennent les valeurs, leur culture, leur langue. Cette transmission se fait aujourd’hui dans des formes culturelles tellement nouvelles qu’on ne sait plus comment la gérer.

Vous dites que les familles transmettent encore, mais autrement. Que transmettent-elles ?
Pour les sociologues, la famille doit favoriser la construction de l’identité de soi. S’épanouir coûte que coûte est le principe dominant. Mais cela ne suffit pas. L’enfant est aussi le maillon d’une chaîne généalogique. Pour pouvoir se construire et s’épanouir, il faut lui poser des interdits, dont le principal est celui de l’inceste. Si l’enfant n’est plus un maillon, alors pourquoi lui transmettre des valeurs ? Tout a changé, et pourtant tous les contenus anciens se transmettent encore. Même l’argent fait toujours transmission bien qu’on ne veuille pas lui donner tant d’importance. Au XVIIIème siècle, l’élément central de la transmission était le patrimoine. Il régissait tout, jusqu’aux mariages qui étaient contractés selon des stratégies d’alliance de biens familiaux. Au XIXème siècle, on assiste à la lente déconstruction de cette histoire. Aujourd’hui la transmission du patrimoine répond à une autre logique. Elle permet d’affirmer un lien généalogique. Et on y tient ! Il suffit de voir les rivalités entre frères et sœurs qui éclatent pour l’attribution d’une table ou d’une commode. Les valeurs d’autrefois se transmettent toujours, mais de façon anarchique. Nous transmettons très mal, en particulier les valeurs comme le respect d’autrui, car on ne sait plus ce qu’elles veulent dire. On transmet tout un système de valeurs que l’on a perdu.

Vous dites que la famille est en pleine révolution. Après ce séisme, allons-nous vers un équilibre ou resterons-nous dans une phase d’ajustement permanent ?
C’est toute la question de la modernité. La stabilité des transmissions est liée à la stabilité familiale et étatique. Or, en 20 ans, notre monde a connu plus de changements que durant les 200 dernières années (2). Nous sommes dans une période où les transformations s’accélèrent. Les adaptations rapides qu’elles entraînent n’ont rien d’évident, mais elles font aussi que nous vivons une époque formidable. Une autre psychologie de la famille apparaît dont nous sommes à la fois les acteurs et les spectateurs. Arriverons-nous à un équilibre ? Aujourd’hui, nous sommes en plein milieu du gué, ni au départ ni à l’arrivée d’une forme stabilisée de paternité ou de parentalité. Cette question devrait trouver des réponses plus satisfaisantes qu’aujourd’hui, mais toujours très transitoires. Cette stabilité ne pourra cependant être possible que si un ensemble de valeurs, comme la liberté, l’égalité et la fraternité, trouvent une définition pour la famille. Des essais existent comme l’association SOS Papa qui lutte pour l’égalité entre père et mère dans les divorces. Les valeurs ne sont pas encore arrivées à un état d’équilibre et elles ne le seront peut-être jamais, si chacun de nous ne se met pas à la tâche de réfléchir et penser ce que peut être cette transmission.

Quel est le rôle des grands-parents aujourd’hui dans la transmission ? En quoi a-t-il évolué ?
Il est vrai que les jeunes retraités font partie de la famille élargie. Ils se substituent souvent aux parents qui travaillent. Cette fonction d’aide est liée au nouveau statut de la femme, tout à la fois mère et femme active.

(1) HURSTEL, Françoise, « La déchirure paternelle », éd. PUF, 2002
(2) DUBY, Georges, « Le chevalier, la femme et le prêtre », éd. Hachette, 1981
Françoise Hurstel est professeur au Laboratoire de psychologie de la famille et de la filiation

Document 3, Sondage TNS Sofres-Pèlerin, Transmission des valeurs : le désarroi des familles.

Document 4, Edith Goldbeter-Merinfeld, « Générations et transmission » (introduction), Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n°38, 2007-1, De Boeck Université.

L’une des fonctions essentielles de la famille est la transmission : transmission génétique bien sûr, mais aussi bien d’autres, comme celles d’un savoir, d’une expérience, d’un savoir-faire et d’un savoir être. Premier milieu social où évolue le tout-petit, la famille est porteuse d’un modèle de socialisation et de couple, d’une manière de concevoir les hiérarchies et les relations, d’un langage et donc d’une manière de communiquer, même en se taisant. À ces formes de transmissions au premier degré (car connues le plus souvent de ses acteurs et exercées volontairement par eux) s’en ajoutent d’autres, plus implicites, façonnées par une histoire transgénérationnelle qui remonte dans la nuit des temps. Elles véhiculent les valeurs et les mythes, les habitudes et rituels répétés de manière automatique sans que vienne à la conscience l’idée d’en questionner le sens.

Document 5, Édouard Tiryakian, « 1968 en perspective : l’ambiguïté de la modernité« , p. 207-208 (in Gabriel Gosselin, Les Nouveaux enjeux de l’anthropologie : autour de Georges Balandier, éd. L’Harmattan, Paris 1993). Depuis « Il s’agit bien de la génération dénommée celle du « baby-boom » (page 207) jusqu’à « à cause de la peur de la bombe démographique mondiale, qui remplace la peur de la bombe nucléaire » (page 208). Cliquez ici pour accéder à l’extrait.

Les Clés d’une Dissertation Réussie : Conseils et Méthodologie

Ce support de cours expose les règles fondamentales pour rédiger une dissertation littéraire. Il aborde la méthodologie, les obstacles à éviter et propose des conseils sur la présentation, la gestion du temps, etc. Des exemples de plans sont également fournis pour aider les étudiants à structurer leur écrit avec clarté et précision.

Méthodologie de la Dissertation Littéraire : Étapes Clés

PLAN DU COURS

1.
Définition
2.Connaissances préalables requises
3.
3-1
3-2
3-3
Trois obstacles majeurs à éviter :
La paraphrase
La tendance à la généralisation
Une trop grande implication personnelle

4.
4-1
4-2
4-3
4-4
Analyser le sujet : la méthode « OPLC »
L’objet d’étude
La problématique
Les limites du sujet
La consigne et les différents types de plans
5.La gestion du temps
6.La présentation de la copie et l’expression
7.La recherche des idées
8.Le plan : ordre, progression et cohérence
9.La structure du paragraphe : le principe de l’unité de sens
10.
10-1
10-1-1
10-1-2
10-1-3
10-1-4
10-2
10-3
L’introduction
L’entrée en matière
 
L’accroche par citation
L’accroche par analogie
L’accroche par énumérations ou questionnements
L’accroche en allant du général au particulier
L’annonce du sujet et la définition d’une problématique
L’annonce du plan
11.
11-1
11-2
La conclusion
Le bilan
L’ouverture
12.Sujets d’entraînement

1. DÉFINITION

La dissertation littéraire est un genre qui possède une longue tradition scolaire et universitaire. Relevant de l’argumentation, elle est basée sur un thème défini et elle amène le rédacteur à soutenir un raisonnement répondant à une problématique dans le but de convaincre un lecteur en justifiant ou en confrontant des thèses successives. Par ailleurs, « elle vise à faire acquérir, par les élèves de l’enseignement secondaire général et par les étudiants de lettres, une maîtrise dans l’exposé écrit, cohérent, précis et le plus rigoureux possible, sur un sujet donné »¹.

La particularité de la dissertation littéraire tient au fait qu’elle amène à répondre au sujet posé en exploitant un certain nombre de connaissances au niveau de l’histoire littéraire et au niveau des textes. Pour un candidat à l’Épreuve Anticipée de Français par exemple, il serait aberrant d’entreprendre une dissertation sans avoir un minimum de culture littéraire : les savoirs scolaires et les acquis personnels sont indispensables.

2. CONNAISSANCES PRÉALABLES REQUISES

Certes, une dissertation littéraire peut bien sûr emprunter des connaissances à d’autres domaines de la pensée —historique et philosophique en particulier—, mais son objet est de parler des textes². Sans une connaissance concrète des œuvres dont on parle, elle tombe dans le délayage, les lieux communs, les généralités, les simplifications. L’ennemi mortel de la dissertation est le vague souvenir d’un cours, d’un manuel, ou d’un discours critique.

Attention aux propos allusifs : l’exactitude des connaissances est déterminante. La réussite d’une dissertation dépend donc essentiellement de l’étendue des lectures, et de l’attention accordée aux textes ainsi qu’aux grandes problématiques littéraires. On ne fait pas « allusion » à un auteur ou à un ouvrage au risque de faire « illusion » : les références se doivent d’être précises.

Comme vous le voyez, la dissertation est un exercice de réflexion étayée par un savoir : il est donc impératif de mémoriser des textes, même brefs, de connaître des citations et bien entendu d’effectuer préalablement des recherches personnelles. Relire une fois cinq poèmes que l’on va présenter à l’oral de l’EAF et croire qu’on peut entreprendre de rédiger une dissertation relève d’une ignorance coupable. Comment maîtriser une démonstration si la culture est insuffisante ? La connaissance de données formelles et littéraires est essentielle.

Vous devez vous constituer :

  • des fiches de synthèse : sur le roman, le théâtre, la poésie, etc.
  • des fiches de synthèse : sur les grandes problématiques littéraires et les mouvements culturels. Elles vous aideront à dégager le sens d’un passage dans son contexte d’histoire littéraire et sociale ;
  • des fiches de lecture (sur quelques ouvrages bien ciblés) ;
  • des répertoires de citations ;
  • des fiches sur les notions logiques (vocabulaire de l’argumentation).
  • CPGE : une parfaite connaissance du thème ainsi que des œuvres au programme (notamment les passages clés et les citations).

3. TROIS OBSTACLES MAJEURS À ÉVITER

  1. La paraphrase : on fait de la paraphrase quand on redit ce qu’exprime déjà un texte. C’est un obstacle majeur dans le commentaire littéraire puisqu’elle conduit à délayer le contenu au lieu de l’expliquer. Mais beaucoup de candidats à l’EAF lors de la dissertation font également de la paraphrase, précisément quand leur culture générale leur fait défaut : au lieu de proposer une réflexion organisée mettant en valeur l’exploitation de l’oeuvre au programme et du parcours associé à la lumière de leurs connaissances personnelles, ils se mettent à commenter le sujet proposé et/ou la citation qui l’accompagne. De là une absence totale de raisonnement démonstratif.

  2. La tendance à la généralisation : elle touche un certain nombre de candidats (parfois de valeur) qui éprouvent des difficultés à hiérarchiser et à sélectionner leurs connaissances : ils veulent tout mettre en négligeant les aspects particuliers du sujet, c’est-à-dire sa délimitation. Leur devoir ressemble ainsi à une sorte d’exposé ou de discours très général. Autre cas de figure : vous vous trouvez devant un sujet ressemblant à une problématique déjà traitée, et vous cherchez à réutiliser vos connaissances… le risque est de tomber dans les généralités en oubliant la prise en compte minutieuse du sujet spécifique qui vous est soumis.

  3. Une trop grande implication personnelle : la dissertation n’est pas un exercice de style. On n’attend pas du candidat des gradations, des anaphores, des métaphores colorées, etc. Vous ne devez donc pas vous impliquer émotionnellement ou affectivement dans votre travail, ni interpeller le lecteur comme vous le feriez par exemple dans un article de journal, un discours, un débat, une lettre, etc. Il vous faut  au contraire objectiver votre devoir, c’est-à-dire le rendre objectif par une expression neutre et sobre, qui tient compte de la situation de communication imposée : donc pas de poésie, pas de lyrisme exagéré, et bien entendu pas d’esprit polémique ! Le but étant de convaincre dans une langue qui doit rester toujours soutenue.

4. ANALYSER LE SUJET : LA MÉTHODE « OPLC »

La plupart du temps, quand un étudiant échoue, c’est qu’il a mal compris le sujet. Le trac en effet pousse souvent à interpréter de manière hâtive un énoncé. Tout d’abord, lisez plusieurs fois la question et reformulez-la dans votre propre langage. Puis mobilisez vos connaissances en cernant précisément : l’objet d’étude (O), la problématique (P), les limites (L), la consigne (C) :

  • L’objet d’étude (O) Il s’agit de déterminer précisément le champ thématique dans lequel se situe le sujet (par exemple “la Poésie” ou “le roman”), et d’établir des comparaisons rapides avec d’autres objets d’étude afin de bien cerner les enjeux et de les mettre en perspective : on n’aborde pas le roman comme on aborde le théâtre par exemple. La capacité du candidat à établir des distinctions, à varier les points de vue afin d’ouvrir des perspectives, ou de nuancer des prises de position sont autant de qualités valorisées lors de la notation.
  • La Problématique (P) C’est-à-dire les différentes façons de poser le problème, d’envisager différents points de vue permettant de préciser l’enjeu social, littéraire, culturel soulevé par le sujet. Le plus important ici est de questionner le sujet, de cerner la thèse, c’est-à-dire le point de vue de l’auteur (et donc d’envisager d’autres points de vue). Si le sujet est une citation, vous devez évidemment la reformuler pour en comprendre les significations. C’est aussi l’occasion de vous interroger sur le sens des termes, sur la thèse soutenue, sur les arguments explicites ou implicites qui sous-tendent le jugement ou la démonstration. Je vous renvoie à ces propos éclairants : « On voit donc que l’analyse de la citation est tout entière orientée par la nécessité d’en tirer une problématique. À cette fin, on a tout intérêt à ramener à une phrase-résumé la réflexion de l’auteur, surtout si elle est longue. Car il ne s’agit jamais simplement de « commenter » ses propos, de les paraphraser, de « parler de » ou de « parler sur », il s’agit de savoir où l’on va et donc de commencer par se poser une question. […] Ainsi lancé, le devoir aura toutes les chances, non seulement de maintenir une ligne directrice, mais d’être dynamique, en opposant des points de vue »³. 
    • La problématique consiste donc à faire porter la réflexion sur la validité des présupposés du sujet. Toute dissertation ne prenant pas en compte la problématique du sujet ne saurait obtenir la moyenne ! N’allez pas trop vite ! Exploitez le paratexte : le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage ainsi que sa date de publication peuvent vous aider. Pensez aussi à bien cerner les termes du sujet, et à en comprendre le sens : pour cela, vous devez identifier les mots-clés et les expliciter. Une analyse de notion s’avère également nécessaire le plus souvent : on ne saurait par exemple entreprendre une dissertation sur le Réalisme ou le Naturalisme sans avoir constitué au préalable un minimum de recherches.
      CONSEIL : attention à ne pas confondre la proposition exprimée par la problématique et la démonstration qu’elle implique : la problématique et le plan sont deux étapes différentes. Il arrive en effet parfois qu’un candidat pose si maladroitement la problématique, qu’elle annonce déjà la démonstration, d’où une redondance à la lecture du plan.
  • Les limites (L) Il est essentiel de déterminer les limites d’un énoncé afin d’éviter la généralisation ou le hors-sujet : n’oubliez pas que les devoirs hors-sujet sont notés sur la moitié des points !. Certes, votre connaissance des œuvres et votre culture générale sont essentielles… mais à la condition de les exploiter avec discernement en tenant compte de la spécificité de l’énoncé. Quel est l’intérêt de “recracher” ses connaissances sur le Romantisme ou la poésie si ce qu’on écrit n’a pas de rapport étroit avec la problématique ? Je vous conseille de privilégier une approche restreinte en partant d’une problématique clairement définie plutôt que d’élargir et de prendre le risque de rester dans le vague et les généralités.
  • La Consigne (C) Vous devez la respecter scrupuleusement en vous posant toujours cette question : « Qu’est-ce qu’on attend de moi exactement ? » En règle générale, deux types d’énoncés sont souvent proposés :

a) les sujets sous forme de citation à discuter :

Exemple 1 (sujet sur le roman) : Stendhal place en exergue du chapitre XIII de la première partie de son roman Le Rouge et le noir la citation suivante : « Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin ». Vous commenterez et discuterez cette affirmation.

Exemple 2 (sujet sur la poésie) : En quoi votre conception de la poésie s’accorde-t-elle avec ce jugement de Charles Baudelaire (Théophile Gautier, 1859) : « La Poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’Elle-même ; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aurait été écrit pour le plaisir d’écrire un poème ».
La consigne, comme c’est le cas ici, impose la plupart du temps un débat contradictoire qui invite à prendre position par rapport à un jugement formulé :

  • Vous commenterez et discuterez…
  • Dans quelle meure…
  • En quoi…
  • Cette affirmation vous paraît-elle ?…
  • Souscrivez-vous à l’opinion de… ? / Partagez-vous cette opinion ?
  • etc.

b) le sujet peut prendre également la forme d’une question ouverte :

  • Qu’est-ce qui pousse selon vous à écrire et à lire des poésies ?
  • Selon vous, qu’est-ce qu’un bon livre ?
  • Quel intérêt un lecteur d’aujourd’hui peut-il éprouver à la lecture des romans du XIXème siècle ?
  • Comment ? Pourquoi ? Que pensez-vous de… ?

La difficulté de tels sujets, malgré leur apparente simplicité, est qu’ils amènent bien souvent l’étudiant inattentif à construire un plan d’exemples, un plan-catalogue, ce qui est à proscrire puisqu’un tel devoir n’amène à aucun raisonnement probant. Les correcteurs vont donc évaluer votre capacité à tenir compte des implications du sujet dans votre démonstration qui doit toujours être dynamique, c’est-à-dire obéir à une finalité.

Les types de plans :

Plan dialectique

Plan critique
ou d’opposition

Plan thématique
ou d’exposition

Plan analytique

Thèse
Antithèse
Synthèse

Hérité de la Philosophie, ce plan est pratiqué quand
le sujet invite à mettre en débat une opinion. Il amène à dépasser dans la synthèse les deux thèses opposées par une nouvelle mise en perspective du sujet.

Hypothèse formulée
Hypothèse débattue
Nouvelle hypothèse

    Comme le plan dialectique dont il est très voisin, le plan critique porte sur le bien-fondé, la validité d’une hypothèse. Il implique cependant une plus nette prise de position par rapport à une situation, à des faits, dont il faut comprendre qu’ils soulèvent un problème que le travail se propose de résoudre après en avoir évalué l’enjeu.
Thème 1
Thème 2
Thème 3

Ce type de plan n’amène pas à une discussion mais à analyser un problème clairement identifiable dans l’énoncé, en centrant le travail sur la mise en relation des notions contenues dans le libellé. La démarche analytique est donc clairement expositive : expliquer, montrer, démontrer, etc.

problème/quoi
causes/comment
solutions/pourquoi

À la différence du plan thématique, le plan analytique est moins descriptif. il exige une réflexion personnelle de la part du candidat. Ce type de plan est fréquemment utilisé dans les matières nécessitant un important réinvestissement des savoirs ou un enjeu décisionnel (Droit, Histoire, Économie, Sciences politiques).

– Plan dialectique : « Moi, j’écris pour agir ». Ces propos de Voltaire s’accordent-ils avec votre conception de la fonction de l’écrivain ?
– Plan dialectique : À un ouvrier qui lui avait demandé : « Conduis-nous vers la vérité », l’écrivain russe Boris Pasternak répondit : « Quelle drôle d’idée ! Je n’ai jamais eu l’intention de conduire quiconque où que ce soit. Le poète est comme un arbre dont les feuilles bruissent dans le vent, mais qui n’a le pouvoir de conduire personne ». Vous discuterez cette affirmation en élargissant votre réflexion à la littérature sous toutes ses formes. (Corrigé)

Attention au plan thématique. Comme il s’agit d’un plan descriptif, s’il est mal maîtrisé, il amène souvent à une restitution maladroite des connaissances, ainsi qu’à une présentation linéaire ou répétitive, sans réelle dynamique de composition. 


– Plan thématique : « Romantisme et poésie en France au XIXème siècle. »
– Plan thématique : « La littérature de fiction au XVIIIème siècle »
– Plan thématique : « Quelles sont les conséquences de Mai 68 en France ? »

– Plan critique : Le théâtre est-il une copie de la réalité ?
– Plan critique : Le romancier doit-il se donner pour but de distraire son lecteur ?

– Plan critique : Faut-il avoir peur du progrès technique ?
– Plan critique : Rabelais est-il un auteur sérieux ? 

– Plan analytique : Certains écrits d’invention à l’EAF exploitent le plan analytique. Ainsi ce sujet (2007, ES/S, centres étrangers) : « Vous avez été témoin, dans votre propre commune, d’une scène proche de celle que décrit Rimbaud dans « Les Effarés ». Vous la racontez (I Constat) dans une lettre à un élu local pour lui faire part de vos émotions (II Causes) et l’inciter à agir » (III Solutions).

5. LA GESTION DU TEMPS

Minutez votre temps : vous devez aller vite pour ne pas être pris de court le jour de l’examen : n’oubliez pas que les brouillons ne sont pas acceptés !

Si vous disposez de 4 heures, vous devez être structuré(e) par ces 4 heures. Si vous disposez de 3 heures, vous devez être structuré(e) par ces 3 heures : c’est fondamental. À chaque session, de nombreux candidats perdent des points parce qu’ils ne prennent pas suffisamment en considération ces questions de gestion du temps. Si vous prenez trop de temps pour rechercher des informations, vous emmagasinerez trop de données, vous aurez du mal à les ordonner, et surtout à les hiérarchiser, d’où une perte de temps, qui sera préjudiciable à la qualité d’ensemble de votre travail.

N. B. Cet exemple est donné à titre indicatif. Bien entendu, vous pouvez l’adapter à votre convenance !


6. LA PRÉSENTATION DE LA COPIE ET L’EXPRESSION

Comme tout texte argumentatif, la dissertation obéit à une visée clairement didactique : la disposition typographique est donc fondamentale. C’est ce qu’observe en premier lieu le correcteur AVANT de lire votre devoir.

Les découpages (parties, sous-parties ou paragraphes) doivent apparaître à l’œil nu, car ils soulignent la cohérence du plan ainsi que les articulations du raisonnement. Dans l’exemple ci-contre, on peut supposer que la disposition typographique obéit à un plan basé sur la construction thèse/antithèse (chaque partie comportant elle-même trois paragraphes, donc trois arguments).

Comme vous le voyez, la clarté de la présentation est indispensable : votre copie doit donc être aérée par des sauts de ligne qui séparent visuellement l’introduction, chaque partie du développement ainsi que la conclusion.

De même, il faut vous rappeler que chaque paragraphe commence par un alinéa visible. N’oubliez pas en revanche que la dissertation littéraire (tout comme la dissertation philosophique) ne doit comporter NI TITRE, NI NUMÉROTATION : certes, sur votre brouillon, il est tout à fait recommandé de mettre des titres à vos parties afin de visualiser votre parcours démonstratif, mais ces titres ne doivent pas figurer sur votre copie. Vous devez problématiser sous forme de phrase.

Enfin, le plan doit être visible grâce aux mots charnières qui énumèrent (« tout d’abord », « en premier lieu », « pour commencer », « par ailleurs », « en outre », « de plus ») qui annoncent une conséquence (« ainsi », « à cet effet »), etc.

Pensez également à ménager des transitions car elles sont fondamentales : elles traduisent en effet une cohérence dans la démonstration. N’hésitez pas à les mettre en valeur, en les détachant par exemple du paragraphe.

L’orthographe et l’expression

Faut-il revenir sur d’évidentes conventions de graphie ?

  • les coupures de mots en fin de ligne (conson-nes doubles) par exemple.
  • les accents, les règles d’accord du participe passé, notamment les terminaisons verbales en é/er.
  • l’écriture des noms propres, pourtant connus. C’est encore plus sanctionnable quand il s’agit d’auteurs dont le nom est mentionné dans l’intitulé du sujet !
  • les familiarités de langage : n’attendez aucune indulgence, a fortiori dans les examens et concours de haut niveau, pour ce qui concerne tout relâchement au niveau du lexique.
  • Soyez également rigoureux dans le choix du vocabulaire utilisé : attention par exemple à l’usage que vous faites du verbe « citer » : c’est toujours vous qui citez et non l’auteur qui « cite » !
  • Rappelez-vous aussi que les titres des œuvres se soulignent (ou se mettent en italiques dans le cas d’un texte tapé). Si le titre commence par un article défini, le premier substantif nommé doit commencer par une majuscule : Une vie (Maupassant) mais La Vie devant soi (Émile Ajar) ; Un barrage contre le Pacifique mais L’Amant (Duras).
  • Évitez enfin les parenthèses qui, en rompant le rythme de lecture, alourdissent considérablement la rédaction. Veillez aussi à la syntaxe (constructions de phrase).

Attention aux fautes sur du vocabulaire d’usage qui dénotent un manque de rigueur (d’autant plus qu’il n’est quand même pas compliqué d’apprendre une fois pour toutes l’orthographe de certaines expressions !) :

  • Quand à pour quant à
  • malgrés pour malgré
  • (malgré que : sans être incorrecte, cette expression est néanmoins lourde et jugée par la doctrine fort peu littéraire. Elle suscite d’ailleurs de nombreux débats : un certain nombre de « puristes » estimant que, dans un registre soutenu, malgré que doit s’employer uniquement avec avoir au subjonctif : malgré que j’en aie, qu’il en ait, etc. Dans le doute, préférez « bien que »
  • Voir (dans le sens de « et même ») au lieu de voire
  • quatres pour quatre
  • de faite pour de fait (en raison de la prononciation du « t » à l’oral qui n’est pas recommandable)
  • etc.

Je ne saurais trop en outre insister sur la correction de la langue et de l’expression, qui doit rester soutenue : n’oubliez pas qu’une dissertation constitue un test de culture générale. La clarté (attention aux copies-brouillon) ainsi que la maîtrise de l’écriture sont donc essentielles. 

7. LA RECHERCHE DES IDÉES

Le plus facile est de prendre une copie GRAND FORMAT dans le sens de la LONGUEUR et de faire 3 colonnes

  1. Dans la colonne de gauche, vous écrivez toutes les idées (c’est-à-dire les arguments) telles qu’elles se présentent à votre esprit, sans les classer.
  2. Une fois que vous avez terminé, dans la colonne du milieu, vous allez classer vos arguments : il s’agit de reprendre chacune des idées de la colonne de gauche mais EN LES ORDONNANT ET EN LES REGROUPANT.
  3. Dans la colonne de droite, vous allez faire correspondre en face de chaque argument UN OU DEUX EXEMPLES.
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L’avantage de cette méthode est qu’elle vous aide aide à passer d’une phase d’élaboration d’idées à une phase de structuration claire, tout en veillant à ce que chaque argument soit illustré par des exemples.

  • Beaucoup d’étudiants ont tendance à aller trop vite, et à négliger la première étape de brainstorming : or il est important de laisser libre cours à la la recherche d’idées sans se soucier de l’ordre ou de la cohérence. Cette étape aide à capturer spontanément toutes les idées qui viennent à l’esprit, sans passer à côté d’arguments potentiellement pertinents.
  • La deuxième étape est essentielle : il est obligatoire de regrouper et de classer les idées afin de permettre une meilleure structuration de l’argumentation. Cela permet également de repérer les risques de redites et de hiérarchiser les arguments. En classant vos arguments par ordre d’importance, vous structurez votre réflexion de manière logique. La progression de l’argumentation permet en effet de construire un crescendo argumentatif. Vous pouvez ainsi débuter par des idées les moins essentielles pour ensuite développer progressivement des arguments plus forts et percutants. Cette progression capte mieux l’attention du lecteur et renforce la dimension persuasive de votre dissertation. N’oubliez pas qu’une bonne hiérarchisation des idées aide non seulement à la cohérence et à la structuration du plan mais elle vous aide également à mieux gérer votre temps pendant l’épreuve

8. LE PLAN : ORDRE, PROGRESSION ET COHÉRENCE

« Un plan, c’est un peu un plan de bataille. Vous allez livrer une sorte de combat : un combat implicite contre les opinions, les préjugés ; un combat explicite contre un sujet partiel, voire partial. Un combat qui ne vise à vaincre personne mais à convaincre votre lecteur fictif, c’est-à-dire vaincre son ignorance ou son parti pris. Et votre lecteur réel, votre correcteur, appréciera VOTRE APTITUDE À MENER CE COMBAT DANS LES RÈGLES. De même qu’il y a un art militaire, il y a aussi un art d’argumenter et de convaincre, un art d’établir un plan stratégique car ce n’est pas une guerre de tranchées que l’on vous demande de mener : vous devez au contraire faire preuve d’efficacité, d’économie. Il faut économiser les mouvements, donner à chaque idée son intensité maximale, c’est-à-dire penser sa dynamique, la façon dont elle en appelle une autre, dont elle s’enchaîne à un exemple, de manière à avancer. »

Hélène Merlin-Kajman, La Dissertation littéraire, 2009,
« Les Fondamentaux de la Sorbonne nouvelle », Presses Sorbonne Nouvelle, page 51.

Il est important, particulièrement dans une dissertation, d’ordonner la réflexion. Les qualités d’un bon plan sont d’abord des qualités logiques permettant la mise en œuvre d’un raisonnement. Votre plan doit donc amener le lecteur à comprendre la logique démonstrative sur laquelle repose votre réflexion.

Comme il a été très bien dit, « il s’agit […] de faire face à la masse de remarques, d’idées, de propositions nées progressivement à mesure que le sujet a été analysé […]. Un travail d’organisation est alors nécessaire : le plan.
[…] Construire un plan revient donc bien à édifier, à permettre l’instauration d’une organisation : il s’agit de parvenir à une construction cohérente et logique font on a d’abord établi la finalité. Il faudra classer, hiérarchiser, choisir les arguments les plus pertinents […] : le plan doit rendre compte à la fois d’une organisation claire en ce qu’il est fixé et d’une pensée dynamique en ce qu’elle exhibe sa construction ». 

Il faut donc structurer le devoir selon une logique de progression qui va toujours du moins important au plus important. Il convient ainsi de partir des idées les plus générales ou les plus évidentes pour les approfondir : une dissertation obéit en effet à une finalité que l’on peut résumer ainsi : « D’où est-ce que je suis parti ? Pour parvenir où ? » 

Ce principe de cohérence est d’autant plus essentiel que la dissertation repose sur une logique démonstrative. Pensez aussi à confronter les points de vue, les textes entre eux : c’est de cette façon que vous enrichirez votre raisonnement, que vous nuancerez vos prises de position.

Pour les sujets qui comportent une thèse à discuter, le plan sera évidemment dialectique (thèse validée/discutée/réajustée = certes/mais/en fait). Évitez à ce titre le plus possible les avis trop tranchés [voir supra : « Une trop grande implication personnelle »]. N’oubliez pas qu’il s’agit d’examiner une problématique : confronter ne veut pas dire nécessairement opposer, mais plus simplement comparer, c’est-à-dire mettre en relation plusieurs approches dans un esprit de curiosité intellectuelle et de tolérance. À ce titre, de moins en moins nombreux sont les candidats qui pensent à utiliser les tournures interro-négatives ou concessives : c’est dommage car elles offrent l’avantage de nuancer subtilement certaines prises de position :

Ne convient-il pas de se demander si la poésie n’a de fonction qu’esthétique ? N’a-t-elle pas aussi un rôle social à jouer dans la société ? (tournure interronégative)

Si l’on ne peut nier la fonction esthétique de la poésie, il importe en revanche de souligner son rôle politique au sein de la société… (tournure concessive)

Afin de guider le correcteur dans votre parcours argumentatif, n’oubliez pas enfin d’utiliser les connecteurs logiques ainsi que les tournures de transition. De fait, il ne faut jamais enchaîner les arguments en se contentant de juxtaposer les idées entre elles. 


9.  LA STRUCTURE DU PARAGRAPHE : le principe de l’unité de sens

Le paragraphe argumentatif doit obéor à une structure dite « déductive » : idée -> exemple -> déduction.

  1. Annoncer l’idée (au moyen d’un connecteur logique marquant la relation au paragraphe précédent). En premier lieu, vous devez présenter l’idée directrice en une ou deux phrases succinctes dans un souci de clarté. Il faut qu’en vous lisant le correcteur (et n’importe quel lecteur) puisse répondre spontanément à la question : « De quoi est-il question dans ce paragraphe ? » Il s’agit en effet pour le candidat de se situer précisément par rapport à d’autres points de vue en énonçant une pensée dont la vérité sera soutenue par le raisonnement. Votre formulation se doit donc d’être précise et claire. Vous lirez ici et là que l’annonce de l’idée principale ne doit pas se situer forcément au début. Certains en effet placent l’idée au milieu voire à la fin du paragraphe. Cela dit, il me paraît souhaitable de respecter la règle selon laquelle tout paragraphe argumentatif commence par l’annonce de l’idée dont découle une déduction à la suite d’un raisonnement. Cette structure est certes un peu rigide mais elle permet d’éviter les maladresses de méthode.

    CONSEIL N’oubliez pas le connecteur logique en début de paragraphe ! Il sert à établir une continuité avec le paragraphe précédent. Cela permet de situer l’argument dans le fil de la réflexion globale.
  2. Développer l’idée. C’est la phase d’approfondissement et d’explicitation : de fait, il est très maladroit de trouver dans certaines copies un argument certes pertinent, mais qui n’est pas développé. D’où une impression de superficialité, puisque le lecteur n’a pas pu suivre et donc comprendre votre logique démonstrative. Avant de passer à l’exemple, il est donc impératif d’étayer l’idée annoncée. N’oubliez pas qu’une idée n’arrive pas « d’un coup » : elle est le fruit d’un processus, d’un travail spécifique que le candidat élabore progressivement en utilisant son intelligence et ses connaissances. Derrière les mots, c’est donc d’abord un raisonnement logique que vous devez mettre en valeur.

    REMARQUE : Un développement bien mené doit rester clair et éviter les digressions inutiles pour ne pas perdre le lecteur !

  3. Illustrer l’idée. C’est la fonction des exemples. Vous ne devez pas les multiplier afin d’éviter l’impression de « catalogue » que présentent certaines mauvaises copies : quelques exemples bien ciblés et rattachés à la problématique sont préférables à une succession d’exemples qui feraient perdre au paragraphe son unité de composition et de sens. Pensez à développer votre exemple : soyez tout d’abord précis dans vos références (titre de l’oeuvre, numéro de chapitre, référence d’acte, de scène, etc.) ; commentez, même brièvement l’exemple choisi en montrant en quoi il vient illustrer l’argument avancé.

    CONSEIL : Si vous voulez présenter 2 exemples, dont l’un est mal maîtrisé, vous pouvez présenter en premier l’exemple que vous maîtrisez le mieux afin de renforcer d’emblée la crédibilité de votre argument. Vous pouvez ensuite introduire l’autre exemple de manière plus succincte. Dans ce cas, veillez à le traiter avec concision afin de ne pas affaiblir votre raisonnement. Vous pouvez également mentionner d’abord l’exemple moins abouti pour ensuite approfondir l’analyse avec celui que vous maîtrisez mieux.
  4. Déduire. Il est évidemment recommandé de ne pas achever le paragraphe sur un exemple. Vous devez dans la mesure du possible proposer une déduction qui confirme l’idée annoncée en début de paragraphe et permette ainsi de mieux lier la démonstration à la problématique d’ensemble.

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La structuration d’une partie dans une dissertation

10. L’INTRODUCTION

L’introduction doit être fluide et se lire aisément. Sa longueur ne doit pas excéder une page environ. Elle se compose de trois étapes essentielles : 

  • L’entrée en matière
  • L’annonce du sujet et la définition d’une problématique
  • L’annonce du plan

10-1 L’entrée en matière

Appelée également « amorce », « accroche » ou « préambule », elle a pour but d’éveiller l’intérêt du lecteur et de susciter sa curiosité intellectuelle. Plus fondamentalement, l’entrée en matière doit amener à situer le cadre du sujet.

10-1-1 L’accroche par citation

Utiliser une citation d’un auteur reconnu afin douvrir sur le thème de la dissertation confère de la légitimité à votre propos et permet d’ouvrir sur une réflexion déjà amorcée par un penseur ou un écrivain célèbre. L’accroche par citation peut se révéler très utile à la condition bien entendu que la citation ait un rapport étroit avec le sujet. À ce titre, on n’introduit jamais (sauf cas très particulier) une citation à commenter ou à discuter par une autre citation : ce serait d’une extrême maladresse. Il y a une manière de citer. De nombreux candidats éprouvent toujours des difficultés dans leur façon d’amener la citation.

Considérons par exemple cette phrase d’accroche : « La poésie est l’étoile » (V. Hugo). Nous allons réfléchir aux fonctions de la poésie. Cela ne convient évidemment pas. De plus, la citation n’est pas mise en valeur. On pourrait imaginer une entrée en matière de ce type : « Dans un texte célèbre, Victor Hugo, chef de file des Romantiques, assigne à la poésie la mission de guider les hommes : « La poésie est l’étoile » écrit-il. De fait, la poésie… »

Conseil : Si l’accroche par citation est souvent pertinente, il faut veiller cependant à ne pas faire de commentaire de cette citation qui amènerait à perdre complètement de vue le sujet !

10-1-2 L’accroche par analogie

Elle consiste à s’appuyer sur une ressemblance entre un autre cas et la situation à traiter selon un principe de spécification. Il y aura donc similitude entre deux situations où les connaissances relatives à l’une sont en partie transférées à l’autre. Dans les exemples qui suivent, l’accroche par analogie est couplée à l’accroche par citation :

|Objet d’étude : le roman : Poésie roman| Dans un essai célèbre sur Victor Hugo, Baudelaire affirme du poète que c’est « un traducteur, un déchiffreur ». Ces propos nous semblent parfaitement s’appliquer au romancier

10-1-2 L’accroche par énumérations ou questionnements

Elle part souvent d’anecdotes* ou d’exemples* à valeur factuelle (énoncés de faits, d’événements tirés de l’actualité, d’œuvres, etc.) amenant au questionnement suggéré par le sujet. Sa démarche est donc inductive : alors que le raisonnement déductif dérive d’une règle générale, l’approche inductive va tenter au contraire d’amener à une problématique générale à partir d’informations partielles, ou d’énumération de cas particuliers, d’exemples, de faits.

La passion est-elle une fatalité ? Peut-on même comprendre une passion ? la maîtriser ? |questionnements| Le philosophe Alain, en réponse à ces questions, apporte dans ses Propos sur le bonheur une réponse paradoxale qui montre autant la grandeur que la misère de l’homme passionné : « Ma passion, c’est moi et c’est plus fort que moi » écrit-il. Quel sens donner à cette formule, expression d’une conscience autant que d’une défaillance personnelle ?

Orgueil, humilité, amour, haine… |énumération| Nos passions, bien plus que la raison, régissent souvent nos pensées et nos actes au point de déterminer notre rapport au monde. A ce titre, le philosophe Alain n’hésite pas à affirmer dans ses Propos sur le bonheur  : « Ma passion, c’est moi et c’est plus fort que moi ». Quel sens donner à cette formule, expression d’une conscience malheureuse autant que d’une défaillance personnelle ?

L’anecdote : utiliser une anecdote en accroche consiste à raconter brièvement une situation concrète en lien avec le sujet. Cela permet d’amener de façon vivante le sujet, en créant un lien émotionnel avec le lecteur et en contextualisant l’enjeu de la réflexion. Attention cependant : il conviendra d’être très prudent si vous partez d’une anecdote ou d’exemples, dans la mesure où l’orientation argumentative d’un passage narratif ou descriptif peut se révéler des plus hasardeuses si elle n’est pas maîtrisée. Par son rôle interactif et déclencheur, une anecdote fictive ou autofictive peut s’avérer néanmoins utile dans les discours, les lettres argumentatives, les écritures personnelles (type BTS), etc. car elle a le mérite d’impliquer le destinataire et de mettre en place la discussion. Elle est plutôt à éviter dans une dissertation littéraire ou philosophique.

Les questions rhétoriques : poser plusieurs questions peut susciter l’intérêt, inciter à la réflexion et préparer le terrain pour la problématique. « Dans un monde en pleine mutation, la liberté individuelle est-elle compatible avec les exigences de la vie collective ? » Accroche par questionnements : Est-il possible d’allier le droit à l’indépendance et le devoir de vivre ensemble ? Peut-on harmoniser le besoin de liberté personnelle avec l’impératif de responsabilité sociale ? De fait, particulièrement de nos jours, se pose la difficulté de concilier l’épanouissement individuel et le respect des engagements envers autrui. Ainsi, une question se pose : Dans notre monde en pleine mutation, la liberté individuelle est-elle compatible avec les exigences de la vie collective ?

Le fait historique ou la statistique marquante : commencer par un événement historique ou une donnée chiffrée frappante en lien avec le sujet présente l’avantage d’ancrer le propos dans la réalité et montre la pertinence du sujet à travers le temps ou dans la contemporanéité.Exemple : « En 1789, la Révolution française a bouleversé non seulement l’ordre social, mais aussi la conception de la liberté. C’est ainsi qu’Olympe de Gouges… »

La définition : elle consiste à proposer dès le départ la définition d’un terme-clé du sujet, surtout lorsque ce terme peut prêter à diverses interprétations. Cela clarifie immédiatement le cadre de la réflexion et montre que vous avez identifié l’enjeu sémantique du sujet. Exemple : « La raison, considérée comme la capacité qu’a l’humain de réfléchir par lui-même, sans se laisser déterminer aveuglément par les préjugés, est au cœur de la pensée d’Olympe de Gouges. De fait, … »

10-1-4 L’accroche en allant du général au particulier.

Construire une accroche en allant du général au particulier consiste à partir d’un cadre large pour progressivement orienter l’attention du lecteur vers votre sujet spécifique. Basée sur le raisonnement déductif, elle consiste à partir d’un principe universel ou d’un énoncé volontairement général duquel on pourra dégager un enjeu afin d’amener progressivement le sujet à traiter.

Prenons l’exemple de ce sujet de dissertation de culture générale : « La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. » Vous commenterez et au besoin discuterez cette affirmation de Pierre Bourdieu (Sur la télévision). Pour réussir l’accroche, il ne faut pas partir du « général » mais du « particulier » (la télévision) et remonter progressivement vers le général :

  • la télévision
  • ensemble plus large : la TV fait partie des médias, des moyens d’information et de communication
  • Ces moyens se sont largement développés pendant les Trente glorieuses avec l’avènement d’une société de consommation.

Il suffit ensuite d’inverser l’ordre en allant du général au particulier (3 puis 2 puis 1) : « L’avènement d’une société de consommation de masse particulièrement sous les Trente Glorieuses (3) a bouleversé l’équilibre des systèmes d’information et de communication (2) au premier rang desquels figure la télévision : n’est-elle pas devenue un véritable phénomène de société ? À ce titre, le sociologue Pierre Bourdieu affirmait… »

Autre exemple de sujet : « Comment concilier la quête de liberté personnelle avec les impératifs de solidarité et de responsabilité sociale ? »

Dans un monde en constante mutation, l’être humain est continuellement confronté à des choix qui définissent son existence à la fois individuellement et collectivement. La liberté, tantôt perçue comme un idéal absolu, tantôt remise en question par les nécessités de la vie collective et du vivre ensemble, a toujours été au cœur des débats philosophiques et moraux. Pourtant une question s epose : dans notre époque moderne, où les droits individuels sont largement reconnus, comment concilier la quête de liberté personnelle avec les impératifs de solidarité et de responsabilité sociale ? Telle est la problématique que nous explorerons dans cette dissertation. »

Autre exemple d’accroche allant du général au particulier :

Sujet : En 1796, on peut lire dans l’Avant-propos du Néologiste français le texte suivant : « Rien de plus naturel que de voir une grande nation, qui tend à rompre des chaînes et à se régénérer, dans l’effervescence du bouleversement général, enfanter à tout instant des idées nouvelles, qui demandent à leur tour des mots neufs pour les exprimer.» En quoi cette affirmation vous semble-t-elle éclairer votre lecture de la Déclaration des droits de la ferme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges ?

« Dans les périodes de grands bouleversements, l’effervescence d’idées nouvelles semble inévitablement s’accompagner d’une transformation du langage, outil indispensable à l’expression d’un renouveau social et politique. Particulièrement à l’époque révolutionnaire, alors que l’Ancien Régime se délite sous le poids des aspirations à la liberté et à l’égalité, la nation se retrouve en quête d’un renouveau linguistique capable de traduire ses rêves d’émancipation. C’est ainsi que dans l’avant-propos du Néologiste français paru en 1796, il est affirmé : « … ».
_

Conseils :
– Ne partez pas de considérations qui, trop éloignées du sujet, en rendraient difficiles la compréhension.
– Lors de la contextualisation, ne rentrez pas dans des détails n’ayant aucun lien avec le sujet et qui déboucheraient sur une sorte d’exposé ou de commentaire à n’en plus finir sur le contexte historique, social, littéraire, etc.

10-2 L’annonce du sujet et la définition d’une problématique

Cette deuxième étape est essentielle puisqu’elle amène à poser la question à laquelle votre devoir va répondre. D’abord, vous devez rappeler l’intitulé du sujet. Si le sujet est une citation à discuter, vous devez la réécrire telle quelle, sans modification. Dans le cas où la citation serait très longue, vous pouvez la condenser en ne citant que les passages clés. Attention à bien relier cette étape avec l’entrée en matière. Rien n’est plus maladroit qu’un sujet annoncé sans lien avec l’accroche. Par ailleurs, n’hésitez pas à reformuler (brièvement, de façon claire et concise) le sujet afin de fournir un éclaircissement.

Prenez par exemple ce sujet de discussion : « Au début de son roman Aden-Arabie (1931), l’écrivain Paul Nizan affirme : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Vous discuterez ces propos ». Au-delà de sa dimension polémique (la dénonciation de la culture bourgeoise), ce sujet amène en fait à une réflexion sur la jeunesse. La citation de Nizan pourrait être reformulée ainsi : « Remplie de doutes, de révolte, de désirs parfois contradictoires, cette étape de la vie qu’est la jeunesse est considérée par Paul Nizan comme l’âge des désillusions ». La reformulation s’avère ici essentielle. Elle conduit à la problématisation : « Problématiser » un sujet signifie montrer en quoi le sujet légitime un questionnement proposé à la réflexion, et rendant nécessaire la recherche d’une solution. La problématisation implique donc un enjeu, une mise en perspective critique.

Conseil : Évitez à tout prix de réduire le sujet à un banal questionnement qui n’amènerait à aucune réflexion, à aucun enjeu.
– EAF, CPGE : vous devez rappeler l’œuvre (ou les œuvres en CPGE) au programme ! 

10-3 L’annonce du plan

C’est évidemment une étape incontournable puisqu’il s’agit pour le candidat d’annoncer la manière dont il va traiter le sujet, en lien avec la problématique. À ce titre, je vous recommande de ne pas rentrer dans le détail des arguments. Annoncez synthétiquement les grands axes de votre réflexion. « Il faut veiller, lors de cette étape, à être le plus clair possible, et cet impératif de clarté passe souvent par l’emploi d’un vocabulaire simple et précis, ainsi que par un choix judicieux des connecteurs logiques qui jalonnent l’annonce des différentes parties

Les qualités d’un bon plan

L’introduction ne doit pas comporter de longues phrases ET SURTOUT PAS D’EXEMPLES. De même, votre plan doit être un PLAN D’IDÉES et PAS un plan d’exemples. Il a pour but de présenter au lecteur de manière claire et synthétique les grandes lignes du raisonnement.

Ce qui pose le plus de difficultés aux candidats est d’organiser leur plan autour d’idées. Bien souvent, comme dans le commentaire, ce sont malheureusement les exemples qui président à l’élaboration du parcours démonstratif, de là des paragraphes très plats, reposant sur des faits et non des arguments. Je vous rappelle l’une des règles essentielles de la dissertation : à savoir que vous devez structurer chacune des parties autour de deux ou trois arguments en partant de l’argument le plus évident (le moins important) pour arriver à l’idée la plus essentielle à vos yeux. 

11. LA CONCLUSION

Elle se doit d’être brève et synthétique. Elle comporte en général deux étapes :

  1. Le bilan. À la différence de l’introduction qui va du général au particulier, la conclusion va toujours du particulier au général. Dans le bilan, il ne s’agit pas de rappeler les étapes du raisonnement, ce qui vous amènerait à d’inévitables redites, mais les résultats auxquels vous êtes parvenu au terme de votre démonstration. Rappelez-vous que la ou les questions posées par la problématique dans l’introduction doivent trouver en conclusion leur réponse. Plus subtilement, il vous faut mettre l’accent sur la démarche ayant permis de répondre à la problématique posée : « Où est-ce que je suis parvenu par rapport à l’introduction ? » La conclusion doit donc vous amener à une prise de position.

  2. L’ouverture (ou élargissement). Cette question fait souvent débat : est-il utile d’ouvrir les perspectives par un nouveau questionnement, sans tomber dans des considérations qui n’auraient plus aucun rapport avec le sujet ? Oui, à la condition que ce questionnement ait une légitimité, une justification. Or, force est de reconnaître que beaucoup de conclusions débouchent sur des élargissements peu probants d’un point de vue intellectuel, ce qui est pénalisant, particulièrement en fin de devoir : si vous manquez d’inspiration, je vous recommande donc de ne pas élargir. Certes, il est possible d’ouvrir une perspective, mais en restant dans les limites de la problématique posée, au risque de laisser le correcteur sur une mauvaise impression.

Copyright © janvier 2010, Bruno Rigolt. Dernière révision du texte : février 2025.

NOTES
1. Francine Thyrion, La Dissertation : Du lieu commun au texte de réflexion personnelle, éd. De Boeck, Bruxelles 2006, p. 6
2. Voir en particulier ce site : Anagnosis Lettres & classiques.
3. Jacques Deguy, Christian Leroy, Paul Renard, Christian Leroy… [et al.] ; sous la direction d’Yves Baudelle, Dissertations littéraires générales, Paris 2005, Armand Colin « Coll. Cursus », page 13. Une nouvelle édition est sortie en 2014 (notice éditeur).
4. Hervé Bismuth, Martine Jacques, Hélène Monnot, La Dissertation littéraire et ses enjeux. Parcours méthodologique. 2011, Éditions Universitaires de Dijon, page 75. 


Même s’il s’agit d’un ouvrage portant sur la dissertation économique, je vous recommande de lire en particulier les pages 12 à 17 de l’ouvrage de Jean-Luc Dagut, Modèles de dissertations d’économie, remplies de conseils pratiques.

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Premier Bac blanc… Jeudi 28 janvier 2010…

EAF : Bac blanc

              

Conseils de méthode

Je rappelle aux classes de Première (1S3, 1ES1) que le jeudi 28 janvier 2010 aura lieu le premier baccalauréat blanc entraînant à l’Epreuve Anticipée de Français (EAF). Coefficienté 3, cet examen blanc écrit sera d’une durée de quatre heures et portera sur le premier objet d’étude : « La Poésie ».
  • Outre un savoir correct des auteurs, des textes étudiés, des mouvements littéraires abordés, il paraît souhaitable que les étudiants aient une maîtrise suffisante du vocabulaire de l’analyse littéraire, particulièrement si vous choisissez le commentaire organisé. A ce titre, le site etudes-litteraires propose un index des figures de style et des principales notions littéraires. En outre, si vous optez pour la dissertation et l’écriture d’invention, il est recommandé d’étayer votre culture littéraire par des recherches personnelles sur des auteurs, ou des textes.
  • Concernant le commentaire, mieux vous maîtriserez le vocabulaire de l’analyse littéraire, et plus vous éviterez le piège de la paraphrase ou la tentation (très fréquente) de « décrire » ou bien de « raconter » le texte avec ses propres mots, ce qui amène souvent à des travaux d’un niveau faible, faute de « matière ». N’oubliez pas que l’enjeu d’un bon commentaire (c’est également valable pour la question d’ensemble qui vous est posée sur le corpus) n’est pas de « décrire » un texte mais de partir d’abord d’une approche stylistique (rythme, versification, images, valeur des temps, etc) et lexicale qui mette en évidence de manière thématique et structurée la signification intrinsèque du texte, tout en proposant une interprétation personnelle permettant de passer des remarques de détail à une interprétation textuelle globale. Quelques sites proposent des ressources intéressantes : d’abord le site bacfrancais.com ou bien le site toujours très documenté etudes-litteraires.com.
  • Si vous choisissez la dissertation, ne vous sentez pas tenu de proposer le plan traditionnel en trois parties (thèse, antithèse, synthèse) si vous maîtrisez mal la synthèse. En revanche, votre plan doit s’appuyer sur une problématique clairement définie : votre parcours analytique doit être conçu dans l’optique d’une progression allant du moins important au plus fondamental. Par ailleurs, vous devez toujours vous dire : « Qu’est-ce que je veux prouver? » ; « d’où est-ce que je suis parti, pour parvenir où? » La pire des choses est un plan qui ne progresse pas, où on a l’impression que le candidat « part à la dérive ». Vous devez donc toujours avoir à l’esprit cette idée de « parcours » argumentatif qui doit idéalement amener à votre conclusion. Bien entendu un certain bagage littéraire est indispensable pour la dissertation (connaissance d’auteurs, de citations, de textes, etc.). Cliquez ici pour obtenir des conseils sur des types de sujets ou de plans possibles. Le site de l’Académie de Reims propose quant à lui une page très bien faite sur la méthodologie de la dissertation.
  • Pour celles et ceux qui seraient tentés par l’écrit d’invention, vous pouvez consulter cette page qui fait le point sur l’épreuve. Je vous mets en garde contre le risque majeur de choisir ce sujet uniquement parce qu’il vous paraîtrait plus “facile”. Tous les correcteurs au Baccalauréat sont particulièrement exigeants quant à la qualité du travail attendu. Vous devez donc privilégier la cohérence du parcours argumentatif, la qualité de l’argumentation (richesse des exemples, exploitation des textes du corpus et/ou de la culture générale), la prise en compte éventuelle du point de vue adverse dans la démonstration. Enfin, quel que soit le sujet, on attend du candidat qu’il ait (surtout pour un objet d’étude comme la poésie) une bonne maîtrise des registres employés (lyrique, élégiaque, pathétique, didactique, polémique, etc.), ainsi qu’une rédaction « littéraire » : l’emploi de figures de style nombreuses et variées semble une exigence incontournable pour appuyer et mettre en valeur le fond de votre pensée.

Voir aussi :

Lisez mon rapport du jury d’un bac blanc portant sur la poésie. Cela vous permettra d’éviter quelques erreurs grossières.

             

Conseils pratiques

Rappels

Arrivez impérativement à l’heure, c’est-à-dire au moins 10 minutes à l’avance. Pour ce premier Bac, apportez des copies (elles ne sont pas fournies). Prenez aussi avec vous des surligneurs (ou des stylos de couleur) afin de mettre en évidence les mots clés des textes. Vous aurez évidemment des cartouches de rechange, ou des stylos bleu ou noir (au moins 2 par sécurité). Les encres fantaisie sont interdites : donc pas de vert pomme, de jaune ananas, de rose Malabar, ou de bleu turquoise!

Je vous recommande aussi d’avoir avec vous une barre chocolatée, ou une friandise quelconque, bref des sucres rapides. Vous les consommerez en petite quantité après 1h30 d’épreuve, quand l’attention commence à se relâcher (et discrètement bien entendu : vous n’êtes pas à un pique-nique!). Comme ils sont assimilés immédiatement par l’organisme, les sucres rapides donnent un coup de tonus utile. Cela ne veut pas dire que vous devez grignoter pendant toute l’épreuve : cela aurait l’effet inverse! Vous pouvez apporter avec vous une toute petite bouteille d’eau, et une montre (pas votre téléphone portable, qui sera éteint, et rangé dans votre sac). Bien entendu, oubliez les interclasses, les récrés : vous êtes à un examen!

L’épreuve écrite de Français dure 4 heures.

Commencez d’abord par lire la question d’ensemble, ainsi que les sujets posés. Cette lecture des consignes va orienter votre interprétation des textes

La question d’ensemble
  • La question d’ensemble porte sur un corpus (en général, 3 à 4 textes). Cette question a pour but de vous amener à mettre en évidence les relations thématiques, ou stylistiques, qui existent entre les textes : relations d’analogie (=) ou d’opposition (≠). Sauf cas exceptionnel, évitez absolument de traiter les  textes pris isolément. Vous devez toujours les confronter, les traiter de manière à opérer des points de convergence ou de divergence. Il faut vous arranger pour que votre raisonnement amène le lecteur à mettre en relation les textes, et donc  lui fasse voir la  « dynamique » de votre parcours analytique.
  • Pour vous guider dans votre interprétation du corpus, vous pouvez prendre en considération les titres, ou les dates de publication ou d’écriture : elles sont importantes pour contextualiser et problématiser les textes.
  • Votre réponse doit être entièrement rédigée (pas d’abréviations) et doit conduire toujours vers l’interprétation textuelle globale. Un point de détail n’est intéressant à remarquer que s’il conduit vers une interprétation d’ensemble (mettre en évidence la problématique du corpus).
Gérez votre temps

Deux écueils sont à éviter : tout d’abord, la précipitation. De nombreux candidats le jour du Bac se jettent sur la rédaction de leur réponse avant même d’avoir pris le temps de bien lire la question. Sans doute par peur de manquer de temps : mais le mal est fait… Une mauvaise lecture des consignes et c’est la catastrophe. À l’inverse, certains candidats sont trop “scrupuleux” : ils passent tellement de temps sur la question (parfois 2 heures!) qu’ils ne peuvent plus maîtriser ensuite leur timing pour le travail d’écriture, de loin le plus important. Je vous recommande de ne pas passer plus d’1h15 (grand maximum) sur la question. Une heure me paraissant un temps correct et amplement suffisant.

Le travail d’écriture

Pour le travail d’écriture, vous ne devez traiter qu’UN seul sujet. Là encore, je vous recommande de bien lire les consignes, particulièrement pour l’écrit d’invention. Prenez un surligneur, ou un stylo de couleur et mettez en évidence les mots clés : consignes sur la forme (le genre d’écrit qui vous est demandé), et le fond (le thème, la problématique). Dites-vous toujours : “Qu’est-ce qu’on attend de moi?”, “qu’est-ce que je dois prouver?”. Comme vous le savez, ce premier bac blanc portera sur la poésie. Les sujets vont donc vous amener à réinvestir vos connaissances sur ce genre. N’oubliez pas que la poésie repose sur deux éléments essentiels :

  • D’abord la caractéristique stylistique de la poésie, ce qu’on appelle la fonction poétique du langage, c’est-à-dire ses aspects formels : choix des mots, jeux sur les rythmes, les sonorités, etc.
  • Ensuite, la nature même de la poésie : source d’inspiration, elle a pour but de délivrer un message. Vous devez donc réfléchir aux thèmes poétiques, et plus généralement aux fonctions de la poésie (fonction esthétique certes, mais surtout fonction sociale, et inspiratrice).

Que vous choisissiez le commentaire, la dissertation ou l’écrit d’invention, tous les sujets portant sur la poésie (pour n’importe quel Bac, et pas seulement ce bac blanc) vous amèneront à aborder ces questionnements.

Quatre heures, c’est quatre heures !

L’épreuve dure donc quatre heures… Quand je dis quatre heures, c’est quatre heures et pas trois heures trente voire trois heures. Rien n’est plus désespérant pour un prof que d’assister au spectacle assez affligeant d’un élève qui se tourne les pouces en attendant d’être “autorisé” enfin à sortir. Particulièrement en Français, on a toujours quelque chose à dire : il vous reste 20 minutes? Profitez-en pour relire très attentivement votre copie : n’oubliez pas qu’une mauvaise orthographe ou une syntaxe maladroite sont lourdement pénalisantes. La raison en est simple : d’abord mal parler une langue quand on a la chance d’être étudiant, est un signe d’appauvrissement intellectuel, c’est une régression sociale. De plus, au lieu de “lire” votre travail, de s’intéresser à vos idées, le correcteur doit faire un véritable  travail de déchiffrement : il en oublie votre texte, son sens global, pour ne s’intéresser qu’aux points de détail : un “s” oublié, “car” répété 3 fois dans la même phrase… A la fin de sa douloureuse lecture, qu’a-t-il retenu de votre texte? Un vague écrit qu’il a dû “corriger” comme dans les “petites classes”… Pour parler chiffres, vous pouvez perdre jusqu’à 4 points : ce qui est beaucoup !

Enfin, soignez tout particulièrement l’introduction et la conclusion de vos écrits : elles sont déterminantes pour la notation. N’oubliez pas les alinéas, donc les paragraphes : ils ont pour but de structurer et d’organiser votre réflexion.  Pensez aussi aux connecteurs logiques : ils guident le lecteur dans votre parcours analytique ou argumentatif. En revanche, attention aux connecteurs « ensuite » ou « et puis » qui sont des connecteurs narratifs particulièrement lourds. N’abusez pas non plus de « car » ou « donc » : il n’y a rien de pire pour alourdir une phrase !  

Bon courage pour ce premier bac blanc. Bonne chance à toutes et à tous !

(remise des copies corrigées après les vacances de février pour toutes mes classes. Coefficient 3).

Les élèves ont du talent… Lire en ligne : "Overdose" par Audrey G.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Ce bref récit, rédigé par Audrey G. est particulièrement sombre et poignant. L’intime alliance de la poésie et de la prose la plus sèche permet de réfléchir aux dangers de la drogue et aux dérives tant physiologiques que morales qu’elle provoque. 
                

Overdose

par Audrey G. (Seconde 18)

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Mais déjà la nuit et le brouillard froid d’une fin de novembre commençaient à tomber sur la ville.
L’ombre pressa le pas pour rentrer au plus vite, fuyant le silence pesant du soir. Elle savait pertinemment qu’elle ne devait pas traîner, que les bandes finiraient par sortir et même si son jeune frère faisait partie du gang du Nord, elle n’était pas rassurée de devoir passer par ces ruelles sombres.
Encore quelques minutes de marche, et puis elle put enfin rentrer dans le petit appartement sinistre qu’elle partageait avec son frère. Le papier peint se décollait à certains endroits et la tuyauterie fuyait sous l’évier, mais ils n’avaient pas les moyens de la faire réparer ni de changer de logement et le proprio ne voulait rien entendre : il leur permettait déjà de régler le loyer, et souvent, en retard ! Et puis s’ils n’étaient pas contents…
Alors ils faisaient avec et quand l’argent devenait vraiment un problème elle allait déposer un objet de valeur chez le préteur sur gage du quartier. La plupart du temps, c’était sa gourmette en or, celle que ses parents lui avaient offerte quand elle était encore enfant. Dessus, on y avait gravé son prénom, Léis. 
Elle sortit un petit sachet de l’intérieur de sa veste et se dirigea vers sa chambre. Léis le posa sur sa table de chevet et s’assit sur son lit le temps de tout préparer : le garrot, la seringue et la poudre blanche. Son frère ignorait qu’elle prenait de l’héroïne, mais elle, savait bien que son frère se droguait. Elle fouilla dans le tiroir de la table de chevet et en sortit une cuillère et un briquet. Elle s’apprêta à faire fondre la poudre pour se l’injecter.
Après quelques minutes qui lui semblèrent durer presque un hiver, elle laissa tomber la seringue par terre. Sa chambre sombre et vide devenue soudain colorée,  tournait autour d’elle pour l’emporter loin de la misère et des cours d’immeuble et du silence pesant du soir. Elle était joyeuse, elle n’était plus maître de con corps. Alors elle sortit de l’appartement, comme d’habitude, au lieu de rester dans sa chambre à attendre que tout finisse. Elle vagabonda entre les blocs, titubant et riant comme si elle était ivre. Elle ne faisait plus attention, ni aux regards des hommes qui sortaient des bars, ni à la pluie, ni à la nuit, ni à la mort. Seulement au temps présent, au temps qui trébuche sous les étoiles. Dans ces instants, Léis n’était plus la même. Son courage se muait en abandon : elle devenait faible pour montrer sa peine et elle inspirait quelquefois de la pitié aux gens. 
Lorsque les effets de l’héroïne commencèrent à se dissiper, elle tenta de reprendre son calme. Dans cette nuit dure et froide, elle avançait dans les rues en silence laissant couler des larmes de honte et de rage sur le trottoir de la vie…

___________

Ils étaient partis la laissant seule face à son destin. Elle ne pensait plus, elle ne vivait plus sa vie. Elle subissait.
Tout ce comment et ce pourquoi elle avait travaillé pendant des années tombaient en morceaux depuis maintenant des mois. Et maintenant, elle ne pourrait plus rien faire car la dernière personne qui comptait pour elle l’avait quittée pour toujours. Elle contempla, hagarde, la pierre tombale, refusant de montrer ses sentiments. Puis la pluie commença à se faire plus forte alors elle quitta le cimetière. Elle errait au hasard dans les rues malgré l’heure tardive de ce samedi. La nuit était tombée depuis quelques heures, deux, trois peut être ? Elle ne savait plus. La pluie n’avait cessé de tomber mais Léis se foutait complètement d’être trempée jusqu’aux os. Plus rien n’avait d’importance : la vie était triste comme un rendez-vous d’amour manqué. Triste. Triste…
Lorsque l’aube arriva, Léis rentra chez elle. Elle tremblait, était-ce dû à des sanglots ou au froid ? Peut-être le manque ? Elle ne savait plus.
Léis ressemblait à une épave, ses yeux était rouges d’avoir trop pleuré. Ses cheveux blonds dégoulinaient d’eau. Elle se dirigea dans sa chambre. Elle s’allongea le long de son lit, se fit un garrot et attrapa une seringue, peu importe si elle avait déjà servi. Elle sortit un sachet plus rempli que les autres et commença à faire fondre la drogue avec son briquet. Que lui importait de savoir si ce qu’elle faisait était dangereux… Que lui importait la pluie dans ses cheveux ? Que lui importait la mort ? Elle ne souhaitait que d’oublier. Oublier que son frère était mort dans une bagarre des gangs. Oublier qu’elle était seule, sans argent. Oublier le trottoir et la pluie, et l’immeuble, et la cage d’escalier, et la porte mal fermée, et l’eau qui gouttait, et ses larmes qui coulaient…
Elle laissa s’infiltrer le poison dans les veines. Mais elle ne plana pas : elle tremblait et plus elle tremblait, plus elle avait mal. Enfin elle suffoqua, cherchant son air. En vain. Et voilà qu’aujourd’hui, c’était fini. Elle aurait voulu crier mais aucun son ne sortit de sa bouche, seul un filet blanchâtre et âcre s’écoula sur le sol.  Son cœur s’emballa, elle eut l’impression de brûler tant elle avait chaud. Et puis elle ne se rendit compte plus de rien. Lorsque ses tremblements cessèrent, peut-être crut-elle un instant qu’elle allait pouvoir planer. Alors elle sourit. 
Puis plus rien.
Juste
une
overdose.

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Crédit photographique : B. R.

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Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « Overdose » par Audrey G.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Ce bref récit, rédigé par Audrey G. est particulièrement sombre et poignant. L’intime alliance de la poésie et de la prose la plus sèche permet de réfléchir aux dangers de la drogue et aux dérives tant physiologiques que morales qu’elle provoque. 
                

Overdose

par Audrey G. (Seconde 18)

audrey_g_2010_overdose_1_epc_ds.1264314097.JPG

                    

Mais déjà la nuit et le brouillard froid d’une fin de novembre commençaient à tomber sur la ville.

L’ombre pressa le pas pour rentrer au plus vite, fuyant le silence pesant du soir. Elle savait pertinemment qu’elle ne devait pas traîner, que les bandes finiraient par sortir et même si son jeune frère faisait partie du gang du Nord, elle n’était pas rassurée de devoir passer par ces ruelles sombres.

Encore quelques minutes de marche, et puis elle put enfin rentrer dans le petit appartement sinistre qu’elle partageait avec son frère. Le papier peint se décollait à certains endroits et la tuyauterie fuyait sous l’évier, mais ils n’avaient pas les moyens de la faire réparer ni de changer de logement et le proprio ne voulait rien entendre : il leur permettait déjà de régler le loyer, et souvent, en retard ! Et puis s’ils n’étaient pas contents…

Alors ils faisaient avec et quand l’argent devenait vraiment un problème elle allait déposer un objet de valeur chez le préteur sur gage du quartier. La plupart du temps, c’était sa gourmette en or, celle que ses parents lui avaient offerte quand elle était encore enfant. Dessus, on y avait gravé son prénom, Léis. 

Elle sortit un petit sachet de l’intérieur de sa veste et se dirigea vers sa chambre. Léis le posa sur sa table de chevet et s’assit sur son lit le temps de tout préparer : le garrot, la seringue et la poudre blanche. Son frère ignorait qu’elle prenait de l’héroïne, mais elle, savait bien que son frère se droguait. Elle fouilla dans le tiroir de la table de chevet et en sortit une cuillère et un briquet. Elle s’apprêta à faire fondre la poudre pour se l’injecter.

Après quelques minutes qui lui semblèrent durer presque un hiver, elle laissa tomber la seringue par terre. Sa chambre sombre et vide devenue soudain colorée,  tournait autour d’elle pour l’emporter loin de la misère et des cours d’immeuble et du silence pesant du soir. Elle était joyeuse, elle n’était plus maître de con corps. Alors elle sortit de l’appartement, comme d’habitude, au lieu de rester dans sa chambre à attendre que tout finisse. Elle vagabonda entre les blocs, titubant et riant comme si elle était ivre. Elle ne faisait plus attention, ni aux regards des hommes qui sortaient des bars, ni à la pluie, ni à la nuit, ni à la mort. Seulement au temps présent, au temps qui trébuche sous les étoiles. Dans ces instants, Léis n’était plus la même. Son courage se muait en abandon : elle devenait faible pour montrer sa peine et elle inspirait quelquefois de la pitié aux gens. 

Lorsque les effets de l’héroïne commencèrent à se dissiper, elle tenta de reprendre son calme. Dans cette nuit dure et froide, elle avançait dans les rues en silence laissant couler des larmes de honte et de rage sur le trottoir de la vie…

___________

Ils étaient partis la laissant seule face à son destin. Elle ne pensait plus, elle ne vivait plus sa vie. Elle subissait.

Tout ce comment et ce pourquoi elle avait travaillé pendant des années tombaient en morceaux depuis maintenant des mois. Et maintenant, elle ne pourrait plus rien faire car la dernière personne qui comptait pour elle l’avait quittée pour toujours. Elle contempla, hagarde, la pierre tombale, refusant de montrer ses sentiments. Puis la pluie commença à se faire plus forte alors elle quitta le cimetière. Elle errait au hasard dans les rues malgré l’heure tardive de ce samedi. La nuit était tombée depuis quelques heures, deux, trois peut être ? Elle ne savait plus. La pluie n’avait cessé de tomber mais Léis se foutait complètement d’être trempée jusqu’aux os. Plus rien n’avait d’importance : la vie était triste comme un rendez-vous d’amour manqué. Triste. Triste…

Lorsque l’aube arriva, Léis rentra chez elle. Elle tremblait, était-ce dû à des sanglots ou au froid ? Peut-être le manque ? Elle ne savait plus.

Léis ressemblait à une épave, ses yeux était rouges d’avoir trop pleuré. Ses cheveux blonds dégoulinaient d’eau. Elle se dirigea dans sa chambre. Elle s’allongea le long de son lit, se fit un garrot et attrapa une seringue, peu importe si elle avait déjà servi. Elle sortit un sachet plus rempli que les autres et commença à faire fondre la drogue avec son briquet. Que lui importait de savoir si ce qu’elle faisait était dangereux… Que lui importait la pluie dans ses cheveux ? Que lui importait la mort ? Elle ne souhaitait que d’oublier. Oublier que son frère était mort dans une bagarre des gangs. Oublier qu’elle était seule, sans argent. Oublier le trottoir et la pluie, et l’immeuble, et la cage d’escalier, et la porte mal fermée, et l’eau qui gouttait, et ses larmes qui coulaient…

Elle laissa s’infiltrer le poison dans les veines. Mais elle ne plana pas : elle tremblait et plus elle tremblait, plus elle avait mal. Enfin elle suffoqua, cherchant son air. En vain. Et voilà qu’aujourd’hui, c’était fini. Elle aurait voulu crier mais aucun son ne sortit de sa bouche, seul un filet blanchâtre et âcre s’écoula sur le sol.  Son cœur s’emballa, elle eut l’impression de brûler tant elle avait chaud. Et puis elle ne se rendit compte plus de rien. Lorsque ses tremblements cessèrent, peut-être crut-elle un instant qu’elle allait pouvoir planer. Alors elle sourit. 

Puis plus rien.

Juste

une

overdose.

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Crédit photographique : B. R.

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La citation (ou anti-citation) de la semaine… Paul Flat…

« La femme littéraire est un monstre… »

La Femme littéraire est un monstre, au sens latin du mot (*). Elle est un monstre, parce qu’elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle parce qu’elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier terme du raisonnement, c’est qu’elle reproduit, comme en un saisissant microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent notre monde moderne.

[…] Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l’élevant au rang littéraire, sera-ce peu de dire [que la Femme-auteur est] antimorale. C’est amorale qu’il faut substituer.

Pour ce qui est du point de vue social, on voit assez maintenant quel ferment [son] œuvre représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le monde, et vers lesquelles il faudra bien qu’il se retourne un jour, faute d’une meilleure lumière pour le guider!

Paul Flat, Nos femmes de lettres, Paris, Perrin 1908

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« Dr Syntax with a Blue Stocking Beauty » (Dr Syntaxe avec une Beauté en « Bas-bleus« ). Détail, 1812.
Dans la continuité du philosophe allemand Arthur Schopenhauer qui prétendait que la femme était « un animal à cheveux longs et à idées courtes », le critique, homme de lettres et chroniqueur Paul Flat (1865-1918) rédige en 1908 un essai intitulé Nos femmes de lettres (**). Dans cet ouvrage à visée didactique autant que moralisatrice, l’auteur interprète le phénomène de l’écriture féminine et plus largement de l’émancipation des femmes comme une perversion qui irait à l’encontre de la nature du « deuxième sexe ». Témoin cette métaphore du monstre, qui ressortit d’ailleurs plus à l’affectivité qu’à la raison, pour rendre compte de l’anormalité de la femme de lettres, par définition « contre-nature » puisqu’elle cherche à s’affranchir en quelque sorte d’une détermination biologique et sociologique la cantonnant à la futilité et à la passivité. Or la vision idéologique que donne l’ouvrage de Paul Flat de ces « bas-bleus« , est d’autant plus remarquable qu’elle reflète parfaitement la structure intellectuelle de la société.
De fait, à partir du dix-neuvième siècle surtout (Madame de Staël, George Sand…), les femmes vont investir le champ littéraire et social, contribuant autant à l’essor et à la démocratisation du genre romanesque qu’à la constitution d’une sensibilité et d’un lectorat nouveaux. Mais paradoxalement, le développement de l’écriture féminine puis des mouvements féministes à la fin du dix-neuvième siècle se doublent d’un virulent conservatisme social (***). Époque révolue… Quoique… Il faut déplorer combien, à notre époque encore, nombre d’ouvrages de littérature, pourtant soucieux de s’actualiser en renouvelant leurs contenus intellectuels, peinent à mentionner les écrivaines. Cette situation discriminante, relevant sans doute de clichés ou de stéréotypes inconscients, contribue à perpétuer des modèles de représentation qui accréditent des images volontairement sexistes de la femme, et portent préjudice au renouvellement de l’enseignement des littératures que ces ouvrages prétendaient pourtant mettre en évidence (****).

_________________

(*) Du latin « monstrum » : créature étonnante qui « donne à voir » (montre=monstre) l’insolite, l’anormal. (**) Paul Flat, Nos femmes de lettres, Librairie académique Perrin, Paris 1909. L’ouvrage est accessible gratuitement par téléchargement (Project Gutenberg EBook) en cliquant ici. (***) Anne-Marie Thiesse fait remarquer par exemple qu’au début du vingtième siècle, les femmes ne peuvent prétendre à une carrière littéraire « qu’à deux conditions fort restrictives : associer à des ambitions littéraires (et un talent certain) une vie privée publiquement scandaleuse ou cacher du mieux possible cette honteuse association de la féminité et de la plume ». Anne-Marie Thiesse, Le Roman du quotidien, lecteurs et lectures populaires à la Belle Époque, éd. Le Chemin vert, Paris, 1984. Cité par Monique De Saint Martin, « Les « femmes écrivains » et le champ littéraire« , Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, volume 83, p. 54. (****) Voir à ce sujet : Les Femmes dans les livres scolaires (collectif, éd. Mardaga, Wavre 1995) ou La Représentation des hommes et des femmes dans les livres scolaires : rapport au Premier ministre (La Documentation française, Paris 1997).