Les élèves ont du talent… Lire en ligne : « Overdose » par Audrey G.

“Et si c’était un jour leur premier roman?”

Vous connaissez maintenant cette nouvelle rubrique proposée par les élèves de Seconde 18 et Seconde 7… Au départ, un exercice tout à fait “classique” : rédiger le début et la fin d’un roman… Les élèves les plus assidus à la tâche se sont pleinement investis dans ce challenge : travaillant et retravaillant les manuscrits, corrigeant la grammaire, revoyant la syntaxe, précisant le lexique et surtout s’attelant à la grande question du “style”, afin de proposer la première ébauche de ce qui pourrait bien devenir un jour leur “roman”. Le cahier de texte électronique est fier de vous proposer la lecture de ces textes tous inédits. Même s’il s’agit des premières pages et des dernières pages d’un possible livre, les manuscrits peuvent se lire comme une nouvelle…
Ce bref récit, rédigé par Audrey G. est particulièrement sombre et poignant. L’intime alliance de la poésie et de la prose la plus sèche permet de réfléchir aux dangers de la drogue et aux dérives tant physiologiques que morales qu’elle provoque. 
                

Overdose

par Audrey G. (Seconde 18)

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Mais déjà la nuit et le brouillard froid d’une fin de novembre commençaient à tomber sur la ville.

L’ombre pressa le pas pour rentrer au plus vite, fuyant le silence pesant du soir. Elle savait pertinemment qu’elle ne devait pas traîner, que les bandes finiraient par sortir et même si son jeune frère faisait partie du gang du Nord, elle n’était pas rassurée de devoir passer par ces ruelles sombres.

Encore quelques minutes de marche, et puis elle put enfin rentrer dans le petit appartement sinistre qu’elle partageait avec son frère. Le papier peint se décollait à certains endroits et la tuyauterie fuyait sous l’évier, mais ils n’avaient pas les moyens de la faire réparer ni de changer de logement et le proprio ne voulait rien entendre : il leur permettait déjà de régler le loyer, et souvent, en retard ! Et puis s’ils n’étaient pas contents…

Alors ils faisaient avec et quand l’argent devenait vraiment un problème elle allait déposer un objet de valeur chez le préteur sur gage du quartier. La plupart du temps, c’était sa gourmette en or, celle que ses parents lui avaient offerte quand elle était encore enfant. Dessus, on y avait gravé son prénom, Léis. 

Elle sortit un petit sachet de l’intérieur de sa veste et se dirigea vers sa chambre. Léis le posa sur sa table de chevet et s’assit sur son lit le temps de tout préparer : le garrot, la seringue et la poudre blanche. Son frère ignorait qu’elle prenait de l’héroïne, mais elle, savait bien que son frère se droguait. Elle fouilla dans le tiroir de la table de chevet et en sortit une cuillère et un briquet. Elle s’apprêta à faire fondre la poudre pour se l’injecter.

Après quelques minutes qui lui semblèrent durer presque un hiver, elle laissa tomber la seringue par terre. Sa chambre sombre et vide devenue soudain colorée,  tournait autour d’elle pour l’emporter loin de la misère et des cours d’immeuble et du silence pesant du soir. Elle était joyeuse, elle n’était plus maître de con corps. Alors elle sortit de l’appartement, comme d’habitude, au lieu de rester dans sa chambre à attendre que tout finisse. Elle vagabonda entre les blocs, titubant et riant comme si elle était ivre. Elle ne faisait plus attention, ni aux regards des hommes qui sortaient des bars, ni à la pluie, ni à la nuit, ni à la mort. Seulement au temps présent, au temps qui trébuche sous les étoiles. Dans ces instants, Léis n’était plus la même. Son courage se muait en abandon : elle devenait faible pour montrer sa peine et elle inspirait quelquefois de la pitié aux gens. 

Lorsque les effets de l’héroïne commencèrent à se dissiper, elle tenta de reprendre son calme. Dans cette nuit dure et froide, elle avançait dans les rues en silence laissant couler des larmes de honte et de rage sur le trottoir de la vie…

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Ils étaient partis la laissant seule face à son destin. Elle ne pensait plus, elle ne vivait plus sa vie. Elle subissait.

Tout ce comment et ce pourquoi elle avait travaillé pendant des années tombaient en morceaux depuis maintenant des mois. Et maintenant, elle ne pourrait plus rien faire car la dernière personne qui comptait pour elle l’avait quittée pour toujours. Elle contempla, hagarde, la pierre tombale, refusant de montrer ses sentiments. Puis la pluie commença à se faire plus forte alors elle quitta le cimetière. Elle errait au hasard dans les rues malgré l’heure tardive de ce samedi. La nuit était tombée depuis quelques heures, deux, trois peut être ? Elle ne savait plus. La pluie n’avait cessé de tomber mais Léis se foutait complètement d’être trempée jusqu’aux os. Plus rien n’avait d’importance : la vie était triste comme un rendez-vous d’amour manqué. Triste. Triste…

Lorsque l’aube arriva, Léis rentra chez elle. Elle tremblait, était-ce dû à des sanglots ou au froid ? Peut-être le manque ? Elle ne savait plus.

Léis ressemblait à une épave, ses yeux était rouges d’avoir trop pleuré. Ses cheveux blonds dégoulinaient d’eau. Elle se dirigea dans sa chambre. Elle s’allongea le long de son lit, se fit un garrot et attrapa une seringue, peu importe si elle avait déjà servi. Elle sortit un sachet plus rempli que les autres et commença à faire fondre la drogue avec son briquet. Que lui importait de savoir si ce qu’elle faisait était dangereux… Que lui importait la pluie dans ses cheveux ? Que lui importait la mort ? Elle ne souhaitait que d’oublier. Oublier que son frère était mort dans une bagarre des gangs. Oublier qu’elle était seule, sans argent. Oublier le trottoir et la pluie, et l’immeuble, et la cage d’escalier, et la porte mal fermée, et l’eau qui gouttait, et ses larmes qui coulaient…

Elle laissa s’infiltrer le poison dans les veines. Mais elle ne plana pas : elle tremblait et plus elle tremblait, plus elle avait mal. Enfin elle suffoqua, cherchant son air. En vain. Et voilà qu’aujourd’hui, c’était fini. Elle aurait voulu crier mais aucun son ne sortit de sa bouche, seul un filet blanchâtre et âcre s’écoula sur le sol.  Son cœur s’emballa, elle eut l’impression de brûler tant elle avait chaud. Et puis elle ne se rendit compte plus de rien. Lorsque ses tremblements cessèrent, peut-être crut-elle un instant qu’elle allait pouvoir planer. Alors elle sourit. 

Puis plus rien.

Juste

une

overdose.

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Crédit photographique : B. R.

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Publié par

brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).