Lycée en Forêt Bac blanc (EAF écrit) janvier 2010 La Poésie Commentaire organisé Daumal

Commentaire littéraire

Éléments de corrigé

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arrow.1242450507.jpg Rappel du texte

Et le poète, dans sa prison, se frappait la tête aux murs. Le bruit de tambour étouffé, le tam-tam funèbre de sa tête contre le mur fut son avant-dernière chanson.
Toute la nuit il essaya de s’arracher du cœur le mot imprononçable. Mais le mot grossissait dans sa poitrine et l’étouffait et lui montait dans la gorge et tournait toujours dans sa tête comme un lion en cage.
Il se répétait :
« De toute façon je serai pendu à l’aube. »
Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore :
« Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient :
– Nous savons déjà. Pendez, pendez ce radoteur. »
Ou bien ils diraient :
– Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes, alors que le fouet de l’envahisseur nous déchire déjà la peau. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre. Pendez, pendez ce malfaiteur !
Et de toute façon je serai pendu.
Que leur dirai-je ?
On entendit des bruits de baïonnettes et d’éperons. Le délai accordé prenait fin. Sur son cou le poète sentit le chatouillement du chanvre et au creux de l’estomac la patte griffue de la mort. Et alors, au dernier moment, la parole éclata par sa bouche vociférant :
« Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux,
à vos cailloux, à vos marteaux
vous êtes mille, vous êtes forts,
délivrez-vous, délivrez-moi !
je veux vivre, vivez avec moi !
tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre !
Faites que je vive et moi, je vous ferai retrouver la parole ! »
Mais ce fut son premier et dernier poème.
Le peuple était déjà bien trop terrorisé.
Et pour avoir trop balancé pendant sa vie, le poète se balance encore après sa mort.
Sous ses pieds les petits mangeurs de pourriture guettent cette charogne qui mûrit à la branche. Au-dessus de sa tête tourne son dernier cri, qui n’a personne où se poser.
(Car c’est souvent le sort – ou le tort – des poètes de parler trop tard ou trop tôt.)

René Daumal, « Les dernières paroles du poète », extrait final
Le Contre-ciel, 193
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arrow.1242450507.jpg Corrigé (pistes pour le plan) 

arrow.1242450507.jpg Introduction

  • Contexte de publication : 1936 (Front populaire mais surtout Guerre d’Espagne et montée des fascismes). Ce poème évoque « la dernière nuit d’un poète que l’on va pendre pour la comparaison qu’il a faite entre sa tristesse et la fumée qui monte de son village dévasté par une armée de conquérants. Mais avant de mourir, il aura l’occasion de réciter un dernier poème au peuple rassemblé » |source|.
  • René Daumal (1908-1944) : assez proche des Surréalistes (noter la présentation atypique du texte : en prose et en vers libres). Poète idéaliste et révolté, fortement marqué par Rimbaud (poète « voyant »), la quête mystique et l’engagement communiste (pour aller plus loin, voyez cette page).
  • Le titre du poème peut évoquer « Les sept paroles de Jésus en croix » (Évangiles). Vision christique du poète qui assume sa mission jusqu’au sacrifice total de lui-même pour le peuple. Cf Hugo : « Fonction du poète » (Les Rayons et les Ombres, 1840) : « C’est lui qui, malgré les épines, / L’envie et la dérision, / Marche, courbé dans vos ruines, »).

Texte très engagé construit sur une structure dialectique :

  1. La crise de conscience individuelle du poète (reniement du corps et du monde) est révélatrice d’une nécessité de l’engagement politique.
  2. Mais échec et désillusion : crise collective, incapacité de la poésie à fédérer.
  3. Dépassement de cette dualité : renouveau symbolique grâce à une poésie plus proche de la vérité, apte à véhiculer des symboles sociaux forts (seul un changement radical dans la poésie peut amener à ce renouveau social).

arrow.1242450507.jpg Problématique : puissance et limites de la parole poétique

arrow.1242450507.jpg Plan possible

1. La voix du poète : un appel à la révolte ; doute et espoir

  • Importance du contexte référentiel : la prison (registre réaliste et dramatique, omniprésence de la mort) + attente insupportable (sensations ressenties à l’approche de la mort). Le poète parle pour échapper à la folie. Mais sa parole est « non parlée » (« Toute la nuit il essaya de s’arracher du cœur le mot imprononçable. »). Échec personnel, aliénation¹ et dualité : « Et il recommençait le tam-tam sourd de sa tête contre le mur. Puis il essayait encore : « Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. »

  • La conscience ne peut être qu’action : le poète exhorte la foule à se retourner contre l’autorité. Importance du contexte « initiatique » et militant : le poète est un éveilleur de conscience (cf. Rimbaud : poète « voyant »). Il parle pour que le peuple se mette en question. Du poète « radoteur » au poète « malfaiteur ». Un chant révolutionnaire : l’appel à la résistance (date de publication : 1936. Référence à la guerre civile espagnole, montée des fascismes en France).

  • Un but révolutionnaire : le pouvoir de dire « non » (modalité exclamative). Justification de la contre-violence (Aux armes ! À vos fourches, à vos couteaux, à vos cailloux,/à vos marteaux/vous êtes mille, vous êtes forts,/délivrez-vous, délivrez-moi !/je veux vivre, vivez avec moi !/tuez à coups de faux, tuez à coups de pierre ! ». Double aspect de la poésie : envisagée comme force de renoncement, d’abnégation mais aussi comme force de transformation et de mutation sociale (importance du matérialisme historique pour les Surréalistes).

2. L’échec de l’appel du poète et sa condamnation. Critique du pouvoir de la poésie (le poète renié par le peuple) qui ne peut mener à un Absolu transcendant.

  • Un contexte dépressif : impossibilité de la communication : l’imminence de la mort empêche la voix du poète de se faire entendre. La présence du poète ne se justifie que s’il parvient à articuler « le mot imprononçable » : désillusion et désenchantement (implicitement : détachement avec les Surréalistes, trop préoccupés de la forme et pas assez de l’action). Modalité hypothétique des conditionnels (« Il n’y aurait qu’un mot à dire. Mais ce serait trop simple. Ils diraient »).

  • Refus du peuple d’être questionné (ne veut pas douter) : les difficultés qu’a le poète de parler au peuple. Le peuple ne l’écoutera pas car le poète « veut mettre le doute » : « Il veut nous arracher à la paix de nos cœurs, à notre seul refuge en ces temps de malheur. Il veut mettre le doute déchirant dans nos têtes […]. Ce ne sont pas des paroles de paix, ce ne sont pas des paroles faciles à entendre ». Comme il a été très justement dit² : « Le poème est donc une double allégorie : d’un échec personnel (l’impossibilité d’articuler la Parole transcendante) et d’un échec public (l’impossibilité d’une adéquation entre la poésie en tant que discipline ascétique personnelle et son insertion socio-historique) ».

  • Explication : le peuple est terrorisé (il ne fera rien). Échec de l’entreprise : la mort (ironie morbide, esthétique de la dérision). La force de « transformation » de la poésie devient une poésie « en décomposition ». Implicitement, le texte peut se lire de façon dialectique : la condamnation à mort amène la putréfaction mais elle constitue symboliquement un instrument sacrificiel de révélation (et de résurrection).

3. Un apologue symbolique

  • En fait, le texte peut se lire comme une parabole illustrant une nette fissure dans le statut du poète. Poète déchu pour avoir trop recherché l’absolu et l’idéal (doutes perpétuels). Donc justification de l’engagement : de la Parole « non parlée » (le mot « imprononçable » = la transcendance = le poète prophète mais « chanteur inutile » -cf. Hugo « Fonction du poète ») au cri (passage de l’individuel au collectif ; de la transcendance à l’immanence : filiation symbolique du peuple et du poète).

  • La « double énonciation » : d’un côté le poète fictif du texte s’adresse au peuple comme personnage, mais leur mort (celle du poète et du peuple « terrorisé ») est vengée par le texte de Daumal qui, s’adressant à nous lecteurs, est donc un « poème du poème » : la fin est en même temps un commencement (dialogue entre l’auteur et le lecteur). La poésie apparaît comme un moyen de questionnement de l’homme et du monde. si la parole poétique ne peut mener à l’Absolu, elle est à la fois une expérience mystique et une conscience politique qui vise à la déconstruction des lieux communs du monde, et à la reconstruction d’un autre univers capable de suggérer les réalités ultimes.

  • Rattacher le passage au titre du recueil : Contre-ciel : l’engagement dans le présent comme justification du poème (« Car c’est souvent le sort —ou le tort— des poètes de parler trop tard ou trop tôt. »). Le but de la poésie est de retrouver une « parole de vérité » (la modalité énonciative de la fin du texte assume pleinement la valeur gnomique (= de vérité générale) de l’apologue.

arrow.1242450507.jpg Conclusion

  • Insister sur la fonction du poète pour Daumal : la poésie est à la fois renoncement, transformation intérieure et libération.
  • Le texte remet en question les fondements de la représentation occidentale de la poésie (Daumal a été profondément marqué par l’hindouisme) : la poésie n’est pas un « état » mais un « acte » : rôle émancipateur de la poésie qui transforme l’être en profondeur (refus de tout artifice, la poésie comme facteur de révolution sociale).
  • Mais si le poète donne espoir en cherchant à transformer la destinée des hommes et du monde, on peut déplorer l’impuissance de sa parole, inadaptée au monde des hommes (élargissement possible : « L’Albatros » de Baudelaire).

1. Aliénation : première image, l’homme fou qui se frappe la tête contre les murs. Mais on ne saurait négliger ici la signification plus philosophique qui s’en dégage, celle de l’homme « aliéné » : pour l’écrivain engagé, l’homme aliéné, c’est l’homme dépossédé de sa liberté, incapable de s’objectiver.
2. Phil Powrie, René Daumal : étude d’une obsession, Genève Droz, 1990, page 85.

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Copyright © février 2010, Bruno Rigolt
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Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).