Un Automne en Poésie Saison 6 (2014-2015) Sixième livraison

UAEP_chateau_Ecosse_6_colorisé_web_6Illustration : Bruno Rigolt
(Photomontage et peinture numérique)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 8 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2014—2015 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la sixième et dernière livraison de la saison 6 d’« Un automne en Poésie ». Pour ce millésime 2014, plus de cinquante poèmes ont été publiés, souvent de très grande qualité. Vous pouvez retrouver tous les textes de la saison 6 en cliquant sur les liens suivants :

 

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Apollinaire sur le sommet de son âme

par Sarah G. et Chloé M.
Classe de Seconde 1

 

Dans le soir sans être vêtus d’une veste ivre d’amour et de chagrin heureux et soyeux
Les KYO ont chanté en chœur comme des fleurs mélancoliques dictateurs sans cœur
Dans le soir bleu oranger avec des papillons albinos comme un matin rose ivre
La vie est diversifiée tout en chantant dans la forêt
Tirée vers le haut dans le matin bleu
Vu que les poissons sont apparus et qu’ils pondaient des œufs
C’est l’œuf qui est apparu
Avant la poule avant le soir avant les KYO

Oeuf_poule« Vu que les poissons sont apparus et qu’ils pondaient des œufs
C’est l’œuf qui est apparu
Avant la poule avant le soir avant les KYO… »

Illustration : BR (Photomontage)

            

                  

B.O.N.H.E.U.R.M.A.L.H.E.U.R.E.U.X.
Il fait trop froid dehors pour que les anges puissent voler

par Anissa D.
Classe de Seconde 8

              

Lèvres blanches. Visage pâle. Expirant
Dans les flocons de neige. Poumons brûlés. Goût amer.
Lumière éteinte. Le jour prend fin.
Luttant pour PAYER LE LOYER.

Les longues nuits et les hommes étranges.

Ils disaient qu’elle faisait partie des meilleures.
Coincée dans les drogues dures : BANG BANG BANG
Et dans ses rêves éveillés.
Mais dernièrement son visage semblait
DOUCEMENT SOMBRER.

Et ils criaient que les pires choses de la vie
Viennent crier librement à nous
Parce qu’elle était en dessous de ceux qui DIRIGENT.

Elle perdait le contrôle juste pour quelques
GRAMMES.

ELLE NE VEUT PAS SORTIR CE SOIR
En un rien de temps elle volait vers le PARADIS
Ou vendre de l’amour à un autre
HOMME.

Il fait trop froid dehors pour que les anges puissent voler
Gants déchirés. Manteau sur le dos.
Essayer de nager. Ne pas sombrer.
Vêtements trempés.
Pièces de monnaie. Billet de banque : UN.

Des yeux fatigués. Gorge sèche. Call girl sans téléphone.
Un ange va mourir. Espérer une vie meilleure.
AUCUNE ILLUSION.
Le feu passe au vert.

Bonheur_malheueux_uaep_2014_10« Lumière éteinte. Le jour prend fin… »

Illustration : Bruno Rigolt
Ombre au sol créée à partir d’une sculpture suspendue de Louise Bourgeois « L’Arc de l’hystérie » (1993)

_

_

Chaque seconde qui passe

par Maxence H.
Classe de Seconde 1

                  

Esprit nouveau sur la terre ancienne
Que de choses nouvelles soulèvent
Le temps qui coule
Les voiles sont levées
Chaque seconde qui passe est un voyage
D’âge en âge
Un bateau prend le large répandant des soleils
Quand d’autres font naufrage
Sous l’horizon des océans perdus

barques_Bretagne_1« Un bateau prend le large répandant des soleils
Quand d’autres font naufrage
Sous l’horizon des océans perdus
… »

Illustration : © Bruno Rigolt janvier 2015

          

La Solitude

par Aleyna F.
Classe de Seconde 8

                  

C’est comme si tu criais et que personne ne pouvait t’entendre
Tu te sens presque coupable que quelqu’un puisse être si important
Et que sans lui tu te sens vide
Légèrement vêtue de solitude.

Personne, personne ne comprend à quel point ça fait mal
Tu te sens désespérée
Et rien ne peut te sauver
Pas même les ombres des grands soleils endormis sur la mer.

Et quand c’est terminé, quand tout est fini
Quand le jour s’évapore
Tu souhaites presque que toutes ces mauvaises choses reviennent
Pour que lui aussi…

Harrison« Pas même les ombres des grands soleils endormis sur la mer… »

Illustration : Alexander Harrison (1853-1930), « Marée basse en Bretagne »
Huile sur toile (détail). c. 1890 (coll. privée)

                   

De l’aube au crépuscule

par Marie P.
Classe de Seconde 8

                 

Sous la lumière de la pleine lune qui borde la nuit
Je ferme les paupières et me laisse bercer par le bruit pâle
De la pluie et je pars vers des rêves merveilleux.
Mais au réveil, le bonheur se fissure, il faut partir

Cartable en main dans la brume transparente
Du matin : la vraie vie reprend son chemin de larmes
Et d’encre rouge où le respect de chacun n’existe
Point. La journée terminée, je prends un peu de liberté :

Dans le creux de ma main je pose une fleur couleur
Du jour qui s’envole, une fleur couleur de l’été
Et je m’évade sur les chemins de la terre
Comme lorsque j’étais petite.

La nuit revient me chercher : elle m’emmène
Dans un profond sommeil répandant de grands soleils
Sur le rivage de mes yeux. Plus rien ne m’atteint,
Quel bonheur de ne pas penser à demain !

Nature-morte-aux-roses-et-vase-de-Clichy_2« Dans le creux de ma main je pose une fleur couleur
Du jour qui s’envole, une fleur couleur de l’été… »

Illustration : Bruno Rigolt
(photographie aquarellée et retouchée numériquement)

J’ai gardé en moi

par Lou C.
Classe de Seconde 8

                      

j’ai gardé en moi
ce mensonge cristallin
qui m’aveuglait
lorsque le crépuscule sculptait
les feuilles de mon âme

Arbre_Lou_5« Crépuscule »

Illustration : Lou C.

L’Ombre blanche

par Émile T.
Classe de Seconde 1

                      

Je regarde ce mur sombre mais éclairci
Dans mon cœur d’une fleur qui vibre de vivre
Sans l’ombre d’un doute je peux vous décrire
Cette silhouette blanche aperçue
Encore hier : mon passé si beau, si joyeux
Le présent si sombre, si désert parfois
Et demain ? Quelle sera la couleur de mon âme ?
Rouge, je l’espère, comme une fleur
Pourpre d’éclore.

rose_pourpre« Et demain ? Quelle sera la couleur de mon âme ?
Rouge, je l’espère, comme une fleur
Pourpre d’éclore
… »

Illustration : BR

_

La forêt

par Gabriel F.
Classe de Seconde 8

La forêt est grande comme l’horizon
Elle palpite de secrets et de brumes écloses
Ou de mystères fanés.
On a envie d’y rester jusqu’à la fin des jours
Mû par les présages d’obscurs chemins,
Libéré de notre poids de solitude
Au plus profond de notre âme
Qui semble un regard bleu du ciel
Vers d’immenses contrées…

potémont_forêt_détail« Mû par les présages d’obscurs chemins… »

Illustration : Martial Potémont, « Paysage de forêt tropicale (gouache), détail.
Saint-Denis de La Réunion), Musée Léon Dierx.

                       

                   

L.O.V.E.

par Annik L.
Classe de Seconde 8

De haut en bas
À droite sur le milieu jusqu’à gauche
Dans tous les sens
Des trucs pas possibles :
Des visions bizarres et

Des pensées comme les vagues de la mer
Ou les chemins du vent.

Les souffles des genoux
Les cœurs vivants chuchotent dans le vin
Du chocolat tranchant
L’ordinateur tire les nuages du ciel
Des personnes raniment leur corps avec

Des pensées comme les vagues de la mer
De faible chair.

Tout ça, ce sont les pensées
Des cerveaux
Dans le sol
Comme une abeille qui mange
Les cerf-volants carnivores

Et les vagues de la mer
Pour écrire  dans le ciel : « LOVE »

Annik_2014Illustration : © Annik L. 2014

Doux regrets devant l’immensité

par Lucie B.
Classe de Seconde 8

                 

Le sable me rappelle tristement
Les souvenirs d’un amour enflammé.
Je tourbillonne dans le néant,
Rien ne consolera mon âme éplorée.

Immobile et impuissante devant la mer,
Je suis bercée par une brise légère.
Cette vaste étendue de paillettes dorées
Encercle mon corps et mon esprit tourmenté.

Je me perds, je me noie et je meurs !
Reviens à moi espoir que j’ai abandonné,
Tu m’aideras à retrouver joie et sérénité.
Ainsi la passion renaîtra dans mon cœur.

Les vagues se rapprochent et me charment,
L’humidité de l’océan vient troubler mes rêveries.
Alors, mes yeux remplis de larmes
Guident mon regard perdu, vers l’infini…

« Regarde-moi » Photomontage d'après Man Ray "Tears", 1933
Photomontage d’après Man Ray, « Tears », 1933

« Alors, mes yeux remplis de larmes
Guident mon regard perdu, vers l’infini… »

Vie d’un enfant évidence

par Anaïs P.
Classe de Seconde 1

                 

Les extrémités strictement graduées
De la vie d’un enfant évidence
Jouant dans un jeu précédent
La vie, la misère, la délinquance

Un ensemble contraire à des solutions
De sa vie adaptées aux valeurs éclatantes
Des extrémités strictement graduées
De cette vie fragile, fragile

Les affirmations existentielles
Du cœur de cet enfant évidence
Torturé par une probabilité
De ne pas vivre l’Enfance

Expliquée par une équation contraire
À la vie, au bonheur : la pauvreté, la guerre
Évidemment ce cœur joue un rôle déterminé
Pourquoi ? Pourquoi ?

coeur-volant.1285865387.jpg« Les affirmations existentielles du cœur de cet enfant évidence
Torturé par une probabilité de ne pas vivre l’Enfance… »

La numérisation de la sixième livraison de textes est presque terminée.
Prochain rendez-vous « Un Automne en Poésie » : octobre 2015 (saison 7)

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

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Un Automne en Poésie Saison 6 (2014-2015) Cinquième livraison

UAEP2015_new6Illustration : BR

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 8 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2014—2015 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la cinquième livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif jusqu’au 29 décembre 2014 (dernière livraison).

Dernière livraison : lundi 29 décembre 2014

________________

Envolés comme le ciel

par Bastien S.
Classe de Seconde 1

 

J’admire cette nuit indienne
En regardant les nuances de soir
Qui marchent le long de mon corps.

Je vois ces plaines
Écrites le long de la mer
Qui se sépare en un chemin interdit.

Je fixe au loin une femme :
Avec son âme
Elle me donne les raisons de l’aimer.

L’embouchure de son corps est une frontière
Puis je perçois ses yeux,
envolés comme le ciel…

femme_soir_BR_3« Puis je perçois ses yeux,
envolés comme le ciel… »

Illustration : © Bruno Rigolt, décembre 2014
(Photomontage et peinture numérique)

            

                  

Bouquet de voyage

par Anissa D.
Classe de Seconde 8

              

Lève l’ancre pour le dahlia
Et la rose lointaine

Pour des fleurs à pétales bien rangés
La nuit, le jour.

Dans l’obscurité, à demi transportée
Et ne plus revenir
Et m’envoler

Pour un bouquet de voyage.

henri-matisse-roses« … Et m’envoler pour un bouquet de voyage… »

Henri Matisse, « Roses devant une fenêtre » 
(coll. privée), 1925

_

_

Bruyante vérité de la vie

par Sinatou B.-R.
Classe de Seconde 1

                  

Le rôle obscur de la vie
Éclaire la céleste pensée :
Dans le silence, la tristesse s’illumine
Le film de l’espoir se dessine.

La joie quant à elle s’endort.
Des jugements raisonnent
Au milieu de l’obscurité,
La douleur se construit.

Dans la sombre lumière,
Le désespoir colore le noir
Assourdissant de silence.
La conquête de la saison s’innove

Et voici que l’immensité du soir s’agrandit :
La bruyante vérité de la vie retentit d’un peut-être
La riche morosité s’appauvrit  à presque l’infini !
La dépression négocie le bien-être.

Picasso_femme_bras_croisés_détail« Dans la sombre lumière,
Le désespoir colore le noir
Assourdissant de silence… »

Illustration choisie par Sinatou : 
Pablo Picasso, « Femme aux bras croisés » (c. 1901-1902)
Huile sur toile (détail), collection privée

          

Je me souviens de l’été

par Nikita S. – J.
Classe de Seconde 8

                  

La porte entre-ouverte de mon esprit
Laisse passer la brume de nos souvenirs :
Immense danger ou  simple bonheur,
Je me laisse emporter au passage de l’été.

Soudain, la porte de mon cœur se referme
Comme mes yeux ! Là sans comprendre
S’ouvre le cadenas de mes regrets
Comme la plaie de tes émotions épanchées.

Je sais ta souffrance couleur d’ombre
Et je laisse couler des larmes
Comme la clef de ton silence
Qui s’effeuille entre mes doigts.

Dans la serrure, je distingue
Ton visage au ciel changeant
La poignée tourne tout doucement,
Je me souviens de l’été.

mer_onirique_11« La poignée tourne tout doucement,
Je me souviens de l’été… »

Composition originale : Bruno Rigolt

                   

Rosée du matin

par Maxence H.
Classe de Seconde 1

                 

Dans la lumière du soir arrivaient la nuit
Et l’obscurité d’un silence étoilé de brouillard

Et les nuages transparents
Qui surplombaient la lune
Qui éclairaient ces moments sombres de la vie

Qui n’attendaient que la nuit effacée
Et la rosée du matin

lumière_du_soir« Et les nuages transparents
Qui surplombaient la lune
… »

Illustration : BR

Quand une étoile monte sur terre

par Annik L.
Classe de Seconde 8

                      

Quand une étoile monte sur terre
C’est pour beaucoup de personnes
Le moment où les désirs étaient vrais.

Quand une étoile monte sur terre
C’est pour un peu d’adolescents
Le moment où s’est arrêté le temps.

Quand une étoile monte sur terre
C’est pour tous les enfants
Le moment de partir en voyage et se taire.

Quand une étoile monte sur terre
C’est pour moi le moment où le ciel s’enfonce
Dans un jeu de couleurs

Un jeu de douleurs. C’est une fragmentation
De la vie. Un petit soleil vermeil
Que le désir de vivre abandonne.

Delvaux_Solitude_1956_1

« Quand une étoile monte sur terre
C’est pour tous les enfants
Le moment de partir en voyage et se taire…. »

Illustration : Paul Delvaux, « Solitude » (huile sur panneau de bois, 1955)
Mons,
 Musée des Beaux Arts

Joie éphémère

par Idriss B.
Classe de Seconde 1

                      

Au fur et à mesure du temps,
La frise chronologique se dirige vers
Le monde déterminé par le bruit des téléphones :

Les civils heurtés sans cesse au vent des SMS
Si loin de la vieille âme des lettres
Qui ne servent plus à rien, juste à se remémorer
Dans les manuels le temps des guerres.

Le nouveau tourbillon de circonstances familières
Montre toujours le monde qui court :
Textos abandonnés au vent des douleurs,
Trente glorieuses qui jonchent le sol

De souvenirs futiles
Le vent du loisir ne touchant plus notre peau
S’adapte à la solitude.

SMS_UAEP2014_5_BR« Les civils heurtés sans cesse au vent des SMS
Si loin de la vieille âme des lettres
… »

Illustration : BR

_

Suivre le vent

par Théo R. et Patrick S.
Classe de Seconde 8

La vie est comme une feuille blanche
Que l’on efface, réécrit, efface encore.
Les mots de notre enfance
Se fanent comme cette eau de silence
Qui s’écoule de mes yeux.

Mon cœur risque de s’éclipser comme cette feuille blanche
Risque de se briser comme l’horloge
Tictaque lointaine.
La nature est aveugle et méchante
Les âmes deviendront blanches dans la tombe.

Comme cette feuille blanche inexorablement
Que je remplis avec des larmes de joie, des sourires,
Et puis le crépuscule de tes yeux.
Suivre le vent est une ambition
De feuille morte…

secretdumonde_1« Comme cette feuille blanche inexorablement
Que je remplis avec des larmes de joie, des sourires,
Et puis le crépuscule de tes yeux… 
»

Illustration : © Bruno Rigolt

                       

                   

Words of Silence
(Haïkus contemporains rédigés en langue anglaise)

par Murielle N. et Louise L.
Classe de Seconde 1

The arch of my mind pierces the desert of my eyes
As when the wind
drawing the night

frise fleurs horizontale_couleur_modifié-2

Sharks slept on the surface of paradise
Awaiting the down of the peace
on weeping willow trees

Tous mes secrets pour toi

par Aymie K.
Classe de Seconde 8

Ton regard de couleur suprême
Étincelle l’ombre de ma peine.
Mon cœur enduit de soir se fracture
Le souffle du vent m’emporte vers toi
Et à ce moment même les larmes d’argent
De mon cœur s’enflamment dans l’oubli de ma peine
Comme l’azur se fissure dans le miroir de la mer…

oiseau_mer_azur_3« Comme l’azur se fissure dans le miroir de la mer… »

Illustration : © Bruno Rigolt

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La numérisation de la cinquième livraison  de textes est terminée.
Sixième et dernière publication de textes : lundi 29 décembre 2014…

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

 

Un Automne en Poésie Saison 6 (2014-2015) Quatrième livraison

Poursuite de l’exposition « Un Automne en Poésie »

Les élèves de Seconde 8 et moi-même souhaitons dédier
cette édition d’« Un Automne en Poésie » à Sarah L. (†).

affiche_uaep_2014_4_gIllustration : Bruno Rigolt

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 8 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2014—2015 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la quatrième livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif jusqu’au 21 décembre 2014 (dernière livraison).

Prochaine livraison : dimanche 14 décembre 2014

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L’homme aux marguerites

par Noémie G.
Classe de Seconde 8

 

L’homme aux marguerites
Fumait la pipe.
Par sa fenêtre il voyait tout Paris
Et Paris regardait la Seine

Transparente de solitude.

La Seine, la Seine…
Très loin des bords du monde
Partie sur une île
Trouver l’amour…

Signac« La Seine, partie sur une île
Trouver l’amour… »

Paul Signac (Paris 1863-1935), « L’Île de la Cité », 1912
Essen (Allemagne), Museum Folkwang

            

                  

Distance

par Quentin C.
Classe de Seconde 1

              

Toujours dans les nuages ton nom
Comme une carte avec des points
Qui représente à mes yeux une profonde
Déchirure.

L’espace amplifie ce vide interminable
La tristesse augmente l’impossible rêve
Et cette rupture représente à mes yeux
Les variations de ton cœur.

La distance est un désert interminable :
Larmes sans toi, givrure sans toi
Sans pouvoir avancer. La clarté du soleil
Porte l’éclat de ta peau.

Quand pourrai-je enfin franchir ce vide
Pour raviver la flamme évanescente :
Relancer notre amour et pouvoir enfin te dire
Ces mots trouvés dans la poussière du rêve…

Paysage_bleu_Chagall_a« … et pouvoir enfin te dire
Ces mots trouvés dans la poussière du rêve…
 »

Marc Chagall, « Le Paysage bleu » 1949
(Gouache sur papier, Wuppertal, Von der Heydt Museum)

        

Piano romantique

par Basile L.
Classe de Seconde 1

                  

Ce jour-là, tu brillais de mille feux
En notes égrenées d’instants merveilleux
A cappella tu chantais d’une voix si pure
Un demi-soupir clôturait la mesure

L’heure de refaire les gammes sonna
Mais le vent t’emmena si loin de moi
Le cœur du métronome ne battait plus
Il comprenait que l’octave était trop aiguë

Reprendre encore cette valse en si mineur
D’en haut tu me regardes et je sais la valeur
De ton silence. Perdu dans mes rêves tragiques,
Je fredonne ce doux bercement de musique

piano_romantique« L’heure de refaire les gammes sonna
Mais le vent t’emmena si loin de moi… »

Illustration : Bruno Rigolt

–           

Soleil de Barcelone

par Mélissa G.
Classe de Seconde 8

                  

Le soleil de Barcelone est un anneau d’or
Qui caresse les douces vagues.
J’écoute la voix bleue de la mer :
C’est une fleur au bord du ciel.

La mer est nue quand le soir
A fermé ses paupières dans l’obscurité.
La mer est nue quand on se lasse du ciel d’été
Quand le temps n’a plus d’importance…

Degouve de Nuncques_2« J’écoute la voix bleue de la mer : c’est une fleur au bord du ciel... »

William Degouve de Nuncques (1867-1935)
« Côte aux Baléares » (Majorque, Cala San Vicente)

Collection privée

                   

Éternité fluctuante

par Paul R.
Classe de Seconde 1

                 

Enchaîné mon cœur ne peut plus t’enlacer.
Et les gardiens de mon âme éternisent
Le soleil triste de mon esprit.

Ma vie sans toi est comme une éternité fluctuante.
L’onde lumineuse traverse éperdument mon corps
Qu’elle ne cesse de dis-fractionner.

L’amour est plus fort que jamais
Et je cherche, distillant mes émotions une à une
La solution à ta présence estompée.

Fernand_Léger_Joconde_aux_clés« Et je cherche, distillant mes émotions une à une
La solution à ta présence estompée
… »

Fernand Léger, « La Joconde aux clés » (huile sur toile), 1930
Biot (Alpes-Maritimes), Musée national Fernand Léger

© ADAGP, Paris 2014 © cliché RMN Gérard Blot |source|

 

              

Pauvre petite Alison

par Zina Z.
Classe de Seconde 1

                      

Ceci n’est pas un film. C’est la petite Alison qui court
Essayant d’appeler au secours
Sous les pavés les cris : sans réponse
Qui pouvait l’entendre ? Personne.
Et comme sa voix est faible
Et comme personne ne peut l’aider
Un jour il finira par la tuer
Cette pauvre petite Alison.

Il s’approche
Dans les rayons du soleil déclinant
Ce père de plus en plus proche
Elle essaye malgré tout de s’échapper
N’importe où les escaliers, un porche
Elle est là au sol.
Elle entend les cris de la mère
Les pleurs des sœurs

Mais à quoi servent les cris ?
C’est trop tard. Son père savait
Donner le coup fatal. Il faut tourner la page
Sans un baiser. Sans un adieu.
Alison s’approche de la fin car sa voix est faible.
Car personne ne peut l’aider.
Mais elle sait que c’est le début
Du bonheur sans fin.

Alison_7

« … car sa voix est faible. Car personne ne peut l’aider.
Mais elle sait que c’est le début
Du bonheur sans fin
… »

Illustration : © Bruno Rigolt (Photomontage et peinture numérique)

Silence de l’automne

par Thomas G. et Nicolas B.
Classe de Seconde 8

                      

Le vent argenté chante doucement
L’horlogerie de la solitude
En faisant tomber les feuilles
Sur le sol ensanglanté de l’automne.

Saison naissante, saison mourante
Dans la brume du soir sans fin
Les temps se fanent et la lumière se brise
Laissant couler l’ombre

Parmi les nuées assombries par les malheurs
De l’aube. Demain reviendra la nuit
Aux yeux de triste jour

Jusqu’à ce que la mort et la vie
S’allient heurtant leurs ombres claires
D’un feuillage de poème

Charnay Soirée d'aautomne sur la terrasse« Dans la brume du soir sans fin
Les temps se fanent et la lumière se brise
… »

Illustration : Armand Charnay (1844-1915), « Soirée d’automne sur la terrasse » (détail)
Fin 19e, premier quart du 20e siècle. Charlieu, musée Hospitalier. Crédit photographique : Emma Artige

 

Dans le ciel obscur

par João M.
Classe de Seconde 1

Dans le soir de lumière déclinante
Là où s’épanouit la lumineuse lune,
Les étoiles aux yeux de soleil
Enflamment le grand ciel.

Mais les édifices des hommes affadissent
Ce paysage. Leurs routes vibrant de rage
Et de métal déchiqueté
Ont pour seul refuge l’amertume.

La nuit est comme la nostalgie du penseur :
Farouchement marginale, éprise de liberté.
Auront-ils encore un germe de sourire
Dans ce monde au toit d’acier dénaturé ?

cite_nuit_3« Leurs routes vibrant de rage et de métal déchiqueté… »

Illustration : © Bruno Rigolt

                       

                   

La seule ombre au tableau
(Haïku)

par Lucie B.
Classe de Seconde 8

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En cette nuit glacée,
Une ombre transparente,
Seule et abandonnée,
Tristement arpente,
Le doux sol argenté.

Composition d’après Caspar David Friedrich : pinceau et sépia sur dessin au crayon (détail, 1826) Hamburger Kunsthalle, Hambourg        
   

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La numérisation de la quatrième livraison  de textes est terminée.
Cinquième publication de textes : dimanche 14 décembre 2014…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

 

Un Automne en Poésie Saison 6 (2014-2015) Troisième livraison

Poursuite de l’exposition « Un Automne en Poésie »

Les élèves de Seconde 8 et moi-même souhaitons dédier
cette édition d’« Un Automne en Poésie » à Sarah L. (†).

uaep_2015Illustration : Bruno Rigolt. D’après Eugène Delacroix, « La Liberté guidant le peuple » (Musée du Louvre-Lens)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 8 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2014—2015 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la troisième livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif jusqu’au 21 décembre 2014 (dernière livraison).

Prochaine livraison : dimanche 7 décembre 2014

________________

Très loin d’ici

par Gwénaëlle B.
Classe de Seconde 8

 

Le temps est là
Il passe nonchalant
Comme le parfum d’une fleur
Je le regarde se faner
Dans le miroir de la vie.

Voici enfin le moment attendu
Où le soleil s’achève.
Je me sens attirée
Par un courant invisible qui m’entraîne
Vers les premières roses…

Ophelia_web_1John Everett Millais, Ophelia, Huile sur toile, 1851 (détail)
Londres, Tate Britain

            

                  

Des jours, la neige…

par Maïlys R.
Classe de Seconde 8

              

J’avance dans la forêt lointaine
Un ciel de neige rose a déchiré
Le souffle de mes larmes.

La montagne d’émeraude a recouvert
La peine  de mes yeux
D’un silence oublié.

Dans l’ombre qui tombe
Un oiseau s’est posé sur mon cœur
Pour y rester à jamais…

oiseau_coeur« Dans l’ombre qui tombe
Un oiseau s’est posé sur mon cœur…
 »

Crédit photographique : Bruno Rigolt

        

     

La Nuit, l’ombre du jour…

par Thibault G.
Classe de Seconde 1

                  

Le coucher du soleil me laisse entrevoir la nuit,
Si 
envoûtante là où le jour s’arrête, si belle, si mystérieuse.
La nuit nous aveugle jusqu’au matin,
La nuit chargée d’étoiles et d’encore et de toujours.

Elle nous fait apercevoir la lune ronde,
Pleine, rouge, quand s’éteignent les lumières,
Cette lune à l’ombre du soleil chargée de sanglots
Qui nous éclaire sur le mystère du monde.

Et puis la nuit s’achève, la vie recommence au fil du vent…

Felix_Valloton_Clair_de_lune_1« Mon chagrin s’étend comme les nuits étoilées
À des années-lumières, à l’infini.
.. »

Félix Vallotton, « Clair de Lune » (détail), vers 1895
Paris, Musée d’Orsay

Voyage parmi le dernier soir

par Guillaume B.
Classe de Seconde 8

                  

L’oiseau a décidé de vivre en volant, solitaire
Comme deux parallèles.
Mon cœur a décidé de mourir, si le tien monte au ciel
L’horloge du temps nous a séparés
Comme les mers d’autrefois.

L’automne est un grand voyage qui revêt les arbres de couleurs
J’ai vu changer les paysages mais tu vis dans mon cœur
Comme vivent les feuilles à l’aube des vents,
Comme le crépuscule aime l’océan
Au toit de sel et d’azur.

Le sphinx enneigé qui ne peut vivre que la nuit
M’a conduit à l’espérance d’un voyage
Les vents changeants ont rempli d’amour les saisons
À quoi bon vouloir la vie éternelle quand la mort nous appelle
Pour un dernier voyage vêtu de voiles bleus ?

magritte_le_retour« J’ai vu changer les paysages mais tu vis dans mon cœur
Comme vivent les feuilles à l’aube des vents… »

René Magritte, « Le Retour » (détail), 1940
Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

                       

                   

Les plumes qui portent la charge du monde

par Annik L.
Classe de Seconde 8

                 

Les plumes qui portent la charge du monde,
Les animaux malades
Les douleurs des enfants
Les souvenirs des garçons et
Les peines perdues des filles

Les plumes qui portent la charge du monde

Elles sont les objets magiques
Qui lavent les peintures des pensées.
Elles font ces services pour la reine du soleil
Bientôt le monde deviendra aveugle
Des rayons du bonheur.

Les plumes qui portent la charge du monde

Les pensées qui calment les personnes
Pour qu’elles se sentent moins seules
Les pensées qui guérissent les cœurs
Les pensées remplacent véritablement les plumes.

Les pensées qui portent la charge du monde…

Hartung_2« Les pensées remplacent véritablement les plumes.
Les pensées qui portent la charge du monde… »

Hans Hartung (sans titre, vers 1956)
encre de chine sur papier

 

              

Mélancolie

par Éric D. et Alexis B.
Classe de Seconde 8

                      

À l’horizon de mon cœur se trouve
La pureté blanche de l’ancien temps.
Je suis transporté dans un passé lointain

Couvert de trésors. La lumière bleutée de la mer
Me projette dans un cercle de couleurs
Aux reflets de bonheur infini :

Voici la beauté de tes yeux vêtus de ciel
Tes yeux qui se reflètent dans cet océan si profond
Devenu le jour et la nuit, et l’éternité.

Mais à la veille des temps modernes,
L’air et le vent sont devenus gris :
Voici la mélancolie, celle de ma vie.

Much_Mélancolie« L’air et le vent sont devenus gris :
Voici la mélancolie, celle de ma vie
… »

Edvard Munch, « Mélancolie », 1891 (huile sur toile)
Bergen (Norvège), Musée des beaux-arts

 

              

Combat d’un impossible amour

par Alexandre S.
Classe de Seconde 1

                      

Lorsque le jour éclot s’éclipse l’amour
Dans les décombres de mon esprit.
Mon cœur anéanti, brisé en mille sanglots
Se souvient de toi, quand tu murmurais à mon absence.

Ma vie sans toi est pleine de froid,
Un champ de bataille où j’ai déposé les armes.
À l’aube, tristement je m’assieds
En contemplant ton visage dans l’arrière-pays des cieux.

Bruno Rigolt Soir et la Mer_Digital Painting-2013 Copyright« Mon cœur anéanti, brisé en mille sanglots
Se souvient de toi, quand tu murmurais à mon absence
… »

Illustration : © Bruno Rigolt, août 2013 (Peinture numérique et photomontage)
Sources : Gustave Le Gray, « La grande vague » (1857) ; Aivazovsky, « Calme sur la mer Méditerranée » (1892) ; Modigliani, « Jeanne Hébuterne au chapeau » (1917)

Haïku contemporain

par Lou C.
Classe de Seconde 8

photographie_Lou_C_2014« Cet arbre vieilli, dénudé tel une femme… »

Illustration : © Lou C. (2014)

                       

                   

En ouvrant mon armoire

par Charlotte C.
Classe de Seconde 8

                 

Rentrée chez moi, j’ai ouvert mon armoire
Et tout au fond j’ai trouvé cette petite boîte,
Elle contenait le bonheur de l’enfance

Et des fleurs d’azur séchées par le temps.
J’ai soufflé sur le sable enfermé dans mon esprit :
Tout le passé s’est envolé…

La poussière provoqua dans mes yeux
Un spectacle de nuages. La lumière devint alors
Une colombe vers l’azur !

oiseaux-nuit_2013_a1« la lumière devint alors une colombe vers l’azur… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt

La numérisation de la troisième livraison  de textes est terminée.
Quatrième publication de textes : dimanche 7 décembre 2014…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Analyse d'image : Caspar David Friedrich : "L'arbre aux corbeaux"… par Lucie B.

Analyse de l’image
 Travail collaboratif

Caspar David Friedrich :

« L’arbre aux corbeaux »

par Lucie B.
(Classe de Seconde 8, promotion 2014-2015)
 
Friedrich_Corbeaux_04

Lucie B. (Seconde 8, promotion 2014-2015) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « L’arbre aux corbeaux ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…
_

Présentation

La crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme, qui est une véritable rupture de civilisation, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. Né à la fin du dix-huitième siècle en Angleterre et en Allemagne, avant de se répandre en France au siècle suivant, ce vaste mouvement s’est en effet imposé comme une nouvelle vision de l’homme et du monde. Plus particulièrement, la peinture romantique devient la représentation des sentiments : « Peindre un paysage, c’est en révéler la profondeur spirituelle et subjective »|1|. Témoin « L’Arbre aux corbeaux » (Krähen auf einem Baum) de Caspar David Friedrich (1774-1840), œuvre très caractéristique du romantisme allemand.

Peinte vers 1822 et exposée depuis 1975 au musée du Louvre à Paris|2|, cette huile sur toile (H. : 0,59 m. ; L. : 0,73) représente un paysage sauvage et tourmenté du littoral de la mer Baltique, au Nord-Ouest de l’Allemagne : on aperçoit dans le lointain, sur la gauche du tableau, les célèbres falaises de craie du cap d’Arkona dans  l’île de Rügen, que connaissait particulièrement bien Friedrich. Cet environnement rappelait au peintre plusieurs souvenirs dramatiques, mais nous reviendrons un peu plus loin sur le caractère biographique et réaliste de cette composition.

Les dénotations de l’image

Le chêne, dont les racines plongent dans un tumulus surélevé —une tombe druidique— est le motif principal de la toile dont il occupe le premier plan. Dépourvu de feuilles, cet arbre frappe d’emblée l’observateur par sa « gestuelle » expressionniste : comme autant de corps déformés, ses branches tordues, dépouillées et sinueuses, accentuées par le rendu fin et précis ainsi que par le cadrage très serré de la composition lui confèrent un relief particulier qui semble presque l’isoler dramatiquement du contexte. Peint en effet selon un apparent protocole d’objectivité (plan rapproché, fond assez neutre et vue frontale), l’arbre mort accentue une lecture stéréotypée du paysage que confirment les autres éléments du tableau : on peut à ce titre noter des troncs d’arbres, des branches coupées ainsi que des souches aux formes inquiétantes qui jonchent le sol autour du chêne.

De même, les corbeaux dont il est question dans le titre sont effectivement présents, certains posés sur les branches de l’arbre, d’autres au contraire, en haut à droite du tableau. Ils semblent voler en tous sens, comme s’ils étaient les jouets de la turbulence du vent dans ce paysage hostile. On remarque également, au second plan, une petite colline derrière laquelle de vastes plaines paraissent s’étendre dans le lointain, jusqu’au rivage de la mer Baltique. Plus loin encore, les falaises escarpées de Rügen, associées à l’immensité du ciel matinal semblent les témoins de cette nature sauvage et libre, dont le caractère primitiviste en fait presque l’héritière des origines .

Les connotations de l’image

« La tragédie du paysage » : c’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». La peinture de Friedrich  est en effet dominée par des paysages mélancoliques et hivernaux, comme « Matin de Pâques » (1833), mais aussi des endroits hostiles et périlleux (« Le voyageur contemplant une mer de nuages », 1818) ou encore des lieux immenses et déserts, ainsi que l’illustre  « La mer de glace » (1824). Même si cette peinture évoque le matin et l’arrivée du printemps, force est de reconnaître que c’est l’aspect tourmenté du littoral qui sollicite l’imaginaire du peintre : on y ressent la désolation et la solitude autant que l’expression pathétique de la souffrance et d’une certaine démesure.

Regardez l’arbre mort au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la dramaturgie du paysage. Rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté. De fait, représenter un arbre mort ne relève pas d’un choix anodin : l’arbre paraît exsangue, comme s’il souffrait de la vieillesse au milieu de ce paysage désolé. Il faut en effet remarquer le caractère quasi anthropomorphique de l’arbre, représentation de l’individu solitaire investi d’une puissance qui le dépasse, et qui semble évoquer dans son agonie, l’angoisse de la mort individuelle et personnelle qui ne cessera de hanter Friedrich tout au long de son existence.

Une existence tourmentée

Friedrich a en effet porté toute sa vie le poids de plusieurs tragédies familiales. Encore enfant, il connut la mort de sa mère, puis celle de ses deux sœurs, et la noyade de son frère dans la mer Baltique. Ces décès l’ont profondément bouleversé, notamment celui de son frère, au point qu’il a éprouvé le besoin de faire de la mer l’élément principal de la majorité Caspar_David_Friedrichde ses œuvres. On comprend aussi l’autre raison pour laquelle Friedrich évoque ce vieil arbre désolé : comme pour exprimer l’extrême solitude qu’il éprouve depuis la perte des êtres chers.

← Caspar David Friedrich, Autoportrait, vers 1818

En opposition au ciel et au lointain, les signes de mort abondent en effet dans le premier plan qui n’est que friche, dessèchement et décomposition. Comme il a été très justement dit, « la mort dans les tableaux de Friedrich n’est pas seulement le contraire de la vie et la négation de celle-ci, mais une image du néant, dont les symboles sinistres et terrifiants s’ouvrent en abîme sur un mystère indicible »|3|.

De fait, la peinture se dédouble en un paysage intérieur comme Friedrich aimait le rappeler lui-même : « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. S’il ne voit rien en lui, qu’il cesse alors de peindre ce qu’il voit devant lui »|4| : cette affirmation de Friedrich est essentielle car elle résume bien le nouveau rapport à la nature que va inaugurer le Romantisme : on peut parler ici d’une véritable dimension autobiographique du paysage, comme si le peintre se remémorait son vécu, ses souvenirs d’enfance à travers ce paysage balte qu’il connaît d’autant mieux qu’il a grandi à Greifswald, petit village de Poméranie occidentale bordant la mer Baltique.

Souffrance intérieure et révolte

Friedrich semble donc se représenter à travers cet arbre, qui est tout autant l’allégorie d’une profonde souffrance intérieure que l’expression hyperbolisée du moi romantique qui se pose au centre du monde dans une position de révolte et de défi, pour mieux le repenser. On pourrait voir en effet, de par les connotations primitivistes de l’arbre, une sorte de quête spirituelle et un certain côté antisocial du romantique qui se proclame seul existant, en proie au mal du siècle, ce sentiment de malaise et d’inadaptation par rapport aux bouleversements historiques.

Au premier plan, les branches cassées et les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’une mort du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude. Le motif paradisiaque de l’arbre est en effet détruit au profit d’une sombre méditation sur l’Histoire, enfiévrée par le souvenir des deuils personnels et la montée du sentiment nationaliste en réaction aux guerres napoléoniennes. Cet arrière-pan politique|5|, qui inspirera à Friedrich un patriotisme radical, est suggéré par l’image du chêne qui plonge ses racines dans la terre dévastée comme pour Friedrich_Corbeaux_a1retrouver les racines de la nation allemande. C’est presque un champ de bataille qui est représenté ici à travers cet arbre qui semble avoir rendu l’âme au milieu de paysages et d’un monde voués à la mort inévitable et aux ténèbres. Le fait de représenter un vieil arbre laisse entendre aussi que ce dernier vivait depuis longtemps, qu’il avait été le témoin d’une histoire et d’un passé idéalisés —la nostalgie du vieux Reich et le retour des aspirations nationalistes au pangermanisme— reliques de la nature sauvage, originaire et primitive. On ne trouve d’ailleurs dans le tableau aucune présence humaine, ce qui accentue cette idée de retour en arrière,  intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique.

« Le motif de l’arbre, très présent chez Friedrich, illustre parfaitement la conception du romantisme allemand : en dépit du léché de ses œuvres,  Friedrich rompt avec l’académisme […]. En effet, par analogie, nous sentons dans l’arbre circuler une vie, un processus de croissance et de dégénérescence s’y déroule. De même, l’arbre offre les métamorphoses organisées d’un univers auquel l’homme participe. À travers un réseau d’analogies, l’arbre figure aussi bien l’univers, l’homme que la communauté, le détail de sa structure —racines, tronc, branches, rameaux, feuilles etc.— fournit un ensemble inépuisable de significations symboliques qui permettent de passer de l’homme à la nature, de la nature à l’homme. L’homme comme l’arbre participent à la vie de la nature comme les parties d’un tout, le peintre révèle par ses tableaux le battement lyrique de l’univers. Les tableaux de Friedrich dissolvent les formes objectives dans des images hallucinatoires où se scelle l’alliance entre l’homme et la nature par la médiation de l’arbre. »

Robert Dumas
« La peinture de l’arbre à l’épreuve de la politique allemande »
in Jean Mottet (dir.), L’Arbre dans le paysage, Éditions Champ Vallon, Seyssel 2002, page 29.

Mort et transfiguration

Les propos de Robert Dumas que nous venons de citer sont éclairants : si l’arbre mort apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin, sa mort ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle. De même, si le motif des corbeaux renforce la symbolique sombre et funeste de la scène, leur présence est néanmoins présage et manifestation spirituelle du passage de la mort à la résurrection. La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire »|6|.

Cette peinture contient en effet des touches positives, des lueurs d’espoir d’une vie éternelle, suggérées métaphoriquement par le lever du soleil et le ciel orangé, presque éthéré, de ce début de printemps. Ainsi qu’il a été très justement noté, « oiseaux noirs, feuilles mortes, souches aux formes menaçantes sont signe de mort et d’adversité ; le Friedrich_arbre_corbeaux-cielpaysage lumineux du fond, avec Arkona au loin […] évoque au contraire l’espoir chrétien de la vie éternelle »|7|. Reflet de l’au-delà, le ciel est à cet égard mis en valeur par la majeure partie de l’arrière-plan qu’il occupe dont l’immensité suffit à elle seule à suggérer l’abandon métaphysique de l’homme et l’aspiration à une sorte de pureté originelle, intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique inspiré par la nature.

Le spectateur pense donc inexorablement à l’évasion, à l’envol, à la transfiguration. Qu’il nous soit permis d’évoquer ici ces propos signifiants d’Albert Béguin dans L’Âme romantique et le rêve : « Peinture profondément symbolique, où le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle-même, mais comme une allusion à d’immenses espaces au-delà de ceux qui sont saisis par le peintre »|8|. Comme nous le comprenons, le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.

Conclusion

Comme nous avons essayé de le montrer, « L’Arbre aux corbeaux » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage, qui est d’abord un « paysage de l’âme ». Ainsi que le suggérait Christophe Genin, « cette manière d’exhausser religieusement le paysage lui confère sa dimension abstraite et non narrative »|9|. En tant que « méditation […] mystique sur le sens de la vie et de ses cycles »|10|, le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Mais ce qui importe également dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est l’exaltation de la subjectivité, autrement dit la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur, le paysage de l’âme de celui qui regarde.

Le romantisme allemand illustré par l’œuvre de Friedrich nous amène en outre à différents questionnements sur la personnalité tourmentée des artistes de cette époque dont les œuvres expriment, à travers la peinture de paysages, la démesure de la passion, la révolte, l’exaltation du sentiment national mais aussi la part du rêve, la profondeur métaphysique et la dimension mystique. À ce titre, la solitude et la vie austère que Friedrich s’est imposé ont fait de lui un être profondément différent et replié sur lui-même. Gabrielle Dufour-Kowalska rapporte ainsi les propos tout à fait éclairants d’un contemporain du peintre : « L’atelier de Friedrich était d’un vide si absolu [qu’on] aurait pu le comparer au cadavre éventré d’un prince mort. Il n’y avait rien d’autre qu’un chevalet, une chaise et une table et, au mur, comme seul ornement pendait une équerre »|11|. Et sans doute cette austérité explique-t-elle selon nous l’importance de la solitude contemplative et introspective dans la peinture de Friedrich. Comme si l’expression de la solitude amenait le peintre à chercher en lui-même le secret de son destin…

© Lucie B. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 8 (promotion 2014-2015)
Relecture, remarques complémentaires et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

1. Voir cette page.
2. Musée du Louvre, Aile Richelieu, 2e étage, salle E. Pierre Rosenberg, dans son Dictionnaire amoureux du Louvre (Paris Plon 2007), raconte l’anecdote suivante : « Entre 1940 et 1945, L’Arbre aux corbeaux était exposé au Folkwang Museum d’Essen. Ses propriétaires, une famille juive qui avait émigré aux États-Unis, le récupérèrent après la guerre. En 1975, à la mort d’un des descendants, le tableau fut mis en vente à la condition expresse qu’il ne retourne plus en Allemagne. Peter Nathan (1925-2001), un marchand et collectionneur zurichois d’origine allemande, l’offrit en priorité au Louvre ». |source|
3. 
Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 75.
4. cité par Charles Sala, Caspar David Friedrich et la peinture romantique, Pierre Terrail, 1993, page 83.
5. cf. ce 
panneau didactique de l’exposition « De l’Allemagne, 1800-1939 : de Friedrich à Beckmann » (Paris, Musée du Louvre, 28 mars-24 juin 2013) : « Autour de 1800, se répand en Allemagne un discours romantique qui ménage au paysage « national » une place centrale, contre le classique paysage historique d’inspiration française ou italienne. Ce phénomène est évidemment renforcé, vers 1813, au moment des guerres de libération contre les armées napoléoniennes. Le terroir se charge alors de connotations patriotiques et le sentiment de la nature d’une dimension idéologique ».
6. Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
7. Voir cette page.
8. Propos cités par Jean Moncelon dans le site qu’il a consacré au peintre.
9. Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 72.
10. Pierre Rosenberg, Dictionnaire amoureux du Louvre, Paris Plon 2007.
11. Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 10.
Sources utilisées dans cet article :

D’autres analyses d’image de tableaux de Friedrich sont consultables sur ce site :

Creative Commons LicenseNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Analyse d’image : Caspar David Friedrich : « L’arbre aux corbeaux »… par Lucie B.

Analyse de l’image
 Travail collaboratif

Caspar David Friedrich :

« L’arbre aux corbeaux »

par Lucie B.
(Classe de Seconde 8, promotion 2014-2015)
 
Friedrich_Corbeaux_04

Lucie B. (Seconde 8, promotion 2014-2015) nous propose dans cet article de recherche son analyse du célèbre tableau de Friedrich, « L’arbre aux corbeaux ». Un travail de haute tenue intellectuelle que je vous laisse découvrir…
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Présentation

La crise des valeurs européennes à la fin du dix-huitième siècle donnera naissance au Romantisme, qui est une véritable rupture de civilisation, indissociable d’une transgression de l’institution littéraire, artistique et sociale. Né à la fin du dix-huitième siècle en Angleterre et en Allemagne, avant de se répandre en France au siècle suivant, ce vaste mouvement s’est en effet imposé comme une nouvelle vision de l’homme et du monde. Plus particulièrement, la peinture romantique devient la représentation des sentiments : « Peindre un paysage, c’est en révéler la profondeur spirituelle et subjective »|1|. Témoin « L’Arbre aux corbeaux » (Krähen auf einem Baum) de Caspar David Friedrich (1774-1840), œuvre très caractéristique du romantisme allemand.

Peinte vers 1822 et exposée depuis 1975 au musée du Louvre à Paris|2|, cette huile sur toile (H. : 0,59 m. ; L. : 0,73) représente un paysage sauvage et tourmenté du littoral de la mer Baltique, au Nord-Ouest de l’Allemagne : on aperçoit dans le lointain, sur la gauche du tableau, les célèbres falaises de craie du cap d’Arkona dans  l’île de Rügen, que connaissait particulièrement bien Friedrich. Cet environnement rappelait au peintre plusieurs souvenirs dramatiques, mais nous reviendrons un peu plus loin sur le caractère biographique et réaliste de cette composition.

Les dénotations de l’image

Le chêne, dont les racines plongent dans un tumulus surélevé —une tombe druidique— est le motif principal de la toile dont il occupe le premier plan. Dépourvu de feuilles, cet arbre frappe d’emblée l’observateur par sa « gestuelle » expressionniste : comme autant de corps déformés, ses branches tordues, dépouillées et sinueuses, accentuées par le rendu fin et précis ainsi que par le cadrage très serré de la composition lui confèrent un relief particulier qui semble presque l’isoler dramatiquement du contexte. Peint en effet selon un apparent protocole d’objectivité (plan rapproché, fond assez neutre et vue frontale), l’arbre mort accentue une lecture stéréotypée du paysage que confirment les autres éléments du tableau : on peut à ce titre noter des troncs d’arbres, des branches coupées ainsi que des souches aux formes inquiétantes qui jonchent le sol autour du chêne.

De même, les corbeaux dont il est question dans le titre sont effectivement présents, certains posés sur les branches de l’arbre, d’autres au contraire, en haut à droite du tableau. Ils semblent voler en tous sens, comme s’ils étaient les jouets de la turbulence du vent dans ce paysage hostile. On remarque également, au second plan, une petite colline derrière laquelle de vastes plaines paraissent s’étendre dans le lointain, jusqu’au rivage de la mer Baltique. Plus loin encore, les falaises escarpées de Rügen, associées à l’immensité du ciel matinal semblent les témoins de cette nature sauvage et libre, dont le caractère primitiviste en fait presque l’héritière des origines .

Les connotations de l’image

« La tragédie du paysage » : c’est par cette formule devenue célèbre depuis que le sculpteur David d’Angers qualifiait l’œuvre de Friedrich : « Le seul peintre de paysage qui ait eu jusqu’alors le pouvoir de remuer toutes les facultés de mon âme, celui qui a créé un nouveau genre : la tragédie du paysage ». La peinture de Friedrich  est en effet dominée par des paysages mélancoliques et hivernaux, comme « Matin de Pâques » (1833), mais aussi des endroits hostiles et périlleux (« Le voyageur contemplant une mer de nuages », 1818) ou encore des lieux immenses et déserts, ainsi que l’illustre  « La mer de glace » (1824). Même si cette peinture évoque le matin et l’arrivée du printemps, force est de reconnaître que c’est l’aspect tourmenté du littoral qui sollicite l’imaginaire du peintre : on y ressent la désolation et la solitude autant que l’expression pathétique de la souffrance et d’une certaine démesure.

Regardez l’arbre mort au premier plan : n’est-ce pas la sensibilité romantique, si réfractaire à « l’esprit de système » qui s’élabore ici ? Autrement dit le désorganisé, le chaotique, l’esthétique de la contradiction et de la confusion dans la dramaturgie du paysage. Rappelons en effet combien la sensibilité romantique, si elle exalte la nature à la fois confidente et consolatrice, n’en privilégie pas moins la fascination pour l’informe et le tourmenté. De fait, représenter un arbre mort ne relève pas d’un choix anodin : l’arbre paraît exsangue, comme s’il souffrait de la vieillesse au milieu de ce paysage désolé. Il faut en effet remarquer le caractère quasi anthropomorphique de l’arbre, représentation de l’individu solitaire investi d’une puissance qui le dépasse, et qui semble évoquer dans son agonie, l’angoisse de la mort individuelle et personnelle qui ne cessera de hanter Friedrich tout au long de son existence.

Une existence tourmentée

Friedrich a en effet porté toute sa vie le poids de plusieurs tragédies familiales. Encore enfant, il connut la mort de sa mère, puis celle de ses deux sœurs, et la noyade de son frère dans la mer Baltique. Ces décès l’ont profondément bouleversé, notamment celui de son frère, au point qu’il a éprouvé le besoin de faire de la mer l’élément principal de la majorité Caspar_David_Friedrichde ses œuvres. On comprend aussi l’autre raison pour laquelle Friedrich évoque ce vieil arbre désolé : comme pour exprimer l’extrême solitude qu’il éprouve depuis la perte des êtres chers.

← Caspar David Friedrich, Autoportrait, vers 1818

En opposition au ciel et au lointain, les signes de mort abondent en effet dans le premier plan qui n’est que friche, dessèchement et décomposition. Comme il a été très justement dit, « la mort dans les tableaux de Friedrich n’est pas seulement le contraire de la vie et la négation de celle-ci, mais une image du néant, dont les symboles sinistres et terrifiants s’ouvrent en abîme sur un mystère indicible »|3|.

De fait, la peinture se dédouble en un paysage intérieur comme Friedrich aimait le rappeler lui-même : « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. S’il ne voit rien en lui, qu’il cesse alors de peindre ce qu’il voit devant lui »|4| : cette affirmation de Friedrich est essentielle car elle résume bien le nouveau rapport à la nature que va inaugurer le Romantisme : on peut parler ici d’une véritable dimension autobiographique du paysage, comme si le peintre se remémorait son vécu, ses souvenirs d’enfance à travers ce paysage balte qu’il connaît d’autant mieux qu’il a grandi à Greifswald, petit village de Poméranie occidentale bordant la mer Baltique.

Souffrance intérieure et révolte

Friedrich semble donc se représenter à travers cet arbre, qui est tout autant l’allégorie d’une profonde souffrance intérieure que l’expression hyperbolisée du moi romantique qui se pose au centre du monde dans une position de révolte et de défi, pour mieux le repenser. On pourrait voir en effet, de par les connotations primitivistes de l’arbre, une sorte de quête spirituelle et un certain côté antisocial du romantique qui se proclame seul existant, en proie au mal du siècle, ce sentiment de malaise et d’inadaptation par rapport aux bouleversements historiques.

Au premier plan, les branches cassées et les débris de bois que l’on aperçoit sont comme la métaphore d’une mort du monde, d’une histoire qui voue inéluctablement les êtres et les choses à la destruction et à la finitude. Le motif paradisiaque de l’arbre est en effet détruit au profit d’une sombre méditation sur l’Histoire, enfiévrée par le souvenir des deuils personnels et la montée du sentiment nationaliste en réaction aux guerres napoléoniennes. Cet arrière-pan politique|5|, qui inspirera à Friedrich un patriotisme radical, est suggéré par l’image du chêne qui plonge ses racines dans la terre dévastée comme pour Friedrich_Corbeaux_a1retrouver les racines de la nation allemande. C’est presque un champ de bataille qui est représenté ici à travers cet arbre qui semble avoir rendu l’âme au milieu de paysages et d’un monde voués à la mort inévitable et aux ténèbres. Le fait de représenter un vieil arbre laisse entendre aussi que ce dernier vivait depuis longtemps, qu’il avait été le témoin d’une histoire et d’un passé idéalisés —la nostalgie du vieux Reich et le retour des aspirations nationalistes au pangermanisme— reliques de la nature sauvage, originaire et primitive. On ne trouve d’ailleurs dans le tableau aucune présence humaine, ce qui accentue cette idée de retour en arrière,  intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique.

« Le motif de l’arbre, très présent chez Friedrich, illustre parfaitement la conception du romantisme allemand : en dépit du léché de ses œuvres,  Friedrich rompt avec l’académisme […]. En effet, par analogie, nous sentons dans l’arbre circuler une vie, un processus de croissance et de dégénérescence s’y déroule. De même, l’arbre offre les métamorphoses organisées d’un univers auquel l’homme participe. À travers un réseau d’analogies, l’arbre figure aussi bien l’univers, l’homme que la communauté, le détail de sa structure —racines, tronc, branches, rameaux, feuilles etc.— fournit un ensemble inépuisable de significations symboliques qui permettent de passer de l’homme à la nature, de la nature à l’homme. L’homme comme l’arbre participent à la vie de la nature comme les parties d’un tout, le peintre révèle par ses tableaux le battement lyrique de l’univers. Les tableaux de Friedrich dissolvent les formes objectives dans des images hallucinatoires où se scelle l’alliance entre l’homme et la nature par la médiation de l’arbre. »

Robert Dumas
« La peinture de l’arbre à l’épreuve de la politique allemande »
in Jean Mottet (dir.), L’Arbre dans le paysage, Éditions Champ Vallon, Seyssel 2002, page 29.

Mort et transfiguration

Les propos de Robert Dumas que nous venons de citer sont éclairants : si l’arbre mort apparaît comme le signe d’un chaos originel, une fin, sa mort ramène paradoxalement au commencement : mort et transfiguration ; chaos, division et retour à l’unité originelle. De même, si le motif des corbeaux renforce la symbolique sombre et funeste de la scène, leur présence est néanmoins présage et manifestation spirituelle du passage de la mort à la résurrection. La dimension symbolique est ici évidente : Friedrich aimait à rappeler qu’il voyait Dieu en tout, et on pourrait en effet en appeler à la notion de sacré pour rendre compte de ce paysage  qui « n’est autre que la manifestation d’un moi absolu, exprimant la recherche spirituelle, et le dépassement par l’art de la condition humaine malheureuse et vulgaire »|6|.

Cette peinture contient en effet des touches positives, des lueurs d’espoir d’une vie éternelle, suggérées métaphoriquement par le lever du soleil et le ciel orangé, presque éthéré, de ce début de printemps. Ainsi qu’il a été très justement noté, « oiseaux noirs, feuilles mortes, souches aux formes menaçantes sont signe de mort et d’adversité ; le Friedrich_arbre_corbeaux-cielpaysage lumineux du fond, avec Arkona au loin […] évoque au contraire l’espoir chrétien de la vie éternelle »|7|. Reflet de l’au-delà, le ciel est à cet égard mis en valeur par la majeure partie de l’arrière-plan qu’il occupe dont l’immensité suffit à elle seule à suggérer l’abandon métaphysique de l’homme et l’aspiration à une sorte de pureté originelle, intimement liée à l’expression d’un sentiment mystique inspiré par la nature.

Le spectateur pense donc inexorablement à l’évasion, à l’envol, à la transfiguration. Qu’il nous soit permis d’évoquer ici ces propos signifiants d’Albert Béguin dans L’Âme romantique et le rêve : « Peinture profondément symbolique, où le paysage n’est jamais une unité refermée sur elle-même, mais comme une allusion à d’immenses espaces au-delà de ceux qui sont saisis par le peintre »|8|. Comme nous le comprenons, le romantisme est ainsi caractérisé par le rêve d’élévation, la recherche spirituelle, la quête ascensionniste de l’absolu, inséparable de celle de la mort.

Conclusion

Comme nous avons essayé de le montrer, « L’Arbre aux corbeaux » appelle une lecture allégorique, voire mystique du paysage, qui est d’abord un « paysage de l’âme ». Ainsi que le suggérait Christophe Genin, « cette manière d’exhausser religieusement le paysage lui confère sa dimension abstraite et non narrative »|9|. En tant que « méditation […] mystique sur le sens de la vie et de ses cycles »|10|, le tableau de Friedrich représente ainsi la violence de la nature dans l’idée d’une communion de l’homme avec le « grand tout », qui est un aspect clef du primitivisme romantique. Mais ce qui importe également dans cette peinture, et dans toute l’œuvre de Friedrich d’ailleurs, est l’exaltation de la subjectivité, autrement dit la relation entre le paysage extérieur et le paysage intérieur, le paysage de l’âme de celui qui regarde.

Le romantisme allemand illustré par l’œuvre de Friedrich nous amène en outre à différents questionnements sur la personnalité tourmentée des artistes de cette époque dont les œuvres expriment, à travers la peinture de paysages, la démesure de la passion, la révolte, l’exaltation du sentiment national mais aussi la part du rêve, la profondeur métaphysique et la dimension mystique. À ce titre, la solitude et la vie austère que Friedrich s’est imposé ont fait de lui un être profondément différent et replié sur lui-même. Gabrielle Dufour-Kowalska rapporte ainsi les propos tout à fait éclairants d’un contemporain du peintre : « L’atelier de Friedrich était d’un vide si absolu [qu’on] aurait pu le comparer au cadavre éventré d’un prince mort. Il n’y avait rien d’autre qu’un chevalet, une chaise et une table et, au mur, comme seul ornement pendait une équerre »|11|. Et sans doute cette austérité explique-t-elle selon nous l’importance de la solitude contemplative et introspective dans la peinture de Friedrich. Comme si l’expression de la solitude amenait le peintre à chercher en lui-même le secret de son destin…

© Lucie B. Lycée en Forêt, Classe de Seconde 8 (promotion 2014-2015)
Relecture, remarques complémentaires et coordination des informations : Bruno Rigolt

Notes

1. Voir cette page.
2. Musée du Louvre, Aile Richelieu, 2e étage, salle E. Pierre Rosenberg, dans son Dictionnaire amoureux du Louvre (Paris Plon 2007), raconte l’anecdote suivante : « Entre 1940 et 1945, L’Arbre aux corbeaux était exposé au Folkwang Museum d’Essen. Ses propriétaires, une famille juive qui avait émigré aux États-Unis, le récupérèrent après la guerre. En 1975, à la mort d’un des descendants, le tableau fut mis en vente à la condition expresse qu’il ne retourne plus en Allemagne. Peter Nathan (1925-2001), un marchand et collectionneur zurichois d’origine allemande, l’offrit en priorité au Louvre ». |source|
3. 
Gabrielle Dufour-Kowalska, Caspar David Friedrich : aux sources de l’imaginaire romantique, éd. l’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 1992, page 75.
4. cité par Charles Sala, Caspar David Friedrich et la peinture romantique, Pierre Terrail, 1993, page 83.
5. cf. ce 
panneau didactique de l’exposition « De l’Allemagne, 1800-1939 : de Friedrich à Beckmann » (Paris, Musée du Louvre, 28 mars-24 juin 2013) : « Autour de 1800, se répand en Allemagne un discours romantique qui ménage au paysage « national » une place centrale, contre le classique paysage historique d’inspiration française ou italienne. Ce phénomène est évidemment renforcé, vers 1813, au moment des guerres de libération contre les armées napoléoniennes. Le terroir se charge alors de connotations patriotiques et le sentiment de la nature d’une dimension idéologique ».
6. Bruno Rigolt,  Analyse d’image : Caspar David Friedrich… « Le voyageur contemplant une mer de nuages ».
7. Voir cette page.
8. Propos cités par Jean Moncelon dans le site qu’il a consacré au peintre.
9. Christophe Genin, Images et esthétique, Publications de la Sorbonne, Paris 2007, page 72.
10. Pierre Rosenberg, Dictionnaire amoureux du Louvre, Paris Plon 2007.
11. Gabrielle Dufour-Kowalska, op. cit. page 10.

Sources utilisées dans cet article :

D’autres analyses d’image de tableaux de Friedrich sont consultables sur ce site :

Creative Commons LicenseNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Il est mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

Un Automne en Poésie Saison 6 (2014-2015) Deuxième livraison

Poursuite de l’exposition « Un Automne en Poésie »

Les élèves de Seconde 8 et moi-même souhaitons dédier
cette édition d' »Un Automne en Poésie » à Sarah L. (†).
Tu seras toujours dans nos cœurs Sarah. 

UAEP_2014_6_2Illustration : Bruno Rigolt

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 8 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2014—2015 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la deuxième livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif jusqu’au 21 décembre 2014 (dernière livraison).

Prochaine livraison : vendredi 28 novembre 2014

________________

Le Labyrinthe dispersé

par Sarah G.
Classe de Seconde 1

 

La pluie turquoise
Dessine le portrait
De l’érable perdu,
Le miroir du monde tremble,

Il exécute la valse fantôme
Comme une expérience dépassée
Quand le lendemain piétine le présent
Tel un rythme solitaire.

La science condamne les alliances,
L’attente demeure pesante…
Le labyrinthe se disperse
À travers la forêt d’émeraude brûlée.

Rafal-Olbinski« Le labyrinthe se disperse
À travers la forêt d’émeraude brûlée
… »

Crédit iconographique : Rafal Olbinski (1943-)

            

                  

Lorsque la ville au loin se lève

par Marion D.
Classe de Seconde 1

              

Regarde le ciel bleu parmi tant de tristesse :
Le va-et-vient de la mer m’emporte avec elle.
Mon cœur meurt à chaque instant de la vie
Et l’odeur du vent me transporte
À l’autre bout du soir.

La douce chaleur de l’amour berce mon âme
Ce mot me torture jusqu’au centre de mon ventre.
Elle portait du coton en signe de pureté,
Elle est absente, disparue ; depuis cet instant
Je meurs à chaque soupir du temps.

Le regard vide mais plein de larmes, j’avance.
Je bois les paroles de la nuit avec une profonde douleur
Et tous les matins, depuis le jour où elle est partie,
Après le chant du soleil, lorsque la ville au loin se lève,
Je ne peux résister à l’appel de la mort.

soir_mer_BR_1« Mon cœur meurt à chaque instant de la vie
Et l’odeur du vent me transporte
À l’autre bout du soir »

Crédit photographique : Bruno Rigolt

        

     

Coule une perle…

par Chloé M.
Classe de Seconde 1

                  

Sur ma joue,
Sur cette colline au crépuscule,
Coule une perle de rosée minuscule,
In my dreams and my nightmares*,

Ô Lune ! Prends ma vie et mon paysage ;
En échange,
Je veux retrouver son visage
In my dreams and my nightmares.

Mon cœur blanc de pureté s’est terni
Mon chagrin s’étend comme les nuits étoilées
À des années-lumières, à l’infini,
In my dreams and my nightmares…

* In my dreams and my nightmares (angl.) : dans mes rêves et mes cauchemars

Paysage orientaliste_Copyright_Bruno_Rigolt_2014« Mon chagrin s’étend comme les nuits étoilées
À des années-lumières, à l’infini.
.. »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, novembre 2014
(photographie aquarellée et retouchée numériquement, digital painting)

Expédition astrale

par Samy D.
Classe de Seconde 1

                  

Ce soir-là je me suis assoupi
Au bord de la Seine
Que le soleil gorgeait de vie.
Alors que mes paupières se fermaient

Le son de l’eau m’a bercé,
Ce flot de couteaux bleus
Qui traversait Paris,
Ville rongée par la vie.

Bientôt mon âme s’échappait
Loin des rues souillées,
S’aventurait dans une
Forêt de nuages

Les étoiles furent
Ma prochaine destination :
Miroirs de l’univers
Rayons d’espoir des hommes.

Frank Myers Boggs« Bientôt mon âme s’échappait loin des rues souillées,
S’aventurait dans une forêt de nuages… »

Frank Myers Boggs, 1855 (Springfield, Ohio) — 1926 (Meudon, France)
« Vue de Notre-Dame au clair de lune », 1898
Huile sur toile. Coll. privée

                       

                   

Lointaine inscription

par Mélina M.-P.
Classe de Seconde 1

                 

La peinture de mes sentiments m’attire
Vers l’arôme de tes pensées
Ainsi que vers la précision
De tes adroites mains.
Je viens te chercher :
Voilà des mois que j’attends
Des nouvelles de tes yeux.

Je vois en toi le rythme de l’horloge
Comme la tension de mon âme
Pourtant une lueur obscure éclaire
de murmures de rosée
La vie que je porte en moi :
Voilà des mois que j’attends
Des nouvelles de tes yeux.

La beauté du monde
Me pousse à chercher un idéal
Voilà des mois que j’attends
Des nouvelles de tes yeux.
Depuis, mon cœur est rempli
D’un désarroi introuvable :
Une lointaine inscription.

coeur_atomes_1« La peinture de mes sentiments m’attire
Vers l’arôme de tes pensées… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

 

              

Molécule minérale

par Claire D.
Classe de Seconde 1

                      

Molécule minérale dans toute l’immensité
Je regardais le ciel d’encre noir
Où voyageaient d’innombrables étoiles

Organismes infinis qui semblaient me parler
Dans le néant dissident. La majestueuse lune
Scintillait de son éclat lacté arrogant

Tous les astres de la nuit passée
Timidement s’étaient éclipsés vers l’azur
Voilés par les nuages de l’aube naissante.

Van Gogh La_nuit_étoilée« Je regardais le ciel d’encre noir
Où voyageaient d’innombrables étoiles
… »

Vincent Van Gogh, « La nuit étoilée », 1889
New York, Museum of Modern Art

 

              

Des colombes s’envolent

par Camille A.
Classe de Seconde 1

                      

De fins éclairs de soir en fleur
Scintillent dans mes yeux. D’inévitables pensées
D’exotique nature frissonnent au gré de l’irréparable :
Les orages finissent en naufrages.
La mer desséchée s’immobilise
Au songe froid de la nostalgie.
Ce refus peut-il nous déchirer ?
Là-bas, le désert d’azur rempli d’amour
Envole des colombes
À la recherche de nouveaux paysages…

oiseau_nuit« De fins éclairs de soir en fleur
Scintillent dans mes yeux. D’inévitables pensées
D’exotique nature frissonnent au gré de l’irréparable… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt

Ce lieu magique…

par Victor B.
Classe de Seconde 1




Je ne peux te définir par aucun nombre
Car tu es douce comme le vent qui respire,
Tu es le lieu magique parallèle à mes pensées

Le monde en fleurs parmi ces vastes plaines
Tu es le strict maximum de ma vie
La rosée du soleil ne cesse de t’illuminer

Tu es en accord avec mon cœur
Tu es l’amour possible, le ciel qui se tient debout
Aux murmures d’étoiles, aux battements de pluie !


« Car tu es douce comme le vent qui respire,
Tu es le lieu magique parallèle à mes pensées
… »

Illustration : Kay Sage (1898, New York — 1963, Woodbury)
« Le Passage » (autoportrait), 1956
(collection particulière)

La numérisation de la deuxième livraison  de textes est terminée.
Troisième publication de textes : vendredi 28 novembre 2014…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Cours et Travaux dirigés BTS… De la prolifération de l'objet à sa disparition



Support de cours, entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle…

Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) :
Ces objets qui nous envahissent : 
objets cultes, culte des objets


logo BTS_TDL’objet de consommation de masse :

De la multiplication de l’objet
à sa disparition

_

« […] la répétition, la multiplication et l’accumulation, toutes les trois ne font
qu’une seule et même procédure qui assure la victoire moderne du nombre.
L’usine l’a déjà vulgarisée et imposée : elle a permis de bannir le rare,
le singulier, l’original ; elle a favorisé la production, son ivresse
. »
François Dagonet
Éloge de l’objet. Pour une philosophie de la marchandise, J. Vrin, Paris 1989, page 215.

« […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable,
c’est la question de la disparition des objets qui se pose
. »

Marielle Mathieu
« La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004


             _

Support de cours


Alors que le fondement de l’objet artisanal repose sur la matière, qui est le principe de l’accidentel et du changeant, la prééminence de la série et de l’universel sur l’individuel et le singulier constitue un trait essentiel de la société de consommation. C’est ainsi que l’essor spectaculaire de la consommation de masse a renforcé la capacité de la société industrielle de reproduire un objet à l’identique dans le temps et dans l’espace. La multiplication et l’acquisivité sont à cet égard des marques constitutives des sociétés industrielles à partir du dix-neuvième siècle.

Ce passage de la production à l’unité à la production d’objets en série a entraîné deux conséquences essentielles :

  • En premier lieu, une standardisation des idées et des modes de pensée, ainsi qu’en témoigne par exemple le développement du journal comme objet de consommation de masse. On peut avancer que l’objet, en se démocratisant et en se rationalisant, devient lui-même objet de consommation de masse qui obéit aux lois du marché.
    De façon plus prégnante encore, le développement du marché de la télévision, en favorisant le passage d’une société de production à une société de consommation, a entraîné une standardisation des modes de pensée (cf. Marshall McLuhan : « le médium est le message »)
    . Le langage est le principal terrain d’expression de cette évolution : au même titre que des objets produits en série, les opinions et les idées se répètent, se figent dans des idéologies, se tournent en types et en stéréotypes.
  • En second lieu, une forme mécaniste de l’organisation du travail. La voiture comme objet de consommation de masse (taylorisation et fordisme) a constitué à ce titre un événement décisif : produire en série, c’est vouloir échapper au contingent, au limité et à l’éphémère|1|Hasard et contingence sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant l’intégrité du système. En détruisant ce qui est pluriel, la production d’objets en série cherche en fait à retrouver un principe d’unité spirituelle.
    C’est dans la production en série que l’individu trouve une sorte de survie éternelle. La société industrielle devient ainsi une projection sacrée du cosmos et l’homme, dans sa volonté démiurgique de ressemblance avec Dieu, une sorte de surhomme capable de créer de l’infini selon une surenchère de l’absolu.

Produire en série correspond donc à une sorte d’utopie fonctionnaliste qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices|2|. Le management de la qualité, en mettant de nos jours l’accent sur le « zéro défaut » a une vocation panoptique évidente. L’objet en série est en soi un universel produit en série, et entièrement contrôlé. Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des processus de fabrication et de production modernes, l’avènement d’un Big Brother managérial comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard.
_

Produire plus pour jeter plus… pour produire plus… etc.

Paradoxalement, cette obsession de la durée, du contrôle, de la raison totalisante se heurte à la réalité d’une société de l’obsolescence, qui dévalorise l’objet autant que le travail humain|3|. En déclinant le succès de l’objet de consommation de masse jetable (le fameux stylo « Bic ») avec ses briquets (1972) ou ses rasoirs (1975), Marcel Bitch va populariser l’objet conçu pour une utilisation unique, rapidement jetable et non récupérable. Bon pour la casse et le déclassement planifié, l’objet de consommation est aussi un objet de « consumation » dans une société vouée à la finitude. 

Paradoxalement, plus nous achetons d’objets, et plus nous voulons nous en débarrasser au plus vite ! Il n’est que de songer par exemple aux emballages recyclables : à peine avons-nous acheté les produits que nous en jetons l’emballage. Ainsi, le  retraitement dans un processus de production des matières contenues dans les objets recyclés crée une sorte d’économie circulaire. Avec le recyclageconcept de développement durable, le fini de l’objet a donc acquis en quelque sorte un caractère infini.

← l’anneau de Möbius, constitué de trois flèches, mêle le développement durable et le recyclage.

Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence|4|, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude.

L’objet immatériel ou la disparition de l’objet

Les objets communicants ont à ce titre entraîné une évolution essentielle : à la différence du siècle passé, ce ne sont plus des objets que nous accumulons mais des « services », des « options » : les fabricants imaginent ainsi des téléphones portables jetables mais avec une débauche d’options. De même, la miniaturisation à l’extrême (objets espions), la dissimulation des objets voire leur évitement (que l’on songe au dépouillement prôné par l’art décoratif actuel), et bien entendu le développement des échanges immatériels promeuvent une certaine indétermination de l’objet, dépourvu de plus en plus de limites claires et de matérialité définitive.

Comme le souligne judicieusement Marielle Mathieu, « […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable, c’est la question de la disparition des objets qui se pose […]. Au risque de l’entassement, du déchet, se substitue le risque ou le choix du renoncement, du dépouillement, de la dissimulation, de l’immatériel, du recyclable »|5|.

Nous passons en effet d’une société d’échanges de biens matériels à une société d’échanges de paroles et de biens incorporels qui échappent d’une certaine façon à l’appropriation, ce qui explique d’ailleurs les contrôles de plus en plus difficiles (et sans doute de plus en plus intrusifs) liés à ces nouveaux modes d’échange. Les objets immatériels, en modifiant profondément le lien social entraînent également une conséquence capitale : l’objet post-moderne tend à perdre son unité, à la fois formelle et topique, celle qui caractérisait l’objet et la chose.

De façon comparable, l’être humain tend de plus en plus à s’affirmer en se pensant comme objet environné d’objets, ou plutôt comme objet nomade environné d’objets nomades. Le cinéma d’anticipation (cf. le film Avatar qui pose remarquablement la question du double virtuel à travers l’avatar comme objet-soi) et les travaux sur la conscience artificielle ou l’instrumentalisation du vivant sont particulièrement représentatifs de cette identité désormais problématique de l’humain|6|, annonciatrice de formidables défis mais aussi de nouvelles formes de totalitarisme et d’oppression. Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose ?

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2014

__________________

1. cf. ces propos de l’architecte Le Corbusier : « Conséquence des tracés réguliers, la série. Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types). » (Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (in : L’Herne, Paris 1983).
2. Le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans La Technique et la science comme idéologie (1968) a mis en évidence la mystification de nature idéologique de la raison techno-scientifique.
3. Cf. l’essai célèbre de Georges Friedmann, Le Travail en miettes (1964), dans lequel le sociologue étudie les effets pervers du progrès technique sur le travail. Pour une brève analyse, cliquez ici.
4. Cf. la campagne marketing d’Eco-systèmes : « Votre appareil préféré a rendu l’âme ? En recyclant avec Eco-systèmes, vous êtes sûrs d’offrir une nouvelle vie à votre appareil électrique ! »
5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, page 158.
6. Voir à ce titre : Luc Vigneault, Culture et technoscience : des enjeux du sens à la culture. Approche d’une logique multidisciplinaire, Les Presses de l’Université Laval (Canada, Québec), 2006. Lisez particulièrement cette page.

Sujets d’écriture personnelle

  • La technique peut-elle transformer l’être humain en objet ?
  • Un avatar doit-il être considéré comme une extension symbolique de la personne humaine qui l’anime, ou comme un objet autonome ?

Documents d’accompagnement 

1. Denis Collin, « Aliénation et société de consommation », in La Longueur de la chaîne : Essai sur la liberté au XXIe siècle (Max Milo, Paris 2011), particulièrement le premier paragraphe de cette page.

2. Présentation de la pièce de Ionesco, Le Nouveau locataire (1953), Théâtre du double signe (Sherbrooke, Canada. Mise en scène : Pascale Tremblay, 2003) :

Le Nouveau locataire est une pièce peu connue d’Eugène Ionesco, chef de file du théâtre de l’absurde. La proposition de départ en est simple: un homme emménage dans un logement, au sixième étage d’une maison de Paris. Il rencontre la concierge de l’immeuble, femme d’un verbiage extraordinaire. Puis, les déménageurs arrivent avec toutes les possessions de Monsieur. Dans un ballet d’objets étourdissant, ils rempliront la pièce encore et encore, jusqu’à ce que la ville entière soit paralysée par ce déferlement de matériel.

On retrouve les thèmes chers à Ionesco, le vide-plein, l’encombrement, la spirale. Cette fable est très d’actualité avec notre ferveur consommatrice où nous n’arrêtons pas d’accumuler les biens. Notre territoire intime est de plus en plus réduit par notre soif matérialiste. Nous sommes de plus en plus envahis par les objets et les déchets que nous produisons et qui emplissent, alourdissent tant nos espaces intérieurs et extérieurs.


3. Duane Hanson, Supermarket lady, 1969-70

Cette œuvre bien connue stigmatise la modernité consumériste des Trente Glorieuses : pour Duane Hanson, la société de consommation, en devenant le moteur impulsif et compulsif des actes d’échange, est une artificielle liberté puisqu’elle impose le culte des objets, et participe à l’uniformisation des modes de vie. 

4. Kasimir Malevitch (1879-1935), « Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc » (1918), New York, Museum of Modern Art (MoMA).

MalevitchFondateur du Suprématisme, Malevitch a engagé sa peinture dans la quête quasiment mystique d’un monde sans objet, ou monde de la non-représentation. Cette recherche d’un « degré zéro » de la peinture était motivée chez lui par l’idée qu’il fallait repenser les fondements de la culture, dont l’essence ne doit pas viser le bien-être matériel à tout prix (l’ère de l’objet, son affirmation et son culte), mais le monde sans-objet de l’abstraction pure.

5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, particulièrement les pages 157 et 158.

6. Le système « Avatar Kinect » (Microsoft)
Il permet à l’utilisateur de se projeter dans un environnement 3D grâce à un tracking en temps réel des expressions faciales et des mouvements du corps reproduits sur un avatar qui prend vie. Ce système est conçu pour se développer via les réseaux sociaux (Xbox Live) et les smartphones.

Avatar_Kinect

frise_1

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).


© Bruno Rigolt, EPC octobre 2014__

Cours et Travaux dirigés BTS… De la prolifération de l’objet à sa disparition



Support de cours, entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle…

Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) :
Ces objets qui nous envahissent : 
objets cultes, culte des objets

logo BTS_TDL’objet de consommation de masse :

De la multiplication de l’objet
à sa disparition

_

« […] la répétition, la multiplication et l’accumulation, toutes les trois ne font
qu’une seule et même procédure qui assure la victoire moderne du nombre.
L’usine l’a déjà vulgarisée et imposée : elle a permis de bannir le rare,
le singulier, l’original ; elle a favorisé la production, son ivresse
. »
François Dagonet
Éloge de l’objet. Pour une philosophie de la marchandise, J. Vrin, Paris 1989, page 215.

« […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable,
c’est la question de la disparition des objets qui se pose
. »

Marielle Mathieu
« La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004


             _

Support de cours


Alors que le fondement de l’objet artisanal repose sur la matière, qui est le principe de l’accidentel et du changeant, la prééminence de la série et de l’universel sur l’individuel et le singulier constitue un trait essentiel de la société de consommation. C’est ainsi que l’essor spectaculaire de la consommation de masse a renforcé la capacité de la société industrielle de reproduire un objet à l’identique dans le temps et dans l’espace. La multiplication et l’acquisivité sont à cet égard des marques constitutives des sociétés industrielles à partir du dix-neuvième siècle.

Ce passage de la production à l’unité à la production d’objets en série a entraîné deux conséquences essentielles :

  • En premier lieu, une standardisation des idées et des modes de pensée, ainsi qu’en témoigne par exemple le développement du journal comme objet de consommation de masse. On peut avancer que l’objet, en se démocratisant et en se rationalisant, devient lui-même objet de consommation de masse qui obéit aux lois du marché.
    De façon plus prégnante encore, le développement du marché de la télévision, en favorisant le passage d’une société de production à une société de consommation, a entraîné une standardisation des modes de pensée (cf. Marshall McLuhan : « le médium est le message »)
    . Le langage est le principal terrain d’expression de cette évolution : au même titre que des objets produits en série, les opinions et les idées se répètent, se figent dans des idéologies, se tournent en types et en stéréotypes.
  • En second lieu, une forme mécaniste de l’organisation du travail. La voiture comme objet de consommation de masse (taylorisation et fordisme) a constitué à ce titre un événement décisif : produire en série, c’est vouloir échapper au contingent, au limité et à l’éphémère|1|Hasard et contingence sont en effet des symboles du chaos, du monde « profane » menaçant l’intégrité du système. En détruisant ce qui est pluriel, la production d’objets en série cherche en fait à retrouver un principe d’unité spirituelle.
    C’est dans la production en série que l’individu trouve une sorte de survie éternelle. La société industrielle devient ainsi une projection sacrée du cosmos et l’homme, dans sa volonté démiurgique de ressemblance avec Dieu, une sorte de surhomme capable de créer de l’infini selon une surenchère de l’absolu.

Produire en série correspond donc à une sorte d’utopie fonctionnaliste qui régit la société comme un système grâce à l’introduction de normes uniques et centralisatrices|2|. Le management de la qualité, en mettant de nos jours l’accent sur le « zéro défaut » a une vocation panoptique évidente. L’objet en série est en soi un universel produit en série, et entièrement contrôlé. Qu’il s’agisse du panoptique de Bentham ou du fonctionnalisme des processus de fabrication et de production modernes, l’avènement d’un Big Brother managérial comme forme contemporaine de contrôle social renvoie en réalité à un modèle disciplinaire, centralisé et normalisant qui vise à supprimer le hasard.
_

Produire plus pour jeter plus… pour produire plus… etc.

Paradoxalement, cette obsession de la durée, du contrôle, de la raison totalisante se heurte à la réalité d’une société de l’obsolescence, qui dévalorise l’objet autant que le travail humain|3|. En déclinant le succès de l’objet de consommation de masse jetable (le fameux stylo « Bic ») avec ses briquets (1972) ou ses rasoirs (1975), Marcel Bitch va populariser l’objet conçu pour une utilisation unique, rapidement jetable et non récupérable. Bon pour la casse et le déclassement planifié, l’objet de consommation est aussi un objet de « consumation » dans une société vouée à la finitude. 

Paradoxalement, plus nous achetons d’objets, et plus nous voulons nous en débarrasser au plus vite ! Il n’est que de songer par exemple aux emballages recyclables : à peine avons-nous acheté les produits que nous en jetons l’emballage. Ainsi, le  retraitement dans un processus de production des matières contenues dans les objets recyclés crée une sorte d’économie circulaire. Avec le recyclageconcept de développement durable, le fini de l’objet a donc acquis en quelque sorte un caractère infini.

← l’anneau de Möbius, constitué de trois flèches, mêle le développement durable et le recyclage.

Alors que l’objet jeté, c’est le limité, le périssable, le recyclage au contraire est une manière d’ordonner le destin de l’objet à une Providence|4|, et conséquemment pour l’homme une façon d’aller au-delà de sa finitude en installant le mémoriel dans la fatalité évolutionniste, et en se faisant lui-même infini pour conjurer l’obsolescence programmée et l’irréversibilité. Le concept fondamental de la société post-industrielle est donc celui de l’idéalisme et du surhumain pour échapper à la relativité et à la finitude.

L’objet immatériel ou la disparition de l’objet

Les objets communicants ont à ce titre entraîné une évolution essentielle : à la différence du siècle passé, ce ne sont plus des objets que nous accumulons mais des « services », des « options » : les fabricants imaginent ainsi des téléphones portables jetables mais avec une débauche d’options. De même, la miniaturisation à l’extrême (objets espions), la dissimulation des objets voire leur évitement (que l’on songe au dépouillement prôné par l’art décoratif actuel), et bien entendu le développement des échanges immatériels promeuvent une certaine indétermination de l’objet, dépourvu de plus en plus de limites claires et de matérialité définitive.

Comme le souligne judicieusement Marielle Mathieu, « […] via le rangement, la dissimulation, la miniaturisation, le jetable, c’est la question de la disparition des objets qui se pose […]. Au risque de l’entassement, du déchet, se substitue le risque ou le choix du renoncement, du dépouillement, de la dissimulation, de l’immatériel, du recyclable »|5|.

Nous passons en effet d’une société d’échanges de biens matériels à une société d’échanges de paroles et de biens incorporels qui échappent d’une certaine façon à l’appropriation, ce qui explique d’ailleurs les contrôles de plus en plus difficiles (et sans doute de plus en plus intrusifs) liés à ces nouveaux modes d’échange. Les objets immatériels, en modifiant profondément le lien social entraînent également une conséquence capitale : l’objet post-moderne tend à perdre son unité, à la fois formelle et topique, celle qui caractérisait l’objet et la chose.

De façon comparable, l’être humain tend de plus en plus à s’affirmer en se pensant comme objet environné d’objets, ou plutôt comme objet nomade environné d’objets nomades. Le cinéma d’anticipation (cf. le film Avatar qui pose remarquablement la question du double virtuel à travers l’avatar comme objet-soi) et les travaux sur la conscience artificielle ou l’instrumentalisation du vivant sont particulièrement représentatifs de cette identité désormais problématique de l’humain|6|, annonciatrice de formidables défis mais aussi de nouvelles formes de totalitarisme et d’oppression. Par ses effets d’ambivalence et de multiplicité, le déferlement technologique actuel amène donc à repenser la société de consommation ainsi que notre rapport à l’objet… et sans doute notre rapport à nous-même : la technique pourrait-elle transformer l’être humain en une chose ?

© Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2014

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1. cf. ces propos de l’architecte Le Corbusier : « Conséquence des tracés réguliers, la série. Conséquence de la série : le standard, la perfection (création des types). » (Le Corbusier, « La ville comme jeu des formes sous la lumière » in Les Symboles du lieu, l’habitation de l’homme (in : L’Herne, Paris 1983).
2. Le philosophe allemand Jürgen Habermas, dans La Technique et la science comme idéologie (1968) a mis en évidence la mystification de nature idéologique de la raison techno-scientifique.
3. Cf. l’essai célèbre de Georges Friedmann, Le Travail en miettes (1964), dans lequel le sociologue étudie les effets pervers du progrès technique sur le travail. Pour une brève analyse, cliquez ici.
4. Cf. la campagne marketing d’Eco-systèmes : « Votre appareil préféré a rendu l’âme ? En recyclant avec Eco-systèmes, vous êtes sûrs d’offrir une nouvelle vie à votre appareil électrique ! »
5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, page 158.
6. Voir à ce titre : Luc Vigneault, Culture et technoscience : des enjeux du sens à la culture. Approche d’une logique multidisciplinaire, Les Presses de l’Université Laval (Canada, Québec), 2006. Lisez particulièrement cette page.

Sujets d’écriture personnelle

  • La technique peut-elle transformer l’être humain en objet ?
  • Un avatar doit-il être considéré comme une extension symbolique de la personne humaine qui l’anime, ou comme un objet autonome ?

Documents d’accompagnement 

1. Denis Collin, « Aliénation et société de consommation », in La Longueur de la chaîne : Essai sur la liberté au XXIe siècle (Max Milo, Paris 2011), particulièrement le premier paragraphe de cette page.

2. Présentation de la pièce de Ionesco, Le Nouveau locataire (1953), Théâtre du double signe (Sherbrooke, Canada. Mise en scène : Pascale Tremblay, 2003) :

Le Nouveau locataire est une pièce peu connue d’Eugène Ionesco, chef de file du théâtre de l’absurde. La proposition de départ en est simple: un homme emménage dans un logement, au sixième étage d’une maison de Paris. Il rencontre la concierge de l’immeuble, femme d’un verbiage extraordinaire. Puis, les déménageurs arrivent avec toutes les possessions de Monsieur. Dans un ballet d’objets étourdissant, ils rempliront la pièce encore et encore, jusqu’à ce que la ville entière soit paralysée par ce déferlement de matériel.

On retrouve les thèmes chers à Ionesco, le vide-plein, l’encombrement, la spirale. Cette fable est très d’actualité avec notre ferveur consommatrice où nous n’arrêtons pas d’accumuler les biens. Notre territoire intime est de plus en plus réduit par notre soif matérialiste. Nous sommes de plus en plus envahis par les objets et les déchets que nous produisons et qui emplissent, alourdissent tant nos espaces intérieurs et extérieurs.

3. Duane Hanson, Supermarket lady, 1969-70

Cette œuvre bien connue stigmatise la modernité consumériste des Trente Glorieuses : pour Duane Hanson, la société de consommation, en devenant le moteur impulsif et compulsif des actes d’échange, est une artificielle liberté puisqu’elle impose le culte des objets, et participe à l’uniformisation des modes de vie. 

4. Kasimir Malevitch (1879-1935), « Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc » (1918), New York, Museum of Modern Art (MoMA).

MalevitchFondateur du Suprématisme, Malevitch a engagé sa peinture dans la quête quasiment mystique d’un monde sans objet, ou monde de la non-représentation. Cette recherche d’un « degré zéro » de la peinture était motivée chez lui par l’idée qu’il fallait repenser les fondements de la culture, dont l’essence ne doit pas viser le bien-être matériel à tout prix (l’ère de l’objet, son affirmation et son culte), mais le monde sans-objet de l’abstraction pure.

5. Marielle Mathieu, « La place des choses » in : L’Objet et son lieu (collectif), Publications de la Sorbonne, Paris 2004, particulièrement les pages 157 et 158.

6. Le système « Avatar Kinect » (Microsoft)
Il permet à l’utilisateur de se projeter dans un environnement 3D grâce à un tracking en temps réel des expressions faciales et des mouvements du corps reproduits sur un avatar qui prend vie. Ce système est conçu pour se développer via les réseaux sociaux (Xbox Live) et les smartphones.

Avatar_Kinect

frise_1

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).


© Bruno Rigolt, EPC octobre 2014__

Un Automne en Poésie Saison 6 (2014-2015) Première livraison

Lancement de l’exposition «Un Automne en Poésie »

UAEP 2014-2015_accrocheIllustration : Bruno Rigolt
Composition originale d’après Yohan Jacob Bennetter (1822-1904), « L’appareillage » (détail)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 8 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2014—2015 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la première livraison de textes.
Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif jusqu’au 21 décembre 2014 (dernière livraison).

Prochaine livraison : vendredi 14 novembre 2014

________________

                       

  

Un morceau de rêve se dessine

par Candyce P.
Classe de Seconde 8

La nuit argentée médite
Sur l’Art que reflète la mer
Le visage passionné par le lieu
Scintille de nuances d’exil…

Un charme divin souffle sur l’horizon
L’arc-en-ciel disparaît comme un voyage
Le calme du ciel rouge
Nourrit l’illusion du rivage :

Tout là-bas, un morceau de rêve se dessine
Dans les yeux étoilés du soir.
C’est le regard donné
Par la bohème !

Nuit_Irlande_2_Bruno_Rigolt« Tout là-bas, un morceau de rêve se dessine
Dans les yeux étoilés du soir… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

            

                  

Pour une rose délaissée

par Claire D.
Classe de Seconde 1

              

Pauvres restes d’un lendemain qui s’envole,
La vie a quitté son corps épuisé et las
L’ange a fermé ses paupières à jamais
Laissant la place à la sagesse éternelle.

Tout avait changé : aucun filet ne la retenait
Comme incomprise : manque de charité,
Derniers soupirs d’une frêle apparition,
Message de paix pour une rose délaissée.

Lourde crainte empreinte d’un sourd dépit,
Allongée dans le vide, elle contemple les images
Des moments purs que la mort a brisés
Bizarrement, aucune larme ; elle était résignée.

Octobre 2014

« L’ange a fermé ses paupières à jamais
Laissant la place à la sagesse éternelle… »

Louis Janmot (1814–1892), Le Poème de l’âme, « Le Vol de l’âme » (détail)
(Lyon, Musée des Beaux-Arts)

        

     

Tu es mon exil

par Lou C.
Classe de Seconde 8

                  

Tu es mon exil où je me perds, tel un pétale
Emporté par les vents : j’ai trouvé dans tes baisers
La douceur d’une plume argentée.

Tu es mon exil et les étoiles sont les éclatements de rire
Des nuits sombres : je retrouve dans tes mots
La chaleur des crépuscules d’été.

Tu es mon exil ; j’ai pêché ton amour dans un lac
Scintillant de bonheur. Ton sourire était semblable
Aux lumières nacrées de l’aube hivernale…


« Ton sourire était semblable
Aux lumières nacrées de l’aube hivernale… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt

« C’est l’hiver ! »

par Camille A.
Classe de Seconde 1

                  

Voici que l’herbe magnétique révèle en moi un amour de jeunesse :
Dans ma mémoire, la floraison de ton cœur
Arrache la rivière de mes yeux verts en un parfum d’ombre de la nuit.
Je somnole tandis que tu hantes toutes mes pensées.
Le long des maisons, les oiseaux chantent la joie que j’ai
De te retrouver. Je regarde le miroir du ruisseau
Là où notre promenade de décembre fut si étrange.
Te souviens-tu du bleu fouillis
Des claires étoiles sur les fleuves blancs ?
La neige de Volga s’est penchée au-dehors et a dit :
« C’est l’hiver ! »

UAEP-2014_a_Bruno_Rigolt_Paysage d'hiver_bords_du_Loing « … Je regarde le miroir du ruisseau
Là où notre promenade de décembre fut si étrange… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

                       

                   

Vers le lullaby* de mes pensées

par Louise L.
Classe de Seconde 1

                 

La mer me guide vers la remarquable solution :
La courbe des vagues crée un énigmatique équilibre,
Plus belles sont les marguerites coupées du monde.
Le son énergique de l’eau contre les rochers
A décivilisé le rivage.
Tendre est le vent lorsqu’il envahit le granit.
Mon cœur est emporté par la barque
Vers le lullaby* de mes pensées.

* Lullaby (ˈlʌl.ə.ˌbaɪ) : berceuse (en anglais).

Paysage de dunes_Bruno Rigolt_Copyright« Le son énergique de l’eau contre les rochers
A décivilisé le rivage… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

 

              

Genèse d’un amour

par Thyfanie L. et Alexandre G.
Classe de Seconde 1

                      

La vérité vient de mon âme
Et de l’Encyclopédie de mon cœur
Si près je te désarme
Pour ne pas trouver le chagrin.

Oublie les cris et les larmes
Pour laisser place au contexte rêveur.
Le tableau de ma pensée
A laissé paraître un dégradé d’émotions

Qui s’en va et s’en vient
Au gré des nuances de notre coup de foudre :
Amour alchimique, passion abondante,
Complicité enfantine, nuit pénétrante.

Sur cette plage de lumière,
J’ai écrit ton nom pour que s’illumine
Le soir dansant comme l’onde entrouverte
D’un rivage oublié…

Lacombe_1« Sur cette plage de lumière,
J’ai écrit ton nom pour que s’illumine
Le soir dansant comme l’onde entrouverte… »

Georges Lacombe (1868-1916) , « Baie de Saint-Jean-de-Luz », (Côte de Sainte-Barbe), vers 1904
Huile sur toile, collection particulière. Photo : © Musée Maurice Denis

 

              

Mélancolie

par Éric D. et Alexis B.
Classe de Seconde 8

                      

À la veille des temps modernes,
L’air et le vent sont devenus gris :
Voici la mélancolie, celle de ma vie.

Mais à l’horizon de mon cœur
Se trouve la beauté de tes yeux.
Elle se reflète dans un cercle de couleur

Aux reflets de bonheur infini.
Voici l’océan si profond, là où se trouve
Un peu de pureté blanche de l’ancien temps…

Odilon Redon_Béatrice_2« Voici l’océan si profond, là où se trouve
Un peu de pureté blanche de l’ancien temps… »

Odilon Redon, « Béatrice », 1885 (pastel, coll. privée).

À un chagrin à vol d’oiseau de toi
(Damas)

par Murielle N. et Marine P.
Classe de Seconde 1




Le message du soir déclare l’espoir :
Ta présence crée en moi
Une curieuse sensation de délivrance

J’ai rêvé de passion à travers une larme
En manque de tendresse ;
Je suis à un chagrin à vol d’oiseau de toi

Envie d’aimer
Sur un nuage libéré par l’enfance
Sur la page anéantie d’un passé interdit

Des sirènes hurlent. Mon amour est aveuglé
Par une lumière de peur
Et tout près de moi, la douce mélodie de la guerre.

Mur-et-ciel_Photomontage_Bruno-Rigolt_1« Envie d’aimer
Sur un nuage libéré par l’enfance
Sur la page anéantie d’un passé interdit… »

Photomontage : Bruno Rigolt

La numérisation de la première livraison  de textes est terminée.
Deuxième publication de textes : vendredi 14 novembre 2014…

 

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Bientôt sur ce site : Un Automne en Poésie… Saison 6

Dans quelques jours, découvrez sur ce site une exposition exceptionnelle…

UAEP 2014-2015_accrocheIllustration : Bruno Rigolt
Composition originale d’après Yohan Jacob Bennetter (1822-1904), « L’appareillage » (détail)

Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 8 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2014—2015 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Première livraison des textes : mardi 28 octobre 2014
Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés dans cet Espace pédagogique jusqu’au 21 décembre 2014 (dernière livraison).

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

Travaux dirigés BTS… Le corps objet : la femme entre déification et réification



Support de cours, entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle…

Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) :
Ces objets qui nous envahissent : 
objets cultes, culte des objets

logo BTS_TDLe corps objet

la femme
entre déification 
et réification*

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« La publicité est injuste pour les femmes ainsi que pour les hommes,
en les exploitant comme des objets. »
Michèle Martin
Communication et médias de masse. Culture, domination et opposition, 1991

« Dans notre société de consommation […], le corps se doit d’être jeune, performant
et excitant. Pour parvenir à cet idéal, il n’est guère de sacrifices —et en particulier
chez les femmes— auxquels on ne consente. Des plus bénignes aux plus douloureuses,
ces modifications du corps signifient qu’on l’appréhende comme un objet […]. »
Elisabeth Badinter
Fausse route, Odile Jacob, Paris 2003, page 133.
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SUJET
La femme comme objet de consommation

C’est dans un essai mondialement connu, Le Deuxième sexe (1949), que Simone de Beauvoir a montré combien la société participait à la construction des identités sexuées|1| au point de réduire la femme à l’état de pur objet. Selon l’auteure, c’est en répandant des mythes —mythes que les femmes ont fini par intérioriser— sur sa prétendue infériorité, que la société des hommes a « fabriqué » l’éternel féminin : « Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athénée, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres, elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge […] »|2|. Autant de mythes selon Simone de Beauvoir qui ont permis aux civilisations patriarcales de maintenir la situation de la femme à l’état d’objet et de bien consommable.

Prisonnière de cette immanence, et reléguée à la contemplation d’elle-même, contrainte de « choisir entre l’affirmation de sa transcendance et son aliénation* en objet »|3|, la femme serait ainsi définie par sa « condition de femme objet, être de chair et de beauté, interdite de penser sous peine de perdre son charme au regard des hommes »|4|. C’est cette femme comme signe, dont la corporalisation et la séduction apparaissent comme la forme ultime de sa propre dévalorisation en tant qu’être social, qu’interroge le présent corpus : en cantonnant la femme dans un environnement d’objets, la culture de masse ne l’a-t-elle pas soumise à un mode de vie purement instrumental ? Et la femme elle-même n’aurait-elle pas adopté dans une certaine mesure un mode d’être semblable au mode d’être des objets ? Le titre bien connu de l’essai de Claude Alzon La Femme potiche, la femme bonniche, (1977), serait l’exemple le plus parlant de cette réification*.

Nombreux sont les analystes qui ont à juste titre montré que ce statut objectal de la femme lui faisait en effet perdre son être-sujet : elle devient femme-objet, dont le « corps idéalisé, stylisé par la science »|5|, reconfiguré par les médias, est dépossédé de son identité. Instrumentalisée, elle est reléguée au rang d’objet de consommation, objet de luxe ou objet sexuel dont la futilité et l’ignorance n’ont d’égal que le paraître. La chanson de Gilbert Laffaille, « La Femme image » (document 5), est caractéristique de ces dérives : davantage rattachée au futile qu’à l’utile, la femme engendre une représentation ; soumise à la tyrannie de l’image, elle devient, au sens propre du terme, l’objet de tous les regardsComme le notait Daniela Roventa-Frumusani, « la grande quantité d’images de femmes disponibles sur les panneaux publicitaires dans les rues, les magasins, les métros… transmet de façon subliminale la vision hégémonique masculine de la féminité regardée, achetée, appropriée »|6|

Ravalée au rang d’objet préfabriqué, manipulable et interchangeable, la femme-objet est donc la représentation du désir masculin dans l’économie de marché. Produite en série ad libitum, —que l’on songe au mannequinat—, élevée au rang de machine à rêver si elle rentre dans les canons de la mode, elle représente de façon métaphorique la société de consommation-consumation dans sa vaine quête de l’extra-ordinaireMais paradoxalement cette omniprésence de la femme est également le signe de son absentement social et plus encore culturel|7| dans une société qui l’a vouée à l’infériorisation. Simone de Beauvoir faisait ainsi remarquer qu’à l’opposé du garçon qu’on incite à l’indépendance, la fille est traitée comme une « poupée vivante » à qui l’on apprend que « pour plaire, il faut chercher à plaire, il faut se faire objet »|8|. Le document 3, « Femme-objet » de Peter Klasen, évoque remarquablement cette instrumentalisation de la figure féminine.

Entre la femme, muse des poètes et de l’amour, et la femme comme allégorie du consumérisme en passant par la femme instrument de musique de Man Ray (documents 4 et 5), la femme apparaît tout autant déifiée que réifiée* par l’homme, c’est-à-dire dépossédée de son moi comme sujet identitaire : élevée au rang d’objet symbolique, elle disparaît comme réalité d’une identité subjective. Le sociologue Edgar Morin faisait à ce titre remarquer que « si dans la grande presse magazine la femme éclipse […] l’homme, c’est qu’elle y est […] sujet identificateur pour les lectrices tandis qu’elle apparaît en objet de désir pour les lecteurs »|9|. Dès lors, une remarque fondamentale s’impose : à savoir que l’homme a souvent recherché dans la femme l’Autre comme nature et non l’Autre comme semblable : or la nature est faite pour être dominée, exploitée. Elle s’oppose à l’esprit : elle est donc objet tandis qu’il se pose comme sujet

L’essor spectaculaire de la société de consommation grâce au boom économique des Trente Glorieuses a paradoxalement renforcé cette objectivation. Changée en marchandise, en bien de consommation, —témoin le fameux sketch de Pierre Tchernia en 1965 « Achetez une femme ! » (document 6)— exhibée dans les magazines|9| ou à la télévision sous forme d’une féminité parfaite et idéalisée, ou rabaissée au statut d’échange, la femme est objet de représentation : elle est au sens propre du terme une « nature morte », retouchée et bricolée à l’infini, confinée dans ce que Laura Mulvey nomme à propos du cinéma le to-be-looked-at-ness (« le-fait-d’être-regardée »)|10|. Réduite trop souvent encore à cette fonction purement récréative et ornementale, elle n’existe que comme réplique de l’homo faber démiurge de la nature et du monde, pour échapper dans l’objectal et le paraître à l’angoisse de disparaître. Et cette femme-nature-morte sonne comme l’échec de notre modernité : c’est une étoile filante du marché…

© Bruno Rigolt

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Aliénation et réification : en philosophie, le concept d’aliénation renvoie à l’idée d’une perte de liberté. Le concept de réification fait référence, particulièrement chez les philosophes marxistes, à une idée similaire : avec le capitalisme, le travailleur est réifié, c’est-à-dire « chosifié », réduit à l’état d’objet puisque la finalité de son travail lui échappe. Ici, ce terme évoque l’objetisation de la femme.

1. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II (L’expérience vécue), 1949. Gallimard, Folio « Essais » 2000, page 13 : « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ».
2. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome I (Les faits et les mythes), op. cit. p. 193
3. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome I, op. cit. page 93.
4. Claudine Monteil, Simone de Beauvoir, modernité et engagement, L’Harmattan Paris 2009. Source.
5. Isabelle Queval, »L’Hypercorps contemporain », Revue des deux mondes, mai 2005, page 139.
6. Daniela Roventa-Frumusani, Concepts fondamentaux pour les études de genre, Éditions des archives contemporaines/Agence Universitaire de la Francophonie, Paris 2009, page 70.
7. J’en veux pour preuve la sous-représentation des femmes dans les contenus enseignés.
8. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, tome II, op. cit. page 27.
9. Edgar Morin, L’Esprit du temps, Paris, Armand Colin/INA 2008.
10. Laura Mulvey, « Visual Pleasure and Narrative Cinema« , Screen 16.3, Autumn 1975, pages 6-18. Voir aussi : Monique Lebrun, Jean-François Boutin, Nathalie Lacelle (dir.), La Littératie médiatique multimodale : de nouvelles approches en lecture-écriture à l’école et hors de l’école, Presses de l’Université du Québec 2012, page 195.


À lire aussi → Sandrine Bazile, « Femme objet, œuvre en liberté : le mythe de la femme mécanique », in : Les Mythes des avant-gardes (collectif). Études rassemblées et présentées par Véronique Léonard-Roques et Jean-Christophe Valtat, Presses Universitaires Blaise Pascal, collection « Littératures », Clermont-Ferrand 2003, page 269 et suivantes.

women_legs_object_chair« Are you sitting uncomfortably? »
Pharell Williams, Chair with legs of woman|Source|

 

Document 1. Gilbert Laffaille, « La Femme image », 1978

Elle s’habille, elle se déshabille, se rhabille au fil des photos
Se maquille ou se remaquille, mascara tonique, eye-shadow.
Elle s’avance, elle se tourne, elle s’assied et sourit quand il faut.
Elle est tendre, agressive, libérée, tout dépend, tout dépend des journaux.

C’est une drôle de poupée sur du papier glacé.
C’est une drôle de poupée comme on n’en voit jamais.
Son monde est fait de mousse, de nacre et d’opaline
Loin du bruit des machines.

Elle s’habille, elle se déshabille, un tailleur, un slip, un manteau
Se maquille ou se remaquille, rouge désir, corail, coquelicot.
Elle est brune, elle est blonde, elle est rousse.
Marie-Claire, Jour de France.
Elle est sage, elle est stable, elle est douce.
Tout dépend, tout dépend de l’agence.

C’est une drôle de poupée qui fait vendre et rêver.
C’est une drôle de poupée, on dirait qu’elle est vraie.
Son monde est fait de flash, de luxe et de coton, loin du gris des corons.

Elle s’habille, elle se déshabille, change de pull, de style et de peau
Se maquille ou se démaquille, bleu profond, turquoise, abricot.
Elle est jeune, elle est belle et heureuse, c’est une femme d’aujourd’hui.
Lolita, bonne épouse, amoureuse, tout dépend, tout dépend du produit.

C’est une drôle de poupée, une image, un objet.
C’est une drôle de poupée, une étude de marché.
Son monde est fait de bluff, de poudre et de satin.
Loin des boules du matin.

Elle s’habille, elle se déshabille, jeu de glace, de face ou de dos
Se maquille ou se remaquille, mascara, faux cils… Clic, photo.

Paroles et musique : Gilbert Laffaille
(Prod. Budde Music France)

 Questions de lecture

1. Comment est évoqué et illustré dans ce texte le thème de la femme-objet ?
2. Expliquez l’identification de cette femme à une poupée.
3. Comparez ces paroles avec les chansons suivantes : « Poupée de cire, poupée de son » (Serge Gainsbourg, interprète France Gall, 1965) et « La poupée qui dit non » (Michel Polnareff, 1966). Dans quelle mesure la chanson de Gainsbourg et celle de Polnareff donnent-elles à voir deux femmes différentes ?

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Document 2. Florence Montreynaud, L’Aventure des femmes, XXe-XXIe siècle, Nathan, Paris 2006. |Accès au document|

 Questions de lecture

1. Quel modèle de féminité la poupée Barbie donne-t-elle à voir ?
2. Dans quelle mesure cet objet est-il emblématique d’un certain modèle de consommation et de vie ?
3. En quoi la poupée Barbie vous paraît-elle illustrer les propos de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient » ?

Document 3. Peter Klasen (1935- ), « Femme-objet », 1967. Peinture acrylique sur toile.
Paris, musée national d’Art moderne – Centre Georges Pompidou

« Peter Klasen rassemble sur le même support de la toile des représentations hétéroclites. Il associe volontairement des clichés – une voiture de luxe et une femme glamour ou lascive, allusion à la publicité et à l’instrumentalisation de la figure féminine -, qui sont les symboles de la réussite. La confrontation suscite un malaise dont on ne peut se détacher, désignant la violence du rapprochement entre l’image stéréotypée d’une femme et l’univers de la machine. Peter Klasen est un artiste qui a fait de la condition féminine, dès ses débuts, le sujet de nombreuses œuvres. » Source : Centre Pompidou, « La figuration narrative« 

Peter Klasen_Femme objetCrédit photographique : © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI. © ADAGP
Source de l’image

 Questions de lecture

1. Comment sont présentés dans cette image les stéréotypes de la femme-objet ?
2. Pourquoi Peter Klasen a-t-il associé la femme à l’univers de la machine ?
3. Sur Internet, faites une recherche d’images afin de trouver d’autres œuvres de Peter Klasen dénonçant l’instrumentalisation de la femme.

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Document 4. Man Ray, « Le Violon d’Ingres », 1924
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-________Man Ray_Le_Violon_d'Ingres   ____________- Man Ray, Le Violon d’Ingres (1924). Paris, Centre Georges Pompidou
                                                                            © (diffusion RMN) © Man Ray Trust / Adagp, Paris

Document 5. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949

« Cette femme unique, à la fois charnelle et artificielle, naturelle et humaine a le même sortilège que les objets équivoques aimés des surréalistes : elle est pareille à la cuiller-soulier, à la table-loup, au sucre de marbre que le poète découvre à la foire aux puces ou invente en rêve ; elle participe au secret des objets familiers soudain découverts dans leur vérité ; et à celui des plantes et des pierres. Elle est toutes les choses. »

Simone de Beauvoir
Le Deuxième sexe, tome I ( Les faits et les mythes), 1949
Gallimard, Folio « Essais » 2000, page 370

 Questions de lecture

1. Qu’est-ce qu’un « violon d’Ingres » ? En vous aidant de Wikipedia, expliquez le titre et l’inspiration de cette photographie.
2. Montrez que la femme oscille entre le rôle de muse inspiratrice et celui d’objet au service de l’œuvre.
3. Simone de Beauvoir fait allusion à d’autres objets surréalistes… En vous aidant de l’exposition en ligne « Le Surréalisme et l’objet » organisée par le Centre Pompidou, montrez que ces objets reposent sur un fonctionnement symbolique.
4. Par le trouble qu’elle suscite, la poupée de Hans Bellmer figurant dans l’exposition du Centre Pompidou apparaît comme un objet ambigu. Expliquez en justifiant votre point de vue.

Document 6. Pierre Tchernia au 34ème salon des Arts Ménagers (1965) :
« Achetez une femme ! »

 Questions de lecture

1. Dans la première partie de ce sketch, quels éléments du texte dénoncent avec humour une course toujours plus effrénée à la performance de l’objet ?
2. Dans quelle mesure la femme cherche-t-elle à imiter l’homme dans cette course à la performance ? Pourquoi la comparaison établie est-elle particulièrement dévalorisante pour les femmes ?
3. Dans la dernière partie du sketch, la femme est assimilée à un objet. Relevez-en les caractéristiques principales. Quelle vision stéréotypée de la femme se dégage de ce sketch ?

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Document 7. Sophie Cheval, Belle, autrement ! En finir avec la tyrannie de l’apparence, A. Colin, coll. « Expérience de soi », Paris 2013.  |Accès au document|

[N]ous vivons, en Occident, l’ère du « corps post-industriel » […]. Autrefois, le corps était un outil de travail et de production, aux champs, à l’usine… À présent, ce sont surtout nos cerveaux qui produisent. Maintenant que nous avons cessé de travailler avec nos corps, travaillons donc sur eux ! Le corps, auparavant force de travail, est devenu l’objet d’un travail forcené. Le corps-instrument produisait de la valeur économique et collective, le corps-ornement produit de la valeur esthétique et individuelle. En libérant nos corps de l’esclavage de la production économique, nous les avons asservis à l’injonction esthétique. Puisque notre corps n’a plus d’utilité fonctionnelle, qu’il ne sert plus à rien, nous le regardons comme une parure, une décoration. Il faut donc qu’il soit beau.

Cette vision du corps-parure s’applique d’abord aux femmes […]. Depuis des siècles, les femmes sont valorisées pour leur beauté : leur corps possède ce statut d’objet des regards, notamment masculins. Elles ont donc intériorisé cette perspective sur leur corps. Le prisme de la beauté conduit les femmes à se regarder être regardées ! Elles évaluent leur corps par la lorgnette des autres (en particulier des hommes). Elles se perçoivent ainsi comme devant être les « jolies choses » […] qu’on attend qu’elles soient.

 Questions de lecture

1. Dans le premier paragraphe, l’auteure oppose deux conceptions du corps : lesquelles ?
2. Expliquez cette expression et illustrez-la d’exemples précis : « En libérant nos corps de l’esclavage de la production économique, nous les avons asservis à l’injonction esthétique ».
3. En vous aidant des pages 58 à 60 de cet ouvrage, trouvez plusieurs exemples dans la vie quotidienne montrant que la femme est impitoyablement jugée sur son apparence.

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© Bruno Rigolt, EPC septembre 2014__

Entraînement BTS… Thème : "Ces objets qui nous envahissent"… Le smartphone, de l'objet culte à l'objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424425.

  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
     Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

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  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

Jeunes_tel_© Innamorati_Sintesi_Sipa(Source© Innamorati / Sintesi / Sipa

  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

portables_addiction(Source) © Getty


  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_

Entraînement BTS… Thème : « Ces objets qui nous envahissent »… Le smartphone, de l’objet culte à l’objet transitionnel

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

Objet rassurant, euphorisant, narcissique, le smartphone serait-il devenu la peluche des adultes ? 

De fait, « à l’instar de la mère ou du doudou dans la prime enfance, le portable pourrait être considéré comme l’objet transitionnel des grands »|1|. Inventé par le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott|2|, le concept d’objet transitionnel s’applique à un objet auquel « l’enfant s’attache particulièrement, comme un petit ours, une poupée de chiffon, un morceau de tissu. Cet objet est emporté dans tous les déplacements, il a une fonction de sécurisation, de facilité pour l’endormissement. Quand l’enfant ne retrouve pas cet objet électif, il est perdu, inconsolable »|3|.

Objet transitionnel… Objet obsessionnel…

À ce titre, le téléphone portable, parce qu’il est souvent investi d’un lien affectif très fort, n’est pas sans rappeler cette fonction d’objet transitionnel. Comme le notaient très justement Florence Odin et Christian Thuderoz, « [le portable] permet à la fois de réaliser le rêve d’ubiquité, de s’affranchir des frontières géographiques et d’être affectivement proche d’un tiers distant. Il donne des ailes. Quant aux fonctions ludiques, elles permettent [à l’individu] de l’occuper, l’amuser, le distraire lorsqu’il est seul « comme un doudou régressif ou un cordon ombilical qui permet d’échapper à la peur de la solitude. Tu as la radio, la télé, le lecteur MP3 et les jeux intégrés. C’est comme un coffre à jouets pour ne plus jamais être seul. C’est magique comme la poupée qui parlait qu’on avait dans notre enfance » »|4|.

« Le monde dans la main »…

Mais si le smartphone est un médiateur avec le monde extérieur, il amène également, comme beaucoup d’objets numériques, à le rapetisser, et ainsi à s’en protéger en le condensant fantasmatiquement aux dimensions d’un écran qu’on tient dans la main. Ce dérèglement des systèmes de repérage du réel entraîné par les objets connectés ne risque-t-il pas d’entraîner « une perte dans le lien à soi-même et aux autres »|5| ? Métaphore d’un cordon ombilical rassurant, substitut de l’omnipotence|6| maternelle et archaïque, le smartphone constituerait ainsi un refuge qui, paradoxalement, nous isole d’autant plus du monde qu’il nous en rapproche illusoirement.

Bruno Rigolt

1. Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition, Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 425.
2. Voir en particulier : Donald Winnicott, « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in : De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris 1953, pages 109-125.

3. Bernard Aucouturier, La Méthode Aucouturier, Fantasmes d’action et pratique psychomotrice, De Boeck Supérieur, coll. « Carrefour des psychothérapies », Bruxelles (Belgique) 2005, page 72.
4. Florence Odin et Christian Thuderoz, Des mondes bricolés ? : Arts et sciences à l’épreuve de la notion de bricolage, METIS Lyon Tech, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010, pages 288289.
5. Laurent Vuilloud (source).
6. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

♦ Entraînement à la synthèse

Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : François Gantheret, « Winnicott Donald Woods », Encyclopædia Universalis, 1995
  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables », 2005
  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable, 2010
  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013

♦ Écriture personnelle

Dans quelle mesure les objets connectés nous amènent-ils à reconsidérer notre rapport à l’objet, ainsi que notre rapport à nous-même ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : François Gantheret*, « WINNICOTT DONALD WOODS (1896-1971) », Encyclopædia Universalis, 1995 (extrait).
    * Maître assistant à l’université de Paris-VII, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France

[…] L’enfant vient au monde inachevé, démuni, sans possibilités immédiates de distinguer un intérieur et un extérieur, un moi et un non-moi. Le psychanalyste britannique postule que le besoin interne ressenti par l’enfant lui fait créer, de manière hallucinatoire, un « objet subjectif » apte à apporter la satisfaction. […] À ses yeux, une mère suffisamment bonne est une mère qui sent suffisamment son nourrisson pour lui présenter l’objet au moment même où celui-ci le crée sur le mode hallucinatoire. Ainsi s’établit progressivement une zone d’illusion, espace où l’enfant peut exercer une omnipotence imaginaire, en créant l’objet qui est en fait apporté par l’environnement. Winnicott considère ce paradoxe comme essentiel et constitutif, comme devant être respecté et non réduit. […].

Ce procès de découverte-création de l’objet (object-presenting), ainsi que le rôle qu’y joue l’environnement, est capital pour Winnicott, qui le situe dans trois moments ou fonctions de l’apport environnemental : le holding de l’enfant, c’est-à-dire le fait qu’il soit tenu (et maintenu) ; le handling, la façon dont il est manipulé ; le taking care, la façon dont on prend soin de lui (la forme progressive, telle qu’elle s’exprime ici en termes de processus mouvants et d’interaction, est systématique dans cette œuvre, dont elle est une caractéristique majeure). Une étape nouvelle est franchie quand l’enfant, par le jeu (procès essentiel de l’humanisation pour Winnicott), est à même de faire fonctionner pour lui-même cet espace d’illusion et d’omnipotence : c’est là qu’interviennent l’espace transitionnel et les quasi-objets qui y sont mis en jeu, les objets transitionnels, objets bien spéciaux (morceau de chiffon, coin de couverture, etc.), qui sont élus par l’enfant et lui servent à expérimenter de façon ludique l’omnipotence¹.

1. omnipotence : toute-puissance, pouvoir sans limite.

 

  • Document 2 : Martine Laronche, « Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010

Quand il s’est offert son iPhone, Bruno, 47 ans, réalisateur de documentaires, est retombé en enfance. […]
Pour lui, l’appareil représente bien plus qu’un téléphone, plutôt un ordinateur de poche qui lui ouvre des possibilités « incroyables ». « Mon iPhone m’est devenu indispensable, il est entré dans ma vie. C’est un prolongement professionnel de mon travail. […] »
Dans le métro, il joue sans mise d’argent à des jeux de cartes, le poker souvent, la roulette. Ce qu’il aime aussi, c’est la notion de partage instantané. « Tu fais une photo et tu l’envoies aussitôt ». […] Objet ludique, éminemment sensuel, le smartphone se caresse, répond au doigt et à l’œil et révèle son intimité (carnet d’adresses, courriel, photos, musique, agenda, notes personnelles…). Révélateur de soi-même et promesse des autres (on y consulte ses amis sur Facebook, on communique sur Twitter, etc.). « On va retrouver une gestuelle quasiment toxicomaniaque avec le mobile, considère Michael Stora, psychanalyste […]. Il y a un enjeu de maîtrise très fort. D’autant plus qu’il tient dans la main comme une souris d’ordinateur. La révolution tactile assouvi nos fantasmes de l’enfance. »
Cette époque où le bébé avait une relation d’emprise avec sa mère, faisait corps avec elle, où tous les besoins étaient satisfaits comme par magie. Le smartphone a cette capacité instantanée de combler les désirs grâce à un toucher magique. On peut faire apparaître des images à volonté, des contacts […].
« On retrouve l’illusion de toute-puissance du bébé, celle de créer le monde. Le fait de pouvoir toucher l’image va renforcer la possibilité de pouvoir s’approprier quelque chose de lointain », poursuit le psychanalyste. Le mobile serait en quelque sorte « un substitut à la relation maternelle, un objet transitionnel », à l’instar du doudou conceptualisé par le pédiatre britannique Donald Winnicott, qui permet au petit enfant de supporter l’absence de sa mère. Mais à la différence du doudou, dont le nourrisson va apprendre à se se passer , le smartphone nous fait entrer dans la dimension du lien permanent. De la capacité à être seul sans se sentir seul. Qu’on l’oublie, et c’est la panique. On s’endort avec (il nous donne l’occasion d’envoyer un dernier SMS ou de raconter sa journée à ses amis sur un réseau social), on s’agace de ne pouvoir joindre son interlocuteur. L’espace-temps est aboli au profit de l’immédiateté.
« Je n’ai jamais eu de demandes de gens qui souhaitaient décrocher du mobile, remarque Marc Valleur, addictologue et médecin-chef de l’hôpital Marmottan, à Paris. C’est une vraie dépendance, mais tout à fait acceptable, utile et plutôt positive. » Avec un bémol cependant. « Il peut y avoir un abus d’usage, mais comme pour l’ordinateur avec les jeux en réseau », précise-t-il.
Cet abus d’usage viendrait révéler, chez les plus accros, une forme de fragilité. Comme chez Ivan, 25 ans, qui refusa, après une soirée arrosée, de dormir chez une amie et préféra faire un long trajet pour recharger son iPhone. […] Justine Desbouvrie, psychologue clinicienne, a consacré son mémoire de maîtrise au thème du téléphone portable et des angoisses de séparation. « Ce n’est pas parce qu’on a besoin de son mobile que c’est une addiction, c’est quand il vient prendre la place de la relation à l’autre », explique-t-elle. On préfère sa communauté virtuelle à la vraie rencontre. « Avec son téléphone à côté de soi, on se sent plus fort, c’est un autre partiel qui vous rassure. »
Mais qu’il n’y ait personne à l’autre bout et la panique s’installe. « Il se développe une intolérance à la frustration. Les limites deviennent floues entre être là et pas là. Certaines personnes ne supportent pas que leurs interlocuteurs ne répondent pas. Du coup, eux-mêmes se sentent obligé de répondre à chaque appel », développe la psychologue. Et le téléphone se transforme en tyran de l’autre et de soi-même. Cet objet apparemment sécurisant peut provoquer, paradoxalement, une « grande insécurité affective en fragilisant l’engagement à l’autre », poursuit Justine Desbouvrie. Avant, on se donnait un rendez-vous dans un endroit précis, à une heure convenue, et on s’y tenait. Avec le mobile, on annule plus facilement un rendez-vous au dernier moment, profitant d’une meilleure occasion. «Ça accompagne un mouvement global de société à chercher la satisfaction ailleurs que dans une relation aux autres qui soit solide et fiable », considère […] Sylvie Craipeau, sociologue à l’Institut Télécom Sud Paris, à Evry, qui fait remarquer que le téléphone tient un peu place d’un chapelet. On s’assure de sa présence. Dès qu’on a un moment, on le consulte. Dans les transports, on joue avec. « Il a une fonction presque existentielle. Et permet de nous réunifier dans une société morcelée et qui nous morcelle », considère-t-elle. Mais il génère aussi une certaine intolérance à la solitude. « On apprend plus à être seul et à rêver », déclare la sociologue. Et certains chercheurs vont jusqu’à considérer que cette merveille technologique menace l’imaginaire, prenant subrepticement la place des moments de rêverie, propice à la création.

Martine Laronche
« Le portable, doudou envahissant des grands », Le Monde, 5 septembre 2010
Texte cité par Régine Gioria, Préparation aux concours secteur sanitaire et social 2012-2013, 15e édition,
Les Éditions Foucher, Malakoff 2012, page 424425.

  • Document 3 : Federico Montanari, « Un objet ‘néo-magique’ : le cas des téléphones portables ». In : Jacques Fontanille, Alessandro Zinna (sous la direction de), Les Objets au quotidien, coll. « Nouveaux actes sémiotiques ». Presses Universitaires de Limoges, Limoges 2005, pages 113-115.
     Depuis « Si, il y a quelques années, un téléphone portable pouvait être considéré… » (haut de la page 113) jusqu’à « nous sentons que nous existons, nous sommes personnalisés » (milieu de la page 115).

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  • Document 4 : Des jeunes avec leur portable (2010) | © Innamorati / Sintesi / Sipa

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  • Document 5. L’addiction des adultes au portable, 2013 | © Getty 

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  • Documents complémentaires :

– Corinne Martin, Le Téléphone portable et nous, L’Harmattan Paris 2007, particulièrement cette page.
– Justine Desbouvrie, Le Téléphone portable et les angoisses de séparation, mémoire de maîtrise sous la direction de Sylvain Missonnier, 2003-2004. Surtout les pages 6 à 9.

– « Le téléphone portable : un ‘doudou technologique’ ?« , La Nouvelle République, 24/07/2014.
– Aurélie Charpentier, « Le mobile, doudou du XXIème siècle« , Marketing n°109 (01/12/2006).

© Bruno Rigolt, septembre 2014_

Support de cours et entraînement BTS… Objets cultes, culte des objets : la moto Harley-Davidson

BTSculgen_logo_1Thème concernant l’enseignement de culture générale et expression en deuxième année de section de technicien supérieur (sessions 2015-2016) : 
Ces objets qui nous envahissent : objets cultes, culte des objets

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En cette période de révolution technologique permanente, et face au « trop plein » des objets qui nous envahissent de toute part, certains objets oscillant entre l’unique et la reproductibilité industrielle, possèdent néanmoins un caractère singulier, qui les fait échapper aux effigies stéréotypées du consumérisme : tel est le cas des motos Harley-Davidson, source d’une inépuisable fascination. L’objet de ce support de cours sera d’étudier dans quelle mesure la possession souvent ostentatoire de ces « machines de série et de rêve »*, est fortement liée au champ émotionnel et à une dimension connotative essentielle qui relève du sacré.

* J’emprunte à Jim Lensveld le titre de son ouvrage (traduit par Jean-Bernard Gouillier) : Harley-Davidson, Machines de série et de rêve, Rebo Publishers 2010.

→ Prochain support de cours (dimanche 21 septembre 2014)
Posséder de l’inutile : gadgets, objets kitsch, ready-made, Pop Art… L’inutilité comme source de valeur.


logo_bts_entete1Harley-Davidson :

de l’objet culte au lien tribal

Dans un célèbre article intitulé « Des fonctions de l’objet » et qui sert d’introduction au  numéro 13 (« Les objets », 1969) de la revue Communications|1|Abraham Moles explique : « […] il existe une véritable sociologie de l’objet […] [car] en fait celui-ci est vecteur de communication au sens socio-culturel du terme : élément de culture, il est la concrétisation d’un grand nombre d’actions de l’homme dans la société et s’inscrit au rang des messages que l’environnement social envoie à l’individu ou, réciproquement, que l’Homo Faber apporte à la société globale. Plus précisément, [les] objets sont porteurs de formes, d’une Gestalt au sens précis de la psychologie allemande […]. L’objet est donc communication […]. À cet égard s’applique remarquablement la formule de Mac Luhan « the medium is the message », l’objet porteur de forme est message en dehors même, en plus de ces matérialités »|2|.

 Les Harley-Davidson comme objets cultes

Cette dimension connotative qui se greffe sur la fonction de l’objet a été particulièrement mise en avant par la sémiologie : les travaux de Barthes ou de Baudrillard|3| sont à ce titre éclairants, et c’est dans cette perspective que je voudrais ici me pencher sur les célèbres motos Harley-Davidson, « objets sacrés, patrimoniaux, objets cultes » (Instructions Officielles). De fait, elles articulent à une pure fonction (leur propriété matérielle : le fait de se déplacer rapidement sur un véhicule automoteur à deux roues) un signifié symbolique, imaginaire, émotionnel et affectif en corrélation avec un certain âge d’or de la modernité américaine. Cette signification plus idéologique qui se greffe sur le pur usage se définit donc par une valeur abstraite et symbolique qui détourne l’objet de son usage habituel, pour en faire un objet de rêve fonctionnant comme attribut social : objet-mémoire, objet statutaire, objet de collection.

Easy_Rider_1969Emblématique de la génération hippie, le film Easy Rider (Dennis Hopper, 1969)
a fait de la Harley-Davidson un objet culte, à la fois « mystérieux, fascinant et terrifiant ».

Isabelle Paresys faisait à ce titre remarquer : « la relation à l’objet peut être révélatrice des relations sociales et l’objet devient un véritable véhicule identitaire »|4|. En ce sens, une Harley-Davidson n’est pas une simple machine : véritable œuvre d’art pour certains, objet de culte « qui parle aux yeux, en impose à l’imagination »|5|, elle « incarne le mythe des grands espaces, sous-tendu par la figure archétypale du rebelle, guidé par son rêve de liberté et la volonté d’échapper à l’ordre établi »|6|. Ces propos de Nicolas Riou suggèrent bien qu’il y a projection sur l’objet d’une valeur ajoutée qui n’appartient pas intrinsèquement à l’objet mais s’objective en lui ; l’objet cesse d’être lui-même en devenant un objet culte : « mystérieux, fascinant et terrifiant », pour reprendre les termes de Rudolf Otto à propos du sacré|7|, rempli de puissance extraordinaire et interdit au contact des « profanes », un aspect particulièrement mis en valeur par les Hell’s Angels Motorcycle Club et sa horde des anges de l’enfer, parfois proche du crime organisé.

D’un point de vue ethnologique, on pourrait dire que ces grandes cérémonies collectives des gangs de motards criminalisés, en mêlant à la mort symbolique la renaissance, permettent aux participants de quitter leur statut, leur rang social, pour endosser une nouvelle identité qui culmine dans l’acte meurtrier. La route devient ainsi, dans ces moments de marginalité,  un chemin rituel et initiatique. Je renvoie le lecteur à ces remarques très enrichissantes de Sandra Gorgievski : « Dans les road-movies des années 1970, la moto n’est plus le simple avatar du destrier chevaleresque, mais un instrument de mort, d’où les titres évocateurs de la série produite par Roger Corman, Les Anges de l’enfer à moto (1967). […] Les motards appartiennent au symbole du cheval infernal […]. Ils s’apparentent aux anges exterminateurs, aux démons que sont les combattants à cheval de l’Apocalypse. Dévorant les kilomètres comme des démons hippomorphes, la vitesse de ces monstres, alliée au bruit assourdissant des moteurs, modernise le symbole de l’étalon infernal […] »|8|.

« Harley-Davidson »
(Serge Gainsbourg, 1967)

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
J’appuie sur le starter,
Et voici que je quitte la terre,
J’irai p’t-être au Paradis
Mais dans un train d’enfer.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Et si je meurs demain,
C’est que tel était mon destin,
Je tiens bien moins à la vie
Qu’à mon terrible engin.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Quand je sens en chemin,
Les trépidations de ma machine,
Il me monte des désirs
Dans le creux de mes reins.

Je n’ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
Je vais à plus de cent,
Et je me sens à feu et à sang,
Que m’importe de mourir
Les cheveux dans le vent.


Cette intégration de l’objet dans un paradigme symbolique et mythique est particulièrement intéressante à étudier dans la fameuse chanson de Serge Gainsbourg (1967) qui met bien en avant, à travers tout un imaginaire du risque et de l’aventure, la dimension cultuelle, terrifiante et fascinante de la Harley-Davidson. Celle-ci donne en effet à son possesseur le sentiment d’être et d’exister vraiment :

Je n’reconnais plus personne
En Harley Davidson
J’appuie sur le starter,
Et voici que je quitte la terre,
J’irai p’t-être au Paradis
Mais dans un train d’enfer.

Comme on le voit à travers les paroles, la chanson mêle au fantasme de puissance une sorte de pulsion primitive mortifère, de plaisir narcissique et auto-érotique, qui fait de la Harley-Davidson un objet de jouissance et de violence sacrificielle, tiraillé entre des forces contraires (terre et ciel, paradis et enfer). Cette relation narcissique à l’objet pourrait à ce titre évoquer la définition que propose en 1757 Charles de Brosses à propos du fétichisme, qu’il considère comme le premier sentiment religieux. De Brosses avait en effet utilisé le terme fétiche pour indiquer une sorte d’excès symbolique des choses qui étaient devenues objets de vénération et de culte. À ce titre, la Harley-Davidson est véritablement un fétiche, c’est-à-dire, pour reprendre les propos de Charles de Brosses, une « forme de religion dans laquelle les objets du culte sont des […] êtres inanimés que l’on divinise ».

Cette croyance en des « choses douées d’une vertu divine » est bien exprimée par exemple dans le film Easy Rider de Dennis Hopper (1969), œuvre mythique de toute une génération. Ainsi, d’un point de vue anthropologique, l’objet-culte cristallise une certaine manière de se rapporter aux objets proche de l’animisme ou de l’idolâtrie. La valeur prend ainsi le pas sur l’utilité puisque l’objet se trouve investi d’une dimension symbolique et d’un coefficient de religiosité dont la finalité est de préserver dans la conscience collective, et plus encore dans l’inconscient collectif, le caractère sacré de l’objet. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1917), Durkheim définit la religion comme un ensemble de croyances et de rites dont la finalité est de distinguer le sacré du profane.

Dès lors, l’objet sacré n’accomplit pas seulement une fonction sociale, mais renvoie à ce que Mircea Eliade dans son Traité d’histoire des religions (1949) nomme une hiérophanie, c’est-à-dire un acte de manifestation du sacré. Rattachée à des valeurs, une histoire, des rites et une hiérarchie très codifiée|9|,
Brigitte Bardot Harley Davidsonla Harley Davidson devient ainsi un objet mythique isolé du profane, séparé du monde ordinaire et commun des « masses ».

Pochette du 45 tours
« Harley Davidson » (1967) →

 Fonction médiatique
et lien tribal

Il y a en outre toute une gestuelle, voire une exhibition du corps, propre à la conduite d’une Harley assez proche du faire voir et du paraître. Ainsi le corps, dans toutes ses attitudes, est concerné, et devient, au même titre que l’objet, communiquant : à la fois motif plastique et support de signification. De là une certaine théâtralité médiatique qui obéit à une véritable mise en scène. Il faut même des habits particuliers|10| pour accéder à la communauté Harley-Davidson, lieu de véritables rites communautaires selon des rôles et une scénographie codifiés qui consacrent l’accomplissement d’une mythologisation de l’objet. Georges Lewi et Jérôme Lacoeuilhe notent à ce sujet : « La marque Harley-Davidson est particulièrement représentative de ce que l’on nomme le lien tribal ou communautaire. En effet, elle s’appuie sur la tribu des « bikers » aux yeux desquels la moto Harley-Davidson est un objet-culte, pour créer un lien particulièrement fort entre les adeptes de la marque »|11|.

Harley Davidson_2En faisant émerger des figures d’idoles ou d’aventuriers qui modèlent notre représentation d’un certain idéal, les Harley-Davidson influencent fortement le rapport à l’apparence et au corps…
Source de l’image : hogeuropegallery.com

C’est ainsi que chaque année, les possesseurs d’une Harley se retrouvent : ces rites à récurrence périodique hypertrophiant la camaraderie virile et la figure légendaire du vétéran, tête brûlée, casse-cou et volontiers macho, suscitent d’une part une intégration identitaire de l’individu au sacré collectif et à l’épique du groupe, et confèrent d’autre part une dimension cérémonielle et quasiment dramaturgique à l’objet. Ainsi les motos Harley-Davidson ont-elles une signification sociale identifiante constitutive du mythe du biker, ce bad boy avec son blouson noir, en quête de grandeur, de transcendance et d’extase. Il y a en effet tout un aspect liturgique, épique et dionysiaque dans ces rassemblements collectifs qui permettent, en revenant à intervalles réguliers, de garantir la cohésion émotionnelle et symbolique du groupe : exaltés comme un acte héroïque, ils sont pour les bikers autant de façons de célébrer la proximité d’une communauté très sélective et d’échapper à la monotonie de la vie moderne en attribuant une valeur rituelle et quasi apologétique à l’objet.

En cela, la possession de l’objet fonde l’existence d’identités selon le subjectivisme le plus absolu, puisqu’elle sépare ceux qui le possèdent des « profanes ». Elle participe ainsi à la mise en scène de soi en faisant de son propriétaire une sorte d’initié, de démiurge conscient de sa puissance transgressive et capable d’un pouvoir ambivalent, à la fois protecteur et destructeur, oscillant entre la fraternité et l’absence de loi. Mais cette transfiguration du sujet débouche aussi sur une transfiguration de l’objet lui-même, puisqu’elle le dote « d’une double existence le faisant exister simultanément sur le mode de l’être et du paraître »|12|. Comme nous l’avons vu, le référentiel et le symbolique s’interpénètrent en effet toujours dans l’objet : la possession de l’objet réel et objectif débouche donc sur la possession de l’objet symbolique et connotatif. Dans cette perspective, la fonction de l’objet n’est plus tant mécanique que sémiotique : une Harley-Davidson n’ayant de signification qu’en vertu de cette dimension hiérophanique|13| qui, en transformant subjectivement l’objet en icône, lui confère un rôle identitaire et sublimé.

© Bruno Rigolt, août 2014

NOTES

1. Ce numéro est consultable en ligne en cliquant ici.
2. Abraham Moles, « Objet et communication », revue Communications, 1969, page 2. 
3. Voyez à ce sujet le chapitre intitulé « Sémantique de l’objet » dans L’Aventure sémiologique de Roland Barthes (1985) et l’ouvrage de  Jean Baudrillard, Pour une critique de l’économie politique du signe (1972), dont quelques extraits sont consultables en ligne.
4. Isabelle Paresys, Paraître et apparences en Europe occidentale : du Moyen Âge à nos jours, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq 2008,  page 125.
5. Définition de l’adjectif « spectaculaire » dans Le Petit Robert.

6. Nicolas Riou, Marketing anatomy : Les nouvelles tendances du marketing passées au scanner, Eyrolles, Paris 2009, page 63.
7. Rudolf Otto, Le Sacré (1917)
8. Sandra Gorgievski, Le Mythe d’Arthur : de l’imaginaire médiéval à la culture de masse, Éditions du Céfal, Liège (Belgique) 2002, page 149.
9. Lire à ce propos : Léo Marie, « Bikers dans l’Ouest. 20 ans de lutte… » in : Le Télégramme (27 mai 2012) ; uniquement la partie intitulée « Des règles, des codes et une hiérarchie très stricts », depuis « Le cœur du chapitre est composé d’officiers et de membres » jusqu’à « signe en voie de disparition, discrétion oblige) ».
10. Alain Bauer, dans son Dictionnaire amoureux du crime (Paris, Plon 2013) note à ce sujet : « [Les Hell’s Angels] possèdent une sorte d’uniforme formé le plus souvent d’une jaquette en cuir (ou d’un blouson). Dans le dos se trouve leur emblème particulier, surmonté d’un demi-cercle en haut, mentionnant le nom du club, souligné d’un autre en bas indiquant la localisation. La face avant du blouson mentionne le « grade » et le nom du club. L’ensemble est dénommé « couleurs ». »
11. Georges Lewi, Jérôme Lacoeuilhe, Branding management : La marque, de l’idée à l’action, Pearson France Paris 2012, page 181.
12. A. J. Greimas, « Pour une sociologie du sens commun », in Du Sens I, Essais sémiotiques, Éd. du Seuil, Paris 1971, page 99.
13. Hiérophanique : suscitant l’expérience du sacré.

Harley-Davidson Harlista CampaignPublicité pour Harley-Davidson Motor Company (Carmichael Lynch), 2009

 Entraînement à la synthèse :
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

 Écriture personnelle

Dans quelle mesure selon vous la possession de certains objets influe-t-elle sur le comportement social ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

frise_1

Harley Davidson_3Une tribu de « bikers » Harley-Davidson…
Source de l’image : hogeuropegallery.com

The Harley-Davidson Reader, Motorbooks 2006
Plusieurs passages de cet ouvrage sont consultables en ligne.

 

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© Bruno Rigolt, EPC août 2014__

La citation de la semaine… Gloria Anzaldúa…

Borderlands_citation_logo_modifié-1

« Pour survivre à la Frontière, il te faut vivre sans frontières, être un croisement de chemins… »

To survive the Borderlands you must live sin fronteras be a crossroads…

To Live in the Borderlands
Vivre à la Frontière

To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire
are neither hispana india negra española que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole
ni gabacha¹, eres mestizamulata, half-breed ni blanche¹, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis
while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
not knowing which side to turn to, run from; Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;
To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years,
Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans,
is no longer speaking to you, ne te parle plus,
the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi
is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ;
Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière
people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix,
you’re a burra, buey, scapegoat, tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire
forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race,
half and half —both woman and man, neither—a new gender;
moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ;
To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire
put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch,
eat whole wheat tortillasmanger des tortillas au blé complet²
speak Tex-Mex with a Brooklyn accent; parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ;
be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra³ aux points de contrôle ;
Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme
resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot,
the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet,
the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta
gorge ;

In the Borderlands À la Frontière
you are the battleground c’est toi le champ de bataille
where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ;
you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère,
the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés
the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve
you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même,
dead, fighting back; morte, résistante ;
To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire
the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter
your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur
pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler
smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ;
To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière
you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières]
be a crossroads. être un croisement de chemins.

Gloria_Anzaldua_signature_4

Gloria E. Anzaldúa
Borderlands, La Frontera: The New Mestiza
San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194

Traduction française : Bruno Rigolt

NOTES

1. gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs.
2. tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs.
3. la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.

frise_flèche

 

Gloria Anzaldúa ou la « mestiza consciousness »… 

Poète, essayiste, féministe convaincue et militante homosexuelle, Gloria Evangelina Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004)|1| a fortement marqué la vie intellectuelle outre-Atlantique. Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, elle a fait partie des pionnières de la culture Chicana|2| et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse »|3|. Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza. Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer Borderlandsune réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. 

Ada Savin montre très bien que « l’œuvre de Gloria Anzaldúa est une tentative de transcender les bipolarités : son homosexualité fait pendant à son sang métissé, sa langue n’est ni l’espagnol ni l’anglais mais un permanent va-et-vient entre les deux idiomes. Sa voix se situe dans l’interstice entre les deux pays, dans le no-man’s-borderlands qui est aussi le site d’une kinesis linguistique. Si l’anglais est une langue acquise, que les écrivains chicanos ne possèdent pas vraiment, l’espagnol porte la marque de leur aliénation culturelle, de la perte douloureuse de la langue d’origine »|4|

Le passage présenté ici est très caractéristique de ce déchirement, de cette blessure ouverte :

Vivre à la frontière ça veut dire
que tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole

ni blanche, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée
prise dans le feu croisé des camps ennemis
tandis que tu portes les cinq races sur ton dos
Ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ;

Mais ce clivage structurel, loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, est riche au contraire d’une « pensée frontalière », nomade et hybride, qui est la prise de conscience de la mestiza, c’est-à-dire prise de conscience de la frontière pensée au féminin. Dénonçant l’ethnocentrisme, l’homophobie et le sexisme aussi bien dans la culture dominante des États-Unis que dans les communautés d’origine mexicaine, Gloria Anzaldúa propose de faire de l’identité métisse (mestizaje identity) la base d’une nouvelle archéologie du savoir, assumant ses différences et ses particularités. Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands« la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis, vers une perspective plus globale, qui inclut plutôt que d’exclure […] [La métisse] possède une personnalité plurielle, elle fonctionne de manière pluraliste »|5|

D’une logique territoriale
à une pensée frontalière trans-territoriale…

Cette « personnalité plurielle », « inspirée par la réalité quotidienne de la Frontera, faite d’hybridité ethnique, de mélanges interlinguistiques et d’appartenance géopolitique incertaine »|6| qui transcende bien évidemment les catégories d’identité, de citoyenneté, de territoire national, puisqu’elle appelle à la solidarité, est très bien exprimée dans le texte par le « Spanglish » qui oblige à une lecture bilingue dont il est difficile de rendre compte en français : « Cuando vives en la frontera / people walk through you, the wind steals your voice ». Matière première du lien social, le langage pour Anzaldúa est donc une enclave de liberté puisqu’il témoigne de la possibilité la plus concrète de dépasser les valeurs normalisatrices pour promouvoir l’identité plurielle d’une « mestiza consciousness ». De fait, toute sa vie et son œuvre se sont construites dans cette conscience d’une subjectivité hybride et métissée : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures — aussi bien des cultures de l’Amérique latine, des gens de couleur et aussi des Européens »|7|.

Comme le montre très bien Carolina Meloni, « sa propre identité est déjà un croisement de frontières. Anzaldúa se définit par sa condition d’étrangère située entre des cultures qui ne la reconnaissent pas comme une égale ; elle se définit aussi par sa condition de femme autre, d’intruse située entre les frontières. Moitié-moitié. Anzaldúa décrit cette scène liminaire comme le non-lieu de la femme d’origine immigrante, lesbienne et de classe sociale pauvre qui habite au sein d’une Amérique blanche, hétérosexuelle et bourgeoise. Géographiquement, Anzaldúa se situe à la frontière, celle qui sépare le Mexique des États-Unis, mais elle possède aussi d’autres frontières beaucoup plus profondes, telles que les frontières identitaires, linguistiques, épistémologiques et sexuelles. Son corps même est un croisement de chemins, une sorte de carrefour. Ni complètement mexicaine, mais pas non plus américaine ; traversée par les deux langues du colonisateur :
Gloria_Anzaldua l’espagnol et l’anglais ; rejetée par la culture traditionnelle mexicaine, et vue comme une étrangère par la culture anglo-saxonne, Anzaldúa revendique une identité hybride, un sujet métis et non homogène »|8|.

Gloria Anzaldúa © →

Repenser le féminisme…

C’est ainsi qu’en défendant une conception relationnelle du monde célébrant la différence et la mixité culturelle, Borderlands a contribué à renouveler le champ épistémologique du féminisme. De fait, à partir des années 70 et surtout dans les années 80, sous l’influence par exemple de Monique Wittig|9|, des écrivaines antillaises francophones ou des mouvements féministes noir-américains, un vaste questionnement beaucoup plus ouvert à d’autres catégories identitaires voit le jour dans le monde quant à l’influence des facteurs de classe et des structures sociales sur la condition des femmes de couleur. Au sein même du féminisme, ces courants de pensée progressistes ont en effet repensé les interrelations entre sexisme et racisme. Dans cet ordre d’idée, citons l’ouvrage édité en collaboration avec Cherrie Moraga, This Bridge Called My Back: Writings by Radical Women of Color, qui a marqué la littérature féministe dès sa parution, en 1981. Gloria Anzaldúa « y dénonce avec force la marginalisation des femmes et des féministes « de couleur » au sein des théorisations féministes et confronte les féministes « blanches » à leur propre racisme »|10|. En ce sens, le Black Feminism ou le Chicana Feminism se sont définis comme une « minorité dans la minorité », stigmatisant la prétention d’un « féminisme blanc » —hégémonique, occidental et bourgeois, héritier malgré lui du racisme institutionnalisé des sociétés anciennement esclavagistes— à l’universalisme en matière d’oppression sexiste.

frise_1

Comme vous le voyez, toute l’originalité de l’écriture migrante et plurielle d’Anzaldúa est de nous amener non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité de genre et de culture, mais aussi à une nouvelle conception des notions de frontière, beaucoup plus subjectives et fictionnelles que géographiques : de fait, une culture ne peut rester vivante que lorsqu’elle est hétérogène et qu’elle met l’accent sur l’altérité. Comment ne pas évoquer pour terminer le nom d’Édouard Glissant|11| dont le questionnement autour du concept de Créolité|12| et de métissage pourrait être rapproché de plusieurs préoccupations d’Anzaldúa relatives à l’hybridation intertextuelle, et tout particulièrement
Gloria_Anzaldua_3au plurilinguisme et à la transculturalité. Pour tous ces auteurs, la manière dont la langue s’hybridise et se cherche dans l’expérience du différent est un vecteur décisif de tolérance, de rencontre des cultures et de compréhension entre les peuples…

© Bruno Rigolt, août 2014

← Gloria Anzaldúa ©

NOTES

1. Pour une biographie très complète (en anglais), voyez cet ouvrage : AnaLouise Keating (ed.), The Gloria Anzaldúa Reader, 2009 Duke University Press, page 325 et s. Une bibliographie est consultable en cliquant ici (University of Minnesota).
2. Chicanos :  Américains d’ascendance mexicaine vivant à la frontière entre le 
Mexique et les Etats-Unis.
3. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222.
4. Ada Savin, Les Chicanos aux États-Unis : Étrangers dans leur propre pays ?, Paris L’Harmattan 1998, page 149.
5. Gloria Anzaldúa, Borderlands, La Frontera: The New Mestiza, op.cit. pp. 78-80. Cité et traduit par 
Salah el Moncef bin Khalifa (Université de Nantes), « Nomadismes et identités transfrontalières – Anzaldúa avec Nietzsche [Deuxième partie] », section 12 ; in : Amerika2 | 2010 : Frontières – La Mémoire et ses représentations esthétiques en Amérique latine /1
6. Salah el Moncef bin Khalifa, op.cit. section 2.
7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002  page 15).
8. Carolina Meloni (Universidad Europea de Madrid), « Corps/Texte/Genre : Gloria Anzaldúa et l’écriture organique », in : 
Lectures du genre n° 9, « Dissidences génériques et gender dans les Amériques », page 124. → Lire en ligne.
9. Monique Wittig, The Straight Mind and Other Essays, Boston, Beacon Press, 1992 (compte-rendu de lecture). Édition française : La Pensée straight, Paris, Balland 2001.
10. Julie Depelteau, Subjectivité, différence, interconnexion et affiliation : les théorisations de Gloria E. Anzaldúa contre l’exclusion, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en Science Politique, Université du Québec à Montréal, mars 2011 (« Résumé« ).
11. Édouard Glissant,  Le Discours antillais, Paris, Seuil 1989.
12. Le « linguiste Jean Bernabé et deux romanciers Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant […] définissent la Créolité comme étant « l’agrégat interactionnel ou transactionnel, des éléments culturels caraïbes, européens, africains, asiatiques, et levantins, que le joug de l’Histoire a réunis sur le même sol ». Danielle Dumontet, « Le meurtre du père dans la littérature antillaise ou l’émancipation d’une littérature » in Immaculada Linares éd., Littératures francophones, Universitat de València, 1996, pp. 86-87.

→ Les internautes intéressé/es par cet article pourront lire également de très riches contributions dans le n°18 (2011) des Cahiers du CEDREF : « Théories féministes et queers décoloniales. Interventions Chicanas et Latinas états-uniennes » (Sous la direction de Paola Bacchetta, Jules Falquet et Norma Alarcón).

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© Bruno Rigolt, EPC août 2014__

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : André Suarès (fin de l'exposition 2014)


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 
Aujourd’hui…  André Suarès ♂
Paris, 1936 — Paris, 1995 FRANCE

Hier, jeudi 21 août : Amrita Pritam… INDE
Avec ce poème d’André Suarès s’achève l’édition 2014 d’Un été en poésie…

     

NAVIGATION

___Seul absolument seul.
___Tous, ils dorment. Je veille. Je suis responsable du navire et de la marche. Je sors de la bourrasque ; j’échappe à la gueule du cataclysme : derrière moi encore, le ciel et la mer se mordent jusqu’aux dents, l’émail vole, et en leur rage le fou haineux, le vent, les excite. Tel j’ai été dans la tempête qu’au plein mol¹ des grands calmes : Seul, irréparablement seul.
___À présent, je vais dans le vent. Je me laisse porter, au point mort du cyclone.
___Je ne vois que devant moi. Je laisse le brouillard à l’horizon qui ceinture la poupe, et de tous bords les mornes flottes du passé. Mais je sens ma trace battre, comme si la mer était mon flanc : un sillage de temps ! L’éternité est un sillage, et le voyage, et la pensée.

___Seul. Absolument seul.
___Le cercle du monde est pour moi ce qu’il est : c’est un zéro de nuit, en vain je suis au centre. Il marche avec moi qui crois marcher. Une lueur brûle au contour : le coucher de la lune, ou le premier regard de telle étoile, ou l’aube quand l’éternel devoir la réveille insupportablement.
___N’étais-je pas un voyageur comme tous, que j’ai, ici, ce souci de la route et de l’équipage ?
___Seul. Absolument seul.

1. mol : caractère de ce qui est mou. Ici, allusion à la mer étale et tranquille.

André Suarès (1868-1948), 1906*
Bouclier du zodiaque, éd. Bibliothèque de l’Occident, Paris 1907.

* Ce poème est souvent daté de 1907, mais avant de paraître dans Bouclier du zodiaque, signalons qu’il a été publié en 1906 dans la revue trimestrielle de littérature Vers et Prose, tome VII (septembre-novembre 1906), pages 102103.

Georges_Rouault_Miserere« Tel j’ai été dans la tempête qu’au plein mol des grands calmes :
Seul, irréparablement seul
… »

Georges Rouault (1871-1958), « Qui ne se grime pas ?» (aquatinte), 1922
Planche VIII du Miserere

Georges_Rouault_paysage_3« … un sillage de temps !
L’éternité est un sillage, et le voyage, et la pensée…. »

Georges Rouault, « Paysage biblique» (huile sur toile, détail), 1935
Saint-Tropez, musée de l’Annonciade © ADAGP, Paris 2009

Georges_Rouault_paysage_modifié-1« Le cercle du monde est pour moi ce qu’il est :
c’est un zéro de nuit, en vain je suis au centre… »

Georges Rouault, « Paysage » (huile sur toile, coll. partic.)

Georges_Rouault_portrait_Suares« N’étais-je pas un voyageur comme tous…
Seul. Absolument seul. »

Georges Rouault, « Portrait intime d’André Suarès» (lithographie), 1926

frise_1

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : André Suarès (fin de l’exposition 2014)


Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui…  André Suarès ♂
Paris, 1936 — Paris, 1995 FRANCE

Hier, jeudi 21 août : Amrita Pritam… INDE

Avec ce poème d’André Suarès s’achève l’édition 2014 d’Un été en poésie…

     

NAVIGATION

___Seul absolument seul.
___Tous, ils dorment. Je veille. Je suis responsable du navire et de la marche. Je sors de la bourrasque ; j’échappe à la gueule du cataclysme : derrière moi encore, le ciel et la mer se mordent jusqu’aux dents, l’émail vole, et en leur rage le fou haineux, le vent, les excite. Tel j’ai été dans la tempête qu’au plein mol¹ des grands calmes : Seul, irréparablement seul.
___À présent, je vais dans le vent. Je me laisse porter, au point mort du cyclone.
___Je ne vois que devant moi. Je laisse le brouillard à l’horizon qui ceinture la poupe, et de tous bords les mornes flottes du passé. Mais je sens ma trace battre, comme si la mer était mon flanc : un sillage de temps ! L’éternité est un sillage, et le voyage, et la pensée.

___Seul. Absolument seul.
___Le cercle du monde est pour moi ce qu’il est : c’est un zéro de nuit, en vain je suis au centre. Il marche avec moi qui crois marcher. Une lueur brûle au contour : le coucher de la lune, ou le premier regard de telle étoile, ou l’aube quand l’éternel devoir la réveille insupportablement.
___N’étais-je pas un voyageur comme tous, que j’ai, ici, ce souci de la route et de l’équipage ?
___Seul. Absolument seul.

1. mol : caractère de ce qui est mou. Ici, allusion à la mer étale et tranquille.

André Suarès (1868-1948), 1906*
Bouclier du zodiaque, éd. Bibliothèque de l’Occident, Paris 1907.

* Ce poème est souvent daté de 1907, mais avant de paraître dans Bouclier du zodiaque, signalons qu’il a été publié en 1906 dans la revue trimestrielle de littérature Vers et Prose, tome VII (septembre-novembre 1906), pages 102103.

Georges_Rouault_Miserere« Tel j’ai été dans la tempête qu’au plein mol des grands calmes :
Seul, irréparablement seul
… »

Georges Rouault (1871-1958), « Qui ne se grime pas ?» (aquatinte), 1922
Planche VIII du Miserere

Georges_Rouault_paysage_3« … un sillage de temps !
L’éternité est un sillage, et le voyage, et la pensée…. »

Georges Rouault, « Paysage biblique» (huile sur toile, détail), 1935
Saint-Tropez, musée de l’Annonciade © ADAGP, Paris 2009

Georges_Rouault_paysage_modifié-1« Le cercle du monde est pour moi ce qu’il est :
c’est un zéro de nuit, en vain je suis au centre… »

Georges Rouault, « Paysage » (huile sur toile, coll. partic.)

Georges_Rouault_portrait_Suares« N’étais-je pas un voyageur comme tous…
Seul. Absolument seul. »

Georges Rouault, « Portrait intime d’André Suarès» (lithographie), 1926

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Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : Amrita Pritam


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui… Amrita Pritam 
Gujranwala (Pakistan), 1919 — Delhi (Inde), 2005 INDE

Hier, mercredi 20 août : André Laude… FRANCE
Demain, vendredi 22 août : André Suarès… FRANCE

Une ville…

Une ville
Le grain semé par les étoiles
Est revendu au marché noir ;
Je secoue un sac de nuages,
Le marché ce soir va fermer.
La lune est un veau affamé
Qui tète des tétons taris.
Liée à un pieu la terre-mère
Lèche la mangeoire du ciel.

À la porte de l’hôpital
Combien de mots gisent malades,
Tels vérité, justice, foi,
— toute la foule de valeurs.
Quelqu’un peut-être prescrira
Un médicament salutaire,
Mais il semble pour le moment
Que le terme ait été atteint.

En cette ville il est des lieux
Où vivent des sans-feu-ni-lieu.
Ils sont tout à fait démunis
et leur vie doucement s’en va.
La première nuit de vieillesse
Est venue leur dire à l’oreille
Qu’en cette ville leur jeunesse
Éternelle a été volée.

La nuit a été froide, à l’aube on a trouvé
Dans la rue un corps non identifié.
Le feu du bûcher brûle et personne ne pleure.
Un philosophe est mort, un poète, un mendiant.

Dans les bras d’un homme une fille
A crié, s’est mordue au sang :
Au poste de police on rit,
Dans les cafés on se goberge ;
Des camelots dans les rues passent
Vendant un païsa¹ les nouvelles
Et mettant son corps en lambeaux.

Sous un gulamohar² des gens
Se rencontrent et rient et chantent.
Ils voudraient cacher qu’ils sont morts.
Chacun porte une pierre blanche,
Chacun veille sur son cadavre.

On entend le bruit des machines.
La ville est une imprimerie
Et chaque homme un mot isolé,
Chaque prophète un typographe
Qui veut les faire aller ensemble,
Mais jamais ne naît une phrase.

Cette ville a pour nom Delhi,
Mais ce pourrait en être une autre :
Quelle importance un nom a-t-il ?

Dans les draps sales du présent
La nuit l’on rêve d’avenir,
Ou bien l’on veille, on imagine,
Avant de prendre un somnifère.

Amrita Pritam (1919-2005)
Traduit du panjabi par Denis Matringe.
Revue Europe, « Littératures de l’Inde », (n° 864, avril 2001). Pour voir la présentation de cette parution, cliquez ici.

Poème cité  par Fabienne Shanti Desjardins, « Amrita Pritam, l’un des plus grands écrivains  indiens du XXe siècle », in : La nouvelle Revue de l’Inde, n°2, septembre 2009, « numéro spécial : femmes indiennes », Paris L’Harmattan page 69.

NOTES

1. païsa (païse au pluriel) : centième de roupie indienne (1 roupie = 100 païse).
2. gulamohar (ou gulmohar ) : arbre ornemental à floraison rouge spectaculaire plus connu sous le nom de flamboyant (delonix regia). Au Népal, en Inde et au Pakistan, le flamboyant prend le nom de gulmohar (plus rarement orthographié comme ici gulamohar).

Hema Upadhyay_Dream a wish, wish a dream_2006« Dans les draps sales du présent/La nuit l’on rêve d’avenir… »

Hema Upadhyay (artiste indienne), « Dream a wish, wish a dream » (2006)
Maquette de bidonville réalisée à partir de matériaux de récupération
(cartons, plaques d’aluminium, morceaux de bois, bouts de tuyaux, châssis de voitures…) 

source de l’image : © chemould prescott road – contemporary art gallery

Un été en Poésie (saison 2) 22 juillet-22 août 2014… Aujourd’hui : André Laude


UAEP 2014 accroche
Pour la deuxième année consécutive, du mardi 22 juillet 2014 au vendredi 22 août inclus, découvrez une exposition inédite :
« Un été en poésie »

Chaque jour, un poème sera publié. Cette année, quinze pays seront représentés dans ce tour du monde poétique, mêlant écriture et arts visuels. Conformément au cahier des charges éditorial de ce blog de Lettres, le principe de la parité sera strictement respecté.

 

Aujourd’hui…  André Laude ♂
Paris, 1936 — Paris, 1995 FRANCE

Hier, mardi 19 août : Jeanne Dortzal… FRANCE
Demain, jeudi 21 août : Amrita Pritam… INDE

     

Le mot n’est pas l’amour…

Le mot n’est pas l’amour
l’amour n’est pas la rue quotidienne
avec ses poissons crevés Ses rats squelettiques
la rue n’est pas le delta des gestes fiévreux
Les gestes fiévreux ne sont pas
le matin du monde
et l’aube des femmes des hommes des vieillards et des enfants
n’est pas cette flaque d’urine au bas du mur de l’usine
l’usine n’est pas la forêt
la forêt n’est pas l’oiseau
qui chante malgré sa gorge rouge
le chant du sang n’est pas la sève d’avril
Un jour peut-être
nous ferons en sorte tous unis
de donner des ailes
au pauvre langage des habitants des limbes.

André Laude (1936-1995)
Poème cité dans C’était hier et c’est demain : anthologie.
Le Printemps des poètes/Seghers « Poésie d’abord », Paris 2004, page 126.

Picasso_Le visage de la Paix« … nous ferons en sorte tous unis
de donner des ailes
au pauvre langage des habitants des limbes
… »

Pablo Picasso, « Le visage de la paix», crayon graphite sur papier, 1951
Paris, Musée national Picasso

Crédit photographique : © Succession Picasso 2008 ; © Réunion des musées nationaux
Source de l’image