Qu’est-ce qu’un livre ? De la page blanche à l’achevé d’imprimer
Voici un bel ouvrage que je vous propose de feuilleter cette semaine : publié par les éditions Fides en 2006, il est signé Madeleine Sauvé, qui a longtemps été professeure à l’Université de Montréal (Québec, Canada).
L’ambition de l’ouvrage est tout d’abord de faire découvrir la structure et les composantes d’un livre « qui ont chacune un nom propre, une figure particulière ». Comme le dit l’auteure dans l’avant-propos, « la préface n’est pas l’introduction, l’introduction n’a rien de l’avertissement, l’avertissement ne saurait être nommé prologue ». Cet ouvrage, certes technique mais passionnant, vous expliquera donc comment se construit un livre, du titre à la quatrième de couverture, de la maquette au choix de la typographie, de la dédicace (page 15) aux notes de référence, en passant par l’avant-propos, le préambule, l’exergue (page 22), l’épigraphe (page 24), le prologue (page 47), l’épilogue… Vous verrez que ces choix n’ont rien d’arbitraire et qu’ils obéissent à des stratégies éditoriales ciblées.
Les lycéen/nes auront tout intérêt à approfondir leurs connaissances dans ce domaine. De nombreux écrits d’invention au Baccalauréat par exemple peuvent vous demander la rédaction d’un avant-propos, d’une préface (page 61), d’une postface, d’un épilogue, etc. Il faut donc connaître ces genres et savoir en distinguer les exigences. Or très souvent, bien des textes produits (et parfois des corrigés publiés) se ressemblent dans leur forme, au point d’entraîner de navrantes confusions. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage qui joint au plaisir de la découverte l’intérêt théorique et pratique.
Même si les pages consultables sur Google-livres restent limitées, elles sont suffisantes pour donner à l’élève et à l’étudiant de Lettres, exemples à l’appui, des outils pertinents sur la meilleure façon de rédiger et de s’adapter à des consignes d’écriture particulières.
RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, une notion, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.
« Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre… J’allais écrire… Je possédais le monde. »
Les après-midi de novembre 61, dans ma chambre à Yvetot, je regardais le soleil se coucher chaque soir, j’étudiais la littérature française. Pendant deux ans j’ai été folle de littérature, 61 à 63, folle, je ne sais plus comment me le remémorer, la littérature plus réelle que la vie (d’une étudiante, fille des épiciers de la rue du Clos-des-Parts) au point que je m’interdisais le flirt, les garçons menaçant cette réalité. […] Je vivais, je marchais dans les rues exactement comme si les choses allaient d’elles-mêmes se transformer en mots, en phrases. Personne ne pouvait être, à ce moment-là, à Rouen, plus folle que moi de littérature. Abonnée aux Lettres françaises, piochant, dans la Bibliothèque municipale d’Yvetot à peu près identique à ce qu’elle avait dû être au XIXe siècle […] les dernières acquisitions, nouveautés plutôt. En novembre 61, me répétant les vers d’Anna de Noailles (que personne ne connaît plus, ni Marie Noël la catho) je me suis appuyée à la beauté du monde / j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains — ou l’inverse — et c’était moi. 4 février 2007
À mon bureau, brusquement, buvant à une heure inhabituelle de la Ricoré avec du lait, je me ressens (ce mot-là, seul, convient, re-sentir) en octobre 62, quand je suis entrée à la cité U, rue d’Herbouville, ce bonheur informe, de la vie devant soi pour faire des choses […]. Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre, toute petite, mais « une chambre d’étudiante » ! J’allais écrire…
Je possédais le monde. 29 septembre 1993
Annie Ernaux Écrire la vie Gallimard, « Quarto », Paris 2011 Extraits du journal inédit de l’écrivaine
Si vous ne connaissez pas Annie Ernaux, profitez de la publication récente de la plus grande partie de son œuvre rassemblée sous le titre Écrire la vie (Quarto-Gallimard, 1088 pages, 100 illustrations) pour découvrir quelques-uns des textes les plus célèbres de cette figure singulière du paysage littéraire contemporain. Comme le notait très justement Nathalie Crom, « Annie Ernaux [est] une écrivaine à part, marginale et majeure, qu’on a eu tort, par facilité ou aveuglement, de ranger longtemps parmi les tenants de l’autofiction. Alors même que ne l’a jamais intéressée que « la valeur collective du « je » autobiographique ». Parler de soi, pour tendre à l’autre un miroir où il pourra se reconnaître » (¹).
C’est en 1974 qu’Annie Ernaux publie à 33 ans son premier texte, Les Armoires vides, roman autobiographique d’une grande intensité dans lequel l’auteure se remémore son enfance normande, partagée entre de brillantes études, et le modeste café-épicerie familial tenu par ses parents dans un faubourg d’Yvetot. À l’intersection du personnel et du collectif, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » comme elle l’écrira dans Une femme, la trajectoire biographique et littéraire de l’écrivaine est au cœur de ce déchirement social…
Dans un ouvrage récent, Élise Hugueny-Léger déclarait à ce titre : « L’œuvre d’Annie Ernaux se situe à la croisée de questionnements littéraires, de débats controversés et de courants théoriques. Par sa dimension intrinsèquement contemporaine, c’est-à-dire ancrée dans son temps, elle projette un reflet actuel non seulement sur la société française mais également sur les enjeux de la littérature au début du vingt-et-unième siècle […] : débats post-modernes sur la notion d’identité, questionnements sur la place de l’autre dans l’écriture par les femmes, ainsi que sur les thèmes de […] l’intime ou de la transgression qui semblent caractériser les œuvres des écrivaines françaises depuis les années 1990. Tout en englobant ces questionnements, l’œuvre d’Ernaux résiste à toute généralisation » (²).
Extraits du Journal intime inédit de l’écrivaine, les courts passages que j’ai sélectionnés pour cette Citation de la semaine me paraissent représentatifs de l’écriture diaristique d’Annie Ernaux, si apte à « écrire la vie », c’est-à-dire à mettre en évidence l’expérience de vie comme principe essentiel d’une prise de conscience que la littérature doit remettre le domaine du social et de l’intersubjectif au cœur de sa réflexion et de ses questionnements. De fait, loin d’être un monologue intérieur, cette écriture, qui socialise ce que la vie a de plus personnel, transforme l’expérience intime en mode de déchiffrement et d’exploration du réel.
Annie Ernaux écrira d’ailleurs que « l’intime est encore et toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable » (³). Cette dimension socio-biographique des récits d’Annie Ernaux, qui s’opère à travers une écriture de la mémoire personnelle et collective, porte en elle la présence d’une quête existentielle forte, car elle nous invite ainsi à vivre à rebours, à faire sans cesse le bilan de notre vie et de nos actes afin de mieux appréhender l’espace intime et la fonction sociale de la littérature, ancrés sur le « connais-toi toi-même » socratique…
Découvrez cet entretien d’Annie Ernaux avec Élise Hugueny-Léger in Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression, op. cit. page 207 et s.
« C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde… »
This was the eloquence of alphabets and numeric systems, now fully realized in electronic form, in the zero-oneness of the world…
Il regardait […] les flux de chiffres qui coulaient dans des directions opposées. Il comprenait tout ce que cela représentait pour lui, le déroulement et les secousses des données sur un écran. Il examinait les diagrammes imagés qui faisaient jouer entre eux des modèles organiques, l’aile d’oiseau et la coquille protectrice. Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d’énergies humaines désordonnées et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les données mêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital. C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d’habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.
[…]
La voiture entra dans le West-Side en traversant l’avenue, et dut aussitôt ralentir, franchissant le passage au feu rouge et laissant retomber derrière elle des vagues de piétons. La voix de Torval annonça une rupture de canalisations quelque part en amont. Eric vit ses agents de sécurité, un de chaque côté de la limousine, qui marchaient à un rythme calculé, dans leurs tenues identiques, blazer sombre, pantalon gris, chemise à col montant. —-L’un des écrans montra un geyser de boue rougeâtre qui jaillissait d’un trou dans le sol. Ça lui plaisait bien. Les autres écrans montraient de l’argent en mouvement. Il y avait des chiffres qui glissaient horizontalement et des histogrammes qui montaient et descendaient. Il savait qu’il y avait quelque chose que personne n’avait détecté, un motif latent dans la nature même, un saut de langage-image qui allait au-delà des modèles standard d’analyse technique et dépassait même les tableaux prévisionnels les plus ésotériques de ses propres disciplines dans ce domaine. Il y avait forcément un moyen d’expliquer le yen.
Robert Pattinson dans l’adaptation cinématographique de David Cronenberg →
—-Il avait faim, il était au bord de l’inanition. Il y avait des jours où il avait tout le temps envie de manger, de parler aux visages des gens, de vivre dans l’espace viande. […] Il vit une femme assise sur le trottoir qui mendiait, un bébé dans les bras. Elle parlait une langue qu’il ne connaissait pas. Il connaissait plusieurs langues mais pas celle-là. Elle paraissait enracinée dans ce coin de béton. Peut-être que son bébé était né là, sous le panneau No Parking. Des camions de FedEx et d’UPS. Des hommes-sandwichs noirs parlaient en murmures africains. Ils payaient cash l’or et les diamants. Bagues, pièces, perles, bijoux en gros, bijoux anciens. C’était le souk, le shtetl. C’est ici que s’affairaient marchandeurs et colporteurs de rumeurs, récupérateurs de débris et négociateurs à la langue mystérieuse. La rue était une offense à la vérité du futur. Mais il l’absorbait. Il la sentait pénétrer électriquement dans chaque récepteur et cavité de son cerveau. La voiture s’immobilisa complètement et il sortit pour s’étirer. La circulation en aval était un long scintillement liquide de métal inerte…
Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner New-York 2003 pour la première édition. Actes Sud « Babel » 2003 pour l’édition française, 2012 pour la présente réédition. Pages 34-35 ; 74-76. Traduit de l’américain par Marianne Véron.
Affiche du film Cosmopolis de David Cronenberg (2012), superbe adaptation du roman de Don DeLillo
avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Mathieu Amalric et Sarah Gardon.
L’argent « dévore le monde ». Ces propos du grand historien Fernand Braudel me paraissent correspondre parfaitement à la démarche de Don DeLillo dans Cosmopolis. Publié en 2003, ce roman s’est imposé d’emblée comme une réflexion majeure sur notre postmodernité, marquée par la fragmentation sociale et le délitement progressif du système capitaliste mondial.
Né en 1936 dans le quartier du Bronx à New York, Don DeLillo est une figure marquante du paysage romanesque contemporain. « Portée par la conviction que « la fiction se doit de contester le pouvoir », son œuvre peut se lire comme une anatomie critique de la culture américaine » (1) dont il interroge inlassablement à travers ses romans l’histoire et la mythologie.
C’est donc sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la narration de Cosmopolis. Celle-ci est en effet centrée sur « une journée dans la vie d’un golden boy qui s’apprête à perdre son empire à cause de la crise, indifférent au monde incertain qui l’entoure, hypocondriaque et schizophrène. Sa longue traversée d’un New York en plein chaos, au rythme de ses rencontres avec sa femme, ses maîtresses et ses employés, le mènera finalement à un point de non-retour » (2). Mais ce huis-clos à la fois violent, onirique et déstabilisant, est surtout l’occasion pour Don DeLillo d’introduire une réflexion originale sur la marchandisation des rapports humains et la soumission au monétaire dont la puissance démesurée finit par corrompre tout lien social : les yeux rivés en permanence sur des écrans où s’affichent les cours mondiaux de l’argent, Eric Packer n’est-il pas l’allégorie du capitalisme moderne, de plus en plus étranger au monde et aux hommes ?
Don DeLillo →
Rédigée dans une langue admirable et remarquablement traduite par Marianne Véron pour Actes Sud, cette fiction se caractérise sur le plan de l’écriture par « des myriades d’impressions évanescentes, de descriptions à la fois abondantes et incertaines d’un réel fuyant, une écriture qui va où bon lui semble afin de donner corps à notre expérience perceptive et affective quotidienne […] » (3). En se focalisant ainsi sur le référentiel et le banal de l’espace urbain, le style de Don DeLillo tour à tour abstrait, immatériel, mais aussi minimaliste et déroutant, met à nu le nihilisme des sociétés contemporaines, écrasées par le trop plein des choses et la présence proliférante des biens de consommation dans un monde en crise, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures ; monde en archipel où personne ne croit à rien et cherche encore à donner un sens à l’absence de sens…
Bruno Rigolt
(1) François Happe, Don DeLillo, la fiction contre les systèmes, Belin Paris 2000
(2) Fabrice Leclerc (Studio Ciné Live), publié dans l’Express Culture le 23 mai 2012
(3) Arnaud Schmitt, « Espaces iconiques/Espaces collectifs dans l’œuvre de Don DeLillo » in Icones, Iconoclasmes (Collectif), Annales du CRAA (Centre de Recherches sur l’Amérique Anglophone), n° 27, page 209.
« L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre… »
L’anno scorso a quest’ora io ero un uomo libero : fuori legge ma libero…
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OCTOBRE 1944
Nous avons lutté de toutes nos forces pour empêcher l’hiver de venir. Nous nous sommes agrippés à toutes les heures tièdes ; à chaque crépuscule nous avons cherché à retenir encore un peu le soleil dans le ciel, mais tout a été inutile. Hier soir, le soleil s’est irrévocablement couché dans un enchevêtrement de brouillard sale, de cheminées d’usines et de fils ; et ce matin, c’est l’hiver.
Nous savons ce que ça veut dire, parce que nous étions là l’hiver dernier, et les autres comprendront vite. Ça veut dire que dans les mois qui viennent, sept sur dix d’entre nous mourront. Ceux qui ne mourront pas souffriront à chaque minute de chaque jour, et pendant toute la journée : depuis le matin avant l’aube jusqu’à la distribution de la soupe du soir, ils devront tenir les muscles raidis en permanence, danser d’un pied sur l’autre, enfouir leurs mains sous leurs aisselles pour résister au froid. Ils devront dépenser une partie de leur pain pour se procurer des gants, et perdre des heures de sommeil pour les réparer quand ils seront décousus. Comme on ne pourra plus manger en plein air, il nous faudra prendre nos repas dans la baraque, debout, sans pouvoir nous appuyer aux couchettes puisque c’est interdit, dans un espace respectif de quelques centimètres carrés de plancher.
[…]
[En tant qu’ingénieur chimiste, Primo Levi fait partie des « aptes au travail », ce qui lui permet d’échapper à la « solution finale ». Il est employé à Auschwitz III au Laboratoire de Buna-Monowitz…]
Les camarades du Kommando m’envient, et ils ont raison ; ne devrais-je pas m’estimer heureux ? Pourtant, tous les matins, je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B.¹ et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne.
Et puis il y a les femmes. Depuis combien de temps n’en ai-je pas vu ? À la Buna, on rencontrait assez souvent les ouvrières ukrainiennes et polonaises, en pantalon et veste de cuir, lourdes et brutales comme leurs hommes. Échevelées et suantes l’été, fagotées dans d’épais vêtements l’hiver, maniant la pelle et la pioche : nous n’avions pas l’impression d’avoir affaire à des femmes.
Ici, c’est différent. Devant les filles du laboratoire, nous nous sentons tous trois mourir de honte et de gêne. Nous savons à quoi nous ressemblons : nous nous voyons l’un l’autre, et il nous arrive parfois de nous servir d’une vitre comme miroir. Nous sommes ridicules et répugnants. Notre crâne est complètement chauve le lundi, et couvert d’une courte mousse brunâtre le samedi. Nous avons le visage jaune et bouffi, tailladé en permanence par la main hâtive du barbier et souvent marqué de bleus et de vilaines plaies. Nous avons un cou long et noueux comme des poulets déplumés. Nos habits sont incroyablement crasseux, couverts de taches de boue, de sang et de gras ; le pantalon de Kandel lui arrive à mi-mollets, découvrant des chevilles anguleuses et poilues; ma veste me pend des épaules comme d’un portemanteau. Nous sommes pleins de puces et souvent nous nous grattons sans retenue ; nous sommes obligés de demander à aller aux latrines avec une fréquence humiliante. Nos sabots de bois, où s’accumulent en couches alternées la boue séchée et la graisse réglementaire, font un bruit épouvantable.
Quant à notre odeur nous y sommes désormais habitués, mais les filles non, et elles ne perdent pas une occasion de nous le faire comprendre. Ce n’est pas une odeur quelconque de malpropreté, c’est l’odeur de Häftling², fade et douceâtre, celle qui nous a accueillis à notre arrivée au camp et qui s’exhale, tenace, des dortoirs, des cuisines, des lavabos et des W.-C. du Lager³. On l’attrape tout de suite et on ne s’en défait plus : « Si jeune et il pue déjà ! », c’est la formule d’accueil réservée aux nouveaux venus.
Ces filles nous font l’effet de créatures venues d’une autre planète. Ce sont trois jeunes Allemandes, plus une Polonaise, Fräulein Liczba, qui est magasinière, et la secrétaire, Frau Mayer. Elles ont une peau lisse et rosée ; elles portent de jolis vêtements colorés, propres et chauds ; elles ont des cheveux blonds, longs et bien coiffés ; elles parlent avec grâce et bonne éducation et, au lieu de ranger et de nettoyer le laboratoire comme elles devraient le faire, elles fument des cigarettes dans les coins, mangent publiquement des tartines de confiture, se liment les ongles, cassent beaucoup d’objets en verre, et cherchent à en faire retomber la faute sur nous. Quand elles balaient, elles balaient nos pieds. Elles ne nous adressent pas la parole et font la moue quand elles nous voient nous traîner à travers le laboratoire, misérables, crasseux, gauches et trébuchant sur nos sabots. Une fois, j’ai demandé un renseignement à Fräulein Liczba ; elle ne m’a pas répondu mais s’est tournée vers Stawinoga d’un air indisposé et lui a parlé d’un ton bref. Je n’ai pas compris la phrase, mais « Stinkjude », je l’ai entendu clairement, et mon sang n’a fait qu’un tour. Stawinoga m’a dit que pour toutes les questions de travail, il fallait s’adresser directement à lui.
Ces jeunes filles chantent, comme chantent toutes les jeunes filles de tous les laboratoires du monde, et cela nous rend profondément malheureux. Elles bavardent entre elles : elles parlent du rationnement, de leurs fiancés, de leurs foyers, des fêtes qui approchent…
— Tu vas chez toi, dimanche ? Moi non, c’est tellement embêtant de voyager !
— Moi j’irai à Noël. Plus que deux semaines, et ce sera de nouveau Noël : c’est incroyable ce que cette année est vite passée !
Cette année est vite passée. L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre ; j’avais un nom et une famille, un esprit curieux et inquiet, un corps agile et sain. Je pensais à toutes sortes de choses très lointaines : à mon travail, à la fin de la guerre, au bien et au mal, à la nature des choses et aux lois qui gouvernent les actions des hommes ; et aussi aux montagnes, aux chansons, à l’amour, à la musique, à la poésie. J’avais une confiance énorme, inébranlable et stupide dans la bienveillance du destin, et les mots « tuer » et « mourir » avaient pour moi un sens tout extérieur et littéraire. Mes journées étaient tristes et gaies, mais je les regrettais toutes, toutes étaient pleines et positives ; l’avenir s’ouvrait devant moi comme une grande richesse. De ma vie d’alors il ne me reste plus aujourd’hui que la force d’endurer la faim et le froid ; je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer.
Si je parlais mieux l’allemand, je pourrais essayer d’expliquer tout cela à Frau Mayer ; mais elle ne comprendrait certainement pas, et quand bien même elle serait assez intelligente et assez bonne pour comprendre, elle ne pourrait pas supporter ma vue, elle me fuirait, comme on fuit le contact d’un malade incurable ou d’un condamné à mort. Ou peut-être me donnerait-elle un bon pour un demi-litre de soupe civile.
Primo Levi, Si c’est un homme (Se questo è un uomo) Turin, janvier 1947.
Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 95-96 ; 109-111. Traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger
Né à Turin en 1919, Primo Levi poursuit des études scientifiques avant d’obtenir brillamment son doctorat de chimie en 1941. Engagé pendant la guerre dans la Résistance antifasciste, il est dénoncé et arrêté le 13 décembre 1943 dans le val d’Aoste puis déporté en février 1944 au camp d’Auschwitz. De cette terrible épreuve dont il sortira à jamais meurtri (1), Primo Levi n’aura de cesse de témoigner. Si c’est un homme est ainsi une œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah. Mais comment « transmettre une expérience impossible à transmettre, impossible à oublier » ? Ces propos de Liliane Atlan (2) résument toute la difficulté de surmonter une réalité qui dépasse le langage et l’entendement.
Dire l’indicible, témoigner de la réalité des camps, telle est en effet l’entreprise que poursuit Primo Levi dans Si c’est un homme. « Tous les matins », écrit-il au début de l’extrait, « je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B. et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne » (3).
Commencé en décembre 1945 et poursuivi jusqu’en janvier 1947, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure » (4).
Dans un remarquable ouvrage qui fait le point sur l’œuvre, Éric Martinez et Stavroula Kefallonitis notent à ce titre un point essentiel : « Coucher par écrit le traumatisme [que Primo Levi] a vécu lui permet d’objectiver son expérience, de l’extérioriser, de l’accepter, voire de la dépasser. Le souvenir est trop fort et l’écriture joue pour lui un rôle de catharsis thérapeutique. Ce besoin de témoigner lui semble aussi correspondre à une urgence historique » (5). De fait, privée de liens identitaires et soucieuse de se reconstruire, l’Europe des Trente Glorieuses s’édifie sur le deuil et un certain oubli de l’holocauste : au nom de l’émancipation sociale et de la contestation de l’ordre établi, la « génération d’après » tend à renier le passé.
En contrepoint à cette insouciance, l’ouvrage de Primo Levi invite donc d’abord à la réflexion et à la prise de conscience : entre silence et mémoire, Si c’est un homme répond ainsi à un indispensable travail identitaire, autant qu’à une exigence morale. Comme le remarque Jean-François Forges, « le but de cette écriture, c’est de transmettre pour toujours se souvenir de ceux qui ont été engloutis et qui, sans l’écrivain, seraient morts à jamais » (6). En tant qu’écrivain-témoin, Primo Levi témoigne de l’infini potentiel humain qui est de dire pour ne jamais oublier : dire pour rendre présent l’Autre. Cet aspect de l’écriture débouche sur une réflexion essentielle : la mission de l’écrivain. Parler pour ceux qui restent dans le « silence » de l’Histoire, dans l’indifférence générale, être porte-parole des autres, de ceux qui n’écrivent pas, voilà en effet pour Primo Levi le véritable sens d’une écriture digne de ce nom.
Je terminerai par ces vers bouleversants rédigés en 1946 et placés en ouverture de Si c’est un homme. Ils ont pour titre « Shemà », qui signifie « Écoute » en Hébreu, et rappelle évidemment le Shemà Israël dans la pratique juive, prière fondatrice du service divin. Un tel titre a de quoi surprendre sous la plume de cet ingénieur chimiste, qui n’était pas croyant et revendiquait d’ailleurs assez peu avant la guerre ses lointaines origines séfarades (7). Pourtant, Primo Levi déclarera : « Je suis devenu Juif à Auschwitz […]. La conscience de me sentir différent m’a été imposée […]. En ce sens, Auschwitz m’a donné quelque chose qui est resté. En me faisant me sentir juif, Auschwitz m’a incité à récupérer après, un patrimoine culturel que je ne possédais pas avant » (8)…
De tels propos permettent sans doute de mieux comprendre le titre donné par Primo Levi : « Shemà »… Comme si la poésie permettait de restituer au langage sa véritable fonction, qui est de sauver l’humain dans l’homme. Au-delà du récit autobiographique, Se questo è un uomo est surtout un appel sur le sens même de l’écriture et de l’existence. C’est dans la rencontre avec l’autre que l’écriture est mouvement d’adhésion, engagement, « Shemà », c’est-à-dire appel à la Parole et donc à l’Écoute, seuls remparts contre la déshumanisation et l’oubli qui guettent toujours notre quotidien le plus brûlant…
Bruno Rigolt
SHEMÀ
Vous qui vivez en toute quiétude Voi che vivete sicuri Bien au chaud dans vos maisons, Nelle vostre tiepide case, Vous qui trouvez le soir en rentrant Voi che trovate tornando a sera La table mise et des visages amis, Il cibo caldo e visi amici, Considérez si c’est un homme Considerate se questo è un uomo Que celui qui peine dans la boue, Che lavora nel fango Qui ne connaît pas de repos, Che non conosce pace Qui se bat pour un quignon de pain, Che lotta per mezzo pane
Qui meurt pour un oui ou pour un non. Che muore per un sì o per un no.
Considérez si c’est une femme Considerate se questa è una donna,
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Senza capelli e senza nome
Et jusqu’à la force de se souvenir, Senza più forza di ricordare
Les yeux vides et le sein froid Vuoti gli occhi e freddo il grembo
Comme une grenouille en hiver. Come una rana d’inverno.
N’oubliez pas que cela fut, Meditate che questo è stato
Non, ne l’oubliez pas. Vi comando queste parole.
Gravez ces mots dans votre cœur. Scolpitele nel vostro cuore
Pensez-y chez vous, dans la rue, Stando in casa andando per via,
En vous couchant, en vous levant ; Coricandovi alzandovi ;
Répétez-les à vos enfants. Ripetetele ai vostri figli.
Ou que votre maison s’écroule, O vi si sfaccia la casa,
Que la maladie vous accable, La malattia vi impedisca,
Que vos enfants se détournent de vous. I vostri nati torcano il viso da voi.
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Notes
(1) Le suicide de Primo Levi le 11 avril 1987, à l’âge de 68 ans, en est la preuve douloureuse.
(2) Liliane Atlan, Un opéra pour Terezin. Cité par Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, Jean-Claude Lattès, Paris 1996. (3) Primo Levi, Si c’est un homme, traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger. Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 109-110.
(4) « Il bisogno di raccontare agli « altri », di fare gli « altri » partecipi, aveva assunto fra noi, prima della liberazione e dopo, il carattere di un impulso immediato e violento, tanto da rivaleggiare con gli altri bisogni elementari; il libro è stato scritto per soddisfare a questo bisogno; in primo luogo quindi a scopo di liberazione interiore ». (5) Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001, page 18.
(6) Jean-François Forges, Éduquer Contre Auschwitz, histoire et mémoire, ESF éditeur, Paris 1997, page 122.
(7) D’ailleurs lors d’un entretien avec Ferdinando Camon, il déclarera : « Je suis obligé de dire qu’Auschwitz a été pour moi une telle expérience qu’elle a balayé tout reste d’éducation religieuse que j’avais pu recevoir »…
(8) Entretien réalisé par Giorgio de Rienzo pour Famiglia Christiana, n°29, 20 juillet 1975 : « Sono diventato ebreo in Auschwitz, prima non mi sentivo tale. La coscienza di sentirmi diverso mi è stata imposta. […] Auschwitz mi ha però dato qualcosa, che è rimasto. Facendomi sentire ebreo mi ha sollecitato a recuperare, dopo, un patrimonio culturale che prima non possedevo. »
Quelques ouvrages…
– Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001. De larges extraits sont consultables sur Google-livres. – Philippe Mesnard, Primo Levi : Le passage d’un témoin, Fayard, collection « Documents », Paris 2011. Philippe Mesnard est professeur de littérature générale et comparée à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et directeur de la Fondation Auschwitz de Bruxelles. De larges extraits sont consultables sur Google-livres.
Même si vous ne comprenez pas l’italien, les images parleront d’elles-mêmes…
« J’enseignerai aux seigneurs
Comment briser leurs dieux de craie… »
Donnez-moi un crâne épars sur le parquet J’en ferai une descente aux flambeaux Dans la fosse des passions durables Donnez-moi un château mammaire Je plongerai tête-bêche riant au suicide Donnez-moi un grain de poussière J’en ferai une montagne de haine Chancelante et grave un arcane Pour vous enterrer Donnez-moi une langue de haute laine J’enseignerai aux seigneurs Comment briser leurs dieux de craie Leurs pénis édentés Aux pieds du grand corbeau blanc Pourcroâ ?
Joyce Mansour, Le Grand Jamais, éd. Maeght, Paris 1981
Étrange destin que celui de l’écrivaine égyptienne d’expression française Joyce Mansour (Bowden, Royaume-Uni, 1928—Paris, 1986), aujourd’hui célébrée à juste titre comme l’une des figures emblématiques du mouvement surréaliste. Voici comment Marie-Laure Missir présente l’auteure :
« Joyce Patricia Adès est une petite fille égyptienne, une petite fille entourée, choyée. Son enfance, dit-elle, fut « végétale ». Mais cet univers protégé bascule avec la mort de sa mère puis peu de temps après celle de son premier mari. Joyce a alors dix-neuf ans. C’est à ce moment qu’elle commence à écrire, résistant par les mots à la souffrance qui la menace de folie. Elle ne parle que quelques mots d’arabe et ses premiers textes sont en anglais, sa langue maternelle. Ce n’est qu’à partir de 1949, lorsqu’elle épouse Samir Mansour, résolument francophone, qu’elle adopte définitivement le français » (1).
Fortement marquée par l’esthétique surréaliste, Joyce Mansour restera toute sa vie fidèle à l’esprit d’André Breton. Elle ne sera pourtant guère reconnue à sa juste valeur, d’abord en raison de la publication tardive de ses écrits (le premier recueil de Mansour, Cris, paraîtra en 1956 seulement, alors que le mouvement surréaliste s’essouffle dès la fin de la seconde guerre mondiale et disparaît pratiquement avec la mort d’André Breton en 1966). D’autre part, en tant que femme auteure, Joyce Mansour aura du mal à s’imposer sur la scène littéraire (2).
Saluée pourtant par André Breton lui-même, Henri Michaux, Michel Leiris ou André Pieyre de Mandiargues, l’œuvre mansourienne « crée une intersection originale, entre mythologie pharaonique de haute époque et actualité d’un Éros surréaliste sans frontières. À cet égard, elle confirme l’existence d’une poésie novatrice, venue des terres du désert égyptien, du désir brûlant, et elle dément tout enfermement dans un zonage spatial ou temporel, limites vaines apportées à l’extension de la voix poétique » (3).
Le passage que j’ai sélectionné pour cette « citation de la semaine », est extrait du Grand jamais : magnifique recueil consacré à la peinture d’Henri Michaux. Aux figures fantomatiques et déroutantes du peintre, correspond le lyrisme mouvementé et transgressif de Joyce Mansour :
Donnez-moi un crâne épars sur le parquet
J’en ferai une descente aux flambeaux
Dans la fosse des passions durables
← Henri Michaux, Mouvement (1950-51). Coll. privée.
Parole libérée de toute entrave, l’écriture de Joyce Mansour ouvre véritablement à l’altérité : elle interroge, autant qu’elle interpelle, sous les traits d’une identité énigmatique, les motifs obsédants du corps comme métaphore du monde. Admirez combien la langue, presque insaisissable, de la poétesse semble emprunter ses traits autant aux mystères de son Égypte natale qu’à la surréalité du rêve et de l’infini.
Comme l’a dit si bien J. H. Matthews, sa poésie « [explore] un univers qui s’étend de l’autre côté des bornes du rationnel. Le poème nous fait pénétrer dans un domaine que gouverne l’imagination. Il s’agit d’un voyage d’exploration entrepris à la lumière de l’étoile polaire du désir. Le désir engendre des images explosives qui sapent les fondations du connu, du déjà vu, pour révéler l’inconnu, le jusqu’ici jamais vu » (4).
Pour lire l’intégralité du texte de Michaël Bishop,cliquez ici →
De fait, l’œuvre de Joyce Mansour, marquée du sceau du surréalisme, apparaît comme le rêve prolongé d’un langage qu’elle réinvente sans cesse, invitant le lecteur à des jeux multiples avec l’imaginaire. Comme le notait Vicki Mistacco, « la voix de Joyce Mansour est singulière, violente, passionnée, angoissée, agressive, obscène, choquante, troublante, belle, hideuse, excessive. Elle ne chante pas, elle crie —comme l’annonce le titre de son premier recueil poétique, Cris (1953)— non pas un amour sentimental ou idéalisé […]. Proto-féministe et surréaliste à la fois, elle occupe une place ambiguë au sein du surréalisme, mouvement littéraire et artistique qui l’accueille à ses débuts, mouvement dont elle s’inspire et auquel elle demeure attachée pendant toute sa carrière, mais avec lequel, en tant que femme, elle entre aussi dans un dialogue parodique, voire polémique, qui laisse pressentir le féminisme des années soixante-dix » (5).
En participant à la construction identitaire d’un discours typiquement féminin, qui passe par la revendication du corps comme paradigme de liberté et d’affranchissement, la poésie mansourienne peut ainsi se lire comme une réponse symbolique à la proscription dont les femmes sont victimes dans la légitimation du savoir. À ce titre, il est en effet permis d’affirmer que l’œuvre de Joyce Mansour est le symbole d’une écriture-femme, d’une langue à la fois si loin et si proche, où le passage du corps à l’écrit est comme un don de soi, une mise à l’épreuve, et peut-être davantage comme une libération des femmes de l’inégalité avec les hommes.
Langue pudique, intime mais aussi extime, violente et transgressive. Car la langue de Joyce Mansour est d’abord une langue qui souffre et qui crie, sacrilège, subversive et libératoire, langue profondément existentielle, taillée dans la chair des mots, et qui s’enracine au plus profond de la chair de l’homme et dans la chair du monde…
Bruno Rigolt
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NOTES
(1) Marie-Laure Missir, « Joyce Mansour et l’éros surréaliste », in Poésies des suds et des orients : Réflexions à partir des journées d’étude des 25 mars, 4 novembre 2005 et 27 janvier 2006, organisées par l’université Paris-XIII (sous la direction de Marc Kober), L’Harmattan, Paris 2008, page 75. (2) Renée Riese Hubert rappelle à ce titre le fait suivant : « Depuis les années 60 et notamment dans les milieux féministes, on accuse Breton d’avoir réduit le rôle de la femme dans la vie réelle et, ce qui était à leurs yeux non moins répréhensible, de l’avoir transformée en muse et en égérie au lieu de la traiter comme écrivain ou artiste ayant part entière aux activités du groupe [surréaliste] ». Renée Riese Hubert, « L’Après-coup de l’Amour Fou : Joyce Mansour et Annie Lebrun », in Carrefour de Cultures, Mélanges offerts à Jacqueline Leiner. Études réunies par Régis Antoine, Gunter Narr Verlag, Tubingen 1993, page 227.
(3) Marie-Laure Missir, « Joyce Mansour et l’éros surréaliste », op. cit. page 75.
(4) J. H. Matthews, Jane Mansour, éd. Rodopi, Amsterdam (Pays-Bas) 1985, page 15. (5) Vicki Mistacco, Les Femmes et la tradition littéraire : Anthologie du Moyen Âge à nos jours, Seconde partie XIXème-XXIème siècle, Yale University Press 2006, page 281.
Les lecteurs les plus curieux pourront consulter ce passionnant article de Stéphanie Caron, « Réinventer le lyrisme. Joyce Mansour, poète-femme du surréalisme« , publié dans L’Information littéraire, 2002/3 (Vol. 54). Cet article est le résumé d’une thèse soutenue en décembre 2001. Il est téléchargeable en cliquant ici.
Pendant le mois de mai et le mois de juin seront mis en ligne une série d’articles de recherche préparés par les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt dans le cadre de la grande exposition : « Le Romantisme en France et en Europe ». Chaque semaine, un ou plusieurs exposés seront publiés…
Après la première partie de l’exposé que Clarisse, Sarah et Mylline ont conacrée à la peinture et à la poésie russe, je vous propose de découvrir la deuxième partie de leur travail consacrée au roman Anna Karenine…
Le Romantisme russe par Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.
Classe de Seconde 1 (promotion 2011-2012)
Deuxième partie Du Romantisme au Réalisme
Section 1
ANNA KARENINE :
un « roman d’adieu au Romantisme »(1)
Tout au long de cette analyse, nous utiliserons comme support l’édition Gallimard
(Collection Folio classique), Paris 2011. →
Introduction
Publié en 1877 et unanimement salué comme un chef-d’œuvre de la littérature, Anna Karénine est un roman de Léon Tolstoï. Appartenant à une famille de la haute noblesse russe, Léon Tolstoï, de son vrai nom Lev Nikolaïevitch Tolstoï, refusa dès son enfance l’hypocrisie des relations sociales et préféra abandonner l’Université pour se consacrer, après quelques années d’errance, à la vie rustique dans sa propriété à Iasnaïa Poliana.
Tolstoï ou la conscience problématique des âmes et des choses
Tolstoï "Observateur pénétrant et doté d'une grande justesse d'analyse, il fait de la vie réelle la matière de son œuvre..."
Véritable « phénomène spontané » (2), cet homme de génie ne relève d’aucun maître ni d’aucun groupe. Observateur pénétrant et doté d’une grande justesse d’analyse, il fait de la vie réelle la matière de son œuvre. Comme le fait remarquer Eugène-Melchior de Vogüé, « il a la vue nette, prompte, analytique, de tout ce qui est sur terre, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’homme ; les réalités sensibles d’abord, puis le jeu des passions, les plus fugitifs mobiles des actions, les plus légers malaises de la conscience. » (2). À ce titre, Tolstoï considère que « le roman doit être complexe pour représenter fidèlement la vie qui est complexe » (3). Aux visions lyriques de ses aînés, il substitue donc ce que nous appellerons la conscience problématique des âmes et des choses.
La première allusion à Anna Karénine est faite en 1870. Ainsi, le 24 février, la comtesse Tolstoï écrit dans son journal : « Hier soir, il [Tolstoï] m’a dit qu’il avait entrevu un type de femme mariée, de la haute société, mais qui se serait perdue. Il m’a expliqué que le problème pour lui était de la peindre uniquement digne de pitié et non coupable » (4). On reconnaît ici le personnage d’Anna. Ainsi, dans son roman, Tolstoï opposera le calme bonheur d’un ménage honnête formé par Levine et Kitty Stcherbatski aux humiliations et aux déboires qui accompagnent la passion coupable d’Alexis Vronski et d’Anna Karénine (les premiers brouillons étaient d’ailleurs intitulés « Deux mariages, deux couples »).
Cependant, l’auteur profite de l’histoire individuelle pour dresser parallèlement le tableau de la Russie de la fin du XIXème siècle avec ses transformations politiques et idéologiques. Comme nous le suggérions en parlant de conscience problématique du monde, le roman Anna Karenine en est un bon exemple, car il problématise le rapport entre le destin individuel et l’histoire collective à travers la transition du Romantisme au Réalisme. Ainsi, nous étudierons dans un premier temps, le romantisme qui caractérise l’amour passionné liant Anna et Vronski par opposition au réalisme de certaines scènes du roman qui occupera notre deuxième partie.
I. Un drame romantique : le couple Anna-Vronski
1-1 En quoi l’histoire d’Anna et Vronski est-elle romantique ?
Voici comment Emmanuel Waegemans, dans son Histoire de la littérature russe, présente le roman :
« Ánna Karénina est une jeune femme envoûtante qui a fait un mariage malheureux. Plein de noblesse, elle ne peut supporter le mensonge que constitue cette union fictive avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Elle se sent irrésistiblement attirée par le comte Vronski, représentant de la jeunesse dorée de Saint-Pétersbourg. Ce jeune officier se pose comme le rival du ministre Karénin, un homme insensible et guindé, pour qui seule la carrière compte. Mais aucun des deux ne saurait rivaliser en grandeur d’âme et en sincérité avec Ánna. Entre les deux hommes, la jeune femme choisit son amant ; elle quitte mari et enfant –Karénin refuse d’entendre parler du divorce–, mais se retrouve mise au ban de la société. Elle se raccroche à ce qui lui reste encore : Vrónskij, lequel a rompu avec sa classe en renonçant pour elle à sa carrière militaire. Mais voilà qu’il commence à s’éloigner d’elle. À force de scènes de jalousie, de haine et de désespoir, Ánna finit par ne plus entrevoir qu’une issue : le suicide. Elle se jette sous le train de la gare où elle a rencontré Vrónskij pour la première fois » (5).
Anna (Greta Garbo) et Vronski (Frederic March), dans l'adaptation célèbre de Clarence Brown (1935)
Le début d’un amour passionné
Dès la première partie d’Anna Karénine, à travers l’amour passionné qui lie Anna et Vronski, nous pouvons voir l’inspiration romantique qui animera la dynamique du roman. Ainsi dans le passage suivant, qui marque le début de leur passion illégitime, nous retrouvons quelques grandes caractéristiques du Romantisme :
Le lendemain du bal dans lequel elle a rencontré Vronski, Anna prend le train pour rentrer à Saint-Pétersbourg. A un arrêt, elle se rend compte qu’il est lui aussi dans le train ; elle l’interroge sur les raisons qui l’amène. Celui-ci lui déclare son amour pour la première fois de manière explicite. Son visage brillait d’une indicible allégresse. Ce que j’y viens faire ? Répéta-t-il en plongeant son regard dans le sien. Vous savez bien que j’y vais pour être là où vous êtes ; je ne puis faire autrement. A ce moment le vent, comme s’il eût vaincu tous les obstacles, rabattit la neige du toit des wagons, agita triomphalement une feuille de tôle qu’il avait arrachée ; le sifflet exhala un hurlement lugubre. Anna goûta encore la tragique beauté de la tempête : elle venait d’entendre les mots que redoutait sa raison, mais que souhaitait son cœur. Elle garda le silence, mais Vronski lut sur son visage la lutte qui se livrait en elle. » […] Éprouvant le besoin de se recueillir, elle s’arrêta quelques instants à l’entrée du wagon. Sans pouvoir retrouver les paroles exactes qu’ils avaient échangées, elle sentit avec une épouvante mêlée de joie que cet instant d’entretien les avaient rapprochés l’un de l’autre. […] Sa nervosité augmentait sans cesse : elle en arrivait à croire qu’une corde trop tendue allait se rompre en elle. Elle ne dormit point de la nuit. Au reste cette tension d’esprit, ce travail de l’imagination n’avaient rien de bien pénible : elle ressentait simplement un trouble, une ardeur, un émoi joyeux.
La scène correspondant à l’extrait ci-dessus dans le film de Bernard Rose (1997) →
Comme nous le savons, le Romantisme, que ce soit en Russie ou les autres pays, privilégie le lyrisme personnel et conteste toute forme de rationalisme, au point de transgresser les règles sociales. Ainsi, nous constatons dans ce passage, que Vronski déclare son amour à Anna « j’y vais pour être là où vous êtes ; je ne puis faire autrement », laquelle, à ce stade de l’histoire, hésite encore entre être « raisonnable » ou se laisser aller à ses sentiments : « elle venait d’entendre les mots que redoutait sa raison, mais que souhaitait son cœur ». Par la suite, Anna privilégiera les sentiments, et par conséquent refusera toute forme de rationalisme. Mais Anna Karénine ne serait sûrement pas un livre romantique sans cette passion qui détruit peu à peu les deux amants.
Dans un premier temps, leur nouvelle relation semble insouciante et magnifique comme le début de n’importe quelle idylle : les deux amants se découvrent et ne songent guère aux conséquences de leurs actes face au monde qui les entoure : ils laissent parler leur cœur. Ainsi, dans cet extrait, le visage de Vronski brille « d’une indicible allégresse ». L’emploi du qualificatif « indicible » témoigne de l’importance, de la beauté et de la puissance du sentiment de bien-être qu’il ressent. Cet état semble presque « ineffable » et paraît provenir de la vue de la jeune femme (« en plongeant son regard dans le sien »). Tout son bonheur semble donc dépendre d’un seul et même être : Anna. Ici, on voit apparaître une des caractéristiques récurrentes du Romantisme, qui est l’instabilité et la vulnérabilité du bonheur des personnages : tous les espoirs de Vronski sont placés sur Anna, laquelle sacrifiera plus tard sa vie pour son amant. Malgré le lyrisme de la scène, nous percevons déjà le côté plus tragique d’une relation vouée inéluctablement à l’échec et à la souffrance. Par exemple, alors que Vronski déclare son amour à Anna, Tolstoï procède à la mise en place d’un cadre référentiel qui traduit déjà tout le malheur et tout le désespoir que cet amour sublime mais redoutable va entraîner dans l’existence des deux amoureux. Ainsi, l’auteur dépeint une nature sauvage, rebelle et dangereuse à l’image de la relation d’Anna et Vronski : « A ce moment le vent […] agita triomphalement une feuille de tôle qu’il avait arrachée ; le sifflet exhala un hurlement lugubre. »
Comme les romantiques, Tolstoï établit donc une relation entre la nature et les états d’âme. Cette « tempête » traduit en effet « la beauté tragique » de la situation décrite mais aussi de l’amour des deux amants dans son intégralité, qui est bâti sur des sentiments contradictoires. A cet égard, nous remarquons que lorsque la jeune femme rejoint son wagon, elle semble perdue, éprouvant le « besoin de se recueillir » car elle ne sait plus vraiment ce qu’elle ressent réellement : « elle sentit avec une épouvante mêlée de joie que cet instant d’entretien les avaient rapprochés l’un de l’autre » : éprouve-t-elle de la joie ou de la peur ? Elle n’en sait trop rien. Cette sensation de doute et de vertige, ainsi que ce trouble intérieur montrent déjà la souffrance que va causer cette relation qui lui sera finalement « fatale » : « Elle garda le silence, mais Vronski lut sur son visage la lutte qui se livrait en elle ». Cette phrase témoigne bien de l’état d’Anna tout au long du roman : elle sera perpétuellement dans un dilemme : rester fidèle à un époux qu’elle n’aime plus ou fuir avec un amant pour qui elle donnerait sa vie ; ce qui est traduit ici par le mot « lutte ». En outre, elle ne pourra jamais vraiment s’exprimer « elle garda le silence » dans une société où certains codes doivent être respectés. Cette impossibilité de se manifester et ce manque de compréhension de la part de son entourage la tourmentera tout au long de l’œuvre : « sa nervosité augmentait sans cesse », « une corde trop tendue allait se rompre en elle », « ne dormit point de la nuit »… Cet amour se transformera donc progressivement en décadence…
Une relation impossible et vouée à la souffrance
Comme nous le remarquions, toute passion est vouée à la souffrance et cet amour impossible n’est pas sans rappeler le Romantisme « sombre » puisque nous savons que l’événement qui mettra fin à la relation des deux amants est le suicide d’Anna. Ainsi à travers les passages suivants, nous étudierons l’évolution tragique de cette liaison.
Commentons tout d’abord le passage dans lequel Vronski s’adresse à Anna : « Et je ne vois dans l’avenir aucune tranquillité ni pour vous ni pour moi. Je ne vois en perspective que le malheur et le désespoir… ou le bonheur, et quel bonheur ! Est-il donc vraiment impossible ? » Profitant d’un moment de solitude pour relire une lettre de sa mère qui condamne sa relation avec Anna, Vronski s’exprime alors sur le sujet :
Ils sentent probablement qu’il y a là quelque chose qu’ils ne peuvent comprendre. Si c’ était une vulgaire liaison mondaine, ils me laisseraient tranquille ; mais ils devinent que la bagatelle n’a rien à voir ici, que cette femme m’est plus chère que la vie. Voilà ce qui les dépasse et par conséquent les irrite. Quel que soit notre sort, c’est nous qui l’avons fait et nous ne le regretterons pas, songeait-il en s’unissant à Anna dans le mot « nous ». Ils veulent à tout prix nous apprendre à vivre, eux qui n’ont aucune idée de ce qu’est le bonheur. Ils ne savent que sans cet amour il n’y aurait pour nous ni joie ni douleur en ce monde, la vie n’existerait plus.
Au fond, ce qui l’irritait le plus contre les siens, c’est que sa conscience lui disait qu’ils avaient raison. Son amour pour Anna n’était pas un entraînement passager destiné, comme tant de liaisons, à disparaître en ne laissant d’autres traces que des souvenirs agréables ou pénibles. Il sentait vivement la fausseté de leur situation, maudissait les obligations mondaines qui les contraignaient, pour sauver les apparences, à mener une vie de ruse et de dissimulation, à se préoccuper sans cesse du qu’en-dira-t-on, alors que toutes les choses étrangères à leur passion leur étaient devenues parfaitement indifférentes.
De son côté, Anna comprend que son mari ne lui pardonnera pas ; elle envisage de fuir avec son fils Serge et sa femme de chambre Annouchka :
Elle s’arrêta, contempla un moment les cimes des trembles, dont les feuilles encore humides luisaient au soleil et comprit soudain qu’on ne lui pardonnerait point, que le monde entier serait sans pitié pour elle comme ce ciel et cette verdure. De nouveau elle se sentit en proie aux hésitations, au dédoublement intérieur. « Allons, se dit-elle, il ne faut pas penser…Il faut fuir… Mais où ? quand ? avec qui ?… A Moscou, par le train du soir… J’emmènerai Serge et Annouchka et ne prendrai que le strict nécessaire… Mais il me faut d’abord leur écrire à tous les deux…
Lorsque Vronski s’adresse à Anna dans le premier extrait, les deux personnages commencent déjà à réaliser leur impossibilité d’être heureux ensemble : leur amour n’apportera que tourment, malheur et désespoir dans une société qui condamne par définition ce type de transgression. Ainsi, dans le second passage, on voit très nettement que les proches de Vronski, notamment sa mère, sont défavorables à sa liaison avec Anna. Cependant ce dernier voit les choses différemment, il se moque des règles et des codes de la noblesse russe, la seule chose qui lui importe est d’écouter ses propres sentiments. Pour lui, sa vie n’a de sens que si elle légitime en quelque sorte son amour pour Anna : « cette femme m’est plus chère que la vie » s’écrie-t-il ; et magré les conséquences de leur relation, rien ne semble pouvoir l’empêcher de la vivre pleinement : « quel que soit notre sort, c’est nous qui l’avons fait et nous ne le regretterons pas ». De plus, il rejette la société dont il se croit différent : lui seul semble savoir ce qu’est le bonheur alors que la société ignore tout des sentiments « Ils veulent à tout prix nous apprendre à vivre, eux qui n’ont aucune idée de ce qu’est le bonheur ». Dans cette phrase, on perçoit très bien l’opposition entre le « nous » qui désigne Anna et Vronski et le « eux » qui a ici une connotation péjorative, impersonnelle, et qui désigne au-delà des proches de Vronski, la société tout entière.
Par ailleurs, Vronski refuse la réalité, qui consisterait à admettre que ses proches sont dans le vrai : « ce qui l’irritait le plus contre les siens, c’est que sa conscience lui disait qu’ils avaient raison ». Il veut croire en cette relation impossible qui représente finalement toute sa vie (« sans cet amour il n’y aurait pour nous ni joie ni douleur en ce monde, la vie n’existerait plus »). En outre, tout ce qui peut se passer autour de Vronski et d’Anna se situe dans leur subejctivité, anéantissant l’objectivité : « toutes les choses étrangères à leur passion leur étaient devenues parfaitement indifférentes ». Mais ils ne peuvent pas vivre leur amour au grand jour, ils sont contraints de s’aimer en cachette « maudissait les obligations mondaines qui les contraignaient, pour sauver les apparences, à mener une vie de ruse et de dissimulation, à se préoccuper sans cesse du qu’en-dira-t-on ». Aucun bonheur ne semble donc possible pour les deux amants et la souffrance paraît être le seul sentiment qu’engendre leur liaison. Comme le souligne Emmanuel Waegemans dans son Histoire de littérature russe, il s’agit d’une « passion amoureuse dévorante dans un monde qui la contrarie » (6).
Face à cette impasse, Anna va chercher désespérément une issue. Dans le troisième extrait, alors qu’elle a annoncé à son mari Alexis Alexandrovitch sa liaison avec Vronski, elle réalise qu’elle a commis l’irréparable : « elle […] comprit soudain qu’on ne lui pardonnerait point, que le monde entier serait sans pitié pour elle comme ce ciel et cette verdure ». On pourrait de nouveau insister ici sur cette relation entre la nature et les états d’âme. Nous avions noté prédemment les doutes caractéristiques du personnage romantique, confronté à un amour qui unit mais qui en même temps sépare. De fait, Anna est un être déchiré, constamment tourmenté : « elle se sentit en proie aux hésitations, au dédoublement intérieur ». Ici, ainsi qu’à de nombreuses reprises dans le roman, Tolstoï nous immerge dans les tourments de ses personnages et dans leurs questionnements intérieurs. Complètement perdue, Anna décidera finalement de fuir ce monde dans lequel elle n’a plus sa place. La relation des deux amoureux semble donc sans issue, ils sont voués à souffrir éternellement et ces souffrances du cœur et de l’âme s’intensifieront tout au long du roman…
Sous les yeux de son mari, Anna (Sophie Marceau) s'inquiète pour Vronski qui concourt dans une course hippique. Fim de Bernard Rose (1997)
Décadence et suicide
Cette passion fatale poussera dans un premier temps les deux amants à fuir la société russe pour voyager notamment en France et en Italie. Mais très rapidement l’ennui s’empare de leur quotidien et leur relation se détériore progressivement. De retour en Russie, ils vivent en marge de la société. Anna ne supporte plus d’avoir trahi son mari et abandonné son fils, tandis que Vronski vit difficilement sa liaison et les accès de jalousie d’Anna. Désespérée, celle-ci ne voit plus qu’une seule issue : le suicide.
Étudions désormais cette dégradation de la relation entre Anna et Vronski.
Le voyage d’Anna et Vronski à travers l’Europe
Cette première période de délivrance morale et de retour à la santé fut pour Anna une époque de joie exubérante. L’idée du mal qu’elle avait causé ne parvenait pas à empoisonner son ivresse : ces souvenirs étaient trop douloureux pour qu’elle y arrêta sa pensée, et d’ailleurs ne devait-elle pas à l’infortune de son mari un bonheur assez grand pour effacer tout remords ? Les événements qui avaient suivi sa maladie […] tout cela lui semblait un cauchemar dont son voyage à l’étranger, seule avec Vronski, l’avait délivrée.
Quant à Vronski, malgré la réalisation de ses plus chers désirs, il n’était pas pleinement heureux. Éternelle erreur de ceux qui croient trouver le bonheur dans l’accomplissement de tous leurs vœux, il ne possédait que quelques parcelles de cette immense félicité rêvée par lui. Les premiers temps qui suivirent sa démission, il savoura comme il sied le charme de la liberté conquise. Mais cet enchantement fut de courte durée et céda bientôt place à l’ennui. Il chercha presque à son insu un nouveau but à ses désirs et prit des caprices passagers pour des aspirations sérieuses.
Anna se jette sous un train dans la gare où elle avait rencontré Vronski
Un sentiment semblable à celui qu’elle éprouvait jadis avant de faire un plongeon dans la rivière, s’empara d’elle, et elle fit le signe de la croix. Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs d’enfance et de jeunesse ; les minutes heureuses de sa vie scintillèrent un instant à travers les ténèbres qui l’enveloppaient. Cependant elle ne quittait pas des yeux le wagon, et lorsque le milieu entre les deux roues apparut, elle […] se jeta sur les genoux sous le wagon, comme prête à se relever. Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? Que fais-je ? Pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant effort pour se rejeter en arrière. Mais une masse énorme, inflexible, la frappa à la tête et l’entraîna par le dos. […] Et la lumière qui pour l’infortunée avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat, illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre, puis crépita, vacilla, et s’éteignit pour toujours.
Dans le premier passage, Vronski et Anna voyagent à travers l’Europe ce qui procure aux deux amants un illusoire sentiment de bonheur et de liberté. Ainsi Anna traverse-t-elle une période de « délivrance morale » qui lui procure une « joie exubérante ». Elle oublie toutes les souffrances endurées pour profiter pleinement de son état d’ « ivresse » : « tout cela lui semblait un cauchemar dont son voyage à l’étranger, seule avec Vronski, l’avait délivrée. » Mais ce pur bonheur sera de courte durée. L’ennui ne tarde pas en effet à s’installer dans leur quotidien, notamment chez Vronski qui supporte mal cette vie en marge de la société. La « réalisation de ses plus chers désirs » entraîne donc chez lui un sentiment d’insatisfaction à l’image du personnage romantique qui trouve son bonheur dans la recherche vaine d’un impossible inatteignable. Dès lors, Vronski n’éprouve plus la sensation intense qu’il ressentait au moment où Anna refusait encore d’avouer son amour pour lui : « Combien de fois ne s’était-il pas répété que le bonheur n’existait pour lui que dans cet amour ; et maintenant qu’elle l’aimait comme seule peut aimer une femme qui a tout sacrifié à sa passion, il se sentait plus loin du bonheur qu’à l’époque où il avait quitté Moscou pour la suivre. » Selon Tolstoï d’ailleurs, « tous les hommes font la même erreur, de s’imaginer que bonheur veut dire que tous les vœux se réalisent ». Ici, c’est le cas de Vronski qui en voyageant avec Anna, ne possède finalement « que quelques parcelles de cette immense félicité rêvée par lui ». Son émerveillement des premiers jours cède progressivement place à l’ennui et au désenchantement.
De fait, Vronski va s’éloigner progressivement d’Anna dont les scènes de jalousie lui seront de plus en plus pénibles. Celle-ci se met par ailleurs à regretter d’avoir abandonné son fils et trahi son mari. Ses tourments s’intensifient et elle finit par sombrer dans la mélancolie et la culpabilité. Comme le remarque Jean Lionnet, « Anna Karénine n’est point heureuse, faute d’avoir réalisé l’égoïsme total : elle pense, malgré elle, au devoir ; elle pense à son fils abandonné ; elle ne peut être ni vraiment mère ni vraiment épouse ; elle a honte et elle souffre » (7).
← Anna (Vivien Leigh) et Vronski (Ralph Richardson) dans le film de Julien Duvivier (1948)
Prise dans un engrenage dont elle ne peut se délivrer, elle mettra fin à ses jours en se jetant sous un train. Dans le deuxième passage, on peut voir en effet tout le désespoir qui s’empare d’elle : « Ce geste familier réveilla dans son âme une foule de souvenirs d’enfance et de jeunesse ». Si elle se remémore « les minutes heureuses de sa vie », celles-ci paraissent insignifiantes à côté des « ténèbres » qui l’anéantissent. Tolstoï accentue la tragédie de la scène par une description d’un réalisme froid qui contraste avec le pathétique de la scène : « une masse énorme, inflexible, la frappa à la tête et l’entraîna par le dos ». Ce décès triste, douloureux semble paradoxalement la délivrer d’une vie difficile « le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat », la mort semble presque joyeuse (« illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre »). Comme il a été justement dit, « sa mort est une protestation symbolique contre l’homme qu’elle aime et la société qui la repousse » (8). C’est ainsi que s’éteint pour toujours Anna laissant derrière elle une existence malheureuse et un amant qui malgré son éloignement perd sa seule raison de vivre. Vronski décidera en effet à la suite du suicide d’Anna de s’engager dans l’armée pour combattre les Turcs, son existence n’ayant plus d’intérêt après ce drame…
Au terme de notre première partie, nous pouvons affirmer que cet amour et ce bonheur impossibles, à la fois fragiles, malheureux et sublimes, sont tout à fait caractéristiques du Romantisme, et qu’ils portent la marque proprement doloriste et désespérante du pessimisme généralisé qui marquera la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.
Cliquez ici pour accéder à la section 2 (Un roman qui reflète la transition vers le Réalisme).
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NOTES
(1) Nous empruntons cette expression à Claude Frochaux, L’Homme seul (deuxième partie), éditions L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001. Page 200. (2) Eugène-Melchior de Vogüé, Le Roman russe, deuxième édition, éditeur : E. Plon, Nourrit et Cie, Paris, 1888.
(3) Émile Hennequin, Écrivains francisés : Dickens, Heine, Tourgueneff, Poe, Dostoïewski, Tolstoï, éditionq Perrin, Paris, 1889. (4) Cité par Sylvie Luneau, « Notice » du roman de Léon Tolstoï, Anna Karénine, op. cit. page 868.
(5) Emmanuel Waegemans (traduit du néerlandais par Daniel Cunin), Histoire de la littérature russe, Presses universitaires du Mirail, « Coll. Amphi 7 », Toulouse 2003, page 142.
(6) ibid.
(7) Jean Lionnet, L’évolution des idées chez quelques-uns de nos contemporains. 1ère série : Zola, Tolstoï, Huysmans, Lemaître, Barrès, Bourget, le roman catholique, Perrin, Paris 1903. Cliquez ici pour accéder au document dans Gallica. (8) http://litterature-russe.blogvie.com/ouvrages-principaux/
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NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, ce travail d’élève est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page)
Relecture et vérification du manuscrit : Bruno Rigolt
Pendant le mois de mai et le mois de juin seront mis en ligne une série d’articles de recherche préparés par les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt dans le cadre de la grande exposition : « Le Romantisme en France et en Europe ». Chaque semaine, un ou plusieurs exposés seront publiés…
Après l’exposé de Roman R. consacré à la guitare romantique je vous propose de découvrir ce remarquable travail de recherche..
Le Romantisme russe par Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.
Classe de Seconde 1 (promotion 2011-2012)
Ivanivitch Ivanov, "La traversée du Dniepr par Nikolaî Gogol" (1845). Détail. Galerie Tretiakov, Moscou.
Aux origines du projet…
Nous n’avions pas beaucoup d’idées d’exposé sur le thème du Romantisme. Nous avons donc dans un premier temps pensé étudier ce mouvement dans un pays en particulier : Italie, Angleterre, Allemagne… Nos recherches n’ont pas vraiment abouti, et puis nous sommes tombées un peu par hasard sur le roman Anna Karénine de Léon Tolstoï que nous ne connaissions aucunement. Nous avons commencé par visionner le film de Bernard Rose avec Sophie Marceau dans le rôle d’Anna, puis entrepris de lire le roman. Ce magnifique drame romantique nous a tout de suite plu. Après des recherches sur l’auteur et son œuvre, nous avons finalement élargi notre exposé au Romantisme russe, notamment à la poésie de Pouchkine et de Lermontov ainsi qu’à la peinture, ce qui nous a permis d’étudier un Romantisme « pur » par opposition au roman Anna Karénine qui porte déjà l’influence du Réalisme. Ainsi, l’étude de ces trois arts nous a semblé nécessaire afin d’avoir la vision la plus exhaustive possible du Romantisme en Russie…
← l’affiche du film Anna Karenine de Bernard Rose (1997) avec Sophie Marceau
La Russie étant un pays de l’Orient, sa culture littéraire, pourtant très riche, est assez mal connue en Occident, notamment à cause des problèmes rencontrés pour traduire la langue russe qui s’exporte peu, même encore de nos jours. Or, comme il a été justement dit, la littérature est »le miroir dans lequel se reflète un peuple entier »(1), elle est donc essentielle à la compréhension de l’identité d’un pays. Ainsi, semble-t-il pertinent de s’interroger sur les mouvements culturels qui ont parcouru l’histoire de la Russie. Nous nous intéresserons dans cette étude au Romantisme, mouvement tardif et court en Russie qui a été largement influencé par l’Occident, tout en s’émancipant des cultures européennes par un retour aux traditions. Nous verrons également qu’il a très rapidement laissé la place au Réalisme.
À travers quelques œuvres précises, nous chercherons à comprendre tout d’abord l’influence qu’à eue le Romantisme sur la Russie. Ainsi, nous commencerons par l’analyse de deux tableaux de la peinture romantique russe « La traversée du Dniepr par Nikolaï Gogol » ainsi que « La Tempête » (ou Le chêne foudroyé ») que nous comparerons à des œuvres picturales occidentales (2). Dans un second temps, nous nous attarderons sur la poésie, à travers la « Conversation entre un libraire et un poète » de Pouchkine, écrivain à l’origine de la grande littérature russe, et qui a inspiré un nombre considérable d’auteurs, dont les plus illustres sont Lermontov, Gogol, Tolstoï, Dostoïevski, Tourgeniev ou encore au siècle suivant Blok, Boulgakov… Mis en musique par les plus grands, à commencer par Tchaïkovski, il a été traduit par Prosper Mérimée et sa nouvelle La Dame de Pique sera adaptée prochainement par le réalisateur russe de Taxi Blues et Tsar.
Nous présenterons également un autre grand poète, Lermontov, dont nous étudierons le très beau texte lyrique « La voile ». Enfin, nous achèverons notre recherche par l’étude du roman Anna Karénine de Léon Tolstoï, qui marque déjà la transition vers le Réalisme. Ce roman, reconnu comme l’une des œuvres marquantes du XIXe siècle, a inspiré et continue d’inspirer le cinéma : on compte pas moins de six films de 1914 à 1997 et une septième adaptation doit sortir prochainement (de Joe Wright, le réalisateur d’Orgueils et Préjugés, avec Keira Knightley et Jude Law).
Ivan Aïvazovski, « La Neuvième Vague » (1850)
Première partie
Du Sentimentalisme au Romantisme
1-1 Le Romantisme russe et son contexte
Apparu trente ans plus tard qu’en Allemagne, à l’époque où la réaction antiromantique se développait en Occident, le mouvement romantique russe a été de courte durée (1825-1840). Nous commencerons cette étude par un bref rappel du contexte historique et littéraire dans lequel est né le Romantisme en Russie.
Vers la fin du XVIIIe siècle, la culture russe évolue sous l’influence de l’idéologie des Lumières, qui vise à transmettre le savoir pour combattre l’ignorance, l’absolutisme et le servage. À ce titre, le pays entretient des relations nombreuses avec l’Occident et les universités se développent. Ces tendances idéalistes et libérales s’emparent en effet des esprits de la jeune Russie, amenant cependant à une répression importante. « Pendant la période de réaction aux idées des Lumières, les intellectuels, les professeurs et les enseignants sont persécutés par les autorités. La quasi-totalité de la première génération d’intellectuels, formée à l’université de Moscou, est poursuivie à cause de sa libre-pensée » (3).
Voici comment l’encyclopédie en ligne Larousse présente ce contexte : « La fin du XVIIIe siècle est donc une époque de gestation, où les thèmes nationaux et la sensibilité personnelle s’accordent à la sensibilité préromantique de l’Europe. Karamzine (1766-1826), introducteur du Sentimentalisme, inaugure les premiers grands récits en prose, et surtout milite en faveur d’une langue russe libérée des archaïsmes. Il a ses partisans, regroupés dans la société Arzamas », une sorte d’académie qui a été, pour le romantisme russe, le centre d’attaque et de résistance contre les classiques.
← Vasily Tropinin, portrait de Nikolaï Karamzine (1818). Détail
György Mihály Vajda dans Le Tournant Du Siecle Des Lumieres, nous éclaire sur cette période d’intenses transformations : « La crise du sentimentalisme russe, écrit-il, survient entre 1800 et 1810. […] Zukovskij (1783-1852) qui présente d’ailleurs certains rapports non seulement avec la poésie, mais aussi avec la peinture romantique allemande (Caspar David Friedrich), constitue une transition entre le sentimentalisme et le romantisme, qui deviendra très caractéristique de l’Europe orientale » (4). Comme il a été remarqué à juste titre, « la poésie de Byron est une véritable révolution pour les Russes aux alentours de 1820. Ses contes orientaux provoquent des passions et sont immédiatement traduits et imités. En vingt ans, près de 200 poèmes épiques et lyriques byroniens sont composés. Pourtant, Pouchkine et Lermontov sont les seuls véritables créateurs de poésie lyrique épique » (4).
Karl Brioullov, portrait de Vassili Joukoski (1837). Détail →
C’est à cette période que commence un véritable « âge d’or » de la poésie russe. D’une part, les poètes décabristes (ou « décembristes »), s’inspirant des idéaux de la Révolution française, vont concourir à l’épanouissement d’un romantisme révolutionnaire et national. D’autre part, dans la lignée de Pouchkine (1799-1837), va se développer une intense période de renouvellement de la langue et des idées, qui « ouvre des perspectives neuves à la fois à la poésie et à la prose, au théâtre et à la nouvelle, en réussissant une synthèse de la tradition et des influences étrangères » (Encyclopédie en ligne Larousse, op. cit.). En 1820, Pouchkine est condamné à l’exil dans le Caucase par le tsar Alexandre Ier : ces six années d’exil sont essentielles pour l’inspiration de Pouchkine, c’est là qu’il conçoit ses poèmes romantiques dont « La fontaine de Bakchisarai » ou la « Conversation entre un libraire et un poète » que nous étudierons plus spécifiquement.
Nous avons trouvé dans l’ouvrage collectif publié par l’UNESCO Histoire de l’humanité (5) ces propos qui nous ont paru très intéressants : « Pouchkine porte un grand intérêt au folklore et à l’histoire de la nation, qui lui fournissent les sujets de ses célèbres contes […]. Cependant, ce sont la vie et les sentiments de l’homme noble et instruit de son époque qui constituent le thème central de son œuvre […]. Ce dialogue avec la culture folklorique et cette quête de la connaissance de soi évoluent en étroite connexion avec la culture européenne vers une réinterprétation de ses thèmes principaux ».
Un autre grand poète qui s’impose également est bien sûr Lermontov (1814-1841). Nous consacrerons dans notre exposé plusieurs paragraphes à son œuvre.
← Alexandre Pouchkine par Vassili Tropinine (1827)
Les genres caractéristiques de la poésie russe sont l’épître, la ballade, la chanson et l’élégie. Mais nous verrons dans a suprématie de ce courant littéraire n’est cependant que de courte durée. De fait, les œuvres de Lermontov et de Gogol (1809-1852) reflètent déjà la transition vers le réalisme : les sujets qui retiennent les écrivains ne sont plus les mêmes. Après 1840, les poètes qui suivaient la voix de Pouchkine se dispersent : c’est la fin du Romantisme.
1-2 La peinture romantique russe
Comme les romantiques français, les écrivains et artistes russes voyagent. Certains vont en Orient : c’est « le Grand Tour » ou en Italie « le Petit Tour » : à ce titre, toute une série de toiles seront peintes dans la péninsule. Voici ce qu’affirme Didier Rykner dans La Tribune de l’Art à propos des peintres russes de cette époque : « Souvent formés en France ou par des artistes français, ayant beaucoup voyagé, en Allemagne notamment, les peintres russes montrent ce qu’ils doivent à l’art de ces deux pays, même s’ils possèdent leur propre originalité. On pourrait ainsi évoquer l’exemple des paysagistes germaniques, Friedrich en premier lieu, dans des œuvres comme La Traversée du Dnieprpar Nikolaï Gogol d’Anton Ivanovitch Ivanov ou La Tempête de Maxime Nikiforovitch Vorobiev mais ce serait sans doute fort réducteur, tant ces toiles traduisent un sentiment encore différent et indéfinissable ».
Comparaison de « La Tempête » (« Le chêne foudroyé ») de Maxime Nikiforovitch Vorobiev (1842) avec « l’arbre aux corbeaux » de Caspar David Friedrich (1822)
Maxime Nikifororovitch Vorobiev, "La Tempête- le chêne foudroyé" (1842)
Caspar David Friedrich, "L'Arbre aux corbeaux" (1822)
Commençons notre étude comparative avec le tableau de Friedrich. Ce qui s’impose d’emblée, qui est l’une des caractéristiques récurrentes du peintre, est la représentation de cette nature tourmentée qui en est le thème principal. À cet égard, le contraste entre la vie et la mort est saisissant : c’est l’hiver et l’arbre demeure désespérément seul dans ses tourments.
Le tableau « La Tempête » semble beaucoup plus violent : à la nature tourmentée s’ajoute le pathétique du mal du siècle, cette inadaptation à la marche du temps, ainsi qu’un sentiment non moins saisissant de lugubre. C’est la tempête dans la nature mais également dans l’âme humaine. Le paysage représenté a été d’ailleurs perçu comme une allégorie de la mort de Kleopatra Vorobiev, la femme de Nikiforovitch Vorobiev. Regardez combien l’image de l’éclair aveuglant se combine avec la furie des trombes aériennes ! La violence déchaînée des torrents d’eau est également renforcée par la vue de la vallée sauvage. Les éclairs qui brillent dans le lointain annoncent la possibilité de catastrophes ultérieures, la dynamique de la couleur accompagne l’entrechoquement de la lumière et de l’ombre. Le peintre veut faire de sa souffrance une catastrophe universelle. Personne ni avant ni après lui n’invoquera une telle violence des émotions à travers la peinture de la nature, qui prend ici une dimension presque apocalyptique !
En conclusion, ces tableaux inspirent une mort certaine et solitaire malgré un but différent apparent. Le russe Vorobiev veut faire de son cas une « généralité » contrairement à Friedrich qui reste plus individualiste et contemplatif dans sa peinture.
Comparaison de « La traversée du Dniepr par Nikolaî Gogol » (Ivanivitch Ivanov, 1845) avec Julie et Saint-Preux sur le lac Léman » de Charles Crespy le Prince (1824)
Ivanov, "La traversée du Dniepr par Nikolaî Gogol" (1845) Détail. Galerie Tretiakov, Moscou
Charles-Edouard Crespy le Prince , "Julie et Saint-Preux sur le lac Léman" (1824)
Peint en 1824, le tableau de Charles-Edouard Crespy le Prince relève de la sensibilité romantique. Il évoque d’ailleurs un épisode célèbre du roman épistolaire Julie ou la Nouvelle Héloïse rédigé en 1761 par Jean-Jacques Rousseau. Pour une analyse complète du tableau, cliquez ici. Bornons-nous ici à quelques remarques rapides, qui reprennent pour l’essentiel l’analyse publiée dans l’Espace Pédagogique Contributif : L’expression des sentiments est magnifiquement exprimée par le peintre. De fait, l’immensité horizontale du lac évoque l’évasion et l’ailleurs. Sa contemplation, mêlée au murmure apaisant des rames glissant sur l’eau, plonge le spectateur dans la méditation et le recueillement. Cependant, ce spectacle grandiose connote aussi le pathétique tragique, car Julie et Saint-Preux ne peuvent vivre leur amour. Quant à la profondeur du lac, elle laisse présager un destin funeste, suggérant que le bonheur est à jamais perdu. Le paysage, typiquement romantique, symbolise donc à la fois le dépaysement, l’immensité, l’infini, mais par contraste le désordre des sentiments, les orages du cœur, les tempêtes de l’amour… Plus qu’un paysage qui fait rêver, on devine les déchirements de Julie et de Saint-Preux, on imagine combien nos deux amoureux seront voués à la souffrance ! »
Quant à Ivanov (1806-1858), à la différence de Friedrich dont la réputation outre Rhin n’est plus à faire depuis longtemps, c’est un peintre peu connu en Occident, la plupart de ses œuvres étant exposées en Russie. C’est pourtant un artiste exceptionnel mais il est vrai « académiste », ce qui lui sera reproché sévèrement. Dans ce tableau qui allie avec bonheur les règles du classicisme à l’imaginaire romantique, Ivanov réinvestit les contes populaires racontés dans son enfance par les paysans auxquels il rendait visite. Tout semble en effet hors du temps : le réel et l’imaginaire se côtoient à merveille pour créer un paysage presque onirique, situé au cœur de l’affectif du sensible.
Comme il a été justement noté, « l’artiste crée le tableau poétique d’une soirée paisible, quand les derniers rayons du soleil couchant glissent sur la surface lisse de l’eau endormie, inondent le ciel de leur reflet rose et jaune, rejaillissent en reflets rouges sur les pentes des falaises de la berge. « Superbe est le Dniepr par beau temps ! », s’écriait Gogol, et la calme majesté du vaste fleuve, charriant ses eaux lentes, n’est pas altéré par les scènes de genre insérées dans la composition du tableau : les barques qui avancent, les pêcheurs sur la berge » (6). De fait, on a l’impression qu’il n’y a presque plus de différence entre la perception du réel et l’onirisme.
Comme chez Crespy le Prince, le spectacle de l’eau, mais aussi le coucher du soleil sont propices à une vaste méditation qui emporte le spectateur dans l’imaginaire : au spectacle grandiose du Léman correspondent la majesté et l’immensité du Dniepr qui laisse place à une rêverie qui n’en finit pas. De même, le coucher du soleil est important car il connote chez les Romantiques la fuite vers un ailleurs indéterminé. Dans les deux tableaux, les embarcations semblent d’ailleurs se diriger vers un lointain non précis qui sollicite l’émotionnel et l’affectif. Comme nous le comprenons grâce à ces deux tableaux, le Romantisme est bien le mouvement qui, faisant communier le réel et l’imaginaire, amène à saisir l’invisible dans le visible.
1-3 La poésie romantique russe : Pouchkine et Lermontov
1-3-1 Notes biographiques sur Pouchkine 1-3-2 Étude de la poésie : « Conversation entre un libraire et un poète » (extraits) 1-3-3 Biographie de Lermontov 1-3-4 Étude du poème « La Voile »
Dans les années 1820, la poésie russe connaît une véritable renaissance avec les poètes « décabristes » en particulier Lermontov et Pouchkine. C’est sur ce dernier que nous nous attarderons ici.
« Il ne suffit pas d’être poète pour être poète national ; il faut encore être pour ainsi dire, élevé au sein de la vie de son peuple, il faut partager les espérances de sa patrie, ses aspirations, ses pertes, en un mot, vivre de sa vie, et l’exprimer involontairement en s’exprimant soi-même »
Pouchkine cité par Alexandre Koyré, Études sur l’histoire de la pensée philosophique en Russie, éd. J. Vrin, Paris 1950. Page 165
1-3-1 Notes biographiques sur Pouchkine
Né à Moscou le 26 mai 1799 et mort en 1837, Pouchkine est issu d’une famille de vieille noblesse amatrice d’arts et de littérature. Sans nul doute, Pouchkine peut être considéré come le chef de file de l’école romantique en Russie (7) : c’est en effet lui qui donna à la littérature russe ses lettres de noblesses en l’affranchissant des cadres normatifs étrangers. Dans ses œuvres (la plupart censurées et devant être publiées à l’étranger), il réclame pour son pays égalité, justice et liberté. De par ses origines, Pouchkine se sent en effet investi d’une responsabilité historique et politique à l’égard de la nation russe. C’est par la lecture des textes de Voltaire qu’il façonne d’abord ses idées : particulièrement « son idéal esthétique de clarté, de sobriété, de mesure » ainsi que « son idéal politique […] fondé sur une conception rationaliste des droits naturels de l’homme garantis par la souveraineté des lois » (8).
Condamné à l’exil par Alexandre Ier, en 1820 et exclu de l’armée en 1823 , il fréquente des amis libéraux et rencontre les futurs conjurés décembristes. Durant cette période d’exil il découvre Byron dont les poèmes lui fourniront des modèles pour ses poèmes du Sud comme : « La Fontaine de Bakhtchisaraï » ou « Le Prisonnier du Caucase« .
Pouchkine mène une vie de bohême, faite de conquêtes amoureuses et de frasques qui lui valurent plusieurs duels dont il sortira indemne, sauf le dernier qui lui sera fatal. Il meurt à l’âge de trente-sept ans, des suites d’une blessure reçue lors d’un duel avec son beau-frère, le baron d’Anthès, qui aurait courtisé sa femme. Lermontov écrit alors en 1837 la célèbre poésie intitulée « La Mort du poète ».
Les œuvres de maturité de Pouchkine sont évidemment les plus essentielles. Sans entrer dans les détails, nous reprenons ici quelques informations que nous avons trouvées sur Internet et qui nous ont paru intéressantes :
1-3-2 Étude de la poésie « Conversation entre un libraire et un poète » (extraits)
À quoi puis-je ici-bas prétendre? On me bat froid. Est-il resté Dans mon cœur une image aimable ? L’amour, l’ai-je vraiment goûté ? […] Eh quoi ! Mes soupirs amoureux Et mes paroles vont paraître Délire abscons d’un malheureux. Un cœur les comprendra peut-être, Non sans un morne frisson. Oui, Tel est le sort. Il faut l’admettre. Ah ! Faire renaître aujourd’hui La poétique rêverie. Oui, seul ce cœur débrouillerait Tout le flou brumeux de mes rimes. Elle seule en moi brûlerait D’un amour aux flammes sublimes. Elle repousse de la main Et mes prières et ma détresse.
C’est en 1824, alors qu’il a vingt-cinq ans et qu’il traverse une diffcile période liée à l’exil, que Pouchkine rédige la « Conversation entre un libraire et un poète ». L’auteur y exprime ses doutes et un certain rejet de la société, qui est l’une des caractéristiques inhérentes au Romantisme. Particulièrement lyrique, ce passage pourrait être considéré comme un épanchement, tant il privilégie la tonalité affective : nous retrouvons en effet l’expression déplorative des sentiments et l’exaltation du moi.
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Plusieurs thèmes apparaissent, notamment un certain rejet de la vie, qui au yeux du poète à perdu de son importance, de sa valeur. De fait, il évoque à plusieurs reprises cette envie de fuir le temps et de réenchanter le monde grâce au pouvoir évocateur de la poésie.
On pourrait à ce titre mentionner avec quelle vigueur expressive ce « poète maudit » exprime ses doutes sur sa vie sentimentale et sur son passé, ainsi que sa méfiance vis-à-vis d’une société qui le rejette. Nous retrouvons cet aspect par exemple dans ces vers désabusés aux tonalités si pathétiques :
À quoi puis-je ici-bas prétendre? On me bat froid. Est-il resté Dans mon cœur une image aimable ? L’amour, l’ai-je vraiment goûté ?
Doutes et interrogations sur le sens de l’existence humaine se succèdent : le je lyrique semble ici plein d’amertume et de désespoir ; n’oublions pas, comme nous l’avons mentionné dans notre notice biographique que cet être épris de liberté qu’est Pouchkine a été proche des « décembristes », ce qui explique sans douute se révolte. Même si le romantisme russe est spécifique, on pense quand même à Baudelaire ou à Byron… L’antithèse entre le présent, sans amour et dénué d’intérêt, et la nostalgie d’un passé probablement heureux est renforcée par la tonalité mélancolique qui affecte le texte.
Alexandre Benois, "Pouchkine à Saint-Petersbourg" (détail). Source : Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
1-3-3 Notes biographiques sur Lermontov
Né le 15 octobre 1814 à Moscou, Mikhaïl Iourievitch Lermontov est avec Pouchkine un « sommet de la poésie » russe. Souvent appelé le « poète du Caucase », il doit ce qualificatif à la vie d’exil qu’il a menée : officier dans l’un des régiments qui faisaient la conquête du Caucase, celui-ci a passé sa courte vie dans les montagne lesghiennes, où il a été exilé pour des écrits jugés subversifs par la censure impériale (en particulier son hommage à Pouchkine dans « La mort du poète« ). C’est là qu’il composera ses poèmes les plus fameux. Il meurt en duel à l’âge de 26 ans.
Katkóv écrira d’ailleurs : « Tous les grands poètes russes connaissent le même sort. Ils succombent tous à une mort violente : Griboédov, Pouchkine, Lérmontov… ». Cité par Daniel Cunin dans Histoire de la littérature russe de 1700 à nos jours, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse 2003, page 77.
Extrait du Petit FutéRussie (2012-2013), page 492. Pour accéder au document complet, cliquez ici →
De cette vie d’errance à travers la Russie reculée et les monts du Caucase, lui viendra l’image d’un poète-prophète, souvent en rupture avec la société. Ainsi en 1838, « il rédige un poème dans la lignée du Faust de Goethe qu’l intitule Le Démon. Dans ce poème, l’auteur reprend le mythe de Satan et met en scène un ange déchu aspirant au salut de son âme grâce à l’amour qu’il voue à une mortelle » (9).
Plus encore que Pouchkine, Lermontov est l’exemple même du poète romantique. Très marqué par la poésie de Byron, il sera fortement affecté par la mort de Pouchkine. L’essayiste russe Alexandre Herzen, n’hésite pas à ce titre à affirmer que « le coup de revolver qui a tué Pouchkine, tira Lermontov de son sommeil ». De cet événement traumatisant, l’auteur conservera toute sa vie la tonalité douloureuse dont tous ses vers sont empreints.
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La poésie de Lermontov est parcourue par le souffle douloureux de l’exil. Il en ressort un regard triste et souvent pessimiste sur l’existence humaine. De là ce sentiment d’inanité et de vide dont son poème « La voile » est un parfait exemple.
Notons enfin que la plupart des poèmes de Lermontov sont fortement connotés politiquement : son exil en effet l’amènera à cultiver sa « nature sombre, misanthropique, froidement railleuse. Ses œuvres sont la fidèle expression de l’amertume presque continuelle de sa pensée » (10).
Terminons cette brève présentation par ces propos de Lermontov qui ont valeur d’autoportrait : « J’ai vécu sous l’empire d’une unique pensée, d’un unique désir, mais ardent, passionné… » (Cité par François Cornillot, « Lermontov ou la soif éternelle » Cahiers du monde russe et soviétique, année 1976, volume 17, numéro 17-1, pages 81-111. Article consultable sur Persée. Article téléchargeable en cliquant ici.
1-3-4 Étude du poème « La Voile »
Écrit en 1831, « La Voile » est un poème allégorique dans lequel Lermontov, en s’identifiant à une voile, exprime son mal-être ainsi que sa quête désespérée du bonheur…
La Voile
Une voile blanche et solitaire apparaît Dans le brouillard bleu des mers. ― Que cherche-t-elle en terre lointaine ? Qu’a-t-elle quitté dans son pays ?
Les vagues jouent, le vent siffle, Le mât ploie et s’écrie ; Hélas ! ― ce n’est pas le bonheur qu’elle cherche Et ce n’est pas le bonheur qu’elle fuit ! ―
Au dessous d’elle, un courant plus clair que l’azur Au dessus d’elle, un rayon doré de soleil : ― Mais elle, rebelle, réclame la tempête, Comme si dans les tempêtes se trouve la paix !
Sans nul doute possible, « La Voile » de Lermontov exprime remarquablement cette quête éperdue du bonheur chantée par les Romantiques. De fait, cette voile ne part-elle pas pour un voyage « en terre lointaine » ? Dès lors, une question traevrse notre esprit : pourquoi part-elle, vers quel lieu de la Terre, dans quel but ? Rien ne semble plus la retenir, plus rien ne la rattache à la société : on peut donc déduire que cette voile est malheureusement à la recherche de l’impossible lieu d’un impossible bonheurdu bonheur… En vain, car cette ette voile a perdu espoir à jamais : cette quête n’est donc qu’échec en ce bas monde.
Piotr Zabolotski, portrait de Mikhaïl Lermontov (1837)
Par certains aspects, on songe à « Brise Marine » de Mallarmé… De fait le voyage est associé à l’idée de fuite : la mer, assez calme au début s’anime soudain dans la deuxième strophe : les vagues »qui jouent » et le vent « siffle » célèbrent presque la tempête. Dans un style certes très différent, on pourrait évoquer ici le fameux « Bateau ivre » de Rimbaud : la tempête est en effet associée à l’idée d’une transfiguration après la mort selon une symbolique mélodramatique souvent exploitée par les Romantiques. La fin du poème est comme l’avènement d’un paysage soudain paisible, plus pur que le ciel, inaccessible aux lois de l’ordonnance humaine.
Notons à cet égard combien la voile est « rebelle » : elle s’oppose aux règles, à la société et à ses codes. De là ce goût du risque et de la transgression célébré par tous les Romantiques : dans le monde spleenétique, trop calme et trop paisible, la voile est l’allégorie du bonheur introuvé et qui n’a de cesse de célébrer dans la tempête, le mal et le coté obscur de la vie, pour atteindre enfin l’idéal. On pourrait ici évoquer ce qu’on a appelé le romantisme noir cher à Baudelaire, Rimbaud et plus encore le Lautréamont des Chants de Maldoror.
Comme nous avons essayé de le montrer dans cette première partie de notre exposé, le Romantisme européen a joué un rôle prépondérant dans la culture russe. Ainsi, Byron a très largement inspiré des auteurs comme Pouchkine notamment. On peut également noter la forte influence française que ce soit dans la littérature mais aussi en peinture. Mais si le Romantisme russe s’est largement inspiré des cultures européennes, il s’est forgé une identité propre qui lui a permis de s’affranchir progressivement des influences occidentales…
Clarisse Q. Sarah B. et Mylline Z.
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Notes
(1) A. de Villamarie, avant-propos du roman de Mikhaïl Lermontov, Un héros de notre temps. Bibliothèque russe et slave.
(2) La peinture romantique russe a d’ailleurs fait l’objet d’une remarquable exposition au musée de la Vie romantique à Paris du 28 septembre 2010 au 16 janvier 2011.
(3) Histoire de l’humanité : 1789-1914 (collectif), publié par l’UNESCO, Coll. « Histoire Plurielle », Paris 2008, page 846.
(4) György Mihály Vajda (sous la direction de), Le Tournant Du Siecle Des Lumieres, John Benjamins/Association Internationale de Littérature comparée, Budapest 2002 page 65.
(5) Histoire de l’humanité, op. cit. pages 502-503. (6) Svetlana Stepanova, à propos du tableau lors de l’exposition « La Russie Romantique » (Musée de la Vie Romantique, Paris. Exposition du 28 septembre 2010 – 16 janvier 2011)
(7) Même si « la période romantique de Pouchkine sera relativement brève ». Charles Weinstein, Pouchkine : Choix de poésies, page 8.
(8) Encyclopedia Universalis, article « Pouchkine« .
(9) Cosimo Campa, La Littérature européenne, Studyrama 2005, page 68.
(10) Au bord de la Néva. Contes russes, traduits par Xavier Marmier, Paris 1865, page 2.
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Relecture et vérification du manuscrit : Bruno Rigolt
« Les mots qui s’évadent… » Hommage au Surréalisme
Par la classe de Première STMG4
— Promotion 2011-2012 —
Deuxième livraison
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Comme vous le savez si vous suivez régulièrement l’actualité littéraire de ce blog, la classe de Première STMG4 du Lycée en Forêt a souhaité rendre hommage à travers cet atelier d’écriture au Surréalisme. La semaine dernière, les premiers textes rédigés par les étudiants ont été présentés. Voici la deuxième livraison.
Pour accéder aux premiers textes publiés et lire la présentation de la démarche adoptée par la classe, cliquez ici.
Bonne lecture…
← Dans ce texte publié en 1929, André Breton propose une nouvelle réflexion sur le langage comme remise en cause complète du rationalisme. Voir aussi le texte dupremier Manifeste (1924).
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Prochaine livraison : samedi 19 mai 2012.
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Pour montrer la neige par Dylan B.
Au moment de partir en voyage
Pour sortir de l’horizon
Ainsi plein de souvenirs tirés d’une mémoire
Sur le sable
Le visage plein de luxe, de lune et d’argent
Pour montrer la neige
Aux lèvres gercées de la mer…
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La brise m’embrasse à flot flottant par Lamya E. B.
Ta chevelure telle un soleil de midi éclaire ma face obscure
Ta chevelure comme un soleil purement chaud…
Comme une joie de vie supérieure à celle de l’Homme.
Seulement là s’opère une sorte de symbiose harmonieuse :
La meilleure façon d’aimer c’est de ressentir les mêmes désirs
Que l’oiseau disparaissant à la belle étoile.
Mais le sais-tu : la première femme fut celle retrouvée
Dans les bras du monde de la mélancolie.
Et moi je dis OUI, car la brise m’embrasse à flot flottant…
« La meilleure façon d’aimer c’est de ressentir les mêmes désirs
Que l’oiseau disparaissant à la belle étoile… » (Cliché photographique : Bruno Rigolt)
La paix vivra demain par Mahroua C.
L’amour rose de sang est souvent l’œuvre de la réalité
L’or intérieur efface la jeune tiédeur de la femme si âgée :
La lassitude attend le voyage électrique
Vernis rouge, sourire de la paix morte
La flamme de mes yeux voulait voir les merveilles :
Le soleil des lèvres parfois arraché,
Les talons de la folie courir comme un nuage
Encre triste par Antoine B.
La plume flotte sur le cahier :
J’écris étonné la rime de l’ailleurs
Souvenir rigoureux libre d’orthographe
La forme des étoiles étonne les avions
Attrapés d’oubli d’encre triste
Cœur parti, dur charme foncé
Comme un adieu à jamais :
Le stylo bleu suit la route de la guerre…
Pour feuilleter l’ouvrage dans Google-livres, cliquez ici →
Sous un abri de paradis par Laura L.
Sous un abri de paradis
Le soleil qui fuit devient le vent interminable de l’amour.
Le vol des soldats anime cette volupté
Qui assombrit les paquetages nuageux
Desquels on observe un voyage de moutons
Dormant sensiblement comme un enfant
À l’aube de la guerre :
Le soleil s’est éteint pour elle…
La tristesse de la nuit par Timothée L. F.
Étrangère mélancolie des étoiles
Sur un chemin de sentiments essoufflés
Dans la poussière des mots effacés
Ô limites nostalgiques d’un amour absurde
L’encre coule telle une larme sur la feuille qui se fane
Et certains nuages pleurent
Sous l’emprisonnement de la nuit…
« Étrangère mélancolie des étoiles… » Vincent Van Gogh, « La nuit étoilée », 1889
Magnificence pourpre par Mahawa G.
Près d’une colline verte,
J’ai rencontré tes yeux aussi purs qu’une rose rouge.
J’ai tenu tes mains d’une blancheur semblable
Aux épices brunes de l’orient
Ma tristesse s’allonge dans la nuit,
La société tombe telle des pétales tristes
Qui sourient comme des femmes patientes
Au soleil de l’amour :
Magnificence pourpre de l’humanité éternelle !
Accourir les yeux pleurants par Aurélie V.
Illustration sur une idée d’Aurélie, d’après une planche extraite du manga Code Geass, tome 1
La mise en ligne de la deuxième livraison est terminée. Prochaine livraison : vendredi 25 mai 2012. Pour lire les textes de la première livraison, cliquez ici.
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
« Les mots qui s’évadent… » Hommage au Surréalisme
Par la classe de Première STMG4
— Promotion 2011-2012 —
La classe de Première STMG4 du Lycée en Forêt a souhaité rendre hommage à travers cet atelier d’écriture au Surréalisme. Né dans l’entre-deux guerres, ce mouvement littéraire, artistique et social a en effet bouleversé de fond en comble la vision de l’homme et du monde au vingtième siècle, et plus particulièrement les rapports entre la pensée et le langage poétique.
← la définition de l’écriture automatique dans le premier Manifeste (1924).
Apparenté au rêve, voire au « dérèglement de tous les sens » pour reprendre une formule chère à Rimbaud dans sa fameuse « Lettre du Voyant », le surréalisme a été défini par Breton lui-même dans son premier Manifeste comme un « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».
Cette définition, fortement influencée par la théorie freudienne de l’inconscient, met ainsi en avant la pratique de l’écriture automatique : le but de la poésie selon Breton serait donc de libérer l’esprit (**) des censures rationnelles, esthétiques ou morales exercées par la raison, afin de permettre la production d’images et de phrases novatrices, même si elles semblent absurdes. Mais, comme il a été justement noté, « afin que l’image poétique soit surréaliste, il faut qu’entre les termes de la métaphore, il existe une tension telle que l’image ne soit ni purement absurde, ni tout à fait réductible aux signifiés courants. Il faut un surplus de sens […] » (*). Ce « surplus de sens », la classe de Première STMG4 l’a assurément amené. Je vous laisse découvrir cette semaine les premiers textes créés dans l’atelier d’écriture « Les mots qui s’évadent ».
(*) Timo Kaitaro, Le Surréalisme : Pour un réalisme sans rivage, éd. L’Harmattan, Paris 2008, pages 31-32
(**) Voir à ce sujet la « Citation de la semaine » consacrée à René Crevel.
Je connais l’horizon amoureux des nuages évadés Agités par le vent Et la nostalgie irréelle des mots Se regardant dans l’attente d’un monde Clair où palpitait la membrane d’une larme :
Sentiment étincelant qui brûle au-delà du ciel… Le temps exporte cette crainte noire, Quitte ce coucher de soleil au clair de la brume Loin de toute illusion. Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste…
« Loin de toute illusion. Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste… » (Ill. d’après Pablo Picasso, « Femme aux bras croisés »)
Portrait de la nuit par Léna W.
Et la beauté de la nature provoque une jouissance
Perpendiculaire à l’axe du ciel.
L’extraordinaire semblable aux étoiles
Prend son envol entre le vent
Couleur de bruit
Et le soir à la crinière brune.
Les émeraudes épuisées transmettent leurs troubles
Envolés par l’ailleurs…
Sous le regard du ciel par Camille L-M.
La liberté qui s’évade sous le soleil
Et cette fille superficielle
Sous le regard du ciel :
Deux années qui s’envolent
Loin du cœur et des éclats.
Larmes et palpitantes étincelles
Roses ; désir et pureté
D’où l’on observe
Des wagons de pluie
Ainsi que la souffrance du rire…
Désespoir de lumière « classée sensible » par Aude D.
Trompé par la pitoyable dépendance enlacée
L’enfant violent trop souvent couvé fleurit
Le long des murs
Dans les effets immédiats d’un désespoir de lumière
Classée sensible.
Chagrin : source de fragilité enfantine,
Inspiration rythmée par l’harmonie des larmes
Traquée par cette supportable pression de reconnaissance
Provenant de la fabuleuse source de lumière
Rendant chaque histoire fondée aux épines du cœur.
Instance de peur magistrale
Bercée par ce rythme chauve et seul.
Absence absurde emportée par le vent…
Maintenant flots pourpres par Sofia K.
Angoisse de la lenteur des vagues effacées de cendre,
Merveille idéale, clarté des dieux
Venus s’asseoir
Au creux du monde.
Mon cœur vaste et fluide
Attire la foudre, scelle la pureté dorée du temps
Aux heures fléchissantes.
Maintenant flots pourpres…
« Aux heures fléchissantes. Maintenant flots pourpres… » Vladimir Kush, « Bound to Distant Shores » |Source de l’image|
Chemin utopique
des prairies
par Teddy B.
J’ai marché le long des arbres
De nulle part. Le voyage du vent
Écrivait des mots sur les sables du temps.
Chute du souvenir de la cascade
De nuages. Montagne solitaire et libre,
Chemin utopique des prairies
Construit par l’heureuse douleur
D’un cœur perdu dans le soir qui saigne
Couleur des pleurs.
Le corps bouillonnant
De la neige qui tape
Ainsi qu’un jour utopique à tire d’ailes…
La mise en ligne de la première livraison est terminée. Prochaine livraison : dimanche 29 avril.
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
« Les mots qui s’évadent… » Hommage au Surréalisme
Par la classe de Première STMG4
— Promotion 2011-2012 —
La classe de Première STMG4 du Lycée en Forêt a souhaité rendre hommage à travers cet atelier d’écriture au Surréalisme. Né dans l’entre-deux guerres, ce mouvement littéraire, artistique et social a en effet bouleversé de fond en comble la vision de l’homme et du monde au vingtième siècle, et plus particulièrement les rapports entre la pensée et le langage poétique.
← la définition de l’écriture automatique dans le premier Manifeste (1924).
Apparenté au rêve, voire au « dérèglement de tous les sens » pour reprendre une formule chère à Rimbaud dans sa fameuse « Lettre du Voyant », le surréalisme a été défini par Breton lui-même dans son premier Manifeste comme un « Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale ».
Cette définition, fortement influencée par la théorie freudienne de l’inconscient, met ainsi en avant la pratique de l’écriture automatique : le but de la poésie selon Breton serait donc de libérer l’esprit (**) des censures rationnelles, esthétiques ou morales exercées par la raison, afin de permettre la production d’images et de phrases novatrices, même si elles semblent absurdes. Mais, comme il a été justement noté, « afin que l’image poétique soit surréaliste, il faut qu’entre les termes de la métaphore, il existe une tension telle que l’image ne soit ni purement absurde, ni tout à fait réductible aux signifiés courants. Il faut un surplus de sens […] » (*). Ce « surplus de sens », la classe de Première STMG4 l’a assurément amené. Je vous laisse découvrir cette semaine les premiers textes créés dans l’atelier d’écriture « Les mots qui s’évadent ».
(*) Timo Kaitaro, Le Surréalisme : Pour un réalisme sans rivage, éd. L’Harmattan, Paris 2008, pages 31-32
(**) Voir à ce sujet la « Citation de la semaine » consacrée à René Crevel.
Je connais l’horizon amoureux des nuages évadés Agités par le vent Et la nostalgie irréelle des mots Se regardant dans l’attente d’un monde Clair où palpitait la membrane d’une larme :
Sentiment étincelant qui brûle au-delà du ciel… Le temps exporte cette crainte noire, Quitte ce coucher de soleil au clair de la brume Loin de toute illusion. Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste…
« Loin de toute illusion. Loin d’une chance artificielle s’ennuyait un sourire triste… » (Ill. d’après Pablo Picasso, « Femme aux bras croisés »)
Portrait de la nuit par Léna W.
Et la beauté de la nature provoque une jouissance
Perpendiculaire à l’axe du ciel.
L’extraordinaire semblable aux étoiles
Prend son envol entre le vent
Couleur de bruit
Et le soir à la crinière brune.
Les émeraudes épuisées transmettent leurs troubles
Envolés par l’ailleurs…
Sous le regard du ciel par Camille L-M.
La liberté qui s’évade sous le soleil
Et cette fille superficielle
Sous le regard du ciel :
Deux années qui s’envolent
Loin du cœur et des éclats.
Larmes et palpitantes étincelles
Roses ; désir et pureté
D’où l’on observe
Des wagons de pluie
Ainsi que la souffrance du rire…
Désespoir de lumière « classée sensible » par Aude D.
Trompé par la pitoyable dépendance enlacée
L’enfant violent trop souvent couvé fleurit
Le long des murs
Dans les effets immédiats d’un désespoir de lumière
Classée sensible.
Chagrin : source de fragilité enfantine,
Inspiration rythmée par l’harmonie des larmes
Traquée par cette supportable pression de reconnaissance
Provenant de la fabuleuse source de lumière
Rendant chaque histoire fondée aux épines du cœur.
Instance de peur magistrale
Bercée par ce rythme chauve et seul.
Absence absurde emportée par le vent…
Maintenant flots pourpres par Sofia K.
Angoisse de la lenteur des vagues effacées de cendre,
Merveille idéale, clarté des dieux
Venus s’asseoir
Au creux du monde.
Mon cœur vaste et fluide
Attire la foudre, scelle la pureté dorée du temps
Aux heures fléchissantes.
Maintenant flots pourpres…
« Aux heures fléchissantes. Maintenant flots pourpres… » Vladimir Kush, « Bound to Distant Shores » |Source de l’image|
Chemin utopique
des prairies
par Teddy B.
J’ai marché le long des arbres
De nulle part. Le voyage du vent
Écrivait des mots sur les sables du temps.
Chute du souvenir de la cascade
De nuages. Montagne solitaire et libre,
Chemin utopique des prairies
Construit par l’heureuse douleur
D’un cœur perdu dans le soir qui saigne
Couleur des pleurs.
Le corps bouillonnant
De la neige qui tape
Ainsi qu’un jour utopique à tire d’ailes…
La mise en ligne de la première livraison est terminée. Prochaine livraison : dimanche 29 avril.
NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
La classe de Seconde 1 et la classe de Seconde 12 du Lycée en Forêt préparent la plus grande exposition jamais conçue par des lycéens sur le Romantisme : à partir du vendredi 4 mai jusqu’au mois de juin, des dizaines d’articles seront mis en ligne :
près de 20 contributions lycéennes…
plus de 300 pages de recherches,
une centaine d’auteur(e)s et d’artistes cité(e)s,
près de 200 livres exploités
Des centaines de liens Internet…
Rendez-vous sur ce site à partir du vendredi 4 mai !
« de la planète minuscule nous partons pour le pays sans limite. Des oiseaux alors s’allument en plein ciel… »
Responsabilité, merveilleuse responsabilité des poètes. Dans le mur de toile, ils ont percé la fenêtre dont rêvait Mallarmé. D’un coup-de-poing ils ont troué l’horizon et voilà qu’en plein éther vient d’être découverte une île. Cette île, nous la touchons du doigt. Déjà, nous pouvons la baptiser du nom qu’il nous plaira. Elle est notre point sensible. Mais que, grâce à des hommes, leurs semblables, à portée de la main soit ce point sensible, cette corbeille de surprises, de dangers et de douleurs, c’est bien ce que ne sauraient pardonner tous ceux qu’effraie le risque et cependant tente l’aventure. Il est un fait que, depuis deux années, le problème de l’Esprit et de la Raison, plus nettement que jamais posé par le surréalisme, n’a plus laissé indifférent quiconque a le goût des choses de l’intelligence. Et même ceux qui, trop faibles pour accepter la redoutable liberté offerte, préfèrent continuer à vivre dans le petit fromage de la tradition ne peuvent s’empêcher, parmi toutes les œuvres d’aujourd’hui, de préférer celles qui expriment le plus parfaitement la nécessité de libération. Sans doute, une claire bonne foi, la continuité de certains efforts ne peuvent manquer de forcer au respect, et la fidélité à l’esprit a d’autant plus de valeur si on la compare à l’inconstance de beaucoup qui, d’abord décidés à aller de l’avant, n’ont point persévéré dans les voies de l’audace et, parvenus à certaine altitude, privés des parapets séculaires, ont été pris d’une telle peur qu’ils n’ont osé marcher plus longtemps ni risquer davantage. D’où leur retour sournois déjà mentionné aux questions accessoires, à des problèmes de forme. Ils essaient de se rattraper aux branches secondaires, de dessiner des arabesques, d’oublier le fond pour la forme, de ne plus penser au pourquoi, mais au plus simple, au plus facile comment.
Qui donc d’ailleurs, durant les premiers lustres de ce siècle, eût prévu à coup de quel vigoureux questionnaire seraient poursuivis les romanciers, benoîtement réalistes ? Le premier qui leur fut porté fut celui de l’enquête menée au lendemain de la guerre, en 1919, par la revue Littérature qui osa demander aux pontifes : Pourquoi écrivez-vous ?
Voilà bien de quoi éberluer les plus brillants de la carrière des lettres. On fonçait droit sur leur somnolence, on n’acharnait contre leur routine, on secouait leur apathie gavée. Leurs réponses les trahissaient mais ils n’osaient se taire, intimidés par l’audace des nouveaux venus qui ne craignaient point de recourir à des procédés aussi directs, dédaignaient de composer, interrogeaient les autres et soi-même sur les questions essentielles. Délire insensé de tant de vieux Noés qui ne purent cuver en paix leur encre. Une épingle piquait au beau milieu pour les dégonfler les creuses bedaines, et la transparence de leur ennui permettait de voir, intestins monstrueux, leurs chapelets de nauséabonds motifs.
Voilà par quelle enquête a débuté la lutte de l’Esprit contre la Raison que devaient poursuivre Dada, l’écriture automatique, le surréalisme. La brusquerie de l’attaque, spontanément, ébranla et jusque dans ses plus profondes et traditionnelles racines l’opportunisme. Du premier coup, la preuve venait d’être faite que toute poésie est une révolution en ce qu’elle brise les chaînes qui attachent l’homme au rocher conventionnel. Déjà voici venir le temps où nul n’osera sans rire se justifier par des raisons formelles et c’est ainsi que le professeur Curtius, dans un récent article sur Louis Aragon, a pu le louer d’« avoir vaincu la beauté, ce prétexte, par l’authentique poésie ». Un tel éloge, méritent d’être partagé, les meilleurs d’aujourd’hui qui ne se sont souciés ni des secours de la forme ni des faciles séductions des couleurs. L’œil d’un Picasso, aigu à percer les nuages commodes, déchire les voiles des brouillards trop doux pour éclairer d’une lumière inexorable les mystères cachés derrière chaque objet, chaque forme, chaque couleur. Alors se lèvent de hautains fantômes que ne tentent ni le romantisme du geste, ni les draperies, ni les effets de costume ou d’attitude.
Max Ernst « Au dessus des nuages marche la minuit… » 1920
Nous les avons suivis jusqu’au plan où Max Ernst nous dit qu’ « au-dessus des nuages marche la minuit. Au-dessus de la minuit plane l’oiseau invisible du jour, un peu plus haut que l’oiseau, l’éther pousse les murs et les toits flottent ». Ailes des paupières, nos regards volent et le vent en l’honneur duquel Picasso de chaque pierre triste a fait jaillir les Arlequins et leurs sœurs cyclopéennes et tout un monde endormi dans les secrets des guitares, l’immobilité du bois en trompe l’œil, les lettres d’un titre de journal, le vent en l’honneur duquel Chirico a construit des villes immuables et Max Ernst ses forêts, pour quelles résurrections emporte-t-il nos mains, ces fleurs sans joie. J’ai vu un tableau de Joan Miró où un cœur rouge battait à même un ciel bleu. Magicien des palpitations subtiles, Max Ernst, lui, nous offre des colombes dont nos doigts veulent éprouver la chaleur, les craintes, les volontés. Ainsi nous hante le secret d’une création si simple, si naturelle que nous allons droit aux toiles, comme si leur cadre en vérité n’était qu’une simple porte. Semblable miracle dans des rues où tout jusqu’à la fumée s’était pétrifié sous une lave glauque, nous fut offert par Giorgio De Chirico. Avenues insensibles d’une cité creusée au centre même de la terre, son ciel ignorant du chaud et du froid, l’ombre de ses arcades, de ses cheminées, en nous donnant le mépris des apparences, des phénomènes, déjà, nous rendaient plus dignes du rêve absolu où un Kant put sentir son esprit s’amplifier en plein vertige nouménal.
Giorgio De Chirico, Mystère et mélancolie d’une rue, 1914
Les remparts ont craqué, l’ombre de la mort à elle seule disjoint les plus lourdes pierres. «Visage perceur de murailles», explique le poète Paul Éluard, et de la planète minuscule nous partons pour le pays sans limite.
Des oiseaux alors s’allument en plein ciel, la terre tremble et la mer invente ses chansons nouvelles. Le cheval du rêve galope sur les nuages. La flore et la faune se métamorphosent. Le rideau du sommeil tombé sur l’ennui du vieux monde soudain se relève pour des surprises d’astres et de sable. Et nous regardons, vengés enfin des minutes lentes, des cœurs tièdes, des mains raisonnables.
Univers imprévu, quels océans peuvent jusqu’à ses bords mener les navigateurs du silence ?
Paris, société nouvelle des éditions Pauvert, Paris 1986. Texte suivi de Paul Klee (1930), Renée Sintenis (1930), Dali ou l’anti-obscurantisme (1931), le Clavecin de Diderot (1932), des Nouvelles vues sur Dali et l’obscurantisme (1933) et d’autre écrits théoriques sur le surréalisme ; préface d’Annie Le Brun. Ouvrage accessible en ligne grâce à la revue Mélusine (Cahiers du Centre de Recherche sur le Surréalisme, Université Paris III). La Bibliothèque Numérique Surréaliste propose également la totalité des œuvres de René Crevel, tombées dans le domaine public, à l’exception de sa correspondance.
« J’ai vu un tableau de Joan Miró où un cœur rouge battait à même un ciel bleu »… Joan Miro, « Dancer », 1925 (détail). Galerie Rosengart, Lucerne, Suisse
C’est au cours de l’automne 1926 que René Crevel (1900-1935) rédige L’Esprit contre la raison. Publié un an plus tard dans les Cahiers du Sud,ce texte majeur du Surréalisme est parcouru en tous points du souffle de la révolte et du génie. Révolté, René Crevel le fut assurément : « Dès 1918, inscrit à la Sorbonne, il s’insurge contre l’enseignement de professeurs momifiés chargés de diffuser la culture. Cette révolte, le désir de s’arracher à un milieu conventionnel » (*) le pousseront à travers la rencontre de la poésie et de l’inconscient, vers la quête d’un « Surréalisme absolu » selon l’expression d’André Breton qui évoque ainsi Crevel dans ses Entretiens : « Crevel, avec ce beau regard d’adolescent que nous gardent quelques photographies, les séductions qu’il exerce, les craintes et les bravades aussi promptes à s’éveiller en lui… à travers tout cela c’est l’angoisse qui domine » (**).
« Angoisse », dérision, humour ravageur, démystification de la raison, mais aussi revendication des profondeurs de l’esprit, quête mystique et onirique de la vérité dans la lignée de Rimbaud, Lautréamont ou Antonin Artaud. Confronté à une tuberculose incurable, Crevel décidera en 1935 de mettre fin à ses jours. Face à la mort, le Verbe poétique, parce qu’il permet de toucher l’inaccessible, apparaît comme le signe d’une liberté retrouvée, d’une transfiguration. Comme il a été justement remarqué, « chaque fois qu’il en a eu la force et la vigueur, [René Crevel] a demandé à la littérature […] de le sortir de ce lent naufrage, de cet effroyable engloutissement du moi dans l’attente fébrile d’une aléatoire délivrance » (***).
« À l’écrasement, Crevel répond par la revendication d’une liberté absolue » (****). Et sans doute il est vrai que ce magnifique texte semble puiser sa raison d’être dans une conception presque mystique de l’écriture qui, s’affranchissant des contraintes de l’académisme littéraire, élabore une poétique pénétrée de la référence au rêve et à l’absolu : à la question rappelée par Crevel Pourquoi écrivez-vous ?, le texte est comme une réponse ; l’écriture nous entraîne, à travers les champs magnétiques de l’inconscient, vers « le pays sans limite » :
Des oiseaux alors s’allument en plein ciel, la terre tremble et la mer invente ses chansons nouvelles. Le cheval du rêve galope sur les nuages. La flore et la faune se métamorphosent. Le rideau du sommeil tombé sur l’ennui du vieux monde soudain se relève pour des surprises d’astres et de sable. Et nous regardons, vengés enfin des minutes lentes, des cœurs tièdes, des mains raisonnables. Univers imprévu, quels océans peuvent jusqu’à ses bords mener les navigateurs du silence ?
Les derniers mots expriment ainsi l’essence même du Surréalisme, en posant l’acte d’écrire en tant que libération de l’homme, acte de déchiffrement, avènement dont seul le langage, comme énonciation de l’indicible, fait coïncider le désir et le réel, la parole et le silence, dans un grand chant d’aube et de vent à la conquête de l’introuvable.
Bruno Rigolt
______________
(*) Danielle Bohler, Gérard Peylet (textes réunis par), Le Temps de la mémoire, tome II : Soi et les autres, Eidolon n° 79, Presses Universitaires de Bordeaux, décembre 2007, page 62. (**) André Breton, Entretiens, Gallimard, coll. « Idées », Paris 1969, page 96. (***) Jean Michel Devésa, Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein, L’Harmattan, Paris 2000, page 53. (****) Loïc Le Bail, « La négresse aux bas blancs aime tellement les paradoxes », in René Crevel ou l’esprit contre la raison : actes du colloque international René Crevel, Mélusine/L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2002, page 248.
« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »
Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto). Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits
Et ainsi sont les femmes diffaméesEt ainsi sont les femmes diffamées Par tant de gens et à grand tort blâméesDe pluseurs gens et a grant tort blasmées En paroles et dans plusieurs écrits,Et de bouche et en pluseurs escrips, Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys. Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript, Je ne trouve aucun livre ni récitJe ne truis pas en livre n’en escript […] Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigneN’euvangile qui nul mal en tesmoigne, Mais maint grand bien, mainte haute valeur,Mais maint grant bien, mainte haultebesoigne, Grande prudence, grande sagesse et grande constance,Grant prudence, grant sens et grantconstance, Parfait amour […]Perfaitte amour […] Grande charité, fervente volonté,Grant charité, fervente volenté, Ferme et entier courage assuméFerme et entier corage entalenté De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent.À Dieu servir et vraye preuve en firent […] Hormis les femmes, →Le doux JésusFors des femmes fu de tous delaissié ←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé.Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié. […] Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ?Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ? Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ?Par desservir n’ont elles paradis ? De quels crimes peut-on les accuser ?De quelz crismes les peut on accuser ? […] Par ces preuves justes et véritablesPar ces preuves justes et veritables Je conclus que tous les hommes raisonnablesJe conclus que tous hommes raisonables Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer,Doivent femmes prisier, cherir, amer, Et ne doivent avoir à cœur de les blâmerEt ne doivent avoir cuer de blasmer Elles de qui tout homme est descendu.Elles de qui tout homme est descendu.
Manuscrit original en mode texte consultable ici(éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).
Christine de Pisan à sa table de travail
Christine de Pisan
(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval.
Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera.
Crésit iconographique : Andrea Hopkins, Six Medieval Women, Barnes & Noble, 1999.
Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :
Et ainsi sont les femmes diffamées Par tant de gens et à grand tort blâmées En paroles et dans plusieurs écrits, Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.
Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe. En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :
Elles de qui tout homme est descendu.
Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivéede l’homme, et donc subordonnée à l’homme…
(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838, p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original. (4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume 31, numéro 2 pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »
Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée auxIdées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).
« Et ainsi sont les femmes diffamées
Par tant de gens et à grand tort blâmées… »
Christine de Pizan, manuscrit original des Œuvres (l’Epistre au Dieu d’amours, folio 55 recto). Source : Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits
Et ainsi sont les femmes diffaméesEt ainsi sont les femmes diffamées Par tant de gens et à grand tort blâméesDe pluseurs gens et a grant tort blasmées En paroles et dans plusieurs écrits,Et de bouche et en pluseurs escrips, Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.Ou qu’il soit voir ou non, tel est li crys. Mais, quoi qu’on en ait médit ou mal écrit, Mais, qui qu’en ait mesdit ou mal escript, Je ne trouve aucun livre ni récitJe ne truis pas en livre n’en escript […] Aucun Evangile qui du mal des femmes témoigneN’euvangile qui nul mal en tesmoigne, Mais maint grand bien, mainte haute valeur,Mais maint grant bien, mainte haultebesoigne, Grande prudence, grande sagesse et grande constance,Grant prudence, grant sens et grantconstance, Parfait amour […]Perfaitte amour […] Grande charité, fervente volonté,Grant charité, fervente volenté, Ferme et entier courage assuméFerme et entier corage entalenté De servir Dieu, et vraie preuve elles en firent.À Dieu servir et vraye preuve en firent […] Hormis les femmes, →Le doux JésusFors des femmes fu de tous delaissié ←fut de tous délaissé, blessé, mort et décomposé.Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié. […] Quoi de mauvais donc [sur les femmes] peut être dit ?Quelz grans maulz donc en pevent estre diz ? Par leur mérite, n’ont-elles pas droit au paradis ?Par desservir n’ont elles paradis ? De quels crimes peut-on les accuser ?De quelz crismes les peut on accuser ? […] Par ces preuves justes et véritablesPar ces preuves justes et veritables Je conclus que tous les hommes raisonnablesJe conclus que tous hommes raisonables Doivent considérer les femmes, les chérir, les aimer,Doivent femmes prisier, cherir, amer, Et ne doivent avoir à cœur de les blâmerEt ne doivent avoir cuer de blasmer Elles de qui tout homme est descendu.Elles de qui tout homme est descendu.
Manuscrit original en mode texte consultable ici(éd. Miranda Remnek, University of Minnesota, Minneapolis, MN, 1998).
Christine de Pisan à sa table de travail
Christine de Pisan
(ou Pizan, Venise, c. 1364-Monastère de Poissy, c. 1430) est la fille de Tommaso di Benvenuto da Pizzano, l’astrologue de Charles V. De naissance italienne, cette poétesse et philosophe française du Moyen Âge peut être à juste titre considérée comme la première féministe de l’Occident. « Elevée à la cour sous les yeux d’un prince éclairé et d’un père passionné pour toutes les sciences à la fois, Christine se familiarisa de bonne heure avec l’étude » (1). Puis elle se marie à Étienne de Castel, notaire royal, dont elle sera veuve en 1389, à l’âge de vingt-cinq ans. Endettée et réduite à la pauvreté avec trois enfants à charge, Christine de Pisan est contrainte de travailler. Mais ces épreuves sont pour elle l’occasion d’assumer pleinement le statut, si nouveau à l’époque, de femme de lettres, et de prendre parti contre l’antiféminisme médiéval.
Comme l’ont noté Maïté Albistur et Daniel Armogathe dans leur Histoire du féminisme français, « la figure dominante du féminisme au XIVe et XVe siècle, c’est Christine de Pisan » (2). De fait, cette Epistre au Dieu d’amours fait une large place à la question de la défense des femmes, en des termes étonnamment modernes. Ainsi constitue-t-elle un plaidoyer féministe avant la lettre (3). Exploitant —avec quel art et quelle finesse— le langage codifié de la poésie courtoise, dont elle n’hésite pas à renouveler les conventions thématiques, l’auteure en profite d’abord pour régler ses comptes avec la cour, déclenchant par là-même une vaste querelle littéraire et morale dont elle triomphera. Tout d’abord, il faut saluer le courage de Christine de Pisan : prenant explicitement la défense de « l’honneur des dames », et réfutant non moins ouvertement les thèses dégradantes du Roman de la Rose de Jean de Meung (4), Christine de Pisan réhabilite l’honneur des femmes, en prouvant que la faiblesse du corps ne saurait être confondue avec la faiblesse de l’esprit :
Et ainsi sont les femmes diffamées Par tant de gens et à grand tort blâmées En paroles et dans plusieurs écrits, Où qu’il soit, vrai ou non, tel est le cri.
Fondamentalement, ce texte qui plaide la cause des femmes, fait donc apparaître une conscience de genre qui est aussi une conscience féministe. En tant que protestation « contre la subordination dans laquelle les femmes sont tenues au nom de la religion ou d’une philosophie concluant à leur infériorité naturelle » (5), l’Epistre au Dieu d’amours doit être considérée comme un texte fondateur et profondément subversif. J’en veux pour preuve le dernier vers du passage que j’ai sélectionné, et qui mérite qu’on sy attarde :
Elles de qui tout homme est descendu.
Comme nous le pressentons, ce vers s’oppose à l’exégèse traditionnelle qui fait de la femme un être dérivé de l’homme. Or, c’est la Génèse même (6) qui semble ici controversée, et à travers elle, la sujétion de la femme. Le fameux épisode de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam (Genèse 2:21, 22) est ainsi inversé : c’est l’homme qui descend de la femme ! Cette remise en cause des présupposés initiaux est fondamentale dans la mesure où elle conteste la nature de la femme comme dérivéede l’homme, et donc subordonnée à l’homme…
(1) Jean Alexandre C. Buchon, Choix de chroniques et mémoires sur l’histoire de France, 1838, p. XII.
(2) Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Histoire du féminisme français du Moyen Age à nos jours, éd. Des Femmes, Paris 1977, p. 53.
(3) Ce texte est parfois abusivement intitulé « Plaidoyer pour les femmes », mais un tel titre n’est absolument pas conforme au manuscrit original. (4) Dans le Roman de la Rose, « Jean de Meung balaye les illusions de l’amour courtois pour ramener l’amour à ses dimensions d’instinct et les attitudes de la femme à des manœuvres calculées ». Jean Rychner, édition critique des XV joies de mariage, Droz, Genève 1999, p. XIII.
(5) Nicole Racine-Furlaud, Revue française de science politique, année 1981, volume 31, numéro 2 pp. 450-454.
(6) « Et l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam, qui s’endormit ; et il prit une de ses côtes, et resserra la chair à sa place. Et l’Éternel Dieu forma une femme de la côte qu’il avait prise d’Adam, et la fit venir vers Adam. »
Ci-dessus, de larges extraits de la thèse que Rose Rigaud a consacrée auxIdées féministes de Christine de Pisan. Slatkine Reprints 1973, Genève (Suisse).
Mes compagnons, ô vous, mes choses enfermées
Dans la maison du soir, vous à moi pour la vie,
Mes fidèles, vous qui m’aurez plus loin aimée
Que mes fils et plus tard mes filles servie.
Ô miens meubles serrés autour de moi vivante
En l’amour de mes yeux, de l’âtre à la fenêtre,
Voici venir le jour d’extrême épouvante,
Mes compagnons, où vous aussi me serez traîtres.
Voici le jour où par la porte grande ouverte
Ceux-la me chasseront dont j’étais sœur et mère,
Et vous consentirez tous ensemble à ma perte
Et sans bouger vous tous les regarderez faire.
[…]
Et toi, plus qu’un époux joint à ma destinée,
Mon lit qui chaque soir me reçoit tout entière,
Toi qu’au premier regard des jeunes matinées
Je refais comme à l’aube on refait sa prière ;
… En toi, lit patient afin que tu les aides,
Je vais mettre à l’abri mes pauvres maladies,
En toi s’arrêtera sans vouloir de remède
Celle par qui seront mes deux mains refroidies ;
À toi d’avance, à toi, pour la sueur suprême,
À toi, dernier réduit de ma dernière tâche,
J’ai confié ma mort… Et toi, défait et blême,
Tu me rendras à qui m’emporte, comme un lâche !
… Et que nul n’accompagne en l’ombre… sauf un seul.
Ô mon seul compagnon dans l’ombre, mon linceul,
Toi seul, de tous ces draps —lequel entre les douze ?—
Tu sortiras un soir de l’armoire… toi seul…
Tu viendras prendre ma défaite pour épouse.
Toi, le plus mûr qui n’ose plus servir à rien,
Toi, comme un mendiant tout couvert des reprises
Que j’ai faites, croisant mon fil avec le tien,
Pour rassurer la place où peut-être il se brise,
Avec la double lettre rouge dont hier
Joyeusement, afin que tu me reconnaisses,
Je t’ai marqué, drap mien, d’un petit signe fier,
Tu viendras avec moi par pauvre droit d’aînesse ;
Tu viendras avec moi dont personne ne suit
Le mal trop noir, après que les mains d’infirmières
L’auront au bord affreux de la plus longue nuit
Abandonné sans pansement et sans lumière ;
Tu viendras, demeurée en la fleur du matin,
Douce toile vieillie et meilleure qu’embaume
La lavande simple et fidèle du jardin,
Pour recouvrir l’odeur livide de mes paumes…
Marie Noël, « Impropères et chant du linceul » (extraits), Chants et psaumes d’automne, 1947.Cité par Jeanine Moulin, Huit siècles de poésie féminine. Anthologie. Seghers, Paris 1975. Pages 240-241
C’est en travaillant à la bibliothèque Marguerite Durand à Paris, qui conserve une riche documentation sur l’histoire des femmes et du féminisme, que j’ai découvert ces vers si poignants de Marie Noël, pseudonyme de Marie Rouget (Auxerre, 1883-1967). Deux épreuves personnelles survenues en 1904 —la mort soudaine de son frère cadet âgé de douze ans, le lendemain du jour de Noël et les désillusions d’un amour de jeunesse non partagé— marqueront de leur empreinte douloureuse l’œuvre de l’écrivaine, qui explique ainsi le choix de son pseudonyme : « Marie (mara), l’amertume mortelle de ma racine, Noël, mon miracle, ma fleur de joie » (1).
D’inspiration profondément religieuse, sa poésie, « proche de Villon et des fabliaux, a recueilli les peines et les joies d’une province qui appartient toute encore à l’ancienne France (2) ». Mais cette affinité avec un passé médiéval, si elle confère aux premiers recueils une fraîcheur et une délicatesse souvent touchantes, prend ici une signification beaucoup plus sombre et pathétique, qui fait entendre « une deuxième voix douloureuse, inquiète, souvent amèrement lucide » (3), partagée entre la déréliction et l’espérance. Ainsi, quand l’auteure évoque « le chant du linceul », c’est pour se révolter contre l’inanité même de la mort, et faire entendre ce qu’elle appelle « l’inconsolable cri de l’homme » (4) face à la perte d’un être cher.
Couronnée en 1962 par le grand Prix de poésie de l’Académie française, l’œuvre de Marie Noël est non seulement un hymne magistral à la poésie classique, mais à l’intérieur de la forme fixe, si magnifiquement rythmée et rimée, une liturgie enracinée au plus profond du cœur des hommes, s’efforçant de déchiffrer dans les heures tremblantes de la vie, le chant immémorial du monde…
Bruno Rigolt
______________
(1) Cité par Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, de Marie de France à Marie NDiaye, Karthala, Paris 1996, page 443.
(1) Pierre de Boisdeffre, Histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, Librairie académique Perrin, Paris 1968, page 651.
(3) Christiane P. Makward, Madeleine Cottenet-Hage, Dictionnaire littéraire des femmes de langue française, op. cit. page 443.
(4) Sur ces questions, voyez par exemple, Denise Leduc-Fayette, Le Regard d’Henri Gouhier : actes du colloque du CEPF, 29-31 mai 1996, Librairie philosophique J. Vrin, Paris 1999, page 72.
– Feuilletez l’ouvrage de Louis Chaigne (ci-dessus) : Vies et oeuvres d’écrivains (Volume 2, éd. F. Lanore, 1966). Les pages consacrées à Marie Noël, même si elles ne sont consultables qu’en partie, sont très documentées et proposent une approche rigoureuse de son œuvre.
– Voyez aussi cette contribution remarquable d’Aude Préta-De Beaufort .
Dans ce nouvel entraînement sur le thème du sport, je propose aux étudiant(e)s un corpus assez court mais dense, qui porte sur le geste sportif, comme objet de poésie et de connaissance. On sait que pour Pierre de Coubertin par exemple, au-delà de la force physique qu’il requiert et de son aspect purement événementiel, l’acte sportif comme dépassement de soi-même, aboutit à un postulat à la fois esthétique et ontologique : telle est l’image de l’athlète évoquée par le grand écrivain Henry de Montherlant (document 1) ou dans le Discobole Lancellotti (document 3) : celle du sportif qui s’engendre dans son propre geste créateur, en tant qu’esprit absolu, en soi et pour soi…
Corpus :
– Document 1 : Discobole par Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. J.-C.
– Document 2 : Henry de Montherlant, « Vesper », Les Olympiques, 1924
– Document 3 : Patrick Bollon, Manuel du contemporain, 2007
– Document 4 : Gilbert Andrieu, Sport et spiritualité, 2009
– Document complémentaire : Pierre Charreton, Le Sport, l’ascèse, le plaisir : éthique et poétique du sport dans la littérature française moderne, 1990
Sujet : Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.
Écriture personnelle :
Dans quelle mesure la pratique d’un sport permet-elle de « faire l’expérience d’un autre moi », comme l’affirme Gilbert Andrieu ?
Document 1 : Discobole par Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. J.-C.
L’un des plus célèbres Discoboles est le « Discobole Lancellotti ». Cette statue qui représente un athlète en train de lancer un disque est la copie d’une non moins illustre statue de l’Antiquité, attribuée à Myron, sculpteur athénien du Ve siècle av. J.‑C.
Document 2 : Henry de Montherlant, « Vesper », 1924
Le stade n’est que silence et solitude. Les réflecteurs s’éteignent un à un.
Les vitres des vestiaires s’éteignent, toutes ensemble. Quelque chose s’éteint.
Il n’y a plus qu’un garçon, là-bas, qui lance le disque dans la nuit descendue.
La lune monte. Il est seul. Il est la seule chose claire sur le terrain.
Il est seul. Il fait pour lui seul sa musique pure et perdue,
son effort qui ne sert à rien, sa beauté qui mourra demain.
Il lance le disque vers le disque lunaire, comme pour un rite très ancien,
officiant de la Déesse Mère, enfant de chœur de l’étendue.
Seul, – tellement seul, – là-bas. Il fait sa prière pure et perdue.
Henry de Montherlant, « Vesper », Les Olympiques, éd. Gallimard, Paris 1924
Document 3 : Patrick Bollon, Manuel du contemporain, 2007
Car la course de fond résume toutes les interrogations de l’existence et délivre bien des recommandations dont nous pourrions tirer profit : ne pas débuter trop vite ; ne pas nous fourvoyer en tentant de faire jeu égal avec ceux qui ne font pas la même course que nous ou n’ont pas l’intention de la terminer ; accepter la souffrance inéluctable ; aller toujours dans le même sens et prévoir, enfin, de perdre par instants du temps, car c’est là le seul vrai moyen d’en gagner [..] Si la vie ressemble à une compétition, cette compétition s’exerce donc d’abord et avant tout, quasi-exclusivement même, par rapport à soi. Quant à son secret ultime, il tient en une seule phrase : il faut avoir la conscience, l’intelligence de ce que l’on est, et faire en sorte, par tous les moyens dont nous disposons, y compris les plus détournés, de n’en jamais dévier.
Patrick Bollon, Manuel du contemporain, éd. Du Seuil, Paris 2007.
Document 4, Gilbert Andrieu, Sport et spiritualité, 2009.
[…] le sportif qui découvre le silence que lui impose la performance, découvre ce qu’il contient et qu’aucun partenaire ou instructeur ne peut prévoir. Dans le silence de son corps et sa richesse, le sportif retrouve la solitude qui fait de lui un homme total. La concentration pourrait nous laisser croire qu’il s’agit de la même chose, il n’en est rien. La concentration est due à un effort volontaire qui force l’esprit à observer un seul point, un seul détail, un seul moment de la vie. Le silence du corps est libéré quant à lui du temps et de l’espace. Il n’a pas d’endroit où se loger, il est partout à la fois, il remplit tout l’espace, il est instantané dans son apparition, n’a pas de durée propre, supprime le temps des horloges et semble transformer la plus infime durée en éternité. Cette découverte du silence n’est pas due à une recherche méthodique de notre cerveau gauche, de notre cerveau rationnel, elle n’est pas le fruit d’un effort, bien au contraire, car tout effort volontaire la rend impossible, elle survient, s’impose d’elle-même, envahit l’individu surpris d’être aussi cela.
Cette petite escapade, loin des traditions, pourrait paraître irréelle, si d’autres que moi n’en parlaient pas, faisant état de leurs expériences, à l’aide d’images plus symboliques qu’objectives.
Pour revenir à la discipline, je dirai que l’homme, ayant accepté de faire des efforts toujours plus intenses afin de se perfectionner en vue d’une performance ou d’une victoire, est amené à faire l’expérience d’un autre moi, c’est-à-dire d’un soi qui semble vouloir se libérer des règles techniques et de toutes les sanctions qui les accompagnent. En dépassant la gestuelle la plus savante, le sportif découvre celui qui s’en sert, et cet autre n’est pas le produit de son intelligence, n’est pas l’objet qu’il a appris à maîtriser.
Je crois que l’on peut retenir cette réalité simple, mais oh combien significative, de notre monde : ce silence que l’homme vrai perçoit ne saurait être maîtrisé. C’est lorsque le sportif n’est plus nécessairement maître de lui-même qu’il rencontre sa véritable nature d’homme, d’homme-dieu avons-nous déjà dit, qu’il retrouve, non sans une certaine émotion, le chemin du ciel.
Gilbert Andrieu, Sport et spiritualité, L’Harmattan, Paris 2009, pages 193–194.
Document complémentaire : Pierre Charreton, Le Sport, l’ascèse, le plaisir : éthique et poétique du sport dans la littérature française moderne, 1990
[…] la conscience qu’on a de son propre corps intervient évidemment dans la connaissance de soi. L’athlète entretient avec son propre corps des relations privilégiées, raffinées, dont le profane peut difficilement avoir idée. Dans le sport, le corps est à nous plus que dans les actes courants de la vie, il nous appartient davantage […]. Le sport nous enseigne que nous sommes aussi notre corps, et qu’il est mauvais qu’il nous soit mal connu ou qu’il se dérobe à nous, car c’est une partie de nous-mêmes que nous perdons ainsi, et avec elle tout un univers de sensations […].
Les théories du sport et de l’éducation physique oscillent entre la considération du corps comme support ou simple instrument qu’il faut domestiquer et apprendre, si l’on ose dire, à manier le mieux possible, et la conception du corps comme valeur, ayant sa part et faisant son jeu dans la culture générale. […].
Ainsi, réduire le corps à une fonction instrumentale, ce serait régresser vers le dualisme que l’on voulait précisément combattre. En fait, le corps est objet de connaissance, mais, dans cet acte même de connaissance, il est en même temps sujet. Comme l’écrit avec raison Michel Bouet, « le sport implique que le corps ne soit pas le simple support de l’action, mais qu’il soit au cœur même de l’action, sa substance et non seulement son soutien ». « En sport, ce qui fonde l’existence corporelle comme subjectivité, c’est que notre personnalité est plus immédiatement présente à elle-même en lui et que notre corps se fond dans la lumière de cette présence à soi ». Le corps est l’occasion de ce qu’on pourrait appeler, en hasardant la formule, un cogito personnel.
Pierre Charreton, Le Sport, l’ascèse, le plaisir : éthique et poétique du sport dans la littérature française moderne, Saint-Etienne : C.I.E.R.E.C, 1990. Pages 42 et 43.
Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).
Dans ce nouvel entraînement sur le thème du sport, je propose aux étudiant(e)s un corpus assez court mais dense, qui porte sur le geste sportif, comme objet de poésie et de connaissance. On sait que pour Pierre de Coubertin par exemple, au-delà de la force physique qu’il requiert et de son aspect purement événementiel, l’acte sportif comme dépassement de soi-même, aboutit à un postulat à la fois esthétique et ontologique : telle est l’image de l’athlète évoquée par le grand écrivain Henry de Montherlant (document 1) ou dans le Discobole Lancellotti (document 3) : celle du sportif qui s’engendre dans son propre geste créateur, en tant qu’esprit absolu, en soi et pour soi…
Corpus :
– Document 1 : Discobole par Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. J.-C.
– Document 2 : Henry de Montherlant, « Vesper », Les Olympiques, 1924
– Document 3 : Patrick Bollon, Manuel du contemporain, 2007
– Document 4 : Gilbert Andrieu, Sport et spiritualité, 2009
– Document complémentaire : Pierre Charreton, Le Sport, l’ascèse, le plaisir : éthique et poétique du sport dans la littérature française moderne, 1990 Sujet : Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée. Écriture personnelle :
Dans quelle mesure la pratique d’un sport permet-elle de « faire l’expérience d’un autre moi », comme l’affirme Gilbert Andrieu ?
Document 1 : Discobole par Lancellotti, copie romaine, vers 120 ap. J.-C.
L’un des plus célèbres Discoboles est le « Discobole Lancellotti ». Cette statue qui représente un athlète en train de lancer un disque est la copie d’une non moins illustre statue de l’Antiquité, attribuée à Myron, sculpteur athénien du Ve siècle av. J.‑C.
Document 2 : Henry de Montherlant, « Vesper », 1924
Le stade n’est que silence et solitude. Les réflecteurs s’éteignent un à un.
Les vitres des vestiaires s’éteignent, toutes ensemble. Quelque chose s’éteint.
Il n’y a plus qu’un garçon, là-bas, qui lance le disque dans la nuit descendue.
La lune monte. Il est seul. Il est la seule chose claire sur le terrain.
Il est seul. Il fait pour lui seul sa musique pure et perdue,
son effort qui ne sert à rien, sa beauté qui mourra demain.
Il lance le disque vers le disque lunaire, comme pour un rite très ancien,
officiant de la Déesse Mère, enfant de chœur de l’étendue.
Seul, – tellement seul, – là-bas. Il fait sa prière pure et perdue.
Henry de Montherlant, « Vesper », Les Olympiques, éd. Gallimard, Paris 1924
Document 3 : Patrick Bollon, Manuel du contemporain, 2007
Car la course de fond résume toutes les interrogations de l’existence et délivre bien des recommandations dont nous pourrions tirer profit : ne pas débuter trop vite ; ne pas nous fourvoyer en tentant de faire jeu égal avec ceux qui ne font pas la même course que nous ou n’ont pas l’intention de la terminer ; accepter la souffrance inéluctable ; aller toujours dans le même sens et prévoir, enfin, de perdre par instants du temps, car c’est là le seul vrai moyen d’en gagner [..] Si la vie ressemble à une compétition, cette compétition s’exerce donc d’abord et avant tout, quasi-exclusivement même, par rapport à soi. Quant à son secret ultime, il tient en une seule phrase : il faut avoir la conscience, l’intelligence de ce que l’on est, et faire en sorte, par tous les moyens dont nous disposons, y compris les plus détournés, de n’en jamais dévier.
Patrick Bollon, Manuel du contemporain, éd. Du Seuil, Paris 2007.
Document 4, Gilbert Andrieu, Sport et spiritualité, 2009.
[…] le sportif qui découvre le silence que lui impose la performance, découvre ce qu’il contient et qu’aucun partenaire ou instructeur ne peut prévoir. Dans le silence de son corps et sa richesse, le sportif retrouve la solitude qui fait de lui un homme total. La concentration pourrait nous laisser croire qu’il s’agit de la même chose, il n’en est rien. La concentration est due à un effort volontaire qui force l’esprit à observer un seul point, un seul détail, un seul moment de la vie. Le silence du corps est libéré quant à lui du temps et de l’espace. Il n’a pas d’endroit où se loger, il est partout à la fois, il remplit tout l’espace, il est instantané dans son apparition, n’a pas de durée propre, supprime le temps des horloges et semble transformer la plus infime durée en éternité. Cette découverte du silence n’est pas due à une recherche méthodique de notre cerveau gauche, de notre cerveau rationnel, elle n’est pas le fruit d’un effort, bien au contraire, car tout effort volontaire la rend impossible, elle survient, s’impose d’elle-même, envahit l’individu surpris d’être aussi cela.
Cette petite escapade, loin des traditions, pourrait paraître irréelle, si d’autres que moi n’en parlaient pas, faisant état de leurs expériences, à l’aide d’images plus symboliques qu’objectives.
Pour revenir à la discipline, je dirai que l’homme, ayant accepté de faire des efforts toujours plus intenses afin de se perfectionner en vue d’une performance ou d’une victoire, est amené à faire l’expérience d’un autre moi, c’est-à-dire d’un soi qui semble vouloir se libérer des règles techniques et de toutes les sanctions qui les accompagnent. En dépassant la gestuelle la plus savante, le sportif découvre celui qui s’en sert, et cet autre n’est pas le produit de son intelligence, n’est pas l’objet qu’il a appris à maîtriser.
Je crois que l’on peut retenir cette réalité simple, mais oh combien significative, de notre monde : ce silence que l’homme vrai perçoit ne saurait être maîtrisé. C’est lorsque le sportif n’est plus nécessairement maître de lui-même qu’il rencontre sa véritable nature d’homme, d’homme-dieu avons-nous déjà dit, qu’il retrouve, non sans une certaine émotion, le chemin du ciel.
Gilbert Andrieu, Sport et spiritualité, L’Harmattan, Paris 2009, pages 193–194.
Document complémentaire : Pierre Charreton, Le Sport, l’ascèse, le plaisir : éthique et poétique du sport dans la littérature française moderne, 1990
[…] la conscience qu’on a de son propre corps intervient évidemment dans la connaissance de soi. L’athlète entretient avec son propre corps des relations privilégiées, raffinées, dont le profane peut difficilement avoir idée. Dans le sport, le corps est à nous plus que dans les actes courants de la vie, il nous appartient davantage […]. Le sport nous enseigne que nous sommes aussi notre corps, et qu’il est mauvais qu’il nous soit mal connu ou qu’il se dérobe à nous, car c’est une partie de nous-mêmes que nous perdons ainsi, et avec elle tout un univers de sensations […].
Les théories du sport et de l’éducation physique oscillent entre la considération du corps comme support ou simple instrument qu’il faut domestiquer et apprendre, si l’on ose dire, à manier le mieux possible, et la conception du corps comme valeur, ayant sa part et faisant son jeu dans la culture générale. […].
Ainsi, réduire le corps à une fonction instrumentale, ce serait régresser vers le dualisme que l’on voulait précisément combattre. En fait, le corps est objet de connaissance, mais, dans cet acte même de connaissance, il est en même temps sujet. Comme l’écrit avec raison Michel Bouet, « le sport implique que le corps ne soit pas le simple support de l’action, mais qu’il soit au cœur même de l’action, sa substance et non seulement son soutien ». « En sport, ce qui fonde l’existence corporelle comme subjectivité, c’est que notre personnalité est plus immédiatement présente à elle-même en lui et que notre corps se fond dans la lumière de cette présence à soi ». Le corps est l’occasion de ce qu’on pourrait appeler, en hasardant la formule, un cogito personnel.
Pierre Charreton, Le Sport, l’ascèse, le plaisir : éthique et poétique du sport dans la littérature française moderne, Saint-Etienne : C.I.E.R.E.C, 1990. Pages 42 et 43.
Vous trouverez ci-dessous plusieurs entraînements inédits sur le thème du sport(synthèse + écriture personnelle) :
Les valeurs du Sport : Excellence ou Sacralisation ? [Coubertin, INA, Caillat, Brohm] : Sujet + Corrigé
Sport et Droits de l’Homme [Bolotny, R. Yade, B. Laporte, Amnesty International, Lemieux, Collectif pour le Boycott des JO de Pékin 2008] : Sujet
Sport et discriminations de genre [Collectif, SOS Homophobie, Bodin, Robène, Héas, Mennesson, Kay, Jeanes + nombreux documents complémentaires] : Sujet
L’Art et le sport [Bégaudeau, De La Porte, Gaucher, Bellows, Boutrin] : Sujet
Sports de masse et Surmédiatisation [Thibon, Giono, Brohm, Couture] : Sujet + Corrigé
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Camille C., élève de Seconde 12, nous propose ici une « fantaisie » très personnelle qu’elle a elle-même illustrée. Exploitant les codes surréalistes, en particulier les codes de l’inconscient et de l’écriture automatique, le texte se joue avec poésie et humour du principe de réalité pour lui substituer un principe de plaisir très jubilatoire…
Mais lisez plutôt !
« La Pomme au Gentleman » Fantaisie surréaliste
par Camille C. (Seconde 12)
Gentleman riant au centre de la pluie,
Et l’ndescriptible hirondelle tel un matin obnubilé
Par des spaghettis au goût de kiwi
Son bec couleur marron parsemé de cataclysmes Imminents…
Là-haut, tu nous regardes en marchant, papillon
Embaumé. L’aube émet un hurlement de nuages
Seul le ciel rougit de l’homme au poirier blanc
Qui traversait cet amas bleuté,
Qui courait après des papillons désarmés.
Ouvre cette poignée de sensations : l’hélicoptère
S’en est allé vers des îles de pommes
Caractérisées par le soleil.
Tel le marchand de sable abrité par des larmes Inanimées,
Le gentleman qui riait au centre de la pluie
Secrète le dioxyde
Et les paraboles triomphantes
Auprès de l’armée chatoyante
Des papayes mises en table.
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Seconde 1, Seconde 12 Lycée en Forêt (Montargis, France)
Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012 d’«Un automne en Poésie», événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…
Voici la quatrième livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés. Bonne lecture.
Pour lire les poèmes de la première livraison, cliquez ici.
Pour lire les poèmes de la deuxième livraison, cliquez ici.
Pour lire les poèmes de la troisième livraison, cliquez ici.
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Dans les lointains roses
Clarisse Q. Classe de Seconde 1
Dans les lointains roses meurt l’étoile,
Emporte avec elle
Mes souffrances les plus belles
Le temps d’un bonheur éphémère.
Sur l’horizon, l’infini noir glisse
Où s’élève la reine céleste
Dont les doux rayons
Apaisent les plaines sensibles de mon cœur.
Astre si pur qui fais sourire mes larmes
Et chanter mes peines,
De ta lumières ne resteront que des ombres :
Princesse de marbre, tu disparais comme à chaque fois
M’abandonnant à l’entraille de ma pensée.
Mes espoirs succombent aux regrets,
Mon amour à la haine,
Mes rêves au goût amer du jour.
Dans les lointains roses meurt l’étoile,
Emporte avec elle
Mes souffrances les plus belles
Le temps d’un bonheur éphémère.
« Dans les lointains roses meurt l’étoile, emporte avec elle mes souffrances les plus belles… »
Un vide me parlant tout bas…
Yaye N. Classe de Seconde 12
Un sentiment de vide en moi
Un vide me parlant tout bas,
Me chuchotant des mots doux,
Des mots qui n’existent pas…
Et quand je me mets à penser
Ce manque vient s’installer
En moi il s’immerge,
Avale mes pleurs, agrandit ma peur.
Et si et seulement si le manque n’existait pas ?
Comment m’en sortirais-je, ici ou là-bas ?
Serais-je plus heureuse au seuil de disparaître ?
Ce sentiment de ne plus vivre ? Souhaitais-je mourir ?
« Un sentiment de vide en moi… Un vide me parlant tout bas… »
Un automne en montagne…
Julien B. Classe de Seconde 1
L’heure n’est plus à mon âme
Et mon esprit boîtant cherche à travers le calme
Le repos dans le vallon couvert de nuages.
Là, j’aurais seul les clefs du temps :
Vers la douceur des montagnes je plongerais,
Elles m’amèneraient dans le mystère
Où seul parmi les cimes attendant le soir
Un pâtre pourra me donner la raison…
Là où les mouvements silencieux de la mer…
Ophély B. Classe de Seconde 12
Partons ensemble ! Ma vie sans toi
Est une larme dans les nuits sans lune
Je ne fais que penser à ces souvenirs enlacés
À ces différences qu’on ne peut changer,
Qui nous éloignent à jamais.
Fuyons ensemble
Dans ces étendues de bonheur et de solitude
Où l’infini disparaît dans le lointain et la nuit !
Vivons ensemble
Dans l’impossible réalisé :
Là où les mouvements silencieux de la mer
Berceront la lumière
Dans le soir enfin recommencé !
« Là où les mouvements silencieux de la mer berceront la lumière dans le soir enfin recommencé ! » Composition originale d’après Yohan Jacob Bennetter (1822-1904), « L’appareillage«
J’ai beau chercher…
Ivan G. Classe de Seconde 1
Des centaines de milliers d’yeux
Brillent aux cieux
Qu’y a-t-il là-bas ?
En vain, mes larmes coulent
Et les nuits passent
Tu n’es pas là.
Des centaines de milliers d’yeux
Où sont les tiens ?
Ô Nuage du temps,
Qui décline la douce enfance
Criant l’innocence.
En vain, mes larmes coulent
Et les nuits passent
Tu n’es pas là.
Des centaines de milliers d’yeux
Brillent aux cieux
Je reste là à écouter
Le doux bruit du Silence…
« Des centaines de milliers d’yeux brillent aux cieux. Je reste là à écouter le doux bruit du Silence… »
Vers d’impossibles Bleus…
Vincent A. Classe de Seconde 12
De mon cœur les maux
Parcourent les flots :
Un rêve inachevé
Devenu réalité.
L’océan d’un bleu azur
Gronde les noirs rivages,
Pure et belle onde
Devenue funestes naufrages.
À travers larmes et peines j’erre
Traversant terres et mers
Plongé dans l’infini aux dimensions de neige.
Le ciel uni est ma cible
Et dès là-bas je m’enfuis
Vers d’impossibles Bleus…
« À travers larmes et peines j’erre, traversant terres et mers… »
Vous, Vents du Nord…
Corto S. Classe de Seconde 1
Vous, Vents du Nord
Ne m’apportez fraîcheur aucune.
Votre douceur fait danser les arbres
Sous la lune
Mais ce n’est qu’un souflle
Qui m’effleure à peine.
Jamais vos sons enjôleurs
Ne me parviennent
Votre colère déchaîne les eaux
Et mes maux.
Et Vous, Neiges éternelles,
Soyez le berceau de l’humanité.
Sous mes pas, votre immortalité semble mourir,
Dans mes mains, votre vie se fond
Mais vous observez la Terre du haut de vos cieux
Et ces hommes qui vous illuminent
De leur stupidité de métal :
Vous vous effondrez et m’ensevelissent des éboulis de larmes…
« Et Vous, Neiges éternelles, soyez le berceau de l’humanité… »
Les roseaux de la mer…
Damien V. Classe de Seconde 1
Les roseaux de la mer
Ont trop longtemps souffert
Le voilier est déchiré
Et mon cœur est divisé.
L’équation de la vie
A comme parallèle la mort ou l’envie de lendemains neufs,
Mon âme tangente n’a de cesse de s’évader,
Mais les perpendiculaires du temps m’en empêchent,
La droite de la peine
Est concourante avec celle de l’espoir :
Mon avenir se dessine comme un polygone prenant forme,
Sur une simple ardoise à craie.
« Mon avenir se dessine comme un polygone prenant forme, sur une simple ardoise à craie… »
Dans le soir renaissant…
Juliette P. Classe de Seconde 1
L’infini chant douloureux de mes yeux
Se perd à contempler cet amour si proche.
L’absence mélancolique qui n’est que toi
Se noie dans mes Je t’Aime qui te sont destinés.
Tristesse amère inexorable
M’emportant dans les vagues orageuses de la solitude
Cet horizon orangé teinté d’évasion et de vent
Me semble inaccessible, inaccessiblement.
Un fragment de bonheur ? Une trace de rêve ?
Ou l’avide dénouement de la réalité :
Rien n’est plus confus. Mon cœur refoulé de perles salées,
Mon cœur dépourvu de solitude
Éveille en moi le frémissement de tortures enchantées.
Ô mort si proche, telle un amour perdu,
Ô souvenir mélancolique d’un été teinté de larmes
Qui me rappellent sans cesse l’inexprimable de ton visage…
Larmes légères éperdument amoureuses
Tout me ramène à toi,
Mon amour, à nous,
Dans le soir où renaissait ton nom…
« Tout me ramène à toi… Dans le soir où renaissait ton nom… »
Le steamer de mon cœur
Julian N. Classe de Seconde 1
L’envie de mon cœur dynamite mes ardeurs :
S’opère l’achèvement de mes organes,
S’enrichit l’effusion de mon ennui :
Mon cœur arythmique sentait que mes artères se gonflaient,
Mon âme voulait partir pour m’éviter un saignement nodulaire,
Elle souhaitait s’évader parmi des veines montagneuses
Pour découvrir une érythropoïèse exploratrice :
Un départ, une naissance spirituelle.
M’en aller vers les pérégrinations basaltiques
De l’Islande parmi landes et roches
Formant des caillots marins et des fleuves et des mers
Pour retrouver des sensations solennelles de liberté nouvelle…
Mais à ce jour, mon âme n’est toujours pas partie
Elle ne partira sans doute jamais :
Enclenchée, cette éruption de larmes
Évadé, le steamer de mon cœur qui contenait ce volcan de pleurs, en partance…
« Évadé, le steamer de mon cœur qui contenait ce volcan de pleurs, en partance… »
La numérisation de la quatrième livraison est terminée.
Prochaine et dernière livraison : mercredi 14 décembre…
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Seconde 1, Seconde 12 Lycée en Forêt (Montargis, France)
Les élèves de Seconde 1 et de Seconde 12 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012 d’«Un automne en Poésie», événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…
Voici la troisième livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés. Bonne lecture.
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Partir…
Mathilde G. Classe de Seconde 12
Partir et voyager dans d’autres mondes :
La forme de la terre ne sera plus ronde
Vivre ma vie, écrire au fameux vent,
Aller là-bas, vers l’indéfini de l’azur et du temps
Dans un univers sans mensonge
Où la haine serait plus friable qu’une éponge
Partir, partir… Et ne jamais revenir
Effacer ces montagnes de souvenirs,
Et les places et les rues
Et la haine acquise envers la terre.
Ne plus ressembler à ces humains : reposer à tout jamais
Dans le vent où voyageait mon cœur rempli de ciel et de couleurs…
Une sensation de renouveau
Paola M. Classe de Seconde 12
J’ai longtemps dit Adieu à la Foi
Longtemps j’ai eu ce désir de vengeance
Insensée. L’amertume de mon cœur amer
Rôdait sur l’aile d’un ciel perdu
Au milieu des mondes…
Liberté : retourne-toi vers le vaste océan
Qu’est mon âme.
Une goutte d’eau dans une larme de nuages
Un souffle chaud entre deux lèvres de cristal
Une sensation de renouveau :
Zéphir léger qui me pesait,
Ô ma Belle, dans le cou…
« Une goutte d’eau dans une larme de nuages, un souffle chaud entre deux lèvres de cristal, une sensation de renouveau… »
Comme un enfant heureux…
Mélanie F. Classe de Seconde 12
Ces orchidées belles se balancent
Au gré des vents telles
Un oiseau qui vole dans
Le crépuscule tombant.
Ses ailes jaillissant
Dans le souffle du temps,
Accablées de soleil
Pour offrir au sommeil
L’eau grande et bleue
Comme un enfant heureux…
La couleur du jour semblait avoir coulé
Du ciel et de la nuit…
« Ces orchidées belles se balancent au gré des vents telles… »
Vivre, malgré tout…
Aïda K.-M. Classe de Seconde 1
Maladie n’est que souffrance :
Pandémie est réalité ;
Vivre ou mourir…
L’homme succombe aux larmes
Dans le jour décoloré.
Les morts se transforment :
Le soir s’annonce,
La nuit s’élève
Les cendres s’évadent
Vers un paradis perdu
Au bord du monde
Qu’on appelle l’espoir…
« Le soir s’annonce, la nuit s’élève, les cendres s’évadent… »
Dans ce souffle juxtaposé…
Charles P. Classe de Seconde 1
Dans ce souffle juxtaposé, arrive à grands tracés l’automne. De ma fenêtre,
Je contemple ces polygones desséchés
Avec mes yeux, je photographie le temps passé.
Sur des nuages désormais détrempés, pleure le soleil :
À l’horizon, vertical, se prépare le brouillard
Je sens le temps monotone couler sur mes joues.
Elle s’en est allée, telle une feuille se déplaçant symétriquement au vent.
Je suis comparable aux pentagones dénudés,
Impuissant face au temps : elle s’en est allée.
Je m’envole parmi la nuit. Je revois cette feuille dernière s’envoler
Puis retomber.
Seule.
« Elle s’en est allée, telle une feuille se déplaçant symétriquement au vent. »
Dans l’aube de la nuit
Chloé H. Classe de Seconde 1
L’esprit énigmatique de la feuille tombante
Est un tourbillon de fureur rose
Dans l’aube de la nuit.
L’espoir est blanc de poussière,
Les larmes soyeuses de la vie
Scintillent les âmes.
L’irréparable du plaisir domine les émotions de l’infini.
Le parfum du rêve définit le sourire de l’avenir
Comme le soleil fascine.
La passion noie le feu à l’afflux
De la pluie
Quand les pleurs remplacent les mines et les rimes.
Puis les rires prennent place
La lassitude des nuages fuit à l’affut de l’espace,
L’intime revit, les soucis enfouis.
L’amour jubile,
Le temps d’un impossible
Automne…
« L’esprit énigmatique de la feuille tombante est un tourbillon de fureur rose dans l’aube de la nuit… »
L’Adieu est un vécu trompé…
Mathis C. Classe de Seconde 12
Je me réveille un matin, désorienté ; je suis un tabouret.
Je ne prends pas la porte, je fonce dans un mur
Je vais à droite, mon ombre à gauche dans l’azur,
Je m’accompagne toujours d’une pose silencieuse.
Soudain j’oublie ces délicates violences, je marche dans le sable
Brûlez-moi vivant car je suis parfumé
Je suis enchanté : un habitant sans route qui se retrouve dans le journal.
Adieu l’étranger, me voilà imprimé sur les pages de la mer.
Je pose, lampadophore dans le salon vide. Adieu le théâtre,
Je suis côté jardin, j’entre sur scène parmi la floraison déserte du livre.
Refusez d’obéir : je le dirai aux gens : l’adieu est un vécu trompé !
Je m’en allais pour tout recommencer…
« Adieu le théâtre, je suis côté jardin, j’entre sur scène parmi la floraison déserte du livre… »
Le goût du monde
Manon W. Classe de Seconde 1
Cette angoisse pointée sur mon cœur,
S’est noyée dans un océan palpitant de silence.
La douleur que je ressens au plus profond de moi
S’épanche en longs fleuves de chagrin
Parcourant les terres et les mers.
Comment briser ces chaînes qui m’emprisonnent ?
Le goût du monde nous permet de rassembler,
D’écouter, d’entendre,
De parler enfin
Et de verser quelques larmes entrouvertes…
« La douleur que je ressens au plus profond de moi s’épanche en longs fleuves de chagrin parcourant les terres et les mers… »
Route perdue, chemin trompé
Jules P. Classe de Seconde 12
Route perdue, chemin trompé… Où étais-je quand je me suis réveillé ?
Je ne suis pas disparu : j’entends les ambulanciers parler
J’ai vu ta main m’effleurer.
Ciel, ne m’attends pas : tu n’as pas besoin de moi.
On dit que l’amour rend aveugle
Je suis sans voix, je suis sans toi.
Comment te dire à quel point je t’ai aimée…
J’entends les ambulanciers parler
Je t’ai à peine ambrassée.
Prends-moi comme autrefois dans tes bras
S’il te plait, ne pleure pas
Pourquoi ne sont-ils pas là, amis, à côté de moi ?
Où es-tu ?
Jeanne P. Classe de Seconde 12
Il y a une partie de moi qui espère
Et une autre qui s’éteint.
La lumière s’est estompée,
Mon cœur ne bat plus qu’au rythme du temps.
Il vit dans le soir qu’on appelle la nuit.
Il y a des larmes qui débordent de mes yeux ;
Le fleuve est sorti de son lit,
Les portes du temps se sont ouvertes,
Où es-tu maintenant ?
Les signes se font désirer, cachés derrière le vent.
« Sois forte » ! Le courage, je n’en ai plus
C’est ainsi que j’ai su que tu étais parti
Les fleurs se sont fanées, le vase est ébréché.
Je voudrais toucher les nuages pour t’y voir posé,
Revoir ton sourire : où es-tu…
« Les fleurs se sont fanées, le vase est ébréché. Je voudrais toucher les nuages pour t’y voir posé… » (Ill. : BR d’après Paul Gauguin, « Vase de fleurs à la fenêtre« , 1881, Musée des Beaux-Arts de Rennes)
La numérisation de la troisième livraison est terminée.
Prochaine livraison : samedi 3 décembre…
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