Un automne en Poésie… Saison 4… Dernière livraison

Les classes de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt
vous invitent à une exposition exceptionnelle…

Un Automne en Poésie : quatrième livraison

Les élèves de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012-2013 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme (voire du Surréalisme pour les textes récemment publiés), les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

© Bruno Rigolt/EPC décembre 2012. D’après Eugène Delacroix, « La Liberté guidant le peuple » (Musée du Louvre-Lens)

Voici la quatrième et dernière livraison de l’exposition « Un Automne en Poésie » qui a accueilli cette année les classes de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt. Un peu plus de quarante textes ont été mis en ligne. Ce travail d’écriture, qui s’est échelonné  sur un trimestre, est avant tout un témoignage littéraire de grande valeur qui montre le potentiel  créatif dont sont capables les élèves. Bravo à toutes et à tous pour le travail accompli, et merci aux nombreux lecteurs venus découvrir et admirer les manuscrits publiés.

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Bonne lecture.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

 

 

Dans la royauté encore incertaine de la vie

Raïssa S.
Seconde 9

Dans la royauté encore incertaine de la vie,
Je marche, loin du pouvoir centralisateur des ombres.
Les courbes du soir m’ébranlent sous la lumière effervescente du monde
Mais je vous dis que les triomphes et la vigueur de la mer innovent l’amour !

La mer qui coule dans mon corps
Ressemble à une immense inondation d’adieux.
La vie est submergée d’espérances et de silences
Mais je vous dis que notre amour est rejeté du monde tel un craquement de larmes !

L’oiseau s’envole vers la royauté encore incertaine du soir…
Enivré de colère obscure, mon cœur est rempli d’orgueil :
C’est une flamme de vent qui crie la critique virulente d’un rang social interdit
Mais je vous dis que les oiseaux arc-en-cièlent le monde !

Raïssa S.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« L’oiseau s’envole vers la royauté encore incertaine du soir… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt

          

           

Trois haïkus…

Amélie S.
Seconde 9

Être heureux comme la grandeur de l’océan…

La plaine de mon cœur est un ensemble d’horizons d’où fleurissait le soir.

Amélie S.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

Découvrez un autre texte d’Amélie : « Et de clarté indéfinissable« 

Variations mathématiques

Paul B.
Seconde 9

Pour certains, le diamètre de l’amour
Est incommensurable.
Mais je l’ai mesuré.

Pour d’autres, la vie serait constituée de segments
Et de droites arrondies prêtes à s’envoler.
Mais je les ai retenues

Dans mes mains avec des courbes sans problèmes,
Avec des additions, et des antithèses, et la vie
Qui élevait parfois ton nom au résultat décimal !

Paul B.
Lycée en Forêt (Montargis, France), décembre 2012

« La vie serait constituée de segments et de droites arrondies prêtes à s’envoler.
Mais je les ai retenues ! »


        

 

D’un trait de fusain

Coralie M.
Seconde 7

D’un trait de fusain, je te fais revivre
Et mes pensées fusent assez
Pour que quelques esquisses suffisent
Pour tenir ta main.

J’ai plongé dans le bleu camaïeu
De tes yeux.
Il m’est impossible de remonter à la surface
De ces eaux profondes

Qui recouvrent mon visage
Aux couleurs de sourire
Quand je marche
Sur tes lignes !

La nostalgie de tes paroles
De faible vent
Ressurgit de mon âme
Et je ne peux retenir la seule larme

Qui t’était destinée…
J’ai marché sur cette route jusqu’à l’intersection :
Tu m’as donné la main,
Mon cœur appartenait au tien…

Coralie M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« Tu m’as donné la main, Mon cœur appartenait au tien… »

Joan Miro, « Dancer », 1925 (détail). Musée Sammlung Rosengart, Lucerne, Suisse

 

J’ai caressé la rivière…

Ludovic M.
Seconde 9

Une histoire brûle en chaque être
Une histoire de violence : les guerres
Sèment toujours leurs cendres
Elles étouffent la descendance…
Dans le temps rempli d’espace
J’ai caressé la rivière
Qui s’écoule éternellement
Sur le flanc de l’existence
Au-delà des barrages sans lendemains…

Ludovic M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012


« J’ai caressé la rivière qui s’écoule éternellement s
ur le flanc de l’existence… »

Crédit photographique : © Bruno Rigolt

       

La fin de l’Inconnu

Siméon D.
Seconde 9

Le galop léger de la mer
Est comme l’envol d’un oiseau libre
Fuyant ce monde à ride
Qui ne meurt que pour la guerre.

Ainsi va mon âme fuyante
Pareille à l’oiseau qui veut quitter ce monde
Sans entente que je ne peux changer
Avec des mots.

Mon âme est un jardin de givre
Qui ne peut résister aux assauts
De l’amer. Je me laisse envahir
Par ce monde insensible aux mots.

Mon cœur s’en est allé aux frissons
Du soir comme dans un fleuve emporté.
Mon cœur inconnu, mon cœur n’en peut plus
De suivre ces routes closes aux pavés de silence.

« Le galop léger de la mer est comme l’envol d’un oiseau libre… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

         

       

L’Envol

Nathanaël A.
Seconde 9

Élevée au-dessus du bonheur,
La plaine sans fin du ciel
Est un océan de liberté
Envahi par le vol gracieux
Des oiseaux.

Les nuages se laissaient porter
Par le vent : enveloppements de ciel
Par les obscurs délices
De la nuit qui se confondait
Avec le jour.

Le vent rejoignait
Le soleil. La lune avait pris
Lentement la place des matins d’hier
Qui tombaient entre les doigts
De l’horizon…

Nathanaël A.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« La lune avait pris lentement la place des matins d’hier… »

–         

          

Peut-être un jour…

Arnault C.
Seconde 7

Peut-être un jour la nuit se manifestera :
Un combat étoilé entre le soleil et la mer
Dans les registres taudifiés de la vie.

Peut-être un jour le monde émettra
Un langage astronomique :
Un appel tutorial autonome de légende et de vent,

L’étranger journalier luttant pour la Liberté.
Je désire le renouvellement épique
D’une extase agressive :

Manifestation presque incontrôlable,
Bataille sanguinaire applaudie
Par la mort de la mort.

Peut-être un jour l’obscurité
D’une autre année primitive
S’éteindra.

La version d’une histoire sans sens
Disparaîtra.  À l’amour du danger je m’adresse :
L’air court et l’homme vole !

Arnault C.
Lycée en Forêt (Montargis, France), décembre 2012

      

                 

Les Ombres de la vie

Éva C.
Seconde 7

Dans la neige sur les éternels toits
J’ai vu la douceur du feu, l’amour de la noirceur,
J’ai vu la colombe du malheur et du désespoir
Qui souriait.
J’ai vu la guerre de la joie triste,
Et la lumière des ténèbres
Qui brillait de mille feux parmi le désert de la vie.
J’ai vu la joie qui saluait la mort :
La mort blanche d’amour défiant la vie de l’ombre…

Éva C.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« J’ai vu la joie qui saluait la mort : La mort blanche d’amour défiant la vie de l’ombre… »

Charles-François Daubigny (1817-1878), « La neige », 1873. Huile sur toile. Paris, Musée d’Orsay
© RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski

             

             

À la Dérive

Flore D.
Seconde 7

Seule dans le vertige du néant,
Le cœur lourd comme une ancre emportée
Par une vague de sanglots,
La marée haute me surprend.
Les lanternes du départ éclairent mon exil
J’aperçois l’horizon qui éloigne au loin
Le souvenir de tes yeux
Parti vers d’autres lieux
Que le rivage de mes yeux…

Flore D.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

 « Le cœur lourd comme une ancre emportée
Par une vague de sanglots… »

Crédit photographique : © Bruno Rigolt

             

                    

Vers de nouveaux verticaux
Fantaisie surréaliste
— I —

Larouci U.
Seconde 9

Tête vide pleine d’hélium,
Toujours dans les airs telle une montgolfière qui rêve
Partagée entre idéal et réalité, élevée par l’imaginaire
Vers de nouveaux verticaux, des nuages en marshmallow :
Tête harmonieuse qui écoute  le bourdonnement des vents,
Les pleurs des nuages.

Il observe les oiseaux aventuriers
Honorant les cieux impénétrables.
Il sursaute devant les hurlements étincelants
D’énormes manteaux noirs d’amertume.
Soudain, tête apeurée se siffone
Car aiguille épineuse l’a fatalement percée,

Tête horrifiée chute
Éclatant les gourmandises nuageuses.
Tête petite à travers
Les immensités noires tourmentées
Crie, pleure, hurle
Devant les gromellements mouillés, statiques

Tête en l’air appelle à l’aide les aigles royaux, impuissants.
Bientôt tête sereine
N’attend que l’Inévitable,
Bercée par la brutale sérénade du vent
Illuminée par le doux sourire d’Hélios…
Boum ! Tête devient crêpe.

Larouci U.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012


« Vers de nouveaux verticaux, des nuages en marshmallow… »

Crédit photographique : © Bruno Rigolt

                 

                  

Les larmes aussi d’un chevalier de sang
Fantaisie surréaliste
— II —

Larouci U.
Seconde 9

Vêtue de lueurs miroiresquement bleues,
Consumée par la rouge lumière portée à la main,
Droite et fière comme un buste : instrument de Lueur à la hanche
Inspirant méfiance et terreur. Légion de lueur face à la Forêt sombre,
Brumeuse et mystérieuse telle un traître voleur encapuchonné.

Lueur déglutie, transpirant de stress, arme agitée, torche sereine.
Coup d’œil à sinistra puis à dextram contre la panique poignante de minuit.
Lueur inspirant de peur ; expirant de rassurance, pleine de courage.
Légion orchestrant un tintement de lames écarlates contre les courses tambourines
Et les rugissements tromboneux murmurés à travers bois.

Entre les troncs, fourmillaient par milliers des soldats verdâtres et la Légion
Hurlait la charge et sa recherche de gloire. Parmi elle, frère de Lueur, un déferlement
De gouttelettes rougeoyantes, ensemble d’une vague tempétueuse
Qui mit le feu aux herbes. Lueur vaillante contemplant dans le gros globe oculaire
Des peaux vertes : le reflet d’un monstre en armure venant des flammes.

Incendie de clairière inondée d’eau d’être vivant. Nuit d’apocalypse : éternelle Nuit.
Enveloppes charnelles putréfiées en fumée par les flammes destructrices.
Refrain répétitivement cruel de la nuit : Légion mourante. À l’aube,
Lueur d’un regard vide qui voit les cadavres de la colère, ses frères de lueur
Tombés dans les bras de la Mort sur le champ de ferrailles.

Porteur se défait de Lueur, immaculée de sang qui rejoint le Ciel.
La pluie chute, le feu se tait.
Porteur s’agenouille seul sur la clairière troublée.
Le jour ruisselle et les larmes aussi
D’un chevalier de sang.

« Incendie de clairière inondée d’eau d’être vivant. Nuit d’apocalypse : éternelle Nuit. »

Image tirée du jeu Blood Knights®. Tous droits réservés.

Larouci U.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

                 

                        

Comme un doux rêve mélancolique

Lisa P.
Seconde 7

Le destin est une piqûre d’abeille
Pareille au rouge du sang ou de l’arc-en-ciel.
En plein cœur elle prend sa place
Dans le regard bleu du jour qui trépasse.
Survient une brûlure comme un hommage
À l’horizon qui s’éteint
Dans l’ombre descendue de la vie.

Le destin est une piqûre d’abeille,
Fleur d’une réalité qui s’éveille
Au parfum magnifique de l’amour
Comme un doux rêve mélancolique,
Comme peint sur des souvenirs lointains
Qui rêvaient d’exister
Au fond des nuits de particulière passion.

Lisa P.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Survient une brûlure comme un hommage à l’horizon qui s’éteint
Dans l’ombre descendue de la vie… »

Création originale d’après Pierre Puvis de Chavannes « Le Rêve » (1883). Paris, Musée d’Orsay.

La numérisation des textes de la quatrième livraison est terminée.
Pour des raisons techniques, certains manuscrits seront publiés ultérieurement.

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Licence Creative Commons

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt sauf mention contraire.

Un automne en Poésie… Saison 4… Troisième livraison

Les classes de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt
vous invitent à une exposition exceptionnelle…

Un Automne en Poésie : troisième livraison
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Voici la troisième livraison.
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Bonne lecture.

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Et toi, mon poème…

Nicolas Q.
Seconde 7

Toi pâle rêve
Maquillé de pourpre et de vent
Aussi petit qu’un morceau de lune
Quand la nuit se tâche les ailes…

Et toi, mon poème,
Tu es un secret aussi friable
Que le diamant
Qui se brise dans un cri étoilé.

Tu marchais tel un faune
Dans les vapeurs d’un songe orgueilleux
Pour disparaître
Sur une étoile filante. 

Nicolas Q.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« Et toi, mon poème, tu es un secret aussi friable que le diamant qui se brise dans un cri étoilé… »

Vincent Van Gogh, « La Nuit étoilée », 1889. New York, Museum of Modern Art.

             

              

Foule de solitude

Johanna B.
Seconde 7

Observez le reflet du soleil couchant :
C’est une eau d’un bleu profond,
C’est le reflet d’une catastrophe inexplicable,
Illogique, contradictoire 

Avec les profondeurs festives de la vie.
Le rayonnement du soleil
Semblait être rejeté sur le pavé
Envahi de futilité et d’amertume.

J’aperçus une foule de solitude
Puis le trébuchement d’un souvenir
Aussi léger que cruel, et des flocons de neige noire
Qui tombaient du ciel de tes yeux…

Johanna B.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

           

                  

Dans un dernier envol

Marie C. et Clémantine D.
Seconde 9

Crépuscule fuyant dans la nuit noire aveuglante,
Ciel bleu de tristesse sous la lune
Éclairant tous les chemins de mélancolie de la vie.

Rose de l’amour, fleur de bonheur
Au cœur bleu scintillant de désir et d’épines.
Fleur faisant fuir le désespoir de la lune !

Le soleil levant éclaire le monde de ses rayons et de ses sentiments !

La magie de ce moment envoute mon esprit d’euphorie
Et me fait voyager dans le ciel du souvenir.
L’oiseau de la vie m’emmène loin de mon pays :

Vers l’ailleurs, lumière infinie !
L’onde de l’espoir vole au-dessus du monde.
Mon esprit vagabond voyage loin parmi l’étoile !

La métaphore de la vérité traverse la nuit dans un dernier envol !

Marie C. et Clémantine D.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« La métaphore de la vérité traverse la nuit dans un dernier envol ! »

Marc Chagall, « Le Songe de Jacob », 1960-1966 (détail). Nice, Musée national Marc Chagall.

Pauvre comme une feuille

Lucie M.
Seconde 9

Au crépuscule de son jour,
Un homme.
Dans la maison vide de son cœur,
Son empire déchiré.

Dans le couloir de mes sentiments,
Ses espoirs brûlants
Expirant la solitude :
Bientôt il meurt :

Pauvre comme une feuille
Quittant l’arbre.
En ouvrant ma fenêtre j’aperçus
L’ombre de son cœur dans l’obscurité lumineuse

À terre, cet homme qui se confondait
Avec la poussière…
Dans la chambre de mon âme,
Il pleure encore !

Lucie M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

D’après Roy Lichtenstein, « Drowning Girl », 1963

                    

                 

Vers les ports de solitude

Sophie B.
Seconde 9

 

Au loin apparaît le bateau étoilé,
Autrefois si vivant
Se préparant à revenir
Vers les ports de solitude.

Jadis voguait une embarcation ailée
Qui voyageait vers l’espace infini
Du ciel délimité
Tel un rivage.

Et ce bateau est pareil
À l’envol de la mer :
Abandonné des mouettes immobiles,
Partant vers un nouveau départ.

Sophie B.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

François Bensa (Nice 1811-1895), « Le quartier du Lazaret avec la Réserve » (détail). Nice, Villa Masséna.

 

 

–         

 

Enchantement

Émile C.
Seconde 7

Dans un bruit silencieux de la détresse des rêves peaufinés,
Les heures défilent,

Envahies par un désert d’évasion désertique,
Saturées d’une large étendue de pensée :

Le symbole du repos se révèle enfin !
Voici l’heure où la nuit divinatrice pleine d’ailleurs et de liberté

Réclame l’assassinat des limites tant repoussées !
Voici l’horizon effacé de toutes pistes !

Ô mon cœur, prolonge ces doux sanglots de sommeil alterné
Dans le mirage du soir tant désiré…

Émile C.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

              

          

Dans le soir qui mène vers l’au-delà…

Quentin L. Julien R. Andéol É.
Seconde 7

Ton regard bleu me transporte
Vers les abysses du livre sans fin de la mer !
La mélodie des vagues portées par le sourire du monde
Éclaire nos cœurs.
L’ombre de ton âme hante mes pensées :
Tu sembles sirène sous les vagues ondulantes
De tes cheveux.

La voix de la mer chuchote devant ta voix.
Et dans le soir qui mène vers l’au-delà,
J’écoutais le sable fin caresser ton cœur,
Je voyais le scintillement d’une vague azuréenne
Refermer le livre aquatique de l’amour,
Couleur de silence
Et de lumière !

Quentin L. Julien R. Andéol É.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« Ton regard bleu me transporte
Vers les abysses du livre sans fin de la mer ! »

            

 

Dans les limbes de tes cheveux

Théophile M.
Seconde 9

Une sensation de liberté m’envahit quand je te vois,
Comme un espoir rempli d’inaccompli.
Ton seul sourire est suivi d’un abîme épanoui,
Et tes yeux, tes yeux me font tourbillonner
Dans un enfer de bonheurs diaphanes.

Un jardin de pureté
Et des îlots de vide devant ta beauté
Flottent dans mon cœur. Un paradis s’est perdu
Dans les limbes de tes cheveux
Où murmurait le soir…

Théophile M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

             

               

Haïkus de nature et d’amitié
俳句

Annaël P.
Seconde 9

— I —

Joie éclatante
Comme un soleil levant
De gaieté fleurissante
Entre le bleu et le vent.
Un cri de triomphe
Jailli des fleurs fanées,
Des joncs flétris,
Fantômes du passé…

— II —

Le temps se refait
Le soleil est une épée qui coupe le malheur
Et perce les nuages
Partis vers l’immensité transparente
De la vie…

Annaël P.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

                                 

          

Requiem

Diane P.
Seconde 9

La mort à la silencieuse conscience
Perce de sa faucheuse le chahut du crépuscule,
Elle avance dans la chaleur du soir
Pâlement éclairée de la lumière du couchant.

Banni du paradis, son regard est un fleuve entre mes mains
Pareil à celui d’une fausse symphonie :
Légitime considération d’une ignorance qui empêcherait
Son cœur de rejoindre l’absolue sérénité de l’irrémédiable !

Son souffle éphémère s’est brisé sur les bords de l’horizon
À peine visible, emprisonné entre terre et ciel
À la façon d’une ombre éclatante, poison de son âme
Quand la vie se confond avec la fin !

Mélomane emprisonné dans la cellule de son esprit
Traînant la chaîne d’une assommante cacophonie
Comme l’espérance prisonnière de la peur despotique
Tuant sa solitude dans la désharmonie du silence !

L’envie de renaître illumine son cœur
Battant au rythme d’une intenable musique
Défiant la faible hérésie qui l’accable,
Faisant pleurer son doux talent dans un mélodieux cauchemar…

Diane P.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Traînant la chaîne d’une assomante cacophonie… »

Odilon Redon (1840-1916), « Puis je vis un ange descendre du ciel, ayant en main la clé de l’abîme ainsi qu’une énorme chaîne »
Planche VIII de l’album Apocalypse de saint Jean. Lithographie à l’encre de Chine, 1899. New York, Museum of Modern Art

             

                  

Linceul d’été

Yanis G.
Seconde 9

De ses yeux, le soleil  fixe les grilles
Qui mènent au jardin d’été.
Maintenant la soif du temps brille
Et décharne les aubes hivernales
Sous des myriades d’obscurités.

Alors que son bras lâche l’arme,
Fanent de boréales mers
De cristal et de larmes.
La syncope du temps ainsi fige
Un doux ruisseau indécis de sang.

Yanis G.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

       

              

             

Par un coucher de soleil d’encre

Mélanie T. et Thaïs T.
Seconde 7

La nuit vagabonde
Me fait penser au voleur de feu
Qui sombre dans l’étendue des temps perdus
Où jaillissait la tristesse de l’onde.

L’ombre du nuage associable
Rayonne ! Flamme incandescente
Rêvant encore de son amour passé
Qui la hante de doux regrets aux couleurs de murmures

Solitaire, je partirai parmi les tristes ciels
Comme une âme errante
Si tendre et si frêle entre les bras du soir
Par un coucher de soleil d’encre…

Mélanie T. et Thaïs T.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012


« Si tendre et si frêle entre les bras du soir
Par un coucher de soleil d’encre… »

Composition originale d’après « La grande famille » de René Magritte, huile sur toile, 1947.

             

La numérisation des textes de la deuxième livraison est presque terminée.
Prochaine livraison : dimanche 16 décembre 2012.
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Licence Creative Commons

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt sauf mention contraire.

Support de cours : Je fais le point sur… LA METAPHORE

Niveau : classes de Lycée (Seconde, Première générale)

Autres supports de cours :
– L’énonciation (mise en ligne : vendredi 14 décembre)
La connotation

La métaphore

« Je fais le point sur… »
Des supports de cours centrés sur quelques notions essentielles de grammaire, de linguistique et de stylistique. Ces supports de cours sont destinés prioritairement à mes élèves de Seconde et aux élèves de Première Générale.

La métaphore est une figure 1 d’analogie.
On a parfois tendance à la qualifier de « comparaison incomplète », ou pour être plus précis de « comparaison implicite », « sous-entendue », consistant à créer une relation de substitution entre deux référents distincts possédant un élément commun de sens.

Dans la comparaison, ce rapport d’analogie entre le comparé et le comparant est mis explicitement en valeur par un mot comparatif (appelé aussi outil de comparaison ou mot outil) qui peut être :

  • une conjonction (comme, ainsi, etc.) : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle » (Baudelaire, « Spleen » n°78, Les Fleurs du mal) ;
  • une comparaison quantitative (autant/plus/moins que…) : « Je vous aime,/ Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même. (Corneille, Polyeucte, Acte IV, scène 3) ;
  • un adjectif dénotant un degré de comparaison (identique à, semblable à, pareil à, etc.) : « Le poète est semblable au prince des nuées » (Baudelaire, « L’Albatros », Les Fleurs du mal) ;
  • un verbe ou une expression verbale (sembler, paraître, ressembler à, faire penser à, etc.) : « Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduits à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. » (Albert Camus, La Postérité du soleil, 1965. Préface de René Char).

Dans la métaphore au contraire le comparatif est absent : en l’absence de lien spécifique, il revient alors au lecteur de retrouver les analogies permettant d’opérer un rapprochement de sens entre le comparé et le comparant.

Dans son Traité des tropes 2 paru en 1730, César Chesneau Dumarsais —que vous connaissez pour avoir étudié le célèbre article « Philosophe » de l’Encyclopédie— définit ainsi la métaphore :

Figure par laquelle on transpose, pour ainsi dire, la signification propre d’un nom à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une comparaison qui est dans l’esprit.

En substituant un terme à un autre, la métaphore infléchit donc le sens des mots et met en jeu un sens nouveau qui révèle une façon de penser, des valeurs. Ce sens nouveau est donc figuré, puisque la métaphore amène à un transfert de sens, d’autant plus marqué qu’elle sera inventive.

Mais ce transfert de sens est également présent dans les métaphores dites « lexicalisées » ou les expressions figurées, qui font partie de la langue courante. Si, dans ces métaphores tombées dans la norme, il existe une forte relation de substitution entre le comparé et le comparant (par exemple quand on dit que « la mer est un miroir »), il y a toujours néanmoins un écart entre le signifié attendu et le signifié produit puisque la métaphorisation détourne le lien entre le référent et son signifié habituel afin de produire une rupture de sens. Dans l’exemple précédent, le mot « miroir » désigne en effet un élément imaginaire ne faisant pas partie de l’univers référentiel habituel de la mer.

Prenons aussi l’exemple de la chanson bien connue « Les yeux revolver », composée par Fabrice Aboulker en 1985 et interprétée par Marc Lavoine : « Elle a les yeux revolver/Elle a le regard qui tue ». Ici, le comparé (les yeux) coïncide avec le réel car il est employé au sens propre, alors que le comparant (revolver) désigne un référent virtuel qui introduit un détournement de sens et nous fait pénétrer dans le champ fictif : l’arme prenant davantage les traits de la femme fatale associée à la mort. Comme vous le voyez, la métaphore participe à un processus de conceptualisation et d’idéalisation du réel.

Même remarque pour le vers suivant qui « file » la métaphore : « Elle a le regard qui tue » : si les deux termes (« regard » et « tue ») sont liés grammaticalement, ils ne sont pas normalement liés par le sens. Mais la relation de substitution entre le comparé et le comparant produit bien plus qu’une analogie entre les signifiés, elle symbolise et conceptualise : dire d’une femme qu' »elle a le regard qui tue » fait passer l’énoncé de la description référentielle à une vision plus conceptuelle faisant apparaître la vision archétypale de la femme : sublime et prédatrice ! La  métaphore prend ici tout son sens puisqu’elle permet d’exprimer une idée, un concept, ce que ne permet pas la comparaison.

Plus une métaphore est inattendue, et plus elle enrichit l’énoncé par son originalité : ainsi, quand le comparé et le comparant sont très éloignés, et qu’ils appartiennent à des domaines différents, la comparaison possède un pouvoir de suggestion et de connotation bien plus grand 3 :

Il existe trois types principaux de métaphores :

1.    La métaphore in praesentia

Dans la métaphore in praesentia, le comparé et le comparant sont exprimés dans une relation de co-présence : « un référent (le comparé) est compris par sa confrontation à la nature d’un autre référent (le comparant), avec laquelle il entretient des rapports de ressemblance, d’identification, d’analogie » 4 : comme dans la comparaison s’opère ainsi un rapprochement sémantique, une relation d’équivalence construite par exemple autour :

  • d’un verbe copule (« être ») : « La vie est un long fleuve tranquille » ; « Les yeux sont le miroir de l’âme » ;
  • d’un infinitif : « Partir, c’est mourir un peu » ;
  • de la préposition « de » : « une rivière de larmes », « la courbe de tes yeux » (Éluard)

2.    La métaphore in absentia

À la différence de la comparaison ou de la métaphore in praesentia, qui est la plus explicite, la métaphore in absentia est plus délicate d’approche car elle évacue le comparé, qui doit être deviné. Alors que dans la comparaison par exemple, le comparé qui désigne le référent est nécessairement exprimé, dans  la métaphore in absentia au contraire, seul le comparant est présent. Prenez par exemple ce vers extrait d’un sonnet de Du Bellay (« L’Olive », 1549) : « Alors voyant cette nouvelle aurore ». Ici, le comparé implicite est la femme, qui est sous-entendue par le contexte : les poètes de la Pléiade et de la Renaissance usant souvent de cette relation comparative entre la femme et l’aurore, la femme faisant « pâlir le soleil », etc.)

De façon plus significative encore, on pourrait citer ce premier vers du « Cimetière marin » dans lequel Paul Valéry décrit si magnifiquement la mer et les voiliers : « Ce toit tranquille où marchent des colombes ». Comme vous le voyez, là où la comparaison établit entre le comparé et le comparant une relation d’équivalence et de vraisemblance explicite (la mer ressemble à un toit tranquille, les voiliers sont comme des colombes qui marchent sur la mer), la métaphore in absentia supprime la relation attributive : un effort d’interprétation est donc réclamé de la part du lecteur.

 3.   La métaphore filée

La métaphore filée est une métaphore développée à travers une succession de termes appartenant au même champ lexical. Comme l’explique très bien Michel Riffaterre, il s’agit d’une « série de métaphores reliées entre elles par la syntaxe —elles font partie de la même phrase ou d’une même structure narrative ou descriptive— et par le sens : chacune exprime un aspect particulier d’un tout, chose ou concept, que représente la première métaphore de la série » (Michel Riffaterre, « La métaphore filée dans la poésie surréaliste », Langue française, n° 3, 1969, pp. 46-60).

Un exemple très célèbre est l’épilogue du roman Germinal, dans lequel la métaphore filée de la germination qui jalonne tout le texte, outre sa fonction poétisante, exerce une fonction argumentative : le printemps naissant étant symboliquement associé aux luttes à venir des mineurs dans l’espoir qu’un « Germinal » fera triompher le renouveau social d’un monde meilleur :

Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière.

Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre.

NOTES

(1) « Le terme de figure désigne tous les procédés de style qui modifient la forme la plus simple de l’énoncé ». Dictionnaire du Littéraire, sous la direction de Paul Aron, Denis Saint-Jacques, Alain Viala, PUF, Paris 2010, page 291.

(2) César Chesneau DUMARSAIS, Des tropes ou des différents sens, Figure, et vingt autres articles de l’Encyclopédie, suivis de l’Abrégé des tropes de l’abbé Ducros, éd. Flammarion, Paris 1988, page 135.

(3) Dans un ouvrage célèbre (Structures du langage poétique, Paris, Flammarion 1966), Jean Cohen distingue les « figures d’usage », qui à force d’être répétées sont devenues banales, et les « figures d’invention ».

(4) Éric Bordas, Les Chemins de la métaphore, PUF, Paris 2003, page 9.

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Un Automne en Poésie, Saison 4… Deuxième livraison

Les classes de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt
vous invitent à une exposition exceptionnelle…

Un Automne en Poésie : deuxième livraison
Pour accéder à la première livraison de textes, cliquez ici.

Le Lycée en Forêt s’affiche à Paris !
(Ben quoi ? C’est la vérité, non ? Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, 2012)

Les élèves de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012-2013 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la deuxième livraison. Pour accéder à la première livraison, cliquez ici. Bonne lecture.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

                         

                 

Pensée intruse

Kadietou F.
Seconde 7

Une brutale absence de raison
Résonnant aussi fort que dans une chanson
Me conduisit vers l’interrogation ineffable

Et paradoxale dissidence.
Ces obsessions ténébreuses couleur saphir et silence
Avides de sentiments qui perturbaient mon cœur
Me menèrent les yeux bandés

En d’étranges adieux fanés :
Pensée intruse qui éclaire un instant
Tous les chemins du temps.

Scintillant de larmes rouges, le reste de mon âme
Se remémora l’amertume de la vie
Et réchauffa en les brûlant
De quelques gouttes de fleurs et de peines

Mes yeux bleus de blessures
Peuplées de mystères et de pensées brisées
Où sommeillait la laideur du monde.

Kadietou F.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« Le reste de mon âme scintillant de larmes rouges / Se remémora l’amertume de la vie… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, 2012

                

             

Et de clarté indéfinissable

Amélie S.
Seconde 9

Le secret est un étourdissement de pensée,
La vie, un univers de murmures
Et de rêves s’épanouissant
De lumière incontournable.

Le bonheur ressemble à un croisement
De vent oublié
Entraînant le brouillard de l’âme
Vers sa bien-aimée.

Une larme rompit le sourire de mon cœur
Je vis une perle qui composait l’étrange façade de l’eau
Comme un parfum de soleil
Semblant loin de la vie…

Amélie S.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Je vis une perle… Comme un parfum de soleil / Semblant loin de la vie… »

Crédit iconographique : composition d’après René Magritte : « Poison » (1949)

                  

                  

L . A . R . M. E . S

Océane De A.
Seconde 7

Si les larmes racontaient une histoire
Elle viendrait des souvenirs
Désignant le bateau voguant ivre
Par la recherche de déconstruire

Comme tu me l’as souvent fait dire
Elles nous font réagir
Et même si elles nous rendent fébriles
Avec éclat, illuminent les rives…

Là-haut, elles parleraient de nous
De nos états d’âme, arriveraient
Par centaines, nous brûleraient les joues
Comme un fardeau de mauvais inconnu !

Toi, tu sais aujourd’hui que je les ai connues
Et quand elles dérivent, ne s’arrêtent plus
J’ai bien tenté des les cacher
Sous des simulacres de sourire pour mieux te désarmer

Moi qui n’ai jamais voulu les sentir
Sur ma joue, non jamais !
Et toi qui m’avais promis
Tu as menti ! Tu es parti !

Alors je les laisse couler
Et elles heureuses, partent vers d’autres rivages
Certaines marcheront jusqu’à la bordure
De mes cils. D’autres finiront vers les îles de mon cœur.

Et la vague m’envahit
Et je compte mes larmes :
Pauvres elles seront, pauvres je les aimerai
Jusque dans le partir…

Océane De A.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« Certaines marcheront jusqu’à la bordure de mes cils. D’autres finiront vers les îles de mon cœur… »

Photomontage d’après Man Ray « Tears », 1933

Retour vers Tanger

Rayane F.
Seconde 9

Le vent de la mer respirait en caressant mes cheveux
À l’instar de ces traversiers blancs
Qui blessaient les vagues dans leur danse
Le plancher du ferry craquait ses larmes bleues sous mes pas
Et le quai du port croustillait dans le soir.

C’était l’évasion au bled des mers vieilles
De pollution pétrolifère aussi abondante que sonore
C’était le littoral plein d’amour néanmoins célibataire
En même temps que j’écoutais
Le chant amer des mouettes sur le port de Tanger

Des beignets bien gras naviguaient dans mon cœur,
Des parasols camouflaient la joie du soleil
La foule écrasait le sable qui transpirait de douleur
C’étaient les reflets d’ailleurs poignardé par une atmosphère industrielle
Qui accueillait dans ses bras ouverts de vagabondes vagues rouillées…

Rayane F.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« … j’écoutais le chant amer des mouettes sur le port de Tanger… »

                   

         

Aube Finale

Anouk M.
Seconde 9

Le murmure d’un cri lointain s’est levé
Sur les hauts monts soufflés
Par les chemins bossus.
C’était l’heure où les près verts de lumière
Dansaient au soleil.

Au loin, d’autres montagnes
Grises des flammes de leurs entrailles blessées
Prenaient conscience
De ces rumeurs d’orage, vieilles et noires
Que les hommes appellent la guerre.

Les filaments du savoir se perdaient
Dans la noire incompréhension.
Loin de connaître les sciences,
La raison dispersée
Par les mortes respirations d’un alizé indistinct

Mettait en transe des torrents
De querelles et de sang,
Le miroir de la mort jetée sur les rivages,
Attaquait de sa pointe assassine
Les hommes torturés sans destin ni âge

Il avait bien fallu que les petits orphelins de la guerre,
Voient la vanité et la colère
Jeter leurs roches informes
Sur les routes célestes
Aux frissons de soleil…

Anouk M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), novembre 2012

« Le miroir de la mort… attaquait de sa pointe assassine Les hommes torturés sans destin ni âge… »

Crédit iconographique : Marcel Gromaire, « La Guerre », 1925, huile sur toile
© Musée d’art moderne de la Ville de Paris / Roger-Viollet

 –

Sous le chagrin d’un oiseau abandonné

Laura M.
Seconde 7

Toi à qui j’ai donné mon cœur endormi,
Tu étais ma seule passion éveillée,
Mon seul amour éphémère.
Ton absence m’enveloppe
Telle une immense île déserte

Et ton insensibilité m’a laissée
Sous le chagrin d’un oiseau abandonné.
Les profondes blessures resurgissent,
Comme un grand champ de roses
Mêlées d’épines,

Sous l’impression d’un froid glacial.
Ce sentiment de liberté
E
st pareil à ces vagues dépeuplées
Pleurant vers les rochers,
Sous les couleurs du sang bleuté de la mer.

Le jour m’habille d’une vaste peine,
Devant l’horizon rempli de rivages et de plaines,
Et les douces neiges d’antan
Me bercent d’une plénitude légère
Sous les lueurs amères du couchant…

Laura M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Et ton insensibilité m’a laissée / Sous le chagrin d’un oiseau abandonné… »

Crédit iconographique : Bruno Rigolt

                               

                                            

L’Insoupçonnable Soupçon

Léna G.-S.
Seconde 9

Ce que l’on ressent quand on est triste
Est une vaste plaine de nostalgie,
Une avalanche de sentiments désunis,
Un torrent de solitude.

Absence torturante telle l’amont d’un fleuve
Rappelant l’immense delta de l’oubli,
Le déni d’une vie,
Un mensonge caché dans l’océan des pleurs d’un secret.

Ce que l’on ressent quand on est triste
Est un cœur entravé de sentiments
Un corps brûlant torturé
Se pliant comme arbre blessé sous le vent

Insouciante équation de larmes,
Superposition de l’attente de l’heure
De l’ivresse nouvelle
D’une joie qui n’est pas encore connue.

Ce que l’on ressent quand on est triste
Est pareil au cachemire enivrant
Du sommeil insomniaque :
C’est un chagrin perpétuel posé sur la vie.

De la plume du monde à celle de Brinks,
Voici l’insoupçonnable soupçon de la plainte
Médiatrice des sentiments heureux
Comme une naissance nouvelle…

Léna G.-S.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Ce que l’on ressent quand on est triste / Est pareil au cachemire enivrant
D’un sommeil insomniaque… »

Rembrandt, « Jeune femme endormie », 1654. Lavis brun, British Museum (Londres). Cliché personnel.

                      

                             

Mon cœur ce soir…

Manon G.
Seconde 9

Le vert de vos yeux est la preuve que je tiens à toi.
Mon manque de vous éphémère mon cœur de jour en jour.

Ton regard chaud d’été créait en moi un arc-en-ciel
De fleurs frémissant de s’unir
Aux pétales tombant de la vie.

Retournons à notre rencontre :
Un an auparavant, un an en arrière…
Je vois les jours défiler sans toi à mes côtés

Et mon cœur, mon cœur ce soir
Est plein de papillons d’hiver.

Manon G.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Mon cœur ce soir est plein de papillons d’hiver… »

           –          

              –          

De flamme et de nacre

Yanissa D.
Seconde 7

De cette femme errant
Dans cet espace vide,
Je ne vis que le paradis lumineux
De ses yeux : flammes renversées
Rejetant de sombres lueurs ;
Passion si claire et si pure,
Vitrail où dormaient des larmes
Parmi l’azur.

Ses yeux comme un tourbillon
De drames orageux,
Comme un flacon épouvantable
De doux parfums de fleur,
De flamme et de nacre
Que le couchant éclaire…
Les yeux de cette femme, ces yeux errants
Dans cet espace vide…

Yanissa D.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012


« Les yeux de cette femme, ces yeux errants / Dans cet espace vide… »

Crédit iconographique : © Bruno Rigolt, novembre 2012

                  

                 

Présence de ton absence

Marion C.
Seconde 9

Mes pensées permanentes sincères
Ont brûlé au soleil.
Égaré de souffrance, mon cœur perdu
A retourné le sablier de ton absence.

Les étoiles de mes yeux s’éclairent
De larmes légères.
Quand je vois l’éclat de ton sourire,
Il pleure en ma vie une chanson de soir et d’exil.

Quand je pense à toi,
L’océan de mes yeux submerge mes paupières
Tes bras étaient un nuage de douceur,
L’âme de ma présence,

Les étoiles de mes yeux s’éteignent
De lourds vêtements de silence
Il pleure en ma vie une chanson de souvenirs
Partis très loin, de l’autre côté de la vie…

Marion C.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Il pleure en ma vie une chanson de souvenirs / Partis très loin, de l’autre côté de la vie… »

                        

                  

La numérisation des textes de la deuxième livraison est terminée.
Prochaine livraison : mercredi 5 décembre 2012.
Pour voir les textes de la première livraison, cliquez ici.

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 Crédit iconographique : © Bruno Rigolt sauf mention contraire.

Analyse d’image : L’Humanisme de Dürer à travers "Saint Jérôme dans sa cellule" (1514)


 

 

ANALYSE D’IMAGE

Albrecht Dürer
« Saint Jérôme dans sa cellule »

(1514)

 

Introduction

Très représentatif des ambitions artistiques et spirituelles de l’Humanisme, le Saint Jérôme de Dürer (1471-1528) est l’une des œuvres les plus populaires de l’iconographie religieuse. Datée de 1514, cette gravure sur cuivre est en effet d’une grande force, tant au niveau de l’esthétique que de la pensée qui s’en dégagent. À la différence d’autres travaux dans lesquels le maître de Nuremberg a représenté Jérôme en pénitent (voir annexe 1), c’est au contraire sous les traits du contemplatif et de l’érudit qu’apparaît ici le saint.

Cette gravure célèbre s’inscrit donc dans ce qu’on appellera sous la Renaissance la dignitas hominis, c’est-à-dire la recherche d’une vie spirituelle permettant d’accéder à l’unité profonde de l’être par la réflexion tournée vers la constitution d’un savoir, et la quête idéale du divin. Après avoir analysé les grandes thématiques ainsi que les principes de construction de cette gravure, nous chercherons à montrer que l’impression de paix rayonnante et de sérénité qui s’en dégage s’inscrit dans un parcours allégorique qui révèle progressivement l’homme à lui-même.

         

« Jérôme à la maison »…

Dans un ouvrage consacré au peintre et graveur allemand, le critique d’art Maximilien Gauthier |1| rappelle un détail intéressant : une note manuscrite de Dürer préciserait simplement « Jérôme à la maison » pour désigner la célèbre gravure. Cette expression, si intime et presque familière a de quoi surprendre tant elle semble à l’opposé de la scolastique conventionnelle : elle est pourtant très illustrative, comme nous le verrons plus loin, du nouvel ordre de vie et de valeurs qui caractérise l’esprit humaniste.

De fait, point de représentation édifiante ou excessive de la sainteté dans cette gravure. C’est au contraire un Saint Jérôme pleinement humain, absorbé dans la joie simple d’une fervente traduction de la Bible, qui est montré. Comme le précise Erwin Panofsky, « le saint est au travail dans le fond de la pièce, ce qui, en soi, crée une impression de retrait et de paix. Son pupitre est placé sur une grande table, où ne sont posés qu’un encrier et un crucifix. Absorbé dans son travail, il jouit d’une bienheureuse solitude, avec ses pensées, ses animaux —et avec son Dieu » |2|.

Cet extrême raffinement dans la simplicité, à l’opposé des dogmes scolastiques, fait davantage apparaître Jérôme comme un compagnon au milieu de ses coussins, de ses objets et meubles familiers. On aperçoit même une paire de pantoufles (en désordre !) sous le banc adossé au mur. Alors que l’histoire fait état d’un homme solitaire qui battait sa coulpe en mortifiant ses chairs avec une pierre, c’est ici sous les traits de l’ermite en train d’étudier que Dürer représente l’antique traducteur de la Bible.

                             

L’humanisme comme religion de l’esprit

Cette « indifférence vis-à-vis des formules dogmatiques où l’on tente d’enfermer les rapports entre le Dieu d’amour et les hommes » |3| constitue en soi une véritable révolution spirituelle et pédagogique. De fait, sous le Saint Jérôme de Dürer peut se lire en palimpseste la simplicité de vie des premiers apôtres et un retour aux sources du christianisme, c’est-à-dire à une religion intérieure, hostile à la scolastique, et qui dépasse les apparences ; religion « envisagée non comme objet d’un savoir théorique ou spéculatif, mais comme apprentissage à effectuer, formation à embrasser, sagesse à approfondir » |4|.

Comme nous le suggérions précédemment, ce changement de perspective est très représentatif de l’esprit humaniste. Notez combien toute cette scène respire la quiétude, la vie contemplative ainsi que l’érudition. J’emprunte à Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart ces remarques éclairantes : « La religion des humanistes est, à la limite, […] un déisme assez vague, libéré des formes ecclésiastiques. Religion intellectualisée à l’extrême, religion d’érudits, d’hommes de cabinet, dotés d’une vaste culture » |5|. De fait, Saint Jérôme apparaît sur la gravure comme un être tout d’intelligence et de réflexion.

L’esthétique de la scène participe également de cette symbolique : paisiblement allongé sur le sol à côté d’un petit chien profondément endormi, le lion imposant de l’avant plan, vigilant et protecteur (il ne dort que d’un œil), est une allusion directe à la Légende dorée [Somme de récits de vies de saints publiée au Moyen Âge] selon laquelle Jérôme aurait eu pour ami un lion à qui il avait retiré une épine de la patte |6|. Plus encore que la puissance et la majesté, le félin représente ici la sagesse. Comme le note Françoise Rücklin, « la cohabitation paisible du lion avec le chien et le Saint, qui évoque l’harmonie détruite par le péché […] manifeste les effets concrets d’une vie sainte » |7| en adhésion avec des valeurs pouvant aider l’homme à promouvoir son humanité.

Les quatre livres posés sur le banc et l’appui de la fenêtre, s’ils évoquent implicitement la traduction des Évangiles et le travail sur la Vulgate entrepris par Saint Jérôme, rappellent fondamentalement le rôle des humanistes pendant la Renaissance qui permirent, grâce à l’invention de l’imprimerie vers 1450 par Gutenberg et son expansion dès le début du seizième siècle, la diffusion d’idées nouvelles, changeant grandement le rapport au savoir, et marquant ainsi une rupture très nette avec la pensée médiévale.

Quant aux quelques documents —lettres, épîtres ou parchemins— fixés sur le mur du fond de la pièce, s’ils évoquent avec l’anachronique chapeau de cardinal l’aspect intellectuel et spirituel de la vie de ce Père de l’Église, ils n’en constituent pas moins, avec les nombreux objets d’usage posés sur les étagères —carafes, bougeoir, etc.— une parfaite simplicité de vie, à tel point qu’on pourrait presque parler d’une laïcisation du thème religieux. Ainsi la sainteté de Jérôme trouve-t-elle à s’épanouir dans la vie quotidienne, dans la simplicité domestique et le monde des objets proches de l’esprit simple et humble du peuple. Cette conception beaucoup plus familière et intimiste du divin  est d’ailleurs l’un des traits essentiels de l’humanisme qui, en vulgarisant le sacré, le place au niveau de la condition humaine.


              

La calebasse ou l’enracinement du profane dans le monde sacré

Un détail mérite ici toute notre attention : « À la gauche du Saint, suspendue à la poutre qui est au-dessus du seuil de la pièce et soutient le plafond […], une grande calebasse entourée de vrilles et d’une belle feuille à ‘gauche’ alors que sa ‘droite’ montre un pédoncule desséché de fleur. Elle ressemble à celles qui ornent les demeures paysannes » |8|. Cette glorification d’un objet aussi simple et populaire que la calebasse prend ici une portée morale dans la mesure où elle s’inscrit dans une conception presque panthéiste du monde : on a l’impression que la nature, règnant autant que le monde spirituel, est proprement humanisée.

Document 1

Les symboles de la calebasse
________________________
Françoise Rücklin (*)

« Ce végétal tout à la fois insiste sur la vertu du Saint, et, en tant que plante simplement annuelle aux fleurs fort éphémères de surcroît, sur la brièveté de la vie, de ses joies, de la jeunesse, en même temps qu’il met l’accent sur le caractère factice, voire franchement trompeur et toujours transitoire des choses, même les plus belles. »

(*) Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 164.

Cet enracinement du profane dans le monde sacré a deux conséquences : en premier lieu, comme nous l’avons suggéré, ce portrait de Saint Jérôme semble s’affranchir du personnage sacré. L’intérêt porté à l’homme plus qu’au saint accentue non seulement l’impression d’intimité et d’authenticité qui se dégage de la scène, mais il opère grâce aux lignes de force un constant va-et-vient du concret au spirituel, des objets les plus innocents au sens caché des choses. On repère en outre dans cette double démarche, à la fois matérialiste et mystique, une dynamique qui, empruntant ses moyens d’expression au rythme des saisons et aux cycles de la nature, est profondément révélatrice d’une spiritualité et d’une quête métaphysique autant que d’une fusion de la pensée et de l’objet, très caractéristiques de l’humanisme philosophique.

Le monde comme principe d’harmonie

Comme nous le comprenons, le Saint Jérôme de Dürer obéit à une rigoureuse construction qui n’est pas le fruit du hasard, mais qui tend au contraire à l’idée que le monde est une harmonie mathématisable. Ainsi l’a fait remarquer Jean-Eugène Bersier, « une création de forme, d’objets, de leurs combinaisons à première vue inutiles devient une explication nécessaire donnant aux phénomènes de structure parfaite, selon une logique irréelle, les preuves de l’intelligence sublimée, en dehors de l’homme, au-dessus de lui. Une sorte de mystique de la science suggère ces théories de formes dont le graphisme joue dans l’espace autour du nombre d’or. » |9| auquel on attribue une vertu magique, presque surnaturelle.

Cette perception plus aiguë du visible stimule bien évidemment la primauté anthropomorphique du décor : de là l’importance d’éléments qu’on aurait jugé accessoires ou simplement décoratifs dans la peinture médiévale (la calebasse, les livres, la grande fenêtre, le lion, etc.), mais qui sont ici prépondérants dans la mesure où ils ont pour vocation de mettre en pleine lumière la personne humaine, en tant que centre de l’univers (comparez par exemple cette gravure avec le tableau d’Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude » : annexe 2). Cette position philosophique, qui remplace le théocentrisme médiéval, a pour conséquence de réinventer le rapport de l’homme avec son environnement : de fait, le vrai sujet de la gravure ne serait pas Saint Jérôme, mais Saint Jérôme en tant qu’homme universel, qui pense le tout et qui a pour vocation de fédérer le monde.

Inspiré des pythagoriciens, d’Euclide et de ses postulats, l’art des humanistes trouve donc son fondement dans un principe d’harmonie qui vise à mathématiser le décor en intégrant la notion de perspective, issue de la pratique architecturale : n’oublions pas que Dürer a été l’auteur d’une Instruction sur la manière de mesurer à l’aide du compas et de l’équerre ! Dans la figure ci-dessous, on peut voir en effet combien la mathématique et l’art semblent se rencontrer dans l’exigence de la forme et de l’esthétique.

Ainsi, les lignes de force qui travaillent et dynamisent l’espace figuratif de la gravure  en structurent également la signification symbolique. On pourrait à cet égard noter la forme ovoïde centrale suggérée par la construction séquentielle de l’image qui, organisant le parcours du regard en fonction d’un ordre imposé par la projection perspective, progresse jusqu’à la sphère parfaite : l’auréole éclatante de Saint Jérôme correspondant au signe de l’homme purifié, détenteur du Verbe primordial.

Image protégée par copyright. Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif, novembre 2012Licence Creative CommonsCette image est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 FranceThis image is copyrighted (Attribution-NonCommercial-NoDerivs).

Comme on le voit très bien, l’homme humaniste apparaît presque comme un « second dieu, dieu des bêtes qu’il domine, des plantes qu’il cultive, du cosmos qu’il administre : on retrouve le secret d’une antique alliance » |10| qui met en présence l’esprit avec la matière, le sensible avec l’intelligible. Ainsi qu’on l’aperçoit sur l’image, les lignes de fuite mettent bien en évidence la relation circulaire entre Saint Jérôme et  l’ensemble des éléments qui structurent la gravure : à travers cette mystérieuse alchimie s’établit une constante réciprocité d’action qui est au cœur même de la doctrine humaniste, qu’on pourrait définir comme un idéal de pouvoir et de savoir, et comme un effort à la fois individuel et social pour mettre en valeur l’Homme et sa dignité, et fonder sur son étude un « art de vivre par où l’être humain se rend éternel » |11|.

Document 2

Dürer et le principe mathématique
________________________
Erwin Panofsky
(*)

« La construction de l’espace pictural, impeccablement correcte d’un point de vue mathématique, se caractérise, premièrement, par l’extrême brièveté de la distance vue en perspective qui, si la pièce était dessinée en grandeur réelle, ne serait que de 1,25 mètre environ ; deuxièmement, par la faible hauteur de l’horizon, déterminé par le niveau de l’œil du saint assis ; troisièmement, par la position excentrée du point de fuite, lequel est à peu près à 6 millimètres de la marge droite. La faible distance, ajoutée à l’abaissement de l’horizon, contribue à renforcer le sentiment d’intimité. Le spectateur se trouve placé tout près du seuil de la cellule, sur l’une des marches qui y conduisent. Sans être remarqués par le saint et sans empiéter sur son domaine, nous partageons cependant l’espace où il vit, avec l’impression d’être plus des familiers invisibles que des observateurs lointains. Par ailleurs, l’excentration du point de fuite empêche la cellule de ressembler à une boîte exiguë, car le mur nord n’est pas visible ; elle accorde une importance plus grande au jeu de la lumière dans les embrasures des fenêtres ; enfin, elle donne la sensation de pénétrer à l’improviste chez quelqu’un plutôt que de se trouver face à un décor artificiel.

Tout, pourtant, dans cette pièce modeste, est assujetti à un principe mathématique. L’impression apparemment indéfinissable d’ordre et de sécurité, qui est l’essence même du Saint Jérôme de Dürer, peut s’expliquer, du moins en partie, par le fait que les objets distribués dans la pièce occupent des positions aussi fermement déterminées que s’ils étaient fixés aux murs. Ils sont placés soit parallèlement à ces murs, comme la table de saint Jérôme, les livres, les animaux et la tête de mort ; soit en projection orthogonale, comme le cartellino, qui porte la date et le monogramme de l’artiste ; soit encore à des angles précis de quarante-cinq degrés, comme le banc à la gauche du saint. »

(*) Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Page 242.

Approfondissons désormais le message symbolique que Dürer a voulu délivrer dans cette gravure. Comme nous l’avons suggéré précédemment, entre le monde des apparences sensibles et le monde métaphysique existe pour les Humanistes une unité profonde : la vocation de l’homme étant par la connaissance, de passer des apparences sensibles à l’univers des idées et de l’esprit. Dürer élabore ainsi une savante composition dont il faut déchiffrer plus profondément le sens allégorique.

Une rhétorique des vanités

Intéressons-nous d’abord au fameux crâne placé à gauche sur l’appui de la fenêtre. Le symbolisme de la tête de mort qui se développera dès la fin du Moyen Âge n’évoque pas seulement un certain goût pour le macabre —qui constituera d’ailleurs un trait caractéristique de l’esthétique baroque— mais il contient en germe une signification allégorique et didactique au même titre que le temps qui s‘écoule lentement du sablier. Axée sur le sentiment du néant, cette fascination pour la mort amène à une réflexion sur le thème de la chute, la fragilité de la vie et le tragique de la condition humaine.

Ainsi le crâne devient-il un instrument moralisant, au même titre que le crucifix, renforçant à travers l’isotopie de la mort, la réflexion sur les fins dernières. À ce titre, Françoise Rücklin propose l’interprétation suivante : « Le crâne, la calebasse et le sablier forment […] le triple ‘memento mori’ [souviens-toi que tu es mortel] de cette estampe, et l’on peut remarquer que non seulement le Saint est installé pratiquement au centre de l’espace qu’ils délimitent, mais qu’ils sont situés aux divers extrêmes visibles de la cellule, afin, sans doute de bien manifester que rien, sur terre, n’échappe à l’emprise de la mort » |12|.

Le crâne s’inscrit en effet dans une rhétorique des vanités dont le dessein est bien d’interpeller directement le spectateur en mettant « l’accent sur le caractère éminemment transitoire de la matière et de tout ce qui est humain |13|. Ainsi les jeux de lumière qui proviennent de la grande verrière opaque sont-ils comme une allégorie de la mort, partagée entre le piège des apparences (le crâne, le visible, la beauté éphémère de la calebasse) et la lumière de la foi (l’invisible). Françoise Rücklin fait à ce titre remarquer qu’on peut « observer dans la construction de la gravure une gradation très nette : vanité des honneurs (le chapeau de cardinal), vanité de la beauté (la calebasse), vanité de la vie elle-même et de tout ce qui est matériel, que ce soit animé ou inanimé (le crâne) » |14|.

Il n’est guère étonnant que les vitres soient en « culs-de-bouteille » : si elles laissent pénétrer la lumière du soleil de midi, elles masquent emblématiquement la vanité du monde extérieur fait d’apparence, d’illusion et d’éphémère. N’oublions pas que Saint Jérôme passa une grande partie de sa vie à méditer dans le désert de Syrie. Ainsi la lumière qui pénètre dans le cabinet de travail est-elle à mettre en parallèle avec la lumière spirituelle qui se dégage de l’auréole, véritable centre lumineux du tableau. À la vanité succède la vérité, à l’apparence extérieure, le monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel.

Pour compléter ces remarques, il faut nous intéresser à la relation symbolique qui s’établit entre trois des éléments les plus fortement éclairés de la  gravure, et qui en constituent toute la force : le lion, le crâne et Saint Jérôme. Comme on le voit dans la figure ci-dessous qui en modifie la tonalité et les contrastes, ce n’est pas un hasard si ces trois éléments font symboliquement apparaître trois formes de l’âme :

1. Le lion, qui symbolise les sens, exprime une des dimensions essentielles de l’âme primitive, animale : il est le signe de la terre, et la force qui met le monde en mouvement.

2. Le motif mortuaire du crâne quant à lui évoque l’âme mortelle de l’homme mais aussi son libre-arbitre : libre, il peut choisir entre le bien et le mal. Créateur et destructeur à la fois, le crâne apparaît ainsi comme la projection de nos désirs, de nos vanités et de nos représentations. Du fait de son emplacement sur l’appui de la fenêtre, il rappelle aussi par l’immortalité de la pierre, que l’âme prolonge la destinée mortelle.

3. Enfin Saint Jérôme apparaît dans sa mandorle|15| comme s’il travaillait au « Grand Œuvre », permettant d’atteindre la connaissance suprême et l’union avec Dieu. Notez combien la parfaite auréole de lumière épiphanique nimbe le visage courbé sur la table de travail et fait symboliquement écho aux rayons du soleil. Vous aurez aussi remarqué que, placé à égale distance de Saint Jérôme et du crâne, le crucifix est comme une invitation à dépasser la vanité du savoir et des honneurs : ce n’est pas par son statut de cardinal que Jérôme s’élève à la sainteté mais en menant une vie ascétique dans la bienveillance, la modération et l’humilité : en témoigne la barbe, symbole de puissance alliée à la sagesse.

Cette omniprésence du signe, qui n’est pas sans évoquer parfois certains symboles alchimiques, fait donc apparaître le surnaturel dans le quotidien, et révèle une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible. Ainsi la rayonnante clarté provenant de la fenêtre paraît participer à l’essence même d’une allégorie qui pourrait être celle du passage de l’homme médiéval fermé sur lui-même à la réalité de l’homme humaniste, c’est-à-dire érudit, créateur, poète, ouvert sur le monde pour mieux le repenser dans un esprit de tolérance.

Conclusion

Au terme de ce travail, il convient de rappeler que le Saint Jérôme de Dürer se présente comme une philosophia, c’est-à-dire un mode de vie et de pensée fondé sur des principes immanents mettant en jeu la sagesse humaine et l’appétit de savoir qui président à l’esprit humaniste : idéal de raison, de mesure et d’humanité.

Comme nous l’avons compris, l’humanisme, en mettant en valeur une conception sobre et équilibrée de la vie humaine, place au centre de ses préoccupations l’humanité même de l’homme et son aptitude à chercher dans la raison, comme disait si bien Montaigne, de quoi s’occuper « à méditer et à manier sa vie »…

© Bruno Rigolt, novembre 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France) / Espace Pédagogique Contributif

NOTES

1. Maximilien Gauthier, Albert Dürer, éd. Nilsson, Paris 1924, page 104.
2. Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004, page 242.
3. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002, page 72.
4.
 Olivier Millet, in Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), édition critique par Olivier Millet, Librairie Droz, Genève 2008 page 19.
5. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 72.
6
. « Un jour, comme le soir approchait, Jérôme s’était assis avec ses frères pour entendre la sainte leçon. Un lion qui boitait entra soudain dans le monastère, et Jérôme vit au-devant de lui, comme pour un hôte, et le lion montra son pied blessé, et le saint soigna l’animal et il le guérit, et il fut confié au lion un emploi, celui de mener au pâturage et d’y garder et d’en ramener un âne qui servait à rapporter du bois de la forêt […] », in Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l’histoire de France, page 94.
7.
 Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 176-177.
8.
 Françoise Rücklin, op. cit. page 161.
9
. Jean-Eugène Bersier, A. Dürer, le graveur de la mélancolie, éditions Estienne, Paris 1967. Page 74.
10
. Pierre Magnard, introduction à l’ouvrage de Marcile Ficin, Les Platonismes à la Renaissance, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 2001, page 7.
11.
Louis Philippart, Revue de Synthèse, tome X, 1935. Cité par Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 59.
12
. Françoise Rücklin, op. cit. page 163.
13. ibid.
14. ibid.
pages 164-165.
15. Le terme « mandorle » désigne une « gloire » en forme d’amande (de l’italien mandorla) qui concrétise le rayonnement émanant d’un personnage divin ou céleste (source : Encyclopædia Universalis)

BIBLIOGRAPHIE

  • Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002.
  • Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, pages 159-177. Cote BSG : 8 VA SUP 7774 (1)
  • Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Particulièrement les pages 242 à 246.
  • Marcel Brion, Les Peintres en leur temps, Éditions du Félin, Paris 1994. Particulièrement le chapitre 7 (« Les grandes explorations de l’œil et de l’esprit »).

DOCUMENTS ANNEXES

  • 1. Albrecht Dürer, « Saint-Jérôme en pénitence »
    (burin, circa 1494-1495). Paris (Bibliothèque nationale de France)

  • 2. Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude »
    (huile sur panneau, circa 1474-1475). Londres (National Gallery)

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Analyse d’image : L’Humanisme de Dürer à travers « Saint Jérôme dans sa cellule » (1514)

Cette analyse d’image est le fruit d’un travail collaboratif avec mes étudiants de Première S.
Les élèves ont eu la charge difficile de formuler les hypothèses d’interprétation et de dégager quelques grands axes d’analyse.
Merci à toutes et à tous pour les travaux accomplis, souvent de grande qualité.

ANALYSE D’IMAGE

Albrecht Dürer
« Saint Jérôme dans sa cellule »

(1514)

 

Introduction

Très représentatif des ambitions artistiques et spirituelles de l’Humanisme, le Saint Jérôme de Dürer (1471-1528) est l’une des œuvres les plus populaires de l’iconographie religieuse. Datée de 1514, cette gravure sur cuivre est en effet d’une grande force, tant au niveau de l’esthétique que de la pensée qui s’en dégagent. À la différence d’autres travaux dans lesquels le maître de Nuremberg a représenté Jérôme en pénitent (voir annexe 1), c’est au contraire sous les traits du contemplatif et de l’érudit qu’apparaît ici le saint.

Cette gravure célèbre s’inscrit donc dans ce qu’on appellera sous la Renaissance la dignitas hominis, c’est-à-dire la recherche d’une vie spirituelle permettant d’accéder à l’unité profonde de l’être par la réflexion tournée vers la constitution d’un savoir, et la quête idéale du divin. Après avoir analysé les grandes thématiques ainsi que les principes de construction de cette gravure, nous chercherons à montrer que l’impression de paix rayonnante et de sérénité qui s’en dégage s’inscrit dans un parcours allégorique qui révèle progressivement l’homme à lui-même.

         

« Jérôme à la maison »…

Dans un ouvrage consacré au peintre et graveur allemand, le critique d’art Maximilien Gauthier |1| rappelle un détail intéressant : une note manuscrite de Dürer préciserait simplement « Jérôme à la maison » pour désigner la célèbre gravure. Cette expression, si intime et presque familière a de quoi surprendre tant elle semble à l’opposé de la scolastique conventionnelle : elle est pourtant très illustrative, comme nous le verrons plus loin, du nouvel ordre de vie et de valeurs qui caractérise l’esprit humaniste.

De fait, point de représentation édifiante ou excessive de la sainteté dans cette gravure. C’est au contraire un Saint Jérôme pleinement humain, absorbé dans la joie simple d’une fervente traduction de la Bible, qui est montré. Comme le précise Erwin Panofsky, « le saint est au travail dans le fond de la pièce, ce qui, en soi, crée une impression de retrait et de paix. Son pupitre est placé sur une grande table, où ne sont posés qu’un encrier et un crucifix. Absorbé dans son travail, il jouit d’une bienheureuse solitude, avec ses pensées, ses animaux —et avec son Dieu » |2|.

Cet extrême raffinement dans la simplicité, à l’opposé des dogmes scolastiques, fait davantage apparaître Jérôme comme un compagnon au milieu de ses coussins, de ses objets et meubles familiers. On aperçoit même une paire de pantoufles (en désordre !) sous le banc adossé au mur. Alors que l’histoire fait état d’un homme solitaire qui battait sa coulpe en mortifiant ses chairs avec une pierre, c’est ici sous les traits de l’ermite en train d’étudier que Dürer représente l’antique traducteur de la Bible.

                             

L’humanisme comme religion de l’esprit

Cette « indifférence vis-à-vis des formules dogmatiques où l’on tente d’enfermer les rapports entre le Dieu d’amour et les hommes » |3| constitue en soi une véritable révolution spirituelle et pédagogique. De fait, sous le Saint Jérôme de Dürer peut se lire en palimpseste la simplicité de vie des premiers apôtres et un retour aux sources du christianisme, c’est-à-dire à une religion intérieure, hostile à la scolastique, et qui dépasse les apparences ; religion « envisagée non comme objet d’un savoir théorique ou spéculatif, mais comme apprentissage à effectuer, formation à embrasser, sagesse à approfondir » |4|.

Comme nous le suggérions précédemment, ce changement de perspective est très représentatif de l’esprit humaniste. Notez combien toute cette scène respire la quiétude, la vie contemplative ainsi que l’érudition. J’emprunte à Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart ces remarques éclairantes : « La religion des humanistes est, à la limite, […] un déisme assez vague, libéré des formes ecclésiastiques. Religion intellectualisée à l’extrême, religion d’érudits, d’hommes de cabinet, dotés d’une vaste culture » |5|. De fait, Saint Jérôme apparaît sur la gravure comme un être tout d’intelligence et de réflexion.

L’esthétique de la scène participe également de cette symbolique : paisiblement allongé sur le sol à côté d’un petit chien profondément endormi, le lion imposant de l’avant plan, vigilant et protecteur (il ne dort que d’un œil), est une allusion directe à la Légende dorée [Somme de récits de vies de saints publiée au Moyen Âge] selon laquelle Jérôme aurait eu pour ami un lion à qui il avait retiré une épine de la patte |6|. Plus encore que la puissance et la majesté, le félin représente ici la sagesse. Comme le note Françoise Rücklin, « la cohabitation paisible du lion avec le chien et le Saint, qui évoque l’harmonie détruite par le péché […] manifeste les effets concrets d’une vie sainte » |7| en adhésion avec des valeurs pouvant aider l’homme à promouvoir son humanité.

Les quatre livres posés sur le banc et l’appui de la fenêtre, s’ils évoquent implicitement la traduction des Évangiles et le travail sur la Vulgate entrepris par Saint Jérôme, rappellent fondamentalement le rôle des humanistes pendant la Renaissance qui permirent, grâce à l’invention de l’imprimerie vers 1450 par Gutenberg et son expansion dès le début du seizième siècle, la diffusion d’idées nouvelles, changeant grandement le rapport au savoir, et marquant ainsi une rupture très nette avec la pensée médiévale.

Quant aux quelques documents —lettres, épîtres ou parchemins— fixés sur le mur du fond de la pièce, s’ils évoquent avec l’anachronique chapeau de cardinal l’aspect intellectuel et spirituel de la vie de ce Père de l’Église, ils n’en constituent pas moins, avec les nombreux objets d’usage posés sur les étagères —carafes, bougeoir, etc.— une parfaite simplicité de vie, à tel point qu’on pourrait presque parler d’une laïcisation du thème religieux. Ainsi la sainteté de Jérôme trouve-t-elle à s’épanouir dans la vie quotidienne, dans la simplicité domestique et le monde des objets proches de l’esprit simple et humble du peuple. Cette conception beaucoup plus familière et intimiste du divin  est d’ailleurs l’un des traits essentiels de l’humanisme qui, en vulgarisant le sacré, le place au niveau de la condition humaine.

              

La calebasse ou l’enracinement du profane dans le monde sacré

Un détail mérite ici toute notre attention : « À la gauche du Saint, suspendue à la poutre qui est au-dessus du seuil de la pièce et soutient le plafond […], une grande calebasse entourée de vrilles et d’une belle feuille à ‘gauche’ alors que sa ‘droite’ montre un pédoncule desséché de fleur. Elle ressemble à celles qui ornent les demeures paysannes » |8|. Cette glorification d’un objet aussi simple et populaire que la calebasse prend ici une portée morale dans la mesure où elle s’inscrit dans une conception presque panthéiste du monde : on a l’impression que la nature, règnant autant que le monde spirituel, est proprement humanisée.

Document 1

Les symboles de la calebasse
________________________
Françoise Rücklin (*)

« Ce végétal tout à la fois insiste sur la vertu du Saint, et, en tant que plante simplement annuelle aux fleurs fort éphémères de surcroît, sur la brièveté de la vie, de ses joies, de la jeunesse, en même temps qu’il met l’accent sur le caractère factice, voire franchement trompeur et toujours transitoire des choses, même les plus belles. »

(*) Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 164.

Cet enracinement du profane dans le monde sacré a deux conséquences : en premier lieu, comme nous l’avons suggéré, ce portrait de Saint Jérôme semble s’affranchir du personnage sacré. L’intérêt porté à l’homme plus qu’au saint accentue non seulement l’impression d’intimité et d’authenticité qui se dégage de la scène, mais il opère grâce aux lignes de force un constant va-et-vient du concret au spirituel, des objets les plus innocents au sens caché des choses. On repère en outre dans cette double démarche, à la fois matérialiste et mystique, une dynamique qui, empruntant ses moyens d’expression au rythme des saisons et aux cycles de la nature, est profondément révélatrice d’une spiritualité et d’une quête métaphysique autant que d’une fusion de la pensée et de l’objet, très caractéristiques de l’humanisme philosophique.

Le monde comme principe d’harmonie

Comme nous le comprenons, le Saint Jérôme de Dürer obéit à une rigoureuse construction qui n’est pas le fruit du hasard, mais qui tend au contraire à l’idée que le monde est une harmonie mathématisable. Ainsi l’a fait remarquer Jean-Eugène Bersier, « une création de forme, d’objets, de leurs combinaisons à première vue inutiles devient une explication nécessaire donnant aux phénomènes de structure parfaite, selon une logique irréelle, les preuves de l’intelligence sublimée, en dehors de l’homme, au-dessus de lui. Une sorte de mystique de la science suggère ces théories de formes dont le graphisme joue dans l’espace autour du nombre d’or. » |9| auquel on attribue une vertu magique, presque surnaturelle.

Cette perception plus aiguë du visible stimule bien évidemment la primauté anthropomorphique du décor : de là l’importance d’éléments qu’on aurait jugé accessoires ou simplement décoratifs dans la peinture médiévale (la calebasse, les livres, la grande fenêtre, le lion, etc.), mais qui sont ici prépondérants dans la mesure où ils ont pour vocation de mettre en pleine lumière la personne humaine, en tant que centre de l’univers (comparez par exemple cette gravure avec le tableau d’Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude » : annexe 2). Cette position philosophique, qui remplace le théocentrisme médiéval, a pour conséquence de réinventer le rapport de l’homme avec son environnement : de fait, le vrai sujet de la gravure ne serait pas Saint Jérôme, mais Saint Jérôme en tant qu’homme universel, qui pense le tout et qui a pour vocation de fédérer le monde.

Inspiré des pythagoriciens, d’Euclide et de ses postulats, l’art des humanistes trouve donc son fondement dans un principe d’harmonie qui vise à mathématiser le décor en intégrant la notion de perspective, issue de la pratique architecturale : n’oublions pas que Dürer a été l’auteur d’une Instruction sur la manière de mesurer à l’aide du compas et de l’équerre ! Dans la figure ci-dessous, on peut voir en effet combien la mathématique et l’art semblent se rencontrer dans l’exigence de la forme et de l’esthétique.

Ainsi, les lignes de force qui travaillent et dynamisent l’espace figuratif de la gravure  en structurent également la signification symbolique. On pourrait à cet égard noter la forme ovoïde centrale suggérée par la construction séquentielle de l’image qui, organisant le parcours du regard en fonction d’un ordre imposé par la projection perspective, progresse jusqu’à la sphère parfaite : l’auréole éclatante de Saint Jérôme correspondant au signe de l’homme purifié, détenteur du Verbe primordial.

Image protégée par copyright. Bruno Rigolt, Espace Pédagogique Contributif, novembre 2012Licence Creative CommonsCette image est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 FranceThis image is copyrighted (Attribution-NonCommercial-NoDerivs).

Comme on le voit très bien, l’homme humaniste apparaît presque comme un « second dieu, dieu des bêtes qu’il domine, des plantes qu’il cultive, du cosmos qu’il administre : on retrouve le secret d’une antique alliance » |10| qui met en présence l’esprit avec la matière, le sensible avec l’intelligible. Ainsi qu’on l’aperçoit sur l’image, les lignes de fuite mettent bien en évidence la relation circulaire entre Saint Jérôme et  l’ensemble des éléments qui structurent la gravure : à travers cette mystérieuse alchimie s’établit une constante réciprocité d’action qui est au cœur même de la doctrine humaniste, qu’on pourrait définir comme un idéal de pouvoir et de savoir, et comme un effort à la fois individuel et social pour mettre en valeur l’Homme et sa dignité, et fonder sur son étude un « art de vivre par où l’être humain se rend éternel » |11|.

Document 2

Dürer et le principe mathématique
________________________
Erwin Panofsky
(*)

« La construction de l’espace pictural, impeccablement correcte d’un point de vue mathématique, se caractérise, premièrement, par l’extrême brièveté de la distance vue en perspective qui, si la pièce était dessinée en grandeur réelle, ne serait que de 1,25 mètre environ ; deuxièmement, par la faible hauteur de l’horizon, déterminé par le niveau de l’œil du saint assis ; troisièmement, par la position excentrée du point de fuite, lequel est à peu près à 6 millimètres de la marge droite. La faible distance, ajoutée à l’abaissement de l’horizon, contribue à renforcer le sentiment d’intimité. Le spectateur se trouve placé tout près du seuil de la cellule, sur l’une des marches qui y conduisent. Sans être remarqués par le saint et sans empiéter sur son domaine, nous partageons cependant l’espace où il vit, avec l’impression d’être plus des familiers invisibles que des observateurs lointains. Par ailleurs, l’excentration du point de fuite empêche la cellule de ressembler à une boîte exiguë, car le mur nord n’est pas visible ; elle accorde une importance plus grande au jeu de la lumière dans les embrasures des fenêtres ; enfin, elle donne la sensation de pénétrer à l’improviste chez quelqu’un plutôt que de se trouver face à un décor artificiel.

Tout, pourtant, dans cette pièce modeste, est assujetti à un principe mathématique. L’impression apparemment indéfinissable d’ordre et de sécurité, qui est l’essence même du Saint Jérôme de Dürer, peut s’expliquer, du moins en partie, par le fait que les objets distribués dans la pièce occupent des positions aussi fermement déterminées que s’ils étaient fixés aux murs. Ils sont placés soit parallèlement à ces murs, comme la table de saint Jérôme, les livres, les animaux et la tête de mort ; soit en projection orthogonale, comme le cartellino, qui porte la date et le monogramme de l’artiste ; soit encore à des angles précis de quarante-cinq degrés, comme le banc à la gauche du saint. »

(*) Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Page 242.

Approfondissons désormais le message symbolique que Dürer a voulu délivrer dans cette gravure. Comme nous l’avons suggéré précédemment, entre le monde des apparences sensibles et le monde métaphysique existe pour les Humanistes une unité profonde : la vocation de l’homme étant par la connaissance, de passer des apparences sensibles à l’univers des idées et de l’esprit. Dürer élabore ainsi une savante composition dont il faut déchiffrer plus profondément le sens allégorique.

Une rhétorique des vanités

Intéressons-nous d’abord au fameux crâne placé à gauche sur l’appui de la fenêtre. Le symbolisme de la tête de mort qui se développera dès la fin du Moyen Âge n’évoque pas seulement un certain goût pour le macabre —qui constituera d’ailleurs un trait caractéristique de l’esthétique baroque— mais il contient en germe une signification allégorique et didactique au même titre que le temps qui s‘écoule lentement du sablier. Axée sur le sentiment du néant, cette fascination pour la mort amène à une réflexion sur le thème de la chute, la fragilité de la vie et le tragique de la condition humaine.

Ainsi le crâne devient-il un instrument moralisant, au même titre que le crucifix, renforçant à travers l’isotopie de la mort, la réflexion sur les fins dernières. À ce titre, Françoise Rücklin propose l’interprétation suivante : « Le crâne, la calebasse et le sablier forment […] le triple ‘memento mori’ [souviens-toi que tu es mortel] de cette estampe, et l’on peut remarquer que non seulement le Saint est installé pratiquement au centre de l’espace qu’ils délimitent, mais qu’ils sont situés aux divers extrêmes visibles de la cellule, afin, sans doute de bien manifester que rien, sur terre, n’échappe à l’emprise de la mort » |12|.

Le crâne s’inscrit en effet dans une rhétorique des vanités dont le dessein est bien d’interpeller directement le spectateur en mettant « l’accent sur le caractère éminemment transitoire de la matière et de tout ce qui est humain |13|. Ainsi les jeux de lumière qui proviennent de la grande verrière opaque sont-ils comme une allégorie de la mort, partagée entre le piège des apparences (le crâne, le visible, la beauté éphémère de la calebasse) et la lumière de la foi (l’invisible). Françoise Rücklin fait à ce titre remarquer qu’on peut « observer dans la construction de la gravure une gradation très nette : vanité des honneurs (le chapeau de cardinal), vanité de la beauté (la calebasse), vanité de la vie elle-même et de tout ce qui est matériel, que ce soit animé ou inanimé (le crâne) » |14|.

Il n’est guère étonnant que les vitres soient en « culs-de-bouteille » : si elles laissent pénétrer la lumière du soleil de midi, elles masquent emblématiquement la vanité du monde extérieur fait d’apparence, d’illusion et d’éphémère. N’oublions pas que Saint Jérôme passa une grande partie de sa vie à méditer dans le désert de Syrie. Ainsi la lumière qui pénètre dans le cabinet de travail est-elle à mettre en parallèle avec la lumière spirituelle qui se dégage de l’auréole, véritable centre lumineux du tableau. À la vanité succède la vérité, à l’apparence extérieure, le monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel.

Pour compléter ces remarques, il faut nous intéresser à la relation symbolique qui s’établit entre trois des éléments les plus fortement éclairés de la  gravure, et qui en constituent toute la force : le lion, le crâne et Saint Jérôme. Comme on le voit dans la figure ci-dessous qui en modifie la tonalité et les contrastes, ce n’est pas un hasard si ces trois éléments font symboliquement apparaître trois formes de l’âme :

1. Le lion, qui symbolise les sens, exprime une des dimensions essentielles de l’âme primitive, animale : il est le signe de la terre, et la force qui met le monde en mouvement.

2. Le motif mortuaire du crâne quant à lui évoque l’âme mortelle de l’homme mais aussi son libre-arbitre : libre, il peut choisir entre le bien et le mal. Créateur et destructeur à la fois, le crâne apparaît ainsi comme la projection de nos désirs, de nos vanités et de nos représentations. Du fait de son emplacement sur l’appui de la fenêtre, il rappelle aussi par l’immortalité de la pierre, que l’âme prolonge la destinée mortelle.

3. Enfin Saint Jérôme apparaît dans sa mandorle |15| comme s’il travaillait au « Grand Œuvre », permettant d’atteindre la connaissance suprême et l’union avec Dieu. Notez combien la parfaite auréole de lumière épiphanique nimbe le visage courbé sur la table de travail et fait symboliquement écho aux rayons du soleil. Vous aurez aussi remarqué que, placé à égale distance de Saint Jérôme et du crâne, le crucifix est comme une invitation à dépasser la vanité du savoir et des honneurs : ce n’est pas par son statut de cardinal que Jérôme s’élève à la sainteté mais en menant une vie ascétique dans la bienveillance, la modération et l’humilité : en témoigne la barbe, symbole de puissance alliée à la sagesse.

Cette omniprésence du signe, qui n’est pas sans évoquer parfois certains symboles alchimiques, fait donc apparaître le surnaturel dans le quotidien, et révèle une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible. Ainsi la rayonnante clarté provenant de la fenêtre paraît participer à l’essence même d’une allégorie qui pourrait être celle du passage de l’homme médiéval fermé sur lui-même à la réalité de l’homme humaniste, c’est-à-dire érudit, créateur, poète, ouvert sur le monde pour mieux le repenser dans un esprit de tolérance.

Conclusion

Au terme de ce travail, il convient de rappeler que le Saint Jérôme de Dürer se présente comme une philosophia, c’est-à-dire un mode de vie et de pensée fondé sur des principes immanents mettant en jeu la sagesse humaine et l’appétit de savoir qui président à l’esprit humaniste : idéal de raison, de mesure et d’humanité.

Comme nous l’avons compris, l’humanisme, en mettant en valeur une conception sobre et équilibrée de la vie humaine, place au centre de ses préoccupations l’humanité même de l’homme et son aptitude à chercher dans la raison, comme disait si bien Montaigne, de quoi s’occuper « à méditer et à manier sa vie »…

© Bruno Rigolt, novembre 2012
Lycée en Forêt (Montargis, France) / Espace Pédagogique Contributif

NOTES

1. Maximilien Gauthier, Albert Dürer, éd. Nilsson, Paris 1924, page 104.
2. Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004, page 242.
3. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002, page 72.
4.
 Olivier Millet, in Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1541), édition critique par Olivier Millet, Librairie Droz, Genève 2008 page 19.
5. Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 72.
6
. « Un jour, comme le soir approchait, Jérôme s’était assis avec ses frères pour entendre la sainte leçon. Un lion qui boitait entra soudain dans le monastère, et Jérôme vit au-devant de lui, comme pour un hôte, et le lion montra son pied blessé, et le saint soigna l’animal et il le guérit, et il fut confié au lion un emploi, celui de mener au pâturage et d’y garder et d’en ramener un âne qui servait à rapporter du bois de la forêt […] », in Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l’histoire de France, page 94.
7.
 Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, page 176-177.
8.
 Françoise Rücklin, op. cit. page 161.
9
. Jean-Eugène Bersier, A. Dürer, le graveur de la mélancolie, éditions Estienne, Paris 1967. Page 74.
10
. Pierre Magnard, introduction à l’ouvrage de Marcile Ficin, Les Platonismes à la Renaissance, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris 2001, page 7.
11.
Louis Philippart, Revue de Synthèse, tome X, 1935. Cité par Bartolomé Bennassar et Jean Jacquart, Le Seizième siècle, op. cit. page 59.
12
. Françoise Rücklin, op. cit. page 163.
13. ibid.
14. ibid.
pages 164-165.
15. Le terme « mandorle » désigne une « gloire » en forme d’amande (de l’italien mandorla) qui concrétise le rayonnement émanant d’un personnage divin ou céleste (source : Encyclopædia Universalis)

BIBLIOGRAPHIE

  • Bartolomé Bennassar, Jean Jacquart, Le Seizième siècle, Armand Colin, quatrième édition, Paris 2002.
  • Françoise Rücklin, La Condition humaine d’après Dürer. Essai d’interprétation symbolique des ‘Meistertiche’, tome 1. Thesis Verlag, Zurich 1995. Chapitre III, pages 159-177. Cote BSG : 8 VA SUP 7774 (1)
  • Erwin Panofsky, La Vie et l’art d’Albrecht Dürer, éd. Hazan, Paris 2004. Particulièrement les pages 242 à 246.
  • Marcel Brion, Les Peintres en leur temps, Éditions du Félin, Paris 1994. Particulièrement le chapitre 7 (« Les grandes explorations de l’œil et de l’esprit »).

DOCUMENTS ANNEXES

  • 1. Albrecht Dürer, « Saint-Jérôme en pénitence »
    (burin, circa 1494-1495). Paris (Bibliothèque nationale de France)

  • 2. Antonello da Messina, « Saint Jérôme dans son étude »
    (huile sur panneau, circa 1474-1475). Londres (National Gallery)

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Support de cours : Je fais le point sur… LA CONNOTATION

Niveau : classes de Lycée (Seconde, Première générale)

Prochains supports de cours :
– La métaphore (mis en ligne)
– L’énonciation (mise en ligne : vendredi  14 décembre)

La connotation

« Je fais le point sur… »
Des supports de cours centrés sur quelques notions essentielles de grammaire, de linguistique et de stylistique. Ces supports de cours sont destinés prioritairement à mes élèves de Seconde et aux élèves de Première Générale.

       

Définition

Alors que la dénotation relève de la fonction référentielle ou informative, la connotation (du latin : « ce qui est noté avec ») désigne les valeurs supplémentaires d’un mot, dérivées de son sens premier.
Ces valeurs supplémentaires, différentes en fonction du contexte, forment les connotations du mot.

  • Le sens dénoté, appelé encore signifié de dénotation ou signifié de premier niveau (Sé 1) est limité à la seule fonction informative (notation = finition).
  • Le sens connoté, appelé encore signifié de connotation ou signifié de second niveau (Sé 2) délivre un supplément de sens qui fait largement appel à l’imaginaire et à la subjectivité.

Par exemple, si l’on substitue au mot enfant, les termes de bambin, ou marmot, ou lardon, ou mioche, on en modifie le signifié dénoté (Sé 1) puisqu’on introduit un aspect pittoresque, affectif ou populaire (Sé 2) tantôt mélioratif ou péjoratif. La notion de connotation est donc importante pour appréhender les niveaux de langue, les registres, les valeurs affectives, métaphoriques, etc.

Mes élèves de Seconde se rappelleront la célèbre analyse de la publicité « Panzani » proposée en 1964 par Roland Barthes : ici  le signifiant « Panzani » entraîne pour un Français un signifié culturel de connotation (Sé 2) qui renvoie à l’italianité : comme le dit Roland Barthes, « le signe Panzani ne livre pas seulement le nom de la firme, mais aussi, par son assonance, un signifié supplémentaire qui est, si l’on veut, l’« italianité ». De même les dénotations de l’image qui rappellent un retour de marché (les légumes frais dans le filet à provisions) impliquent des valeurs affectives et culturelles qui portent sur autre chose que sur le référent : ce ne sont pas des tomates, un poivron, des oignons ou des champignons que l’on découvre mais ce qu’ils évoquent subjectivement ; à savoir des valeurs et un mode de vie traditionnels (générosité d’une cuisine authentique, conviviale et familiale, fraîcheur des produits, etc.) à l’opposé de « l’approvisionnement expéditif (conserve, frigidaire) d’une civilisation plus mécanique » (Barthes), caractéristique de la consommation de masse à partir des Trente Glorieuses : l’image suggère plus qu’elle n’explique, elle fait davantage appel aux sens qu’au rationnel.

Comme vous le voyez, la notion de connotation exige de la part du lecteur une compétence culturelle pour être capable de déchiffrer les valeurs du mot, et de replacer l’énoncé dans son contexte social, historique, littéraire, etc. Prenez par exemple la description de la mine dans Germinal (le « Voreux ») : la métaphore animale du Voreux connote très bien la monstruosité du machinisme sous la Révolution industrielle qui semble dévorer, tel un ventre insatiable, les mineurs. La connotation chez Zola situe donc précisément le signifié « Voreux » autour d’enjeux tout autant esthétiques qu’idéologiques : l’homme esclave de la machine.

Rappelez-vous enfin que certains mots, particulièrement en poésie, possèdent un  signifié de connotation qui en idéalise le sens premier. Par exemple, dans le célèbre poème « Le Bateau ivre », le substantif « bleuités » inventé par Rimbaud  est un néologisme lexical (introduction d’un mot nouveau) qui se rapporte tout simplement à la couleur bleue (Sé 1 : dénotation). Le terme est en effet formé sur le même modèle que obscur/obscurité ou immense/immensité. Mais ici, le signifié connotatif du terme bleuités offre, par son abstraction et l’emploi du pluriel, un pouvoir d’évocation accru : les bleuités évoquent une sorte de multitude référentielle impossible à énumérer (grâce au pluriel). De plus le terme, par sa poéticité, renforce l’impression de réenchantement du monde, de métamorphose du réel caractéristique de la définition que Rimbaud donne de la poésie dans la Lettre du Voyant (« long, immense, et raisonné dérèglement de tous les sens« ).

De même, la connotation donne un statut littéraire ou poétique à certains mots d’usage courant. Ainsi, les néologismes sémantiques (introduction d’un sens nouveau) sont très intéressants à étudier. Dans le poème très connu de Baudelaire « L’Étranger », le sens contextuel du mot « étranger » dépasse le signifié référentiel habituel (étranger : « qui n’a pas la nationalité du pays ») en connotant davantage la marginalité et l’idéalisation du poète romantique. Ici le signifié de connotation (Sé 2) introduit un discours de refus social et d’idéalité qui permet de mieux percevoir l’attitude de l’auteur, assumant pleinement son statut de poète maudit, en quête de voyage et d’ailleurs.

La notion de connotation est donc essentielle pour appréhender le sens contextuel d’un mot. De même, l’étude des réseaux connotatifs éclaire en profondeur les valeurs d’un texte ou d’une œuvre.

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Un Automne en Poésie, Saison 4… Première livraison

Les classes de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt
Vous invitent à une exposition exceptionnelle…

Les élèves de Seconde 7 et de Seconde 9 du Lycée en Forêt sont fiers de vous présenter l’édition 2012-2013 d’« Un automne en Poésie », événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne. Puisant leur inspiration dans le message du Romantisme et du Symbolisme, les jeunes étudiant(e)s ont souhaité mettre en avant l’écriture poétique comme exercice de la liberté : liberté du rêve, des grands infinis ; liberté du cœur et des sentiments ; liberté aussi des jeux sur l’image et le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot…

Voici la première livraison. Chaque semaine, une dizaine de textes environ seront publiés dans cet Espace pédagogique. Bonne lecture.

NetÉtiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).

           

Ton silence est un bruissement d’ailes

Caroline B.
Seconde 9

Comme la voie lactée d’ineffables larmes
La vague submerge le sable
Ma voix est mélancolique
Depuis que tu es parti

Tu émerveillais mes horizons
D’écume et d’onde et de vent
Tes yeux avaient le reflet
Des diamants du couchant

Ton cœur aux lèvres closes, à l’affût de rosée
Était plein de tendresses et d’ailleurs
Qui dansaient au son du jour
Et des violons de la mer

Tu possédais la sagesse sans philosophie
Ton silence est une vaste galaxie
D’aube et de peine
Ton sourire a posé de la joie dans ma vie

La nuit est infinie comme le matin qui s’éveille
Mon poème a suivi tous les chemins de ton nom
Ton silence est un bruissement d’ailes
Comme un oiseau qui chante…

Caroline B.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Ton silence est un bruissement d’ailes… »

  

    

À la lumière du vent

Valentine S.
Seconde 9

L’Amour est le silence d’un promeneur solitaire,
La beauté d’une rose traversée de larmes d’océans
Magnifique de ténèbres à la lumière
 du vent
Fontaine de regrets, d’ombre et de soleil
Murmure d’un philosophe inexistant.

L’Amour est immense désert chaud
Tel une fleur peuplée de jardins
Il est la confession anonyme d’un jour qui fut hier,
Comme un souvenir marquant hâté de vivre
Et de croire à l’illusion des larmes éloquentes.

Valentine S.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« L’Amour… Tel une fleur peuplée de jardins… »

Photomontage à partir d’une aquarelle de Pierre-Joseph Redouté (« Les roses« )

                     

L’Enfant

Nathan F.
Seconde 9

Avec sa peine qu’il écrivait en lettres de sang
Dans la nuit close sans sourire et sans joie
L’enfant exprimait sa douce terreur :
L’imagination des flots d’écume noirs
Le laissa s’échapper dans son désir frénétique,

Dans son monde éclairé d’obscurité
Il rencontra des horizons glacés qui lui dirent bonjour
Et des secrets fermés lui tendirent les mains.
L’aura mélancolique qui rayonnait de ses écrits
Semblait grande ouverte dans l’ombre des jours.

Des ondes douloureuses libéraient leur parole satirique
Sur le visage de l’enfant  parti vers la pluie qui tombe
Et sur le pavé déchiré qui ressemblait à un sanglot,
Malgré ce portrait comique
Un secret horrible brillait d’une certaine légèreté…

Nathan F.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012


« Dans son monde éclairé d’obscurité Il rencontra des horizons glacés qui lui dirent bonjour… »

Crédit iconographique : Edward McKnight Kauffer (1890-1954), « Go Great Western to Cornwall »
Museum of Modern Art (New York)

                    

Sur les fleurs du chagrin

Éléonore M.
Seconde 9

L’obscurité tombe goutte à goutte
Sur les fleurs du chagrin :
Perles inertes sur la pierre froide
Attendant la lueur sombre du crépuscule
Qui viendra de nouveau effleurer le marbre
Des regrets qui tombent.
Et quand le soleil disparaissait,
Elle se posait devant le linceul
Laissant la pluie de ses yeux
S’écouler vers le ciel triste et seul
Qui pleurait la perte de l’être cher.

Éléonore M.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Elle se posait devant le linceul Laissant la pluie de ses yeux S’écouler vers le ciel triste et seul… »

D’après Richard Davies (Cardiff 1945-Paris 1991), « Vers une autre rive » (détail), 1986.
Image colorisée et modifiée numériquement.

                     

De Voyage et d’Ailleurs

Léa C.
Seconde 7

Moi qui rêvais de voyage et d’ailleurs,
De lointains de lumière aux formes de feu
Longtemps la confusion a perduré dans mon cœur
Autant que mon désir de confession
Et de vie, et de bonheur et de contes aussi purs que la mer.

Le désordre de ta mémoire est étranger à ce paysage
Ta solitude, insensible au mal qui se consume en moi,
A la couleur du soir et des fruits inconnus.
La tourmente de ta tristesse nous transporte
Dans cette boucle du temps.

Toi qui es triste et seul
Comme endormi dans les ténèbres
Dépourvus de tout sentiment
J’ai ouvert la porte des pays de mon cœur
Ces pays souterrains porteurs de triomphe et d’antique.

Léa C.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« J’ai ouvert la porte des pays de mon cœur… »

              

Confessions d’un amour inavoué

Tyffaine P.
Seconde 9

              

Une enfance misérable
Marchait vers ses souvenirs
Illuminés par la crainte et la peur
Une enfance misérable
Avec son écharpe bariolée de larmes.
Elle entendit le discours
Anonyme du speaker
Qui comptait les morts
Puis le bruit sourd d’un soldat
Tombé au champ d’honneur
E
t sa dernière pensée
Avec la profondeur du soir
Où venait frapper la pluie…

Tyffaine P.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

Composition d’après Caspar David Friedrich : pinceau et sépia sur dessin au crayon (détail, 1826), Hamburger Kunsthalle, Hambourg.

Haïkus de nature et d’amitié
俳句

Annaël P.
Seconde 9

— I —

Pareil au carillon retentissant
D’une averse torrentielle,
Un élancement de tristesse
Apparaît dans mon cœur,
Grand comme l’étendue
D’une perle d’eau d’azur pâle…

— II —

Dans l’air moucheté de pollen
Tel un nuage vêtu de blanc,
Une amitié printanière
Pareille au souffle naissant
S’élança dans la naissance du vent.

Anaël P.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

D’autres haïkus d’Anaël seront publiés lors d’une prochaine livaison…

              

Mon cœur est bleu comme la mer

Marie L.
Seconde 7

Mon cœur est bleu comme la mer
C’est un bateau sur les ailes du vent
Il me permet d’écrire des histoires
Aux yeux d’enfant
Il court sur cette page
Il écrit le crépuscule et des nuages

Mon cœur est bleu comme la mer
C’est un objet bien vivant
Comme un cercle éblouissant
Posé sur un angle du monde.
Il est caché par un bouquet
d’éclats de rire, d’éclats de peine

Mon cœur est bleu comme la mer
Au ciel illimité
Personne ne le voit sauf moi,
Il se déplace de gauche à droite
Entre les mains tendues du jour
Et les chemins du soir…

Marie L.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

« Mon cœur est bleu comme la mer/C’est un bateau sur les ailes du vent… »

Composition originale créée à partir d’un tableau de Raoul Dufy : « La plage à sainte-Adresse »
Nice, musée des Beaux-Arts Jules Chéret.

La clé de ton cœur

Corentin A.
Seconde 9

J’ai perdu ton cœur
Je l’ai égaré par mégarde
Tout à l’heure
Dans un couloir du lycée.

J’ai cherché jusque dans le bureau du Proviseur
Il était là au milieu des portables confisqués
Sous un trousseau
De sentiments

Ô mon amour effacé
Parmi ces objets trouvés
Ton cœur, ton cœur est un soleil levant
Dans ce couloir du lycée…

Corentin A.
Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012


La numérisation des textes de la première livraison est terminée.
Prochaine livraison : jeudi 15 novembre 2012.

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Crédit iconographique : ©Bruno Rigolt sauf mention contraire.

Entraînement BTS. Thème : paroles… "Du bavardage, entre vacuité et vérité" 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »


Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

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Entraînement BTS. Thème : paroles… « Du bavardage, entre vacuité et vérité » 1/2

Thème : Paroles, échanges, conversations et révolution numérique

Cours en ligne : « Du bavardage, entre vacuité et vérité »

Première partie :
Du bavardage au clavardage
La parole comme fin en soi ou la perte de la valeur des mots

(Deuxième partie : « Éloges du bavardages », à paraître dans quelques jours, sous forme d’un corpus de documents).

« Le rôle de la parole, c’est de témoigner de l’invisible. »
Louis Lavelle

« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire »
Raymond Queneau, Zazie dans le métro 

Si, comme l’a écrit le grand linguiste Émile Benveniste, « le langage est l’essence de l’homme », le bavardage serait à l’inverse une maladie du langage, au point d’en détourner la fonction première, communicationnelle et sémantique. De fait, à la différence de la parole qui se conjugue en termes de savoir, le bavardage se conjuguerait en termes d’insignifiance : bavarder, comme le rappelle dans une édition de 1835 le Dictionnaire de l’Académie française, c’est d’abord « parler excessivement de choses vaines et frivoles ».

  Le bavardage, c’est l’homme séparé du langage

Ainsi considéré comme une vacuité de la pensée et de la parole, le bavardage est donc assimilé à un discours réduisant le langage à ce que les linguistes appellent la communication phatique : propos vidés de leur sens, réduits à leur usage social, définis par leur seule fonction de contact, et dénués d’intention pragmatique, de responsabilité, d’engagement, de contenu. Le bavardage de plus exclut le critère fonctionnel de la langue car il est redondant et n’apporte pas vraiment d’information.

À l’heure de la révolution numérique, il paraît donc légitime d’interroger plus profondément ce que les Anglo-saxons désignent du nom de « small talk ». Nos sociétés, tout entières vouées à l’hyper-communication et au « trop plein » d’informations, incarnent paradoxalement une culture du vide et de l’insignifiance. Ainsi, la profusion de paroles contingentes et futiles qui accompagne souvent ces « petites conversations » s’apparente pour beaucoup d’observateurs à un langage expansif et sans fin, incapable d’atteindre la profondeur des choses et des êtres.

Document 1. Hervé Pasqua, Introduction à la lecture de « Être et Temps » de Martin Heidegger, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse) 1993, pages 80-81
     Qu’est-ce que le bavardage ? Parler […] signifie d’abord communiquer. Toute communication vise à faire participer celui qui écoute à la parole de celui qui parle. Bavarder c’est parler pour parler, sans comprendre de quoi l’on parle : « On comprend la parole, on ne comprend qu’approximativement l’objet de la parole ». Or, en s’attachant davantage au parlant qu’au parlé, la communication cesse de communiquer. […] Le discours oublie le rapport d’être à l’étant dont il parle et la communication se réduit à répéter le discours lui-même. […]. Quand ce qui se transmet n’est que la répétition du discours dans l’oubli total de l’objet de ce qui est dit, alors nous avons le bavardage. Le bavardage ne se contente pas de répéter l’ouï-dire, il n’est pas seulement répétition verbale, mais aussi répétition écrite comme lors de lectures faites machinalement par exemple. Le lecteur moyen, dans ce cas, « comprend tout », sauf ce qui a été créé et conquis par l’écrivain.      La scission entre les mots et les choses, entre le discours et son objet, voilà donc ce qui constitue le bavardage. Le bavardage est une répétition de mots. Il croit tout comprendre, mais il n’est que vacuité : « Le bavardage est la possibilité de tout comprendre sans appropriation préalable de la chose ». Et puisqu’il n’y a rien à comprendre, tout le monde peut comprendre ! D’où le succès des bavards auprès du public ! Ce qui se dit en se répétant, se généralise et en se généralisant accroît l’écart entre le parlant et le parlé. Cela transforme le révélé en dissimulé. Et cette dissimulation n’est pas feinte, elle n’est pas consciente, elle est naturelle au bavardage.

  Je bavarde parce que j’ai peur de penser…

Comme nous le voyons à travers ce jugement sévère d’un philosophe, le bavardage est par définition tributaire du lieu commun. Dissimulé sous le caractère souvent conventionnel des propos échangés, il est une perte du moi authentique, une fuite devant soi-même, une « déchéance » pour reprendre quelques termes forts de Martin Heidegger. Dans le monde de l’authenticité perdue, le bavardage apparaît ainsi comme une sorte de divertissement, au sens pascalien du terme, c’est-à-dire de détournement du langage, de « remplissage » du silence ; réponse médiocre et insatisfaisante de l’homme à son propre vide existentiel : je bavarde parce que j’ai peur de penser.

Le bavardage constitue donc de manière assez paradoxale une impuissance à parler, une parole non assumée, sans identité et sans transitivité, au détriment de la communication véritable. L’exemple de certains forums de discussion sur Internet serait à ce titre révélateur : condamné à vivre dans une virtualité d’autant plus douloureuse qu’elle est anonyme, le chateur dévalue la parole au rang de l’inauthentique, parce que ne parvenant pas à accéder au discours. Comme nous le comprenons, avec le bavardage c’est le rapport entre langue et parole qui n’est plus assuré. Alors qu’on peut assimiler la parole à une force d’expression du sujet, le bavardage implique en réalité un refus de dialoguer et de communiquer.

Document 2. Eric Fiat, « Le bavardage »
in Figures ordinaires de l’extrême (Collectif, sous la direction de François Pommier), Publication des Universités de Rouen et du Havre, 2009. Pages 44-45

     Le bavardage est une très bonne chose comme propédeutique à une parole de vérité. D’abord, on bavarde, c’est-à-dire qu’on parle de tout sauf de l’essentiel, avant que de parler de l’essentiel. Le problème est que lorsque le bavardage s’installe, il devient un obstacle à toute parole de vérité. Bavarder, c’est baver, mais parce que nous ne sommes pas des bœufs, nous accompagnons notre bave de mots. Bavarder, c’est parler pour ne rien dire. Les commères sous le marché couvert le vendredi matin cancanent, elles clabaudent, elles piaillent, elles se rengorgent, gloussent, etc. Les compères au marché couvert eux aussi ragotent, cancanent, canardent, etc. Et les deux ennemis principaux du bavardage, ce sont la polémique et le silence. Aussi pour éviter toute polémique, tout dissensus, les bavards évitent-ils soigneusement tous les sujets qui pourraient fâcher, et fuient le silence, qui risquerait de révéler la profondeur extrême de l’âme de chacun, comme la peste. Mais le bavardage ne suffit pas à dissimuler l’étrangeté de notre aventure, et sans doute faut-il commencer par se taire pour que l’essentiel puisse se dire. Le silence est une des manifestations de l’essentiel, mais nous avons peur du silence. Nos sociétés modernes sont obsédées par la peur du silence car le silence risque de révéler l’abîme. Et voilà pourquoi on essaie de le meubler.

     Ainsi la parfaite maîtresse de maison doit-elle éviter à tout prix deux choses : la polémique et le silence, c’est-à-dire les conversations politiques et le silence. Et si le silence arrive à se glisser, que va-t-elle dire ? « Tiens, un ange passe » et elle ne va pas le laisser parler […]. L’ange plane, l’ange attend que nous cessions de bavarder pour dire l’essentiel. Et au moment où il se dit : « ça y est, je peux parler, moi, l’ange », eh bien on s’empresse de lui clouer le bec en disant « Tiens, un ange passe », avant que de tenter de relancer la conversation en faisant mine de s’intéresser à ce qui n’intéresse pas ».

Ce texte violemment critique porte sur ceux qui bavardent un regard sévère : en repoussant la parole dans l’inauthentique et l’artifice, le bavardage est en effet une parole morte. Proche de la « langue de bois », il ne cesse d’esquiver la vérité et de transformer l’authenticité de la parole en verbiage. Comme mensonge à soi-même, le bavardage est conséquemment une fausse communication avec les autres. Voilà pourquoi il est souvent associé à la dissimulation ou au simulacre : prisonniers d’un contenu référentiel vide, les mots ne laissent plus rien entrer.

  Un langage qui tient lieu d’action…

D’une certaine manière, l’absurde est au cœur du bavardage. Si nous considérons que la parole est une activité qui doit mener à l’acte, c’est-à-dire à l’action, au faire, alors cette surenchère de langage en miettes qu’est le bavardage est une déchéance ontologique, un langage en crise, un langage vide qui tient lieu d’action : il se donne à entendre par le manque qu’il génère. Privilégiant l’affectif, l’instantané et l’éphémère, il prive l’homme du « garant indispensable de la qualité de l’échange » qui est d’abord « le temps de la réflexion » (Instructions Officielles).

Document 3. Théophraste, « De l’impertinent ou du diseur de rien » (*)
Des Caractères (traduit du grec par Jean de La Bruyère), vers 319 av. JC.
     La sotte envie de discourir vient d’une habitude qu’on a contractée de parler beaucoup et sans réflexion. Un homme qui veut parler, se trouvant assis proche d’une personne qu’il n’a jamais vue et qu’il ne connaît point, entre d’abord en matière, l’entretient de sa femme et lui fait son éloge, lui conte son songe, lui fait un long détail d’un repas où il s’est trouvé sans oublier le moindre mets ni un seul service. Il s’échauffe ensuite dans la conversation, déclame contre le temps présent, et soutient que les hommes qui vivent présentement ne valent point leurs pères. De là il se jette sur ce qui se débite au marché, sur la cherté du blé, sur le grand nombre d’étrangers qui sont dans la ville ; il dit qu’au printemps, où commencent les Bacchanales, la mer devient navigable ; qu’un peu de pluie serait utile aux biens de la terre, et ferait espérer une bonne récolte ; qu’il cultivera son champ l’année prochaine, et qu’il le mettra en valeur ; que le siècle est dur, et qu’on a bien de la peine à vivre. Il apprend à cet inconnu que c’est Damippe qui a fait brûler la plus belle torche devant l’autel de Cérès à la fête des Mystères, il lui demande combien de colonnes soutiennent le théâtre de la musique, quel est le quantième du mois ; il lui dit qu’il a eu la veille une indigestion ; et si cet homme à qui il parle a la patience de l’écouter, il ne partira pas d’auprès de lui : il lui annoncera comme une chose nouvelle que les Mystères se célèbrent dans le mois d’août, les Apaturies au mois d’octobre ; et à la campagne dans le mois de décembre, les Bacchanales. Il n’y a avec de si grands causeurs qu’un parti à prendre, qui est de fuir, si l’on veut du moins éviter la fièvre ; car quel moyen de pouvoir tenir contre des gens qui ne savent pas discerner ni votre loisir ni le temps de vos affaires ?_______________(*) Ce chapitre serait mieux intitulé Du bavardage ou Du bavard.
NDLR : Cette note est de La Bruyère.

  La parole comme fin en soi

Le bavardage amène ainsi à une réflexion  essentielle sur le langage même : dépourvue d’intériorité, la parole bavarde devient une fin en soi. Au lieu de servir l’homme, elle l’asservit à l’évidence absurde du « parler pour parler ». Noyé sous le flux des paroles, le langage perd donc son sens : au lieu d’éveiller l’esprit, il le distrait de la vérité. Le bavardage débouche donc sur la thématique du vide et enferme le langage dans le déni du sens. Je souhaiterais évoquer ici plus précisément la question du bavardage sous l’angle de ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde. C’est en effet dans le contexte troublé de l’après-guerre que, face aux drames de l’Histoire et à la menace d’un conflit atomique, face aux stéréotypes du parler petit-bourgeois et « bien-pensant », se développent vers 1950, dans les théâtres de la Rive Gauche, des pièces d’un style radicalement nouveau, chargé de dérision, de satire, de provocation, et qui apportent au théâtre les ressources d’un langage volontairement subversif, apte à faire naître chez le spectateur la conscience de l’absurde.

Des auteurs comme Eugène Ionesco ou Samuel Beckett par exemple n’auront de cesse de dénoncer le « parler pour ne rien dire ». Tel est en effet le sens qu’il convient d’accorder aux répliques plus absurdes les unes que les autres de la Cantatrice chauve de Ionesco (1950), qui visent d’abord, en déconstruisant les fondements du langage, à stigmatiser des idées et des modes de vie jugés médiocres. En témoigne ce passage particulièrement illustratif :

Comme vous le voyez, les propos des Smith sont un alignement de stéréotypes et de poncifs qui renvoient à la définition du cliché comme lieu commun. Ainsi qu’il a été justement dit, « des scènes entières de La Cantatrice chauve comme de En attendant Godot semblent avoir été écrites pour illustrer à l’avance la définition de la fonction phatique du langage par Roman Jakobson. […] Chez Ionesco, où l’opérateur dominant est l’adjonction, le lieu commun prolifère comme hypertrophie (hyperbole) d’une fonction subalterne du langage » [Jean Weisgerber (sous la direction de), Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, volume 2, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphie 1984, page 916].

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la fin de la pièce met à mal le langage au point de provoquer une rupture totale entre le signifiant et le signifié : loin d’être un outil de communication, le langage au contraire devient un instrument d’oppression. « Seuls les mots comptent, tout le reste n’est que bavardage » aimait à dire Ionesco : toute la question est en effet de savoir à quoi doit finalement mener l’échange.  Ainsi, avons-nous vu que, détourné de sa fonction communicationnelle et sémantique, le langage pouvait constituer une parole en miettes, vide de sens.

Les Instructions officielles invitent à ce titre l’étudiant à porter un regard critique sur l’usage que l’on peut en faire à travers les nouvelles technologies. À l’heure de la révolution numérique, il est évident qu’une réflexion sur la parole est indissociable d’une réflexion d’ordre épistémologique : non sans excès, les nouvelles technologies véhiculent souvent une parole protéiforme, immodérée, confuse : les milliards de courriers électroniques, de SMS, de tweets que nous échangeons quotidiennement, l’explosion des paroles personnelles sur Internet à travers les blogs, font que la parole s’est banalisée au point de modifier sensiblement et durablement les conditions de la circulation de l’information.

♦  « Le medium est le message… »

D’une certaine façon, ces vains bavardages, inutiles et répétitifs, dévalorisent et pervertissent bien souvent l’essence même du langage, dans sa dimension d’expression et de transmission : ce n’est pas en fait du langage qui circule mais une oralité qui n’assume plus le pouvoir de la langue, plus proche du bavardage et soustraite à la vraie parole humaine. De manière plus fondamentale, il faudrait noter combien cette hypertrophie communicationnelle est consubstantielle à la mort du monde : parler pour parler, twitter pour rendre la vie plus supportable, vouloir toujours plus d’amis sur Facebook, envoyer des tonnes de SMS pour trouver une satisfaction dans le fait même d’exister, n’est-ce pas désagréger la valeur de la parole et de l’échange ?

Entre héroïsme et nihilisme, le « parler pour parler » confond la logorrhée, c’est-à-dire la surabondance de signes, et ce qui fait sens : quelle est la valeur d’un ami sur Facebook ? Quelle est la valeur des échanges sur Internet ? En perdant de sa valeur symbolique, la parole se transforme en marchandise, en perdant de leur valeur, les mots perdent leur certitude et modifient le sens profond que les hommes donnent à l’existence. Car cette désorientation est en fait une perte du sens, qui est la question fondamentale à laquelle notre modernité doit répondre.

Paradoxalement, la survalorisation des flux de paroles comme fin en soi, qui imprègne la culture post-moderne, a dépersonnalisé les rapports humains. Comme nous le comprenons, l’un des dangers des nouvelles technologies de l’hypercommunication est de faire dépendre les contenus qu’elles véhiculent de leur propre nature, et donc que l’échange ne se fasse plus par le langage, mais par la technologie qui s’attribue par le moyen des mots, un statut de fin. L’avertissement de McLuhan est toujours d’actualité : « le medium est le message » ; peu importe ce qui est échangé puisque nous échangeons…

Bruno Rigolt
Espace Pédagogique Contributif/ Lycée en Forêt (Montargis, France), octobre 2012

NetÉtiquette : article protégé par copyright ; la diffusion publique est autorisée sous réserve d’indiquer le nom de l’auteur ainsi que la référence de l’article (URL de la page).

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La classe de seconde 7 du LEF va participer au Concours Mix'Art 2013…

Après examen de sa candidature, la classe de Seconde 7 du Lycée en Forêt (promotion 2012-2013) a été retenue par l’association Ariana, organisatrice de l’opération MIX’ART, l’art liberté, en faveur de la promotion de la citoyenneté et de la diversité culturelle…
Tous les élèves de la classe se mobilisent dès maintenant pour l’édition 2013 de ce grand concours dont la finale se déroulera au début du mois de juin à Berlin !
© Bruno Rigolt « Mona Lisa U+262E ». D’après la Joconde de Léonard de Vinci (Musée du Louvre, Paris).
Le Cahier des charges 2013 est consultable en ligne en cliquant ici.

Toutes les œuvres crées par les élèves feront l’objet d’une vaste exposition mise en ligne au mois de juin !

La classe de seconde 7 du LEF va participer au Concours Mix’Art 2013…

Après examen de sa candidature, la classe de Seconde 7 du Lycée en Forêt (promotion 2012-2013) a été retenue par l’association Ariana, organisatrice de l’opération MIX’ART, l’art liberté, en faveur de la promotion de la citoyenneté et de la diversité culturelle…

Tous les élèves de la classe se mobilisent dès maintenant pour l’édition 2013 de ce grand concours dont la finale se déroulera au début du mois de juin à Berlin !

© Bruno Rigolt « Mona Lisa U+262E ». D’après la Joconde de Léonard de Vinci (Musée du Louvre, Paris).

Le Cahier des charges 2013 est consultable en ligne en cliquant ici.

Toutes les œuvres crées par les élèves feront l’objet d’une vaste exposition mise en ligne au mois de juin !

Découvrez bientôt l'exposition des classes de Seconde 7 et 9 : Un Automne en Poésie. Saison 4

Bientôt au Lycée en Forêt…

Pour fêter comme il se doit la rentrée littéraire, la classe de Seconde 7 et la classe de Seconde 9 du Lycée en Forêt préparent la saison 4 d’Un Automne en Poésie, événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne.

Puisant leur inspiration dans le message poétique du Romantisme et du Symbolisme, les élèves ont souhaité travailler sur le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot : poésie abstraite, anti-réaliste, imaginaire…

 

Le lancement de l’exposition est prévu sur Internet le lundi 29 octobre 2012.

Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés jusqu’en décembre 2012…

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Découvrez bientôt l’exposition des classes de Seconde 7 et 9 : Un Automne en Poésie. Saison 4

Bientôt au Lycée en Forêt…

Pour fêter comme il se doit la rentrée littéraire, la classe de Seconde 7 et la classe de Seconde 9 du Lycée en Forêt préparent la saison 4 d’Un Automne en Poésie, événement désormais incontournable qui marque comme chaque année l’actualité littéraire lycéenne.

Puisant leur inspiration dans le message poétique du Romantisme et du Symbolisme, les élèves ont souhaité travailler sur le non-dit, l’inexprimable, l’ineffable du mot : poésie abstraite, anti-réaliste, imaginaire…

 

Le lancement de l’exposition est prévu sur Internet le lundi 29 octobre 2012.

Chaque semaine, de nouveaux textes seront publiés jusqu’en décembre 2012…

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Au fil des pages… Qu'est-ce qu'un livre ?

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Qu’est-ce qu’un livre ?
De la page blanche à l’achevé d’imprimer

Voici un bel ouvrage que je vous propose de feuilleter cette semaine : publié par les éditions Fides en 2006, il est signé Madeleine Sauvé, qui a longtemps été professeure à l’Université de Montréal (Québec, Canada).

L’ambition de l’ouvrage  est tout d’abord de faire découvrir la structure et les composantes d’un livre « qui ont chacune un nom propre, une figure particulière ». Comme le dit l’auteure dans l’avant-propos, « la préface n’est pas l’introduction, l’introduction n’a rien de l’avertissement, l’avertissement ne saurait être nommé prologue ». Cet ouvrage, certes technique mais passionnant, vous expliquera donc comment se construit un livre, du titre à la quatrième de couverture, de la maquette au choix de la typographie, de la dédicace (page 15) aux notes de référence,  en passant par l’avant-propos, le préambule, l’exergue (page 22), l’épigraphe (page 24), le prologue (page 47), l’épilogue… Vous verrez que ces choix n’ont rien d’arbitraire et qu’ils obéissent à des stratégies éditoriales ciblées.

Les lycéen/nes auront tout intérêt à approfondir leurs connaissances dans ce domaine. De nombreux écrits d’invention au Baccalauréat par exemple peuvent vous demander la rédaction d’un avant-propos, d’une préface (page 61), d’une postface, d’un épilogue, etc. Il faut donc connaître ces genres et savoir en distinguer les exigences. Or très souvent, bien des textes produits (et parfois des corrigés publiés) se ressemblent dans leur forme, au point d’entraîner de navrantes confusions. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage qui joint au plaisir de la découverte l’intérêt théorique et pratique.

Même si les pages consultables sur Google-livres restent limitées, elles sont suffisantes pour donner à l’élève et à l’étudiant de Lettres, exemples à l’appui, des outils pertinents sur la meilleure façon de rédiger et de s’adapter à des consignes d’écriture particulières.

Madeleine Sauvé, Qu’est-ce qu’un livre ? De la page blanche à l’achevé d’imprimer, Montréal, Fides, 2006.

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, une notion, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

Au fil des pages… Qu’est-ce qu’un livre ?

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Qu’est-ce qu’un livre ?
De la page blanche à l’achevé d’imprimer

Voici un bel ouvrage que je vous propose de feuilleter cette semaine : publié par les éditions Fides en 2006, il est signé Madeleine Sauvé, qui a longtemps été professeure à l’Université de Montréal (Québec, Canada).

L’ambition de l’ouvrage  est tout d’abord de faire découvrir la structure et les composantes d’un livre « qui ont chacune un nom propre, une figure particulière ». Comme le dit l’auteure dans l’avant-propos, « la préface n’est pas l’introduction, l’introduction n’a rien de l’avertissement, l’avertissement ne saurait être nommé prologue ». Cet ouvrage, certes technique mais passionnant, vous expliquera donc comment se construit un livre, du titre à la quatrième de couverture, de la maquette au choix de la typographie, de la dédicace (page 15) aux notes de référence,  en passant par l’avant-propos, le préambule, l’exergue (page 22), l’épigraphe (page 24), le prologue (page 47), l’épilogue… Vous verrez que ces choix n’ont rien d’arbitraire et qu’ils obéissent à des stratégies éditoriales ciblées.

Les lycéen/nes auront tout intérêt à approfondir leurs connaissances dans ce domaine. De nombreux écrits d’invention au Baccalauréat par exemple peuvent vous demander la rédaction d’un avant-propos, d’une préface (page 61), d’une postface, d’un épilogue, etc. Il faut donc connaître ces genres et savoir en distinguer les exigences. Or très souvent, bien des textes produits (et parfois des corrigés publiés) se ressemblent dans leur forme, au point d’entraîner de navrantes confusions. C’est la raison pour laquelle je ne saurais trop vous recommander la lecture de cet ouvrage qui joint au plaisir de la découverte l’intérêt théorique et pratique.

Même si les pages consultables sur Google-livres restent limitées, elles sont suffisantes pour donner à l’élève et à l’étudiant de Lettres, exemples à l’appui, des outils pertinents sur la meilleure façon de rédiger et de s’adapter à des consignes d’écriture particulières.

Madeleine Sauvé, Qu’est-ce qu’un livre ? De la page blanche à l’achevé d’imprimer, Montréal, Fides, 2006.

RAPPEL DE MÉTHODE : Comment « bien lire » ce type d’ouvrage ? Le but bien entendu n’est pas de “tout lire” mais de lire un peu “au fil des pages”, selon votre envie. Quand vous avez le temps, parcourez un article, lisez un extrait de texte, découvrez un auteur, une notion, etc. Si vous le pouvez, notez dans un petit répertoire ce qui vous paraît important. Une règle essentielle : ne forcez jamais ! Si quelque chose vous rebute ou vous semble trop difficile, passez à un autre sujet. Plus qu’apprendre pour apprendre, c’est en fait la démarche qui importe : découvrir et enrichir sa culture générale.

La citation de la semaine… Annie Ernaux…

« Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre… J’allais écrire… Je possédais le monde. »

      Les après-midi de novembre 61, dans ma chambre à Yvetot, je regardais le soleil se coucher chaque soir, j’étudiais la littérature française. Pendant deux ans j’ai été folle de littérature, 61 à 63, folle, je ne sais plus comment me le remémorer, la littérature plus réelle que la vie (d’une étudiante, fille des épiciers de la rue du Clos-des-Parts) au point que je m’interdisais le flirt, les garçons menaçant cette réalité. […] Je vivais, je marchais dans les rues exactement comme si les choses allaient d’elles-mêmes se transformer en mots, en phrases. Personne ne pouvait être, à ce moment-là, à Rouen, plus folle que moi de littérature. Abonnée aux Lettres françaises, piochant, dans la Bibliothèque municipale d’Yvetot à peu près identique à ce qu’elle avait dû être au XIXe siècle […] les dernières acquisitions, nouveautés plutôt. En novembre 61, me répétant les vers d’Anna de Noailles (que personne ne connaît plus, ni Marie Noël la catho) je me suis appuyée à la beauté du monde / j’ai tenu l’odeur des saisons dans mes mains — ou l’inverse — et c’était moi.
  4 février 2007

Annie Ernaux en 1962-63 : étudiante de Lettres modernes→
© Archives privées d’Annie Ernaux/Gallimard

   À mon bureau, brusquement, buvant à une heure inhabituelle de la Ricoré avec du lait, je me ressens (ce mot-là, seul, convient, re-sentir) en octobre 62, quand je suis entrée à la cité U, rue d’Herbouville, ce bonheur informe, de la vie devant soi pour faire des choses […]. Il y avait un grand arbre roux devant la fenêtre de ma chambre, toute petite, mais « une chambre d’étudiante » ! J’allais écrire…
Je possédais le monde.
  29 septembre 1993

Annie Ernaux
Écrire la vie
Gallimard, « Quarto », Paris 2011
Extraits du journal inédit de l’écrivaine

 

     Si vous ne connaissez pas Annie Ernaux, profitez de la publication récente de la plus grande partie de son œuvre rassemblée sous le titre Écrire la vie (Quarto-Gallimard, 1088 pages, 100 illustrations)  pour découvrir quelques-uns des textes les plus célèbres de cette figure singulière du paysage littéraire contemporain. Comme le notait très justement Nathalie Crom, « Annie Ernaux [est] une écrivaine à part, marginale et majeure, qu’on a eu tort, par facilité ou aveuglement, de ran­ger longtemps parmi les tenants de l’autofiction. Alors même que ne l’a jamais intéressée que « la valeur collective du « je » autobiographique ». Parler de soi, pour tendre à l’autre un miroir où il pourra se reconnaître » (¹).

     C’est en 1974 qu’Annie Ernaux publie à 33 ans son premier texte, Les Armoires vides, roman autobiographique d’une grande intensité dans lequel l’auteure se remémore son enfance normande, partagée entre de brillantes études, et le modeste café-épicerie familial tenu par ses parents dans un faubourg d’Yvetot. À l’intersection du personnel et du collectif, « quelque part entre la littérature, la sociologie et l’histoire » comme elle l’écrira dans Une femme, la trajectoire biographique et littéraire de l’écrivaine est au cœur de ce déchirement social…

     Dans un ouvrage récent, Élise Hugueny-Léger déclarait à ce titre : « L’œuvre d’Annie Ernaux se situe à la croisée de questionnements littéraires, de débats controversés et de courants théoriques. Par sa dimension intrinsèquement contemporaine, c’est-à-dire ancrée dans son temps, elle projette un reflet actuel non seulement sur la société française mais également sur les enjeux de la littérature au début du vingt-et-unième siècle […] : débats post-modernes sur la notion d’identité, questionnements sur la place de l’autre dans l’écriture par les femmes, ainsi que sur les thèmes de […] l’intime ou de la transgression qui semblent caractériser les œuvres des écrivaines françaises depuis les années 1990. Tout en englobant ces questionnements, l’œuvre d’Ernaux résiste à toute généralisation » (²).

     Extraits du Journal intime inédit de l’écrivaine, les courts passages que j’ai sélectionnés pour cette Citation de la semaine me paraissent représentatifs de l’écriture diaristique d’Annie Ernaux, si apte à « écrire la vie », c’est-à-dire à mettre en évidence l’expérience de vie comme principe essentiel d’une prise de conscience que la littérature doit remettre le domaine du social et de l’intersubjectif au cœur de sa réflexion et de ses questionnements. De fait, loin d’être un monologue intérieur, cette écriture, qui socialise ce que la vie a de plus personnel, transforme l’expérience intime en mode de déchiffrement et d’exploration du réel.

     Annie Ernaux écrira d’ailleurs que « l’intime est encore et toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable » (³). Cette dimension socio-biographique des récits d’Annie Ernaux, qui s’opère à travers une écriture de la mémoire personnelle et collective, porte en elle la présence d’une quête existentielle forte, car elle nous invite ainsi à vivre à rebours, à faire sans cesse le bilan de notre vie et de nos actes afin de mieux appréhender l’espace intime et la fonction sociale de la littérature, ancrés sur le « connais-toi toi-même » socratique…

NOTES
(1) Nathalie Crom, Télérama n° 3222.
(2)
Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression. Modern French Identities n°82, Peter Lang, Berne (Suisse) 2009, page 1 et page 3.
(3) Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau, entretiens avec Frédéric-Yves Jeannet. Cité par Florence Bouchy, La Place, La Honte d’Annie Ernaux, « Profil d’une œuvre », Hatier Paris 2005.

Découvrez cet entretien d’Annie Ernaux avec Élise Hugueny-Léger
in Élise Hugueny-Léger, Annie Ernaux, Une poétique de la transgression, op. cit. page 207 et s.

Entraînement BTS… Communication et Société : le silence peut-il restaurer la valeur de la parole ?

Thème 2013 > 2014
Paroles, échanges, conversations
et révolution numérique

De plus en plus soumis à l’impératif communicationnel, le monde moderne n’est-il pas l’expression de « la séparation accusée de l’homme avec sa vérité intérieure » (Georges Bataille) ? Telle est la problématique de ce premier entraînement BTS inédit consacré au nouveau thème « Paroles, échanges, conversations et révolution numérique ».

Notre modernité interprète souvent le silence non seulement comme ce qui échappe à la parole, mais plus encore la limite. Si « parler c’est communiquer », se taire serait à l’inverse le signe d’une impuissance de la fonction de communication du langage qui est au cœur de la linguistique moderne, ainsi que des théories de l’information et de la communication qui se sont constituées à partir de modèles d’ingénierie, comme celui de Norbert Wiener ou de Claude Shannon (doc. 3).

Cela dit, le paradoxe de ces modèles ne résiderait-il pas dans leur prétention à vouloir expliquer la communication et l’échange humains de façon techniciste ? Dérivés de la théorie des systèmes et de l’intelligence artificielle, prennent-ils vraiment en compte la communication véritable, la parole réelle ? De fait, aveuglée par son idéal de transparence (doc. 2), l’idéologie du « tout communiquant », à l’ère de la postmodernité, se caractérise par la recherche, toujours plus utopique, d’une parole sans limites. Mais peut-on pour autant parler d’échange au sens traditionnel du terme dans une société sans repères et sans frontières précises, où prévaut l’anonymat, où la présence est remplacée par la téléprésence ?

À ce titre, la nouvelle relation à l’échange qu’institue notre époque d’opulence et d’ubiquité communicationnelles a peut-être privé les hommes du silence. Ainsi utilisent-t-ils bien souvent le discours à vide, comme s’en amuse Raymond Devos (document complémentaire). Or, parler juste pour communiquer, n’est-ce pas passer à côté de l’essentiel ? Les chat et autres « clavardages » généralisés à l’échelle du « village planétaire » ne sont-ils pas révélateurs d’une parole vide, d’une parole sans « dire », sans substance, sans vérité ?

Inversement, le silence, bien plus qu’une absence de dire, serait une sorte d’achèvement de la parole : parole secrète, parole non dite, qui s’épanouit dans le recueillement, l’écoute de l’autre, ou le dépassement de soi (doc. 1 et 4). En allant au-delà des possibilités que permet le langage humain, ne constituerait-il pas, à l’ère de la société numérique et de l’excroissance verbale généralisée, un au-delà des mots, apte à restaurer la valeur de la parole en construisant une autre relation humaine ?

Bruno Rigolt

Communication et Société :
Le silence peut-il restaurer
la valeur de la parole ?

 

Corpus

  • Document 1. David Le Breton, Du Silence, Éditions Métailié, Paris 1997, pages 11-13
  • Document 2. Jean-Jacques Boutaud, « La transparence, nouveau régime visible » (extraits) in Transparence et communication (collectif), Revue MEI (Médiation et Information) n°22, janvier 2006, page 1 et suivantes
  • Document 3. Collectif (sous la direction de Jean-François Dhénin), « BTS Première et Deuxième années », Management des unités commerciales, Communication, Bréal 2004, paragraphe B : « Les courants de pensée de la communication », page 16
  • Document 4. Georges Haldas, Murmure de la source : chroniques, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001, page 17
  • Document complémentaire. Raymond Devos, « Parler pour ne rien dire » (1979)

Sujet

  1. Synthèse : Vous ferez des documents suivants, une synthèse concise, objective et ordonnée.
  2. Écriture personnelle : Souscrivez-vous à ces propos de David Le Breton (doc. 1) : « L’idéologie de la communication assimile le silence au vide, à un abîme au sein du discours, elle ne comprend pas que parfois c’est la parole qui est la lacune du silence » ?

 

Document 1. David Le Breton, Du Silence, 1997 (extrait)
Professeur à l’Université de Strasbourg, David Le Breton est anthropologue et sociologue.

Le seul silence que l’utopie de la communication connaisse est celui de la panne, de la défaillance de la machine, de l’arrêt de transmission. Il est une cessation de la technicité plus que l’émergence d’une intériorité. Le silence devient alors un vestige archéologique, un reste non encore assimilé. Anachronique dans sa manifestation il produit le malaise, la tentative immédiate de le juguler comme un intrus. Il souligne les efforts qui restent encore à fournir pour que l’homme accède enfin au stade glorieux de l’homo communicans. Mais simultanément le silence résonne comme une nostalgie, il appelle le désir d’une écoute sans hâte du bruissement du monde. L’ébriété de parole rend enviable le repos, la jouissance de penser enfin l’événement et d’en parler en prenant le temps dans le rythme d’une conversation qui avance à pas d’homme en s’arrêtant enfin sur le visage de l’autre. Et le silence, de refoulé qu’il était prend alors une valeur infinie. La tentation est parfois grande d’opposer à la « communication » profuse de la modernité, indifférente au message, la « catharsis (¹) du silence » (Kierkegaard) en attendant que soit pleinement restaurée la valeur de la parole.

Ce monde que d’innombrables discours expliquent, on le comprend de moins en moins. La parole que la multitude des moyens de communication prétend libérer devient insignifiante d’être noyée dans la profusion. À la fin règne la mélancolie du communicateur, toujours contraint de reprendre un message sans effet dans l’espoir que le prochain aura une résonance. Plus la communication s’étend et plus elle engendre l’aspiration à se taire, au moins un instant, afin d’entendre le frémissement des choses, ou de réagir à la douleur de l’événement avant qu’un autre ne le remplace, aussitôt substitué par un autre, puis un autre encore… dans une sorte de sidération de la pensée. Déluge d’émotions familières dont l’obsolescence finit par devenir rassurante à cause de la manière dont elles sont prodiguées, mais qui inquiète sur le statut d’une telle parole qui voue à l’oubli tout ce qu’elle énonce. La saturation de la parole induit la fascination du silence. Kafka le dit à sa manière : « Maintenant les sirènes disposent d’une arme plus fatale encore que leur chant, leur silence. Et bien qu’on imagine mal une telle chose, quelqu’un peut-être a rompu le charme de leur voix, mais celui de leur silence, jamais. »

L’impératif de communiquer est une mise en accusation du silence, comme il est une éradication de toute intériorité. Il ne laisse pas le temps de la réflexion ou de la flânerie car le devoir de parole l’emporte. La pensée exige la patience, la délibération ; la communication s’effectue toujours dans l’urgence. Elle transforme l’individu en interface ou le destitue des attributs qui ne concernent pas d’emblée ses exigences. Dans la communication, au sens moderne du terme, il n’y a plus de place pour le silence, il y a une contrainte de parole, de rendre gorge, de faire l’aveu puisque la « communication » se donne comme la résolution de toutes les difficultés personnelles ou sociales. Le péché dans ce contexte est de « mal » communiquer, plus répréhensible encore, impardonnable, est de se taire. L’idéologie de la communication assimile le silence au vide, à un abîme au sein du discours, elle ne comprend pas que parfois c’est la parole qui est la lacune du silence. Plus que le bruit, le silence est l’ennemi juré de l’homo communicans, sa terre de mission. Il implique en effet une intériorité, une méditation, une distance prise avec la turbulence des choses, une ontologie (²) qui n’a pas le temps d’apparaître si on n’est pas attentif à elle.

(¹) Catharsis : dans la tragédie grecque, la catharsis était un moyen de libérer les spectateurs de leurs passions en les exprimant symboliquement sur scène. Dans le texte, l’expression de « catharsis du silence » signifie purification et dépassement de la parole grâce au silence.
(²) Ontologie : partie de la philosophie qui se rapporte à l’étude de l’être.

 David Le Breton
Du Silence, Éditions Métailié, Paris 1997, pages 11-13

Document 2. Jean-Jacques Boutaud, « La transparence, nouveau régime visible », 2006
Professeur en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Bourgogne (Dijon), Jean-Jacques Boutaud est responsable du Laboratoire sur l’Image, les Médiations et le Sensible en Information-Communication (LIMSIC – EA CIMEOS).

Dans sa relation dialectique (¹) au secret, la transparence a toujours nourri un discours sur l’éthique de la communication. Pour autant, à voir toutes les formes d’expression de la transparence, tout son champ d’extension sensible (discours, objets, lieux), ce n’est pas seulement une valeur mais une figure des temps post-modernes, certains diront «hypermodernes», qu’il nous faut explorer. […] Figure à la fois rhétorique et doxale (²), dans sa propension à cultiver le lieu commun du discours de proximité, de vérité (dominante éthique) ; figure visuelle, polysensorielle et multimodale, dans les registres de l’expression et de la relation (dominante esthétique). Figure à la fois évidente et limpide, fuyante et complexe, […] polysémique, protéiforme, d’une communication qui se voudrait réenchantée. Un monde où l’entreprise parle sans détour, où des objets dévoilent leur intériorité, où l’architecture et les espaces rendent la communication visible, où technologies et médias donnent accès à toutes les informations comme écho à l’ego d’un sujet de plus en plus transparent à lui-même, ou qui a l’illusion de l’être. […].

L’utopie de s’en laisser conter ! Comme si les choses pouvaient vraiment changer au gré d’une transparence qui s’énonce, s’affiche, s’affirme à tous les niveaux. Comme figure postmoderne, la transparence joue de sa polysensorialité et de sa polysémie dans des proportions comparables à une autre figure émergente, la convivialité […].

Idéal de communication pure pour certains, nouvelle mythologie ou  valeur réaffirmée, réincarnée, la transparence prend toutes les formes utiles, habiles et labiles (³) pour jouer avec le sens et nos sens. Cette esthétique et le processus d’esthétisation mis en jeu par la transparence traversent ou pénètrent tous les domaines de communication, de médiation. Nous les avons déjà évoqués. Les objets, d’abord, qui jouent de la transparence pour dévoiler leur monde interne : de l’ordinateur au sac à main, du mobilier au produit alimentaire, couplant les dimensions éthiques de la transparence et l’esthétique du packaging. Les espaces qui cultivent aussi la transparence, de la sphère privée à la vie publique, de l’univers domestique vanté par les magazines d’intérieurs, au monde professionnel manipulant à cette fin, formes, couleurs, matières. Les discours, encore, qui ne sauraient échapper à cet idéal ou cette idéologie de la transparence : de la communication d’entreprise qui en fait son credo d’information au parler-vrai de nos échanges familiers qui veulent faire court, clair, sans préjugés ni tabous. Et que dire des médias, dans la transparence brute de l’information livrée en temps réel, ou ces formes de télé-réalité obsédées par la mise à nu d’un quotidien banal ou trans-figuré, de l’ex-timité au dévoilement ob-scène de soi.

[…]

Quand elle n’est pas dans le feu de l’actualité, la rhétorique médias se fait un lit douillet de tous les sujets, ces fameux marronniers, qui réactivent cette mythologie de la transparence et du secret : « Les secrets de la franc-maçonnerie » ; « Dans les coulisses de Matignon » ; « La vérité sur vos impôts », tout y passe mais jamais ne lasse le lecteur qui s’offre, de façon cyclique et à bon marché, des révélations fracassantes. Une prime toutefois, pour les secrets d’alcôve, terme bien désuet pour désigner ce qui s’étale intimement, clandestinement, au grand jour des magazines people, dans un jeu de cache-cache bien orchestré. Le succès récent d’un magazine comme Closer montre, s’il en était besoin, cette envie de bousculer les codes et d’aller toujours plus loin dans la nudité des sujets, la crudité des propos, avec effet d’entraînement sur toute la presse people. Mais plus on s’approche, plus on démasque, plus se construit l’épaisseur narrative du sujet, la fiction du regard plutôt que la transparence de la scène.

[…] Alors, parlerons-nous de « tyrannie » de la transparence, figure totalitaire du « tout dire », du « tout montrer », jusqu’aux limites de l’exposition, de la révélation ? L’image qui nous vient peut-elle encore correspondre à un idéal, sur les traces des Lumières : idéal de connaissance, de vérité, qui éclaire toujours plus les zones obscures de notre condition humaine ?

(¹) Relation dialectique : relation d’opposition
(²) Doxale : qui concerne les attitudes et les opinions
(³) Labile : variable, changeant

Jean-Jacques Boutaud
« La transparence, nouveau régime visible » (extraits)
in Transparence et communication (collectif), Revue MEI (Médiation et Information) n°22, janvier 2006

Document 3. Collectif, Management des unités commerciales, 2004
« Les courants de pensée de la communication »

Collectif (sous la direction de Jean-François Dhénin), BTS Première et Deuxième années
Management des unités commerciales, Bréal 2004
Paragraphe B : « Les courants de pensée de la communication », page 16

Document 4. Georges Haldas, Murmure de la source : chroniques, 2001
Georges Haldas (1917-2010) était chroniqueur, essayiste et poète suisse.

Il est bien évident que le silence n’est pas qu’absence de bruit. Ce n’est pas une réalité passive, mais radioactive. Il est, en nous, ce qui précède la parole, et lui succède. Le terreau du vécu et l’au-delà de l’expression. Il se confond avec la part la plus intime en nous, la substance même de notre être, dont nulle parole ne peut rendre compte, et dont cependant elle s’alimente. C’est dans le silence que se fonde le véritable rapport avec nous-mêmes et avec les autres. En passant par cet Autre, en nous qui est plus nous que nous-mêmes, et est commun à tous. Pas un hasard donc si c’est de ce silence que le monde moderne, en sa quotidienneté, se détourne. Dont il a peur. Et qu’il tente de faire taire. Faire taire, oui — tuer — ce silence porteur d’une parole qu’on ne veut pas entendre. En lui substituant ce que Jean Huguet appelle, avec pertinence, la rumeur. Qui n’est ni le silence, ni la voix. Mais une annulation des deux ; laquelle, d’ailleurs, correspond parfaitement au refus de tout sens. Rumeur insupportable de la radio à longueur de journées ; des chansons ; de la pétarade imbécile des motocyclistes ; de la musique douce dans les supermarchés. Peur et refus d’un silence en tant que face-à-face avec soi-même. Avec l’essentiel. Ou, à défaut de l’essentiel, ce vide intolérable, qu’il faut à tout prix combler : par la drogue ; la vitesse ; le sexe ; l’argent…

Georges Haldas, Murmure de la source : chroniques
éd. L’Âge d’Homme, Lausanne (Suisse), 2001, page 17

Document complémentaire. Raymond Devos, « Parler pour ne rien dire » (1978)
Raymond Devos (1922-2006), est un célèbre humoriste français. Ses sketches, fondés sur l’absurde, sont une invitation à la quête du sens.

Mesdames et Messieurs … Je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire. Oh ! je sais ! Vous pensez : « S’il n’a rien à dire… il ferait mieux de se taire ! » Evidemment ! Mais c’est trop facile ! C’est trop facile ! Vous voudriez que je fasse comme tout ceux qui n’ont rien à dire et qui le gardent pour eux ?
Eh bien non ! Mesdames et Messieurs, moi, lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! Je veux en faire profiter les autres ! Et si, vous-mêmes, Mesdames et Messieurs, vous n’avez à rien dire, eh bien, on en parle, on en discute ! Je ne suis pas ennemi du colloque. Mais, me direz-vous, si on en parle pour ne rien dire, de quoi allons-nous parler ? Eh bien, de rien ! De rien ! Car rien … ce n’est pas rien. La preuve c’est qu’on peut le soustraire. Exemple : Rien moins rien égal moins que rien ! Si l’on peut trouver moins que rien c’est que rien vaut déjà quelque chose ! On peut acheter quelque chose avec rien ! En le multipliant : une fois rien… c’est rien. Deux fois rien… c’est pas beaucoup ! Mais trois fois rien ? Pour trois fois rien on peut déjà acheter quelque chose ! Et pour pas cher !Maintenant si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien : Rien multiplié par rien égal rien. Trois multiplié par trois égal neuf. Cela fait rien de neuf ! Oui… ce n’est pas la peine d’en parler…

Bon ! Parlons d’autres choses ! parlons de la situation, tenez ! Sans préciser laquelle ! Si vous le permettez, je vais faire brièvement l’historique de la situation, quelle qu’elle soit ! Il y a quelques mois, souvenez-vous, la situation pour n’être pas pire que celle d’aujourd’hui n’en n’était pas meilleure non plus ! Déjà nous allions vers la catastrophe nous le savions… Nous en étions conscients ! Car il ne faudrait pas croire que les responsables d’hier étaient plus ignorants de la situation que ne le sont ceux d’aujourd’hui !
Oui la catastrophe, nous le pensions, était pour demain ! C’est-à-dire qu’en fait elle devait être pour aujourd’hui ! Si mes calculs sont justes ! Or, que voyons-nous aujourd’hui ? Qu’elle est toujours pour demain ! Alors je vous pose la question, Mesdames et Messieurs : Est-ce en remettant toujours au lendemain la catastrophe que nous pourrions faire le jour même que nos l’éviterons ? D’ailleurs je vous signale entre parenthèses que si le gouvernement actuel n’est pas capable d’assurer la catastrophe, il est possible que l’opposition s’en empare !

La citation de la semaine… Don DeLillo…

« C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde… »

This was the eloquence of alphabets and numeric systems, now fully realized in electronic form, in the zero-oneness of the world…

      Il regardait […] les flux de chiffres qui coulaient dans des directions opposées. Il comprenait tout ce que cela représentait pour lui, le déroulement et les secousses des données sur un écran. Il examinait les diagrammes imagés qui faisaient jouer entre eux des modèles organiques, l’aile d’oiseau et la coquille protectrice. Il était superficiel de prétendre que les chiffres et les tableaux fussent la froide compression d’énergies humaines désordonnées et de suées nocturnes réduites à de lumineuses unités au firmament du marché financier. En fait, les données mêmes étaient vibrantes et rayonnantes, autre aspect dynamique du processus vital. C’était l’éloquence des alphabets et des systèmes numériques, pleinement réalisée sous forme électronique à présent, dans l’état zéro-un du monde, l’impératif numérique qui définissait le moindre souffle des milliards d’habitants de la planète. C’est là qu’était l’élan de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, perceptibles et entiers.

[…]

     La voiture entra dans le West-Side en traversant l’avenue, et dut aussitôt ralentir, franchissant le passage au feu rouge et laissant retomber derrière elle des vagues de piétons.
      La voix de Torval annonça une rupture de canalisations quelque part en amont.
      Eric vit ses agents de sécurité, un de chaque côté de la limousine, qui marchaient à un rythme calculé, dans leurs tenues identiques, blazer sombre, pantalon gris, chemise à col montant.
—-L’un des écrans montra un geyser de boue rougeâtre qui jaillissait d’un trou dans le sol. Ça lui plaisait bien. Les autres écrans montraient de l’argent en mouvement. Il y avait des chiffres qui glissaient horizontalement et des histogrammes qui montaient et descendaient. Il savait qu’il y avait quelque chose que personne n’avait détecté, un motif latent dans la nature même, un saut de langage-image qui allait au-delà des modèles standard d’analyse technique et dépassait même les tableaux prévisionnels les plus ésotériques de ses propres disciplines dans ce domaine. Il y avait forcément un moyen d’expliquer le yen.

Robert Pattinson dans l’adaptation cinématographique de David Cronenberg →

 —-Il avait faim, il était au bord de l’inanition. Il y avait des jours où il avait tout le temps envie de manger, de parler aux visages des gens, de vivre dans l’espace viande.
[…]
Il vit une femme assise sur le trottoir qui mendiait, un bébé dans les bras. Elle parlait une langue qu’il ne connaissait pas. Il connaissait plusieurs langues mais pas celle-là. Elle paraissait enracinée dans ce coin de béton. Peut-être que son bébé était né là, sous le panneau No Parking. Des camions de FedEx et d’UPS. Des hommes-sandwichs noirs parlaient en murmures africains. Ils payaient cash l’or et les diamants. Bagues, pièces, perles, bijoux en gros, bijoux anciens. C’était le souk, le shtetl. C’est ici que s’affairaient marchandeurs et colporteurs de rumeurs, récupérateurs de débris et négociateurs à la langue mystérieuse. La rue était une offense à la vérité du futur. Mais il l’absorbait. Il la sentait pénétrer électriquement dans chaque récepteur et cavité de son cerveau.
     La voiture s’immobilisa complètement et il sortit pour s’étirer. La circulation en aval était un long scintillement liquide de métal inerte…

Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner New-York 2003 pour la première édition.
Actes Sud « Babel » 2003 pour l’édition française, 2012 pour la présente réédition. Pages 34-35 ; 74-76.
Traduit de l’américain par Marianne Véron.

Affiche du film Cosmopolis de David Cronenberg (2012), superbe adaptation du roman de Don DeLillo
avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, Mathieu Amalric et Sarah Gardon.

L’argent « dévore le monde ». Ces propos du grand historien Fernand Braudel me paraissent correspondre parfaitement à la démarche de Don DeLillo dans Cosmopolis. Publié en 2003, ce roman s’est imposé d’emblée comme une réflexion majeure sur notre postmodernité, marquée par la fragmentation sociale et le délitement progressif du système capitaliste mondial.

Né en 1936 dans le quartier du Bronx à New York, Don DeLillo est une figure marquante du paysage romanesque contemporain. « Portée par la conviction que « la fiction se doit de contester le pouvoir », son œuvre peut se lire comme une anatomie critique de la culture américaine » (1) dont il interroge inlassablement à travers ses romans l’histoire et la mythologie.

C’est donc sur fond de crise et de peurs millénaristes qu’il faut appréhender la narration de Cosmopolis. Celle-ci est en effet centrée sur « une journée dans la vie d’un golden boy qui s’apprête à perdre son empire à cause de la crise, indifférent au monde incertain qui l’entoure, hypocondriaque et schizophrène. Sa longue traversée d’un New York en plein chaos, au rythme de ses rencontres avec sa femme, ses maîtresses et ses employés, le mènera finalement à un point de non-retour » (2). Mais ce huis-clos à la fois violent, onirique et déstabilisant, est surtout l’occasion pour Don DeLillo d’introduire une réflexion originale sur la marchandisation des rapports humains et la soumission au monétaire dont la puissance démesurée finit par corrompre tout lien social : les yeux rivés en permanence sur des écrans où s’affichent les cours mondiaux de l’argent, Eric Packer n’est-il pas l’allégorie du capitalisme moderne, de plus en plus étranger au monde et aux hommes ?

Don DeLillo →

Rédigée dans une langue admirable et remarquablement traduite par Marianne Véron pour Actes Sud, cette fiction se caractérise sur le plan de l’écriture par « des  myriades d’impressions évanescentes, de descriptions à la fois abondantes et incertaines d’un réel fuyant, une écriture qui va où bon lui semble afin de donner corps à notre expérience perceptive et affective quotidienne […] » (3). En se focalisant ainsi sur le référentiel et le banal de l’espace urbain, le style de Don DeLillo tour à tour abstrait, immatériel, mais aussi minimaliste et déroutant, met à nu le nihilisme des sociétés contemporaines, écrasées par le trop plein des choses et la présence proliférante des biens de consommation dans un monde en crise, confronté désormais à une histoire et à une géographie sociales faites de fragmentations et de ruptures ; monde en archipel où personne ne croit à rien et cherche encore à donner un sens à l’absence de sens…

Bruno Rigolt

(1) François Happe, Don DeLillo, la fiction contre les systèmes, Belin Paris 2000
(2) Fabrice Leclerc (Studio Ciné Live), publié dans l’Express Culture le 23 mai 2012
(3) Arnaud Schmitt, « Espaces iconiques/Espaces collectifs dans l’œuvre de Don DeLillo » in Icones, Iconoclasmes (Collectif), Annales du CRAA (Centre de Recherches sur l’Amérique Anglophone), n° 27, page 209.

Voir aussi :
Entretien de Don DeLillo avec Slate lors de la sortie du film de David Cronenberg.
– La citation de la semaine… Michel Houellebecq

Crédits filmiques : © David Cronenberg, Alfama Films/Kinology

La citation de la semaine… Primo Levi…

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« L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre… »

L’anno scorso a quest’ora io ero un uomo libero : fuori legge ma libero…

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OCTOBRE 1944

          Nous avons lutté de toutes nos forces pour empêcher l’hiver de venir. Nous nous sommes agrippés à toutes les heures tièdes ; à chaque crépuscule nous avons cherché à retenir encore un peu le soleil dans le ciel, mais tout a été inutile. Hier soir, le soleil s’est irrévocablement couché dans un enchevêtrement de brouillard sale, de cheminées d’usines et de fils ; et ce matin, c’est l’hiver.

          Nous savons ce que ça veut dire, parce que nous étions là l’hiver dernier, et les autres comprendront vite. Ça veut dire que dans les mois qui viennent, sept sur dix d’entre nous mourront. Ceux qui ne mourront pas souffriront à chaque minute de chaque jour, et pendant toute la journée : depuis le matin avant l’aube jusqu’à la distribution de la soupe du soir, ils devront tenir les muscles raidis en permanence, danser d’un pied sur l’autre, enfouir leurs mains sous leurs aisselles pour résister au froid. Ils devront dépenser une partie de leur pain pour se procurer des gants, et perdre des heures de sommeil pour les réparer quand ils seront décousus. Comme on ne pourra plus manger en plein air, il nous faudra prendre nos repas dans la baraque, debout, sans pouvoir nous appuyer aux couchettes puisque c’est interdit, dans un espace respectif de quelques centimètres carrés de plancher.
[…]

[En tant qu’ingénieur chimiste, Primo Levi fait partie des « aptes au travail », ce qui lui permet d’échapper à la « solution finale ». Il est employé à Auschwitz III au Laboratoire de Buna-Monowitz…]

          Les camarades du Kommando m’envient, et ils ont raison ; ne devrais-je pas m’estimer heureux ? Pourtant, tous les matins, je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B.¹ et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne.

          Et puis il y a les femmes. Depuis combien de temps n’en ai-je pas vu ? À la Buna, on rencontrait assez souvent les ouvrières ukrainiennes et polonaises, en pantalon et veste de cuir, lourdes et brutales comme leurs hommes. Échevelées et suantes l’été, fagotées dans d’épais vêtements l’hiver, maniant la pelle et la pioche : nous n’avions pas l’impression d’avoir affaire à des femmes.

          Ici, c’est différent. Devant les filles du laboratoire, nous nous sentons tous trois mourir de honte et de gêne. Nous savons à quoi nous ressemblons : nous nous voyons l’un l’autre, et il nous arrive parfois de nous servir d’une vitre comme miroir. Nous sommes ridicules et répugnants. Notre crâne est complètement chauve le lundi, et couvert d’une courte mousse brunâtre le samedi. Nous avons le visage jaune et bouffi, tailladé en permanence par la main hâtive du barbier et souvent marqué de bleus et de vilaines plaies. Nous avons un cou long et noueux comme des poulets déplumés. Nos habits sont incroyablement crasseux, couverts de taches de boue, de sang et de gras ; le pantalon de Kandel lui arrive à mi-mollets, découvrant des chevilles anguleuses et poilues; ma veste me pend des épaules comme d’un portemanteau. Nous sommes pleins de puces et souvent nous nous grattons sans retenue ; nous sommes obligés de demander à aller aux latrines avec une fréquence humiliante. Nos sabots de bois, où s’accumulent en couches alternées la boue séchée et la graisse réglementaire, font un bruit épouvantable.

Se questo è un uomo, De Silva, Biblioteca Leone Ginzburg, 1947 (source : Centro internazionale di studi Primo Levi)

          Quant à notre odeur nous y sommes désormais habitués, mais les filles non, et elles ne perdent pas une occasion de nous le faire comprendre. Ce n’est pas une odeur quelconque de malpropreté, c’est l’odeur de Häftling², fade et douceâtre, celle qui nous a accueillis à notre arrivée au camp et qui s’exhale, tenace, des dortoirs, des cuisines, des lavabos et des W.-C. du Lager³. On l’attrape tout de suite et on ne s’en défait plus : « Si jeune et il pue déjà ! », c’est la formule d’accueil réservée aux nouveaux venus.

          Ces filles nous font l’effet de créatures venues d’une autre planète. Ce sont trois jeunes Allemandes, plus une Polonaise, Fräulein Liczba, qui est magasinière, et la secrétaire, Frau Mayer. Elles ont une peau lisse et rosée ; elles portent de jolis vêtements colorés, propres et chauds ; elles ont des cheveux blonds, longs et bien coiffés ; elles parlent avec grâce et bonne éducation et, au lieu de ranger et de nettoyer le laboratoire comme elles devraient le faire, elles fument des cigarettes dans les coins, mangent publiquement des tartines de confiture, se liment les ongles, cassent beaucoup d’objets en verre, et cherchent à en faire retomber la faute sur nous. Quand elles balaient, elles balaient nos pieds. Elles ne nous adressent pas la parole et font la moue quand elles nous voient nous traîner à travers le laboratoire, misérables, crasseux, gauches et trébuchant sur nos sabots. Une fois, j’ai demandé un renseignement à Fräulein Liczba ; elle ne m’a pas répondu mais s’est tournée vers Stawinoga d’un air indisposé et lui a parlé d’un ton bref. Je n’ai pas compris la phrase, mais « Stinkjude », je l’ai entendu clairement, et mon sang n’a fait qu’un tour. Stawinoga m’a dit que pour toutes les questions de travail, il fallait s’adresser directement à lui.

          Ces jeunes filles chantent, comme chantent toutes les jeunes filles de tous les laboratoires du monde, et cela nous rend profondément malheureux. Elles bavardent entre elles : elles parlent du rationnement, de leurs fiancés, de leurs foyers, des fêtes qui approchent…
— Tu vas chez toi, dimanche ? Moi non, c’est tellement embêtant de voyager !
— Moi j’irai à Noël. Plus que deux semaines, et ce sera de nouveau Noël : c’est incroyable ce que cette année est vite passée !

          Cette année est vite passée. L’année dernière, à la même heure, j’étais un homme libre : hors-la-loi, mais libre ; j’avais un nom et une famille, un esprit curieux et inquiet, un corps agile et sain. Je pensais à toutes sortes de choses très lointaines : à mon travail, à la fin de la guerre, au bien et au mal, à la nature des choses et aux lois qui gouvernent les actions des hommes ; et aussi aux montagnes, aux chansons, à l’amour, à la musique, à la poésie. J’avais une confiance énorme, inébranlable et stupide dans la bienveillance du destin, et les mots « tuer » et « mourir » avaient pour moi un sens tout extérieur et littéraire. Mes journées étaient tristes et gaies, mais je les regrettais toutes, toutes étaient pleines et positives ; l’avenir s’ouvrait devant moi comme une grande richesse. De ma vie d’alors il ne me reste plus aujourd’hui que la force d’endurer la faim et le froid ; je ne suis plus assez vivant pour être capable de me supprimer.

          Si je parlais mieux l’allemand, je pourrais essayer d’expliquer tout cela à Frau Mayer ; mais elle ne comprendrait certainement pas, et quand bien même elle serait assez intelligente et assez bonne pour comprendre, elle ne pourrait pas supporter ma vue, elle me fuirait, comme on fuit le contact d’un malade incurable ou d’un condamné à mort. Ou peut-être me donnerait-elle un bon pour un demi-litre de soupe civile.

          Cette année est vite passée.

_________________
(1) K.B.  : Krankenbau = Infirmerie
(2) Häftling = Prisonnier
(3) Lager = Camp

Primo Levi, Si c’est un homme (Se questo è un uomo)
Turin, janvier 1947.

Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 95-96 ; 109-111.
Traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger

Né à Turin en 1919, Primo Levi poursuit des études scientifiques avant d’obtenir brillamment son doctorat de chimie en 1941. Engagé pendant la guerre dans la Résistance antifasciste, il est dénoncé et arrêté le 13 décembre 1943 dans le val d’Aoste puis déporté en février 1944 au camp d’Auschwitz. De cette terrible épreuve dont il sortira à jamais meurtri (1), Primo Levi n’aura de cesse de témoigner. Si c’est un homme est ainsi une œuvre testimoniale majeure sur l’enfer concentrationnaire et l’horreur de la Shoah. Mais comment « transmettre une expérience impossible à transmettre, impossible à oublier » ? Ces propos de Liliane Atlan (2) résument toute la difficulté de surmonter une réalité qui dépasse le langage et l’entendement.

Dire l’indicible, témoigner de la réalité des camps, telle est en effet l’entreprise que poursuit Primo Levi dans Si c’est un homme. « Tous les matins », écrit-il au début de l’extrait, « je n’ai pas plus tôt laissé derrière moi le vent qui fait rage et franchi le seuil du laboratoire que surgit à mes côtés la compagne de tous les moments de trêve, du K.B. et des dimanches de repos : la douleur de se souvenir, la souffrance déchirante de se sentir homme, qui me mord comme un chien à l’instant où ma conscience émerge de l’obscurité. Alors je prends mon crayon et mon cahier, et j’écris ce que je ne pourrais dire à personne » (3).

Commencé en décembre 1945 et poursuivi jusqu’en janvier 1947, ce témoignage bouleversant répond donc d’abord à une nécessité vitale pour l’auteur. Comme il l’écrira dans la préface à l’édition italienne, « le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d’une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c’est pour répondre à un tel besoin que j’ai écrit mon livre, c’est avant tout en vue d’une libération intérieure » (4).

Dans un remarquable ouvrage qui fait le point sur l’œuvre, Éric Martinez et Stavroula Kefallonitis notent à ce titre un point essentiel : « Coucher par écrit le traumatisme [que Primo Levi] a vécu lui permet d’objectiver son expérience, de l’extérioriser, de l’accepter, voire de la dépasser. Le souvenir est trop fort et l’écriture joue pour lui un rôle de catharsis thérapeutique. Ce besoin de témoigner lui semble aussi correspondre à une urgence historique » (5). De fait, privée de liens identitaires et soucieuse de se reconstruire, l’Europe des Trente Glorieuses s’édifie sur le deuil et un certain oubli de l’holocauste : au nom de l’émancipation sociale et de la contestation de l’ordre établi, la « génération d’après » tend à renier le passé.

En contrepoint à cette insouciance, l’ouvrage de Primo Levi invite donc d’abord à la réflexion et à la prise de conscience : entre silence et mémoire, Si c’est un homme répond ainsi à un indispensable travail identitaire, autant qu’à une exigence morale.  Comme le remarque Jean-François Forges, « le but de cette écriture, c’est de transmettre pour toujours se souvenir de ceux qui ont été engloutis et qui, sans l’écrivain, seraient morts à jamais » (6). En tant qu’écrivain-témoin, Primo Levi témoigne de l’infini potentiel humain qui est de dire pour ne jamais oublier : dire pour rendre présent l’Autre. Cet aspect de l’écriture débouche sur une réflexion essentielle : la mission de l’écrivain. Parler pour ceux qui restent dans le « silence » de l’Histoire, dans l’indifférence générale, être porte-parole des autres, de ceux qui n’écrivent pas, voilà en effet pour Primo Levi le véritable sens d’une écriture digne de ce nom.

Je terminerai par ces vers bouleversants rédigés en 1946 et placés en ouverture de Si c’est un homme. Ils ont pour titre  « Shemà », qui signifie « Écoute » en Hébreu, et rappelle évidemment le Shemà Israël dans la pratique juive, prière fondatrice du service divin. Un tel titre a de quoi surprendre sous la plume de cet ingénieur chimiste, qui n’était pas croyant et revendiquait d’ailleurs assez peu avant la guerre ses lointaines origines séfarades (7). Pourtant, Primo Levi déclarera : « Je suis devenu Juif à Auschwitz […]. La conscience de me sentir différent m’a été imposée […]. En ce sens, Auschwitz  m’a donné quelque chose qui est resté. En me faisant me sentir juif, Auschwitz m’a incité à récupérer après, un patrimoine culturel que je ne possédais pas avant » (8)…

De tels propos permettent sans doute de mieux comprendre le titre donné par Primo Levi : « Shemà »… Comme si la poésie permettait de restituer au langage sa véritable fonction, qui est de sauver l’humain dans l’homme. Au-delà du récit autobiographique, Se questo è un uomo est surtout un appel sur le sens même de l’écriture et de l’existence. C’est dans la rencontre avec l’autre que l’écriture est mouvement d’adhésion, engagement, « Shemà », c’est-à-dire appel à la Parole et donc à l’Écoute, seuls remparts contre la déshumanisation et l’oubli qui guettent toujours notre quotidien le plus brûlant…

Bruno Rigolt

SHEMÀ

Vous qui vivez en toute quiétude Voi che vivete sicuri
Bien au chaud dans vos maisons, Nelle vostre tiepide case,
Vous qui trouvez le soir en rentrant Voi che trovate tornando a sera
La table mise et des visages amis, Il cibo caldo e visi amici,
Considérez si c’est un homme Considerate se questo è un uomo
Que celui qui peine dans la boue, Che lavora nel fango
Qui ne connaît pas de repos, Che non conosce pace
Qui se bat pour un quignon de pain, Che lotta per mezzo pane
Qui meurt pour un oui ou pour un non. Che muore per un sì o per un no.
Considérez si c’est une femme Considerate se questa è una donna,
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux Senza capelli e senza nome
Et jusqu’à la force de se souvenir, Senza più forza di ricordare
Les yeux vides et le sein froid Vuoti gli occhi e freddo il grembo
Comme une grenouille en hiver. Come una rana d’inverno.
N’oubliez pas que cela fut, Meditate che questo è stato
Non, ne l’oubliez pas. Vi comando queste parole.
Gravez ces mots dans votre cœur. Scolpitele nel vostro cuore
Pensez-y chez vous, dans la rue, Stando in casa andando per via,
En vous couchant, en vous levant ; Coricandovi alzandovi ;
Répétez-les à vos enfants. Ripetetele ai vostri figli.
Ou que votre maison s’écroule, O vi si sfaccia la casa,
Que la maladie vous accable, La malattia vi impedisca,
Que vos enfants se détournent de vous. I vostri nati torcano il viso da voi.

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Notes

(1) Le suicide de Primo Levi le 11 avril 1987, à l’âge de 68 ans, en est la preuve douloureuse.
(2) Liliane Atlan, Un opéra pour Terezin. Cité par Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, Jean-Claude Lattès, Paris 1996.
(3) Primo Levi, Si c’est un homme, traduit de l’italien par Martine Schrwoffeneger. Éd. Laffont « Bouquins », Paris 2005, pages 109-110.
(4) « Il bisogno di raccontare agli « altri », di fare gli « altri » partecipi, aveva assunto fra noi, prima della liberazione e dopo, il carattere di un impulso immediato e violento, tanto da rivaleggiare con gli altri bisogni elementari; il libro è stato scritto per soddisfare a questo bisogno; in primo luogo quindi a scopo di liberazione interiore ».
(5) Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001, page 18.
(6) Jean-François Forges, Éduquer Contre Auschwitz, histoire et mémoire, ESF éditeur, Paris 1997, page 122.
(7) D’ailleurs lors d’un entretien avec Ferdinando  Camon, il déclarera : « Je suis obligé de dire qu’Auschwitz a été pour moi une telle expérience qu’elle a balayé tout reste d’éducation religieuse que j’avais pu recevoir »…
(8) Entretien réalisé par Giorgio de Rienzo pour Famiglia Christiana, n°29, 20 juillet 1975 : « Sono diventato ebreo in Auschwitz, prima non mi sentivo tale. La coscienza di sentirmi diverso mi è stata imposta. […] Auschwitz mi ha però dato qualcosa, che è rimasto. Facendomi sentire ebreo mi ha sollecitato a recuperare, dopo, un patrimonio culturale che prima non possedevo. »

Quelques ouvrages…

– Stavroula Kefallonitis, Éric Martinez, Connaissance d’une œuvre : Primo Levi Si c’est un homme, Bréal, Paris 2001. De larges extraits sont consultables sur Google-livres.
– Philippe Mesnard, Primo Levi : Le passage d’un témoin, Fayard, collection « Documents », Paris 2011. Philippe Mesnard est professeur de littérature générale et comparée à l’Université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et directeur de la Fondation Auschwitz de Bruxelles. De larges extraits sont consultables sur Google-livres.


Même si vous ne comprenez pas l’italien, les images parleront d’elles-mêmes…