BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 2B/ Extraordinaire, monstruosité et métamorphose

Cours précédents déjà mis en ligne :

Niveau de difficulté de ce cours :  facile à moyen ★★

B/ Extraordinaire, monstruosité et métamorphose


agata_kawa_1Agata Kawa,  « Le Souffle/Femme-Renard », 2015 (détail)
Aquarelle, encre, crayons, chlorophylle, pollen, broderies, perles, matériaux d’origine organique et végétale

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Dans

Des monstres et prodiges (1573), Antoine Paré désignait la monstruosité comme ce qui s’écarte de « l’ordinaire cours des choses »¹. Une telle acception ramène en tout point à la définition de l’extraordinaire : « Qui étonne, choque, parce qu’il n’est pas conforme à la norme prévisible ou attendue » (CNRTL). D’ailleurs, n’entend-on pas dire parfois que quelque chose est « géant », « génial », « monstrueux » pour caractériser un phénomène hors-norme ?

De fait, le monstre c’est d’abord « un individu dont la morphologie est anormale, soit par excès ou défaut d’un organe, soit par position anormale des membres […], qui provoque la répulsion par sa laideur, sa difformité », [qui] « est contre nature » (CNRTL). Ainsi est-il souvent réifié, c’est-à-dire réduit à l’état de chose : absurde, incongru, le monstre n’est plus humain, il est monstrueux, c’est-à-dire « contraire à l’ordre naturel des choses, à la bienséance ou à la morale ».

Parce qu’il est hors norme, contraire à la nature, le monstrueux nous confronte tout d’abord à notre propre humanité. Ce qui frappe en effet chez les monstres et autres créatures fantastiques ou mythologiques, c’est la manière dont ils amènent à questionner notre réalité, dont ils sont en fait la transcription. Si les mythes et légendes semblent donc abolir le réel en perturbant l’espace et le temps, ils transposent des sentiments et des désirs bien humains. Ainsi le Léviathan, dont la puissance extraordinaire déchaîne les tempêtes, a inspiré à Thomas Hobbes en 1651 son fameux traité politique « dans lequel le monstre symbolise l’État et sa puissance hiérarchisée »².

← Lorenzo Mattotti, illustration tirée de l’album Docteur Jekyll & Mister Hyde
(scénario de Jerry Kramsky), Casterman, 2002.

De même, l’ascension de l’indomptable cheval ailé Pégase vers le firmament en fait une figure de l’inspiration et de la créativité humaine. N’est-ce pas avec le sang de l’Hydre qu’Ulysse, en empoisonnant ses flèches, parviendra à vaincre ses ennemis ? Par sa puissance symbolique, le minotaure mi-homme mi-taureau, ne renvoie-t-il pas l’homme à ses propres démons ? Et Frankenstein ou Mr. Hyde ne réveillent-ils pas le monstre qui sommeille en chacun de nous selon le principe d’un dédoublement manichéen ?

« Ainsi le personnage de Stevenson synthétise les deux grandes figures romantiques du savant, Faust et Frankenstein. Comme Frankenstein, il veut rivaliser avec Dieu, il veut changer les règles de la nature ; mais en cherchant à maltraiter l’évolution, il se condamne à refaire le chemin en sens inverse : d’homme il se fait bête velue, d’être moral il devient pur instinct et vice. Son pacte faustien, il ne le signe pas avec un quelconque Méphistophélès, il le signe avec lui-même, ou plutôt avec la bête, cet autre en lui-même : après tout le mot « Diable » ne vient-il pas du grec diaballein, désunir séparer ? »³.

La monstruosité

« La monstruosité amène tout d’abord à une réflexion sur la peur de l’inconnu. « Le monstre effraie parce qu’il évoque la possibilité d’une structure du chaos. Il est un marasme fonctionnel. Or, du point de vue de l’homme, cette formation contraire aux lois de la nature doit être punie d’une manière ou d’une autre. Ainsi observe-t-on souvent l’impression, chez le personnage moderne, d’être partagé psychiquement. Son comportement devient alors ambigu et son apparence change au gré des humeurs et des circonstances, à l’instar des nains des traditions celtique et germanique. Celui qui se retrouve devant cette sorte de monstre découvre une personnalité protéiforme, c’est-à-dire multiple, fluctuante et dangereusement insaisissable. »

Maud Massila, « Le monstre à visage humain »
Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine, volume X, Cahiers Kubaba, Université de Paris-I Panthéon Sorbonne, Paris  L’Harmattan 2007, page 17.

 

Par opposition à l’ordre de la raison qui fonde la beauté de l’humain comme de l’univers selon un principe d’équilibre, le monstre a contrario est la déformation de cette harmonie. « Dans bien des modèles cosmogoniques, le monstre incarne le désordre avant l’ordre, et symbolise le monde à l’état brut » avant sa conquête par l’homme »⁴. Il est « le vivant de valeur négative », une « contre-valeur vitale », « la négation du vivant par le non-viable » (Georges Canguilhem⁵). Il apparaît ainsi comme un accident de la nature, une anomalie génétique, une sorte d’animal pourvu de qualités sensitives.

Là où la raison appelle la connaissance, la monstruosité opère à l’opposé une déconstruction des enjeux mêmes de la connaissance pour devenir un phénomène de foire, un événement extraordinaire qui échappe à toute mesure, qui apparaît comme étranger à l’ordre de la raison. Christine Ferlampin-Acher note très justement : « la morphologie du monstre est marquée par une pluralité sans harmonie. Il est hirsute, hérissé d’appendices, cornes, dents, queue… l’idéal médiéval –le corps fuselé de la levrette, la masse parfaitement structurée du coursier, la longue silhouette de la jeune fille– est bafoué »⁶.

Un aspect important du monstrueux est en effet l’excès, le dépassement des limites du possible. Face au normal, il représente l’étranger, le bizarre, la folie, l’anormal, le pathologique. Il est à l’opposé de la norme puisqu’il est extra-ordinaire : en ce sens il est subversif ; sa difformité devient une animalité : que l’on pense à ces hommes à tête d’animal, têtes hybrides et grotesques qui se produisaient dans les cirques ou sur les Boulevards : l’homme chien au XIXe siècle, l’homme-lion ou Elephant-man exhibés comme des curiosités, des bêtes à tête humaine. Comme l’indique justement François Dagonet, « il s’agissait, à travers eux, de portraitiser le vice, la perversion, le fantastique, le chaos, le diabolique »⁷.

Parce qu’il est contre-nature, le monstre invite tout autant à une réflexion sur l’extraordinaire que sur la normalité dont il conteste avec une part de provocation les codes : certaines créatures mi-hommes, mi-monstres comme le loup-garou, vont jusqu’à remettre en question la rupture entre l’humanité et le règne animal : « Le loup-garou se métamorphose les nuits de pleine lune et dévore ses proies avant de reprendre forme humaine aux premières lueurs de l’aube. […] Preuve de sa double nature, son corps redevenu humain garde les stigmates de ses activités nocturnes »⁸.

Francis Bacon
ou le « monstre de peinture »

bacon_photoFrancis Bacon, peintre anglais de Pierre Koralnik est un documentaire (Suisse, 1964) d’une vérité à fleur de peau sur la souffrance exacerbée de Fancis Bacon, peintre britannique disparu en 1992 à l’âge de 82 ans. Bacon évoque de façon exacerbée et volontairement provocante « combien adolescent il dégoûtait tout à fait ses parents, et comment alors son père l’avait cédé (vendu ?) à 16 ans à un « enleveur de chevaux » ? Terme traité comme une erreur de langue rectifiée en « éleveur » par le cinéaste, alors que Bacon connaît et sait utiliser le français avec pertinence […] »⁹.

Ce 

polymorphisme est très apparent dans plusieurs toiles du peintre Francis Bacon (Dublin 1909−Madrid 1992) dont les célèbres autoportraits monstrueux déforment l’humain au point de l’animaliser.

Surnommé le « monstre de peinture », cet artiste anglais « veut rendre la crudité et la cruauté »*. Ce que je veux faire, écrit Bacon, c’est restituer le sujet dans le système nerveux ». Le grotesque métaphysique est en fait pour Francis Bacon, une condition pour exister.

* Jean-Claude Beaune, La Vie et la mort des monstres, Seyssel Éditions Champ Vallon 2004, page 89.

Par leur structure duelle, les tableaux de Bacon amènent à une réflexion sur la nature du monstre. Un grand nombre d’autoportraits accentuent en effet la relation entre visage normal et son pendant menaçant. Ce jeu de reconnaissance et de distinction amène à une sorte de confrontation du personnage avec son double à tel point qu’on finit par ne plus savoir « laquelle des deux entités est véritablement monstrueuse : c’est la vision même de cette impossible dualité, qui instaure un malaise. […] L’incarnation infernale complète son modèle et lui donne une valeur nouvelle. Elle révèle dans ce cas un point de vue philosophique tout attaché à la manière et à sa puissance d’engendrement. On perçoit chez l’inventeur du double une fascination pour les pouvoirs occultes et pour les puissances d’engendrement »10.

bacon-autoportrait_1976Francis Bacon, « Autoportrait », 1976

« A partir de son œuvre, l’homme contemporain se trouve brusquement capable de connaître ce mélange de violence, d’angoisse, de peur du sacré, de désir, de désespoir, de déchéance, de recherche de l’amour, d’abjection animale présent en lui, cette manière devenant nécessairement constitutive de la beauté. »

Luigi Ficacci, Francis Bacon, Taschen 2005

 

« Au nom du pire »…

Bestialisation et animalisation vont de pair : face au grand Art et à la Science qui se doivent de créer des normes, c’est-à-dire un savoir établi, le monstrueux relève de l’infra-humanité. Il n’implique pas seulement un écart à la norme : il connote l’échec de l’être humain, son abandon par Dieu. Car il n’est plus créée « au nom du Père » mais « au nom du pire » : sa déviance physique fait de lui un déviant moral, un pêcheur, un paria, comparable à un animal : selon Malebranche, le monstre est michel_ange_adamle produit déviant des lois générales qui régissent l’agencement de la matière : « les lois générales de la nature ont amené des accidents qui ont fait naître des monstres ». La question du monstre relève donc du spectaculaire, de la monstration. Par son statut et sa forte exposition médiatique dans la deuxième moitié du XIXe siècle, notamment en France et dans l’Angleterre victorienne, donc dans des sociétés qui mettent en avant le narcissisme de l’image, le monstre est son contraire : il est une déviation de la beauté. « Montré du doigt » comme un phénomène de foire, on peut le regarder, le toucher, car il est en position d’objet, de marchandise, de produit de consommation dénué de facultés sociales. À la différence du pointé du doigt religieux comme on peut le voir dans les fresques que Michel-Ange a peintes pour la Chapelle Sixtine où le pointé du doigt de Dieu crée Adam, le monstre devient le produit de la surenchère médiatique : exclu du paradis de la bonne conscience sociale, il est exposé comme un phénomène sensationnel dans les foires et les cabinets médicaux.

Regardez attentivement le document suivant, qui est une affiche d’un « musée d’anatomie » (1875), particulièrement la façon dont il mêle au voyeurisme le plus brutal, une prétendue justification scientifique : c’est ainsi que le spectacle de foire s’affuble pompeusement de l’expression à rallonge : « Exposition du Grand Musée d’Anatomie, d’Anthropologie et d’Histoire naturelle ». Particulièrement au XIXe siècle, la tératologie, qui est l’étude scientifique des malformations congénitales, va souvent mêler aux préoccupations naturalistes le voyeurisme le plus abject :

hommes_chiens_afficheAffiche de l’exposition d’un « musée d’anatomie » (1875)
Document extrait de l’ouvrage de Pierre Ancet, Phénoménologie des corps monstrueux, Paris PUF 2015

Le monstre, phénomène de foire

« Avec des phénomènes de foire, on se trouve, d’emblée, face à des corps anormalement constitués et face un espace délimité, régi par ses propres lois. À Neuilly, à Saint-Cloud ou à Vincennes, aux confins de la ville, la foire appelle et implique le monstre puisqu’elle l’exhibe et s’en nourrit. Particulièrement propice à la tératogonie, l’espace forain met en scène le corps dans sa beauté et sa laideur, sa force et sa faiblesse, ses anomalies, dysfonctionnements et mystères. Clinique publique, physiologie donnée en pâture aux badauds, fête parfois macabre, la foire est avant tout un spectacle où le corps et le monstre font les frais de la représentation. Or pour la fin du XIXe siècle, le corps et le monstre ne sont souvent qu’une seule et même chose. D’où l’importance de lieu comme la foire, spécialement conçu pour l’exhibition. »

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Evanghélia Stead, Le Monstre, le singe et le fœtus : Tératogonie et Décadence dans l’Europe fin-de-siècle, Genève Droz 2004, page 159

Comme le montre très bien Pierre Ancet à propos de l’homme-éléphant« le regard porté à l’époque sur le corps d’autrui recherche le sensationnel. La vision du monstre est l’inverse d’une contemplation. Elle est la recherche d’une excitation, d’une sensation forte comme dans nos parcs d’attractions actuels. On peut comparer la sensation physique liée au corps difforme à l’attirance produite par un corps nu. Autant dans la société victorienne le corps érotique et le sexe étaient profondément refoulés, autant le rapport au corps difforme ne pose aucun problème de conscience et autorise toutes les exhibitions. Il faut bien comprendre que cette forme de voyeurisme n’est nulle part condamnée. L’institution médicale les recommande à titre édifiant. Toutes les couches de la société s’y livrent. Les albums de photographies de famille sont ornés de l’image de l’homme-éléphant, la meilleure société défile dans sa chambre d’hôpital. »11

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Parcours de lecture 1
Victor Hugo : le monstre, entre sublime et grotesque

  • Le monstre Quasimodo dans Notre-Dame de Paris 
  • Gwynplaine dans l’Homme qui rit

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  • Notre-Dame de Paris (1831)

La scène se passe à la fin du Moyen Âge. Pour se divertir, le peuple de Paris décide de procéder à l’élection du « pape des fous », un concours de grimaces.

« C’était une merveilleuse grimace, en effet, que celle qui rayonnait en ce moment au trou de la rosace. Après toutes les figures pentagones, hexagones et hétéroclites qui s’étaient succédé à cette lucarne sans réaliser cet idéal du grotesque qui s’était construit dans les imaginations exaltées par l’orgie, il ne fallait rien moins pour enlever les suffrages, que la grimace sublime qui venait d’éblouir l’assemblée. Maître Coppenole lui-même applaudit ; et Clopin Trouillefou, qui avait concouru, et Dieu sait quelle intensité de laideur son visage pouvait atteindre, s’avoua vaincu. Nous ferons de même. Nous n’essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre*, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit œil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles tandis que l’œil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là,, comme les créneaux d’une forteresse, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d’un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d’étonnement et de tristesse. Qu’on rêve, si l’on peut, cet ensemble.

L’acclamation fut unanime. On se précipita vers la chapelle. On en fit sortir en triomphe le bienheureux pape des fous. Mais c’est alors que la surprise et l’admiration furent à leur comble. La grimace était son visage.

Ou plutôt toute sa personne était une grimace.
[…]
On eût dit un géant brisé et mal ressoudé.

Quand cette espèce de cyclope parut sur le seuil de la chapelle, […] la populace le reconnut sur-le-champ, et s’écria d’une voix:

– C’est Quasimodo, le sonneur de cloches ! c’est Quasimodo, le bossu de Notre-Dame !Quasimodo le borgne! Quasimodo le bancal ! Noël ! Noël !**

On voit que le pauvre diable avait des surnoms à choisir.

– Gare les femmes grosses*** ! criaient les écoliers.
– Ou qui ont envie de l’être, reprenait Joannes.

Les femmes en effet se cachaient le visage.

– Oh! le vilain singe, disait l’une.
– Aussi méchant que laid, reprenait une autre.
– C’est le diable, ajoutait une troisième. »

Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, Livre 1, chapitre V, 1831
* tétraèdre : à quatre faces.
** Noël : cri de joie.
*** grosses: enceintes.

Comme nous le voyons à travers cette description, le monstre n’existe plus en tant qu’homme : tout d’abord comparé à un « singe », il n’est qu’un phénomène de foire dont le corps, transformé en spectacle, est mis à distance de la société normale pour en faire un objet de curiosité, un bouffon tragique : il devient celui dont on peut se moquer légitimement, dont le rire peut disposer librement. Comparé également à un « diable », il est en outre associé par la foule à la figure du mal.

Ce très beau texte permet aussi d’interroger notre rapport à la différence. Le rire de rejet est ainsi un refus de l’altérité et plus encore une légitimation de la violence permettant à celui qui rit de triompher de l’échec et du vide existentiels en dénaturant l’autre, et de s’affranchir, par procuration, de la loi morale. Le rieur devient Dieu, et celui qui fait l’objet de la moquerie est en quelque sorte une marionnette dont le rieur se plait à tirer les ficelles.

Charles Lughton, magistral dans Quasimodo (The Hunchback of Notre Dame) de  William Dieterle (1939)

L’Homme qui rit  (1869)

Dans ce roman historique, social et philosophique, dont l’action se déroule en Angleterre au début du XVIIIe siècle, Victor Hugo évoque les destins croisés de plusieurs personnages. Parmi eux, Gwynplaine « l’homme qui rit », défiguré alors qu’il était enfant, devient malgré lui la vedette incontestée des foires de la vieille Angleterre où la vision de son visage déformé cause l’hilarité générale…

Dessin à l’encre de Victor Hugo →

« C’est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. […] Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l’aggravaient. […]

Qu’on se figure une tête de Méduse gaie.

Tout ce qu’on avait dans l’esprit était mis en déroute par cet inattendu, et il fallait rire.

L’art antique appliquait jadis au fronton des théâtres de la Grèce une face d’airain joyeuse. Cette face s’appelait la Comédie. Ce bronze semblait rire et faisait rire, et était pensif. Toute la parodie, qui aboutit à la démence, toute l’ironie, qui aboutit à la sagesse, se condensaient et s’amalgamaient sur cette figure ; la somme des soucis, des désillusions, des dégoûts et des chagrins se faisait sur ce front impassible, et donnait ce total lugubre, la gaîté ; un coin de la bouche était relevé, du côté du genre humain, par la moquerie, et l’autre coin, du côté des dieux, par le blasphème ; les hommes venaient confronter à ce modèle du sarcasme idéal l’exemplaire d’ironie que chacun a en soi ; et la foule, sans cesse renouvelée autour de ce rire fixe, se pâmait d’aise devant l’immobilité sépulcrale du ricanement. Ce sombre masque mort de la comédie antique ajusté à un homme vivant, on pourrait presque dire que c’était là Gwynplaine. Cette tête infernale de l’hilarité implacable, il l’avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules d’un homme, le rire éternel !

Comme nous le voyons dans ce passage, le phénomène de l’exhibition va de pair avec l’exclusion dont Gwynplaine est victime : créature hors norme, il est littéralement un monstre burlesque, mais d’autant plus tragique, qu’il rit malgré lui : « C’est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non ». Pareille description fait du monstre l’archétype du faible, de l’exclu, de l’être bizarre, frustré, refoulé. Comme pour Quasimodo ou la créature de Frankenstein de Mary Shelley, ce qui domine ici est bien l’opposition entre l’apparence —le masque difforme et grotesque que Gwynplaine propose aux autres hommes, celui de l’homme qui rit—, et ce qu’il est réellement, un homme intelligible et sensible, qui ne rit pas.

« le monstre est voué à l’exclusion » 

 

Passager clandestin de la littérature, le monstre habite des romans et des récits dont la lecture procure un plaisir difficile à avouer. […] Qui sont ces monstres ? De malheureuses victimes de malformations physiques que les camelots exhibent dans les foires et dont le commerce a donné naissance à d’odieuses pratiques de mutilation, comme le montre Victor Hugo dans L’Homme qui rit ? Ou des êtres malveillants dont les anomalies physiques exhibent la perversité ? Doués d’une ambiguïté fondamentale, les monstres suscitent peur et pitié, répulsion et fascination.

Condamnés à l’exclusion, ils incarnent d’abord la différence. Affligés de difformités morphologiques, ils provoquent une répulsion et une interrogation. Des êtres d’une apparence aussi étrange induisent par analogie un jugement moral, hâtif, mais vite porté par le bon sens populaire et habilement exploité par les esprits cultivés, comme le prouve la chasse aux sorcières menée par les Inquisiteurs au Moyen Âge. De tels vices physiques ne peuvent que manifester la noirceur de l’âme. L’horreur engendrée par les monstres fait planer une menace de mort qu’il est urgent de repousser : le monstre est voué à l’exclusion.

Mais les secrets qu’il laisse entrevoir sur les mystères de la vie humaine suscitent simultanément une curiosité bien proche du désir. Le désordre et le mal que représente le monstre ne sont-ils pas le signe d’une transgression des tabous, des interdits élaborés par la civilisation, pour sa sauvegarde, mais au détriment de jouissances inavouées ?

[…] Mais le monstre est le double dégradé de l’être idéal, tout comme le diable l’est de Dieu, et l’interdit n’est que l’envers du désir. Le monstre est ambivalent, comme l’angoisse qu’il suscite. Cette ambivalence se raffine lorsque le dédoublement ne se manifeste plus dans un objet extérieur, mais qu’il est vécu comme une division ou une permutation du moi. C’est ce que révèle le dédoublement du Dr. Jekyll en Mr. Hyde qui avoue sa certitude de la dualité de sa personnalité, ou la perte d’identité, délire diabolique, qui torture Médard dans Les Elixirs du Diable. Les vampires, les plus primitifs des monstres, parents de la Chimère, personnifient aussi nos désirs de longévité, d’ubiquité et de volupté : ils suscitent ainsi, dans la conscience raisonnable, la peur qu’impliquent de tels excès.

Claire Caillaud, « Les délices de la peur »,
revue Textes et documents pour la classe, décembre 1995.

 

 Le véritable monstre, c’est l’homme…

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1817), dernier chapitre
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À la fin du roman, la créature monstrueuse, œuvre du Docteur Frankenstein, s’adresse au narrateur…
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Je ne demande pas de compassion pour ma misère. Jamais personne ne m’accordera sa sympathie. Quand je l’ai recherchée pour la première fois, je tenais à partager avec autrui l’amour de la vertu ainsi que les sentiments de bonheur et d’affection qui habitaient mon être. Maintenant que cette vertu n’est plus qu’une ombre, que le bonheur et l’affection ont fait place à un désespoir amer et détestable, que me reste-t-il pour susciter la sympathie ? […] Autrefois, j’espérais follement rencontrer des êtres qui, oubliant ma laideur, m’aimeraient pour les qualités dont je savais faire montre. Je me nourrissais de pensées élevées d’honneur et de dévouement. Hélas, le crime m’a désormais rabaissé à un rang inférieur à celui de l’animal le plus vil. […] Quand je songe à la liste effrayante de mes péchés, je ne puis croire que je fus bien cette créature dont l’esprit était rempli de visions sublimes et transcendantes de la beauté et de la majesté de la bonté. Mais ainsi va la vie, l’ange déchu devient un démon malfaisant. Pourtant, cet ennemi de Dieu et des hommes, lui-même, avait des amis et des compagnons dans sa désolation ; hélas, je suis seul.
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© Gallimard Folio Plus, Traduit de l’Anglais par Paul Couturiau, 2008.

En fait, comme nous le comprenons bien, le monstre n’est pas celui qu’on croit : la laideur monstrueuse des uns révèle la laideur morale et « l’inhumaine comédie » du monde. Dans Elephant Man (1980), David Lynch décrit ainsi magistralement le calvaire de John Merrick, exposé comme un phénomène de foire parce qu’il ne correspond pas « à la règle générale entendue comme une norme »12 : le monstre, c’est bien l’humanité elle-même qui le génère par son inhumanité, par sa démesure destructrice, cynique et immorale.

Comme le remarque très bien Éric Dufour à propos d’Elephant Man, « l’exhibition du monstre, dans un film qui semble toutefois relayer le dispositif du cirque, puisqu’il diffère l’apparition de la difformité physique et en fait un spectacle comme à la foire, est le corrélat d’une interrogation qui surgit au sein de la narration : qui est le véritable monstre ? Ne sont-ce pas plutôt ceux qui, sous leur normalité physique, se révèlent être des monstres moraux  » ? 13 

La fin du roman  Frankenstein de Mary Shelley est à ce titre très intéressante : en présentant le monstre comme la conséquence du prométhéisme accru et incontrôlé de l’homme moderne, forme de « surenchère organisée dans l’extraordinaire » (B.O.), l’auteure défie les taxinomies, c’est-à-dire la classification des espèces selon des normes dichotomiques, si en vogue au XIXe siècle : dans des sociétés sérialisées à l’extrême où le rêve eugéniste tend à définir les individus selon des critères de perfection physique qui apparentent idéalement l’homme à un dieu, la créature de Mary Shelley nous rappelle l’existence d’une autre dimension : l’extraordinaire de la créature, c’est précisément son humanité. Il n’est plus ce « vivant de valeur négative » (G. Canguilhem) que nous évoquions au début de notre étude, il est l’humanité de l’homme, c’est-à-dire sa conscience.


Freaks : une réflexion sur la condition humaine 

Réalisé en 1932 par Tod Browning, Freaks, (traduction française : La Monstrueuse Parade) est un film américain culte qui amène à une réflexion majeure sur la condition humaine par le biais de la monstruosité. Le point de vue adopté par le réalisateur est toujours celui des monstres.

cleopatra_freaks_1Le film raconte de la façon la plus crue comment Hans, lilliputien dans un cirque, tombe amoureux de la grande et belle trapéziste Cléopâtre : flattée et amusée au départ, celle-ci se joue du désarroi de Hans et méprise les « monstres » de la troupe : victime de ses moqueries, les « freaks », se vengent…

« Ils

boivent, mangent, fument, font leur lit, se marient, ont des enfants, discutent, se disputent, se font du souci, observent ce qui se déroule autour d’eux, aident l’un des leurs… Ils sont toujours aperçus au repos et non au travail, mais les gestes quotidiens qu’ils effectuent sont manifestement les leurs dans le spectacle : tenir une fourchette ou un verre avec l’un de ses pieds pour manger et boire, marcher avec ses mains, saisir et allumer une cigarette avec sa seule bouche afin de fumer… Le simple fait de boire, manger ou fumer devient un numéro monstrueux. […] L’une des grandes forces – inventions ? – de Browning est ainsi de faire jouer le naturel à des êtres singuliers. […] Quant à Cleopatra, si sa monstruosité est d’abord morale, quelques éléments indiquent son hybridation à venir. Trapéziste et belle femme, elle tient du génie aérien qu’est la sylphide. En bonne vamp, elle a à voir avec de nombreuses créatures mythologiques […] qui s’en prennent aux hommes qu’elles séduisent et affaiblissent. Par son comportement de femme avide, elle est assimilable à une harpie dont elle possède finalement presque le physique (un corps de vautour et une tête de femme). Enfin, en refusant d’appartenir à la tribu cleopatra_freaks_2des phénomènes par l’union, Cleopatra est condamnée à y entrer par la manière forte. Freaks est aussi le récit du cheminement qui conduit Hans à s’accepter comme il est et Cleopatra à incarner physiquement sa monstruosité. D’« oiseau de paradis » (filmé
en contre-plongée) évoluant dans les airs de la piste de cirque, elle devient femme-canard (saisie en plongée) clouée au sol dans un box de sideshow. Freaks est donc fondamentalement un film sur l’acceptation des corps monstrueux par eux-mêmes. »

Boris Henry, « Dossier Freaks » (Lycéens et Apprentis au cinéma), page 7.

En remettant en cause l’ordre qui assigne à chaque chose sa place, l’extraordinaire amène donc à une profonde réflexion sur la condition humaine par le biais de la monstruosité, comme apte à réordonner le réel selon une logique de questionnement autant social que moral : comment voyons-nous ce qui n’est pas ordinaire ? Quelle est la légitimité de nos critères de jugement et de nos réquisitoires ? Qu’est-ce qu’un prodige s’il fait dé-naître l’enfant qui est dans l’homme, le cœur qui est dans l’âme ?


Parcours de lecture 2
Franz Kafka : La Métamorphose

Rédigée en 1912 dans un contexte de crise politique, sociale et familiale grave, La Métamorphose de l’écrivain tchèque Franz Kafka entretient le malaise et la perplexité. Derrière le point de départ fantastique de la nouvelle se cache en effet un sens symbolique et métaphysique qui altère volontairement les conventions et les codes du romanesque. Dans ce passage du chapitre 3, Gregor, personnage banal métamorphosé en insecte, profite d’un moment d’inattention de la famille qui l’a cantonné dans sa chambre, pour écouter sa sœur Grete jouer du violon.

La sœur se mit à jouer ; le père et la mère suivaient attentivement, chacun de son côté, les mouvements de ses mains. Gregor, attiré par le violon, s’était risqué un peu plus loin en avant, et avait déjà la tête dans la salle. […] avec la poussière qui régnait dans sa chambre et qui volait au moindre mouvement, il était, lui aussi, couvert de saletés ; il entraînait avec lui des bouts de fil, des cheveux, des restes de nourriture, accrochés sur son dos et sur ses flancs ; et son indifférence à tout était par trop grande pour qu’il se mît sur le dos, comme il le faisait avant, plusieurs fois par jour, afin de se nettoyer contre le tapis. Or malgré l’état où il se trouvait, il n’eut pas scrupule à s’avancer quelque peu sur le plancher impeccable de la salle.

Au demeurant, personne ne lui prêtait attention. La famille était entièrement requise par le violon ; les locataires en revanche […] en avaient assez de toute cette séance, et ce n’était plus que par politesse qu’ils acceptaient d’être dérangés.

[…] Gregor rampa un peu plus loin encore, gardant la tête au ras du plancher […] Était-il un animal, alors que la musique le bouleversait tant ? Il avait l’impression que s’ouvrait devant lui un chemin vers la nourriture inconnue à laquelle il aspirait. Il était résolu à progresser jusqu’à la sœur, à tirer un petit coup sur sa jupe pour lui suggérer que si elle voulait bien, elle n’avait qu’à venir avec son violon chez lui, car personne ici n’appréciait sa musique comme il le ferait, lui. Il avait l’intention de ne plus la laisser sortir de sa chambre, du moins tant qu’il serait en vie. Pour la première fois, son aspect effrayant lui servirait à quelque chose : il se voyait gardant en même temps toutes les portes de sa chambre et repoussant les assaillants de son souffle rauque. La sœur, elle, ne devait pas être contrainte, il faudrait qu’elle demeurât chez lui de son plein gré ; il faudrait qu’elle restât sur le canapé assise à côté de lui, qu’elle abaissât son oreille jusqu’à lui, et il lui confierait alors qu’il avait eu la ferme intention de l’envoyer au conservatoire et que, si ce malheur n’était pas arrivé entre-temps, il l’aurait annoncée à tout le monde à Noël dernier — Noël était passé, c’est bien cela ? —, et ce sans tenir compte d’aucune objection. Après cette explication, la sœur, bouleversée, éclaterait en larmes ; Gregor se hausserait jusqu’à son épaule et embrasserait son cou qui était dégagé, car depuis qu’elle allait au magasin, elle ne portait ni ruban, ni col.

« Monsieur Samsa ! » cria au père le monsieur du milieu, en pointant le doigt, sans un mot de plus, vers Gregor qui avançait lentement. Le violon se tut ; le locataire commença par sourire en hochant la tête en direction de ses amis, puis regarda de nouveau vers Gregor. Au lieu de chasser Gregor, le père parut considérer comme plus urgent de rassurer les locataires, bien qu’ils ne fussent pas émus du tout et que Gregor semblât les divertir beaucoup plus que le violon. Il se hâta d’aller vers eux et tenta, bras largement écartés, de les refouler dans leur chambre, en s’interposant pour les empêcher de regarder Gregor. Alors ils commencèrent à se fâcher un peu, sans que l’on pût décider si c’était à cause de l’attitude du père ou s’ils étaient en train de découvrir qu’ils avaient eu, sans le savoir, un voisin de chambre tel que Gregor.

Ce passage, très caractéristique de l’univers kafkaïen, est une véritable métaphore du tragique de la condition humaine. Au départ, la scène décrite semble totalement absurde. Rejetant délibérément la littérature d’épouvante, l’auteur refuse de se complaire dans l’horrible et choisit au contraire de s’en distancer. L’histoire est en effet présentée comme une série de faits réels. Cela explique en partie le manque d’étonnement des personnages. On a plutôt l’impression de pantins ou de simples figurants de théâtre réduits à un rôle caricatural.

Cette façon de prendre distance avec la tragédie racontée est caractéristique de l’expressionnisme kafkaïen : apparu au début du vingtième siècle, l’expressionnisme est la projection d’une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au lecteur une réaction émotionnelle. Tout le réalisme de la scène semble progressivement déformé au point de devenir oppressant. Pour atteindre une plus grande intensité expressive, le narrateur omniscient n’hésite pas à apporter un grand nombre de détails : Kafka prend ici le contre-pied d’une position fantastique en proposant une description dénuée de tout effet spectaculaire.

En fait, le sens latent est à découvrir dans les lignes du récit : celui d’une tragédie familiale et d’un drame social : chassé par les siens, relégué dans la saleté de sa chambre, Gregor vit la séparation et la solitude : il est l’archétype du monstre, de l’étranger, de l’incompris. L’espace de La Métamorphose est circonscrit par des fenêtres et des portes qui ont pour fonction d’être des frontières. On voit très bien dans ce passage une séparation entre l’espace immaculé où vit la famille (« le plancher impeccable de la salle ») et la saleté de la chambre de Gregor (« avec la poussière qui régnait dans sa chambre et qui volait au moindre mouvement, il était, lui aussi, couvert de saletés »). L’appartement ressemble ainsi à un huis-clos sans aucune porte de sortie, et dont la seule issue sera la mort.

Par la transcription d’un univers où l’imaginaire envahit la banalité de l’Histoire et désordonne le réel, La Métamorphose apparaît comme la « préfiguration angoissante de la condition humaine dont les impératifs finissent par avilir, au point de transformer symboliquement, les individus en cloportes »14. Car la bestialité n’est sans doute pas à chercher là où elle semble la plus apparente : pour Kafka, les véritables monstres sont les gens apparemment normaux prêts à tuer et à rejeter les différences. La métamorphose, c’est avant tout la métamorphose du monde. Les deux guerres mondiales du vingtième siècle et leurs atrocités donnent à cette  nouvelle une dimension visionnaire.

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CONCLUSION


N

ous avons terminé sur Kafka et la métamorphose de Gregor. Nous aurions pu évoquer également la transformation des hommes en rhinocéros dans la pièce d’Eugène Ionesco : comme le dit Daisy, « Après tout, c’est peut-être nous qui avons besoin d’être sauvés. C’est nous peut-être les anormaux » (Acte III). Prisonniers de notre carapace d’insecte, sommes-nous capables de penser l’Autre autrement qu’en termes de rejet ? Le monstre, c’est la norme sclérosante, ce sont nos préjugés.

De fait, en questionnant les normes sociales et morales, l’irruption de l’extraordinaire nous confronte à notre véritable humanité : le monstre ne nous transpose pas dans l’irréalité ; ses excès révèlent la dureté de la vraie vie. La nouvelle de Kafka débute ainsi par le réveil de Gregor, métamorphosé en insecte, et sa confrontation au monde bien réel. Enfermé par les siens dans sa chambre, il est en proie à la monstruosité du monde et va mourir victime de cette monstruosité.

Le monstre emblématise la menace de l’altérité. Comme l’a bien dit Georges Canguilhem, « l’existence des monstres met en question la vie quant aux pouvoirs qu’elle a de nous enseigner l’ordre »15. : le sort de Gregor est semblable à celui de Quasimodo, de Gwynplaine, de la Créature de Mary Shelley ou des humanoïdes immortalisés dans Blade Runner de Ridley Scott ou dans Intelligence Artificielle de Steven Spielberg : le rejet du hors norme conduit à questionner la folie ordinaire qui habite chacun d’entre nous.

Car l’altérité monstrueuse n’est point constituée seulement de silhouettes plus effrayantes les unes que les autres, de crânes chauves, de visages blafards avec des oreilles en pointe, de monstres bossus transgressant l’ordre social… La vraie monstruosité n’est pas l’autre mais elle se nourrit toujours de la déshumanisation de l’autre. Elle n’est pas la liberté, elle est la liberté de rabaisser l’autre, de le mépriser et de le haïr : monstruosité mortifère dont le racisme constitue sans nul doute le point culminant.

Bruno Rigolt
© novembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 

NOTES

1. Voir par exemple : Anna Caiozzo et Anne-Emmanuelle Demartini, Monstre et imaginaire social : approches historiques, Paris Creaphis Éditions 2008, page 204.
2. Martial Guédron (dir.), Monstres, merveilles et créatures fantastiques, Paris Hazan 2011, page 120.
3. Dictionnaire des mythes du fantastique, sous la direction de Juliette Vion-Dury et Pierre Brunel, PULIM (Presses Universitaires de Limoges), 2004, page 169.
4. Virginie MARTIN-LAVAUD, Le Monstre dans la vie psychique de l’enfant, Toulouse, ERES 2012.
5. Georges Canguilhem, « La Monstruosité et le monstrueux », in : La Connaissance de la vie, Paris Jean Vrin 1992, pages 172, 173.
6. Christine Ferlampin-Acher, Fées, bestes et luitons, Croyances et merveilles dans les romans français en prose (XIIIe-XIVe siècles), Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2002, page 292.
7. François Dagonet, « la nécessité du monstre », in : La Vie et la mort des monstres, sous la direction de Jean-Claude Beaune, collection « Milieux », champ Vallon, Seyssel 2004
page 89.
8. Guédron, op. cit. page 229.
9. Mireille Fognini, « Traversée d’une exposition de la souffrance « Francis Bacon : le sacré et le profane » », Le Coq-héron 1/2005 (no 180) , p. 139-141.
10. Maud Massila, « Le monstre à visage humain », Histoires de monstres à l’époque moderne et contemporaine, volume X, Cahiers Kubaba, Université de Paris-I Panthéon Sorbonne, Paris L’Harmattan 2007, page 21.
11. Pierre Ancet, Phénoménologie des corps monstrueux, Paris PUF 2015
12. Alain Dufour, Les Monstres au cinéma, Paris Armand Colin 2009.
13. ibid.
14. Sophie Rochefort-Guillhouet, La Littérature fantastique en 50 ouvrages, Paris Ellipses 1998, page 145.
15. Georges Canguilhem, op. cit. page 171.

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen 

 
  • Autoexercice 1
    Les portraits déformés de l’artiste hongroise Flóra Borsi sont de véritables déconstructions des visages et corps parfaits des photographies de mode.
    → Visitez d’abord le site de l’artiste.
    → Dans quelle mesure ses travaux amènent-ils à penser différemment la réalité ?
    → Il peut être intéressant de comparer les travaux de Flóra Borsi  avec ceux de la photographe américaine Diane Arbus (1923-1971), l’une des plus grande portraitistes du XXème siècle, qui s’est faite remarquer par sa fascination pour ceux que l’on considère comme des marginaux.
    → Après avoir parcouru attentivement la page que le site Intermède consacre à Diane Arbus, et cherché sur Internet d’autres photographies, montrez en quoi les travaux de cette artiste, notamment le regard qu’elle porte sur les instants du quotidien, finissent par nous renvoyer à notre propre bizarrerie.
    _
  • Autoexercice 2
    → Lisez les premières pages de la Métamorphose de Kafka (pages 5 à 8), depuis : « En se réveillant un matin après des rêves agités » (page 5) jusqu’à : «  il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. » (page 8).
    → Dans quelle mesure l’absence d’étonnement de Gregor face à sa métamorphose est-il inquiétant ?
    La Métamorphose peut être interprétée comme une allégorie de la différence, et du rejet qu’elle peut entraîner. Pour Kafka en effet, les véritables monstres sont les gens apparemment normaux prêts à tuer et à rejeter les différences. Montrez en quoi les deux guerres mondiales du vingtième siècle et leurs atrocités donnent à cette  nouvelle une dimension visionnaire.
    → Analysez l’illustration de cette couverture de La Métamorphose (Metamorphosis and Other Stories, Penguin Modern Classics). Comment l’extraordinaire est-il traité ?

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  • Autoexercice 3
  • Dessinateur, graveur, écrivain et philosophe autrichien, Alfred Kubin (1877-1959), est peu connu du grand public en France. L’exposition du Musée d’Art Moderne en 2007 a contribué à faire découvrir cet artiste inclassable, dont les dessins à la plume, à la fois satiriques et visionnaires, annoncent le surréalisme.

→ Regardez quelques créations de cet artiste, notamment « l’Épouvante » (1901) reproduite ci-dessous :

  • Alfred Kubin (1877-1959), L’Epouvante, 1901 – Plume, encre, lavis, crachis – 27,3 x 27,3 cm – Vienne, Leopold Museum (© ADAGP Paris, 2007)


→ Alfred Kubin se définissait lui-même comme « l’organisateur de l’incertain, du tremblant, de la pénombre, de l’onirique ». Dans quelle mesure ces termes se rapportent-ils à l’extraordinaire ?
→ En quoi le regard qu’Alfred Kubin pose sur le monstre laisse-t-il deviner le monstre qui sommeille en nous ?
_

  • Autoexercice 4
    Le très beau film de Steven Spielberg, Intelligence artificielle (2001) comporte une très célèbre séquence : la « foire à la chair », où sont lynchés les robots bons pour la casse. Par sa violence, cette scène rappelle l’exhibition des monstres au XIXe siècle, et révèle le côté orgiaque et voyeuriste d’une foule hystérique où les véritables monstres se révèlent être les humains.

__→ En quoi cette scène évoque-t-elle les propos de Daisy dans l’acte III de Rhinocéros d’Eugène Ionesco : « Après tout, c’est peut-être nous qui avons besoin d’être sauvés. C’est nous peut-être les anormaux » ?

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© Bruno Rigolt, novembre 2016_

Culture Générale et Expression BTS L’extraordinaire : entraînement à la synthèse et à l’écriture personnelle. Sujet inédit

Entraînement BTS : synthèse + écriture personnelle

Poétique du lieu, vision de l’inconnu
et quête de l’extraordinaire

Pour accéder au corrigé de la synthèse, cliquez ici.

Préparation
Avant d’entreprendre ces exercices, notamment l’écriture personnelle, il est recommandé d’avoir assimilé les cours suivants :

Présentation du corpus

Le corpus à l’étude propose des documents de genres variés : deux extraits de romans (Le Lys dans la vallée ; Le Grand Meaulnes), un extrait de poème (« Le bateau ivre ») ainsi qu’une photographie contemporaine. Les textes, très littéraires, privilégient le romanesque (Balzac, Alain-Fournier), le côté imaginatif, le souci d’aventures, et particulièrement chez Rimbaud la transgression des codes moraux de la société bourgeoise, transgression vécue comme expérience d’un recouvrement cognitif et identitaire.

En outre, l’évocation du monde de l’enfance dans tous les textes se conjugue à une quête de l’inconnu qui allie le merveilleux à la liberté : d’où le symbolisme signifiant des documents. Même la photographie suggère l’idée d’une fuite du monde connu pour s’aventurer du côté de l’émerveillement, du secret, de ce qui est caché : en insufflant de l’inédit, du mystérieux et de l’extraordinaire, la nature et le voyage permettent ainsi un nouveau rapport au monde qui est autant un questionnement qu’une réponse…

Afin de bien problématiser les documents, soyez attentifs aux paratextes, qui fournissent de précieuses indications.

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♦ Synthèse de documents
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, 1836
  • Document 2 : Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », 1871
  • Document 3 : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913
  • Document 4 : Sally Mann, « Deep South » (Southern landscapes), 1998

♦ Écriture personnelle
Dans quelle mesure la quête de l’extraordinaire permet-elle d’accéder à d’autres dimensions de l’être ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, 1836

Félix de Vandenesse, jeune homme romantique, fragile et délaissé par sa mère, tombe éperdument amoureux lors d’un bal de la belle madame de Mortsauf, mariée et plus âgée que lui. Mais cet amour est celui d’un amour impossible… Le passage présenté est celui où Félix, bien des années plus tard, se remémore son arrivée à pied depuis Tours dans la vallée de l’Indre : il acquiert tout à coup la conviction que la jeune femme rencontrée lors du bal habite dans la vallée qui s’offre à son regard. C’est l’occasion pour le narrateur (mais c’est bien Balzac qui parle ici) de se livrer à une suggestive comparaison entre le paysage de la Touraine, tout en galbes et en arrondis, et la femme aimée. De fait, le but pour l’auteur n’est pas tant de décrire la réalité que d’amener à une lecture symbolique du lieu, métamorphosé et poétisé par le désir amoureux…

Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. — Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? À cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier¹. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L’amour infini, sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps, si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l’automne ! Au printemps, l’amour y bat des ailes à plein ciel ; en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s’y repose sur des touffes dorées qui communiquent à l’âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. […] Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus², flétrie si l’on y touche. Je descendis, l’âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans pareil.

1. Hallebergier : variété d’abricotier (l’orthographe exacte est : albergier).
2. Convolvulus : liseron.

 

  • Document 2 : Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », 1871

Rédigé en septembre 1871, quelques mois après la célèbre « Lettre du voyant », « Le bateau ivre » est l’occasion pour Rimbaud de mettre en pratique son programme poétique. Selon l’auteur, le poète doit en effet « se faire voyant » : cette expression signifie qu’il faut dépasser les apparences afin de voir l’invisible pour avoir la révélation merveilleuse de l’inconnu. Comme il l’écrit : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ». Le poème évoque un bateau, représentation métaphorique du poète fugueur, qui va faire naufrage. S’en suit un voyage extraordinaire vers l’inconnu : véritable allégorie de la révolte adolescente, ce voyage qui ravit littéralement celui qui en fait l’expérience, est autant une conquête qu’une jouissance – sur le plan émotionnel et cognitif– de la liberté…

Le bateau ivre
extrait

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs¹ :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées²
N’ont pas subi tohu-bohus³ plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots⁴ !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres⁵,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent⁶,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités⁷, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

[…]

1. Haleur : personne qui hale, qui tire un bateau à l’aide d’un câble, pour le faire avancer.
2. démarrées : antonyme de « amarrées »
3. tohu-bohu : chahut, agitation
4. falot : terme de marine qui désigne une grosse lanterne
5. sûre : aigre
6. lactescent : qui évoque la couleur blanche du lait
7. bleuités : néologisme créé par Rimbaud. Le suffixe -ité- qui s’ajoute à l’adjectif « bleu » forme un nom abstrait exprimant la qualité de ce qui est bleu.

  • Document 3 : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913

Rédigé en 1913, un an avant la mort d’Alain-Fournier (pseudonyme d’Henri-Alban Fournier) à Verdun en août 1914, Le Grand Meaulnes s’est imposé comme un classique littéraire qui n’a cessé de fasciner des générations de lectrices et de lecteurs. L’histoire débute dans une petite école d’un village de Sologne à la fin du 19ème siècle, quand la vie des élèves et surtout celle de François Seurel, le narrateur, est soudainement bouleversée par l’arrivée d’Augustin Meaulnes, un jeune garçon énigmatique et aventurier apportant avec lui le dépaysement, la poésie, la fraîcheur, et cette quête de l’extraordinaire qui caractérise l’enfance… S’égarant au soir d’une escapade en forêt, Meaulnes s’introduit dans un château troublant, à la fois réel et fantastique, ancré dans le décor intemporel et mystérieux de la Sologne…

CHAPITRE XI
LE DOMAINE MYSTÉRIEUX

Dès le petit jour, il se reprit à marcher. Mais son genou enflé lui faisait mal ; il lui fallait s’arrêter et s’asseoir à chaque moment tant la douleur était vive. L’endroit où il se trouvait était d’ailleurs le plus désolé de la Sologne. De toute la matinée, il ne vit qu’une bergère, à l’horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la héler, essayer de courir, elle disparut sans l’entendre.
Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une désolante lenteur… Pas un toit, pas une âme. Pas même le cri d’un courlis dans les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de décembre, clair et glacial.
Il pouvait être trois heures de l’après-midi lorsqu’il aperçut enfin, au-dessus d’un bois de sapins, la flèche d’une tourelle grise.
— Quelque vieux manoir abandonné, se dit-il, quelque pigeonnier désert !…
Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s’engagea. Il y fit quelques pas et s’arrêta, plein de surprise, trouble d’une émotion inexplicable. Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants ; et pourtant un contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu’il n’y avait plus maintenant que du bonheur à espérer. C’est ainsi que, jadis, la veille des grandes fêtes d’été il se sentait défaillir, lorsqu’à la tombée de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que la fenêtre de sa chambre était obstruée par les branches.
— Tant de joie, se dit-il, parce que j’arrive à ce vieux pigeonnier, plein de hiboux et de courants d’air !…
Et, fâché contre lui-même, il s’arrêta, se demandant s’il ne valait pas mieux rebrousser chemin et continuer jusqu’au prochain village. Il réfléchissait depuis un instant, la tête basse, lorsqu’il s’aperçut soudain que l’allée était balayée à grands ronds réguliers comme on faisait chez lui pour les fêtes. Il se trouvait dans un chemin pareil à la grand-rue de La Ferté, le matin de l’Assomption !… Il eût aperçu au détour de l’allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière comme au mois de juin, qu’il n’eût pas été surpris davantage.
— Y aurait-il une fête dans cette solitude ? se demanda-t-il.
Avançant jusqu’au premier détour, il entendit un bruit de voix qui s’approchaient. Il se jeta de côté dans les jeunes sapins touffus, s’accroupit et écouta en retenant son souffle. C’étaient des voix enfantines. Une troupe d’enfants passa tout près de lui. L’un d’eux, probablement une petite fille, parlait d’un ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu’il ne comprît guère le sens de ses paroles, ne put s’empêcher de sourire :
— Une seule chose m’inquiète, disait-elle, c’est la question des chevaux. On n’empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney jaune !
— Jamais on ne m’en empêchera ! répondit une voix moqueuse de jeune garçon. Est-ce que nous n’avons pas toutes les permissions ?… Même celle de nous faire mal, s’il nous plaît…
Et les voix s’éloignèrent, au moment où s’approchait déjà un autre groupe d’enfants.
— Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en bateau.
— Mais nous le permettra-t-on ? dit une autre.
— Vous savez bien que nous organisons la fête à notre guise.
— Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa fiancée ?
— Eh bien, il ferait ce que nous voudrions !… »

« Il s’agit d’une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les enfants qui font la loi, ici ?… Étrange domaine ! »
Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander où l’on trouverait à boire et à manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui s’éloignait. C’étaient trois fillettes avec des robes droites qui s’arrêtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux à brides. Une plume blanche leur traînait dans le cou, à toutes les trois. L’une d’elles, à demi retournée, un peu penchée, écoutait sa compagne qui lui donnait de grandes explications, le doigt levé.
— Je leur ferais peur, se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne déchirée et son ceinturon baroque de collégien de Sainte-Agathe.
Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l’allée, il continua son chemin à travers les sapins dans la direction du « pigeonnier », sans trop réfléchir à ce qu’il pourrait demander là-bas. Il fut bientôt arrêté à la lisière du bois, par un petit mur moussu. De l’autre côté, entre le mur et les annexes du domaine, c’était une longue cour étroite toute remplie de voitures, comme une cour d’auberge un jour de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes : de fines petites voitures à quatre places, les brancards en l’air ; des chars à bancs ; des bourbonnaises démodées avec des galeries à moulures, et même de vieilles berlines dont les glaces étaient levées.
Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte qu’on ne l’aperçût, examinait le désordre du lieu, lorsqu’il avisa, de l’autre côté de la cour, juste au-dessus du siège d’un haut char à bancs, une fenêtre des annexes à demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derrière les domaines aux volets toujours fermés des écuries, avaient dû clore cette ouverture. Mais le temps les avait descellés.
— Je vais entrer là, se dit l’écolier, je dormirai dans le foin et je partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites filles.
Il franchit le mur, péniblement, à cause de son genou blessé, et, passant d’une voiture sur l’autre, du siège d’un char à bancs sur le toit d’une berline, il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu’il poussa sans bruit comme une porte.
Il se trouvait non pas dans un grenier à foin, mais dans une vaste pièce au plafond bas qui devait être une chambre à coucher. On distinguait, dans la demi-obscurité du soir d’hiver, que la table, la cheminée et même les fauteuils étaient chargés de grands vases, d’objets de prix, d’armes anciennes. Au fond de la pièce des rideaux tombaient, qui devaient cacher une alcôve.
Meaulnes avait fermé la fenêtre, tant à cause du froid que par crainte d’être aperçu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et découvrit un grand lit bas, couvert de vieux livres dorés, de luths aux cordes cassées et de candélabres jetés pêle-mêle. Il repoussa toutes ces choses dans le fond de l’alcôve, puis s’étendit sur cette couche pour s’y reposer et réfléchir un peu à l’étrange aventure dans laquelle il s’était jeté.
Un silence profond régnait sur ce domaine. Par instants seulement on entendait gémir le grand vent de décembre.
Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, malgré ces étranges rencontres, malgré la voix des enfants dans l’allée, malgré les voitures entassées, ce n’était pas là simplement, comme il l’avait pensé d’abord, une vieille bâtisse abandonnée dans la solitude de l’hiver.
Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d’une musique perdue. C’était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l’après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l’écoutait jusqu’à la nuit…
— On dirait que quelqu’un joue du piano quelque part ? pensa-t-il.
Mais laissant sa question sans réponse, harassé de fatigue, il ne tarda pas à s’endormir…

Alain-Fournier (1886-1914), Le Grand Meaulnes, 1913
Chapitre XI « Le domaine mystérieux »
Texte entier consultable sur Wikisource.

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Sally Mann (1951- ) est une photographe américaine, fortement marquée par les paysages du sud des États-Unis, notamment la Virginie où elle a grandi. Ses travaux, qui privilégient la technique de la chambre et le recours aux procédés du dix-neuvième siècle (photographie argentique sur plaque de verre au gélatino-bromure d’argent), témoignent d’images hors du temps, mystérieuses, presque irréelles…

Sally_Mann_Deep South© Sally Mann

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Culture Générale et Expression BTS L'extraordinaire : entraînement à la synthèse et à l'écriture personnelle. Sujet inédit

Entraînement BTS : synthèse + écriture personnelle

Poétique du lieu, vision de l’inconnu
et quête de l’extraordinaire

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Préparation
Avant d’entreprendre ces exercices, notamment l’écriture personnelle, il est recommandé d’avoir assimilé les cours suivants :

Présentation du corpus

Le corpus à l’étude propose des documents de genres variés : deux extraits de romans (Le Lys dans la vallée ; Le Grand Meaulnes), un extrait de poème (« Le bateau ivre ») ainsi qu’une photographie contemporaine. Les textes, très littéraires, privilégient le romanesque (Balzac, Alain-Fournier), le côté imaginatif, le souci d’aventures, et particulièrement chez Rimbaud la transgression des codes moraux de la société bourgeoise, transgression vécue comme expérience d’un recouvrement cognitif et identitaire.

En outre, l’évocation du monde de l’enfance dans tous les textes se conjugue à une quête de l’inconnu qui allie le merveilleux à la liberté : d’où le symbolisme signifiant des documents. Même la photographie suggère l’idée d’une fuite du monde connu pour s’aventurer du côté de l’émerveillement, du secret, de ce qui est caché : en insufflant de l’inédit, du mystérieux et de l’extraordinaire, la nature et le voyage permettent ainsi un nouveau rapport au monde qui est autant un questionnement qu’une réponse…

Afin de bien problématiser les documents, soyez attentifs aux paratextes, qui fournissent de précieuses indications.

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♦ Synthèse de documents
Vous rédigerez une synthèse concise, ordonnée et objective des documents suivants :

  • Document 1 : Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, 1836
  • Document 2 : Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », 1871
  • Document 3 : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913
  • Document 4 : Sally Mann, « Deep South » (Southern landscapes), 1998

♦ Écriture personnelle
Dans quelle mesure la quête de l’extraordinaire permet-elle d’accéder à d’autres dimensions de l’être ?
Vous répondrez dans un travail argumenté en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

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  • Document 1 : Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, 1836

Félix de Vandenesse, jeune homme romantique, fragile et délaissé par sa mère, tombe éperdument amoureux lors d’un bal de la belle madame de Mortsauf, mariée et plus âgée que lui. Mais cet amour est celui d’un amour impossible… Le passage présenté est celui où Félix, bien des années plus tard, se remémore son arrivée à pied depuis Tours dans la vallée de l’Indre : il acquiert tout à coup la conviction que la jeune femme rencontrée lors du bal habite dans la vallée qui s’offre à son regard. C’est l’occasion pour le narrateur (mais c’est bien Balzac qui parle ici) de se livrer à une suggestive comparaison entre le paysage de la Touraine, tout en galbes et en arrondis, et la femme aimée. De fait, le but pour l’auteur n’est pas tant de décrire la réalité que d’amener à une lecture symbolique du lieu, métamorphosé et poétisé par le désir amoureux…

Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. A cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. — Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? À cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes sous un hallebergier¹. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, LE LYS DE CETTE VALLÉE où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus. L’amour infini, sans autre aliment qu’un objet à peine entrevu dont mon âme était remplie, je le trouvais exprimé par ce long ruban d’eau qui ruisselle au soleil entre deux rives vertes, par ces lignes de peupliers qui parent de leurs dentelles mobiles ce val d’amour, par les bois de chênes qui s’avancent entre les vignobles sur des coteaux que la rivière arrondit toujours différemment, et par ces horizons estompés qui fuient en se contrariant. Si vous voulez voir la nature belle et vierge comme une fiancée, allez là par un jour de printemps, si vous voulez calmer les plaies saignantes de votre cœur, revenez-y par les derniers jours de l’automne ! Au printemps, l’amour y bat des ailes à plein ciel ; en automne on y songe à ceux qui ne sont plus. Le poumon malade y respire une bienfaisante fraîcheur, la vue s’y repose sur des touffes dorées qui communiquent à l’âme leurs paisibles douceurs. En ce moment, les moulins situés sur les chutes de l’Indre donnaient une voix à cette vallée frémissante, les peupliers se balançaient en riant, pas un nuage au ciel, les oiseaux chantaient, les cigales criaient, tout y était mélodie. […] Sans savoir pourquoi, mes yeux revenaient au point blanc, à la femme qui brillait dans ce vaste jardin comme au milieu des buissons verts éclatait la clochette d’un convolvulus², flétrie si l’on y touche. Je descendis, l’âme émue, au fond de cette corbeille, et vis bientôt un village que la poésie qui surabondait en moi me fit trouver sans pareil.

1. Hallebergier : variété d’abricotier (l’orthographe exacte est : albergier).
2. Convolvulus : liseron.

 

  • Document 2 : Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », 1871

Rédigé en septembre 1871, quelques mois après la célèbre « Lettre du voyant », « Le bateau ivre » est l’occasion pour Rimbaud de mettre en pratique son programme poétique. Selon l’auteur, le poète doit en effet « se faire voyant » : cette expression signifie qu’il faut dépasser les apparences afin de voir l’invisible pour avoir la révélation merveilleuse de l’inconnu. Comme il l’écrit : « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ». Le poème évoque un bateau, représentation métaphorique du poète fugueur, qui va faire naufrage. S’en suit un voyage extraordinaire vers l’inconnu : véritable allégorie de la révolte adolescente, ce voyage qui ravit littéralement celui qui en fait l’expérience, est autant une conquête qu’une jouissance – sur le plan émotionnel et cognitif– de la liberté…

Le bateau ivre
extrait

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs¹ :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées²
N’ont pas subi tohu-bohus³ plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots⁴ !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres⁵,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent⁶,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités⁷, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

[…]

1. Haleur : personne qui hale, qui tire un bateau à l’aide d’un câble, pour le faire avancer.
2. démarrées : antonyme de « amarrées »
3. tohu-bohu : chahut, agitation
4. falot : terme de marine qui désigne une grosse lanterne
5. sûre : aigre
6. lactescent : qui évoque la couleur blanche du lait
7. bleuités : néologisme créé par Rimbaud. Le suffixe -ité- qui s’ajoute à l’adjectif « bleu » forme un nom abstrait exprimant la qualité de ce qui est bleu.

  • Document 3 : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913

Rédigé en 1913, un an avant la mort d’Alain-Fournier (pseudonyme d’Henri-Alban Fournier) à Verdun en août 1914, Le Grand Meaulnes s’est imposé comme un classique littéraire qui n’a cessé de fasciner des générations de lectrices et de lecteurs. L’histoire débute dans une petite école d’un village de Sologne à la fin du 19ème siècle, quand la vie des élèves et surtout celle de François Seurel, le narrateur, est soudainement bouleversée par l’arrivée d’Augustin Meaulnes, un jeune garçon énigmatique et aventurier apportant avec lui le dépaysement, la poésie, la fraîcheur, et cette quête de l’extraordinaire qui caractérise l’enfance… S’égarant au soir d’une escapade en forêt, Meaulnes s’introduit dans un château troublant, à la fois réel et fantastique, ancré dans le décor intemporel et mystérieux de la Sologne…

CHAPITRE XI
LE DOMAINE MYSTÉRIEUX

Dès le petit jour, il se reprit à marcher. Mais son genou enflé lui faisait mal ; il lui fallait s’arrêter et s’asseoir à chaque moment tant la douleur était vive. L’endroit où il se trouvait était d’ailleurs le plus désolé de la Sologne. De toute la matinée, il ne vit qu’une bergère, à l’horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la héler, essayer de courir, elle disparut sans l’entendre.
Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une désolante lenteur… Pas un toit, pas une âme. Pas même le cri d’un courlis dans les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de décembre, clair et glacial.
Il pouvait être trois heures de l’après-midi lorsqu’il aperçut enfin, au-dessus d’un bois de sapins, la flèche d’une tourelle grise.
— Quelque vieux manoir abandonné, se dit-il, quelque pigeonnier désert !…
Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s’engagea. Il y fit quelques pas et s’arrêta, plein de surprise, trouble d’une émotion inexplicable. Il marchait pourtant du même pas fatigué, le vent glacé lui gerçait les lèvres, le suffoquait par instants ; et pourtant un contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu’il n’y avait plus maintenant que du bonheur à espérer. C’est ainsi que, jadis, la veille des grandes fêtes d’été il se sentait défaillir, lorsqu’à la tombée de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que la fenêtre de sa chambre était obstruée par les branches.
— Tant de joie, se dit-il, parce que j’arrive à ce vieux pigeonnier, plein de hiboux et de courants d’air !…
Et, fâché contre lui-même, il s’arrêta, se demandant s’il ne valait pas mieux rebrousser chemin et continuer jusqu’au prochain village. Il réfléchissait depuis un instant, la tête basse, lorsqu’il s’aperçut soudain que l’allée était balayée à grands ronds réguliers comme on faisait chez lui pour les fêtes. Il se trouvait dans un chemin pareil à la grand-rue de La Ferté, le matin de l’Assomption !… Il eût aperçu au détour de l’allée une troupe de gens en fête soulevant la poussière comme au mois de juin, qu’il n’eût pas été surpris davantage.
— Y aurait-il une fête dans cette solitude ? se demanda-t-il.
Avançant jusqu’au premier détour, il entendit un bruit de voix qui s’approchaient. Il se jeta de côté dans les jeunes sapins touffus, s’accroupit et écouta en retenant son souffle. C’étaient des voix enfantines. Une troupe d’enfants passa tout près de lui. L’un d’eux, probablement une petite fille, parlait d’un ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu’il ne comprît guère le sens de ses paroles, ne put s’empêcher de sourire :
— Une seule chose m’inquiète, disait-elle, c’est la question des chevaux. On n’empêchera jamais Daniel, par exemple, de monter sur le grand poney jaune !
— Jamais on ne m’en empêchera ! répondit une voix moqueuse de jeune garçon. Est-ce que nous n’avons pas toutes les permissions ?… Même celle de nous faire mal, s’il nous plaît…
Et les voix s’éloignèrent, au moment où s’approchait déjà un autre groupe d’enfants.
— Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous irons en bateau.
— Mais nous le permettra-t-on ? dit une autre.
— Vous savez bien que nous organisons la fête à notre guise.
— Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa fiancée ?
— Eh bien, il ferait ce que nous voudrions !… »

« Il s’agit d’une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce sont les enfants qui font la loi, ici ?… Étrange domaine ! »
Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander où l’on trouverait à boire et à manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui s’éloignait. C’étaient trois fillettes avec des robes droites qui s’arrêtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux à brides. Une plume blanche leur traînait dans le cou, à toutes les trois. L’une d’elles, à demi retournée, un peu penchée, écoutait sa compagne qui lui donnait de grandes explications, le doigt levé.
— Je leur ferais peur, se dit Meaulnes, en regardant sa blouse paysanne déchirée et son ceinturon baroque de collégien de Sainte-Agathe.
Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par l’allée, il continua son chemin à travers les sapins dans la direction du « pigeonnier », sans trop réfléchir à ce qu’il pourrait demander là-bas. Il fut bientôt arrêté à la lisière du bois, par un petit mur moussu. De l’autre côté, entre le mur et les annexes du domaine, c’était une longue cour étroite toute remplie de voitures, comme une cour d’auberge un jour de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes : de fines petites voitures à quatre places, les brancards en l’air ; des chars à bancs ; des bourbonnaises démodées avec des galeries à moulures, et même de vieilles berlines dont les glaces étaient levées.
Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte qu’on ne l’aperçût, examinait le désordre du lieu, lorsqu’il avisa, de l’autre côté de la cour, juste au-dessus du siège d’un haut char à bancs, une fenêtre des annexes à demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derrière les domaines aux volets toujours fermés des écuries, avaient dû clore cette ouverture. Mais le temps les avait descellés.
— Je vais entrer là, se dit l’écolier, je dormirai dans le foin et je partirai au petit jour, sans avoir fait peur à ces belles petites filles.
Il franchit le mur, péniblement, à cause de son genou blessé, et, passant d’une voiture sur l’autre, du siège d’un char à bancs sur le toit d’une berline, il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu’il poussa sans bruit comme une porte.
Il se trouvait non pas dans un grenier à foin, mais dans une vaste pièce au plafond bas qui devait être une chambre à coucher. On distinguait, dans la demi-obscurité du soir d’hiver, que la table, la cheminée et même les fauteuils étaient chargés de grands vases, d’objets de prix, d’armes anciennes. Au fond de la pièce des rideaux tombaient, qui devaient cacher une alcôve.
Meaulnes avait fermé la fenêtre, tant à cause du froid que par crainte d’être aperçu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et découvrit un grand lit bas, couvert de vieux livres dorés, de luths aux cordes cassées et de candélabres jetés pêle-mêle. Il repoussa toutes ces choses dans le fond de l’alcôve, puis s’étendit sur cette couche pour s’y reposer et réfléchir un peu à l’étrange aventure dans laquelle il s’était jeté.
Un silence profond régnait sur ce domaine. Par instants seulement on entendait gémir le grand vent de décembre.
Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, malgré ces étranges rencontres, malgré la voix des enfants dans l’allée, malgré les voitures entassées, ce n’était pas là simplement, comme il l’avait pensé d’abord, une vieille bâtisse abandonnée dans la solitude de l’hiver.
Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d’une musique perdue. C’était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l’après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l’écoutait jusqu’à la nuit…
— On dirait que quelqu’un joue du piano quelque part ? pensa-t-il.
Mais laissant sa question sans réponse, harassé de fatigue, il ne tarda pas à s’endormir…

Alain-Fournier (1886-1914), Le Grand Meaulnes, 1913
Chapitre XI « Le domaine mystérieux »
Texte entier consultable sur Wikisource.

_

Sally Mann (1951- ) est une photographe américaine, fortement marquée par les paysages du sud des États-Unis, notamment la Virginie où elle a grandi. Ses travaux, qui privilégient la technique de la chambre et le recours aux procédés du dix-neuvième siècle (photographie argentique sur plaque de verre au gélatino-bromure d’argent), témoignent d’images hors du temps, mystérieuses, presque irréelles…

Sally_Mann_Deep South© Sally Mann

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BTS 2017-2018 L’extraordinaire Cours en ligne : Section 1-B Le banal, l’ordinaire, l’ennui


Cours précédents :

  • Niveau de difficulté de ce cours : difficile

 


B/ Le banal, l’ordinaire, l’ennui


D

ans nos cours précédents, nous avons défini l’extraordinaire à la fois comme un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien, et comme ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision. En ce sens, l’extraordinaire est d’ordre événementiel et narratif : comme nous l’avons dit, il est ce qui se passe lorsque rien ne se passe.

Par opposition, le monde de l’ordinaire esquisse un univers routinisé, normalisé, dominé par la banalité et l’ennui : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres » se lamentait Mallarmé en 1865… S’écoulant sur un rythme monotone, ce premier vers du célèbre poème « Brise marine » fait entrer dans le texte plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète. 

Comme l’a bien exprimé le philosophe français Vladimir Jankelevitch¹, « non seulement on s’ennuie faute de soucis, faute d’aventures et de dangers, faute de problèmes, mais il arrive aussi qu’on s’ennuie faute d’angoisse : un avenir sans risques ni aléas, une carrière de tout repos, une quotidienneté exempte de toute tension sont parmi les conditions les plus ordinaires de l’ennui… Parmi les diverses maladies du temps, l’ennui n’est certes pas la plus aiguë, mais c’est la plus commune. Désespoir en veilleuse, mauvaise conscience chronique, souci insouciant et malheur dérisoire, il est le monstre délicat qui obsède les pessimistes, Leopardi, Schopenhauer, Laforgue et Baudelaire […]. » 

1. Vladimir Jankelevitch, L’Aventure, l’ennui et le sérieux, Paris, Aubier Montaigne 1963, page 71.
Walter Richard Sickert_EnnuiWalter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914. Londres, Tate Gallery

Véritable expression depuis les Romantiques de l’homme déchu et du mal du siècle, l’ennui renvoie en effet à l’immobilisme, au désenchantement, et à la fuite vaine dans la rétrospection : on pourrait évoquer ici le philosophe allemand Schopenhauer (1788-1860) qui a fait de l’ennui le pendant de la souffrance inhérente à chaque homme. Pour Schopenhauer en effet, l’existence est une « éternullité » (= une nullité prolongée), pour reprendre un mot-valise inventé par Jules Laforgue. Représentation de la désespérance et de la finitude, l’ennui traduit bien le mal de vivre et le pessimisme, caractéristiques de la deuxième moitié du XIXème siècle. 

Le spleen baudelairien est très représentatif de ce temps désespérément vide :

Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

« Désert d’ennui » s’écrie ainsi Baudelaire dans « Le voyage ». De fait, l’ennui étouffe l’espérance : « L’Espoir,/Vaincu, pleure »… Le Spleen LXXVIII, archi connu (« Quand le ciel bas et lourd… ») exprime parfaitement cette dualité entre spleen et idéal, entre vacuité existentielle et impossible quête du bonheur. Dans le même ordre d’idée, l’« extraordinaire étranger » dans le célèbre poème en prose s’oppose au questionneur, représentant du monde de l’ordinaire, de la platitude niaise, et dont les interrogations traduisent une très nette dépendance à l’égard d’un ordre naturel soumis au déterminisme qui le déborde de toutes parts :

Définition de l’ennui
« Quel que soit l’âge, quel que soit le milieu, l’ennuyé a l’impression d’un animal en cage. Tout se décolore, tout se désagrège, s’appauvrit, perd en signification. Apathie, inertie, monotonie, ou encore engourdissement, nivellement, anéantissement : ces mots expriment assez bien le malaise qui envahit l’ennuyé […]. »
Madeleine Bouchez, L’Ennui de Sénèque à Moravia, Paris Bordas, page 17

 

Charles Baudelaire « L’étranger » (1862)

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !


En ce sens, si la recherche de l’extraordinaire apparaît comme une quête d’Absolu (c’est précisément le Grandiose ou le Sublime qui fascinent l’étranger baudelairien), le matériel, l’ordinaire et le commun sont devenus un rouage important des sociétés opulentes dominées par l’acquisivité croissante, la course à la consommation, la surabondance, l’obsolescence et l’ennui : « l’objet de consommation est aussi un objet de « consumation » dans une société vouée à la finitude » |source|.

Signes de ce matérialisme opprimant : on achète du bonheur, de l’extraordinaire bon marché pour faire tomber les remparts de la routine, on se paye de l’idéalisme à bas coût, du surhumain à prix discount pour s’abstraire de l’habitude, pour échapper à la relativité et à la finitude. Mais cette fuite de nous-mêmes, n’est-elle pas un divertissement, au sens pascalien que nous donnons à ce terme ?

Sempé_Saint-Tropez_5Sempé, Saint-Tropez, 1968
L

e dessinateur Sempé dans Saint-Tropez (1968) s’est amusé à croquer les travers de la société de consommation. Accusée d’abolir les besoins de l’être, cette société de l’avoir et de la vacuité exacerbée, crée simultanément besoins et frustrations, à l’image des personnages de SempéSempé_Saint-Tropez_1 : avachis sur leurs transats autour de la piscine, écrasés de fatigue et d’ennui, les vacanciers tuent le temps en fumant, en posant au soleil chez Sénéquier : sous couvert de vacances « extraordinaires », c’est la banalité de la vie ordinaire, l’ennui, le vide intérieur et la solitude qui dominent. Alors que l’extraordinaire pousse souvent au défi et au spectaculaire et qu’il amène à cultiver par provocation ou par jeu la différence et un certain égocentrisme, signes d’une difficulté à suivre la « loi du monde » et à s’adapter au système, l’ordinaire traduit au contraire l’engluement dans le conservatisme, les stéréotypes et les clichés.

Sempé_Saint-Tropez_2
Saint-Tropez vu par le dessinateur Sempé : la fête, l’alcool, les lunettes noires, les cigarettes et Sénéquier… Un microcosme qui tente de se distraire pour échapper à l’ennui…

 


 « La France s’ennuie »

Pierre Viansson Ponté

Dans Le Monde du 15 mars 1968, Pierre Viansson Ponté signait en Une du Monde un éditorial titré « La France s’ennuie » pour dénoncer le conservatisme de la France gaullienne. Un tel titre n’est pas sans évoquer d’ailleurs les propos d’Alphonse de Lamartine à la Chambre des députés en 1839 : « La France est une nation qui s’ennuie »…

« Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde […]. Rien de tout cela ne nous atteint directement : d’ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu’elle n’est ni impliquée ni concernée nulle part dans le monde. 
La jeunesse s’ennuie. […]. 
Le général de Gaulle s’ennuie. […]
Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d’eux. Aussi le calme règne-t-il. […]

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d’essayer, simplement pour voir, comme au poker. L’agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi.

On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans […].

Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, […] l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui ».


Parcours de lecture 1 :
Ennui féminin et solitude existentielle

  • Une Vie de Maupassant
  • Thérèse Desqueyroux de Mauriac

→ Prérequis : lisez un résumé d’Une vie, par exemple sur aLaLettre.com.
Voyez aussi : « L’ennui au féminin » sur Magister.

Guy de Maupassant (1850-1893), grand disciple de Schopenhauer, déclare dans la préface d’Une vie : « une vie de femme […] c’est donc en fait la mort à petit feu, par étouffement, par asphyxie progressive de la sensibilité une_vie_presentation[…] du désir […] d’être heureux. Le titre est à prendre comme une antiphrase ».

Une vie de Maupassant,
présentation de l’éditeur →
(Flammarion, 2015)
|source|

Dans ce roman sans intrigue, si caractéristique du naturalisme de la deuxième moitié du XIXè siècle, l’ennui (mariage, vie de famille dégradée, milieu social sclérosant) s’impose comme une impossibilité pour l’être de se retrouver en lui-même. À travers son union ratée, Jeanne fait l’expérience d’un monde sans amour où elle est toujours seule : le voyage de noces en Corse correspondant aux seuls moments de cette vie extraordinaire et intense à laquelle la jeune femme aspirait. Le retour irrémédiable au château familial date le point d’ancrage du roman dans la monotonie et ponctue l’impossibilité de l’amour.

Dans ce passage du chapitre 6, Jeanne mariée depuis deux mois et revenue après son voyage de noces au château des Peuples, se retrouve seule, abandonnée à sa mélancolie et à son ennui…

« Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu’elle les sentit passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d’amour se trouvait tout de suite accomplie. L’homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l’emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.
Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l’inconnu. Oui, c’était fini d’attendre. une_vie_1Alors plus rien à faire, aujourd’hui,  ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves ».

Maria Schell dans Une vie (1958) d’Alexandre Astruc →

« […] Mais son œil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors, brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d’affection, remuée jusqu’aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante, qui lui chantait l’heure et palpitait comme une poitrine ».

Cette dernière image est particulièrement évocatrice : la pendule en effet renvoie à l’ennui de Jeanne, condamnée elle aussi à une existence mécanique et au ressassement cyclique des états d’âme. L’image rappelle d’ailleurs ces propos de Schopenhauer (Le Monde comme volonté de représentation) : « La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui : ce sont là deux éléments dont elle est faite, en somme ».


Publié en 1927, le roman Thérèse Desqueyroux de François Mauuriac (1885-1970), est une œuvre magistrale. L’histoire, tirée d’un fait divers, est celle de Thérèse accusée d’avoir voulu empoisonner son mari : la jeune femme obtient un non-lieu et semble libre en apparence, mais il s’agit d’une liberté illusoire. Pour les deux familles en effet, issues de la grande bourgeoisie catholique bordelaise, les apparences doivent être sauvegardées absolument. Aux yeux de la population, Bernard son mari et elle, devront présenter l’image d’un couple uni. Mais le retour de Thérèse dans « le clan » familial révèle la pesante emprise des « barreaux vivants » de la famille. Condamnée à vivre auprès de son mari pour sauver les apparences, elle est en fait séparée de sa fille et séquestrée au nom des conventions, et de l’honneur familial.

Le roman s’ouvre sur la sortie de Thérèse du palais de justice, accompagnée de son avocat. Le jugement s’est conclu sur un non-lieu, au grand soulagement des deux familles et particulièrement de son père, uniquement préoccupé par la peur du scandale : il doit en effet se présenter aux élections sénatoriales et n’a de cesse d’étouffer l’affaire pour que « l’honneur du nom soit sauf » :

« […] le silence, l’étouffement, je ne connais que ça, J’agirai, j’y mettrai le prix ; mais pour la famille, il faut recouvrir tout ça … il faut recouvrir »
Thérèse n’entendit pas la réponse de Duros car ils avaient allongé le pas. Elle aspira de nouveau la nuit pluvieuse, comme un être menacé d’étouffement […] »
« Comment empêcher les adversaires d’entretenir la plaie ? Dès demain, il ira voir le préfet. Dieu merci, on tient le directeur de La Lande conservatrice : cette histoire de petites filles… Il prit le bras de Thérèse […]

Pour éviter d’attirer l’attention, son père abandonne sur place la jeune femme, condamnée à rentrer seule vers Argelouse, le domaine familial, perdu au milieu de la forêt landaise. Lors du chemin du retour, Thérèse repense à son acte, et à la vie cloisonnée qu’elle menait auprès de Bernard. Pendant ces six chapitres qui évoquent sous forme d’analepse le passé de Thérèse, Mauriac tente de suggérer une justification : le crime apparaît en effet comme une transgression de l’ordre établi et du conformisme le plus étroit de cette famille, emprisonnée dans un réseau d’habitudes et de conventions.

Le roman oppose ainsi deux conceptions de la foi : le catholicisme figé d’une bourgeoisie hypocrite, et la quête authentique de la foi, véritable chemin de croix pour quelques individus isolés. Mauriac, grand catholique lui-même, stigmatise ainsi le conformisme religieux des Desqueyroux dans la mesure où il est plus un devoir social qu’une nécessité intérieure. Ces pseudo-chrétiens imbus d’eux-mêmes et de leurs prérogatives conçoivent la religion comme un garant de l’ordre social, et le clergé comme un corps à leur solde. Ce catholicisme s’accommode fort bien d’une certaine bonne conscience, d’un goût prononcé pour la propriété et de préjugés enracinés dans le conformisme bourgeois de la IIIe République.

Ainsi, la tentative d’empoisonnement peut être interprétée comme l’acte extra-ordinaire d’une femme à la recherche d’une « vraie vie » pour échapper à l’univers monotone, au monde fruste englué dans l’ordinaire, bien décrit au chapitre 7 :

« Un grand feu brûlait et, au dessert, il n’avait qu’à tourner son fauteuil, pour tendre à la flamme ses pieds chaussés de feutres. Ses yeux se fermaient sur La Petite  Gironde. Parfois il ronflait, mais aussi souvent je ne l’entendais même pas respirer. Les savates de Balionte traînaient encore à la cuisine ; puis elle apportait les bougeoirs. Et c’était le silence, le silence d’Argelouse ! »

Ce « silence d’Argelouse » peut faire songer à l’éternullité schopenhaurienne que nous évoquions, oscillant entre l’infini de la souffrance et la fatalité de l’ennui. Après l’ennui, la douleur enlise l’être en lui-même, l’immobilise.

Thérèse Desqueyroux de Georges Franju (1962) avec Emmanuelle Riva et Philippe Noiret.
Visionnez le passage du début jusqu’à 3:40 : comment le « silence d’Argelouse » est-il rendu ? Dans quelle mesure les éléments du décor (pluie, vent, feuilles mortes au sol, feu de cheminée, austérité de la chambre…), contrastent-ils avec le tourne-disque : que représente symboliquement cet objet ?

Face à ce quotidien le plus trivial, la tentative d’empoisonnement de Thérèse est donc un geste extravagant, terrifiant, insensé, une façon d’échapper au quotidien, à l’ordinaire, aux préjugés et à l’hypocrisie d’un monde de compromis. Un passage du chapitre 13 à la fin du roman est particulièrement intéressant : Bernard questionne sa femme sur les raisons de son acte :

« Thérèse… je voulais vous demander… […] Je voudrais savoir… C’était parce que vous me détestiez ? Parce que je vous faisais horreur ? »
Il écoutait ses propres paroles avec étonnement, avec agacement. Thérèse sourit, puis le fixa d’un air grave : Enfin ! Bernard lui posait une question […]. Elle avait, à son insu, troublé Bernard. Elle l’avait compliqué ; et voici qu’il l’interrogeait comme quelqu’un qui ne voit pas clair, qui hésite… Moins simple… donc, moins implacable. Thérèse jeta sur cet homme nouveau un regard complaisant, presque maternel.
– Il se pourrait que ce fût pour voir dans vos yeux une inquiétude, une curiosité du trouble enfin […].
[…]
Il ne la croyait pas […] Qu’il se haïssait d’avoir interrogé Thérèse ! C’était perdre tout le bénéfice du mépris dont il avait accablé cette folle : elle relevait la tête, parbleu ! Pourquoi avait-il cédé à ce brusque désir de comprendre ? Comme s’il y avait quoi que ce fût à comprendre, avec ces détraquées ! Mais cela lui avait échappé ; il n’avait pas réfléchi. »
[…]
– Ce que je voulais ? Sans doute serait-il plus aisé de dire ce que je ne voulais pas ; je ne voulais pas jouer un personnage, faire des gestes, prononcer des formules, renier enfin à chaque instant une Thérèse qui… Mais non, Bernard ; voyez, je ne cherche qu’à être véridique […].
– Parlez plus bas : le monsieur qui est devant nous s’est retourné. »

Dans Une Vie et dans Thérèse Desqueyroux, il n’est pas surprenant que le mari de Jeanne comme celui de Thérèse apparaissent comme des caricatures de l’amour. Julien aime la Suisse « à cause des chalets et des lacs » et l’Angleterre parce que « c’est une région fort instructive ». Bernard lui apparaît comme « satisfait d’avoir vu dans le moins de temps possible ce qui était à voir « des lacs italiens ». Tous deux sont grotesques dans leur conformisme. Il est clair que le mariage mauria­cien ne diffère pas sensiblement de la description maupassantienne. Dès le mariage achevé, les deux femmes éprouvent la communication-zéro avec l’homme. Car Julien et Bernard sont en fait incapables d’amour. Si le « Bel-Ami » qu’est Julien s’apparente davantage à l’arriviste calculateur, si Bernard rappelle Charles Bovary, tous deux vont être les représentants de l’amour institutionnalisé. Que ce soient les paysans dans Une vie ou les métayers landais, l’aristocratie cauchoise ou les nota­bilités d’Argelouse, l’amour est toujours réduit à une activité sociale et routinière.

La rencontre brève, mais combien exaltante de Thérèse avec Jean Azévédo est particulièrement intéressante : par son prestige intellectuel et sa capacité à appréhender le monde sensible, il révèle à Thérèse ses aspirations inexprimées, son sentiment d’être différente, d’être en marge de son milieu social :

« Jean Azévédo me décrivait Paris, ses camaraderies, et j’imaginais un royaume dont la loi eût été de « devenir soi-même ». « Ici vous êtes condamnée au mensonge jusqu’à la mort […], il  faut se soumettre à ce morne destin commun ; quelques-uns résistent : d’où ces drames sur lesquels les familles font silence. Comme on dit ici : « il faut faire le silence… »

 

CONCLUSION


C

omme vous l’avez compris, si la singularité de l’extraordinaire implique une expérience hors du commun, une contestation du visible, du rationnel, de l’explicable,  etc., c’est parce que l’extraordinaire constitue dans la banalité même du quotidien un actant narratif : il habille de rêve le banal, il est l’élément perturbateur qui entraîne une série de péripéties ou de rebondissements, il raconte une histoire qui mobilise l’inédit, la transgression, l’imagination ou l’émerveillement…

En opposition, l’ordinaire et le commun semblent souvent sans intérêt. Les Instructions officielles nous rappellent à ce titre tous les mots clés qui gravitent autour du champ thématique de l’ennui : « Anodin, banal, classique, coutume, […], familier, habitude, insignifiant, insipide, monotone, normal, ordinaire, platitude, quelconque, quotidien, rebattu, régulier, répétition, tradition, usage… ». Ainsi l’ennui paraît condamner l’être à la privation, au recommencement ou à la finitude.

Néanmoins, comme nous le verrons dans notre prochain cours, ne peut-on pas trouver de l’extraordinaire dans l’ordinaire ? Cet extraordinaire à la lumière du quotidien, telle est précisément la démarche qui animait Francis Ponge dans Le Parti pris des choses. Que l’on songe aussi à Jacques Prévert qui voyait dans le poème une façon de rendre compte de la réalité sociale dans sa banalité. Transfigurer ainsi l’ordinaire par l’art, n’est-ce pas quelque part abolir la différence entre le banal et l’extraordinaire ?

© Bruno Rigolt, septembre 2016

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Travaux dirigés niveau de difficulté : difficile

 
  • Autoexercice 1 : deux ans avant l’article de Pierre Viansson Ponté, Jacques Dutronc signe en 1966 la chanson « Et moi, et moi, et moi » (paroles de Jacques Lanzmann ; musique de Jacques Dutronc). Toute la chanson met en évidence un parcours argumentatif subtil qui oppose à l’instabilité du monde l’égoïsme individuel du narrateur, qui va de pair avec une croyance dans la sécurité collective promise par l’État-providence.
    Dans quelle mesure l’article de Pierre Viansson Ponté (« La France s’ennuie ») ainsi que les propos de Vladimir Jankelevitch cités plus haut (« un avenir sans risques ni aléas, une carrière de tout repos, une quotidienneté exempte de toute tension sont parmi les conditions les plus ordinaires de l’ennui ») vous paraissent-ils bien s’appliquer aux paroles de la chanson ?
  • Autoexercice 2 : lisez le poème « Spleen » (LXXVIII) de Baudelaire.
    Quels termes expriment l’ennui ? Rédigez un court paragraphe d’une quinzaine de lignes dans lequel vous montrerez que l’expérience du spleen va de pair avec une réflexion sur l’ennui existentiel.
  • Autoexercice 3 : accédez au support de cours intitulé « Rêve et bovarysme : de l’idéal aux clichés romanesques ». Bien que consacré au thème du rêve, cet entraînement propose deux textes particulièrement intéressants pour l’étude de l’extraordinaire.
    → Lisez tout d’abord la présentation (notamment la définition du bovarysme) ainsi que les deux extraits (Gustave Flaubert, Madame Bovary ; Guy de Maupassant, Une Vie) : désespérant de la banalité de leur vie, Emma et Jeanne imaginent dans leurs rêves des choses extraordinaires. Montrez comment est caricaturé ce sentimentalisme excessif qui mêle le rocambolesque et l’invraisemblable.
  • Autoexercice 4 : on a parfois qualifié les pièces de Samuel Beckett de « comédies de l’ennui ». Présentée à Paris pour la première fois en 1953, En attendant Godot, par son refus de toute intrigue, est caractéristique de l’ennui, du « rien à faire » et du vide existentiel : thèmes essentiels du théâtre de l’absurde. La pièce nous présente deux antihéros, Vladimir et Estragon, qui attendent un personnage nommé Godot qui leur est inconnu, dont ils ne savent pas ce qu’ils attendent de lui, et dont ils ne sont pas sûrs de sa venue. C’est dans ce contexte que s’engage entre les deux clochards une interminable conversation sans autre objectif que de passer le temps pour oublier la platitude de leur quotidien et leur terreur de vivre : « Rien à faire », dit Estragon au début de la pièce. Cette expression revient plusieurs fois : la dimension de l’attente, le temps qui ne passe pas, sont ainsi les signes d’un insupportable vide existentiel : « Rien ne se passe, personne ne vient, personne ne s’en va, c’est terrible ».
    → Après avoir visionné la scène d’exposition (début → 04:46), montrez en quoi la banalité des personnages et l’insignifiance de leurs propos invitent à une réflexion sur le tragique de la condition humaine dans un monde vide de sens.
Réalisation : Walter D. Asmus, 1989. Estragon : Jean-François Balmer ; Vladimir : Rufus

BTS 2017-2018 L'extraordinaire Cours en ligne : Section 1-B Le banal, l'ordinaire, l'ennui


Bruno Rigolt_BTS 2018_l'extraordinaire_couverture_web_logoEPC_webCours précédents :

  • Niveau de difficulté de ce cours : difficile

 


B/ Le banal, l’ordinaire, l’ennui


D

ans nos cours précédents, nous avons défini l’extraordinaire à la fois comme un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien, et comme ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision. En ce sens, l’extraordinaire est d’ordre événementiel et narratif : comme nous l’avons dit, il est ce qui se passe lorsque rien ne se passe.

Par opposition, le monde de l’ordinaire esquisse un univers routinisé, normalisé, dominé par la banalité et l’ennui : « La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres » se lamentait Mallarmé en 1865… S’écoulant sur un rythme monotone, ce premier vers du célèbre poème « Brise marine » fait entrer dans le texte plusieurs éléments biographiques traduisant bien l’existence banale et le sentiment de déchéance qui s’empare de l’âme du poète. 

Comme l’a bien exprimé le philosophe français Vladimir Jankelevitch¹, « non seulement on s’ennuie faute de soucis, faute d’aventures et de dangers, faute de problèmes, mais il arrive aussi qu’on s’ennuie faute d’angoisse : un avenir sans risques ni aléas, une carrière de tout repos, une quotidienneté exempte de toute tension sont parmi les conditions les plus ordinaires de l’ennui… Parmi les diverses maladies du temps, l’ennui n’est certes pas la plus aiguë, mais c’est la plus commune. Désespoir en veilleuse, mauvaise conscience chronique, souci insouciant et malheur dérisoire, il est le monstre délicat qui obsède les pessimistes, Leopardi, Schopenhauer, Laforgue et Baudelaire […]. » 

1. Vladimir Jankelevitch, L’Aventure, l’ennui et le sérieux, Paris, Aubier Montaigne 1963, page 71.
Walter Richard Sickert_EnnuiWalter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914. Londres, Tate Gallery

Véritable expression depuis les Romantiques de l’homme déchu et du mal du siècle, l’ennui renvoie en effet à l’immobilisme, au désenchantement, et à la fuite vaine dans la rétrospection : on pourrait évoquer ici le philosophe allemand Schopenhauer (1788-1860) qui a fait de l’ennui le pendant de la souffrance inhérente à chaque homme. Pour Schopenhauer en effet, l’existence est une « éternullité » (= une nullité prolongée), pour reprendre un mot-valise inventé par Jules Laforgue. Représentation de la désespérance et de la finitude, l’ennui traduit bien le mal de vivre et le pessimisme, caractéristiques de la deuxième moitié du XIXème siècle. 

Le spleen baudelairien est très représentatif de ce temps désespérément vide :

Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

« Désert d’ennui » s’écrie ainsi Baudelaire dans « Le voyage ». De fait, l’ennui étouffe l’espérance : « L’Espoir,/Vaincu, pleure »… Le Spleen LXXVIII, archi connu (« Quand le ciel bas et lourd… ») exprime parfaitement cette dualité entre spleen et idéal, entre vacuité existentielle et impossible quête du bonheur. Dans le même ordre d’idée, l’« extraordinaire étranger » dans le célèbre poème en prose s’oppose au questionneur, représentant du monde de l’ordinaire, de la platitude niaise, et dont les interrogations traduisent une très nette dépendance à l’égard d’un ordre naturel soumis au déterminisme qui le déborde de toutes parts :

Définition de l’ennui
« Quel que soit l’âge, quel que soit le milieu, l’ennuyé a l’impression d’un animal en cage. Tout se décolore, tout se désagrège, s’appauvrit, perd en signification. Apathie, inertie, monotonie, ou encore engourdissement, nivellement, anéantissement : ces mots expriment assez bien le malaise qui envahit l’ennuyé […]. »
Madeleine Bouchez, L’Ennui de Sénèque à Moravia, Paris Bordas, page 17

 

Charles Baudelaire « L’étranger » (1862)

– Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? Ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
– Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
– Tes amis ?
– Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
– Ta patrie ?
– J’ignore sous quelle latitude elle est située.
– La beauté ?
– Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
– L’or ?
– Je le hais comme vous haïssez Dieu.
– Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !


En ce sens, si la recherche de l’extraordinaire apparaît comme une quête d’Absolu (c’est précisément le Grandiose ou le Sublime qui fascinent l’étranger baudelairien), le matériel, l’ordinaire et le commun sont devenus un rouage important des sociétés opulentes dominées par l’acquisivité croissante, la course à la consommation, la surabondance, l’obsolescence et l’ennui : « l’objet de consommation est aussi un objet de « consumation » dans une société vouée à la finitude » |source|.

Signes de ce matérialisme opprimant : on achète du bonheur, de l’extraordinaire bon marché pour faire tomber les remparts de la routine, on se paye de l’idéalisme à bas coût, du surhumain à prix discount pour s’abstraire de l’habitude, pour échapper à la relativité et à la finitude. Mais cette fuite de nous-mêmes, n’est-elle pas un divertissement, au sens pascalien que nous donnons à ce terme ?

Sempé_Saint-Tropez_5Sempé, Saint-Tropez, 1968
L

e dessinateur Sempé dans Saint-Tropez (1968) s’est amusé à croquer les travers de la société de consommation. Accusée d’abolir les besoins de l’être, cette société de l’avoir et de la vacuité exacerbée, crée simultanément besoins et frustrations, à l’image des personnages de SempéSempé_Saint-Tropez_1 : avachis sur leurs transats autour de la piscine, écrasés de fatigue et d’ennui, les vacanciers tuent le temps en fumant, en posant au soleil chez Sénéquier : sous couvert de vacances « extraordinaires », c’est la banalité de la vie ordinaire, l’ennui, le vide intérieur et la solitude qui dominent. Alors que l’extraordinaire pousse souvent au défi et au spectaculaire et qu’il amène à cultiver par provocation ou par jeu la différence et un certain égocentrisme, signes d’une difficulté à suivre la « loi du monde » et à s’adapter au système, l’ordinaire traduit au contraire l’engluement dans le conservatisme, les stéréotypes et les clichés.

Sempé_Saint-Tropez_2
Saint-Tropez vu par le dessinateur Sempé : la fête, l’alcool, les lunettes noires, les cigarettes et Sénéquier… Un microcosme qui tente de se distraire pour échapper à l’ennui…

 


 « La France s’ennuie »

Pierre Viansson Ponté

Dans Le Monde du 15 mars 1968, Pierre Viansson Ponté signait en Une du Monde un éditorial titré « La France s’ennuie » pour dénoncer le conservatisme de la France gaullienne. Un tel titre n’est pas sans évoquer d’ailleurs les propos d’Alphonse de Lamartine à la Chambre des députés en 1839 : « La France est une nation qui s’ennuie »…

« Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde […]. Rien de tout cela ne nous atteint directement : d’ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu’elle n’est ni impliquée ni concernée nulle part dans le monde. 
La jeunesse s’ennuie. […]. 
Le général de Gaulle s’ennuie. […]
Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d’eux. Aussi le calme règne-t-il. […]

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d’essayer, simplement pour voir, comme au poker. L’agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi.
On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans […].
Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, […] l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui ».


Parcours de lecture 1 :
Ennui féminin et solitude existentielle

  • Une Vie de Maupassant
  • Thérèse Desqueyroux de Mauriac

→ Prérequis : lisez un résumé d’Une vie, par exemple sur aLaLettre.com.
Voyez aussi : « L’ennui au féminin » sur Magister.

Guy de Maupassant (1850-1893), grand disciple de Schopenhauer, déclare dans la préface d’Une vie : « une vie de femme […] c’est donc en fait la mort à petit feu, par étouffement, par asphyxie progressive de la sensibilité une_vie_presentation[…] du désir […] d’être heureux. Le titre est à prendre comme une antiphrase ».

Une vie de Maupassant,
présentation de l’éditeur →
(Flammarion, 2015)
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Dans ce roman sans intrigue, si caractéristique du naturalisme de la deuxième moitié du XIXè siècle, l’ennui (mariage, vie de famille dégradée, milieu social sclérosant) s’impose comme une impossibilité pour l’être de se retrouver en lui-même. À travers son union ratée, Jeanne fait l’expérience d’un monde sans amour où elle est toujours seule : le voyage de noces en Corse correspondant aux seuls moments de cette vie extraordinaire et intense à laquelle la jeune femme aspirait. Le retour irrémédiable au château familial date le point d’ancrage du roman dans la monotonie et ponctue l’impossibilité de l’amour.

Dans ce passage du chapitre 6, Jeanne mariée depuis deux mois et revenue après son voyage de noces au château des Peuples, se retrouve seule, abandonnée à sa mélancolie et à son ennui…

« Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu’elle les sentit passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d’amour se trouvait tout de suite accomplie. L’homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l’emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.
Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l’inconnu. Oui, c’était fini d’attendre. une_vie_1Alors plus rien à faire, aujourd’hui,  ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves ».

Maria Schell dans Une vie (1958) d’Alexandre Astruc →

« […] Mais son œil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors, brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d’affection, remuée jusqu’aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante, qui lui chantait l’heure et palpitait comme une poitrine ».

Cette dernière image est particulièrement évocatrice : la pendule en effet renvoie à l’ennui de Jeanne, condamnée elle aussi à une existence mécanique et au ressassement cyclique des états d’âme. L’image rappelle d’ailleurs ces propos de Schopenhauer (Le Monde comme volonté de représentation) : « La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui : ce sont là deux éléments dont elle est faite, en somme ».


Publié en 1927, le roman Thérèse Desqueyroux de François Mauuriac (1885-1970), est une œuvre magistrale. L’histoire, tirée d’un fait divers, est celle de Thérèse accusée d’avoir voulu empoisonner son mari : la jeune femme obtient un non-lieu et semble libre en apparence, mais il s’agit d’une liberté illusoire. Pour les deux familles en effet, issues de la grande bourgeoisie catholique bordelaise, les apparences doivent être sauvegardées absolument. Aux yeux de la population, Bernard son mari et elle, devront présenter l’image d’un couple uni. Mais le retour de Thérèse dans « le clan » familial révèle la pesante emprise des « barreaux vivants » de la famille. Condamnée à vivre auprès de son mari pour sauver les apparences, elle est en fait séparée de sa fille et séquestrée au nom des conventions, et de l’honneur familial.

Le roman s’ouvre sur la sortie de Thérèse du palais de justice, accompagnée de son avocat. Le jugement s’est conclu sur un non-lieu, au grand soulagement des deux familles et particulièrement de son père, uniquement préoccupé par la peur du scandale : il doit en effet se présenter aux élections sénatoriales et n’a de cesse d’étouffer l’affaire pour que « l’honneur du nom soit sauf » :

« […] le silence, l’étouffement, je ne connais que ça, J’agirai, j’y mettrai le prix ; mais pour la famille, il faut recouvrir tout ça … il faut recouvrir »
Thérèse n’entendit pas la réponse de Duros car ils avaient allongé le pas. Elle aspira de nouveau la nuit pluvieuse, comme un être menacé d’étouffement […] »
« Comment empêcher les adversaires d’entretenir la plaie ? Dès demain, il ira voir le préfet. Dieu merci, on tient le directeur de La Lande conservatrice : cette histoire de petites filles… Il prit le bras de Thérèse […]

Pour éviter d’attirer l’attention, son père abandonne sur place la jeune femme, condamnée à rentrer seule vers Argelouse, le domaine familial, perdu au milieu de la forêt landaise. Lors du chemin du retour, Thérèse repense à son acte, et à la vie cloisonnée qu’elle menait auprès de Bernard. Pendant ces six chapitres qui évoquent sous forme d’analepse le passé de Thérèse, Mauriac tente de suggérer une justification : le crime apparaît en effet comme une transgression de l’ordre établi et du conformisme le plus étroit de cette famille, emprisonnée dans un réseau d’habitudes et de conventions.

Le roman oppose ainsi deux conceptions de la foi : le catholicisme figé d’une bourgeoisie hypocrite, et la quête authentique de la foi, véritable chemin de croix pour quelques individus isolés. Mauriac, grand catholique lui-même, stigmatise ainsi le conformisme religieux des Desqueyroux dans la mesure où il est plus un devoir social qu’une nécessité intérieure. Ces pseudo-chrétiens imbus d’eux-mêmes et de leurs prérogatives conçoivent la religion comme un garant de l’ordre social, et le clergé comme un corps à leur solde. Ce catholicisme s’accommode fort bien d’une certaine bonne conscience, d’un goût prononcé pour la propriété et de préjugés enracinés dans le conformisme bourgeois de la IIIe République.

Ainsi, la tentative d’empoisonnement peut être interprétée comme l’acte extra-ordinaire d’une femme à la recherche d’une « vraie vie » pour échapper à l’univers monotone, au monde fruste englué dans l’ordinaire, bien décrit au chapitre 7 :

« Un grand feu brûlait et, au dessert, il n’avait qu’à tourner son fauteuil, pour tendre à la flamme ses pieds chaussés de feutres. Ses yeux se fermaient sur La Petite  Gironde. Parfois il ronflait, mais aussi souvent je ne l’entendais même pas respirer. Les savates de Balionte traînaient encore à la cuisine ; puis elle apportait les bougeoirs. Et c’était le silence, le silence d’Argelouse ! »

Ce « silence d’Argelouse » peut faire songer à l’éternullité schopenhaurienne que nous évoquions, oscillant entre l’infini de la souffrance et la fatalité de l’ennui. Après l’ennui, la douleur enlise l’être en lui-même, l’immobilise.

Thérèse Desqueyroux de Georges Franju (1962) avec Emmanuelle Riva et Philippe Noiret.
Visionnez le passage du début jusqu’à 3:40 : comment le « silence d’Argelouse » est-il rendu ? Dans quelle mesure les éléments du décor (pluie, vent, feuilles mortes au sol, feu de cheminée, austérité de la chambre…), contrastent-ils avec le tourne-disque : que représente symboliquement cet objet ?

Face à ce quotidien le plus trivial, la tentative d’empoisonnement de Thérèse est donc un geste extravagant, terrifiant, insensé, une façon d’échapper au quotidien, à l’ordinaire, aux préjugés et à l’hypocrisie d’un monde de compromis. Un passage du chapitre 13 à la fin du roman est particulièrement intéressant : Bernard questionne sa femme sur les raisons de son acte :

« Thérèse… je voulais vous demander… […] Je voudrais savoir… C’était parce que vous me détestiez ? Parce que je vous faisais horreur ? »
Il écoutait ses propres paroles avec étonnement, avec agacement. Thérèse sourit, puis le fixa d’un air grave : Enfin ! Bernard lui posait une question […]. Elle avait, à son insu, troublé Bernard. Elle l’avait compliqué ; et voici qu’il l’interrogeait comme quelqu’un qui ne voit pas clair, qui hésite… Moins simple… donc, moins implacable. Thérèse jeta sur cet homme nouveau un regard complaisant, presque maternel.
– Il se pourrait que ce fût pour voir dans vos yeux une inquiétude, une curiosité du trouble enfin […].
[…]
Il ne la croyait pas […] Qu’il se haïssait d’avoir interrogé Thérèse ! C’était perdre tout le bénéfice du mépris dont il avait accablé cette folle : elle relevait la tête, parbleu ! Pourquoi avait-il cédé à ce brusque désir de comprendre ? Comme s’il y avait quoi que ce fût à comprendre, avec ces détraquées ! Mais cela lui avait échappé ; il n’avait pas réfléchi. »
[…]
– Ce que je voulais ? Sans doute serait-il plus aisé de dire ce que je ne voulais pas ; je ne voulais pas jouer un personnage, faire des gestes, prononcer des formules, renier enfin à chaque instant une Thérèse qui… Mais non, Bernard ; voyez, je ne cherche qu’à être véridique […].
– Parlez plus bas : le monsieur qui est devant nous s’est retourné. »

Dans Une Vie et dans Thérèse Desqueyroux, il n’est pas surprenant que le mari de Jeanne comme celui de Thérèse apparaissent comme des caricatures de l’amour. Julien aime la Suisse « à cause des chalets et des lacs » et l’Angleterre parce que « c’est une région fort instructive ». Bernard lui apparaît comme « satisfait d’avoir vu dans le moins de temps possible ce qui était à voir « des lacs italiens ». Tous deux sont grotesques dans leur conformisme. Il est clair que le mariage mauria­cien ne diffère pas sensiblement de la description maupassantienne. Dès le mariage achevé, les deux femmes éprouvent la communication-zéro avec l’homme. Car Julien et Bernard sont en fait incapables d’amour. Si le « Bel-Ami » qu’est Julien s’apparente davantage à l’arriviste calculateur, si Bernard rappelle Charles Bovary, tous deux vont être les représentants de l’amour institutionnalisé. Que ce soient les paysans dans Une vie ou les métayers landais, l’aristocratie cauchoise ou les nota­bilités d’Argelouse, l’amour est toujours réduit à une activité sociale et routinière.

La rencontre brève, mais combien exaltante de Thérèse avec Jean Azévédo est particulièrement intéressante : par son prestige intellectuel et sa capacité à appréhender le monde sensible, il révèle à Thérèse ses aspirations inexprimées, son sentiment d’être différente, d’être en marge de son milieu social :

« Jean Azévédo me décrivait Paris, ses camaraderies, et j’imaginais un royaume dont la loi eût été de « devenir soi-même ». « Ici vous êtes condamnée au mensonge jusqu’à la mort […], il  faut se soumettre à ce morne destin commun ; quelques-uns résistent : d’où ces drames sur lesquels les familles font silence. Comme on dit ici : « il faut faire le silence… »

 

CONCLUSION


C

omme vous l’avez compris, si la singularité de l’extraordinaire implique une expérience hors du commun, une contestation du visible, du rationnel, de l’explicable,  etc., c’est parce que l’extraordinaire constitue dans la banalité même du quotidien un actant narratif : il habille de rêve le banal, il est l’élément perturbateur qui entraîne une série de péripéties ou de rebondissements, il raconte une histoire qui mobilise l’inédit, la transgression, l’imagination ou l’émerveillement…

En opposition, l’ordinaire et le commun semblent souvent sans intérêt. Les Instructions officielles nous rappellent à ce titre tous les mots clés qui gravitent autour du champ thématique de l’ennui : « Anodin, banal, classique, coutume, […], familier, habitude, insignifiant, insipide, monotone, normal, ordinaire, platitude, quelconque, quotidien, rebattu, régulier, répétition, tradition, usage… ». Ainsi l’ennui paraît condamner l’être à la privation, au recommencement ou à la finitude.

Néanmoins, comme nous le verrons dans notre prochain cours, ne peut-on pas trouver de l’extraordinaire dans l’ordinaire ? Cet extraordinaire à la lumière du quotidien, telle est précisément la démarche qui animait Francis Ponge dans Le Parti pris des choses. Que l’on songe aussi à Jacques Prévert qui voyait dans le poème une façon de rendre compte de la réalité sociale dans sa banalité. Transfigurer ainsi l’ordinaire par l’art, n’est-ce pas quelque part abolir la différence entre le banal et l’extraordinaire ?

© Bruno Rigolt, septembre 2016

Licence Creative CommonsNetiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

 

Travaux dirigés niveau de difficulté : difficile

 
  • Autoexercice 1 : deux ans avant l’article de Pierre Viansson Ponté, Jacques Dutronc signe en 1966 la chanson « Et moi, et moi, et moi » (paroles de Jacques Lanzmann ; musique de Jacques Dutronc). Toute la chanson met en évidence un parcours argumentatif subtil qui oppose à l’instabilité du monde l’égoïsme individuel du narrateur, qui va de pair avec une croyance dans la sécurité collective promise par l’État-providence.
    Dans quelle mesure l’article de Pierre Viansson Ponté (« La France s’ennuie ») ainsi que les propos de Vladimir Jankelevitch cités plus haut (« un avenir sans risques ni aléas, une carrière de tout repos, une quotidienneté exempte de toute tension sont parmi les conditions les plus ordinaires de l’ennui ») vous paraissent-ils bien s’appliquer aux paroles de la chanson ?
  • Autoexercice 2 : lisez le poème « Spleen » (LXXVIII) de Baudelaire.
    Quels termes expriment l’ennui ? Rédigez un court paragraphe d’une quinzaine de lignes dans lequel vous montrerez que l’expérience du spleen va de pair avec une réflexion sur l’ennui existentiel.
  • Autoexercice 3 : accédez au support de cours intitulé « Rêve et bovarysme : de l’idéal aux clichés romanesques ». Bien que consacré au thème du rêve, cet entraînement propose deux textes particulièrement intéressants pour l’étude de l’extraordinaire.
    → Lisez tout d’abord la présentation (notamment la définition du bovarysme) ainsi que les deux extraits (Gustave Flaubert, Madame Bovary ; Guy de Maupassant, Une Vie) : désespérant de la banalité de leur vie, Emma et Jeanne imaginent dans leurs rêves des choses extraordinaires. Montrez comment est caricaturé ce sentimentalisme excessif qui mêle le rocambolesque et l’invraisemblable.
  • Autoexercice 4 : on a parfois qualifié les pièces de Samuel Beckett de « comédies de l’ennui ». Présentée à Paris pour la première fois en 1953, En attendant Godot, par son refus de toute intrigue, est caractéristique de l’ennui, du « rien à faire » et du vide existentiel : thèmes essentiels du théâtre de l’absurde. La pièce nous présente deux antihéros, Vladimir et Estragon, qui attendent un personnage nommé Godot qui leur est inconnu, dont ils ne savent pas ce qu’ils attendent de lui, et dont ils ne sont pas sûrs de sa venue. C’est dans ce contexte que s’engage entre les deux clochards une interminable conversation sans autre objectif que de passer le temps pour oublier la platitude de leur quotidien et leur terreur de vivre : « Rien à faire », dit Estragon au début de la pièce. Cette expression revient plusieurs fois : la dimension de l’attente, le temps qui ne passe pas, sont ainsi les signes d’un insupportable vide existentiel : « Rien ne se passe, personne ne vient, personne ne s’en va, c’est terrible ».
    → Après avoir visionné la scène d’exposition (début → 04:46), montrez en quoi la banalité des personnages et l’insignifiance de leurs propos invitent à une réflexion sur le tragique de la condition humaine dans un monde vide de sens.
Réalisation : Walter D. Asmus, 1989. Estragon : Jean-François Balmer ; Vladimir : Rufus

BTS 2017-2018 Cours en ligne : Section 1-A : Sociologie de l’extraordinaire

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018

Section 1 : De l’ordinaire à l’extraordinaire

Bruno Rigolt


Conception graphique et design : Bruno Rigolt. © Copyright septembre 2016, Bruno Rigolt

  • Prérequis : vous devez avoir lu la présentation du thème et avoir effectué les premiers travaux dirigés avant d’aborder ce cours.

 

1

 

SECTION 1
de l’ordinaire à l’extraordinaire

A/ Sociologie de l’extraordinaire


L’

extraordinaire peut être défini comme un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien : si le terme entre ainsi dans le champ sémantique du merveilleux, du bizarre, de l’anormal, de l’invraisemblable, il convient néanmoins d’établir une distinction entre le merveilleux et l’extraordinaire. À la différence du merveilleux, l’extraordinaire reste crédible. Comme il a été très bien dit, « le merveilleux nous tire du côté de l’irrationnel, alors que l’extraordinaire sous-entend un regard plus logique et rationnel, supposant un ordre du monde dans lequel la merveille est extra-ordinaire, c’est-à-dire non encore expliquée […] »¹.

1. Joël Thomas, « Mirabilia : tropismes de l’imaginaire antique » in : ‘Mirabilia’. Conceptions et représentations de l’imaginaire dans le monde antique, Actes du colloque international, Lausanne, 20-22 mars 2003, dir. Philippe Mudry, éd. Peter Lang, page 3.

Inception_1
← « Le rêve s’écroule »…
Le film Inception (2010) de Christopher Nolan multiplie les effets spéciaux et les décors extraordinaires.

L’extraordinaire agit donc comme une force perturbatrice, une mise à distance de l’ordre installé, de l’institution, de la pensée rationnelle qui nous fait passer du quotidien le plus banal à l’invraisemblable par l’exagération des données : en témoigne par exemple le gigantisme du monde rabelaisien, qui constitue l’apogée du rire médiéval. Cette démesure se retrouve également chez Philippe d’Alcripe (1531-1581), moine de l’abbaye de Mortemer et auteur d’un livre orignal et peu connu, La Nouvelle Fabrique des Excellens Traits de Vérité. Ce recueil de contes facétieux et fantastiques nous transporte dans un univers de fantaisie et de démesure où les personnages « s’esgueulent de rire » :

« soixante trois mille huict cents quatre vingts neuf potées de beurre, de septante six livres un quarteron la piéce, avec dix sept mille livres de beurre frais; sept cens soixante et huit pipes de bon vinaigre surart et autant de rosart; dix neuf cents quatorze minots de sel sans esgrumer; six cens tonneaux de verjus de bosquet; la charge de quinze vingts mullets de bonnes herbes fines et potageres, et pour y donner goust et coulleur, y fut mis pour un tournois de saffren et pour un double d’espice ».
Philippe d’Alcripe , La Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité (1579)
Doré_Gargantua_webGustave Doré, « Un repas du jeune Gargantua », 1851

Comme nous le voyons, l’extraordinaire nous invite à interroger notre perception du réel, ainsi que notre conception de la normalité : par rapport à quelle norme, une chose est-elle appréhendée comme extraordinaire ? Sur quels critères jugeons-nous qu’un objet est merveilleux ? Baroque ? Magique ? Surréaliste ? Quelle différence existe-t-il entre l’émerveillement d’un bébé devant une boule de Noël et le public qui vient voir un film de superhéros pour le plaisir d’être leurré et d’oublier l’ennui d’une vie banale ? Pourquoi le premier PC ou le premier Minitel apparaissaient-ils comme des objets extra-ordinaires tant l’enthousiasme et la surprise étaient grands lors de leur lancement ?  Et pourquoi, si nous retrouvions dans un vieux carton un Minitel, l’objet devenu vintage, Jake_Dinos_Chapman_Zigotic_accelerationnous paraîtrait extra-ordinaire, par son décalage même avec notre réalité ?

← Jake et Dinos Chapman, « Zygotic acceleration, biogenetic, de-sublimated libidinal model (enlarged x 1000) », 1995. Coll. partic. |source|

Il y a donc plusieurs façons d’appréhender le thème : nous sommes ici au cœur des systèmes de valeurs et de croyances. Et ce qui pourrait apparaître à première vue comme une simple forme d’escapism comme disent les Anglais, c’est-à-dire de fuite du monde, nous amène à réfléchir plus fondamentalement à la notion même d’incertitude et de risque : est extraordinaire ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision. Si pour les anciens conquistadores étaient extraordinaires ces mondes luxuriants de fleurs, de fruits nouveaux, d’espèces animales inconnues qu’ils découvraient, et si de nos jours, les hologrammes, la réalité virtuelle, les commandes neuronales ou les phénomènes paranormaux nous paraissent à ce point extraordinaires, c’est parce qu’ils introduisent une part de fantasme et une marge d’incertitude, propres à déjouer tout raisonnement déterministe.

Dans un monde où la minimisation de l’incertitude est au cœur de la sociologie des organisations, l’extraordinaire est ce qui demeure indéterminé : quand bien même serait-il justifié par une causalité déterministe, l’extraordinaire augmente parallèlement
Arman_violoncelle_webla croyance, par essence créationniste et providentialiste, en un monde transcendant où le réel et l’imaginaire se côtoient, où le possible se transforme, où l’action bascule dans le merveilleux, l’irréel ou l’invraisemblable.

Arman (Nice 1928-New York 2005) →
Sans titre (1962). Coupe de violoncelle sur panneau de bois.
Collection Mamac Nice (cliché © BR) 

Mais tout comme le thème du rêve, l’extraordinaire fait partie des productions humaines : il convient donc de le traiter comme un phénomène social, à égalité avec d’autres traditionnellement reconnus. De fait, l’extraordinaire ne se maintient que dans la fiction et l’illusion consenties, la croyance aux faits relatés, le besoin d’évasion sociale, de fuite ou de transgression de la réalité quotidienne.

En ce sens, l’extraordinaire appartient au domaine de l’anthropologie. « Comme il transcende les limites d’une raison mécaniste et prédictive au profit d’une raison dynamique, ouverte, remettant en cause ses principes […] et ses outils conceptuels […], cet imaginaire, d’une stupéfiante richesse, appartient avant tout au champ de l’épistémologie des sciences et de la philosophie de la connaissance »².

2. Louis-Vincent Thomas, « Imaginaire et rencontres insolites », in : Rencontres et apparitions fantastiques, sous la direction de Jean-Bruno Renard, Cahiers de l’imaginaire, L’Harmattan page 10

Comme nous le comprenons, la connaissance du thème se heurte à de nombreuses difficultés du fait qu’il y a dans l’extraordinaire un va-et-vient continuel entre le réel et l’imaginaire, le vrai et la fiction, le normatif et le transgressif, l’ordre et le désordre. L‘extraordinaire, l’insolite sont en effet consubstantiels à l’ordinaire : en mettant en scène des passions et des fantasmes, ce sont eux qui paradoxalement rendent le monde humain. Les contes et les légendes montrent ainsi les multiples facettes de la nature humaine. Il entre dans l’extraordinaire une part d’animalité aussi bien qu’une part de divinité : il est donc le principe qui meut les hommes, les fait progresser ou les corrompt.

Sans extraordinaire on ne peut avancer, donc le futur ne peut exister. Cet aspect dynamogénique (= excitant, stimulant) de l’extraordinaire est essentiel : dans notre monde où l’on se repose de plus en plus sur les moyens techniques et l’obsession sécuritaire, le recours à l’extraquotidien est comme un appel à l’inédit, à la marginalité et à la transversalité : il faut donc considérer ce recours à l’extraordinaire comme relevant de la responsabilité de l’homme et ainsi comme témoignant de sa liberté. Notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel, s’il s’apparente parfois à une mystification, est néanmoins une fiction nécessaire.

Kay Sage (1898-1963), « Le Passage »  →
(autoportrait), 1956
(Collection particulière) 

Le goût pour l’extraordinaire ne correspond-il pas à un besoin de renouer le dialogue avec l’ordre primordial, avec le cosmos, avec l’innommé ? Face aux désastres écologiques, au risque nucléaire, aux conflits destructeurs, la mode grandissante pour les phénomènes paranormaux, les rencontres avec les extraterrestres, les revenants, les enchanteurs et les sorcières, etc. montre combien l’extraordinaire, s’il met en scène un risque, un danger, constitue paradoxalement un voyage salutaire, un refuge qui tente de ressouder la société détruite.

Bruno Rigolt
© septembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 

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Prochain cours : 1-B/ Le banal, l’ordinaire, l’ennui
(mise en ligne le 11/09/2016)

TRAVAUX DIRIGÉS


 
  • Autoexercice 1 : Allez sur le site anglophone Melt consacré au dessinateur français Guy Billout. Sélectionnez quelques dessins représentatifs du thème de l’extraordinaire et justifiez votre sélection.
  • Autoexercice 2 : étayez à l’oral ces propos du support de cours et illustrez-les d’exemples de votre choix : « est extraordinaire ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision ».
  • Autoexercice 3 : dans quelle mesure la publicité suivante vous semble-t-elle bien illustrer cet aspect de l’extraordinaire : « qui se produit de manière imprévisible » ? Comment les publicitaires cherchent-ils à modifier le regard que l’on porte sur notre quotidien ?

pub_unexpected_shopping_forum_des_halles_1« Unexpected Shopping »
Publicité au nouveau forum des Halles, Paris mai 2016 (cliché © BR) 

  • Autoexercice 4 : Que vous inspire cette publicité pour Acadomia ? Quel aspect particulier de l’extraordinaire est évoqué : comment et pour quels effets ?
  • Entraînement à l’écriture personnelle : dans un développement argumenté d’une soixantaine de lignes environ, vous approfondirez la remarque suivante : « Notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel, s’il s’apparente parfois à une mystification, est néanmoins une fiction nécessaire. »frise_1

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BTS 2017-2018 Cours en ligne : Section 1-A : Sociologie de l'extraordinaire

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018
Section 1 : De l’ordinaire à l’extraordinaire
Bruno Rigolt


Bruno Rigolt_BTS 2018_l'extraordinaire_couverture_web_logoEPC_webConception graphique et design : Bruno Rigolt. © Copyright septembre 2016, Bruno Rigolt

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SECTION 1
de l’ordinaire à l’extraordinaire

A/ Sociologie de l’extraordinaire


L’

extraordinaire peut être défini comme un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien : si le terme entre ainsi dans le champ sémantique du merveilleux, du bizarre, de l’anormal, de l’invraisemblable, il convient néanmoins d’établir une distinction entre le merveilleux et l’extraordinaire. À la différence du merveilleux, l’extraordinaire reste crédible. Comme il a été très bien dit, « le merveilleux nous tire du côté de l’irrationnel, alors que l’extraordinaire sous-entend un regard plus logique et rationnel, supposant un ordre du monde dans lequel la merveille est extra-ordinaire, c’est-à-dire non encore expliquée […] »¹.

1. Joël Thomas, « Mirabilia : tropismes de l’imaginaire antique » in : ‘Mirabilia’. Conceptions et représentations de l’imaginaire dans le monde antique, Actes du colloque international, Lausanne, 20-22 mars 2003, dir. Philippe Mudry, éd. Peter Lang, page 3.

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← « Le rêve s’écroule »…
Le film Inception (2010) de Christopher Nolan multiplie les effets spéciaux et les décors extraordinaires.

L’extraordinaire agit donc comme une force perturbatrice, une mise à distance de l’ordre installé, de l’institution, de la pensée rationnelle qui nous fait passer du quotidien le plus banal à l’invraisemblable par l’exagération des données : en témoigne par exemple le gigantisme du monde rabelaisien, qui constitue l’apogée du rire médiéval. Cette démesure se retrouve également chez Philippe d’Alcripe (1531-1581), moine de l’abbaye de Mortemer et auteur d’un livre orignal et peu connu, La Nouvelle Fabrique des Excellens Traits de Vérité. Ce recueil de contes facétieux et fantastiques nous transporte dans un univers de fantaisie et de démesure où les personnages « s’esgueulent de rire » :

« soixante trois mille huict cents quatre vingts neuf potées de beurre, de septante six livres un quarteron la piéce, avec dix sept mille livres de beurre frais; sept cens soixante et huit pipes de bon vinaigre surart et autant de rosart; dix neuf cents quatorze minots de sel sans esgrumer; six cens tonneaux de verjus de bosquet; la charge de quinze vingts mullets de bonnes herbes fines et potageres, et pour y donner goust et coulleur, y fut mis pour un tournois de saffren et pour un double d’espice ».
Philippe d’Alcripe , La Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité (1579)
Doré_Gargantua_webGustave Doré, « Un repas du jeune Gargantua », 1851

Comme nous le voyons, l’extraordinaire nous invite à interroger notre perception du réel, ainsi que notre conception de la normalité : par rapport à quelle norme, une chose est-elle appréhendée comme extraordinaire ? Sur quels critères jugeons-nous qu’un objet est merveilleux ? Baroque ? Magique ? Surréaliste ? Quelle différence existe-t-il entre l’émerveillement d’un bébé devant une boule de Noël et le public qui vient voir un film de superhéros pour le plaisir d’être leurré et d’oublier l’ennui d’une vie banale ? Pourquoi le premier PC ou le premier Minitel apparaissaient-ils comme des objets extra-ordinaires tant l’enthousiasme et la surprise étaient grands lors de leur lancement ?  Et pourquoi, si nous retrouvions dans un vieux carton un Minitel, l’objet devenu vintage, Jake_Dinos_Chapman_Zigotic_accelerationnous paraîtrait extra-ordinaire, par son décalage même avec notre réalité ?

← Jake et Dinos Chapman, « Zygotic acceleration, biogenetic, de-sublimated libidinal model (enlarged x 1000) », 1995. Coll. partic. |source|

Il y a donc plusieurs façons d’appréhender le thème : nous sommes ici au cœur des systèmes de valeurs et de croyances. Et ce qui pourrait apparaître à première vue comme une simple forme d’escapism comme disent les Anglais, c’est-à-dire de fuite du monde, nous amène à réfléchir plus fondamentalement à la notion même d’incertitude et de risque : est extraordinaire ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision. Si pour les anciens conquistadores étaient extraordinaires ces mondes luxuriants de fleurs, de fruits nouveaux, d’espèces animales inconnues qu’ils découvraient, et si de nos jours, les hologrammes, la réalité virtuelle, les commandes neuronales ou les phénomènes paranormaux nous paraissent à ce point extraordinaires, c’est parce qu’ils introduisent une part de fantasme et une marge d’incertitude, propres à déjouer tout raisonnement déterministe.

Dans un monde où la minimisation de l’incertitude est au cœur de la sociologie des organisations, l’extraordinaire est ce qui demeure indéterminé : quand bien même serait-il justifié par une causalité déterministe, l’extraordinaire augmente parallèlement
Arman_violoncelle_webla croyance, par essence créationniste et providentialiste, en un monde transcendant où le réel et l’imaginaire se côtoient, où le possible se transforme, où l’action bascule dans le merveilleux, l’irréel ou l’invraisemblable.

Arman (Nice 1928-New York 2005) →
Sans titre (1962). Coupe de violoncelle sur panneau de bois.
Collection Mamac Nice (cliché © BR) 

Mais tout comme le thème du rêve, l’extraordinaire fait partie des productions humaines : il convient donc de le traiter comme un phénomène social, à égalité avec d’autres traditionnellement reconnus. De fait, l’extraordinaire ne se maintient que dans la fiction et l’illusion consenties, la croyance aux faits relatés, le besoin d’évasion sociale, de fuite ou de transgression de la réalité quotidienne.

En ce sens, l’extraordinaire appartient au domaine de l’anthropologie. « Comme il transcende les limites d’une raison mécaniste et prédictive au profit d’une raison dynamique, ouverte, remettant en cause ses principes […] et ses outils conceptuels […], cet imaginaire, d’une stupéfiante richesse, appartient avant tout au champ de l’épistémologie des sciences et de la philosophie de la connaissance »².

2. Louis-Vincent Thomas, « Imaginaire et rencontres insolites », in : Rencontres et apparitions fantastiques, sous la direction de Jean-Bruno Renard, Cahiers de l’imaginaire, L’Harmattan page 10

Comme nous le comprenons, la connaissance du thème se heurte à de nombreuses difficultés du fait qu’il y a dans l’extraordinaire un va-et-vient continuel entre le réel et l’imaginaire, le vrai et la fiction, le normatif et le transgressif, l’ordre et le désordre. L‘extraordinaire, l’insolite sont en effet consubstantiels à l’ordinaire : en mettant en scène des passions et des fantasmes, ce sont eux qui paradoxalement rendent le monde humain. Les contes et les légendes montrent ainsi les multiples facettes de la nature humaine. Il entre dans l’extraordinaire une part d’animalité aussi bien qu’une part de divinité : il est donc le principe qui meut les hommes, les fait progresser ou les corrompt.

Sans extraordinaire on ne peut avancer, donc le futur ne peut exister. Cet aspect dynamogénique (= excitant, stimulant) de l’extraordinaire est essentiel : dans notre monde où l’on se repose de plus en plus sur les moyens techniques et l’obsession sécuritaire, le recours à l’extraquotidien est comme un appel à l’inédit, à la marginalité et à la transversalité : il faut donc considérer ce recours à l’extraordinaire comme relevant de la responsabilité de l’homme et ainsi comme témoignant de sa liberté. Notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel, s’il s’apparente parfois à une mystification, est néanmoins une fiction nécessaire.

Kay Sage (1898-1963), « Le Passage »  →
(autoportrait), 1956
(Collection particulière) 

Le goût pour l’extraordinaire ne correspond-il pas à un besoin de renouer le dialogue avec l’ordre primordial, avec le cosmos, avec l’innommé ? Face aux désastres écologiques, au risque nucléaire, aux conflits destructeurs, la mode grandissante pour les phénomènes paranormaux, les rencontres avec les extraterrestres, les revenants, les enchanteurs et les sorcières, etc. montre combien l’extraordinaire, s’il met en scène un risque, un danger, constitue paradoxalement un voyage salutaire, un refuge qui tente de ressouder la société détruite.

Bruno Rigolt
© septembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 
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Prochain cours : 1-B/ Le banal, l’ordinaire, l’ennui
(mise en ligne le 11/09/2016)
TRAVAUX DIRIGÉS


 
  • Autoexercice 1 : Allez sur le site anglophone Melt consacré au dessinateur français Guy Billout. Sélectionnez quelques dessins représentatifs du thème de l’extraordinaire et justifiez votre sélection.
  • Autoexercice 2 : étayez à l’oral ces propos du support de cours et illustrez-les d’exemples de votre choix : « est extraordinaire ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision ».
  • Autoexercice 3 : dans quelle mesure la publicité suivante vous semble-t-elle bien illustrer cet aspect de l’extraordinaire : « qui se produit de manière imprévisible » ? Comment les publicitaires cherchent-ils à modifier le regard que l’on porte sur notre quotidien ?

pub_unexpected_shopping_forum_des_halles_1« Unexpected Shopping »
Publicité au nouveau forum des Halles, Paris mai 2016 (cliché © BR) 

  • Autoexercice 4 : Que vous inspire cette publicité pour Acadomia ? Quel aspect particulier de l’extraordinaire est évoqué : comment et pour quels effets ?
  • Entraînement à l’écriture personnelle : dans un développement argumenté d’une soixantaine de lignes environ, vous approfondirez la remarque suivante : « Notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel, s’il s’apparente parfois à une mystification, est néanmoins une fiction nécessaire. »frise_1
Licence Creative Commons

Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

BTS 2017-2018 L’Extraordinaire. Présentation du thème-Programme de cours-TD

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
thème BTS 2017-2018

Présentation du thème et du programme de cours

Bruno Rigolt


Bruegel_Tour de Babel - Museum Boijmans Van Beuningen_3Pieter Brueghel l’Ancien, « Tour de Babel », c. 1563
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen

Thème 2 « L’extraordinaire » Bulletin Officiel n°9 du 3 mars 2016

Les Instructions officielles

Problématique

La vie quotidienne se caractérise par son rythme régulier et rassurant, parfois monotone. L’habitude émousse la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. Tout semble s’affadir et ne plus mériter l’intérêt. A l’inverse, l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles.

L’événement rompt le fil continu du temps et donne à l’instant une intensité qui suscite des émotions fortes : joie, surprise, émerveillement… Il donne le sentiment d’une plénitude qui justifie tous les superlatifs. Parfois, l’événement surgit spontanément – à l’occasion d’une découverte inattendue, d’une initiative improbable, d’un trait de génie. Mais ne faut-il pas aussi susciter l’extraordinaire, le chercher puisqu’il est difficile de se satisfaire de la plate répétition du quotidien ? Faut-il alors créer le moment inédit qui fait date ?

Notre société se plaît dans la production de l’événement, en fait même une pratique si courante qu’elle frise la banalité. La recherche permanente de l’inédit, de la sensation, la surenchère organisée dans l’extraordinaire ne nous assujettissent-elles pas à une autre forme de monotonie ?

L’extraordinaire se manifeste aussi dans son extrême violence. Loin d’exciter, il anéantit. Loin de favoriser le verbe et l’hyperbole, il coupe le souffle et la parole. C’est alors le traumatisme qui prévaut et l’habitude retrouvée peut apparaître nécessaire et apaisante.

Il est difficile de juger d’un quotidien auquel on s’est accoutumé, mais il s’avère tout aussi difficile de penser l’extraordinaire, car les émotions jouent contre la prise de distance que demande l’exercice de la raison.

Comment rendre compte du banal ? Comment construire un jugement sur ce dont on finit par oublier le sens et la saveur ? Comment rendre justice à ce que l’usage et l’usure ont voué à la discrétion ?

Inversement, comment penser l’exceptionnel tout en gardant de la mesure ? Comment préserver sa lucidité sans pour autant faire preuve de détachement insensible, de sécheresse de cœur ? Comment trouver les mots qui sonnent juste, restaurer le pouvoir de la parole et éviter les excès d’un verbe affolé face à l’événement qui sidère ?

Mots clés

Acte d’héroïsme, aventure, catastrophe, événement, exceptionnel, extraordinaire, fulgurant, hasard, imprévisible, imprévu, ineffable, inouï, insolite, merveilleux, miracle, original, paroxysme, prodige, séisme, spectaculaire, surprise…

Carnaval, chef-d’œuvre, coup de théâtre, drame, édition spéciale (breaking news), événementiel, fantastique, fête, morceau de bravoure, péripéties, rebondissement, rencontre, rite de passage, romanesque, scoop…

Anéantissement, choc, déconcertant, effroi, étonnement, extase, horreur, intensité, ivresse, ravissement, sensationnel, sidération, sublime, surprise, terreur, traumatisme…

Anodin, banal, classique, coutume, ennui, familier, habitude, insignifiant, insipide, monotone, normal, ordinaire, platitude, quelconque, quotidien, rebattu, régulier, répétition, tradition, usage…

Accoutumance, apaisement, calme, confort, dégoût, ennui, indifférence, lassitude, sérénité…

Indications bibliographiques

Ces indications ne sont en aucun cas un programme de lectures. Elles constituent des pistes et des suggestions pour permettre à chaque enseignant de s’orienter dans la réflexion sur le thème et d’élaborer son projet pédagogique.

Littérature

  • Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes
  • Louis Aragon, Le Paysan de Paris
  • J.G. Ballard, Crash ; I.G.H….
  • Honoré de Balzac, Eugénie Grandet
  • André Breton, Nadja
  • Russel Banks, De beaux lendemains
  • Dino Buzzati, Le Désert des Tartares
  • Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne
  • Cicéron, De la divination, I, 97-98
  • Italo Calvino, Palomar
  • Raymond Carver, Les Vitamines du bonheur
  • Nicolas de Chamfort, Tableaux historiques de la Révolution française
  • François-René de Chateaubriand, Mémoire d’Outre-tombe, I, Année 1789, « Effet de la prise de la Bastille sur la cour – Têtes de Foulon et de Berthier »
  • Marie Darrieussecq, Truismes
  • Philippe Delerm, Enregistrements pirates
  • Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires
  • Marguerite Duras, La Pluie d’été
  • Annie Ernaux, Regarde les lumières, mon amour
  • Francis Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary
  • Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près
  • Jean Follain, Exister
  • Nicolas Gogol, Nouvelles
  • Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes
  • Françoise Héritier, Le Sel de la vie
  • Serge Joncour, L’Idole
  • Franz Kafka, La Métamorphose
  • Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé
  • D. H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley
  • Guy de Maupassant, Une vie ; Nouvelles
  • François Mauriac, Thérèse Desqueyroux
  • Pierre Michon, Vies minuscules
  • Philippe Minyana, Inventaires
  • Wajdi Mouawad, Incendies
  • Georges Perec, L’Infra-ordinaire ; Les Choses
  • Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires
  • Francis Ponge, Le Parti pris des choses
  • Marcel Proust, Du côté de chez Swann (« Combray »)
  • Romain Puértolas, L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea
  • Pascal Quignard, Villa Amalia
  • Philip Roth, Némésis
  • Madame de Sévigné, lettre à Monsieur de Coulanges, 15 décembre 1670
  • Stendhal, La Chartreuse de Parme, I.3
  • Tite-Live, Histoire romaine, 35, 21 ;  41.9
  • Jules Verne, Voyages extraordinaires
  • Michel Vinaver, 11 septembre 2001
  • Virginia Woolf, Mrs Dalloway


Essais

  • Hannah Arendt, Penser l’événement
  • Bruce Bégout, La Découverte du quotidien
  • Walter Benjamin, « Sur quelques thèmes baudelairiens » III, IV ; « Le Narrateur »
  • André Breton, Le Surréalisme et la Peinture,
  • Michel de Certeau, L’Invention du quotidien
  • Régis Debray, Du bon usage des catastrophes
  • Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne
  • Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne
  • Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
  • Pierre Zaoui, La Traversée des catastrophes
  • Revue Sociétés n°126, Re-penser l’ordinaire


Films, arts plastiques, bandes dessinées, blogs

  • Pénélope Bagieu, Ma vie est tout à fait fascinante
  • Thomas Cailley, Les Combattants
  • Eric Chevillard, L’Autofictif
  • Guy Delisle, Le Guide du mauvais père
  • Clint Eastwood, Sur la route de Madison
  • Atom Egoyan, De beaux lendemains
  • Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé « Potemkine »
  • Roland Emmerich, Independence day
  • Emmanuel Guibert, La Guerre d’Alan
  • John Guillermin et Irwing Allen, La Tour infernale
  • Alfred Hitchcock, L’Auberge de la Jamaïque
  • Alejandro Inarritu, Birdman
  • Akira Kurosawa, Vivre,
  • Emmanuel Lepage, Un printemps à Tchernobyl
  • Adam McKay, The Big Short (Le Casse du siècle)
  • Yasujirō Ozu, Dernier Caprice
  • Brad Peyton, San Andreas
  • Alain Resnais, Hiroshima mon amour
  • Riad Sattouf, L’Arabe du futur
  • Ridley Scott, Seul sur Mars
  • Joann Sfar, Carnets                                                         
  • Paolo Sorrentino, La Grande Belleza
  • Steven Spielberg, Les Aventuriers de l’Arche perdue
  • Lewis Trondheim, Les Petits Riens
  • Peinture hollandaise, peinture d’histoire, photo reportage, pop art, performances, comics, art brut, « folies »…

Consulter le Bulletin Officiel

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L’EXTRAORDINAIRE : UNE NOTION COMPLEXE ET PROTÉIFORME


« É

chappez à l’ordinaire. Soyez particulier ». Ces propos, extraits de la bande-annonce canadienne du film de Tim Burton, Miss Peregrine et les Enfants Particuliers, valent presque définition : par rapport au quotidien, l’irruption de l’extraordinaire crée en effet des conditions d’exception qui relèvent du surgissement événementiel, de l’inattendu, de l’imagination, de la fantaisie, de l’étrangeté voire du surnaturel. Ainsi que le rappellent les IO, « la vie quotidienne se caractérise par son rythme régulier et rassurant, parfois monotone. […] Tout semble s’affadir et ne plus mériter l’intérêt. A l’inverse, l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». 

Ce « pouvoir de révélation » qui est comme un renversement de l’épistémologie cartésienne, postule un profond renouvellement des savoirs qui questionne le désir et se rapporte à l’étonnement, à l’émerveillement. En tant que manque, fascination pour l’inconnu, l’extraordinaire apparaît comme une quête de sens permettant de mieux comprendre le monde dans sa complexité.

Jean-Bruno Renard, professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier et sociologue de l’imaginaire, notait ainsi très justement : « L’extraordinaire est de tous les temps et de toutes les cultures. Dans les encyclopédies qui résument le savoir d’une époque, la rubrique « prodiges », « énigmes » ou « mystères » est une constante culturelle, même si son contenu est variable. Au VIème siècle après J.-C., Isidore de Séville consacrait aux prodiges et aux merveilles le livre XI de ses Étymologies, sommes du savoir profane et religieux de son temps. De nos jours, l’encyclopédie Quid réserve plusieurs colonnes aux « énigmes » (archéologiques, historiques, zoologiques, OVNI, etc.) et aux « miracles » religieux (apparitions, stigmates, etc.). Le merveilleux apparaît donc comme secteur particulier de la connaissance »¹ : en suscitant la curiosité, le savoir et l’admiration, il est une source d’émulation dont a besoin le corps social.

Face au « désenchantement du monde » pour reprendre une expression célèbre de Max Weber, l’extraordinaire fait écho à la quête de rationalisation de toutes les sphères sociales, particulièrement dans les sociétés occidentales. En ce sens, du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel : il est ce qui se passe, lorsque rien ne se passe.

Le dictionnaire Larousse précise que c’est « ce qui sort de l’usage ordinaire », « qui étonne par sa bizarrerie : singulier, insolite » ; qui est « hors du commun, remarquable, exceptionnel », « très grand, intense, immense ». Quant à Jean-Bruno Renard, il propose la définition suivante : « Au travers d’études nombreuses et variées, on peut relever cette même idée de l’extraordinaire comme écart à la nature des choses, que ces choses soient naturelles, sociales, etc. […]. Quels que soient les mots utilisés —merveilleux, fantastique, insolite, incongru, étrange, monstrueux, incroyable, inexplicable, prodigieux, invraisemblable, etc.— le concept d’extraordinaire est mobilisé lorsque le réel ne « colle » plus à la réalité, c’est-à-dire lorsque des événements ou des phénomènes s’écartent de notre perception ordinaire du monde »².

En tant que « surgissement de l’inhabituel dans le champ social et culturel d’un groupe ou d’un individu »³, l’extraordinaire dénote ainsi une prise de conscience des pouvoirs de l’imaginaire : si notre modernité tend à évoluer vers un espace technicien assez contraignant pour les populations dans la mesure où le cadre institutionnel que nous connaissions tend de plus en plus à disparaître au profit d’un cadre économico-sécuritaire : fusion entre technique et domination, entre rationalité et oppression, l’extraordinaire s’impose donc comme nécessité. Sur le plan épistémologique, il oblige ainsi à une mise en question de notre modernité et de nos modèles civilisationnels.

Face à la vision instrumentale d’un monde où tout tendrait à être évalué en termes de « fonctionnement » et de « rationalité », comme contestation de la rationalité, l’extraordinaire relève du discontinu, de l’accidentel, du démesuré, de l’exceptionnel, du merveilleux, de l’incroyable. Autant de qualificatifs qui lui confèrent une dimension symbolique héritée du mythe, du conte et plus généralement de l’univers sacré.

Bruno Rigolt
© août 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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1. De l’ordinaire à l’extraordinaire
_A/ Sociologie de l’extraordinaire
_B/ Le banal, l’ordinaire, l’ennui
_C/ Le « parti pris des choses » ou la métamorphose mythique du quotidien
_D/ L’extraordinaire, l’invraisemblable et l’incongru

2. L’extraordinaire et le merveilleux
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A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation
_B/ Extraordinaire, monstruosité et métamorphose
_C/ Voyages dans le quotidien : le « merveilleux d’altérité »
_D/ Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire
3. L’extraordinaire à l’épreuve du réel
_A/ La perception de l’extraordinaire, entre regard objectif et construction mentale
_B/ Les villes imaginaires. De l’utopie à la cité infernale : EldoradoMetropolis…
_C/ Guerre et Extraordinaire : la guerre entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme
_D/ Futur post-apocalyptique et guerres interstellaires : le cinéma de science-fiction
4. Les événements médiatiques et la quête de l’extraordinaire
_A/ Affabulations, rumeurs, faits divers : rendre vraisemblable l’invraisemblable
_B/ Faire voir l’extraordinaire : l’espace médiatique et la fabrique de l’événement
_C/ Mythes et images de l’héroïsme : les destins extraordinaires
_D/ En attendant demain : le marketing de l’extraordinaire comme vecteur de réenchantement

Conclusion : Où va le monde ? L’extraordinaire n’a de sens que s’il est en quête de sa propre rationalité…


Hokusai_Le spectre aux assiettesL’extraordinaire dans l’imaginaire japonais :
Katsushika Hokusai (1760-1849), « Le spectre aux assiettes » (estampe, 1831)

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Netiquette : comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).

NOTES

1. Jean-Bruno Renard, Le Merveilleux, Sociologie de l’extraordinaire, Paris, CNRS Éditions 2011, page 42.
2. ibid. pp. 22-23.
3. Jean-Marie Seca, « Compte rendu du livre de Jean-Bruno Renard, 2011, Le Merveilleux. Sociologie de l’extraordinaire, Paris, CNRS éditions », Les Cahiers de psychologie politique, n°20, Janvier 2012.

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TRAVAUX DIRIGÉS


 
  • Autoexercice 1 : réalisez une fiche de synthèse regroupant les principales définitions proposées par le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL).
  • Autoexercice 2 : en vous aidant du support de cours et en exploitant vos réponses à l’autoexercice 1,  analysez les documents ci-dessous : quels aspects de l’extraordinaire véhiculent-ils ?


Fernand Khnopff_Une ville abandonnée_1904-2Fernand Khnopff, « Une-ville-abandonnée », 1904
Pastel et crayon sur papier. Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

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Voyage extraordinaire tomr2_aDétail de la couverture de l’album Le Voyage extraordinaire, tome 2
Denis-Pierre Filippi (scénariste), Silvio Camboni (illustrateur), éd. Vents d’Ouest, 2013

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Perrier_drink_extraordinaire_drink_perrierPublicité Perrier, « Drink Extraordinaire, Drink Perrier »
Campagne publicitaire France et International,  2016

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Ogni pensiero vola_Bomarzo-Viterbo_Sacro Bosco_Parco dei Mostri_a« Ogni pensiero vola » (« Toutes les pensées volent »)
Parco dei Mostri (Parc des monstres), Bomarzo, province de Viterbe (Latium, Italie)
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« Tout à coup, un inconnu vous offre des fleurs. Ça, c’est l’effet magique d’Impulse. »
Publicité pour le déodorant Impulse, 1981

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« Préparez-vous à l’extraordinaire. Soyez particulier. »
Bande annonce France du film Miss Peregrine et les enfants particuliers, 2016
Réalisateur : Tim Burton (20th Century Fox. Distrib. Gaumont-Pathé)
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BTS 2017-2018 L'Extraordinaire. Présentation du thème-Programme de cours-TD

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018
Présentation du thème et du programme de cours
Bruno Rigolt


Bruegel_Tour de Babel - Museum Boijmans Van Beuningen_3Pieter Brueghel l’Ancien, « Tour de Babel », c. 1563
Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen

Thème 2 « L’extraordinaire » Bulletin Officiel n°9 du 3 mars 2016

Les Instructions officielles

Problématique

La vie quotidienne se caractérise par son rythme régulier et rassurant, parfois monotone. L’habitude émousse la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. Tout semble s’affadir et ne plus mériter l’intérêt. A l’inverse, l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles.

L’événement rompt le fil continu du temps et donne à l’instant une intensité qui suscite des émotions fortes : joie, surprise, émerveillement… Il donne le sentiment d’une plénitude qui justifie tous les superlatifs. Parfois, l’événement surgit spontanément – à l’occasion d’une découverte inattendue, d’une initiative improbable, d’un trait de génie. Mais ne faut-il pas aussi susciter l’extraordinaire, le chercher puisqu’il est difficile de se satisfaire de la plate répétition du quotidien ? Faut-il alors créer le moment inédit qui fait date ?

Notre société se plaît dans la production de l’événement, en fait même une pratique si courante qu’elle frise la banalité. La recherche permanente de l’inédit, de la sensation, la surenchère organisée dans l’extraordinaire ne nous assujettissent-elles pas à une autre forme de monotonie ?

L’extraordinaire se manifeste aussi dans son extrême violence. Loin d’exciter, il anéantit. Loin de favoriser le verbe et l’hyperbole, il coupe le souffle et la parole. C’est alors le traumatisme qui prévaut et l’habitude retrouvée peut apparaître nécessaire et apaisante.

Il est difficile de juger d’un quotidien auquel on s’est accoutumé, mais il s’avère tout aussi difficile de penser l’extraordinaire, car les émotions jouent contre la prise de distance que demande l’exercice de la raison.

Comment rendre compte du banal ? Comment construire un jugement sur ce dont on finit par oublier le sens et la saveur ? Comment rendre justice à ce que l’usage et l’usure ont voué à la discrétion ?

Inversement, comment penser l’exceptionnel tout en gardant de la mesure ? Comment préserver sa lucidité sans pour autant faire preuve de détachement insensible, de sécheresse de cœur ? Comment trouver les mots qui sonnent juste, restaurer le pouvoir de la parole et éviter les excès d’un verbe affolé face à l’événement qui sidère ?

Mots clés

Acte d’héroïsme, aventure, catastrophe, événement, exceptionnel, extraordinaire, fulgurant, hasard, imprévisible, imprévu, ineffable, inouï, insolite, merveilleux, miracle, original, paroxysme, prodige, séisme, spectaculaire, surprise…

Carnaval, chef-d’œuvre, coup de théâtre, drame, édition spéciale (breaking news), événementiel, fantastique, fête, morceau de bravoure, péripéties, rebondissement, rencontre, rite de passage, romanesque, scoop…

Anéantissement, choc, déconcertant, effroi, étonnement, extase, horreur, intensité, ivresse, ravissement, sensationnel, sidération, sublime, surprise, terreur, traumatisme…

Anodin, banal, classique, coutume, ennui, familier, habitude, insignifiant, insipide, monotone, normal, ordinaire, platitude, quelconque, quotidien, rebattu, régulier, répétition, tradition, usage…

Accoutumance, apaisement, calme, confort, dégoût, ennui, indifférence, lassitude, sérénité…

Indications bibliographiques

Ces indications ne sont en aucun cas un programme de lectures. Elles constituent des pistes et des suggestions pour permettre à chaque enseignant de s’orienter dans la réflexion sur le thème et d’élaborer son projet pédagogique.
Littérature

  • Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes
  • Louis Aragon, Le Paysan de Paris
  • J.G. Ballard, Crash ; I.G.H….
  • Honoré de Balzac, Eugénie Grandet
  • André Breton, Nadja
  • Russel Banks, De beaux lendemains
  • Dino Buzzati, Le Désert des Tartares
  • Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne
  • Cicéron, De la divination, I, 97-98
  • Italo Calvino, Palomar
  • Raymond Carver, Les Vitamines du bonheur
  • Nicolas de Chamfort, Tableaux historiques de la Révolution française
  • François-René de Chateaubriand, Mémoire d’Outre-tombe, I, Année 1789, « Effet de la prise de la Bastille sur la cour – Têtes de Foulon et de Berthier »
  • Marie Darrieussecq, Truismes
  • Philippe Delerm, Enregistrements pirates
  • Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires
  • Marguerite Duras, La Pluie d’été
  • Annie Ernaux, Regarde les lumières, mon amour
  • Francis Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique
  • Gustave Flaubert, Madame Bovary
  • Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près
  • Jean Follain, Exister
  • Nicolas Gogol, Nouvelles
  • Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes
  • Françoise Héritier, Le Sel de la vie
  • Serge Joncour, L’Idole
  • Franz Kafka, La Métamorphose
  • Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé
  • D. H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley
  • Guy de Maupassant, Une vie ; Nouvelles
  • François Mauriac, Thérèse Desqueyroux
  • Pierre Michon, Vies minuscules
  • Philippe Minyana, Inventaires
  • Wajdi Mouawad, Incendies
  • Georges Perec, L’Infra-ordinaire ; Les Choses
  • Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires
  • Francis Ponge, Le Parti pris des choses
  • Marcel Proust, Du côté de chez Swann (« Combray »)
  • Romain Puértolas, L’Extraordinaire Voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea
  • Pascal Quignard, Villa Amalia
  • Philip Roth, Némésis
  • Madame de Sévigné, lettre à Monsieur de Coulanges, 15 décembre 1670
  • Stendhal, La Chartreuse de Parme, I.3
  • Tite-Live, Histoire romaine, 35, 21 ;  41.9
  • Jules Verne, Voyages extraordinaires
  • Michel Vinaver, 11 septembre 2001
  • Virginia Woolf, Mrs Dalloway


Essais

  • Hannah Arendt, Penser l’événement
  • Bruce Bégout, La Découverte du quotidien
  • Walter Benjamin, « Sur quelques thèmes baudelairiens » III, IV ; « Le Narrateur »
  • André Breton, Le Surréalisme et la Peinture,
  • Michel de Certeau, L’Invention du quotidien
  • Régis Debray, Du bon usage des catastrophes
  • Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne
  • Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne
  • Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie
  • Pierre Zaoui, La Traversée des catastrophes
  • Revue Sociétés n°126, Re-penser l’ordinaire


Films, arts plastiques, bandes dessinées, blogs

  • Pénélope Bagieu, Ma vie est tout à fait fascinante
  • Thomas Cailley, Les Combattants
  • Eric Chevillard, L’Autofictif
  • Guy Delisle, Le Guide du mauvais père
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  • Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé « Potemkine »
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  • Emmanuel Lepage, Un printemps à Tchernobyl
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  • Yasujirō Ozu, Dernier Caprice
  • Brad Peyton, San Andreas
  • Alain Resnais, Hiroshima mon amour
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  • Ridley Scott, Seul sur Mars
  • Joann Sfar, Carnets                                                         
  • Paolo Sorrentino, La Grande Belleza
  • Steven Spielberg, Les Aventuriers de l’Arche perdue
  • Lewis Trondheim, Les Petits Riens
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L’EXTRAORDINAIRE : UNE NOTION COMPLEXE ET PROTÉIFORME


« É

chappez à l’ordinaire. Soyez particulier ». Ces propos, extraits de la bande-annonce canadienne du film de Tim Burton, Miss Peregrine et les Enfants Particuliers, valent presque définition : par rapport au quotidien, l’irruption de l’extraordinaire crée en effet des conditions d’exception qui relèvent du surgissement événementiel, de l’inattendu, de l’imagination, de la fantaisie, de l’étrangeté voire du surnaturel. Ainsi que le rappellent les IO, « la vie quotidienne se caractérise par son rythme régulier et rassurant, parfois monotone. […] Tout semble s’affadir et ne plus mériter l’intérêt. A l’inverse, l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». 

Ce « pouvoir de révélation » qui est comme un renversement de l’épistémologie cartésienne, postule un profond renouvellement des savoirs qui questionne le désir et se rapporte à l’étonnement, à l’émerveillement. En tant que manque, fascination pour l’inconnu, l’extraordinaire apparaît comme une quête de sens permettant de mieux comprendre le monde dans sa complexité.

Jean-Bruno Renard, professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier et sociologue de l’imaginaire, notait ainsi très justement : « L’extraordinaire est de tous les temps et de toutes les cultures. Dans les encyclopédies qui résument le savoir d’une époque, la rubrique « prodiges », « énigmes » ou « mystères » est une constante culturelle, même si son contenu est variable. Au VIème siècle après J.-C., Isidore de Séville consacrait aux prodiges et aux merveilles le livre XI de ses Étymologies, sommes du savoir profane et religieux de son temps. De nos jours, l’encyclopédie Quid réserve plusieurs colonnes aux « énigmes » (archéologiques, historiques, zoologiques, OVNI, etc.) et aux « miracles » religieux (apparitions, stigmates, etc.). Le merveilleux apparaît donc comme secteur particulier de la connaissance »¹ : en suscitant la curiosité, le savoir et l’admiration, il est une source d’émulation dont a besoin le corps social.

Face au « désenchantement du monde » pour reprendre une expression célèbre de Max Weber, l’extraordinaire fait écho à la quête de rationalisation de toutes les sphères sociales, particulièrement dans les sociétés occidentales. En ce sens, du fait qu’il agrandit et amplifie les événements, l’extraordinaire bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel : il est ce qui se passe, lorsque rien ne se passe.

Le dictionnaire Larousse précise que c’est « ce qui sort de l’usage ordinaire », « qui étonne par sa bizarrerie : singulier, insolite » ; qui est « hors du commun, remarquable, exceptionnel », « très grand, intense, immense ». Quant à Jean-Bruno Renard, il propose la définition suivante : « Au travers d’études nombreuses et variées, on peut relever cette même idée de l’extraordinaire comme écart à la nature des choses, que ces choses soient naturelles, sociales, etc. […]. Quels que soient les mots utilisés —merveilleux, fantastique, insolite, incongru, étrange, monstrueux, incroyable, inexplicable, prodigieux, invraisemblable, etc.— le concept d’extraordinaire est mobilisé lorsque le réel ne « colle » plus à la réalité, c’est-à-dire lorsque des événements ou des phénomènes s’écartent de notre perception ordinaire du monde »².

En tant que « surgissement de l’inhabituel dans le champ social et culturel d’un groupe ou d’un individu »³, l’extraordinaire dénote ainsi une prise de conscience des pouvoirs de l’imaginaire : si notre modernité tend à évoluer vers un espace technicien assez contraignant pour les populations dans la mesure où le cadre institutionnel que nous connaissions tend de plus en plus à disparaître au profit d’un cadre économico-sécuritaire : fusion entre technique et domination, entre rationalité et oppression, l’extraordinaire s’impose donc comme nécessité. Sur le plan épistémologique, il oblige ainsi à une mise en question de notre modernité et de nos modèles civilisationnels.

Face à la vision instrumentale d’un monde où tout tendrait à être évalué en termes de « fonctionnement » et de « rationalité », comme contestation de la rationalité, l’extraordinaire relève du discontinu, de l’accidentel, du démesuré, de l’exceptionnel, du merveilleux, de l’incroyable. Autant de qualificatifs qui lui confèrent une dimension symbolique héritée du mythe, du conte et plus généralement de l’univers sacré.

Bruno Rigolt
© août 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

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PROGRAMME DES COURS 2016-2017 © Bruno Rigolt
Programme de cours semestriels. Premier cours en ligne : 11 septembre 2016


1. De l’ordinaire à l’extraordinaire
_A/ Sociologie de l’extraordinaire
_B/ Le banal, l’ordinaire, l’ennui
_C/ Le « parti pris des choses » ou la métamorphose mythique du quotidien
_D/ L’extraordinaire, l’invraisemblable et l’incongru

2. L’extraordinaire et le merveilleux
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A/ L’extraordinaire dans les contes : transgression, quête initiatique et révélation
_B/ Extraordinaire, monstruosité et métamorphose
_C/ Voyages dans le quotidien : le « merveilleux d’altérité »
_D/ Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire
3. L’extraordinaire à l’épreuve du réel
_A/ La perception de l’extraordinaire, entre regard objectif et construction mentale
_B/ Les villes imaginaires. De l’utopie à la cité infernale : EldoradoMetropolis…
_C/ Guerre et Extraordinaire : la guerre entre déshumanisation et sublimation de l’humanisme
_D/ Futur post-apocalyptique et guerres interstellaires : le cinéma de science-fiction
4. Les événements médiatiques et la quête de l’extraordinaire
_A/ Affabulations, rumeurs, faits divers : rendre vraisemblable l’invraisemblable
_B/ Faire voir l’extraordinaire : l’espace médiatique et la fabrique de l’événement
_C/ Mythes et images de l’héroïsme : les destins extraordinaires
_D/ En attendant demain : le marketing de l’extraordinaire comme vecteur de réenchantement

Conclusion : Où va le monde ? L’extraordinaire n’a de sens que s’il est en quête de sa propre rationalité…


Hokusai_Le spectre aux assiettesL’extraordinaire dans l’imaginaire japonais :
Katsushika Hokusai (1760-1849), « Le spectre aux assiettes » (estampe, 1831)

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NOTES

1. Jean-Bruno Renard, Le Merveilleux, Sociologie de l’extraordinaire, Paris, CNRS Éditions 2011, page 42.
2. ibid. pp. 22-23.
3. Jean-Marie Seca, « Compte rendu du livre de Jean-Bruno Renard, 2011, Le Merveilleux. Sociologie de l’extraordinaire, Paris, CNRS éditions », Les Cahiers de psychologie politique, n°20, Janvier 2012.

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TRAVAUX DIRIGÉS


 
  • Autoexercice 1 : réalisez une fiche de synthèse regroupant les principales définitions proposées par le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL).
  • Autoexercice 2 : en vous aidant du support de cours et en exploitant vos réponses à l’autoexercice 1,  analysez les documents ci-dessous : quels aspects de l’extraordinaire véhiculent-ils ?


Fernand Khnopff_Une ville abandonnée_1904-2Fernand Khnopff, « Une-ville-abandonnée », 1904
Pastel et crayon sur papier. Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

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Voyage extraordinaire tomr2_aDétail de la couverture de l’album Le Voyage extraordinaire, tome 2
Denis-Pierre Filippi (scénariste), Silvio Camboni (illustrateur), éd. Vents d’Ouest, 2013

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Perrier_drink_extraordinaire_drink_perrierPublicité Perrier, « Drink Extraordinaire, Drink Perrier »
Campagne publicitaire France et International,  2016

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Ogni pensiero vola_Bomarzo-Viterbo_Sacro Bosco_Parco dei Mostri_a« Ogni pensiero vola » (« Toutes les pensées volent »)
Parco dei Mostri (Parc des monstres), Bomarzo, province de Viterbe (Latium, Italie)
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« Tout à coup, un inconnu vous offre des fleurs. Ça, c’est l’effet magique d’Impulse. »
Publicité pour le déodorant Impulse, 1981

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« Préparez-vous à l’extraordinaire. Soyez particulier. »
Bande annonce France du film Miss Peregrine et les enfants particuliers, 2016
Réalisateur : Tim Burton (20th Century Fox. Distrib. Gaumont-Pathé)
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