BTS 2017-2018 Cours en ligne : Section 1-A : Sociologie de l'extraordinaire

Ce support ainsi que le programme de cours s’adressent prioritairement aux sections dont j’ai la charge, mais ils intéresseront bien évidemment les étudiant/es préparant l’épreuve de culture générale et expression en deuxième année de BTS.


L’extraordinaire
nouveau thème BTS 2017-2018
Section 1 : De l’ordinaire à l’extraordinaire
Bruno Rigolt


Bruno Rigolt_BTS 2018_l'extraordinaire_couverture_web_logoEPC_webConception graphique et design : Bruno Rigolt. © Copyright septembre 2016, Bruno Rigolt

  • Prérequis : vous devez avoir lu la présentation du thème et avoir effectué les premiers travaux dirigés avant d’aborder ce cours.

 

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SECTION 1
de l’ordinaire à l’extraordinaire

A/ Sociologie de l’extraordinaire


L’

extraordinaire peut être défini comme un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien : si le terme entre ainsi dans le champ sémantique du merveilleux, du bizarre, de l’anormal, de l’invraisemblable, il convient néanmoins d’établir une distinction entre le merveilleux et l’extraordinaire. À la différence du merveilleux, l’extraordinaire reste crédible. Comme il a été très bien dit, « le merveilleux nous tire du côté de l’irrationnel, alors que l’extraordinaire sous-entend un regard plus logique et rationnel, supposant un ordre du monde dans lequel la merveille est extra-ordinaire, c’est-à-dire non encore expliquée […] »¹.

1. Joël Thomas, « Mirabilia : tropismes de l’imaginaire antique » in : ‘Mirabilia’. Conceptions et représentations de l’imaginaire dans le monde antique, Actes du colloque international, Lausanne, 20-22 mars 2003, dir. Philippe Mudry, éd. Peter Lang, page 3.

Inception_1
← « Le rêve s’écroule »…
Le film Inception (2010) de Christopher Nolan multiplie les effets spéciaux et les décors extraordinaires.

L’extraordinaire agit donc comme une force perturbatrice, une mise à distance de l’ordre installé, de l’institution, de la pensée rationnelle qui nous fait passer du quotidien le plus banal à l’invraisemblable par l’exagération des données : en témoigne par exemple le gigantisme du monde rabelaisien, qui constitue l’apogée du rire médiéval. Cette démesure se retrouve également chez Philippe d’Alcripe (1531-1581), moine de l’abbaye de Mortemer et auteur d’un livre orignal et peu connu, La Nouvelle Fabrique des Excellens Traits de Vérité. Ce recueil de contes facétieux et fantastiques nous transporte dans un univers de fantaisie et de démesure où les personnages « s’esgueulent de rire » :

« soixante trois mille huict cents quatre vingts neuf potées de beurre, de septante six livres un quarteron la piéce, avec dix sept mille livres de beurre frais; sept cens soixante et huit pipes de bon vinaigre surart et autant de rosart; dix neuf cents quatorze minots de sel sans esgrumer; six cens tonneaux de verjus de bosquet; la charge de quinze vingts mullets de bonnes herbes fines et potageres, et pour y donner goust et coulleur, y fut mis pour un tournois de saffren et pour un double d’espice ».
Philippe d’Alcripe , La Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité (1579)
Doré_Gargantua_webGustave Doré, « Un repas du jeune Gargantua », 1851

Comme nous le voyons, l’extraordinaire nous invite à interroger notre perception du réel, ainsi que notre conception de la normalité : par rapport à quelle norme, une chose est-elle appréhendée comme extraordinaire ? Sur quels critères jugeons-nous qu’un objet est merveilleux ? Baroque ? Magique ? Surréaliste ? Quelle différence existe-t-il entre l’émerveillement d’un bébé devant une boule de Noël et le public qui vient voir un film de superhéros pour le plaisir d’être leurré et d’oublier l’ennui d’une vie banale ? Pourquoi le premier PC ou le premier Minitel apparaissaient-ils comme des objets extra-ordinaires tant l’enthousiasme et la surprise étaient grands lors de leur lancement ?  Et pourquoi, si nous retrouvions dans un vieux carton un Minitel, l’objet devenu vintage, Jake_Dinos_Chapman_Zigotic_accelerationnous paraîtrait extra-ordinaire, par son décalage même avec notre réalité ?

← Jake et Dinos Chapman, « Zygotic acceleration, biogenetic, de-sublimated libidinal model (enlarged x 1000) », 1995. Coll. partic. |source|

Il y a donc plusieurs façons d’appréhender le thème : nous sommes ici au cœur des systèmes de valeurs et de croyances. Et ce qui pourrait apparaître à première vue comme une simple forme d’escapism comme disent les Anglais, c’est-à-dire de fuite du monde, nous amène à réfléchir plus fondamentalement à la notion même d’incertitude et de risque : est extraordinaire ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision. Si pour les anciens conquistadores étaient extraordinaires ces mondes luxuriants de fleurs, de fruits nouveaux, d’espèces animales inconnues qu’ils découvraient, et si de nos jours, les hologrammes, la réalité virtuelle, les commandes neuronales ou les phénomènes paranormaux nous paraissent à ce point extraordinaires, c’est parce qu’ils introduisent une part de fantasme et une marge d’incertitude, propres à déjouer tout raisonnement déterministe.

Dans un monde où la minimisation de l’incertitude est au cœur de la sociologie des organisations, l’extraordinaire est ce qui demeure indéterminé : quand bien même serait-il justifié par une causalité déterministe, l’extraordinaire augmente parallèlement
Arman_violoncelle_webla croyance, par essence créationniste et providentialiste, en un monde transcendant où le réel et l’imaginaire se côtoient, où le possible se transforme, où l’action bascule dans le merveilleux, l’irréel ou l’invraisemblable.

Arman (Nice 1928-New York 2005) →
Sans titre (1962). Coupe de violoncelle sur panneau de bois.
Collection Mamac Nice (cliché © BR) 

Mais tout comme le thème du rêve, l’extraordinaire fait partie des productions humaines : il convient donc de le traiter comme un phénomène social, à égalité avec d’autres traditionnellement reconnus. De fait, l’extraordinaire ne se maintient que dans la fiction et l’illusion consenties, la croyance aux faits relatés, le besoin d’évasion sociale, de fuite ou de transgression de la réalité quotidienne.

En ce sens, l’extraordinaire appartient au domaine de l’anthropologie. « Comme il transcende les limites d’une raison mécaniste et prédictive au profit d’une raison dynamique, ouverte, remettant en cause ses principes […] et ses outils conceptuels […], cet imaginaire, d’une stupéfiante richesse, appartient avant tout au champ de l’épistémologie des sciences et de la philosophie de la connaissance »².

2. Louis-Vincent Thomas, « Imaginaire et rencontres insolites », in : Rencontres et apparitions fantastiques, sous la direction de Jean-Bruno Renard, Cahiers de l’imaginaire, L’Harmattan page 10

Comme nous le comprenons, la connaissance du thème se heurte à de nombreuses difficultés du fait qu’il y a dans l’extraordinaire un va-et-vient continuel entre le réel et l’imaginaire, le vrai et la fiction, le normatif et le transgressif, l’ordre et le désordre. L‘extraordinaire, l’insolite sont en effet consubstantiels à l’ordinaire : en mettant en scène des passions et des fantasmes, ce sont eux qui paradoxalement rendent le monde humain. Les contes et les légendes montrent ainsi les multiples facettes de la nature humaine. Il entre dans l’extraordinaire une part d’animalité aussi bien qu’une part de divinité : il est donc le principe qui meut les hommes, les fait progresser ou les corrompt.

Sans extraordinaire on ne peut avancer, donc le futur ne peut exister. Cet aspect dynamogénique (= excitant, stimulant) de l’extraordinaire est essentiel : dans notre monde où l’on se repose de plus en plus sur les moyens techniques et l’obsession sécuritaire, le recours à l’extraquotidien est comme un appel à l’inédit, à la marginalité et à la transversalité : il faut donc considérer ce recours à l’extraordinaire comme relevant de la responsabilité de l’homme et ainsi comme témoignant de sa liberté. Notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel, s’il s’apparente parfois à une mystification, est néanmoins une fiction nécessaire.

Kay Sage (1898-1963), « Le Passage »  →
(autoportrait), 1956
(Collection particulière) 

Le goût pour l’extraordinaire ne correspond-il pas à un besoin de renouer le dialogue avec l’ordre primordial, avec le cosmos, avec l’innommé ? Face aux désastres écologiques, au risque nucléaire, aux conflits destructeurs, la mode grandissante pour les phénomènes paranormaux, les rencontres avec les extraterrestres, les revenants, les enchanteurs et les sorcières, etc. montre combien l’extraordinaire, s’il met en scène un risque, un danger, constitue paradoxalement un voyage salutaire, un refuge qui tente de ressouder la société détruite.

Bruno Rigolt
© septembre 2016, Bruno Rigolt/Espace Pédagogique Contributif

 
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Prochain cours : 1-B/ Le banal, l’ordinaire, l’ennui
(mise en ligne le 11/09/2016)
TRAVAUX DIRIGÉS


 
  • Autoexercice 1 : Allez sur le site anglophone Melt consacré au dessinateur français Guy Billout. Sélectionnez quelques dessins représentatifs du thème de l’extraordinaire et justifiez votre sélection.
  • Autoexercice 2 : étayez à l’oral ces propos du support de cours et illustrez-les d’exemples de votre choix : « est extraordinaire ce qui ne relève pas d’une explication déterministe ou dont le caractère inexpliqué élimine le déterminisme de l’explication ou de la prévision ».
  • Autoexercice 3 : dans quelle mesure la publicité suivante vous semble-t-elle bien illustrer cet aspect de l’extraordinaire : « qui se produit de manière imprévisible » ? Comment les publicitaires cherchent-ils à modifier le regard que l’on porte sur notre quotidien ?

pub_unexpected_shopping_forum_des_halles_1« Unexpected Shopping »
Publicité au nouveau forum des Halles, Paris mai 2016 (cliché © BR) 

  • Autoexercice 4 : Que vous inspire cette publicité pour Acadomia ? Quel aspect particulier de l’extraordinaire est évoqué : comment et pour quels effets ?
  • Entraînement à l’écriture personnelle : dans un développement argumenté d’une soixantaine de lignes environ, vous approfondirez la remarque suivante : « Notre besoin de chimères, de fiction, de merveilleux, de bizarre, d’invraisemblable ou de sensationnel, s’il s’apparente parfois à une mystification, est néanmoins une fiction nécessaire. »frise_1
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brunorigolt

Bruno Rigolt Docteur ès Lettres et Sciences Humaines, Prix de Thèse de la Chancellerie des Universités de Paris. Diplômé d'Etudes approfondies en Littérature française et en Sociologie ; Maître de Sciences Politiques ; Professeur de Lettres Modernes et de Culture générale au Lycée en Forêt (Montargis, France).