Charles Trénet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).
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[Introduction]
Le banal est-il digne d’intérêt ? Derrière ce paradoxe se cache l’une des exigences les plus fondamentales de nombreux écrivains, artistes, philosophes, qui au détriment du sublime ont choisi d’introduire la banalité de la vie quotidienne dans l’esthétique afin de montrer que l’être-au-monde¹ de l’existence humaine est la condition nécessaire de l’émerveillement. Le présent corpus est caractéristique de cette démarche : il comporte quatre documents d’époques et de genres variés.
La célèbre chanson de Charles Trenet, « Le jardin extraordinaire » (1957) est comme une invitation plaisante et chargée de bon sens populaire à réenchanter le quotidien. Plus fondamentalement, l’essai de Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement publié en 1999, dont le texte présenté constitue l’introduction, vise à célébrer le transcendant dans l’immanent². Ce bonheur d’être au monde est aussi partagé par Marie Rouanet qui dans Balades des jours ordinaires (1999), fait de la simplicité le ferment de son imaginaire d’écrivaine. Enfin la toile la plus connue de Vermeer, « La laitière » peinte vers 1658 et exposée au Rijksmuseum d’Amsterdam, nous rappelle combien les scènes les plus humbles de la vie quotidienne sont porteuses d’infinies richesses, pour peu que l’on sache s’émerveiller de la splendeur du prosaïque³.
Pour les auteurs de ce corpus, faire l’éloge de la simplicité, n’est-ce donc pas rendre à l’homme son aptitude à s’émerveiller ? Si l’imaginaire du merveilleux passe tout d’abord par une esthétique du quotidien, nous verrons qu’il nous invite à dépasser les apparences grâce à l’imagination créatrice. Enfin, nous montrerons que ce corpus invite à considérer le banal comme la clé d’un déchiffrement profondément spirituel du monde, dont il constitue la révélation extraordinaire.
[I Le merveilleux et son inscription dans le réel]
Contrairement à ce que pourrait penser le sens commun, ce qui vaut la peine d’être représenté ou raconté, ne doit pas forcément sortir de l’ordinaire. Avant d’être « extraordinaire », le jardin de Trenet a tout d’un simple square parisien avec ses moineaux, ses canards, son gazon ou ses statues auxquels on ne prête plus guère attention. Qui songerait également à s’émouvoir du geste banal d’une laitière versant du lait dans une écuelle ? Dans leur aspect le plus prosaïque³ et contingent⁴, les objets du tableau de Vermeer font songer à l’attendrissement nostalgique de Marie Rouanet devant de simples breloques et autres bibelots de pacotille rapportés de voyages : « un canif branlant totalement inutilisable », « une coquille Saint-Jacques ornée d’une barque à voile ». Bertrand Vergely note à cet égard combien, dans sa simplicité même et sa contingence⁴ vécue, « le monde est beau ».
Encore faut-il savoir percevoir et comprendre cette beauté méconnue de l’univers. Pour le philosophe, si la joie et l’émerveillement sont les privilèges de l’homme, il lui appartient de traverser les apparences afin de s’ouvrir au « Mystère du monde, parfois si muet, parfois si parlant ». Comme le dit aussi Marie Rouanet, « tout est mystère à déchiffrer » : dans sa dissonance et sa contingence⁴ mêmes, le réel le plus anodin aurait ainsi « les couleurs des pays les plus lointains », des parfums d’exotisme et d’aventure si nous savons retrouver cette contemplation fascinée du monde qui est le propre de l’enfance. Dès lors, comme dans la chanson de Trenet, les canards « parlent anglais », les statues « s’en vont danser sur le gazon »… Celui qu’on appelait le « fou chantant » de même que le maître hollandais ne nous rappellent-ils pas ici l’importance majeure de l’art, dans sa capacité à retirer au réel son caractère d’insignifiance ?
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[II Redécouvrir l’extraordinaire qui se cache au cœur des présences ordinaires du quotidien]
Si l’extraordinaire se nourrit donc à ce point du réel dans son aspect le plus prosaïque³, c’est bien pour le métamorphoser et le transfigurer selon les lois de l’imagination créatrice. C’est elle qui permet cette traversée merveilleuse du monde au-delà des apparences. Bernard Vergely à partir d’un exemple frappant, rappelle qu’« une montagne l’hiver a beau être un tas de cailloux avec de la neige […], ce n’est pas un tas de cailloux […], c’est de la beauté ». De même, le jardin de Trenet semble capable de transfigurer la « grande ville perverse » qui au lieu d’être maussade et hostile, devient au contraire le cadre enchanteur d’un conte enfantin dont l’imaginaire poétique ouvre à toutes les fantaisies. Plus intime et feutrée, l’évocation de ses rêveries imagées d’enfant réinventant le monde, peut se lire chez Marie Rouanet comme la quête d’une remarquable exigence de détachement et de recommencement.
Dès lors, il faut oser s’émerveiller afin de percevoir le monde non plus du côté d’un désenchantement cynique et triste, mais comme espace d’éveil et de réenchantement : Charles Trenet le répète plaisamment à la fin de sa chanson, « Il suffit pour ça d’un peu d’imagination ». De même Vermeer semble s’émerveiller de l’instant suspendu où le lait est versé : l’immobilité du geste que seul le peintre peut créer, paraît figer cette scène domestique et somme toute assez banale, dans l’éternité. C’est bien l’art qui permet ainsi d’accéder à une réalité éblouissante qui idéalise le réel ordinaire dans sa forme parfaite : celle d’une beauté qui serait construite par les efforts de l’imagination et de la méditation. Marie Rouanet et surtout Bernard Vergely montrent combien le spirituel peut naître des scènes les plus sujettes aux contingences⁴ pour peu que l’on s’ouvre à toutes les dimensions de l’être et de l’expérience humaine.
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[III l’extraordinaire comme déchiffrement du monde et quête spirituelle]
Cette expérience transformatrice est essentielle dans la mesure où elle débouche sur une quête existentielle et spirituelle. En premier lieu, l’extraordinaire concourt à une nouvelle perception des choses amenant à une prise de conscience du monde dans toute sa plénitude. Ce miracle du quotidien fait toute l’essence de l’essai de Bernard Vergely qui nous invite à nous ouvrir aux interrogations que nous rencontrons chaque jour, en sorte que nous puissions réenchanter le banal par une quête presque ineffable du vécu. Quête dont Marie Rouanet rappelle à la fin de son texte que loin d’être la marque d’une transcendance, elle est d’abord un miracle immanent² : « Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires ». Tel pourrait être le credo du peintre Vermeer qui à l’opposé des dogmes scolastiques, inscrit la quotidienneté dans un parcours allégorique révélant progressivement l’homme à lui-même.
De fait, s’émerveiller du quotidien permet une véritable expérience existentielle et identitaire. Elle fait naître dans la chanson de Trenet l’espoir quelque peu désabusé d’une impossible idylle. Mais la force du merveilleux ne réside-t-elle pas précisément dans le pouvoir évocateur de l’art poétique, apte à restituer d’un ordinaire jardin, le jardin de l’âme ? La réflexion de Marie Rouanet et de Bernard Vergely révèle ainsi une véritable dialectique de l’apparence et de l’essence, du visible et de l’invisible : tout est signe et déchiffrement. La toile de Vermeer est à ce titre exemplaire : si le banal vaut la peine d’être contemplé, c’est qu’il assume une véritable fonction de connaissance, qui est une invitation à dépasser la vanité des apparences pour accéder au monde intérieur spirituel, apte à transfigurer le réel : ce parti-pris ontologique⁵pour le monde immanent² fait ainsi toute la valeur du merveilleux. –
[Conclusion]
Pour les auteurs de ce corpus, l’émerveillement nous attend donc partout, dans la contemplation des objets les plus humbles, des situations et des moments les plus anodins : parce qu’il est le lieu où se joue le mystère même de l’être, l’extraordinaire est aussi comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger le réel et le vécu, afin d’y trouver un sens caché et symbolique. C’est cette mise en relation du temporel et du spirituel, de l’immanent² et du transcendant qui est au cœur de l’extraordinaire.
Être-au-monde. Ce concept philosophique signifie plus simplement ici : qui fait partie intégrante du monde et de sa quotidienneté. Ainsi, ce qui nous fonde comme être-au-monde est notre capacité à nous objectiver dans et par le monde.
Immanent. Qui est accessible, qui est situé dans les limites de l’expérience sensible. Ici, le terme signifie : proche de la réalité, en interaction avec la réalité banale, ordinaire. S’oppose à transcendant : qui dépasse, qui va au-delà du monde et de ses limites, qui est d’un ordre ou d’une nature absolument supérieurs. On dira par exemple que la métaphysique est transcendante.
Prosaïque. À l’origine, qui relève de la prose, qui est propre à la prose (par opposition aux vers). Couramment : banal, terre à terre, contingent.
Contingence. Qualité de ce qui est contingent : qui relève du monde ordinaire, qui est banal, accessoire.
Ontologique. Relatif à l’être, à l’existentiel. Dans le texte, « ce parti-pris ontologique pour le monde immanent » signifie : ce mode de pensée qui valorise notre rapport au monde quotidien, banal.
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« La guerre représente bien le paroxysme de l’existence des sociétés modernes. Elle constitue le phénomène total qui les soulève et les transforme entièrement, tranchant par un terrible contraste sur l’écoulement calme du temps de paix. C’est la phase de l’extrême tension de la vie collective, celle du grand rassemblement des multitudes et de leur effort. Chaque individu est ravi à sa profession, à son foyer, à ses habitudes, à son loisir enfin. La guerre détruit brutalement le cercle de liberté que chacun ménage autour de soi pour son plaisir et qu’il respecte chez son voisin. Elle interrompt le bonheur et les querelles des amants, l’intrigue de l’ambitieux et l’œuvre poursuivie dans le silence par l’artiste, l’érudit ou l’inventeur. Elle ruine indistinctement l’inquiétude et la placidité, rien ne subsiste qui soit privé, ni création ni jouissance ni angoisse même. Nul ne peut rester à l’écart et s’occuper à une autre tâche, car il n’est personne qui ne puisse être employé à celle-ci de quelque façon. Elle a besoin de toutes les énergies. »
« Je hais toutes ces petites bassesses qui ne montrent qu’une âme abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement parce qu’on fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c’est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d’énergie. »
guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens. » Cette célèbre affirmation de Clausewitz* a de quoi surprendre de prime abord. De fait, en inscrivant le concept de guerre dans le champ institutionnel, Clausewitz fait de la guerre un instrument politique comme un autre, « un acte politique » en continuité d’un modèle civilisationnel : « l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin »**.
* Carl von Clausewitz (1780-1831) est un officier et théoricien militaire prussien. Il est l’auteur d’un traité de stratégie militaire majeur, De la guerre, publié à titre posthume de 1832 à 1834. ** Carl von Clausewitz, De la guerre(1832-1834). Traduit de l’allemand par Denise Naville. Préface de Camille Rougeron. Introduction par Pierre Naville, Paris Les Éditions de Minuit 1955, page 67.
Selon Clausewitz en effet, la guerre, parce qu’elle fait partie du champ de « l’existence sociale », ne peut être qu’un moyen au service de l’efficacité politique : dans le cas contraire (la force militaire livrée à elle-même), elle perd sa légitimité pour n’être qu’un déchaînement de violence absurde et sans fondement. Comme il l’affirme, « La guerre n’appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l’existence sociale […] et elle ressemble […] à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle » (Clausewitz, op. cit. page 245).
Cette subordination du militaire au politique n’est toutefois pas évidente dans les faits. Si la « guerre idéale » qu’évoque Clausewitz fait de la violence l’envers d’une ambition politique qui cherche à se consolider dans la paix, ne masque-t-elle pas la réalité sui generis* de la guerre comme phénomène de violence extrême ? À partir du moment où l’on emploie le mot « guerre », peut-on parler encore de « continuation » ? Comme il a été très justement dit, « Si l’extraordinaire est essentiellement une rupture dans l’ordre des choses, quelle rupture plus décisive que la guerre ? »|Source : Magister| * la réalité sui generis de la guerre : la réalité spécifique de la guerre, ce qui la caractérise exclusivement.
Par son caractère dramatique, interruptif et le plus souvent hyperbolique, la guerre constitue tout d’abord une rupture dans la temporalité historique. Perte de contrôle pour les uns, en raison de leur impréparation, changement soudain dans l’ordre des choses, elle engendre tant au niveau de la vie personnelle qu’au niveau de la vie collective un état socio-émotionnel marqué par des phénomènes psychologiques de déviance : trouble social, dégénérescence des mœurs civiles, rumeurs, perversion morale…
Plus qu’un écart à une situation de référence qui serait la paix, la guerre est fondamentalement une remise en cause brutale de cet univers de référence. Par l’extraordinaire déchaînement de violence qu’elle entraîne, elle constitue donc une rupture avec le quotidien : rupture des liens diplomatiques, interruption du cours normal des activités, éclatement de l’équilibre socioculturel, oubli des règles ordinaires et instauration de nouvelles normes, cassure dans le quotidien familier et familial avec la mobilisation.
« Les années de guerre constituent une rupture spectaculaire »
« Les guerres ont toujours été perçues comme des moments de grande accélération de l’histoire, un renouvellement des modes et des couleurs, un bouleversement des cartes où tout semble redémarrer à zéro en renvoyant au musée références et agencements « d’avant-guerre ». Comme la brisure d’un plissement géologique les années de guerre constituent une rupture spectaculaire : pour ceux qui les vivent tout d’abord, dans la perception vieillie qu’elles donnent des hommes et des idées […]. »
Daniel Colson Anarcho-syndicalisme et communisme Saint-Étienne, 1920-1925. CEF-ACL, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1986,page 51.
Les populations, qui se trouvent ainsi placées en situation d’incertitude, perdent soudainement leurs repères, leurs codes, leurs modèles idéologiques. L’exemple de la première guerre mondiale est à cet égard très caractéristique : on ne saurait sous-estimer le rôle de l’émotionnel et l’exacerbation des sentiments nationalistes dans ce déchaînement soudain de violence. Comme événement aussi important qu’imprévisible, la crise de l’été 1914 relève en effet de l’extraordinaire. En une semaine, l’Europe bascule dans l’urgence et la guerre :
« L’été 1914 s’annonçait, en effet, comme un été ordinaire, semblable à ceux qui l’avaient précédé. La vie continuait, avec ses travaux et ses jours. Les paysans faisaient la moisson après les foins sans se douter qu’une guerre menaçait. Dans de nombreux villages français, quand le tocsin sonna la mobilisation, les hommes accoururent avec des seaux pensant qu’ils étaient appelés pour éteindre un incendie. Les usines tournaient comme d’habitude, sans programmes d’armement particuliers. Dans les classes supérieures de la société, qui bénéficiaient de vacances, les uns avaient pris leurs quartiers d’été à la campagne, d’autres faisaient leur cure dans une station thermale, éventuellement à l’étranger. René Cassin revient ainsi en hâte à Paris le 30 juillet, de Suisse, où sa compagne faisait une cure. D’autres encore étaient à la plage, sur la Côte d’Azur, en Bretagne ou ailleurs […] Les journaux avaient bien suivi les péripéties de la crise et leurs manchettes s’étaient faites plus menaçantes au fur et à mesure que les jours passaient. Mais on n’y prêtait guère attention. »
« Les premières guerres « totales » modernes furent […] les guerres révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, qui en accentuèrent le caractère de masse. Même si l’expression de guerre « totale » ne fut pas employée par les révolutionnaires eux-mêmes, ils parlèrent volontiers de « guerre à oitrance » (Carnot), de « guerre de masse », de « tomber en masse » sur l’ennemi, d’ « anéantir, exterminer, détruire définitivement l’ennemi » (Robespierre). »
Mondher Kilani Guerre et sacrifice. La violence extrême PUF, Paris 2008, page 72.
Parce qu’elle procède en fait de l’irrationnel, la guerre constitue en outre une fissure dans l’ordre social par où s’engouffre l’imaginaire. Nous pourrions évoquer ici le grand philosophe russe Nicolas Berdiaev (1874-1948) : « […] plus son but est irrationnel, plus la guerre suscite une émotion et une soumission sacrées […]. La guerre est une expression du caractère irrationnel de la vie, elle proclame l’impossibilité de la rationaliser jusqu’au bout »*. Le Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est très représentatif de cette fissure à la fois existentielle, identitaire et morale. Dans le passage ci-dessous, qui se situe au début du roman, le personnage principal, Bardamu, engagé volontaire sur un coup de tête, se retrouve confronté aux terribles réalités des combats qui se déchaînent dans l’est de la France, durant la Première Guerre mondiale :
« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »
* Nicolas Berdiaev, De l’inégalité, Berlin 1923. Traduit du russe par Anne et Constantin Andronikof, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne 2008, page 191.
Par sa violence la plus extrême, la plus barbare, ce que la guerre révèle, c’est l’inhumanité de l’homme. En banalisant la destruction de masse, elle modifie le rapport des hommes à la mort. Qui n’a pas en mémoire le célèbre chapitre trois de Candide :
Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
On a l’impression que pour l’élève de Pangloss, la guerre n’a rien de choquant. Pire ! Elle se résume à une simple logique du chiffre, un désinvolte et froid décompte de victimes transformées en choses : déshumaniser pour mieux exterminer ! Le spectre du Léviathan (« l’homme est un loup pour l’homme »)* n’est ici pas loin et l’on ne peut que citer de nouveau Clausewitz qui avait parfaitement saisi l’essence irrationnelle, impulsive des guerres de masse : « La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes ».
* Cf. Ernst Jünger (Le Combat comme expérience intérieure, 1922) : « la guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel, elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire ». –
La guerre et la fête, moments d’excès et de démesure
« La guerre et le sacré » Roger Caillois
Bellone ou la pente de la guerre (1963)
La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle paraît interdire qu’on la considère avec objectivité. Elle paralyse l’esprit d’examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l’exalte. […]
Le sacré est d’abord source de fascination et de terreur. La guerre n’est sentie comme sacrée qu’au moment où elle se présente comme fascinante et terrible. Tant qu’elle se réduit à l’art militaire, tant qu’elle ne concerne qu’un petit nombre de soldats de métier, que des stratèges attentifs aux traditions font manœuvrer sans trop de pertes conformément à de savants calculs, elle n’est jamais qu’une manière de tournoi aux armes démouchetées. Elle apparaît, quoique sanglante, comme une activité réglée, apparentée au jeu ou au sport. De fait, durant de longs siècles, il en fut bien ainsi et la guerre ne provoqua dans ces conditions aucun sentiment d’ordre religieux. Pour qu’elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu’elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d’une tragédie généralisée, où une nation engage l’ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive.
Roger Caillois Bellone ou la pente de la guerre (1963) Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, pages 151, 153.
D
ans L’Homme et le sacré, Roger Caillois a consacré une célèbre analyse au rapport entre la guerre et la fête* : selon lui, la guerre remplirait dans les sociétés modernes la même fonction que tenait la fête dans les sociétés primitives. De même que la fête (voir notre cours), en évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, ressortit au sacré de transgression, de même la guerre ne cesse d’horrifier et de fasciner à la fois. Pour Caillois, la clé de cette analogie est le rapport de l’homme au sacré.
*Cf. ces propos de Roger Caillois : « Le moment paroxystique des sociétés primitives n’est pas la guerre, c’est la fête. La fête constitue le lien social par excellence et le point culminant de l’existence collective : son sommet de cohésion, de mouvement et de dépense. La fête rassemble les individus, les brasse, porte leurs émotions à une sorte d’incandescence frénétique, inverse leurs règles de vie, épuise d’un coup leur vigueur et leurs richesses ». Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre (1963), Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, page 18.
Comme la fête, la guerre est donc par essence extra-ordinaire : elle s’oppose à la régularité, à l’ordinaire et au continu pour privilégier le changement, l’imprévu et l’instable. Indissociable du sacré grâce à la thématique transgressive, elle ouvre en outre à la dimension transcendante de l’âme humaine.Nous pourrions faire ici référence à l’ouvrage de Proudhon, La Guerre et la paix (1861). La première partie du livre (« Phénoménologie de la guerre ») permet à Proudhon de comparer la guerre à un fait divin : « J’appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, de l’homme dans la spontanéité de l’esprit ou de la conscience ». « L’auteur voit en la guerre la source de la justice dans la société et reviennent souvent dans le texte les trois termes, parfois interchangeables dans le tour de la forme de l’argumentation : Dieu, la Force, Guerre. La guerre, par les idées de souveraineté, d’autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie de classes… introduit la notion du droit. Sans la guerre, point d’Idéal. La guerre sublime dans un idéal les trois passions de l’homme que sont l’ambition, l’instinct de domination et la cupidité » |Source|.
Clausewitz lui-même avait pressenti cette fascination : « L’idée que l’on se fait d’habitude du danger avant de l’avoir connu est plutôt attirante que repoussante. Dans l’ivresse de l’enthousiasme, fondre sur l’ennemi au pas de charge − qui compte les boulets et les hommes qui tombent sous les balles- en fermant les yeux quelques instants pour se jeter au-devant de la mort glacée, sans savoir si soi-même ou d’autres lui échapperont − et tout cela si près de l’or de la victoire, si près de ce fruit délectable dont l’ambition a soif − est-ce donc si difficile ? » (Carl von Clausewitz, De la guerre, ch. 4)
Si la guerre fascine tant, c’est qu’elle constitue ainsi une transgression de l’ordre tout en ayant besoin de l’ordre pour exister : la proximité du danger exalte les sentiments, exacerbe les tensions et les démonstrations de force n’en sont que plus passionnées. De même, en empruntant la terminologie d’Otto Rank, Roger Caillois montre que l’individu se sent irrémédiablement fasciné par la « montée à l’extrême » pour reprendre une expression de Clausewitz, qui avait parfaitement perçu la transformation majeure qui était en train de s’accomplir avec les guerres de la Révolution et de l’Empire :
Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre, op. cit. pages 159-160. |Google-livre|
Parce qu’elle relève de l’irrationnel et du mystique, la guerre attire et repousse en même temps ; elle met en œuvre des situations rituelles pour pacifier la violence et paradoxalement elle suscite des fantasmes et des phobies qui ressortissent à une sorte d’excentricité primitive : par ses formes extrêmes, voire aberrantes, qui échappent aux lois sociales, s’y soustrayant, les contredisant même, la guerre permet tout à coup d’accomplir des exploits qui relèvent de l’interdit, à commencer par l’interdit suprême : l’acte de tuer.
Comme le note très justement Sophie de Mijolla-Mellor*, « Il y a donc une séduction de la barbarie dans son double aspect : l’attrait de l’extrême transgression et le retour du pulsionnel. […] En effet, la jouissance sans frein et sans fin confine à la mort, alors que la destructivité prend le masque de la vie. C’est ce recouvrement de l’un par l’autre qui crée le sentiment d’inquiétante étrangeté. Derrière le cri Viva la muerte, il y a le paradoxe d’une vie qui serait sous-tendue par la mort et d’une mort qui prétendrait être la vie par excellence ».
*Sophie de Mijolla-Mellor, La Mort donnée. Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF Paris 2015, Google-livre. C’est nous qui soulignons.
Lawrence d’Arabiede David Lean (1962) : la fascination de la guerre dans une superproduction magistrale. [- Lawrence, pas ça. Contourne-les. Damas, Damas ! / – Pas de prisonniers ! / – Lawrence… /
– C’était le village de Talaal. / – Talaal ! Talaal ! / – Pas de prisonniers ! Pas de prisonniers !]
On retrouve cette fascination de la guerre dans certaines formes d’art. Évoquons par exemple le Futurisme italien, mouvement artistique et poétique d’avant-garde du début du XXe siècle. Le 20 février 1909, le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement, anarchiste réfractaire à toute forme de morale et fervent nationaliste, rédige le fameux Manifeste dufuturisme, texte provocateur qui fit scandale : il y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : « En attendant notre grande guerre si souvent invoquée, nous autres futuristes alternons notre violente action antineutraliste dans les places et les Universités avec notre action artistique sur la sensibilité italienne, que nous voulons préparer à l’heure fatale du plus grand Danger. L’Italie se devra d’être intrépide, aussi acharnée que possible, élastique et rapide comme un escrimeur, indifférente aux coups comme un boxeur, impassible à l’annonce d’une victoire qui aurait coûté cinquante mille morts comme à l’annonce d’une défaite ».
← Marinetti, « Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur » Les Mots en Liberté futuriste, 1919
Ainsi que le remarque Giovanni Lista* : « Pour Marinetti, si la guerre est pour une part une loi profonde de la vie, elle est aussi, dans sa manifestation concrète, une fête, au sens ethnologique du terme, tel qu’il a été mis en lumière par Roger Caillois, exubérance vitale, joyeux gaspillage d’énergies, hygiène non pas au sens préventif, mais bien au sens actif et libérateur. On assiste, dans la vision futuriste de la guerre, à une importante « esthétisation » du phénomène belliqueux. Plus encore, on dirait que dans l’idéologie futuriste, la guerre prend une couleur érotico-esthétique. De nombreux passages le prouvent, qui se résument de manière symbolique dans la danseuse qui, comme on peut le lire dans le Manifeste de la danse futuriste, « à quatre pattes, imitera la forme de la mitrailleuse, noire-argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les bras tendus en avant, elle agitera fébrilement l’orchidée blanche et rouge comme un canon durant le tir ».
* Giovanni Lista, Marinetti et le futurisme : études, documents, iconographie, Cahier des Avants-gardes/ L’Âge d’Homme, Lausanne 1977, page 93.
Marinetti, « Danse de la mitrailleuse », La Nouvelle Revue Française, tome XVI, (Janvier – Juin 1921), page 382 |Wikisource|
En ce sens, la guerre est fascinante parce qu’elle est marquée du sceau des valeurs mais aussi de l’irrépressible besoin de les transgresser par l’omniprésence de la violence et de la mort : c’est là son cruel paradoxe. Mondher Kilani (Guerre et sacrifice, La violence extrême), faisait remarquer combien notre monde sans Dieu, monde « désenchanté » et « désacralisé », est pourtant pétri de schèmes sacrificiels : avec la guerre, tout un système de croyances se met en place, qui prend la forme « d’une lutte sans merci entre le Bien et le Mal, justifiant l’élimination d’individus « sacrifiables », tant dans les affrontements armés que dans les luttes économiques » |source, § 5|.
À la fois rite de passage à l’âge d’homme, et mort de l’homme, dangereuse et salvatrice, la guerre tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, l’attraction et la répulsion, la transformation de la violence en droit et sa légitimation par l’homme. Nous pourrions mentionner ici la réflexion majeure de Georges Bataille (1897-1962), pour qui la violence de la guerre, dans ses formes exaspérées et désespérées, est semblable à celle de l’érotisme : violence orgiastique inséparable de la violence d’une crise, violence sans borne, chaotique, violence de non-sens déchargée de sa culpabilité morale, qui débouche sur l’extraordinaire inhumanité de l’homme.
Affiche de propagande pour les Jeunesses hitlériennes (1935) : « La jeunesse sert le Führer. Tous les jeunes de dix ans dans la jeunesse hitlérienne ».
En témoigne ce magnifique texte de l’écrivain, extrait du Bleu du ciel. Rédigé en 1934-35 pendant la Guerre d’Espagne mais publié en 1957, ce magistral romandécrit les dérives d’un homme à travers une Europe en proie au fascisme et à la violence. Le passage présenté ici est la fin du livre, annonciatrice des orages de la guerre : la description des jeunesses hitlériennes donne un sens allégorique à l’écriture vécue comme engagement existentiel : à la mort succède l’appel, aux ombres de l’Histoire, le « bleu du ciel »…
« J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête ; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major.[…]. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts […].
Salvador Dalí, « Le Visage de la guerre » (El Rostro de la Guerra), huile sur toile (1940) Rotterdam, Musée Boijmans Van Beuningen (Pays-Bas)
Ce vacillement existentiel et moral suscité par la guerre, nul mieux que Dalí l’a montré : toile presque démoniaque, « Le Visage de la guerre » (1940) suscite l’effroi et le vertige. « Traité en gros plan, le visage s’étale sur un lointain désert que baigne la lumière chaude du couchant. Trois têtes de mort surgissent des trois cavités formées par les yeux et la bouche. De chacune de ces trois têtes sortent trois autres têtes de mort : au total, douze crânes. On constate dans cette mise en abyme hallucinante une progression : les têtes apparaissent de plus en plus détériorées. Fissurées, édentées, elles se muent, sous l’effet cumulatif et discriminatoire de la répétition en réelles figures vivantes : grimaces, gémissements, ricanements, regards révulsés viennent animer ces carcasses humaines. La tête de l’homme aux sourcils froncés par l’épouvante est entourée de serpents, impatients de transformer leurs sifflements en morsures. Leurs gueules largement ouvertes rappellent curieusement les douze cavités d’où jaillissent les douze têtes de mort. Dali exprime, dans cette toile, le cri de l’homme devant la guerre : cri bloqué au fond de la gorge, semblable au cri muet du cauchemar. Yeux agrandis, bouche béante, l’homme impuissant à crier vomit… des têtes de mort. »*
* Murielle Gagnebin, L’Inquiétante étrangeté en art, PUF Paris 2009. |Google livres|
L’horreur de la Seconde guerre mondiale : un bilan effrayant…
« […] aux morts directes, civiles et militaires, il faut ajouter les pertes indirectes dues à la surmortalité et à la diminution de la natalité. Le nombre des victimes tourne autour de 50 millions. Les pertes civiles sont considérables, en raison des déportations massives ou des représailles opérées par les puissances occupantes. Elles s’expliquent aussi par l’importance des bombardements : Coventry est en 1941 une ville en ruines, Londres est très touchée, Stalingrad est détruite, Leningrad exsangue. Hambourg, Dresde, Le Havre sont presque entièrement détruites tandis qu’Hiroshima et Nagasaki sont rasées. Les guerres civiles induites par la lutte contre l’occupant aggravent encore le bilan, comme en Grèce ou en Yougoslavie. À tous ces morts, il faut ajouter les 35 millions d’invalides définitifs. Des pertes indirectes s’ajoutent en raison des pénuries de médicaments, de chauffage, et de nourriture. L’espérance de vie recule. Enfin, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants partent de chez eux chassés par la guerre, puis par la paix ! Les Polonais, Belges, Français, Chinois ont fui devant l’avancée de l’ennemi ; les Finnois de Carélie, des Alsaciens, des Roumains de Bessarabie sont expulsés. Des populations ont été déportées comme les Tatars de Crimée, les descendants des Allemands de la Volga, les descendants des émigrants japonais aux EUA. À la fin de la guerre, commence la fuite devant l’avancée de l’Armée Rouge ; la stabilisation des frontières exige le déplacement des Sudètes et des autres populations allemandes d’Europe centrale. Bien sûr, les déportations ont concerné toutes les victimes du racisme ou du STO. »
Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) : un témoignage poignant sur l’inhumanité de la guerre
La guerre apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. À cet égard, le film Apocalypse now de Francis Ford Coppola (1979) « est autant une réflexion sur la guerre, l’absurdité de l’engagement américain au Vietnam que sur la condition humaine »*.
Ou plutôt sur l’inhumaine condition de l’homme : « Le film {…] s’appuie sur un grand nombre de séquences chocs en gros plans, pour évoquer le caractère excessif, absurde de la guerre du Vietnam et la débauche de moyens qu’elle a engendrée. Dans une suite d’enchaînements et de tableaux parfois confus, Coppola superpose un regard sur la folie individuelle et collective. Derrière cette horreur, le néant. »
Henri Barbusse (Asnières 1873 – Moscou 1935), est un écrivain français, connu pour ses engagements pacifistes. À partir de décembre 1914, il part au Front. « Barbusse y vit le quotidien des « poilus », d’abord comme soldat de première classe puis comme bombardier de compagnie. Récompensé par deux citations et la croix de guerre, il est réformé pour maladie après 22 mois passés au front. […] De retour à Paris, Barbusse entreprend le récit de son expérience. Sous la forme du journal d’une escouade, à partir de notes prises sur le front, l’écrivain plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des tranchées : la boue, les poux, les corvées. Il ne cache rien de la peur, des souffrances et du désespoir des soldats. Découpé en 24 chapitres, Le Feu, sous-titré Journal d’une escouade, paraît d’abord en feuilleton dans L’Œuvre du 3 août au 9 novembre 1916 avant d’être publié par les éditions Flammarion. L’ouvrage reçoit la même année le Prix Goncourt. Prenant le contrepied de l’épopée guerrière, Barbusse rencontre le désir de lecteurs avides de témoignages sur la vie au front ».
Bescherelle (Collectif sous la direction de Marielle Chevallier), Chronologie de l’histoire du monde contemporain de 1914 à nos jours Hatier, Paris 2015, page 34.
Henri Barbusse, Le Feu(Journal d’une escouade), Flammarion Paris 1916, page 230.
Au Mort-Homme, près de Verdun, le 14 ou 15 mars 1916 (Wikipedia/Hermann Rex). |Source|
– La guerre et la question du sens : l’expérience de l’extraordinaire comme questionnement existentiel
« Que la guerre est jolie » (Apollinaire)
E
xtrait du poème « L’adieu du cavalier » composé en 1915 sur le Front et publié en avril 1918 dans le recueil Calligrammes (Section : « Lueurs des tirs »), ce vers d’Apollinaire a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses interrogations. Engagé volontaire dès 1914 et affecté en avril 1915 sur le front à Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Guillaume Apollinaire compose plusieurs textes. L’auteur y évoque la vie souterraine qu’il mène dans les tranchées de Champagne sous les bombardements, qui constituaient alors une « Première » dramatique…
Il paraît difficile, avec tant d’années de recul, de comprendre ce moment d’intense fascination qui saisit les combattants pendant la guerre. On pourrait rapprocher le vers d’Apollinaire de l’enthousiasme du père fondateur de la sociologie allemande, Max Weber devant la guerre « grande et merveilleuse » : ce n’est pas tant la violence bien entendu qui les fascine que la conscience absolue du sens de la vie face à la mort que la guerre implique, c’est-à-dire les valeurs de l’esprit. La proximité de la mort donne soudainement sens à l’existence, en la transformant en destin.
D’éminents philosophes allemands ont particulièrement mis en avant cette dimension extra-ordinaire de la guerre, comme métaphysique absoluede l’action face à la platitude de l’existence et aux compromis de la vie. L’expérience extrême du conflit étant perçue comme exigence de vérité, en rupture avec le cours ordinaire des choses et l’usure du quotidien. Cette représentation très agonale, et non plus politique de la guerre, est certes discutable, mais elle a le mérite d’envisager la guerre comme alternative morale et spirituelle à une vision purement naturaliste de l’existence. En témoignent ces exemples tout à fait éclairants :
La Grande Guerre, Encyclopædia Universalis |Google-livre|
Pour celui qui s’engage, c’est-à-dire qui fait montre de son aptitude à opérer et assumer des choix, si « la guerre est jolie » comme le dit Apollinaire, c’est parce qu’on y mesure le prix de la vie, c’est parce qu’elle bouleverse la pesanteur de l’ordinaire, parce qu’elle exprime le désir de s’arracher à la tyrannie du contingent, parce qu’elle est hors du commun et ce faisant qu’elle apparaît dramatiquement comme un ordinaire différent, un ordinaire nouveau à côté de l’ordinaire banal du quotidien. En se dérobant bien souvent à l’explication, elle renvoie ainsi au pouvoir-être suprême de l’existence : pouvoir donner la mort ou ne pas la donner, être tué ou rester en vie. Dans cette perspective, aller à la guerre, c’est quelque part défier le sens commun. En renvoyant l’individu à lui-même, l’extraordinaire de la guerre oblige en effet à penser l’existence non plus en termes de déterminisme, de causalité, mais en termes de crise, de confrontation et donc de responsabilité. Ainsi la guerre confère-t-elle soudainement à la vie humaine un sens et une valeur qu’elle n’avait pas au quotidien, parce qu’elle oblige à penser par l’individualité, c’est-à-dire à faire des choix, et qu’un choix est toujours un sacrifice : il n’est plus question de se dérober devant l’urgence extraordinaire. À l’acceptation passive du monde par l’homme ordinaire, dont la vie en quelque sorte est livrée au hasard, succède son existence extraordinaire et problématique.
En ce sens « l’oxymore scandaleux (« la guerre est jolie ») appelé à devenir le vers le plus célèbre et le plus incompris après la mort d’Apollinaire »* prend une tout autre signification. Annette Becker (op. cit.), note très à propos : « Des écrivains, des artistes, des intellectuels, exprimeront après coups dans les années vingt et trente leur ressenti face à la guerre : beauté et violence, désespoir et fascination. Ainsi, le peintre André Masson revient au vers d’Apollinaire et aux critiques qu’il a suscitées dès le temps du conflit :
Guillaume Apollinaire « Que la guerre est jolie »
Ah Dieu ! que la guerre est jolie Avec ses chants ses longs loisirs Cette bague je l’ai polie Le vent se mêle à vos soupirs
Adieu ! voici le boute-selle Il disparut dans un tournant Et mourut là-bas tandis qu’elle Riait au destin surprenant
Guillaume Apollinaire
Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre
Section « Lueurs des tirs »
Pour moi, la violence faisait partie de l’existence, et il fallait s’y exercer. C’est pourquoi, d’ailleurs, je suis revenu de Suisse pour être soldat et désirais être soldat par le bas, pour voir la violence – pas l’exercer, la voir – mais au fond, j’y participais et j’ai bien dû m’y mettre aussi. J’ai donné des coups et j’en ai reçus. […]
Si la guerre avait été l’horreur continue que montre Barbusse dans Le Feu ou Remarque dans À l’Ouest rien de nouveau, c’était insoutenable. Il y avait des compensations ; d’énormes compensations. Elles ont été décrites souvent – après − par des psychologues. Il y avait des moments de bonheur véritable, même sur la ligne de feu… il y avait des choses rudement belles à voir, quelquefois, quand ce ne serait que les feux d’artifice le soir… les fusées, l’odeur du champ de bataille qui était enivrante. Oui, tout cela. « L’air est plein du terrible alcool. » oui, tout cela Apollinaire l’a vu. Il n’y avait qu’un poète pour dire cela. Ah, mon Dieu il a fait l’apologie de la guerre. Non, il a tout simplement fait l’apologie de la vie dans la mort. Il a fait l’apologie de la paix dans la guerre. Car la paix dans la guerre, c’est quelque chose.. le relâchement, tout d’un coup.
Ce texte tardif résume de façon particulièrement subtile un des ressorts de l’endurance des combattants, cette façon de s’extirper de la souffrance pour plonger dans quelque chose qui tient de l’irrationnel et du mystique »*.
* Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire, Tallandier, Paris 2009, 2014|chapitre 4 : Prier, crier, recréer le front : Google-livre|
Parcours de lecture : Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)
« Le front m’ensorcelle »
Mobilisé comme brancardier pendant la guerre de 1914 à 1918, Pierre Teilhard de Chardin est un célèbre philosophe et paléontologue jésuite. Dans ce bouleversant et magnifique témoignage− consultable dans son intégralité sur Cairn.Info (Revues de sciences humaines et sociales en texte intégral) −l’auteur décrit la guerre comme relevant d’une extraordinaire expérience intérieure de grandeur et de dépassement de soi : comme si l’imminence de la mort possible, en confrontant l’homme aux réalités tragiques de l’existence, permettait le surgissement insolite, merveilleux, extraordinaire d’une illumination ou d’une révélation…
Je suis monté, au crépuscule, sur la colline d’où l’on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au delà des prairies, voilées de brume naissante, où les coudes de l’Aisne font des taches laiteuses, la crête dénudée du Chemin-des-Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen. De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse.
Pourquoi suis-je ici ce soir ?
En ligne, j’ai peur des obus, comme les autres. Je compte les jours et je guette les symptômes de relève, comme les autres. Quand on « descend », je suis aussi joyeux que personne. Et il me semble, chaque fois, que, ce coup-ci enfin, je suis rassasié, saturé, des tranchées et de la guerre. Pas plus tard que cet après-midi, je buvais encore la joie de revivre, sans arrière-pensée, au sein de la nature inoffensive. Je savourais le bonheur de m’allonger sous les arbres, et de laisser se mirer leur feuillage dans un esprit totalement détendu, en pleine sécurité.
Et me voilà revenu, comme chaque fois, instinctivement, face au front et à la bataille !…
[…] Le « moi » énigmatique et importun qui aime obstinément le front, je le reconnais : c’est le « moi » de l’aventure et de la recherche — celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, […] le front reste pour moi le continent, plein de mystères et de dangers, qui a surgi dans notre univers truqué et percé à jour. Je l’aperçois toujours comme la frontière du monde connu, la « terre promise » ouverte aux audacieux, la bordure du no man’s land…
Ceux qui ont souffert, à en mourir, de la soif ou du froid ne savent plus oublier les déserts ni la banquise où ils ont goûté la forte ivresse d’être seuls et les premiers.
C’est pour cela et comme cela, d’abord, que je ne peux plus me passer du front.
[…] L’exotisme géographique, spatial, n’est qu’une forme particulière et inférieure de la passion qui nous porte à nous agrandir et à nous renouveler. L’aviateur, qui prend possession des airs, le penseur, qui s’élève à des points de vue difficiles et rares, le fumeur d’opium, qui s’embarque pour son rêve, sont des exotiques à leur façon. Chacun d’eux est un conquistador qui aborde à des rives nouvelles.
[…] L’expérience inoubliable du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté.
Celui qui monte en secteur laisse d’abord choir, à l’entrée du premier boyau, le fardeau des conventions sociales. A partir du moment où finit la vie civile, la différence cesse entre le jour et la nuit. Au lieu de la banale alternance des levers et des couchers, l’homme en ligne ne voit devant lui qu’une vaste tranche de durée pleine d’imprévus, où le sommeil et les repas se prennent au gré des circonstances et des occasions, sans relation bien fixe avec le clair et avec l’obscur. En ligne, on se lave quand on peut. On se couche souvent n’importe où. Tous les assujettissements et les cloisonnements de la vie coutumière s’effondrent comme des cartes. Il est curieux d’observer sur soi combien cette déroute de l’esclavage quotidien peut causer à l’esprit de satisfaction, un peu frondeuse, peut-être, mais juste et noble, si on la comprend bien.
Qu’on ne s’y trompe pas. Le bonsoir un peu ironique adressé par le poilu à la sage ordonnance de l’arrière n’est pas seulement un congé signifié à la régularité. Il symbolise et il annonce un affranchissement beaucoup plus intime, celui de l’égoïsme mauvais et de l’étroite personnalité.
Aller en ligne, personne ne me contredira, c’est monter dans la paix.
A mesure que l’arrière s’efface en un lointain plus définitif, la tunique gênante et dévorante des petites et grandes préoccupations, de santé, de famille, de succès, d’avenir… glisse toute seule de l’âme, comme un vieux vêtement. Le cœur fait peau neuve. Une réalité d’ordre plus élevé, ou plus pressante, chasse et dissipe le tourbillon des servitudes et des soucis individuels. En redescendant, on retrouvera peut-être leur bande importune. Pour le moment, ils restent au-dessous, comme un brouillard. Et je renonce à faire comprendre la sérénité de la zone où l’âme s’aperçoit alors quand, à l’abri d’un danger trop menaçant, elle a le loisir de regarder quelle lumière il fait en elle.
[…] Personne, hormis ceux qui y auront été, ne saura le souvenir chargé d’émerveillement qu’un homme peut garder de la plaine d’Ypres, en avril 1915, quand l’air des Flandres sentait le chlore et que les obus coupaient les peupliers, le long de l’Yperlé, — ou bien des côtes calcinées de Souville, en juillet 1916, quand elles fleuraient la mort.
[…] Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »
– CONCLUSION : de l’inhumanité à l’exaltation de l’humanisme
La
dernière page du magnifique roman À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues) rédigé en 1929 par le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : c’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (avertissement de l’auteur) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…
Mais si la guerre révèle la vanité, l’inanité de la vie, elle est aussi une irremplaçable école de vie : derrière la violence démoniaque et aveugle, elle révèle tout ce que l’existence peut avoir d’extraordinaire, de merveilleux, d’ineffable. Tant il est vrai que la conscience de la mort s’impose comme un devoir de rendre la vie extraordinaire. « Tout est grâce » : la dernière parole que Georges Bernanos met sur les lèvres du curé de campagne vient de Thérèse de Lisieux alors qu’elle évoquait sa mort : « Tout est grâce ». De fait, s’il y a dans la guerre de la démesure, si elle est une frontière qui sépare, elle est aussi une frontière qui unit, en permettant des actes de courage, d’amour et d’héroïsme extraordinaires.
Comme le rappellent les IO, « […] l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Il apparaît ainsi que la guerre devient le lieu d’une profonde révélation : extraordinaire, le sens de l’engagement. Extraordinaire, l’expérience de la solidarité. Extraordinaires ces élans de protection et d’amitié dans les situations les plus extrêmes.
Comme si la guerre permettait de mettre à nu l’extraordinaire lien consubstantiel entre la violence et l’amour… À la guerre où les enjeux sont vitaux, si le devoir de solidarité et de loyauté obéit d’abord à une morale du devoir, il obéit aussi à une morale de l’amour. Tout est grâce et engagement en même temps ; action imprévisible et acte d’héroïsme tout à la fois ; anéantissement, vertige, effroi en même temps que vertu, force morale et courage…
Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen à difficile ★★★★★
Autoexercice 1 La violence de la guerre est parfaitement rendue dans l’œuvre du romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro (Nagasaki, 1954 – ). Bernard Gilbert* montre à ce titre comment cet enfant de Nagasaki, a été fortement marqué par l’héritage dramatique de la bombe nucléaire : « Il y a eu la guerre, il y a eu la bombe, il y a eu la fin du monde. La vie elle-même est tranchée, net : rien ne rapproche société d’avant guerre et société d’après guerre, homme ancien et homme nouveau. Ishiguro part d’un bilan de codes cassés, de temps éclaté, de vies béantes. La résonance d’un effondrement primordial− analogue à la chute − est le grand sujet d’Ishiguro pour qui la guerre sert de révélateur − au sens chimique du terme − de nos idéologies et de nos identités. → Après avoir fait une recherche rapide sur les explosions nucléaires au Japon, étayez les propos en caractères gras. * Bernard Gilbert, « Déviance du devoir et devoir de déviance chez Kazuo Ishiguro », in : Annales du GERB, Déviance et transgression dans la littérature et les arts britanniques, tome III (Dir. : Michel Jouve, Marie-Claire Rouyer), nouvelle série n°9, Colloque de 1991, Éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1991, page 92.
Autoexercice 2 Proudhon a écrit en 1861 La Guerre et la paix. Les titres des chapitres de la première partie intitulée « Phénoménologie de la guerre » sont particulièrement révélateurs. En consultant la table des matières ci-dessous, montrez en quoi l’intitulé des chapitres fait apparaître la dimension de transcendance de la guerre. _
Autoexercice 3 → Visionnez l’extrait ci-dessus d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). En quoi cette scène invite-t-elle à une réflexion sur l’inhumanité et l’horreur de la guerre ?
→ Après avoir fait une recherche sur la Chevauchée des Walkyries, expliquez le choix musical opéré par Coppola. –
Autoexercice 4 → Que vous inspirent ces propos de Teilhard de Chardin ? En quoi relèvent-ils de l’extraordinaire ?
Parmi les hommes, celui qui est passé par le feu, est une autre espèce d’homme… Sans cette âme nouvelle et surhumaine qui vient relayer la nôtre au Front, il y aurait là-haut des épreuves et des spectacles qui ne se supporteraient pas… et qui laissent même, c’est un fait, une trace impérissable de plénitude et d’épanouissement… Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… » –
Autoexercice 5 L’héroïsme a toujours suscité une certaine forme de démesure à tel point que les vertus de l’héroïsme moral, expression de l’excellence, et la monstruosité morale se rejoignent parfois.
→ Développez ces propos en illustrant votre réflexion par des exemples empruntés à Napoléon, Alexandre le Grand, de Gaulle, Staline. –
Autoexercice 6 « La bataille de Verdun (février-décembre 1916) demeure […] la plus meurtrière de toute la Première Guerre mondiale […]. La représentation du conflit voit ses codes nécessairement évoluer du fait de la brutalité des combats » |Source : Musée de l’Armée|. Le peintre Félix Vallotton (Lausanne 1865-Paris 1925, naturalisé français en 1900) dans ce tableau de 1917 a exploité la technique cubiste pour figurer le caractère apocalyptique du conflit.
→ Ce tableau intitulé « Verdun » a pour sous-titre : « Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz ». En quoi ces précisions visent-elles à étonner, choquer ?
→ Après avoir consulté la notice complète du tableau sur le site du musée de l’Armée (lisez attentivement le commentaire) puis l’analyse détaillée proposée par le site L’Histoire Par l’Image , commentez tout d’abord ces propos : « la violence extrême des combats provoque la désagrégation du paysage, la disparition, l’effacement de l’humain derrière les machines de guerre ; mais ce cataclysme bouleverse aussi les catégories esthétiques existantes et conduit à remettre en cause certaines représentations de l’art. Ce tableau prouve ainsi, à sa manière, qu’aucune des formes connues n’est propice à l’expression de l’extrême, et que seules les tentatives les mettant en crise ont une chance d’exprimer ce qui ne peut se dire et/ou se montrer » |Source : L’Histoire Par l’Image|. → Regardez également ces autres toiles de Vallotton et répondez à la question suivante : par quels moyens l’artiste a-t-il cherché à représenter l’irreprésentable ?
Autoexercice 7 Visionnez la bande-annonce de Lawrence d’Arabie réalisée à l’occasion de la réédition en DVD du film puis répondez aux questions suivantes :
→ Quels éléments du film (scènes, répliques…) ont été sélectionnés pour renforcer la thématique de l’extraordinaire ?
→ En quoi la stratégie marketing retenue ainsi que les critères de positionnement du film jouent-ils également avec le thème et les codes de l’extraordinaire ?
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« La guerre représente bien le paroxysme de l’existence des sociétés modernes. Elle constitue le phénomène total qui les soulève et les transforme entièrement, tranchant par un terrible contraste sur l’écoulement calme du temps de paix. C’est la phase de l’extrême tension de la vie collective, celle du grand rassemblement des multitudes et de leur effort. Chaque individu est ravi à sa profession, à son foyer, à ses habitudes, à son loisir enfin. La guerre détruit brutalement le cercle de liberté que chacun ménage autour de soi pour son plaisir et qu’il respecte chez son voisin. Elle interrompt le bonheur et les querelles des amants, l’intrigue de l’ambitieux et l’œuvre poursuivie dans le silence par l’artiste, l’érudit ou l’inventeur. Elle ruine indistinctement l’inquiétude et la placidité, rien ne subsiste qui soit privé, ni création ni jouissance ni angoisse même. Nul ne peut rester à l’écart et s’occuper à une autre tâche, car il n’est personne qui ne puisse être employé à celle-ci de quelque façon. Elle a besoin de toutes les énergies. »
« Je hais toutes ces petites bassesses qui ne montrent qu’une âme abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes : premièrement parce qu’on fait de beaux tableaux et de belles tragédies ; et puis, c’est que les grandes et sublimes actions et les grands crimes portent le même caractère d’énergie. »
guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens. » Cette célèbre affirmation de Clausewitz* a de quoi surprendre de prime abord. De fait, en inscrivant le concept de guerre dans le champ institutionnel, Clausewitz fait de la guerre un instrument politique comme un autre, « un acte politique » en continuité d’un modèle civilisationnel : « l’intention politique est la fin, tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin »**.
* Carl von Clausewitz (1780-1831) est un officier et théoricien militaire prussien. Il est l’auteur d’un traité de stratégie militaire majeur, De la guerre, publié à titre posthume de 1832 à 1834. ** Carl von Clausewitz, De la guerre(1832-1834). Traduit de l’allemand par Denise Naville. Préface de Camille Rougeron. Introduction par Pierre Naville, Paris Les Éditions de Minuit 1955, page 67.
Selon Clausewitz en effet, la guerre, parce qu’elle fait partie du champ de « l’existence sociale », ne peut être qu’un moyen au service de l’efficacité politique : dans le cas contraire (la force militaire livrée à elle-même), elle perd sa légitimité pour n’être qu’un déchaînement de violence absurde et sans fondement. Comme il l’affirme, « La guerre n’appartient pas au domaine des arts et des sciences, mais à celui de l’existence sociale […] et elle ressemble […] à la politique, qui peut être considérée à son tour, du moins en partie, comme une sorte de commerce sur une grande échelle » (Clausewitz, op. cit. page 245).
Cette subordination du militaire au politique n’est toutefois pas évidente dans les faits. Si la « guerre idéale » qu’évoque Clausewitz fait de la violence l’envers d’une ambition politique qui cherche à se consolider dans la paix, ne masque-t-elle pas la réalité sui generis* de la guerre comme phénomène de violence extrême ? À partir du moment où l’on emploie le mot « guerre », peut-on parler encore de « continuation » ? Comme il a été très justement dit, « Si l’extraordinaire est essentiellement une rupture dans l’ordre des choses, quelle rupture plus décisive que la guerre ? »|Source : Magister| * la réalité sui generis de la guerre : la réalité spécifique de la guerre, ce qui la caractérise exclusivement.
Par son caractère dramatique, interruptif et le plus souvent hyperbolique, la guerre constitue tout d’abord une rupture dans la temporalité historique. Perte de contrôle pour les uns, en raison de leur impréparation, changement soudain dans l’ordre des choses, elle engendre tant au niveau de la vie personnelle qu’au niveau de la vie collective un état socio-émotionnel marqué par des phénomènes psychologiques de déviance : trouble social, dégénérescence des mœurs civiles, rumeurs, perversion morale…
Plus qu’un écart à une situation de référence qui serait la paix, la guerre est fondamentalement une remise en cause brutale de cet univers de référence. Par l’extraordinaire déchaînement de violence qu’elle entraîne, elle constitue donc une rupture avec le quotidien : rupture des liens diplomatiques, interruption du cours normal des activités, éclatement de l’équilibre socioculturel, oubli des règles ordinaires et instauration de nouvelles normes, cassure dans le quotidien familier et familial avec la mobilisation.
« Les années de guerre constituent une rupture spectaculaire »
« Les guerres ont toujours été perçues comme des moments de grande accélération de l’histoire, un renouvellement des modes et des couleurs, un bouleversement des cartes où tout semble redémarrer à zéro en renvoyant au musée références et agencements « d’avant-guerre ». Comme la brisure d’un plissement géologique les années de guerre constituent une rupture spectaculaire : pour ceux qui les vivent tout d’abord, dans la perception vieillie qu’elles donnent des hommes et des idées […]. »
Daniel Colson Anarcho-syndicalisme et communisme Saint-Étienne, 1920-1925. CEF-ACL, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1986,page 51.
Les populations, qui se trouvent ainsi placées en situation d’incertitude, perdent soudainement leurs repères, leurs codes, leurs modèles idéologiques. L’exemple de la première guerre mondiale est à cet égard très caractéristique : on ne saurait sous-estimer le rôle de l’émotionnel et l’exacerbation des sentiments nationalistes dans ce déchaînement soudain de violence. Comme événement aussi important qu’imprévisible, la crise de l’été 1914 relève en effet de l’extraordinaire. En une semaine, l’Europe bascule dans l’urgence et la guerre :
« L’été 1914 s’annonçait, en effet, comme un été ordinaire, semblable à ceux qui l’avaient précédé. La vie continuait, avec ses travaux et ses jours. Les paysans faisaient la moisson après les foins sans se douter qu’une guerre menaçait. Dans de nombreux villages français, quand le tocsin sonna la mobilisation, les hommes accoururent avec des seaux pensant qu’ils étaient appelés pour éteindre un incendie. Les usines tournaient comme d’habitude, sans programmes d’armement particuliers. Dans les classes supérieures de la société, qui bénéficiaient de vacances, les uns avaient pris leurs quartiers d’été à la campagne, d’autres faisaient leur cure dans une station thermale, éventuellement à l’étranger. René Cassin revient ainsi en hâte à Paris le 30 juillet, de Suisse, où sa compagne faisait une cure. D’autres encore étaient à la plage, sur la Côte d’Azur, en Bretagne ou ailleurs […] Les journaux avaient bien suivi les péripéties de la crise et leurs manchettes s’étaient faites plus menaçantes au fur et à mesure que les jours passaient. Mais on n’y prêtait guère attention. »
« Les premières guerres « totales » modernes furent […] les guerres révolutionnaires et les guerres napoléoniennes, qui en accentuèrent le caractère de masse. Même si l’expression de guerre « totale » ne fut pas employée par les révolutionnaires eux-mêmes, ils parlèrent volontiers de « guerre à oitrance » (Carnot), de « guerre de masse », de « tomber en masse » sur l’ennemi, d’ « anéantir, exterminer, détruire définitivement l’ennemi » (Robespierre). »
Mondher Kilani Guerre et sacrifice. La violence extrême PUF, Paris 2008, page 72.
Parce qu’elle procède en fait de l’irrationnel, la guerre constitue en outre une fissure dans l’ordre social par où s’engouffre l’imaginaire. Nous pourrions évoquer ici le grand philosophe russe Nicolas Berdiaev (1874-1948) : « […] plus son but est irrationnel, plus la guerre suscite une émotion et une soumission sacrées […]. La guerre est une expression du caractère irrationnel de la vie, elle proclame l’impossibilité de la rationaliser jusqu’au bout »*. Le Voyage au bout de la nuit (1932) de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) est très représentatif de cette fissure à la fois existentielle, identitaire et morale. Dans le passage ci-dessous, qui se situe au début du roman, le personnage principal, Bardamu, engagé volontaire sur un coup de tête, se retrouve confronté aux terribles réalités des combats qui se déchaînent dans l’est de la France, durant la Première Guerre mondiale :
« On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Ça venait des profondeurs et c’était arrivé. »
* Nicolas Berdiaev, De l’inégalité, Berlin 1923. Traduit du russe par Anne et Constantin Andronikof, éd. L’Âge d’Homme, Lausanne 2008, page 191.
Par sa violence la plus extrême, la plus barbare, ce que la guerre révèle, c’est l’inhumanité de l’homme. En banalisant la destruction de masse, elle modifie le rapport des hommes à la mort. Qui n’a pas en mémoire le célèbre chapitre trois de Candide :
Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
On a l’impression que pour l’élève de Pangloss, la guerre n’a rien de choquant. Pire ! Elle se résume à une simple logique du chiffre, un désinvolte et froid décompte de victimes transformées en choses : déshumaniser pour mieux exterminer ! Le spectre du Léviathan (« l’homme est un loup pour l’homme »)* n’est ici pas loin et l’on ne peut que citer de nouveau Clausewitz qui avait parfaitement saisi l’essence irrationnelle, impulsive des guerres de masse : « La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes ».
* Cf. Ernst Jünger (Le Combat comme expérience intérieure, 1922) : « la guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel, elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire ». –
La guerre et la fête, moments d’excès et de démesure
« La guerre et le sacré » Roger Caillois
Bellone ou la pente de la guerre (1963)
La guerre possède à un degré éminent le caractère essentiel du sacré : elle paraît interdire qu’on la considère avec objectivité. Elle paralyse l’esprit d’examen. Elle est redoutable et impressionnante. On la maudit, on l’exalte. […]
Le sacré est d’abord source de fascination et de terreur. La guerre n’est sentie comme sacrée qu’au moment où elle se présente comme fascinante et terrible. Tant qu’elle se réduit à l’art militaire, tant qu’elle ne concerne qu’un petit nombre de soldats de métier, que des stratèges attentifs aux traditions font manœuvrer sans trop de pertes conformément à de savants calculs, elle n’est jamais qu’une manière de tournoi aux armes démouchetées. Elle apparaît, quoique sanglante, comme une activité réglée, apparentée au jeu ou au sport. De fait, durant de longs siècles, il en fut bien ainsi et la guerre ne provoqua dans ces conditions aucun sentiment d’ordre religieux. Pour qu’elle déclenche les réflexes du sacré, il faut qu’elle constitue un risque total pour une population tout entière. Il faut que chacun soit acteur ou victime d’une tragédie généralisée, où une nation engage l’ensemble de ses ressources pour une épreuve décisive.
Roger Caillois Bellone ou la pente de la guerre (1963) Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, pages 151, 153.
D
ans L’Homme et le sacré, Roger Caillois a consacré une célèbre analyse au rapport entre la guerre et la fête* : selon lui, la guerre remplirait dans les sociétés modernes la même fonction que tenait la fête dans les sociétés primitives. De même que la fête (voir notre cours), en évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, ressortit au sacré de transgression, de même la guerre ne cesse d’horrifier et de fasciner à la fois. Pour Caillois, la clé de cette analogie est le rapport de l’homme au sacré.
*Cf. ces propos de Roger Caillois : « Le moment paroxystique des sociétés primitives n’est pas la guerre, c’est la fête. La fête constitue le lien social par excellence et le point culminant de l’existence collective : son sommet de cohésion, de mouvement et de dépense. La fête rassemble les individus, les brasse, porte leurs émotions à une sorte d’incandescence frénétique, inverse leurs règles de vie, épuise d’un coup leur vigueur et leurs richesses ». Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre (1963), Flammarion « Champs Essais », Paris 2012, page 18.
Comme la fête, la guerre est donc par essence extra-ordinaire : elle s’oppose à la régularité, à l’ordinaire et au continu pour privilégier le changement, l’imprévu et l’instable. Indissociable du sacré grâce à la thématique transgressive, elle ouvre en outre à la dimension transcendante de l’âme humaine.Nous pourrions faire ici référence à l’ouvrage de Proudhon, La Guerre et la paix (1861). La première partie du livre (« Phénoménologie de la guerre ») permet à Proudhon de comparer la guerre à un fait divin : « J’appelle divin tout ce qui dans la nature procède immédiatement de la puissance créatrice, de l’homme dans la spontanéité de l’esprit ou de la conscience ». « L’auteur voit en la guerre la source de la justice dans la société et reviennent souvent dans le texte les trois termes, parfois interchangeables dans le tour de la forme de l’argumentation : Dieu, la Force, Guerre. La guerre, par les idées de souveraineté, d’autorité, de gouvernement, de prince, de hiérarchie de classes… introduit la notion du droit. Sans la guerre, point d’Idéal. La guerre sublime dans un idéal les trois passions de l’homme que sont l’ambition, l’instinct de domination et la cupidité » |Source|.
Clausewitz lui-même avait pressenti cette fascination : « L’idée que l’on se fait d’habitude du danger avant de l’avoir connu est plutôt attirante que repoussante. Dans l’ivresse de l’enthousiasme, fondre sur l’ennemi au pas de charge − qui compte les boulets et les hommes qui tombent sous les balles- en fermant les yeux quelques instants pour se jeter au-devant de la mort glacée, sans savoir si soi-même ou d’autres lui échapperont − et tout cela si près de l’or de la victoire, si près de ce fruit délectable dont l’ambition a soif − est-ce donc si difficile ? » (Carl von Clausewitz, De la guerre, ch. 4)
Si la guerre fascine tant, c’est qu’elle constitue ainsi une transgression de l’ordre tout en ayant besoin de l’ordre pour exister : la proximité du danger exalte les sentiments, exacerbe les tensions et les démonstrations de force n’en sont que plus passionnées. De même, en empruntant la terminologie d’Otto Rank, Roger Caillois montre que l’individu se sent irrémédiablement fasciné par la « montée à l’extrême » pour reprendre une expression de Clausewitz, qui avait parfaitement perçu la transformation majeure qui était en train de s’accomplir avec les guerres de la Révolution et de l’Empire :
Roger Caillois, Bellone ou la pente de la guerre, op. cit. pages 159-160. |Google-livre|
Parce qu’elle relève de l’irrationnel et du mystique, la guerre attire et repousse en même temps ; elle met en œuvre des situations rituelles pour pacifier la violence et paradoxalement elle suscite des fantasmes et des phobies qui ressortissent à une sorte d’excentricité primitive : par ses formes extrêmes, voire aberrantes, qui échappent aux lois sociales, s’y soustrayant, les contredisant même, la guerre permet tout à coup d’accomplir des exploits qui relèvent de l’interdit, à commencer par l’interdit suprême : l’acte de tuer.
Comme le note très justement Sophie de Mijolla-Mellor*, « Il y a donc une séduction de la barbarie dans son double aspect : l’attrait de l’extrême transgression et le retour du pulsionnel. […] En effet, la jouissance sans frein et sans fin confine à la mort, alors que la destructivité prend le masque de la vie. C’est ce recouvrement de l’un par l’autre qui crée le sentiment d’inquiétante étrangeté. Derrière le cri Viva la muerte, il y a le paradoxe d’une vie qui serait sous-tendue par la mort et d’une mort qui prétendrait être la vie par excellence ».
*Sophie de Mijolla-Mellor, La Mort donnée. Essai de psychanalyse sur le meurtre et la guerre, PUF Paris 2015, Google-livre. C’est nous qui soulignons.
Lawrence d’Arabiede David Lean (1962) : la fascination de la guerre dans une superproduction magistrale. [- Lawrence, pas ça. Contourne-les. Damas, Damas ! / – Pas de prisonniers ! / – Lawrence… /
– C’était le village de Talaal. / – Talaal ! Talaal ! / – Pas de prisonniers ! Pas de prisonniers !]
On retrouve cette fascination de la guerre dans certaines formes d’art. Évoquons par exemple le Futurisme italien, mouvement artistique et poétique d’avant-garde du début du XXe siècle. Le 20 février 1909, le poète italien Filippo Tommaso Marinetti (1876-1944), chef de file du mouvement, anarchiste réfractaire à toute forme de morale et fervent nationaliste, rédige le fameux Manifeste dufuturisme, texte provocateur qui fit scandale : il y faisait entre autres l’apologie de la violence, de la guerre et entendait faire table rase du passé : « En attendant notre grande guerre si souvent invoquée, nous autres futuristes alternons notre violente action antineutraliste dans les places et les Universités avec notre action artistique sur la sensibilité italienne, que nous voulons préparer à l’heure fatale du plus grand Danger. L’Italie se devra d’être intrépide, aussi acharnée que possible, élastique et rapide comme un escrimeur, indifférente aux coups comme un boxeur, impassible à l’annonce d’une victoire qui aurait coûté cinquante mille morts comme à l’annonce d’une défaite ».
← Marinetti, « Le soir, couchée sur son lit, elle relit la lettre de son artilleur » Les Mots en Liberté futuriste, 1919
Ainsi que le remarque Giovanni Lista* : « Pour Marinetti, si la guerre est pour une part une loi profonde de la vie, elle est aussi, dans sa manifestation concrète, une fête, au sens ethnologique du terme, tel qu’il a été mis en lumière par Roger Caillois, exubérance vitale, joyeux gaspillage d’énergies, hygiène non pas au sens préventif, mais bien au sens actif et libérateur. On assiste, dans la vision futuriste de la guerre, à une importante « esthétisation » du phénomène belliqueux. Plus encore, on dirait que dans l’idéologie futuriste, la guerre prend une couleur érotico-esthétique. De nombreux passages le prouvent, qui se résument de manière symbolique dans la danseuse qui, comme on peut le lire dans le Manifeste de la danse futuriste, « à quatre pattes, imitera la forme de la mitrailleuse, noire-argent sous son ruban-ceinture de cartouches. Les bras tendus en avant, elle agitera fébrilement l’orchidée blanche et rouge comme un canon durant le tir ».
* Giovanni Lista, Marinetti et le futurisme : études, documents, iconographie, Cahier des Avants-gardes/ L’Âge d’Homme, Lausanne 1977, page 93.
Marinetti, « Danse de la mitrailleuse », La Nouvelle Revue Française, tome XVI, (Janvier – Juin 1921), page 382 |Wikisource|
En ce sens, la guerre est fascinante parce qu’elle est marquée du sceau des valeurs mais aussi de l’irrépressible besoin de les transgresser par l’omniprésence de la violence et de la mort : c’est là son cruel paradoxe. Mondher Kilani (Guerre et sacrifice, La violence extrême), faisait remarquer combien notre monde sans Dieu, monde « désenchanté » et « désacralisé », est pourtant pétri de schèmes sacrificiels : avec la guerre, tout un système de croyances se met en place, qui prend la forme « d’une lutte sans merci entre le Bien et le Mal, justifiant l’élimination d’individus « sacrifiables », tant dans les affrontements armés que dans les luttes économiques » |source, § 5|.
À la fois rite de passage à l’âge d’homme, et mort de l’homme, dangereuse et salvatrice, la guerre tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, l’attraction et la répulsion, la transformation de la violence en droit et sa légitimation par l’homme. Nous pourrions mentionner ici la réflexion majeure de Georges Bataille (1897-1962), pour qui la violence de la guerre, dans ses formes exaspérées et désespérées, est semblable à celle de l’érotisme : violence orgiastique inséparable de la violence d’une crise, violence sans borne, chaotique, violence de non-sens déchargée de sa culpabilité morale, qui débouche sur l’extraordinaire inhumanité de l’homme.
Affiche de propagande pour les Jeunesses hitlériennes (1935) : « La jeunesse sert le Führer. Tous les jeunes de dix ans dans la jeunesse hitlérienne ».
En témoigne ce magnifique texte de l’écrivain, extrait du Bleu du ciel. Rédigé en 1934-35 pendant la Guerre d’Espagne mais publié en 1957, ce magistral romandécrit les dérives d’un homme à travers une Europe en proie au fascisme et à la violence. Le passage présenté ici est la fin du livre, annonciatrice des orages de la guerre : la description des jeunesses hitlériennes donne un sens allégorique à l’écriture vécue comme engagement existentiel : à la mort succède l’appel, aux ombres de l’Histoire, le « bleu du ciel »…
« J’étais devant des enfants en ordre militaire, immobiles, sur les marches de ce théâtre : ils avaient des culottes courtes de velours noir et de petites vestes ornées d’aiguillettes, ils étaient nu-tête ; à droite des fifres, à gauche des tambours plats. Ils jouaient avec tant de violence, avec un rythme si cassant que j’étais devant eux le souffle coupé. Rien de plus sec que les tambours plats qui battaient, ou de plus acide, que les fifres. Tous ces enfants nazis (certains d’entre eux étaient blonds, avec un visage de poupée) jouant pour de rares passants, dans la nuit, devant l’immense place vide sous l’averse, paraissaient en proie, raides comme des triques, à une exultation de cataclysme : devant eux, leur chef, un gosse d’une maigreur de dégénéré, avec le visage hargneux d’un poisson (de temps à autre, il se retournait pour aboyer des commandements, il râlait), marquait la mesure avec une longue canne de tambour-major.[…]. Ce spectacle était obscène. Il était terrifiant : si je n’avais pas disposé d’un rare sang-froid, comment serais-je resté debout regardant ces haineuses mécaniques, aussi calme que devant un mur de pierre. Chaque éclat de la musique, dans la nuit, était une incantation, qui appelait à la guerre et au meurtre. Les battements de tambour étaient portés au paroxysme, dans l’espoir de se résoudre finalement en sanglantes rafales d’artillerie : je regardais au loin… une armée d’enfants rangée en bataille. Ils étaient cependant immobiles, mais en transe. Je les voyais, non loin de moi, envoûtés par le désir d’aller à la mort. Hallucinés par des champs illimités où, un jour, ils s’avanceraient, riant au soleil : ils laisseraient derrière eux les agonisants et les morts […].
Salvador Dalí, « Le Visage de la guerre » (El Rostro de la Guerra), huile sur toile (1940) Rotterdam, Musée Boijmans Van Beuningen (Pays-Bas)
Ce vacillement existentiel et moral suscité par la guerre, nul mieux que Dalí l’a montré : toile presque démoniaque, « Le Visage de la guerre » (1940) suscite l’effroi et le vertige. « Traité en gros plan, le visage s’étale sur un lointain désert que baigne la lumière chaude du couchant. Trois têtes de mort surgissent des trois cavités formées par les yeux et la bouche. De chacune de ces trois têtes sortent trois autres têtes de mort : au total, douze crânes. On constate dans cette mise en abyme hallucinante une progression : les têtes apparaissent de plus en plus détériorées. Fissurées, édentées, elles se muent, sous l’effet cumulatif et discriminatoire de la répétition en réelles figures vivantes : grimaces, gémissements, ricanements, regards révulsés viennent animer ces carcasses humaines. La tête de l’homme aux sourcils froncés par l’épouvante est entourée de serpents, impatients de transformer leurs sifflements en morsures. Leurs gueules largement ouvertes rappellent curieusement les douze cavités d’où jaillissent les douze têtes de mort. Dali exprime, dans cette toile, le cri de l’homme devant la guerre : cri bloqué au fond de la gorge, semblable au cri muet du cauchemar. Yeux agrandis, bouche béante, l’homme impuissant à crier vomit… des têtes de mort. »*
* Murielle Gagnebin, L’Inquiétante étrangeté en art, PUF Paris 2009. |Google livres|
L’horreur de la Seconde guerre mondiale : un bilan effrayant…
« […] aux morts directes, civiles et militaires, il faut ajouter les pertes indirectes dues à la surmortalité et à la diminution de la natalité. Le nombre des victimes tourne autour de 50 millions. Les pertes civiles sont considérables, en raison des déportations massives ou des représailles opérées par les puissances occupantes. Elles s’expliquent aussi par l’importance des bombardements : Coventry est en 1941 une ville en ruines, Londres est très touchée, Stalingrad est détruite, Leningrad exsangue. Hambourg, Dresde, Le Havre sont presque entièrement détruites tandis qu’Hiroshima et Nagasaki sont rasées. Les guerres civiles induites par la lutte contre l’occupant aggravent encore le bilan, comme en Grèce ou en Yougoslavie. À tous ces morts, il faut ajouter les 35 millions d’invalides définitifs. Des pertes indirectes s’ajoutent en raison des pénuries de médicaments, de chauffage, et de nourriture. L’espérance de vie recule. Enfin, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants partent de chez eux chassés par la guerre, puis par la paix ! Les Polonais, Belges, Français, Chinois ont fui devant l’avancée de l’ennemi ; les Finnois de Carélie, des Alsaciens, des Roumains de Bessarabie sont expulsés. Des populations ont été déportées comme les Tatars de Crimée, les descendants des Allemands de la Volga, les descendants des émigrants japonais aux EUA. À la fin de la guerre, commence la fuite devant l’avancée de l’Armée Rouge ; la stabilisation des frontières exige le déplacement des Sudètes et des autres populations allemandes d’Europe centrale. Bien sûr, les déportations ont concerné toutes les victimes du racisme ou du STO. »
Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) : un témoignage poignant sur l’inhumanité de la guerre
La guerre apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. À cet égard, le film Apocalypse now de Francis Ford Coppola (1979) « est autant une réflexion sur la guerre, l’absurdité de l’engagement américain au Vietnam que sur la condition humaine »*.
Ou plutôt sur l’inhumaine condition de l’homme : « Le film {…] s’appuie sur un grand nombre de séquences chocs en gros plans, pour évoquer le caractère excessif, absurde de la guerre du Vietnam et la débauche de moyens qu’elle a engendrée. Dans une suite d’enchaînements et de tableaux parfois confus, Coppola superpose un regard sur la folie individuelle et collective. Derrière cette horreur, le néant. »
Henri Barbusse (Asnières 1873 – Moscou 1935), est un écrivain français, connu pour ses engagements pacifistes. À partir de décembre 1914, il part au Front. « Barbusse y vit le quotidien des « poilus », d’abord comme soldat de première classe puis comme bombardier de compagnie. Récompensé par deux citations et la croix de guerre, il est réformé pour maladie après 22 mois passés au front.
[…] De retour à Paris, Barbusse entreprend le récit de son expérience. Sous la forme du journal d’une escouade, à partir de notes prises sur le front, l’écrivain plonge le lecteur dans la réalité quotidienne des tranchées : la boue, les poux, les corvées. Il ne cache rien de la peur, des souffrances et du désespoir des soldats.
Découpé en 24 chapitres, Le Feu, sous-titré Journal d’une escouade, paraît d’abord en feuilleton dans L’Œuvre du 3 août au 9 novembre 1916 avant d’être publié par les éditions Flammarion. L’ouvrage reçoit la même année le Prix Goncourt. Prenant le contrepied de l’épopée guerrière, Barbusse rencontre le désir de lecteurs avides de témoignages sur la vie au front ».
Bescherelle (Collectif sous la direction de Marielle Chevallier), Chronologie de l’histoire du monde contemporain de 1914 à nos jours Hatier, Paris 2015, page 34.
Henri Barbusse, Le Feu(Journal d’une escouade), Flammarion Paris 1916, page 230.
Au Mort-Homme, près de Verdun, le 14 ou 15 mars 1916 (Wikipedia/Hermann Rex). |Source|
– La guerre et la question du sens : l’expérience de l’extraordinaire comme questionnement existentiel
« Que la guerre est jolie » (Apollinaire)
E
xtrait du poème « L’adieu du cavalier » composé en 1915 sur le Front et publié en avril 1918 dans le recueil Calligrammes (Section : « Lueurs des tirs »), ce vers d’Apollinaire a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses interrogations. Engagé volontaire dès 1914 et affecté en avril 1915 sur le front à Mourmelon-le-Grand dans la Marne, Guillaume Apollinaire compose plusieurs textes. L’auteur y évoque la vie souterraine qu’il mène dans les tranchées de Champagne sous les bombardements, qui constituaient alors une « Première » dramatique…
Il paraît difficile, avec tant d’années de recul, de comprendre ce moment d’intense fascination qui saisit les combattants pendant la guerre. On pourrait rapprocher le vers d’Apollinaire de l’enthousiasme du père fondateur de la sociologie allemande, Max Weber devant la guerre « grande et merveilleuse » : ce n’est pas tant la violence bien entendu qui les fascine que la conscience absolue du sens de la vie face à la mort que la guerre implique, c’est-à-dire les valeurs de l’esprit. La proximité de la mort donne soudainement sens à l’existence, en la transformant en destin.
D’éminents philosophes allemands ont particulièrement mis en avant cette dimension extra-ordinaire de la guerre, comme métaphysique absoluede l’action face à la platitude de l’existence et aux compromis de la vie. L’expérience extrême du conflit étant perçue comme exigence de vérité, en rupture avec le cours ordinaire des choses et l’usure du quotidien. Cette représentation très agonale, et non plus politique de la guerre, est certes discutable, mais elle a le mérite d’envisager la guerre comme alternative morale et spirituelle à une vision purement naturaliste de l’existence. En témoignent ces exemples tout à fait éclairants :
La Grande Guerre, Encyclopædia Universalis |Google-livre|
Pour celui qui s’engage, c’est-à-dire qui fait montre de son aptitude à opérer et assumer des choix, si « la guerre est jolie » comme le dit Apollinaire, c’est parce qu’on y mesure le prix de la vie, c’est parce qu’elle bouleverse la pesanteur de l’ordinaire, parce qu’elle exprime le désir de s’arracher à la tyrannie du contingent, parce qu’elle est hors du commun et ce faisant qu’elle apparaît dramatiquement comme un ordinaire différent, un ordinaire nouveau à côté de l’ordinaire banal du quotidien.
En se dérobant bien souvent à l’explication, elle renvoie ainsi au pouvoir-être suprême de l’existence : pouvoir donner la mort ou ne pas la donner, être tué ou rester en vie. Dans cette perspective, aller à la guerre, c’est quelque part défier le sens commun. En renvoyant l’individu à lui-même, l’extraordinaire de la guerre oblige en effet à penser l’existence non plus en termes de déterminisme, de causalité, mais en termes de crise, de confrontation et donc de responsabilité.
Ainsi la guerre confère-t-elle soudainement à la vie humaine un sens et une valeur qu’elle n’avait pas au quotidien, parce qu’elle oblige à penser par l’individualité, c’est-à-dire à faire des choix, et qu’un choix est toujours un sacrifice : il n’est plus question de se dérober devant l’urgence extraordinaire. À l’acceptation passive du monde par l’homme ordinaire, dont la vie en quelque sorte est livrée au hasard, succède son existence extraordinaire et problématique.
En ce sens « l’oxymore scandaleux (« la guerre est jolie ») appelé à devenir le vers le plus célèbre et le plus incompris après la mort d’Apollinaire »* prend une tout autre signification. Annette Becker (op. cit.), note très à propos : « Des écrivains, des artistes, des intellectuels, exprimeront après coups dans les années vingt et trente leur ressenti face à la guerre : beauté et violence, désespoir et fascination. Ainsi, le peintre André Masson revient au vers d’Apollinaire et aux critiques qu’il a suscitées dès le temps du conflit :
Guillaume Apollinaire « Que la guerre est jolie »
Ah Dieu ! que la guerre est jolie Avec ses chants ses longs loisirs Cette bague je l’ai polie Le vent se mêle à vos soupirs
Adieu ! voici le boute-selle Il disparut dans un tournant Et mourut là-bas tandis qu’elle Riait au destin surprenant
Guillaume Apollinaire
Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre
Section « Lueurs des tirs »
Pour moi, la violence faisait partie de l’existence, et il fallait s’y exercer. C’est pourquoi, d’ailleurs, je suis revenu de Suisse pour être soldat et désirais être soldat par le bas, pour voir la violence – pas l’exercer, la voir – mais au fond, j’y participais et j’ai bien dû m’y mettre aussi. J’ai donné des coups et j’en ai reçus. […]
Si la guerre avait été l’horreur continue que montre Barbusse dans Le Feu ou Remarque dans À l’Ouest rien de nouveau, c’était insoutenable. Il y avait des compensations ; d’énormes compensations. Elles ont été décrites souvent – après − par des psychologues. Il y avait des moments de bonheur véritable, même sur la ligne de feu… il y avait des choses rudement belles à voir, quelquefois, quand ce ne serait que les feux d’artifice le soir… les fusées, l’odeur du champ de bataille qui était enivrante. Oui, tout cela. « L’air est plein du terrible alcool. » oui, tout cela Apollinaire l’a vu. Il n’y avait qu’un poète pour dire cela. Ah, mon Dieu il a fait l’apologie de la guerre. Non, il a tout simplement fait l’apologie de la vie dans la mort. Il a fait l’apologie de la paix dans la guerre. Car la paix dans la guerre, c’est quelque chose.. le relâchement, tout d’un coup.
Ce texte tardif résume de façon particulièrement subtile un des ressorts de l’endurance des combattants, cette façon de s’extirper de la souffrance pour plonger dans quelque chose qui tient de l’irrationnel et du mystique »*.
* Annette Becker, La Grande Guerre d’Apollinaire, Tallandier, Paris 2009, 2014|chapitre 4 : Prier, crier, recréer le front : Google-livre|
Parcours de lecture : Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955)
« Le front m’ensorcelle »
Mobilisé comme brancardier pendant la guerre de 1914 à 1918, Pierre Teilhard de Chardin est un célèbre philosophe et paléontologue jésuite. Dans ce bouleversant et magnifique témoignage− consultable dans son intégralité sur Cairn.Info (Revues de sciences humaines et sociales en texte intégral) −l’auteur décrit la guerre comme relevant d’une extraordinaire expérience intérieure de grandeur et de dépassement de soi : comme si l’imminence de la mort possible, en confrontant l’homme aux réalités tragiques de l’existence, permettait le surgissement insolite, merveilleux, extraordinaire d’une illumination ou d’une révélation…
Je suis monté, au crépuscule, sur la colline d’où l’on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au delà des prairies, voilées de brume naissante, où les coudes de l’Aisne font des taches laiteuses, la crête dénudée du Chemin-des-Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen. De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse.
Pourquoi suis-je ici ce soir ?
En ligne, j’ai peur des obus, comme les autres. Je compte les jours et je guette les symptômes de relève, comme les autres. Quand on « descend », je suis aussi joyeux que personne. Et il me semble, chaque fois, que, ce coup-ci enfin, je suis rassasié, saturé, des tranchées et de la guerre. Pas plus tard que cet après-midi, je buvais encore la joie de revivre, sans arrière-pensée, au sein de la nature inoffensive. Je savourais le bonheur de m’allonger sous les arbres, et de laisser se mirer leur feuillage dans un esprit totalement détendu, en pleine sécurité.
Et me voilà revenu, comme chaque fois, instinctivement, face au front et à la bataille !…
[…] Le « moi » énigmatique et importun qui aime obstinément le front, je le reconnais : c’est le « moi » de l’aventure et de la recherche — celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, […] le front reste pour moi le continent, plein de mystères et de dangers, qui a surgi dans notre univers truqué et percé à jour. Je l’aperçois toujours comme la frontière du monde connu, la « terre promise » ouverte aux audacieux, la bordure du no man’s land…
Ceux qui ont souffert, à en mourir, de la soif ou du froid ne savent plus oublier les déserts ni la banquise où ils ont goûté la forte ivresse d’être seuls et les premiers.
C’est pour cela et comme cela, d’abord, que je ne peux plus me passer du front.
[…] L’exotisme géographique, spatial, n’est qu’une forme particulière et inférieure de la passion qui nous porte à nous agrandir et à nous renouveler. L’aviateur, qui prend possession des airs, le penseur, qui s’élève à des points de vue difficiles et rares, le fumeur d’opium, qui s’embarque pour son rêve, sont des exotiques à leur façon. Chacun d’eux est un conquistador qui aborde à des rives nouvelles.
[…] L’expérience inoubliable du front, à mon avis, c’est celle d’une immense liberté.
Celui qui monte en secteur laisse d’abord choir, à l’entrée du premier boyau, le fardeau des conventions sociales. A partir du moment où finit la vie civile, la différence cesse entre le jour et la nuit. Au lieu de la banale alternance des levers et des couchers, l’homme en ligne ne voit devant lui qu’une vaste tranche de durée pleine d’imprévus, où le sommeil et les repas se prennent au gré des circonstances et des occasions, sans relation bien fixe avec le clair et avec l’obscur. En ligne, on se lave quand on peut. On se couche souvent n’importe où. Tous les assujettissements et les cloisonnements de la vie coutumière s’effondrent comme des cartes. Il est curieux d’observer sur soi combien cette déroute de l’esclavage quotidien peut causer à l’esprit de satisfaction, un peu frondeuse, peut-être, mais juste et noble, si on la comprend bien.
Qu’on ne s’y trompe pas. Le bonsoir un peu ironique adressé par le poilu à la sage ordonnance de l’arrière n’est pas seulement un congé signifié à la régularité. Il symbolise et il annonce un affranchissement beaucoup plus intime, celui de l’égoïsme mauvais et de l’étroite personnalité.
Aller en ligne, personne ne me contredira, c’est monter dans la paix.
A mesure que l’arrière s’efface en un lointain plus définitif, la tunique gênante et dévorante des petites et grandes préoccupations, de santé, de famille, de succès, d’avenir… glisse toute seule de l’âme, comme un vieux vêtement. Le cœur fait peau neuve. Une réalité d’ordre plus élevé, ou plus pressante, chasse et dissipe le tourbillon des servitudes et des soucis individuels. En redescendant, on retrouvera peut-être leur bande importune. Pour le moment, ils restent au-dessous, comme un brouillard. Et je renonce à faire comprendre la sérénité de la zone où l’âme s’aperçoit alors quand, à l’abri d’un danger trop menaçant, elle a le loisir de regarder quelle lumière il fait en elle.
[…] Personne, hormis ceux qui y auront été, ne saura le souvenir chargé d’émerveillement qu’un homme peut garder de la plaine d’Ypres, en avril 1915, quand l’air des Flandres sentait le chlore et que les obus coupaient les peupliers, le long de l’Yperlé, — ou bien des côtes calcinées de Souville, en juillet 1916, quand elles fleuraient la mort.
[…] Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… »
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CONCLUSION : de l’inhumanité à l’exaltation de l’humanisme
La
dernière page du magnifique roman À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues) rédigé en 1929 par le romancier pacifiste allemand Erich Maria Remarque (1898-1970) s’achève de façon froide, anonyme et brutale sur l’insignifiance et sans doute la vanité de mourir sur le « champ d’honneur » : c’est dans l’indifférence la plus totale que s’éteint le héros, deux jours avant l’armistice ; son existence comme celle de toute « une génération détruite par la guerre » (avertissement de l’auteur) s’achève sur la vision anonyme d’un mort sans importance « par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau »…
Mais si la guerre révèle la vanité, l’inanité de la vie, elle est aussi une irremplaçable école de vie : derrière la violence démoniaque et aveugle, elle révèle tout ce que l’existence peut avoir d’extraordinaire, de merveilleux, d’ineffable. Tant il est vrai que la conscience de la mort s’impose comme un devoir de rendre la vie extraordinaire. « Tout est grâce » : la dernière parole que Georges Bernanos met sur les lèvres du curé de campagne vient de Thérèse de Lisieux alors qu’elle évoquait sa mort : « Tout est grâce ». De fait, s’il y a dans la guerre de la démesure, si elle est une frontière qui sépare, elle est aussi une frontière qui unit, en permettant des actes de courage, d’amour et d’héroïsme extraordinaires.
Comme le rappellent les IO, « […] l’extraordinaire a un véritable pouvoir de révélation. Il fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles ». Il apparaît ainsi que la guerre devient le lieu d’une profonde révélation : extraordinaire, le sens de l’engagement. Extraordinaire, l’expérience de la solidarité. Extraordinaires ces élans de protection et d’amitié dans les situations les plus extrêmes.
Comme si la guerre permettait de mettre à nu l’extraordinaire lien consubstantiel entre la violence et l’amour… À la guerre où les enjeux sont vitaux, si le devoir de solidarité et de loyauté obéit d’abord à une morale du devoir, il obéit aussi à une morale de l’amour. Tout est grâce et engagement en même temps ; action imprévisible et acte d’héroïsme tout à la fois ; anéantissement, vertige, effroi en même temps que vertu, force morale et courage…
Travaux dirigés niveau de difficulté : moyen à difficile ★★★★★
Autoexercice 1 La violence de la guerre est parfaitement rendue dans l’œuvre du romancier britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro (Nagasaki, 1954 – ). Bernard Gilbert* montre à ce titre comment cet enfant de Nagasaki, a été fortement marqué par l’héritage dramatique de la bombe nucléaire : « Il y a eu la guerre, il y a eu la bombe, il y a eu la fin du monde. La vie elle-même est tranchée, net : rien ne rapproche société d’avant guerre et société d’après guerre, homme ancien et homme nouveau. Ishiguro part d’un bilan de codes cassés, de temps éclaté, de vies béantes. La résonance d’un effondrement primordial− analogue à la chute − est le grand sujet d’Ishiguro pour qui la guerre sert de révélateur − au sens chimique du terme − de nos idéologies et de nos identités. → Après avoir fait une recherche rapide sur les explosions nucléaires au Japon, étayez les propos en caractères gras. * Bernard Gilbert, « Déviance du devoir et devoir de déviance chez Kazuo Ishiguro », in : Annales du GERB, Déviance et transgression dans la littérature et les arts britanniques, tome III (Dir. : Michel Jouve, Marie-Claire Rouyer), nouvelle série n°9, Colloque de 1991, Éd. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1991, page 92.
Autoexercice 2 Proudhon a écrit en 1861 La Guerre et la paix. Les titres des chapitres de la première partie intitulée « Phénoménologie de la guerre » sont particulièrement révélateurs. En consultant la table des matières ci-dessous, montrez en quoi l’intitulé des chapitres fait apparaître la dimension de transcendance de la guerre. _
Autoexercice 3 → Visionnez l’extrait ci-dessus d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979). En quoi cette scène invite-t-elle à une réflexion sur l’inhumanité et l’horreur de la guerre ?
→ Après avoir fait une recherche sur la Chevauchée des Walkyries, expliquez le choix musical opéré par Coppola. –
Autoexercice 4 → Que vous inspirent ces propos de Teilhard de Chardin ? En quoi relèvent-ils de l’extraordinaire ?
Parmi les hommes, celui qui est passé par le feu, est une autre espèce d’homme… Sans cette âme nouvelle et surhumaine qui vient relayer la nôtre au Front, il y aurait là-haut des épreuves et des spectacles qui ne se supporteraient pas… et qui laissent même, c’est un fait, une trace impérissable de plénitude et d’épanouissement… Ces heures plus qu’humaines imprègnent la vie d’un parfum tenace, définitif, d’exaltation et d’initiation, comme si on les avait passées dans l’absolu. Tous les enchantements de l’Orient, toute la chaleur spirituelle de Paris ne valent pas, dans le passé, la boue de Douaumont… » –
Autoexercice 5 L’héroïsme a toujours suscité une certaine forme de démesure à tel point que les vertus de l’héroïsme moral, expression de l’excellence, et la monstruosité morale se rejoignent parfois.
→ Développez ces propos en illustrant votre réflexion par des exemples empruntés à Napoléon, Alexandre le Grand, de Gaulle, Staline. –
Autoexercice 6 « La bataille de Verdun (février-décembre 1916) demeure […] la plus meurtrière de toute la Première Guerre mondiale […]. La représentation du conflit voit ses codes nécessairement évoluer du fait de la brutalité des combats » |Source : Musée de l’Armée|. Le peintre Félix Vallotton (Lausanne 1865-Paris 1925, naturalisé français en 1900) dans ce tableau de 1917 a exploité la technique cubiste pour figurer le caractère apocalyptique du conflit.
→ Ce tableau intitulé « Verdun » a pour sous-titre : « Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz ». En quoi ces précisions visent-elles à étonner, choquer ?
→ Après avoir consulté la notice complète du tableau sur le site du musée de l’Armée (lisez attentivement le commentaire) puis l’analyse détaillée proposée par le site L’Histoire Par l’Image , commentez tout d’abord ces propos : « la violence extrême des combats provoque la désagrégation du paysage, la disparition, l’effacement de l’humain derrière les machines de guerre ; mais ce cataclysme bouleverse aussi les catégories esthétiques existantes et conduit à remettre en cause certaines représentations de l’art. Ce tableau prouve ainsi, à sa manière, qu’aucune des formes connues n’est propice à l’expression de l’extrême, et que seules les tentatives les mettant en crise ont une chance d’exprimer ce qui ne peut se dire et/ou se montrer » |Source : L’Histoire Par l’Image|. → Regardez également ces autres toiles de Vallotton et répondez à la question suivante : par quels moyens l’artiste a-t-il cherché à représenter l’irreprésentable ?
Autoexercice 7 Visionnez la bande-annonce de Lawrence d’Arabie réalisée à l’occasion de la réédition en DVD du film puis répondez aux questions suivantes :
→ Quels éléments du film (scènes, répliques…) ont été sélectionnés pour renforcer la thématique de l’extraordinaire ?
→ En quoi la stratégie marketing retenue ainsi que les critères de positionnement du film jouent-ils également avec le thème et les codes de l’extraordinaire ?
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Le banal est-il digne d’intérêt ? Derrière ce paradoxe se cache l’une des exigences les plus fondamentales de nombreux écrivains, artistes, philosophes, qui ont choisi d’introduire le banal dans le monde de l’esthétique et de montrer que le quotidien le plus ordinaire est la condition nécessaire de l’extraordinaire.
Honorer la banalité, aller vers « le parti-pris des choses » relève ainsi d’une démarche consistant à réinvestir le corps social en montrant combien l’ordinaire est extraordinaire : le présent corpus est caractéristique de cette démarche visant à célébrer le transcendant dans l’immanent, autrement dit le bonheur d’être au monde…
Charles Trénet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).
Synthèse |40 points|
Vous réaliserez une synthèse objective, concise et ordonnée des documents contenus dans le présent corpus.
Ecriture personnelle |20 points|
Sujet 1 : En quoi s’émerveiller permet-il selon vous de s’ouvrir au monde ?
Sujet 2 : Marie Rouanet affirme (doc. 3) : « Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires ». Ces propos s’accordent-ils avec votre propre conception de l’émerveillement ?
Vous répondrez à cette question de façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année ainsi que vos connaissances personnelles.
→Pour accéder au corrigé de la synthèse, cliquez ici.
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Document 1. Bertrand Vergely, Retour à l’émerveillement, 2010.
Il est beau de s’émerveiller. Il est tragique de ne pas en être capable. Qui s’émerveille n’est pas indifférent. Il est ouvert au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend possible un lien à ceux-ci. Qui ne sait pas s’émerveiller est fermé au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend impossible un quelconque lien à ceux-ci. On comprend donc que la faculté de s’émerveiller soit jugée comme la chose la plus précieuse au monde. On peut être pauvre mais si l’on sait s’émerveiller, on est riche. On peut être riche mais si l’on ne sait pas s’émerveiller, on est pauvre. On passe à côté de l’essentiel, on manque la beauté du monde, la richesse des êtres humains, la profondeur de l’existence. Cet essai voudrait pouvoir montrer comment il est possible de retrouver son émerveillement devant l’existence quand on l’a perdu. Il y a pour cela un certain nombre de choses qu’il importe de comprendre. La première d’entre elles est que tout part de la beauté. Le monde est beau, l’humanité qui fait effort pour vivre avec courage et dignité est belle, le fond de l’existence qui nous habite est beau.
Beauté du monde, nous en avons tous fait l’expérience, nous la faisons. Plus que nous ne le pensons. Le monde est très matériel. Et pourtant il est très spirituel. Une montagne l’hiver a beau être un tas de cailloux avec de la neige comme le dit un matérialiste ordinaire, ce n’est pas un tas de cailloux avec de la neige, c’est de la beauté. On fait un avec le monde quand on vit cette beauté. On expérimente le réel comme le Tout vivant. On se sent vivre et l’on s’émerveille de vivre. Mystère du monde, parfois si muet, parfois si parlant. Un village morne sous la pluie dans une fin de journée triste comme un jour de Toussaint, une odeur de bûche qui brûle dans une cheminée, et soudain le miracle. Non plus le vide. Non plus le vide et la tristesse, mais un sentiment de vie qui résonne dans les profondeurs de l’intime. « Il y a des moments où la lumière pense », dit Gilles Deleuze. Beauté du monde. Les Anciens voyaient la Nature comme Logos. L’émerveillement nous fait remonter à cette intuition première, source de vitalité, on ne vit pas dans un univers vide et muet, on vit parce que l’univers est saisissant. Erik Sablé en rend bien compte dans son Petit manuel d’émerveillement lorsqu’il écrit : « J’ai plein mes tiroirs des mots expliquant la vie, le temps, l’espace, la formation de l’univers, mais le mystère est là, dans ce passage d’automne qui se fane et se froisse avant la grande immobilité de l’hiver » ; « S’émerveiller, c’est oublier tous les savoirs, tous les systèmes […]. C’est être là, face au monde, comme au premier jour, comme au premier instant, pur, neuf, nu et regarder, regarder jusqu’au moment où les apparences basculent. Alors, on est foudroyé par ce simple fait. Il y a de l’être. J’existe. Je suis. »
Moment ultime, moment bouleversant parce que moment de découverte : il y a une vie qui vit en nous, il y a une vie qui appelle en nous. On vit une étonnante libération de soi quand on répond à cet appel, on souffre quand on l’étouffe. Beauté du dialogue avec la vie que l’on sent vivre en soi. Beauté d’écouter cette vie, d’en faire son maître, de se laisser guider, inspirer par elle. Beauté de sentir qu’elle est l’écho intérieur de la beauté rencontrée à l’extérieur dans le monde, dans les visages des hommes, dans le courage de vivre. Beauté de sentir à cette occasion ce que l’on est venu faire sur terre. La vie a un sens, elle a plus que du sens. Nous ne sommes pas là pour rien, nous avons un rôle à jouer dans ce monde. Un rôle lié à la beauté, un rôle de témoin d’une vie venue de la beauté pour la beauté.
Document 2. Charles Trenet, « Le jardin extraordinaire », Pathé Marconi, 1957.
Charles Trenet, né le 18 mai 1913 à Narbonne et mort le 19 février 2001 à Créteil, est un poète auteur-compositeur-interprète français. Surnommé « le Fou chantant », il est l’auteur de près de mille chansons, dont certaines, comme La Mer, Y’a d’la joie, L’Âme des poètes, ou encore Douce France, demeurent des succès populaires intemporels, au-delà même de la francophonie. |Source :Wikipedia|
C’est un jardin extraordinaire, Il y a des canards qui parlent anglais. J’leur donne du pain, Ils remuent leur derrière En m’disant « Thank you very much, Monsieur Trenet ! » On y voit aussi des statues Qui se tiennent tranquilles tout le jour, dit-on. Mais moi je sais, que dès la nuit venue, Elles s’en vont danser sur le gazon. Papa, c’est un jardin extraordinaire, Il y a des oiseaux qui tiennent un buffet. Ils vendent du grain, des petits morceaux de gruyère. Comme clients ils ont monsieur l’maire et l’sous-préfet.
Il fallait bien trouver, dans cette grande ville maussade Où les touristes s’ennuient au fond de leurs autocars, Il fallait bien trouver un lieu pour la promenade. J’avoue que ce samedi-là, j’suis entré par hasard Dans, dans, dans…
Ce jardin extraordinaire, Loin des noirs buildings et des passages cloutés, Y avait un bal qu’donnaient des primevères. Dans un coin d’verdure, des petites grenouilles chantaient Une chanson pour chanter la lune, Dès qu’cell’-ci parut, toute rose d’émotion, Elles entonnèrent, je crois, la valse brune. Une vieille chouette me dit : « Quelle distinction ! » Maman, dans ce jardin extraordinaire, J’vis soudain passer la plus belle des filles. Elle vint près d’moi, et là m’dit sans manières : « Vous m’plaisez beaucoup, j’aime les gens dont les yeux brillent ! »
Il fallait bien trouver, dans cette grande ville perverse, Une gentille amourette, un p’tit flirt de vingt ans Qui me fasse oublier que l’amour est un commerce Dans les bars de la cité, Oui mais, oui mais, pas dans, Dans, dans, dans…
Mon jardin extraordinaire. […] Pour ceux qui veulent savoir où le jardin se trouve, Il est, vous le voyez, au cœur d’ma chanson. J’y vole parfois quand un chagrin m’éprouve. Il suffit pour ça d’un peu d’imagination ! Il suffit pour ça d’un peu d’imagination ! […]
Il suffit pour ça d’un peu d’imagination !
Document 3 : Marie Rouanet, Balade des jours ordinaires, éd. Payot, coll. « Voyageurs Payot », 1999.
« ‘Partir loin n’est pas nécessaire au voyage’, affirme Marie Rouanet dans ce recueil de balades qui sont comme autant de nouvelles. Certes il s’agit bien d’aller ailleurs, mais l’ailleurs est partout où l’on aborde avec les sens et l’âme aiguisés […], l’important n’est pas ce que l’on voit. C’est tout ce que le lieu, le moment et les gens rencontrés éveillent de résonances, de nostalgies, d’émotions, de désirs et de faims. ‘Je ne suis aventureuse, dit Marie Rouanet, que dans les voyages des jours ordinaires.’ » (présentation de l’éditeur)
Dès que je quittais la portion de rue où j’habitais, j’étais frappée par la totale nouveauté du monde. Il avait suffi d’un pas pour créer une distance radicale entre mon univers familier et l’étranger alors aussi étrange qu’un lointain situé à des kilomètres.
De ce boulevard d’Angleterre qui passait au bas de ma rue, de la place de la Poste guère plus éloignée, j’ai le souvenir d’un exotisme total. Si bien que dans ma mémoire, ils ont les couleurs des pays les plus lointains. Les vitres de la salle des sports « La Vigilante » brillent d’un éclat cinématographique, la maison de la vieille Jalade et son linge lumineux on des allures d’Italie, le talus inculte sous les remparts est un tel ailleurs que je n’eusse pas été surprise d’en voir sortir des singes et que les pies et les écureuils qui y logeaient étaient autant d’animaux d’au-delà des mers. Lorsque je pense à Canterelle, cette rue très pentue qui descend tout droit jusqu’au bord de la rivière évoque l’aventure dangereuse. Un jour mon doigt fut pris dans la porte de fer d’un magasin. Longtemps je pleurai assise sur le trottoir bordé de granit, la main dans une cuvette d’eau salée que le commerçant prépara pour me soulager. Le cœur au bout du doigt, les yeux pleins de larmes, je perçus le couchant éblouissant, le pavage de la rue, les gens qui passaient comme la plus dangereuse des expéditions africaines.
Ces impressions m’ont suivie longtemps et demeurent toujours.
Les objets qui me restent de ces lieux – si proches et pourtant si neufs, seulement par la nouveauté du regard – me sont bibelots ramenés du bout du monde. Ils ne sont jamais pourtant que des objets de pacotille, de ces souvenirs que l’on pouvait acquérir dans les boutiques à Carcassonne, Lamalou ou Valras-la-Plage. Il y a un canif branlant totalement inutilisable, une vierge de métal haute d’un demi-doigt logée dans un étui de buis, un centimètre de ruban qu’on enroulait dans un tonneau d’os à l’aide d’une manivelle en miniature – il y était inscrit « Cité de Carcassonne » –, une coquille Saint-Jacques ornée d’une barque à voile.
Il me suffit parfois de marcher sur un trottoir dans une rue archiconnue pourtant, pour que le monde soit naissant. À explorer donc. […] Tout est mystère à déchiffrer, découverte à ne pas manquer. Chaque détail, chaque seconde deviennent remarquables. […]
C’est ma façon de voyager. C’est celle que j’aime et dont je retire une jubilation d’usage ordinaire sans avoir à attendre les moments de ce que l’on nomme d’habitude le dépaysement. Me dé-payser, changer de pays, me dé-saisonner, changer de saison, vivre l’été à l’autre bout du monde alors que le lieu où je vis est pétrifié par l’hiver, ne m’intéresse pas. De la même façon, j’aime les vêtements de tous les jours, la cuisine du quotidien, les êtres du vécu. Je ne suis aventureuse que dans les voyages des jours ordinaires.
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Document 4. Johannes Vermeer, « La laitière », huile sur toile, vers 1658. Tableau exposé au Rijksmuseum d’Amsterdam (Pays-Bas).
de l’entraînement n°3(structurer les grandes étapes de votre démonstration)
« On
a oublié de sortir le train d’atterrissage ? »Même si l’exposé s’est bien déroulé, il est toujours délicat de conclure, et bien souvent le plus dur, après qu’on a multiplié dans les airs les figures de voltige oratoire et autres acrobaties rhétoriques, c’est d’atterrir ! De fait, la « chute » (c’est le cas de le dire !), si elle est mal maîtrisée, risque de s’avérer périlleuse.Voici aujourd’hui, quelques techniques pour vous aider à élaborer une conclusion percutante…
« […] la syntaxe de l’improvisation n’est pas celle de l’écriture. »
André Malraux, préface aux Oraisons funèbres, 1971
« Dans un souci d’efficacité, mettons-nous à la place du destinataire. Qu’attend-il de la fin d’une réflexion ? D’une part une réponse claire à la problématique posée par l’introduction et d’autre part une esquisse de réflexion sur la mise en œuvre de cette réponse. »
Bernard Meyer, Les Pratiques de communication : de l’enseignement supérieur à la vie professionnelle Armand Colin, « Cursus », 2e édition, Paris 2007, page 174.
Mirabeau (Le Bignon, 1749 – Paris, 1791) « L’Orateur » (gravure dessinée par H. Baron, et gravée sur acier par Léopold Massard, 1843) In : Augustin Challamel, Wilhelm Ténin, Les Français sous la Révolution. Quarante scènes et types. Paris, 1843.
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Planifiez votre conclusion et préparez-la soigneusement !
Au
même titre que l’accroche (voir entraînement n°2), la conclusion de votre prestation revêt un rôle fondamental et pourtant peu de candidats lui accordent l’importance qu’elle mérite : comme nous l’avons vu, vous devez la préparer soigneusement et la planifier dès l’introduction. Ainsi qu’il a été très justement dit, « commencez […] par la fin, la conclusion, puisque c’est elle qui synthétise l’essentiel de ce que vous voulez démontrer. Votre conclusion, c’est précisément l’idée-force, déjà identifiée, et qui vous a donné le cap […]. Si vous avez eu de la difficulté à formuler cette idée-force, le fait de commencer par la conclusion vous aidera à la mettre en évidence »|Thierry Destrez, Demain, je parle en public, 4e édition, Paris Dunod 2007, page 28|.
Étant donné la brièveté des prestations orales (6 à 7 minutes en moyenne), la conclusion se réduit parfois à d’inévitables redites, surtout si elle est mal préparée.
Or la conclusion joue un rôle majeur :
Elle constitue tout d’abord un bilan synthétique vous permettant de montrer que vous avez répondu au sujet (on parle aussi de conclusion fermée).
Pensez à bien recentrer sur l’idée principale en valorisant l’argument essentiel que l’auditoire doit mémoriser, au risque de vous éparpiller dans d’interminables considérations (souvent creuses) qui laisseraient le jury sur une impression de redite.
Par ailleurs, la conclusion doit ouvrir une perspective : on parle à ce titre de conclusion ouverte. Un élargissement bien maîtrisé doit entraîner l’adhésion de vos auditeurs.
N’oubliez pas un point important que nous avons rappelé dans cette série d’entraînements : la nécessité de différencier l’oral d’une production écrite. Certes, comme à l’écrit, votre conclusion doit contenir un bilan du développement et ouvrir des perspectives. Mais plus encore qu’à l’écrit, impliquez-vous en valorisant des données concrètes ! Plutôt que de conclure sur de l’abstrait, plus délicat parfois à maîtriser, vous pouvez terminer par un exemple à valeur argumentative, ou une anecdote qui synthétise l’essentiel de votre démonstration et en montre la cohérence.
Faites également confiance à votre talent d’orateur : certes, je vous conseille de ne pas trop improviser sur le fond, c’est-à-dire le contenu, le message lui-même qui se doit dans la mesure du possible d’être envisagé (au moins sous forme de plan détaillé) à l’avance. Il est plus facile en revanche d’improviser sur la forme, c’est-à-dire le style qui sous-tend le message, et qui, avec un peu de pratique, vient assez spontanément. Comme l’a dit l’écrivain André Malraux, « […] la syntaxe de l’improvisation n’est pas celle de l’écriture ». L’orateur qui écrit son texte ne l’achève que quand il le prononce, « et il le modifie en parlant » |propos cités par Marie Gérard-Geffray, « Malraux orateur : de l’action présente à la quête de l’intemporel ». In : Colloque Les Mondes de Malraux, 15-16 octobre 2010, Institut catholique de Paris, page 6|
Conclusion fermée ? Conclusion ouverte ? Attention aux pièges des conclusions trop « ouvertes » ne débouchant finalement sur pas grand chose ! Si une conclusion ouverte, qui se termine par exemple par une question indirecte ouvrant sur un thème lié ou une nouvelle perspective, est évidemment une bonne chose, vous devez éviter le piège d’ouvrir sur de l’évasif qui ferait perdre à votre présentation son unité organique et structurelle. Restez concis et trouvez un élargissement qui apparaît comme une conséquence nécessaire de votre démonstration.
Astuce : si vous n’avez pas d’idée, arrangez-vous pour ne pas terminer sur une platitude, des banalités, au risque de laisser le jury sur une impression mitigée. Une technique utilisée parfois consiste à reprendre un élément de l’accroche ou du début de la démonstration, en le réinvestissant de telle sorte que vous entraînerez l’adhésion, l’envie de vous suivre dans votre démonstration. Comme le rappelle encore Thierry Destrez (op. cit. page 49) : « Sachez faire une conclusion incitative […], trouvez un raccourci saisissant, une formule « choc » qui synthétise le cœur du message : c’est ainsi que vous frapperez l’intérêt et la mémoire […]. La conclusion est votre temps fort : elle n’est pas la fin, mais le point culminant de votre présentation ».
À moins de bien maîtriser les techniques, évitez d’utiliser pour la conclusion des figures d’insistance trop marquées (gradations, etc.) : surtout lorsque la prestation est brève, elles donnent un effet assez théâtralisé et manquent de naturel. Attention aussi aux conclusions sous forme de citations toutes faites, plaquées artificiellement sur le sujet.
En revanche, si votre citation vous paraît bien choisie, cela peut être une bonne idée. Mon conseil : ne terminez pas sur la citation mais arrangez-vous pour glisser après la citation quelques mots qui vous permettront de valoriser votre point de vue (et non celui de l’auteur).
Imaginez par exemple que vous vouliez terminer sur cette célèbre citation de Montaigne : « Un honnête homme, c’est un homme mêlé » (Chapitre 9 du troisième livre des Essais).
Regardez la première conclusion : « Tout voyage nous amène à connaître l’autre, à nous ouvrir aux différences. Ainsi, comme l’a si bien dit Montaigne, « Un honnête homme, c’est un homme mêlé ». → Ce qui est maladroit dans cette conclusion, c’est que le candidat ne valorise pas suffisamment sa pensée. De plus, les marques de l’énonciation sont effacées, ce qui fait qu’on en oublie plus ou moins la pensée de l’orateur pour ne retenir que la phrase de Montaigne.
Regardez maintenant la seconde conclusion : « Tout voyage nous amène à connaître l’autre, à nous ouvrir aux différences. Ainsi, comme l’a si bien dit Montaigne, « Un honnête homme, c’est un homme mêlé ». Et je crois qu’en effet il faut célébrer la diversité culturelle pour mieux promouvoir les identités, nous mêler à l’extraordinaire richesse du monde pour en célébrer les particularités. Tant il est vrai que diversité n’a jamais voulu dire uniformité. Voilà le sens du voyage et, Mesdames et Messieurs, je vous pose une question : le plus beau voyage n’est-il pas une rencontre ? Rencontre avec autrui, rencontre avec vous-mêmes, rencontre avec soi-même… ». → Comme vous le voyez à travers cet exemple, le candidat choisit de réinvestir la citation de Montaigne en lui donnant une autre orientation. Cette technique permet au jury de retenir davantage la problématique interculturelle posée par le candidat à partir de la citation de Montaigne.
Certains candidat/es se demandent comment prendre congé… Terminez par quelques mots de remerciement brefs (« Mesdames et Messieurs, merci de m’avoir écouté ») : inutile de faire long !
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).
Simone Veil le 26 novembre 1974, prononce à l’Assemblée Nationale son magnifique discours sur l’IVG…
Même à l’oral, vous devez veillez à structurer votre démonstration. Il faut que les auditeurs perçoivent clairement l’idée directrice (c’est-à-dire la thèse que vous allez soutenir), les arguments et les exemples utilisés. Voici aujourd’hui, quelques techniques pour vous aider à structurer les grandes étapes de votre démonstration…
« Quelle est la première qualité de l’orateur ? L’action, — La seconde ? L’action. — La troisième ? L’action. »
Démosthène (384 avant J.-C. − 322 avant J.-C.)
T
out d’abord je ne reviens pas sur les techniques d’accroche que nous avons abordées dans l’entraînement précédent : ne négligez surtout pas cette étape ! Au brouillon, demandez-vous d’abord quels sont les objectifs que vous voulez atteindre dans votre exposé, au risque d’avancer à l’aveuglette.
Vous ne devez pas vous contenter de répondre à la question posée, mais aller au-delà : il est donc très important lors de la phase préparatoire de « commencer par la fin » c’est-à-dire d’avoir une idée dès le début du « pourquoi » de votre prestation, c’est-à-dire dans quelle perspective vous allez parler.
Soyez enthousiaste ! Sinon vous n’arriverez pas à convaincre efficacement. Certains candidats donnent parfois l’impression de traiter le sujet sous la forme « Je-vais-répondre-à-la-question-qui-m’a-été-posée » ou « parce-qu’on-m’a-demandé-de-traiter-le-sujet ». Mais on ne vous a rien demandé du tout ! Vous êtes venu/e de votre plein gré et c’est vous qui avez choisi le sujet. Rappelez-vous ce jugement de Sénèque (4 avant J. C. − 65 après J. C.), un philosophe et brillant orateur latin : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. »
Vous devez donc être convaincu/e que si vous avez choisi ce sujet c’est parce que vous avez quelque chose à dire et qu’il vous faut convaincre à l’aide d’un argumentaire efficace.
La règle d’or : « scénarisez » votre intervention !
P
our réaliser un exposé oral qui « impacte », vous devez être organisé/e. Le moyen le plus simple de faire une présentation bien construite est de mentionner clairement au brouillon chaque point que vous allez aborder au cours de votre exposé, et la façon dont vous allez l’aborder. Structurez votre intervention du début jusqu’à la fin de celle-ci. Votre prestation orale doit être scénarisée, c’est-à-dire qu’elle doit obéir à un scénario.
Le scénario, c’est l’itinéraire suivi dans l’exposé. Donc sur votre brouillon pensez à noter les grandes étapes qui doivent conduire votre démonstration : vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées si possible de repères temporels (minutage par exemple), de mots clés, de notions ou de données importantes. Mettez-les en évidence sur votre feuille afin de les visualiser immédiatement : ainsi, vous éviterez les trous de mémoire qui sont particulièrement pénalisants à l’oral. – Sur une petite fiche synthétique, qui vous servira de fil conducteur, vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées de repères temporels, de mots clés, de notions ou de données importantes…
Un peu comme le montage au cinéma, la question du découpage de l’exposé est en effet essentielle afin de bien mettre en œuvre votre raisonnement. Dans l’exemple ci-dessus, le candidat a scénarisé son exposé de telle sorte que les contenus importants (arguments :▲;anecdotes, exemples :▲▲; citations :▲) sont clairement planifiés sur le papier : grâce à cette méthode, vos idées seront plus claires avant de vous lancer.
–
Complétez et organisez votre brouillon
S
ur votre brouillon, pensez à utiliser des codesafin de lire le moins possible au moment de l’oral. Par exemple :
⇏ : antithèse
⇓ : transition
⇛ : conclusion
♡ : appel aux émotions en sollicitant la sympathie et l’imaginaire de l’auditoire
♪ : intonation de la voix, expression gestuelle,
etc.
Bien entendu, choisissez vos codes « à vous » : l’essentiel est que vous parveniez à anticiper : n’oubliez pas qu’avec le trac souvent ou le manque d’entraînement, on en oublie certains éléments qui paraissaient pourtant très évidents lors de la préparation. Si par exemple, à côté de quelques mots clés, vous notez : « ♡ et ♪ », vous vous rappellerez quand vous serez devant le jury que vous devez toucher, mettre de l’émotion dans la voix, etc.
→ Faites appel aux émotions et intégrez-les dans votre scénario !
Comme nous l’avons vu dans l’entraînement précédent, quand vous voulez convaincre, rappelez-vous qu’il est tout aussi efficace de faire appel aux émotions qu’à la logique : la communication dite « non verbale » est donc très importante car elle permet aussi aux auditeurs de s’identifier aux arguments de l’orateur. Par exemple, à la condition de bien les maîtriser, la gestuelle vous permettra de ressentir davantage vos arguments, et ainsi de mieux toucher votre public.
Une bonne argumentation repose en effet sur deux éléments majeurs :
le déroulement d’un raisonnement : l’expression d’un message oral suppose un projet argumentatif développé dans le cadre d’une démonstration ;
mais aussi la mise en œuvre de techniques de séduction au moyen du langage (expression émotionnelle) et de la gestuelle. Un discours brillant sur le papier peut s’avérer décevant à l’écoute parce que l’orateur aura trop accordé d’importance au fond, au détriment de la forme du message.
Nous avons abordé dans le premier entraînement certaines figures d’amplification comme l’anaphore, la gradation ou l’hyperbole. Si elles se révèlent utiles pour renforcer votre argumentaire, elles sont en outre nécessaires pour mettre en valeur la cohésion du discours. N’oubliez pas qu’à la différence de l’écrit, le jury ne verra pas la structure de votre travail (paragraphes, alinéas, etc.).
Les connecteurs logiques sont évidemment essentiels. De même, les procédés oratoires, les tonalités employées serviront à renforcer votre propos et à mieux mettre en évidence la structure de l’exposé. Ne négligez pas l’usage des exclamations, le rythme, les changements de registres :
didactique : quand vous voulez informer ou expliquer ;
lyrique ou pathétique : lorsque vous cherchez à toucher votre public ;
polémique si vous voulez prendre à témoin l’auditoire.
Les impacts de l’image corporelle sont très importants à l’oral ! Les émotions concourent à l’effet du discours sur votre auditoire : c’est la raison pour laquelle vous devez les planifier dans votre exposé. La pratique réfléchie des intonations, des gestes, des postures du corps est essentielle car elle permet non seulement de relancer l’intérêt de vos auditeurs, mais aussi de renforcer l’argumentaire. Pensez donc à planifier ces moments !
–
Ne perdez pas de vue le sujet !
J’
ai souvent vu des orateurs qui, à trop vouloir improviser, oubliaient complètement le sujet posé. C’est la raison pour laquelle je vous recommande de ne pas perdre de vue votre objectif. Ayez donc obligatoirement un fil conducteur afin d’organiser l’ordre des messages.
Une fois le plan scénarisé (voir plus haut), prévoyez aussi les moments de votre exposé où vous allez faire les transitions entre parties, et surtout rappeler le sujet posé (ce que vous avez dit et ce que vous allez dire) : ↓ flèches verticales rouges dans l’exemple ci-dessus) : cela évite le risque de sortir du sujet.
→ Imaginez par exemple le sujet suivant : « Être scandaleux, c’est dire aujourd’hui ce que tout le monde dira dans dix ans ». Que vous inspire ce jugement de Wolinsky ?
Un tel sujet peut amener très vite au dérapage car il éveille de nombreuses problématiques de discussion : la liberté d’expression ; la réflexion sur la notion de scandale (Rimbaud par exemple a été jugé « scandaleux » : pour autant ce serait réduire Rimbaud que d’affirmer qu’il a été juste en avance sur son temps) ; la légitimité ou non du scandaleux ; la définition même du scandale (un scandale au sens étymologique du terme, est un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien) ; etc. Le risque ici serait de s’embarquer dans de trop nombreuses discussions. D’où l’intérêt de rappeler (flèches rouges↓) le sujet posé afin de bien montrer au jury que s’il y a dérapage, c’est un dérapage maîtrisé.
N’oubliez pas enfin que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Si vous n’êtes pas sûr/e de vous, annoncez au fur et à mesure votre démarche argumentative afin que le jury perçoive bien vos objectifs : « J’ai choisi de vous parler de [sujet], pour deux raisons. En premier lieu… Par ailleurs… ». Cela vous évitera les « flottements », les hésitations et vous intéresserez davantage votre auditoire.
–
Exemple pratique : intégrer plusieurs techniques oratoires
→Partons dusujet suivant : « Faites l’éloge de la justice. »
« Bon appétit, Messieurs, ô ministres intègres » [citation], aurais-je pu dire comme Ruy Blas défiant ironiquement les Grands d’Espagne… Mais point d’ironie dans mon propos. Je recommence donc : Bonjour à vous Mesdames et Messieurs, ô jury intègre ». J’ai une question à vous poser : peut-on faire l’éloge de la justice ? Et d’abord, de quelle justice parle-t-on ici ? Qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce qui est légitime ? Ce qui est légal ? Ce qui est moral ? [interrogations à valeur polémique]
La guillotine, ce chef-d’œuvre du progrès humain pour certains est encore au XXIe siècle un idéal pour les nostalgiques de la haine [notez le registre ironique et polémique ainsi que les indices de jugement]… Dois-je vous rappeler ce que vous connaissez déjà et qu’on appelle dans tous les bons dictionnaires des évidences ? [interpellation du jury]Évidence de la peine de mort. Évidence de la justification de la torture. Évidence de la corruption, des pendaisons au nom de… [ici, le risque est que le jury puisse penser que le candidat s’égare, d’où l’intérêt de faire une relance].
Oui, tout cela… au nom de quoi ? « De la barbarie ? » Certes non. « De l’injustice ? » Pas davantage. Tout cela au nom de la justice ![Notez les termes évaluatifs ainsi que l’exagération pour toucher l’auditoire. De même, le paradoxe, en s’opposant au sens commun (la justice a pour vocation d’être juste), a pour effet d’interpeller l’auditeur]
Cette justice-là Mesdames et Messieurs… Cette justice-là [anaphore], je n’en ferai pas l’éloge car la justice, la vraie justice est celle du cœur[le candidat pose sa thèse]: c’est de cette justice-là que j’ai choisi de vous parler. Il faut aimer pour bien juger, et non juger en prétendant aimer[ici le chiasme, qui croise des termes en opposition ou en parallèle permet de renforcer l’idée]. Faire l’éloge de la justice, c’est donc faire l’éloge de la vérité du cœur.
[Changement de ton, modification de la situation d’énonciation afin d’éveiller la curiosité de l’auditoire]
Il n’avait que sept ans… Sept ans et demi, Mesdames et Messieurs… C’était le 4 décembre 1851, lors du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Sept ans et demi… Il s’appelait Boursier je crois, tué lors d’une fusillade rue Tiquetonne, à Paris, près du faubourg Montmartre… Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. [lien avec le sujet : passage d’un exemple illustratif à l’argumentatif]
Ce « Souvenir de la nuit du Quatre » m’est resté à ce jour en mémoire. Et moi aussi, en ce 28 février, j’ai envie de faire l’éloge de la vraie justice, de cette justice du cœur que j’évoquais à l’instant [Rappel du sujet] Utopie dira-t-on ? Mais ne trouvez-vous pas que le monde serait plus beau à vivre si l’amour avait davantage de place que la mort ? Si les crayons avaient davantage de place que la haine ? [Questions rhétoriques] J’ai envie de dire : « Aime et non pas Haine ». C’est de cette justice-là, Mesdames et Messieurs, que je veux faire l’éloge devant vous [rappel du sujet].
→ZOOM sur les techniques utilisées…
Accroche par citation : bien utilisée, la citation lors de l’entrée en matière est tout à fait judicieuse : dans notre cas de figure, elle joue sur l’interpellation (« Bon appétit, Messieurs » ainsi que le jugement de valeur (« ô ministres intègres »). Employé ironiquement chez Hugo pour railler la prétendue probité des Grands d’Espagne, le terme pose d’emblée la question de la justice et surtout de sa définition (la force n’est pas le droit).
Interpellation + questions : « J’ai une question à vous poser » : jugée notamment à l’écrit quelque peu familière, l’interpellation, à la condition de ne pas en abuser à l’oral, permet de toucher l’auditoire. Par son aspect assez polémique ici, elle participe à un style fondé sur l’amplification. L’énumération de questions qui vient ensuite permet d’amener le sujet qui sera débattu : faire l’éloge de la justice, certes… Mais « de quelle justice parle-t-on ? »
Dans le deuxième paragraphe, l’exemple de la guillotine, allusion directe aux exécutions publiques légitimées par le Droit révolutionnaire au XVIIIe siècle ainsi que la formule ironique (« Ce chef d’œuvre du progrès humain ») joue sur l’évaluation émotionnelle et débouche sur une série d’exemples à valeur argumentative corroborant la thèse réfutée : si la justice n’est pas moralement juste, elle est illégitime.
Troisième et quatrième paragraphes : ils mettent en opposition la thèse réfutée et la thèse qui sera soutenue : « la vraie justice est celle du cœur ». (= la vraie justice ne consiste pas à appliquer la loi parce qu’elle est légale mais parce qu’elle est morale et c’est de cette morale du cœur qu’elle doit tirer sa légitimité).
Le cinquième paragraphe (« Il n’avait que sept ans et demi…») exploite une technique qui, bien maîtrisée, peut s’avérer tout à fait concluante : la mise en scène de l’événement. Normalement, un énoncé de récit s’insère difficilement dans des textes où domine le système du discours, du fait de la rupture avec la situation d’énonciation qu’il entraîne : ici, en troublant momentanément les repères temporels, de même que par sa force émotionnelle et persuasive, l’anecdote dramatique qui est racontée à l’imparfait opère une sorte de décentrage obligeant les auditeurs à chercher la raison de cette rupture temporelle. Le retour au système du discours par l’emploi anaphorique du passé composé (« Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. ») permet de réaffirmer la thèse soutenue (« la vraie justice est celle du cœur »). Ce rappel est essentiel : dans le cas contraire, on pourrait croire que le candidat s’égare, et qu’il oublie le sujet. À l’inverse, rappeler le sujet en exploitant un témoignage bouleversant ainsi qu’un argument d’autorité (la référence à Hugo fonctionne comme garant de la justesse des propos) permet de justifier les grandes étapes du raisonnement et montrer vers quoi il vous a conduit.
Le dernier paragraphe, sur un ton plus didactique et solennel (« Ce ‘Souvenir de la nuit du Quatre’ m’est resté à ce jour en mémoire ») permet de préciser la problématique par une série d’antithèses posées sous forme de questions rhétoriques (« Mais ne trouvez-vous pas que… » amenant les auditeurs à reconnaître la justesse de vos idées. N’hésitez pas à les exploiter : elles permettent de toucher l’auditoire et d’influencer son opinion. Enfin, les sonorités quasi homophones des consonnes « m » et « n » (« J’ai envie de dire : ‘Aime et non pas Haine’ ») participe d’une stratégie de persuasion : les sonorités ont donc ici une teneur argumentative susceptible de mettre l’auditoire dans une disposition émotionnelle favorable à la thèse défendue.
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).
Même à l’oral, vous devez veillez à structurer votre démonstration. Il faut que les auditeurs perçoivent clairement l’idée directrice (c’est-à-dire la thèse que vous allez soutenir), les arguments et les exemples utilisés. Voici aujourd’hui, quelques techniques pour vous aider à structurer les grandes étapes de votre démonstration…
« Quelle est la première qualité de l’orateur ? L’action, — La seconde ? L’action. — La troisième ? L’action. »
Démosthène (384 avant J.-C. − 322 avant J.-C.)
T
out d’abord je ne reviens pas sur les techniques d’accroche que nous avons abordées dans l’entraînement précédent : ne négligez surtout pas cette étape ! Au brouillon, demandez-vous d’abord quels sont les objectifs que vous voulez atteindre dans votre exposé, au risque d’avancer à l’aveuglette.
Vous ne devez pas vous contenter de répondre à la question posée, mais aller au-delà : il est donc très important lors de la phase préparatoire de « commencer par la fin » c’est-à-dire d’avoir une idée dès le début du « pourquoi » de votre prestation, c’est-à-dire dans quelle perspective vous allez parler.
Soyez enthousiaste ! Sinon vous n’arriverez pas à convaincre efficacement. Certains candidats donnent parfois l’impression de traiter le sujet sous la forme « Je-vais-répondre-à-la-question-qui-m’a-été-posée » ou « parce-qu’on-m’a-demandé-de-traiter-le-sujet ». Mais on ne vous a rien demandé du tout ! Vous êtes venu/e de votre plein gré et c’est vous qui avez choisi le sujet. Rappelez-vous ce jugement de Sénèque (4 avant J. C. − 65 après J. C.), un philosophe et brillant orateur latin : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. »
Vous devez donc être convaincu/e que si vous avez choisi ce sujet c’est parce que vous avez quelque chose à dire et qu’il vous faut convaincre à l’aide d’un argumentaire efficace.
La règle d’or : « scénarisez » votre intervention !
P
our réaliser un exposé oral qui « impacte », vous devez être organisé/e. Le moyen le plus simple de faire une présentation bien construite est de mentionner clairement au brouillon chaque point que vous allez aborder au cours de votre exposé, et la façon dont vous allez l’aborder. Structurez votre intervention du début jusqu’à la fin de celle-ci. Votre prestation orale doit être scénarisée, c’est-à-dire qu’elle doit obéir à un scénario.
Le scénario, c’est l’itinéraire suivi dans l’exposé. Donc sur votre brouillon pensez à noter les grandes étapes qui doivent conduire votre démonstration : vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées si possible de repères temporels (minutage par exemple), de mots clés, de notions ou de données importantes. Mettez-les en évidence sur votre feuille afin de les visualiser immédiatement : ainsi, vous éviterez les trous de mémoire qui sont particulièrement pénalisants à l’oral. – Sur une petite fiche synthétique, qui vous servira de fil conducteur, vous devez avoir devant vous les grandes lignes de votre exposé, accompagnées de repères temporels, de mots clés, de notions ou de données importantes…
Un peu comme le montage au cinéma, la question du découpage de l’exposé est en effet essentielle afin de bien mettre en œuvre votre raisonnement. Dans l’exemple ci-dessus, le candidat a scénarisé son exposé de telle sorte que les contenus importants (arguments :▲;anecdotes, exemples :▲▲; citations :▲) sont clairement planifiés sur le papier : grâce à cette méthode, vos idées seront plus claires avant de vous lancer.
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Complétez et organisez votre brouillon
S
ur votre brouillon, pensez à utiliser des codesafin de lire le moins possible au moment de l’oral. Par exemple :
⇏ : antithèse
⇓ : transition
⇛ : conclusion
♡ : appel aux émotions en sollicitant la sympathie et l’imaginaire de l’auditoire
♪ : intonation de la voix, expression gestuelle,
etc.
Bien entendu, choisissez vos codes « à vous » : l’essentiel est que vous parveniez à anticiper : n’oubliez pas qu’avec le trac souvent ou le manque d’entraînement, on en oublie certains éléments qui paraissaient pourtant très évidents lors de la préparation. Si par exemple, à côté de quelques mots clés, vous notez : « ♡ et ♪ », vous vous rappellerez quand vous serez devant le jury que vous devez toucher, mettre de l’émotion dans la voix, etc.
→ Faites appel aux émotions et intégrez-les dans votre scénario !
Comme nous l’avons vu dans l’entraînement précédent, quand vous voulez convaincre, rappelez-vous qu’il est tout aussi efficace de faire appel aux émotions qu’à la logique : la communication dite « non verbale » est donc très importante car elle permet aussi aux auditeurs de s’identifier aux arguments de l’orateur. Par exemple, à la condition de bien les maîtriser, la gestuelle vous permettra de ressentir davantage vos arguments, et ainsi de mieux toucher votre public.
Une bonne argumentation repose en effet sur deux éléments majeurs :
le déroulement d’un raisonnement : l’expression d’un message oral suppose un projet argumentatif développé dans le cadre d’une démonstration ;
mais aussi la mise en œuvre de techniques de séduction au moyen du langage (expression émotionnelle) et de la gestuelle. Un discours brillant sur le papier peut s’avérer décevant à l’écoute parce que l’orateur aura trop accordé d’importance au fond, au détriment de la forme du message.
Nous avons abordé dans le premier entraînement certaines figures d’amplification comme l’anaphore, la gradation ou l’hyperbole. Si elles se révèlent utiles pour renforcer votre argumentaire, elles sont en outre nécessaires pour mettre en valeur la cohésion du discours. N’oubliez pas qu’à la différence de l’écrit, le jury ne verra pas la structure de votre travail (paragraphes, alinéas, etc.).
Les connecteurs logiques sont évidemment essentiels. De même, les procédés oratoires, les tonalités employées serviront à renforcer votre propos et à mieux mettre en évidence la structure de l’exposé. Ne négligez pas l’usage des exclamations, le rythme, les changements de registres :
didactique : quand vous voulez informer ou expliquer ;
lyrique ou pathétique : lorsque vous cherchez à toucher votre public ;
polémique si vous voulez prendre à témoin l’auditoire.
Les impacts de l’image corporelle sont très importants à l’oral ! Les émotions concourent à l’effet du discours sur votre auditoire : c’est la raison pour laquelle vous devez les planifier dans votre exposé. La pratique réfléchie des intonations, des gestes, des postures du corps est essentielle car elle permet non seulement de relancer l’intérêt de vos auditeurs, mais aussi de renforcer l’argumentaire. Pensez donc à planifier ces moments !
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Ne perdez pas de vue le sujet !
J’
ai souvent vu des orateurs qui, à trop vouloir improviser, oubliaient complètement le sujet posé. C’est la raison pour laquelle je vous recommande de ne pas perdre de vue votre objectif. Ayez donc obligatoirement un fil conducteur afin d’organiser l’ordre des messages.
Une fois le plan scénarisé (voir plus haut), prévoyez aussi les moments de votre exposé où vous allez faire les transitions entre parties, et surtout rappeler le sujet posé (ce que vous avez dit et ce que vous allez dire) : ↓ flèches verticales rouges dans l’exemple ci-dessus) : cela évite le risque de sortir du sujet.
→ Imaginez par exemple le sujet suivant : « Être scandaleux, c’est dire aujourd’hui ce que tout le monde dira dans dix ans ». Que vous inspire ce jugement de Wolinsky ?
Un tel sujet peut amener très vite au dérapage car il éveille de nombreuses problématiques de discussion : la liberté d’expression ; la réflexion sur la notion de scandale (Rimbaud par exemple a été jugé « scandaleux » : pour autant ce serait réduire Rimbaud que d’affirmer qu’il a été juste en avance sur son temps) ; la légitimité ou non du scandaleux ; la définition même du scandale (un scandale au sens étymologique du terme, est un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien) ; etc. Le risque ici serait de s’embarquer dans de trop nombreuses discussions. D’où l’intérêt de rappeler (flèches rouges↓) le sujet posé afin de bien montrer au jury que s’il y a dérapage, c’est un dérapage maîtrisé.
N’oubliez pas enfin que « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Si vous n’êtes pas sûr/e de vous, annoncez au fur et à mesure votre démarche argumentative afin que le jury perçoive bien vos objectifs : « J’ai choisi de vous parler de [sujet], pour deux raisons. En premier lieu… Par ailleurs… ». Cela vous évitera les « flottements », les hésitations et vous intéresserez davantage votre auditoire.
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Exemple pratique : intégrer plusieurs techniques oratoires
→Partons dusujet suivant : « Faites l’éloge de la justice. »
« Bon appétit, Messieurs, ô ministres intègres » [citation], aurais-je pu dire comme Ruy Blas défiant ironiquement les Grands d’Espagne… Mais point d’ironie dans mon propos. Je recommence donc : Bonjour à vous Mesdames et Messieurs, ô jury intègre ». J’ai une question à vous poser : peut-on faire l’éloge de la justice ? Et d’abord, de quelle justice parle-t-on ici ? Qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce qui est légitime ? Ce qui est légal ? Ce qui est moral ? [interrogations à valeur polémique]
La guillotine, ce chef-d’œuvre du progrès humain pour certains est encore au XXIe siècle un idéal pour les nostalgiques de la haine [notez le registre ironique et polémique ainsi que les indices de jugement]… Dois-je vous rappeler ce que vous connaissez déjà et qu’on appelle dans tous les bons dictionnaires des évidences ? [interpellation du jury]Évidence de la peine de mort. Évidence de la justification de la torture. Évidence de la corruption, des pendaisons au nom de… [ici, le risque est que le jury puisse penser que le candidat s’égare, d’où l’intérêt de faire une relance].
Oui, tout cela… au nom de quoi ? « De la barbarie ? » Certes non. « De l’injustice ? » Pas davantage. Tout cela au nom de la justice ![Notez les termes évaluatifs ainsi que l’exagération pour toucher l’auditoire. De même, le paradoxe, en s’opposant au sens commun (la justice a pour vocation d’être juste), a pour effet d’interpeller l’auditeur]
Cette justice-là Mesdames et Messieurs… Cette justice-là [anaphore], je n’en ferai pas l’éloge car la justice, la vraie justice est celle du cœur[le candidat pose sa thèse]: c’est de cette justice-là que j’ai choisi de vous parler. Il faut aimer pour bien juger, et non juger en prétendant aimer[ici le chiasme, qui croise des termes en opposition ou en parallèle permet de renforcer l’idée]. Faire l’éloge de la justice, c’est donc faire l’éloge de la vérité du cœur.
[Changement de ton, modification de la situation d’énonciation afin d’éveiller la curiosité de l’auditoire]
Il n’avait que sept ans… Sept ans et demi, Mesdames et Messieurs… C’était le 4 décembre 1851, lors du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Sept ans et demi… Il s’appelait Boursier je crois, tué lors d’une fusillade rue Tiquetonne, à Paris, près du faubourg Montmartre… Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. [lien avec le sujet : passage d’un exemple illustratif à l’argumentatif]
Ce « Souvenir de la nuit du Quatre » m’est resté à ce jour en mémoire. Et moi aussi, en ce 28 février, j’ai envie de faire l’éloge de la vraie justice, de cette justice du cœur que j’évoquais à l’instant [Rappel du sujet] Utopie dira-t-on ? Mais ne trouvez-vous pas que le monde serait plus beau à vivre si l’amour avait davantage de place que la mort ? Si les crayons avaient davantage de place que la haine ? [Questions rhétoriques] J’ai envie de dire : « Aime et non pas Haine ». C’est de cette justice-là, Mesdames et Messieurs, que je veux faire l’éloge devant vous [rappel du sujet].
→ZOOM sur les techniques utilisées…
Accroche par citation : bien utilisée, la citation lors de l’entrée en matière est tout à fait judicieuse : dans notre cas de figure, elle joue sur l’interpellation (« Bon appétit, Messieurs » ainsi que le jugement de valeur (« ô ministres intègres »). Employé ironiquement chez Hugo pour railler la prétendue probité des Grands d’Espagne, le terme pose d’emblée la question de la justice et surtout de sa définition (la force n’est pas le droit).
Interpellation + questions : « J’ai une question à vous poser » : jugée notamment à l’écrit quelque peu familière, l’interpellation, à la condition de ne pas en abuser à l’oral, permet de toucher l’auditoire. Par son aspect assez polémique ici, elle participe à un style fondé sur l’amplification. L’énumération de questions qui vient ensuite permet d’amener le sujet qui sera débattu : faire l’éloge de la justice, certes… Mais « de quelle justice parle-t-on ? »
Dans le deuxième paragraphe, l’exemple de la guillotine, allusion directe aux exécutions publiques légitimées par le Droit révolutionnaire au XVIIIe siècle ainsi que la formule ironique (« Ce chef d’œuvre du progrès humain ») joue sur l’évaluation émotionnelle et débouche sur une série d’exemples à valeur argumentative corroborant la thèse réfutée : si la justice n’est pas moralement juste, elle est illégitime.
Troisième et quatrième paragraphes : ils mettent en opposition la thèse réfutée et la thèse qui sera soutenue : « la vraie justice est celle du cœur ». (= la vraie justice ne consiste pas à appliquer la loi parce qu’elle est légale mais parce qu’elle est morale et c’est de cette morale du cœur qu’elle doit tirer sa légitimité).
Le cinquième paragraphe (« Il n’avait que sept ans et demi…») exploite une technique qui, bien maîtrisée, peut s’avérer tout à fait concluante : la mise en scène de l’événement. Normalement, un énoncé de récit s’insère difficilement dans des textes où domine le système du discours, du fait de la rupture avec la situation d’énonciation qu’il entraîne : ici, en troublant momentanément les repères temporels, de même que par sa force émotionnelle et persuasive, l’anecdote dramatique qui est racontée à l’imparfait opère une sorte de décentrage obligeant les auditeurs à chercher la raison de cette rupture temporelle. Le retour au système du discours par l’emploi anaphorique du passé composé (« Et Victor Hugo dans un poème célèbre a fait l’éloge de la vérité du cœur ; il a fait l’éloge de la justice. ») permet de réaffirmer la thèse soutenue (« la vraie justice est celle du cœur »). Ce rappel est essentiel : dans le cas contraire, on pourrait croire que le candidat s’égare, et qu’il oublie le sujet. À l’inverse, rappeler le sujet en exploitant un témoignage bouleversant ainsi qu’un argument d’autorité (la référence à Hugo fonctionne comme garant de la justesse des propos) permet de justifier les grandes étapes du raisonnement et montrer vers quoi il vous a conduit.
Le dernier paragraphe, sur un ton plus didactique et solennel (« Ce ‘Souvenir de la nuit du Quatre’ m’est resté à ce jour en mémoire ») permet de préciser la problématique par une série d’antithèses posées sous forme de questions rhétoriques (« Mais ne trouvez-vous pas que… » amenant les auditeurs à reconnaître la justesse de vos idées. N’hésitez pas à les exploiter : elles permettent de toucher l’auditoire et d’influencer son opinion. Enfin, les sonorités quasi homophones des consonnes « m » et « n » (« J’ai envie de dire : ‘Aime et non pas Haine’ ») participe d’une stratégie de persuasion : les sonorités ont donc ici une teneur argumentative susceptible de mettre l’auditoire dans une disposition émotionnelle favorable à la thèse défendue.
Prochain rendez-vous, dimanche 26 février : Conclure un exposé oral… Les techniques de chute
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).
Ne négligez pas les premiers instants ! Étant donné la brièveté des prestations orales (moyenne des temps de parole 5 à 7 minutes environ), la première minute est en effet déterminante pour la réussite de votre intervention.
Voici aujourd’hui, quelques techniques pour travailler votre accroche et renforcer l’adhésion du jury à votre discours…
Technique 1 : choisir un angle d’attaque percutant
C
réez une réaction en rentant rapidement dans le vif du sujet. À la différence de l’écrit, évitez d’introduire par une accroche trop longue (type : du général au particulier), moins adaptée pour un oral bref. Au contraire, attaquez d’emblée en posant un point de vue particulier sur le sujet, donc en partant du concret pour aller vers l’abstrait (raisonnement inductif) et non de l’abstrait vers le concret (raisonnement déductif). Ce point de vue doit être suffisamment original pour séduire, interpeller, surprendre votre auditoire.
→ Imaginez le sujet suivant : « Progrès technique ou tradition ? »
La difficulté ici serait de partir d’un point de vue trop « académique », par exemple : « Nombreux sont les auteurs à s’être interrogés sur les conséquences du progrès technique. S’il présente d’indéniables avantages, ne risque-t-il pas en revanche d’introduire une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? ». Rien de plus ennuyeux que cette entrée en matière !
Ce qui ne convient pas ici, c’est d’une part le point de vue adopté, (plan dialectique stéréotypé sans aucune originalité), et d’autre part l’impossibilité en 5 minutes de traiter correctement le sujet en raison d’une absence de problématique véritable, et d’une approche beaucoup trop vague, obligeant à rester dans les généralités. Pour mieux élaborer votre questionnement, privilégiez un angle d’attaque original :
Mesdames et Messieurs, Pardonnez-moi si j’ai un peu oublié le sujet, car pour tout vous dire, je suis parti très loin pendant ces 30 minutes de préparation, j’étais sur le chemin de l’Espérance, puis j’ai tourné à gauche, juste derrière les ruches, là où il y a le chemin de Sainte-Marie. Ah oui, c’est vrai… J’ai oublié de vous raconter… Pour tout vous dire, chaque été, je retourne à Sospel dans les Alpes maritimes. Si vous y allez un jour, laissez derrière vous la route départementale 2204, ou même la Départementale 2566, laissez les chiffres, les cahots de la route, les kilomètres avalés à toute vitesse… Ne regardez pas trop le tachymètre numérique multifonction, oubliez la clim, le laser, le GPS multidirectionnel, parce que vous savez… sur le chemin de la Condamine… ou même le chemin du Paradour ou le chemin du Sourcier… les multimètres multifonction… Et le GPS multidirectionnel sur les cailloux… De toute façon avec la vieille grange qui coupe le chemin vous n’irez pas très loin !
Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Pensez donc : une vie à entretenir la tradition que lui avait apprise son père, que lui-même tenait de son père… et… je ne sais pas trop mais disons que ça dure depuis un certain temps… Pardonnez-moi je vous raconte tout ça et je crois que j’ai carrément oublié le sujet…
L’astuce ici est de donner l’impression de se détourner du sujet, alors qu’on le traite à fond ! Bien entendu, sur votre brouillon, vous faites en sorte de ne noter que quelques mots clés qui serviront de base à votre démonstration. En aucun cas, vous ne devez rédiger le texte (à part quelques expressions percutantes qui seront semi-rédigées : « Son idéologie à lui, c’est → cigales → terre → main… argile, geste répété… siècles… objet artisanal »).
D 2204
D 2566
chiffres, cahots de la route, kilomètres avalés à toute vitesse… tachymètre numérique multifonction, climatisation,
Vous allez même voir que l’accroche du général au particulier, qui ne convenait pas du tout précédemment, s’intègre désormais plus facilement du fait de l’angle d’attaque choisi qui permet à l’auditeur de mieux percevoir la problématique. Reprenons la fin de l’extrait en rajoutant l’accroche et en approfondissant un peu la démonstration :
Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? »Ces valeurs, ce sont les chemins de Sospel ou d’ailleurs… Car dans le monde, il y a encore plein de mains comme la main de Mathieu, ces mains qui façonnent encore au XXIe siècle des plats en terre et pas des GPS multidirectionnels, des « choses », des « marchandises », des « produits », des « trucs » en plastique et autres gadgets jetables.
Techniques utilisées :
On élabore par quelques mots choisis un scénario imaginaire en jouant sur les motivations inconscientes des auditeurs : le vieux moulin, Mathieu le potier, etc.
On associe presque sous forme d’oxymore deux termes en totale opposition : idéologie ≠ cigales. La notion d’idéologie dans l’inconscient collectif renvoie en effet à l’idée de système global (voire totalitaire) alors que les cigales évoquent au contraire la nature dans ce qu’elle a de plus poétique, d’infime, d’imperceptible : vos auditeurs peuvent ainsi se projeter très facilement grâce à cette composante imaginaire et affective.
Cela permet d’amener l’idée de tradition et de transmission patrimoniale en centrant sur le petit détail (oublié par la société technicienne) de la main qui façonne l’argile.
On peut alors poser le sujet sous forme plus abstraite à l’aide d’une tournure concessive : « certes… mais… »
Puis on élargit du particulier au général (« les chemins de Sospel ou d’ailleurs. Car dans le monde… ») afin de donner à la réflexion une portée plus universelle.
Pour finir, on reprend un exemple concret sous forme oppositive (la main de Mathieu ≠ choses, marchandises, produits, trucs) qui amène la problématique qui sera développée par la suite : la technique a déshumanisé l’homme.
–
Technique 2 : partir d’une anecdote à fort pouvoir de conviction ou d’émotion.
« R
aconte-moi une histoire »… Inspirez-vous de ce que les publicitaires appellent le storytelling, autrement dit le fait de raconter des récits « à fort pouvoir de séduction et de conviction » (Sébastien Durand, Le Storytelling : Réenchantez votre communication !, Paris Dunod 2011). Utilisé pour vanter un produit afin de nouer entre la marque et le consommateur un lien affectif privilégiant la communication émotionnelle, le Storytelling est d’une grande efficacité pour accrocher l’auditoire en s’adressant à ses émotions et à son ressenti : dans de nombreux cas, notamment à l’oral, cela permet d’aborder ensuite plus efficacement l’argumentaire. Dans l’exemple précédent, raconter à vos auditeurs ce qu’ils ont envie d’entendre permet de les faire adhérer très rapidement à votre univers : même si c’est un peu facile et convenu, il paraît évident que s’évader sur un petit chemin des Alpes maritimes à quelques kilomètres de la Méditerranée fera davantage rêver que si l’on évoque les sirènes du progrès technique. Car en fait, on touche les gens au cœur. N’hésitez pas, à la condition de le maîtriser, à user de quelques familiarités, car elles participent de la fonction de contact. Ainsi, dans l’exemple précédent, le mélange de deux registres (didactique-soutenu/anecdotique-familier) permet en effet d’accrocher davantage l’auditoire :
Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les [au lieu de : « ce sont les »]cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial…Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? » –
Technique 3 : adoptez un angle d’attaque original, voire décalé
C
eci afin de permettre une mise en perspective inattendue avec le sujet. Le but est certes que vous répondiez au sujet, mais plus encore de vous arranger de telle manière que le sujet réponde à votre point de vue.
→ Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faites votre éloge ».
Sujet difficile car il risque bien souvent d’amener le candidat à faire une sorte d’énumération de qualités, rapidement lassante. De plus, l’entrée en matière d’un tel sujet n’est pas évidente. Il y a intérêt ici à jouer sur l’interpellation du jury afin de le surprendre. Par exemple, jouer sur le détournement humoristique :
Mesdames et Messieurs, je voudrais vous poser une question : « Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? » Parce que je vais vous parler de quelqu’un qui un jour a eu la bonne idée de faire son éloge devant un très éminent jury, c’était un certain… 28 février 2017. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui : imaginez un garçon brillant, plein d’humour, avec de bons résultats scolaires… Un garçon enthousiaste à l’idée de participer à un concours d’art oratoire, alors que dans le même temps il avait cours de Maths… Ah oui un peu comme moi c’est vrai maintenant que vous me le dites… Je n’avais pas fait le rapprochement voyez-vous. Mais ne parlons pas de moi ! C’est bien Rimbaud qui disait « Je est un autre », non ?
Comme vous le voyez, le candidat joue ici à fond sur 4 éléments :
la stratégie de diversion : partir d’un autre sujet (« Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? ») pour mieux éveiller la curiosité de l’auditoire.
l’humour, qui favorise la distance autocritique ;
l’interpellation du jury par le moyen de la prosopopée : figure de personnification consistant à faire parler une personne vivante ou morte présente ou absente, un être inanimé, en exprimant ce qu’elle serait supposée dire en des circonstances précises : « Ah oui un peu comme moi, c’est vrai maintenant que vous me le dites ».
Enfin, la citation très célèbre de Rimbaud (tirée de la « Lettre du voyant ») termine l’accroche par une judicieuse référence littéraire qui amène à questionner le sujet à partir d’un point de vue particulier qui joue sur le dédoublement d’énonciation.
→ Imaginons un autre sujet : « Faut-il avoir peur de la science ? »
Comme vous allez le voir, le candidat avance une thèse opposée au sens commun et amène à considérer le sujet selon un autre point de vue. N’hésitez pas à montrer votre personnalité !
« Faut-il avoir peur de la science ? » La question relative aux dangers de la science ne serait-elle donc qu’une question rhétorique ? Car pour le sens commun, la science est responsable de tout. Qui n’a pas en mémoire L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde de stevenson ? Qui n’a pas eu peur en songeant à la créature échappant à son inventeur : Frankenstein ? Ne nous dit-on pas tous les jours que « Big Brother » contrôle en maître absolu nos communications électroniques ?
Oui… Les procès à l’encontre de la science ne manquent pas… Et pourtant, Mesdames et Messieurs, si vous me le permettez, j’aimerais reformuler le sujet : non pas « Faut-il avoir peur de la vérité scientifique ? », mais « Faut-il avoir peur de la vérité morale ? ». Non pas « Faut-il avoir peur du progrès ? », mais « Faut-il avoir peur de ne pas maîtriser le progrès ? ». Non pas « Faut-il avoir peur de la science ? », mais « Faut-il avoir peur de l’homme ? »
Techniques utilisées :
Premier paragraphe :
partir d’une idée portée par le sens commun (« la science fait peur ») ;
Étayer rapidement la thèse réfutée sous une forme concessive à l’aide de quelques exemples célèbres qui sont presque des « évidences » (Mr. Hyde, Frankenstein, Big Brother…).
Deuxième paragraphe :
Réfuter le sens commun sous forme de structure oppositive (anaphore ternaire : « non pas… mais… »)
Privilégier une gradation partant du sens commun (la science fait peur) pour aller vers le sens philosophique (ce n’est pas la science mais l’homme qui fait peur). Ici, la gradation, la structure antithétique identique et le rythme ternaire permettent d’agir sur votre auditoire : n’oubliez pas que la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion. –
Technique 4 : les questions rhétoriques et la fonction de contactLes questions rhétoriques permettent une bonne entrée en matière. Jouez également sur la fonction de contact :
L
a fonction de contact ou “communication phatique” pour parler comme les linguistes joue un rôle essentiel dans le lien social. Elle n’a pas en soi de contenu informationnel : elle sert à maintenir la communication. Si je dis par exemple « hum hum » ou encore « hein ? », « alors », je ne communique pas réellement d’information. En revanche je maintiens avec mon auditoire un lien afin de renforcer mes propos. Certaines expressions comme « N’est-ce pas ? » font partie de ce qu’on appelle les « marqueurs communicationnels » : il ne s’agit certes pas d’en abuser mais leur emploi peut s’avérer très utile, notamment dans l’entrée en matière de votre oral, afin de mieux capter l’attention de vos auditeurs. N’oubliez pas non plus d’exploiter les questions rhétoriques (ou oratoires).
→ Prenons par exemple le sujet suivant : « dans nos sociétés de l’hyper-communication, a-t-on encore du temps pour la parole ? »
Imaginez cette entrée en matière (avec votre téléphone en main) :
– Allooooo, allo allo, oui… Non… Ah oui… on peut dire ça comme ça… Oui mais… Mais non pas du tout… Mais non, tu ne me déranges pas… Mais là tu vois je suis au Lycée… et JE N’AI VRAIMENT PAS LE TEMPS, je…
– (vous vous adressez au jury) : Mesdames et Messieurs, excusez-moi, je suis à vous tout de suite, je suis en pleine communica… – (avec votre pseudo-interlocuteur au téléphone) : mais évidemment… mmm mmm… (de plus en plus haut et fort) Mais c’est naturel, c’est tout naturel… Mais j’aurais fait la même chose… Mais oui… Quoique… Vu comme ça… Ah oui sous cet angle ça change tout… Mais là je ne peux vraiment pas… On se rappelle, c’est ça… Oui… Mais évidemment… É-VI-DEM-MENT. C’est ça… À très vite… – (vous adressant au jury) : Oh ! Excusez-moi… Vous devez vous demander ce que je faisais… Oh pardon de nouveau, mais j’ai un SMS très important, je dois y répondre (vous tapotez sur quelques touches) Maintenant je me dis que… si ça se trouve… vous n’auriez pas répondu vous… Ah si ? Ah cool ! Vous me rassurez ! (vous tapotez encore quelques secondes sur les touches du téléphone).
– (Au jury) N’est-ce pas cool quand même ? On n’est pas bien là ? Quel plaisir d’hypercommuniquer quand même… Voilà un avantage qu’on n’avait pas avant… Avant les gens communiquaient simplement, banalement, ordinairement, lentement. Il fallait un temps inouï pour échanger de vive voix tandis que maintenant tout va hypervite. La preuve : vous voyez le temps qu’on perd à se parler avec la parole. Je n’ai toujours pas pu évoquer le sujet important pour lequel je suis ici alors que j’ai déjà répondu à 2 SMS. Maintenant, depuis le Web 2.0 tout va très vite, on hypercommunique, on échange sur des tas de trucs, ça permet de rester en contact ! Mais j’en viens à vous parler de ce qui nous occupe : « Dans nos sociétés de l’hypercommunication… »
Comme vous le remarquez, le candidat n’a pas beaucoup d’arguments à développer. L’astuce consiste donc à faire un numéro d’acteur en renforçant le pathos, c’est-à-dire les émotions et en martelant le message-clé à l’aide de l’ironie et du décalage. Ce qui serait jugé beaucoup trop lourd à l’écrit devient au contraire un gage d’efficacité à l’oral.
Vous pouvez exploiter également les questions oratoires (ou rhétoriques) : bien posées, elles sont utiles pour faire adhérer les auditeurs à votre propos. Hâtez-vous d’y répondre vous-même afin de donner plus de rythme à votre prestation.
Un dernier mot sur ce qu’on appelle la prétérition, du latin praeteritio (« action de passer sous silence ») : il s’agit d’une figure de style consistant à parler de quelque chose après avoir annoncé qu’on n’allait pas en parler. On peut feindre l’hésitation, la réticence : « Je ne vous dirai pas que » : couplée à l’anaphore et à la prosopopée (voyez plus haut), la prétérition est un gage d’efficacité.
→Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faîtes-vous des rêves ? »
Ne me demandez surtout pas si je fais des rêves parce que je n’en fais pas du tout. Ne me demandez pas non plus de vous les raconter. Ne me demandez pas si j’aimerais en faire car pour tout vous dire, je n’en ai pas la moindre idée. Vous vous dites certainement : mais pourquoi diable quelqu’un qui ne fait pas de rêves a-t-il choisi pareil sujet ? Il y avait trois autres sujets pourtant tous passionnants [arrangez-vous pour en avoir mémorisé un ou deux].
Oh ! Je sais… Vous allez me dire que si j’ai choisi ce sujet, c’est que je rêvais de dire quelque chose de bien, quelque chose de beau, quelque chose de grand, avec des anaphores et de belles gradations ternaires. Alors là oui, vous vous rapprochez des moyens, mais il faut que je vous parle du but : pour tout vous dire, je ne fais pas de rêves parce que, comme un certain Martin Luther-King le 4 avril 1968 j’ai UN rêve, un rêve bien à moi : je fais le rêve de réinventer l’humain, rien que cela.
Nous connaissons tous ces mots restés célèbres : « Je rêve qu’un jour sur les collines rousses de Géorgie les fils d’anciens esclaves et ceux d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité… » Nous connaissons tous ce texte parce que vous et moi, nous faisons chaque nuit, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque instant le même rêve de nous asseoir « tous ensemble à la table de la fraternité »…
Mais ce qui était un rêve sous les Trente Glorieuses n’est-il pas devenu un cauchemar aujourd’hui ? Quel supplice me direz-vous de faire chaque fois le même rêve et de voir ce rêve à chaque fois non réalisé. N’est-ce pas absurde ? Moi aussi je rêvais d’un monde de fraternité, mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur les délits de faciès et les discriminations. Moi aussi, j’ai rêvé d’un monde de parole mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur le silence des hommes et le cri des enfants.
Alors oui je fais un rêve… Mais il est temps que ce rêve devienne réalité, parce que sinon ce rêve est un cauchemar, et parce qu’un rêve n’a de sens que s’il dépasse les méandres du sommeil, le simulacre du songe. Devant vous, Mesdames et Messieurs, je fais le rêve de la réalité, parce qu’il est temps, comme aurait dit Albert Camus, d’« imaginer Sisyphe heureux »… –
Technique 5 : Souriez, parlez avec assurance et conviction, d’une voix bien placée…
P
ensez à augmenter ou au contraire à ralentir votre débit de parole. N’oubliez pas d’accompagner vos arguments par des gestes d’ouverture, qui vont jouer le rôle de métaphore visuelle en traduisant physiquement vos idées, votre personnalité, votre charisme. Comme il a été très bien dit, « l’expression orale, pour être percutante, doit mobiliser toute votre personne, c’est-à-dire pas seulement votre intellect, mais aussi votre regard, votre voix, votre intériorité, votre gestuelle, votre attitude physique » |source|. Pensez par exemple à décoller les coudes du corps afin de renforcer l’amplitude des gestes. Ne restez pas figé/e : soyez bien campé/e « dans vos baskets » (surtout ne vous dandinez pas pour vous donner une convenance !). Donnez-vous de la force de conviction : n’oubliez pas que la gestuelle participe de l’effet produit sur l’auditoire !
→ Lien utile : regardez cette page du Journal du Net : destinée à renforcer l’efficacité personnelle des managers à l’oral, elle comporte de nombreuses aides précieuses !
Pour finir… Quelques sujets dans l’esprit du concours afin de vous entraîner :
« On peut tromper tout le monde, mais on ne peut tromper la vérité. » Que vous inspire ce jugement de Maxime Gorki ?
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).
Ne négligez pas les premiers instants ! Étant donné la brièveté des prestations orales (moyenne des temps de parole 5 à 7 minutes environ), la première minute est en effet déterminante pour la réussite de votre intervention.
Voici aujourd’hui, quelques techniques pour travailler votre accroche et renforcer l’adhésion du jury à votre discours…
Technique 1 : choisir un angle d’attaque percutant
C
réez une réaction en rentant rapidement dans le vif du sujet. À la différence de l’écrit, évitez d’introduire par une accroche trop longue (type : du général au particulier), moins adaptée pour un oral bref. Au contraire, attaquez d’emblée en posant un point de vue particulier sur le sujet, donc en partant du concret pour aller vers l’abstrait (raisonnement inductif) et non de l’abstrait vers le concret (raisonnement déductif). Ce point de vue doit être suffisamment original pour séduire, interpeller, surprendre votre auditoire.
→ Imaginez le sujet suivant : « Progrès technique ou tradition ? »
La difficulté ici serait de partir d’un point de vue trop « académique », par exemple : « Nombreux sont les auteurs à s’être interrogés sur les conséquences du progrès technique. S’il présente d’indéniables avantages, ne risque-t-il pas en revanche d’introduire une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? ». Rien de plus ennuyeux que cette entrée en matière !
Ce qui ne convient pas ici, c’est d’une part le point de vue adopté, (plan dialectique stéréotypé sans aucune originalité), et d’autre part l’impossibilité en 5 minutes de traiter correctement le sujet en raison d’une absence de problématique véritable, et d’une approche beaucoup trop vague, obligeant à rester dans les généralités. Pour mieux élaborer votre questionnement, privilégiez un angle d’attaque original :
Mesdames et Messieurs, Pardonnez-moi si j’ai un peu oublié le sujet, car pour tout vous dire, je suis parti très loin pendant ces 30 minutes de préparation, j’étais sur le chemin de l’Espérance, puis j’ai tourné à gauche, juste derrière les ruches, là où il y a le chemin de Sainte-Marie. Ah oui, c’est vrai… J’ai oublié de vous raconter… Pour tout vous dire, chaque été, je retourne à Sospel dans les Alpes maritimes. Si vous y allez un jour, laissez derrière vous la route départementale 2204, ou même la Départementale 2566, laissez les chiffres, les cahots de la route, les kilomètres avalés à toute vitesse… Ne regardez pas trop le tachymètre numérique multifonction, oubliez la clim, le laser, le GPS multidirectionnel, parce que vous savez… sur le chemin de la Condamine… ou même le chemin du Paradour ou le chemin du Sourcier… les multimètres multifonction… Et le GPS multidirectionnel sur les cailloux… De toute façon avec la vieille grange qui coupe le chemin vous n’irez pas très loin !
Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Pensez donc : une vie à entretenir la tradition que lui avait apprise son père, que lui-même tenait de son père… et… je ne sais pas trop mais disons que ça dure depuis un certain temps… Pardonnez-moi je vous raconte tout ça et je crois que j’ai carrément oublié le sujet…
L’astuce ici est de donner l’impression de se détourner du sujet, alors qu’on le traite à fond ! Bien entendu, sur votre brouillon, vous faites en sorte de ne noter que quelques mots clés qui serviront de base à votre démonstration. En aucun cas, vous ne devez rédiger le texte (à part quelques expressions percutantes qui seront semi-rédigées : « Son idéologie à lui, c’est → cigales → terre → main… argile, geste répété… siècles… objet artisanal »).
D 2204
D 2566
chiffres, cahots de la route, kilomètres avalés à toute vitesse… tachymètre numérique multifonction, climatisation,
Vous allez même voir que l’accroche du général au particulier, qui ne convenait pas du tout précédemment, s’intègre désormais plus facilement du fait de l’angle d’attaque choisi qui permet à l’auditeur de mieux percevoir la problématique. Reprenons la fin de l’extrait en rajoutant l’accroche et en approfondissant un peu la démonstration :
Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial… Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? »Ces valeurs, ce sont les chemins de Sospel ou d’ailleurs… Car dans le monde, il y a encore plein de mains comme la main de Mathieu, ces mains qui façonnent encore au XXIe siècle des plats en terre et pas des GPS multidirectionnels, des « choses », des « marchandises », des « produits », des « trucs » en plastique et autres gadgets jetables.
Techniques utilisées :
On élabore par quelques mots choisis un scénario imaginaire en jouant sur les motivations inconscientes des auditeurs : le vieux moulin, Mathieu le potier, etc.
On associe presque sous forme d’oxymore deux termes en totale opposition : idéologie ≠ cigales. La notion d’idéologie dans l’inconscient collectif renvoie en effet à l’idée de système global (voire totalitaire) alors que les cigales évoquent au contraire la nature dans ce qu’elle a de plus poétique, d’infime, d’imperceptible : vos auditeurs peuvent ainsi se projeter très facilement grâce à cette composante imaginaire et affective.
Cela permet d’amener l’idée de tradition et de transmission patrimoniale en centrant sur le petit détail (oublié par la société technicienne) de la main qui façonne l’argile.
On peut alors poser le sujet sous forme plus abstraite à l’aide d’une tournure concessive : « certes… mais… »
Puis on élargit du particulier au général (« les chemins de Sospel ou d’ailleurs. Car dans le monde… ») afin de donner à la réflexion une portée plus universelle.
Pour finir, on reprend un exemple concret sous forme oppositive (la main de Mathieu ≠ choses, marchandises, produits, trucs) qui amène la problématique qui sera développée par la suite : la technique a déshumanisé l’homme.
–
Technique 2 : partir d’une anecdote à fort pouvoir de conviction ou d’émotion.
« R
aconte-moi une histoire »… Inspirez-vous de ce que les publicitaires appellent le storytelling, autrement dit le fait de raconter des récits « à fort pouvoir de séduction et de conviction » (Sébastien Durand, Le Storytelling : Réenchantez votre communication !, Paris Dunod 2011). Utilisé pour vanter un produit afin de nouer entre la marque et le consommateur un lien affectif privilégiant la communication émotionnelle, le Storytelling est d’une grande efficacité pour accrocher l’auditoire en s’adressant à ses émotions et à son ressenti : dans de nombreux cas, notamment à l’oral, cela permet d’aborder ensuite plus efficacement l’argumentaire. Dans l’exemple précédent, raconter à vos auditeurs ce qu’ils ont envie d’entendre permet de les faire adhérer très rapidement à votre univers : même si c’est un peu facile et convenu, il paraît évident que s’évader sur un petit chemin des Alpes maritimes à quelques kilomètres de la Méditerranée fera davantage rêver que si l’on évoque les sirènes du progrès technique. Car en fait, on touche les gens au cœur. N’hésitez pas, à la condition de le maîtriser, à user de quelques familiarités, car elles participent de la fonction de contact. Ainsi, dans l’exemple précédent, le mélange de deux registres (didactique-soutenu/anecdotique-familier) permet en effet d’accrocher davantage l’auditoire :
Et puis j’ai oublié de vous parler du vieux moulin et de Mathieu, le potier… Son idéologie à lui, c’est les [au lieu de : « ce sont les »]cigales, c’est la terre, c’est la main qui façonne l’argile, le geste répété depuis des siècles pour fabriquer l’objet artisanal… Ce geste qui apprend à l’homme à posséder la matière, le savoir-faire patrimonial…Alors oui, quand on me parle des avantages du progrès technique, moi j’ai envie de dire : « Certes le progrès est bénéfique, mais n’a-t-il pas introduit une déconnexion croissante avec les valeurs qui sous-tendent la tradition ? » –
Technique 3 : adoptez un angle d’attaque original, voire décalé
C
eci afin de permettre une mise en perspective inattendue avec le sujet. Le but est certes que vous répondiez au sujet, mais plus encore de vous arranger de telle manière que le sujet réponde à votre point de vue.
→ Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faites votre éloge ».
Sujet difficile car il risque bien souvent d’amener le candidat à faire une sorte d’énumération de qualités, rapidement lassante. De plus, l’entrée en matière d’un tel sujet n’est pas évidente. Il y a intérêt ici à jouer sur l’interpellation du jury afin de le surprendre. Par exemple, jouer sur le détournement humoristique :
Mesdames et Messieurs, je voudrais vous poser une question : « Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? » Parce que je vais vous parler de quelqu’un qui un jour a eu la bonne idée de faire son éloge devant un très éminent jury, c’était un certain… 28 février 2017. Je m’en souviens comme si c’était aujourd’hui : imaginez un garçon brillant, plein d’humour, avec de bons résultats scolaires… Un garçon enthousiaste à l’idée de participer à un concours d’art oratoire, alors que dans le même temps il avait cours de Maths… Ah oui un peu comme moi c’est vrai maintenant que vous me le dites… Je n’avais pas fait le rapprochement voyez-vous. Mais ne parlons pas de moi ! C’est bien Rimbaud qui disait « Je est un autre », non ?
Comme vous le voyez, le candidat joue ici à fond sur 4 éléments :
la stratégie de diversion : partir d’un autre sujet (« Quand tout va mal, y a-t-il un avantage d’être optimiste ? ») pour mieux éveiller la curiosité de l’auditoire.
l’humour, qui favorise la distance autocritique ;
l’interpellation du jury par le moyen de la prosopopée : figure de personnification consistant à faire parler une personne vivante ou morte présente ou absente, un être inanimé, en exprimant ce qu’elle serait supposée dire en des circonstances précises : « Ah oui un peu comme moi, c’est vrai maintenant que vous me le dites ».
Enfin, la citation très célèbre de Rimbaud (tirée de la « Lettre du voyant ») termine l’accroche par une judicieuse référence littéraire qui amène à questionner le sujet à partir d’un point de vue particulier qui joue sur le dédoublement d’énonciation.
→ Imaginons un autre sujet : « Faut-il avoir peur de la science ? »
Comme vous allez le voir, le candidat avance une thèse opposée au sens commun et amène à considérer le sujet selon un autre point de vue. N’hésitez pas à montrer votre personnalité !
« Faut-il avoir peur de la science ? » La question relative aux dangers de la science ne serait-elle donc qu’une question rhétorique ? Car pour le sens commun, la science est responsable de tout. Qui n’a pas en mémoire L’Étrange Cas du Dr. Jekyll et de Mr. Hyde de stevenson ? Qui n’a pas eu peur en songeant à la créature échappant à son inventeur : Frankenstein ? Ne nous dit-on pas tous les jours que « Big Brother » contrôle en maître absolu nos communications électroniques ?
Oui… Les procès à l’encontre de la science ne manquent pas… Et pourtant, Mesdames et Messieurs, si vous me le permettez, j’aimerais reformuler le sujet : non pas « Faut-il avoir peur de la vérité scientifique ? », mais « Faut-il avoir peur de la vérité morale ? ». Non pas « Faut-il avoir peur du progrès ? », mais « Faut-il avoir peur de ne pas maîtriser le progrès ? ». Non pas « Faut-il avoir peur de la science ? », mais « Faut-il avoir peur de l’homme ? »
Techniques utilisées :
Premier paragraphe :
partir d’une idée portée par le sens commun (« la science fait peur ») ;
Étayer rapidement la thèse réfutée sous une forme concessive à l’aide de quelques exemples célèbres qui sont presque des « évidences » (Mr. Hyde, Frankenstein, Big Brother…).
Deuxième paragraphe :
Réfuter le sens commun sous forme de structure oppositive (anaphore ternaire : « non pas… mais… »)
Privilégier une gradation partant du sens commun (la science fait peur) pour aller vers le sens philosophique (ce n’est pas la science mais l’homme qui fait peur). Ici, la gradation, la structure antithétique identique et le rythme ternaire permettent d’agir sur votre auditoire : n’oubliez pas que la notion d’argumentation suppose en effet l’action d’un énonciateur sur un auditoire, qui vise à modifier ses convictions et à gagner son adhésion. –
Technique 4 : les questions rhétoriques et la fonction de contact
Les questions rhétoriques permettent une bonne entrée en matière. Jouez également sur la fonction de contact :
L
a fonction de contact ou “communication phatique” pour parler comme les linguistes joue un rôle essentiel dans le lien social. Elle n’a pas en soi de contenu informationnel : elle sert à maintenir la communication. Si je dis par exemple « hum hum » ou encore « hein ? », « alors », je ne communique pas réellement d’information. En revanche je maintiens avec mon auditoire un lien afin de renforcer mes propos. Certaines expressions comme « N’est-ce pas ? » font partie de ce qu’on appelle les « marqueurs communicationnels » : il ne s’agit certes pas d’en abuser mais leur emploi peut s’avérer très utile, notamment dans l’entrée en matière de votre oral, afin de mieux capter l’attention de vos auditeurs. N’oubliez pas non plus d’exploiter les questions rhétoriques (ou oratoires).
→ Prenons par exemple le sujet suivant : « dans nos sociétés de l’hyper-communication, a-t-on encore du temps pour la parole ? »
Imaginez cette entrée en matière (avec votre téléphone en main) :
– Allooooo, allo allo, oui… Non… Ah oui… on peut dire ça comme ça… Oui mais… Mais non pas du tout… Mais non, tu ne me déranges pas… Mais là tu vois je suis au Lycée… et JE N’AI VRAIMENT PAS LE TEMPS, je…
– (vous vous adressez au jury) : Mesdames et Messieurs, excusez-moi, je suis à vous tout de suite, je suis en pleine communica… – (avec votre pseudo-interlocuteur au téléphone) : mais évidemment… mmm mmm… (de plus en plus haut et fort) Mais c’est naturel, c’est tout naturel… Mais j’aurais fait la même chose… Mais oui… Quoique… Vu comme ça… Ah oui sous cet angle ça change tout… Mais là je ne peux vraiment pas… On se rappelle, c’est ça… Oui… Mais évidemment… É-VI-DEM-MENT. C’est ça… À très vite… – (vous adressant au jury) : Oh ! Excusez-moi… Vous devez vous demander ce que je faisais… Oh pardon de nouveau, mais j’ai un SMS très important, je dois y répondre (vous tapotez sur quelques touches) Maintenant je me dis que… si ça se trouve… vous n’auriez pas répondu vous… Ah si ? Ah cool ! Vous me rassurez ! (vous tapotez encore quelques secondes sur les touches du téléphone).
– (Au jury) N’est-ce pas cool quand même ? On n’est pas bien là ? Quel plaisir d’hypercommuniquer quand même… Voilà un avantage qu’on n’avait pas avant… Avant les gens communiquaient simplement, banalement, ordinairement, lentement. Il fallait un temps inouï pour échanger de vive voix tandis que maintenant tout va hypervite. La preuve : vous voyez le temps qu’on perd à se parler avec la parole. Je n’ai toujours pas pu évoquer le sujet important pour lequel je suis ici alors que j’ai déjà répondu à 2 SMS. Maintenant, depuis le Web 2.0 tout va très vite, on hypercommunique, on échange sur des tas de trucs, ça permet de rester en contact ! Mais j’en viens à vous parler de ce qui nous occupe : « Dans nos sociétés de l’hypercommunication… »
Comme vous le remarquez, le candidat n’a pas beaucoup d’arguments à développer. L’astuce consiste donc à faire un numéro d’acteur en renforçant le pathos, c’est-à-dire les émotions et en martelant le message-clé à l’aide de l’ironie et du décalage. Ce qui serait jugé beaucoup trop lourd à l’écrit devient au contraire un gage d’efficacité à l’oral.
Vous pouvez exploiter également les questions oratoires (ou rhétoriques) : bien posées, elles sont utiles pour faire adhérer les auditeurs à votre propos. Hâtez-vous d’y répondre vous-même afin de donner plus de rythme à votre prestation.
Un dernier mot sur ce qu’on appelle la prétérition, du latin praeteritio (« action de passer sous silence ») : il s’agit d’une figure de style consistant à parler de quelque chose après avoir annoncé qu’on n’allait pas en parler. On peut feindre l’hésitation, la réticence : « Je ne vous dirai pas que » : couplée à l’anaphore et à la prosopopée (voyez plus haut), la prétérition est un gage d’efficacité.
→Imaginez par exemple le sujet suivant : « Faîtes-vous des rêves ? »
Ne me demandez surtout pas si je fais des rêves parce que je n’en fais pas du tout. Ne me demandez pas non plus de vous les raconter. Ne me demandez pas si j’aimerais en faire car pour tout vous dire, je n’en ai pas la moindre idée. Vous vous dites certainement : mais pourquoi diable quelqu’un qui ne fait pas de rêves a-t-il choisi pareil sujet ? Il y avait trois autres sujets pourtant tous passionnants [arrangez-vous pour en avoir mémorisé un ou deux].
Oh ! Je sais… Vous allez me dire que si j’ai choisi ce sujet, c’est que je rêvais de dire quelque chose de bien, quelque chose de beau, quelque chose de grand, avec des anaphores et de belles gradations ternaires. Alors là oui, vous vous rapprochez des moyens, mais il faut que je vous parle du but : pour tout vous dire, je ne fais pas de rêves parce que, comme un certain Martin Luther-King le 4 avril 1968 j’ai UN rêve, un rêve bien à moi : je fais le rêve de réinventer l’humain, rien que cela.
Nous connaissons tous ces mots restés célèbres : « Je rêve qu’un jour sur les collines rousses de Géorgie les fils d’anciens esclaves et ceux d’anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité… » Nous connaissons tous ce texte parce que vous et moi, nous faisons chaque nuit, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque instant le même rêve de nous asseoir « tous ensemble à la table de la fraternité »…
Mais ce qui était un rêve sous les Trente Glorieuses n’est-il pas devenu un cauchemar aujourd’hui ? Quel supplice me direz-vous de faire chaque fois le même rêve et de voir ce rêve à chaque fois non réalisé. N’est-ce pas absurde ? Moi aussi je rêvais d’un monde de fraternité, mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur les délits de faciès et les discriminations. Moi aussi, j’ai rêvé d’un monde de parole mais mon rêve est une fenêtre ouverte sur le silence des hommes et le cri des enfants.
Alors oui je fais un rêve… Mais il est temps que ce rêve devienne réalité, parce que sinon ce rêve est un cauchemar, et parce qu’un rêve n’a de sens que s’il dépasse les méandres du sommeil, le simulacre du songe. Devant vous, Mesdames et Messieurs, je fais le rêve de la réalité, parce qu’il est temps, comme aurait dit Albert Camus, d’« imaginer Sisyphe heureux »… –
Technique 5 : Souriez, parlez avec assurance et conviction, d’une voix bien placée…
P
ensez à augmenter ou au contraire à ralentir votre débit de parole. N’oubliez pas d’accompagner vos arguments par des gestes d’ouverture, qui vont jouer le rôle de métaphore visuelle en traduisant physiquement vos idées, votre personnalité, votre charisme. Comme il a été très bien dit, « l’expression orale, pour être percutante, doit mobiliser toute votre personne, c’est-à-dire pas seulement votre intellect, mais aussi votre regard, votre voix, votre intériorité, votre gestuelle, votre attitude physique » |source|. Pensez par exemple à décoller les coudes du corps afin de renforcer l’amplitude des gestes. Ne restez pas figé/e : soyez bien campé/e « dans vos baskets » (surtout ne vous dandinez pas pour vous donner une convenance !). Donnez-vous de la force de conviction : n’oubliez pas que la gestuelle participe de l’effet produit sur l’auditoire !
→ Lien utile : regardez cette page du Journal du Net : destinée à renforcer l’efficacité personnelle des managers à l’oral, elle comporte de nombreuses aides précieuses !
Pour finir… Quelques sujets dans l’esprit du concours afin de vous entraîner :
« On peut tromper tout le monde, mais on ne peut tromper la vérité. » Que vous inspire ce jugement de Maxime Gorki ?
Pour voyager, faut-il partir loin ?
Y a-t-il des leçons de l’Histoire ?
Faites l’éloge de la lenteur.
Le plus beau métier du monde…
Prochain rendez-vous, jeudi 23 février : « Structurer un discours argumentatif »
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).
Bientôt le Concours d’art oratoire 2017… Présentation
Comme chaque année, le Rotary Club de Montargis propose aux élèves du Lycée en Forêt de participer à un concours d’art oratoire qui aura lieu le mardi 28 février 2017 et le vendredi 3 mars. Si vous aimez prendre la parole, saisissez cette occasion unique de vous exprimer à l’oral face à un public (des professionnels et quelques enseignants du Lycée).
Le déroulement de l’épreuve…
Le jour de l’épreuve, vous aurez le choix entre quatre sujets imposés. Après avoir pris connaissance des sujets, vous n’en retiendrez qu’un seul, que vous préparerez sur place (au CDI) en 30 minutes exactement.
Les sujets proposés portent sur des questions de culture générale :
Économie et Société,
Littérature et philosophie,
Sciences et techniques,
Et quelques sujets faisant davantage appel à vos capacités d’originalité.
Votre prestation doit durer 5 minutes au moins ! Le jury attend évidemment des exposés argumentés et réfléchis, ce qui n’empêche nullement l’improvisation : mettez-vous en scène, interpellez votre public un peu comme un acteur “qui fait son numéro” ! Pourquoi pas du Slam si vous en avez le talent. Rien n’est pire qu’un exposé lu de façon monocorde : surprenez le jury !
Le barème d’évaluation
L’art oratoire et l’éloquence (10 points) ;
La rhétorique : l’art du “discours”, la qualité de vos arguments et de vos exemples (10 points).
L’art oratoire touche à “l’art de bien parler”. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple. La capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont donc essentielles. Au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole! Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire, interrogations oratoires, etc.
La rhétorique, c’est l’art du discours. Vous avez toutes et tous déjà travaillé sur l’écrit d’invention : cela va vous servir pour le concours ! L’invention, au sens étymologique (du latin “inventio”) est la capacité de savoir construire un projet, c’est-à-dire de convaincre en organisant votre propos. Vous serez donc noté sur la manière dont vous avez disposé vos idées, structuré votre parcours argumentatif. Pensez à utiliser les procédés propres au discours (choix des arguments, des exemples, des techniques de persuasion, techniques d’amplification, voire de dramatisation) en rapport avec le sujet.
Cliquez sur l’image pour l’agrandir…
Seize exemples de sujets entièrement inédits (dans l’esprit du Concours) :
Histoire et société : – Réussir sa vie, c’est être riche de… – Est-il possible de concilier le développement durable avec une société où tout semble éphémère ? – Pensez-vous qu’il faut réinventer un nouveau modèle social pour notre monde ? – C’est quoi, un “faiseur d’histoire(s)” ?
Littérature et Philosophie : – C’est quoi, être libre ? – Quel est l’avantage d’apprendre le Français dans le monde contemporain ? – La violence est-elle une force ou une faiblesse ? – Et si le plus beau voyage était un voyage immobile ?
Sciences et Techniques : – Les robots “humanoïdes” sont de plus en plus répandus dans le monde : faut-il en avoir peur ? – Comment se dérouleront les cours au Lycée en 2050 ? – Le progrès du moteur est-il le moteur du progrès? – La morale est-elle l’ennemie de l’Art ?
Sujets “inclassables” : – Pourquoi est-ce blanc plutôt que noir ? – C’est quoi un “po-aime” ? – Faites votre éloge. – Faire le tour du monde ou faire un tour ?
Les compétences requises pour le concours…
La prise de parole en public requiert plusieurs compétences. Voici quelques conseils pour affronter l’épreuve…
Commencez d’abord à vous préparer “physiquement” à la prise de parole. Choisissez avec soin votre tenue ce jour-là : certes, ce n’est pas un défilé de mode, mais vous parlerez d’autant mieux que vous vous sentirez à l’aise dans vos vêtements (et vos baskets !). N’oubliez pas non plus que la principale difficulté… C’est vous : donc inutile de vous mettre trop la pression avant ! Partez gagnant(e) en vous disant que de toute façon vous n’avez strictement rien à perdre. Dès que vous rentrez, soyez souriant/e, pensez aussi à dire Bonjour ! Cela paraît évident mais parfois, avec le trac…
Regardez votre public. N’oubliez pas non plus que même si une personne du jury ne semble pas faire attention à votre présence quand vous parlez, cela ne veut rien dire : elle donnera un avis sur votre prestation juste après votre départ. Donc regardez tout le monde (et pas seulement une seule personne parce qu’elle vous aura regardé(e) avec bienveillance ou parce que vous la connaissez (votre prof par exemple). Veillez également à vous tenir correctement : inutile de se raidir, mais il ne faut pas non plus être avachi !
Improviser… Mais pas trop ! Bien sûr, le concours exige une certaine part d’improvisation, mais n’en faites pas trop non plus, car cela risquerait de vous entraîner sur un terrain parfois glissant, en particulier au niveau de la maîtrise du non-verbal (la gestuelle) : quand on improvise, on a tendance à “théâtraliser” un peu trop parfois : en libérant la parole, on libère trop ses gestes et on en arrive à “gesticuler”. Donc, gardez toujours une certaine distance en essayant d’articuler au mieux le geste et les registres de langue que vous allez employer (didactique, comique, lyrique, etc.)
S’entraîner avec… une glace et un MP3 ! Voici un excellent exercice qui vous permettra de vérifier que vous maîtrisez votre voix et votre respiration lors de la prise de parole : chez vous, essayez en vous regardant obligatoirement devant une glace (une grande si possible : celle de la salle de bain ou de votre armoire fera l’affaire!) de parler HAUT et FORT. L’exercice d’entraînement que je vous propose consiste à lire un texte neutre (une définition de cours par exemple, comme ça vous ne perdez pas de temps) en regardant le moins possible votre support et en vous fixant le plus possible dans la glace. Relisez plusieurs fois votre texte en variant l’intonation (neutralité, colère, joie, rire, émotion, interpellation, etc.). Si possible, enregistrez-vous avec un MP3 et écoutez ce que ça donne afin de corriger les petits problèmes (placement de la voix par exemple). Prenez ensuite un sujet au hasard : accordez-vous 20 minutes de préparation et lancez-vous, sans lire vos notes (vous pouvez même vous entraîner dans les transports en commun pour la recherche des arguments) : essayez de trouver des idées créatives, originales, et faites si possible votre exposé devant d’autres personnes : des copains ou des copines, la famille, etc. afin de vous confronter à un public. Si vous êtes seul chez vous, mettez-vous devant une glace et parlez HAUT et FORT en vous obligeant à parler tout en vous regardant.
Dans cet Espace pédagogique, vous trouverez dès le 10 janvier 2017 plusieurs sujets test chaque semaine pour vous entraîner dans les conditions du concours et des conseils personnalisés pour vous préparer à l’épreuve…
Jeudi 23 février : structurer un discours argumentatif*
Dimanche 26 février : conclure un exposé oral… Les techniques de chute*
* L’intitulé des cours est susceptible d’être adapté ou modifié lors de la mise en ligne.
10 sujets d’entraînement…
Voici 10 sujets sur lesquels vous pouvez vous entraîner :
Sur le fronton du Panthéon à Paris est inscrite la devise suivante : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Pensez-vous qu’au nom de la parité, il faudrait modifier cette devise ?
Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ?
Que vous inspirent ces propos d’Antoine de Saint-Exupéry : « La meilleure façon d’unir les hommes, c’est encore de les faire travailler ensemble ».
Peut-on justifier la violence ?
Qu’est-ce qu’un « grand homme » ?
Que vous inspire cette citation de Shakespeare : « Rien n’est plus commun que le désir d’être remarquable » ?
« Parlez-nous de vous »…
Comment faire pour marquer son temps ?
Selon vous, faudrait-il que les robots un jour aient des droits ?
Si la poésie avait une couleur, quelle serait-elle ?
M
algré les apparences, vous verrez que les sujets proposés obéissent tous à des mêmes règles. Il est important tout d’abord de structurer votre exposé afin que le jury suive et comprenne votre démarche : montrez que vous savez où vous aller ! Quel que soit le sujet choisi, privilégiez d’abord un angle d’approche, c’est-à-dire une problématique qui va orienter votre démarche. Surtout ne rédigez pas : cela vous amènerait à lire (ce qui ne serait plus de l’oral, mais une lecture de texte) et donc à être éliminé/e.
Posez-vous des questions,
faites preuve
de curiosité intellectuelle
Imaginez par exemple que vous avez choisi le sujet n°2 : Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ? Voici un sujet qui peut surprendre au départ, puisqu’il amène à considérer que c’est une preuve d’affection que d’être dur avec quelqu’un : « Je te punis comme il faut, donc je t’aime bien ». Ces deux pensées contradictoires (associer l’amour à une peine sévère) amènent à plusieurs interrogations : par exemple, faut-il éduquer en « châtiant » nécessairement ? N’est-ce pas l’expression d’une volonté de puissance que de prétendre aimer en disposant du sort d’autrui ? Ainsi, la peine de mort, qui est la punition la plus extrême, est-elle dans ces conditions le témoignage d’un amour suprême ? Mais on peut prendre le contre-pied de cet adage : « Qui aime bien ne châtie point ». Dans ces conditions, est-ce que cela signifie : « Qui aime bien, laisse faire » ? Ainsi, innocenter un « voyou » n’est-ce pas lui signifier du mépris et de l’indifférence ? Ne pas châtier, ce serait donc… mal aimer ? Par opposition, « bien châtier » serait faire preuve de courage, d’engagement, d’attention à l’égard de celui qu’on aime. Comme vous le voyez, posez-vous des questions, envisagez le sujet selon plusieurs angles, selon plusieurs points de vue.
Les ressources de l’art oratoire
Rappel : votre oral doit durer 5 minutes au moins ! Les prestations des candidats sont évaluées sur le style, l’élocution, l’expression française et la force de conviction de chacun. Vous devrez développer avant tout la communication : n’oubliez pas que vous allez être noté/e en premier lieu sur votre désir de communiquer. Cultivez votre leadership ! Pensez par exemple à adapter votre voix à la situation de communication ; pensez aussi à adapter votre registre de langue. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple : n’hésitez pas à jouer de plusieurs registres (langue populaire/familière/courante/soutenue), à trouver le « ton juste » (enjoué, ironique, oratoire, lyrique, etc.) : la capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont en effet essentielles.
Enfin, au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole :
Obligez-vous à faire à l’oral des PHRASES COMPLÈTES à partir de mots clés.
Même à l’oral, entraînez-vous à ponctuer correctement, en jouant sur l’intonation.
Attention enfin à la reprise trop fréquente de tournures (qui risquerait de rendre votre oral monotone ou pesant pour les auditeurs).
Les sujets proposés au concours vous amèneront également à convaincre, à persuader votre auditoire : sortez des banalités. Certes, il n’est pas question de choquer, de provoquer, mais de surprendre, et d’exploiter pleinement votre personnalité. Pensez enfin à adopter des outils linguistiques appropriés. Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire, gradations, interrogations oratoires, etc.
Entraînement n°1 : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
Aujourd’hui, je vous propose de vous entraîner sur trois procédés essentiels dans l’art oratoire :
Métaphore filée ;
Anaphores ;
Interrogations rhétoriques.
1. La métaphore filée
Prenons un sujet type : vous souhaitez par exemple plaider pour plus de justice sociale. Si vous êtes astucieux, vous allez exploiter la technique de la métaphore filée. Comme vous le savez, on entend par là une métaphore qui se prolonge, qui est développée à travers un même réseau lexical. Si vous avez du mal à trouver ou à formuler vos idées, la métaphore filée constitue une aide précieuse.
Imaginons un candidat qui n’a que peu d’arguments, par exemple « plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde ». Malgré sa justesse, l’idée en elle-même est assez pauvre et banale du fait de son manque d’originalité. Néanmoins, vous allez voir comment une métaphore filée peut la transformer. Pensez par exemple au champ lexical de la construction : « rebâtir, construire, fondations, pierre, maison, édifice, murs… » etc.
Reprenons maintenant notre idée de départ en l’étayant grâce à une métaphore filée :
« Plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde : il faut en effet que tous les mursqui séparent les hommes tombent : murde l’indifférence, murdu racisme, murde l’égoïsme. Le monde n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtirle monde pour plus de justice sociale, de construireune nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle. Il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierre de la fraternité ! »
2. Même exemple que précédemment mais avec des anaphoreset des interrogations oratoires :
« Mesdames, Messieurs, voilà ce que je vous propose : il faut que tous les mursqui séparent les hommes tombent : murde l’indifférence, murde la misère, murde l’égoïsme. Peut-on accepter de vivre ainsi ? Avons-nous été créés pour nous déchirer ? Pour nous haïr ? Plus de justice sociale ne permettrait-elle pas d’améliorer les conditions de vie et le monde ?
Mesdames, Messieurs, notre monde en effet n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. Devons-nous accepter de laisser mourir cette maison et d’en voir s’écrouler les fondations ? Devons-nous nous résoudre à partir en laissant les clés sur la porte ? Notre terre doit-elle être condamnée à devenir une maison abandonnée ? En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtirle monde, de construireune nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle.
Mesdames, Messieurs, il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierrede la fraternité ! »
Pour vous entraîner : gardez si vous le souhaitez le sujet de départ et refaites l’exercice en respectant le même ordre : 1) métaphore filée, 2) métaphore filée + anaphores et interrogations oratoires) mais en utilisant le champ lexical du voyage ou du déplacement (route, partir, chemin, départ, etc.) : comme vous l’avez vu, c’est d’abord un travail de style et d’approfondissement qui est attendu de vous.
Comme chaque année, le Rotary Club de Montargis propose aux élèves du Lycée en Forêt de participer à un concours d’art oratoire qui aura lieu le mardi 28 février 2017 et le vendredi 3 mars. Si vous aimez prendre la parole, saisissez cette occasion unique de vous exprimer à l’oral face à un public (des professionnels et quelques enseignants du Lycée).
Le déroulement de l’épreuve…
Le jour de l’épreuve, vous aurez le choix entre quatre sujets imposés. Après avoir pris connaissance des sujets, vous n’en retiendrez qu’un seul, que vous préparerez sur place (au CDI) en 30 minutes exactement.
Les sujets proposés portent sur des questions de culture générale :
Économie et Société,
Littérature et philosophie,
Sciences et techniques,
Et quelques sujets faisant davantage appel à vos capacités d’originalité.
Votre prestation doit durer 5 minutes au moins ! Le jury attend évidemment des exposés argumentés et réfléchis, ce qui n’empêche nullement l’improvisation : mettez-vous en scène, interpellez votre public un peu comme un acteur “qui fait son numéro” ! Pourquoi pas du Slam si vous en avez le talent. Rien n’est pire qu’un exposé lu de façon monocorde : surprenez le jury !
Le barème d’évaluation
L’art oratoire et l’éloquence (10 points) ;
La rhétorique : l’art du “discours”, la qualité de vos arguments et de vos exemples (10 points).
L’art oratoire touche à “l’art de bien parler”. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple. La capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont donc essentielles. Au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole! Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire, interrogations oratoires, etc.
La rhétorique, c’est l’art du discours. Vous avez toutes et tous déjà travaillé sur l’écrit d’invention : cela va vous servir pour le concours ! L’invention, au sens étymologique (du latin “inventio”) est la capacité de savoir construire un projet, c’est-à-dire de convaincre en organisant votre propos. Vous serez donc noté sur la manière dont vous avez disposé vos idées, structuré votre parcours argumentatif. Pensez à utiliser les procédés propres au discours (choix des arguments, des exemples, des techniques de persuasion, techniques d’amplification, voire de dramatisation) en rapport avec le sujet.
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Seize exemples de sujets entièrement inédits (dans l’esprit du Concours) :
Histoire et société : – Réussir sa vie, c’est être riche de… – Est-il possible de concilier le développement durable avec une société où tout semble éphémère ? – Pensez-vous qu’il faut réinventer un nouveau modèle social pour notre monde ? – C’est quoi, un “faiseur d’histoire(s)” ?
Littérature et Philosophie : – C’est quoi, être libre ? – Quel est l’avantage d’apprendre le Français dans le monde contemporain ? – La violence est-elle une force ou une faiblesse ? – Et si le plus beau voyage était un voyage immobile ?
Sciences et Techniques : – Les robots “humanoïdes” sont de plus en plus répandus dans le monde : faut-il en avoir peur ? – Comment se dérouleront les cours au Lycée en 2050 ? – Le progrès du moteur est-il le moteur du progrès? – La morale est-elle l’ennemie de l’Art ?
Sujets “inclassables” : – Pourquoi est-ce blanc plutôt que noir ? – C’est quoi un “po-aime” ? – Faites votre éloge. – Faire le tour du monde ou faire un tour ?
Les compétences requises pour le concours…
La prise de parole en public requiert plusieurs compétences. Voici quelques conseils pour affronter l’épreuve…
Commencez d’abord à vous préparer “physiquement” à la prise de parole. Choisissez avec soin votre tenue ce jour-là : certes, ce n’est pas un défilé de mode, mais vous parlerez d’autant mieux que vous vous sentirez à l’aise dans vos vêtements (et vos baskets !). N’oubliez pas non plus que la principale difficulté… C’est vous : donc inutile de vous mettre trop la pression avant ! Partez gagnant(e) en vous disant que de toute façon vous n’avez strictement rien à perdre. Dès que vous rentrez, soyez souriant/e, pensez aussi à dire Bonjour ! Cela paraît évident mais parfois, avec le trac…
Regardez votre public. N’oubliez pas non plus que même si une personne du jury ne semble pas faire attention à votre présence quand vous parlez, cela ne veut rien dire : elle donnera un avis sur votre prestation juste après votre départ. Donc regardez tout le monde (et pas seulement une seule personne parce qu’elle vous aura regardé(e) avec bienveillance ou parce que vous la connaissez (votre prof par exemple). Veillez également à vous tenir correctement : inutile de se raidir, mais il ne faut pas non plus être avachi !
Improviser… Mais pas trop ! Bien sûr, le concours exige une certaine part d’improvisation, mais n’en faites pas trop non plus, car cela risquerait de vous entraîner sur un terrain parfois glissant, en particulier au niveau de la maîtrise du non-verbal (la gestuelle) : quand on improvise, on a tendance à “théâtraliser” un peu trop parfois : en libérant la parole, on libère trop ses gestes et on en arrive à “gesticuler”. Donc, gardez toujours une certaine distance en essayant d’articuler au mieux le geste et les registres de langue que vous allez employer (didactique, comique, lyrique, etc.)
S’entraîner avec… une glace et un MP3 ! Voici un excellent exercice qui vous permettra de vérifier que vous maîtrisez votre voix et votre respiration lors de la prise de parole : chez vous, essayez en vous regardant obligatoirement devant une glace (une grande si possible : celle de la salle de bain ou de votre armoire fera l’affaire!) de parler HAUT et FORT. L’exercice d’entraînement que je vous propose consiste à lire un texte neutre (une définition de cours par exemple, comme ça vous ne perdez pas de temps) en regardant le moins possible votre support et en vous fixant le plus possible dans la glace. Relisez plusieurs fois votre texte en variant l’intonation (neutralité, colère, joie, rire, émotion, interpellation, etc.). Si possible, enregistrez-vous avec un MP3 et écoutez ce que ça donne afin de corriger les petits problèmes (placement de la voix par exemple). Prenez ensuite un sujet au hasard : accordez-vous 20 minutes de préparation et lancez-vous, sans lire vos notes (vous pouvez même vous entraîner dans les transports en commun pour la recherche des arguments) : essayez de trouver des idées créatives, originales, et faites si possible votre exposé devant d’autres personnes : des copains ou des copines, la famille, etc. afin de vous confronter à un public. Si vous êtes seul chez vous, mettez-vous devant une glace et parlez HAUT et FORT en vous obligeant à parler tout en vous regardant.
Dans cet Espace pédagogique, vous trouverez dès le 10 janvier 2017 plusieurs sujets test chaque semaine pour vous entraîner dans les conditions du concours et des conseils personnalisés pour vous préparer à l’épreuve…
Jeudi 23 février : structurer un discours argumentatif*
Dimanche 26 février : conclure un exposé oral… Les techniques de chute*
* L’intitulé des cours est susceptible d’être adapté ou modifié lors de la mise en ligne.
10 sujets d’entraînement…
Voici 10 sujets sur lesquels vous pouvez vous entraîner :
Sur le fronton du Panthéon à Paris est inscrite la devise suivante : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Pensez-vous qu’au nom de la parité, il faudrait modifier cette devise ?
Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ?
Que vous inspirent ces propos d’Antoine de Saint-Exupéry : « La meilleure façon d’unir les hommes, c’est encore de les faire travailler ensemble ».
Peut-on justifier la violence ?
Qu’est-ce qu’un « grand homme » ?
Que vous inspire cette citation de Shakespeare : « Rien n’est plus commun que le désir d’être remarquable » ?
« Parlez-nous de vous »…
Comment faire pour marquer son temps ?
Selon vous, faudrait-il que les robots un jour aient des droits ?
Si la poésie avait une couleur, quelle serait-elle ?
M
algré les apparences, vous verrez que les sujets proposés obéissent tous à des mêmes règles. Il est important tout d’abord de structurer votre exposé afin que le jury suive et comprenne votre démarche : montrez que vous savez où vous aller ! Quel que soit le sujet choisi, privilégiez d’abord un angle d’approche, c’est-à-dire une problématique qui va orienter votre démarche. Surtout ne rédigez pas : cela vous amènerait à lire (ce qui ne serait plus de l’oral, mais une lecture de texte) et donc à être éliminé/e.
Posez-vous des questions,
faites preuve
de curiosité intellectuelle
Imaginez par exemple que vous avez choisi le sujet n°2 : Que pensez-vous de ce proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ? Voici un sujet qui peut surprendre au départ, puisqu’il amène à considérer que c’est une preuve d’affection que d’être dur avec quelqu’un : « Je te punis comme il faut, donc je t’aime bien ». Ces deux pensées contradictoires (associer l’amour à une peine sévère) amènent à plusieurs interrogations : par exemple, faut-il éduquer en « châtiant » nécessairement ? N’est-ce pas l’expression d’une volonté de puissance que de prétendre aimer en disposant du sort d’autrui ? Ainsi, la peine de mort, qui est la punition la plus extrême, est-elle dans ces conditions le témoignage d’un amour suprême ? Mais on peut prendre le contre-pied de cet adage : « Qui aime bien ne châtie point ». Dans ces conditions, est-ce que cela signifie : « Qui aime bien, laisse faire » ? Ainsi, innocenter un « voyou » n’est-ce pas lui signifier du mépris et de l’indifférence ? Ne pas châtier, ce serait donc… mal aimer ? Par opposition, « bien châtier » serait faire preuve de courage, d’engagement, d’attention à l’égard de celui qu’on aime. Comme vous le voyez, posez-vous des questions, envisagez le sujet selon plusieurs angles, selon plusieurs points de vue.
Les ressources de l’art oratoire
Rappel : votre oral doit durer 5 minutes au moins ! Les prestations des candidats sont évaluées sur le style, l’élocution, l’expression française et la force de conviction de chacun. Vous devrez développer avant tout la communication : n’oubliez pas que vous allez être noté/e en premier lieu sur votre désir de communiquer. Cultivez votre leadership ! Pensez par exemple à adapter votre voix à la situation de communication ; pensez aussi à adapter votre registre de langue. Un orateur persuasif est celui qui sait s’exprimer avec aisance et clarté, moduler le son de sa voix afin d’éviter la monotonie par exemple : n’hésitez pas à jouer de plusieurs registres (langue populaire/familière/courante/soutenue), à trouver le « ton juste » (enjoué, ironique, oratoire, lyrique, etc.) : la capacité d’émouvoir, de persuader par la parole sont en effet essentielles.
Enfin, au niveau de l’évaluation, la diction est fondamentale puisque vous devez persuader d’abord par la parole :
Obligez-vous à faire à l’oral des PHRASES COMPLÈTES à partir de mots clés.
Même à l’oral, entraînez-vous à ponctuer correctement, en jouant sur l’intonation.
Attention enfin à la reprise trop fréquente de tournures (qui risquerait de rendre votre oral monotone ou pesant pour les auditeurs).
Les sujets proposés au concours vous amèneront également à convaincre, à persuader votre auditoire : sortez des banalités. Certes, il n’est pas question de choquer, de provoquer, mais de surprendre, et d’exploiter pleinement votre personnalité. Pensez enfin à adopter des outils linguistiques appropriés. Ne négligez surtout pas le travail sur la langue : c’est ce qu’on appelle l’élocution, c’est-à-dire le choix du style. Par exemple, l’emploi de figures de rhétorique semble tout indiqué : métaphores, comparaisons, interpellation de votre auditoire, gradations, interrogations oratoires, etc.
Entraînement n°1 : exploiter la métaphore filée, les anaphores, les interrogations oratoires
Aujourd’hui, je vous propose de vous entraîner sur trois procédés essentiels dans l’art oratoire :
Métaphore filée ;
Anaphores ;
Interrogations rhétoriques.
1. La métaphore filée
Prenons un sujet type : vous souhaitez par exemple plaider pour plus de justice sociale. Si vous êtes astucieux, vous allez exploiter la technique de la métaphore filée. Comme vous le savez, on entend par là une métaphore qui se prolonge, qui est développée à travers un même réseau lexical. Si vous avez du mal à trouver ou à formuler vos idées, la métaphore filée constitue une aide précieuse.
Imaginons un candidat qui n’a que peu d’arguments, par exemple « plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde ». Malgré sa justesse, l’idée en elle-même est assez pauvre et banale du fait de son manque d’originalité. Néanmoins, vous allez voir comment une métaphore filée peut la transformer. Pensez par exemple au champ lexical de la construction : « rebâtir, construire, fondations, pierre, maison, édifice, murs… » etc.
Reprenons maintenant notre idée de départ en l’étayant grâce à une métaphore filée :
« Plus de justice sociale permettra d’améliorer les conditions de vie et le monde : il faut en effet que tous les mursqui séparent les hommes tombent : murde l’indifférence, murdu racisme, murde l’égoïsme. Le monde n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtirle monde pour plus de justice sociale, de construireune nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle. Il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierre de la fraternité ! »
2. Même exemple que précédemment mais avec des anaphoreset des interrogations oratoires :
« Mesdames, Messieurs, voilà ce que je vous propose : il faut que tous les mursqui séparent les hommes tombent : murde l’indifférence, murde la misère, murde l’égoïsme. Peut-on accepter de vivre ainsi ? Avons-nous été créés pour nous déchirer ? Pour nous haïr ? Plus de justice sociale ne permettrait-elle pas d’améliorer les conditions de vie et le monde ?
Mesdames, Messieurs, notre monde en effet n’est pas seulement un ensemble de continents, c’est notre maison commune. Devons-nous accepter de laisser mourir cette maison et d’en voir s’écrouler les fondations ? Devons-nous nous résoudre à partir en laissant les clés sur la porte ? Notre terre doit-elle être condamnée à devenir une maison abandonnée ? En ce début de vingt-et-unième siècle, il est peut-être temps de rebâtirle monde, de construireune nouvelle société, plus humaine, plus fraternelle.
Mesdames, Messieurs, il nous appartient de poser les fondations d’un monde plus respectueux des valeurs communes. Un nouvel humanisme est nécessaire ! Alors que le vieil édifice s’écroule, des voix rappellent qu’il faut poser la première pierrede la fraternité ! »
Pour vous entraîner : gardez si vous le souhaitez le sujet de départ et refaites l’exercice en respectant le même ordre : 1) métaphore filée, 2) métaphore filée + anaphores et interrogations oratoires) mais en utilisant le champ lexical du voyage ou du déplacement (route, partir, chemin, départ, etc.) : comme vous l’avez vu, c’est d’abord un travail de style et d’approfondissement qui est attendu de vous.
ans le premier volume de leur magnifique Géographie universelle intitulé « Mondes nouveaux » (1990), Roger Brunet et Olivier Dollfus affirment : « La description du paysage, surtout si elle est réussie, nous apprend bien plus sur son auteur que sur le paysage même. Elle dit un état d’âme plus qu’un état du lieu. En ce sens le paysage est miroir, et renvoie à celui qui le regarde ou qui l’invente ».
Ces propos sont riches d’enseignement : y a-t-il un réel pur ? Peut-il même y avoir une objectivité de la perception ? Un point de vue neutre, une sorte de regard extérieur et anonyme prétendant dépersonnaliser l’observation du réel ? Jean-Jacques Bavoux dans le texte ci-dessous affirme : « Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards. […] le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire ».
Le paysage, construction mentale
Jean-Jacques Bavoux, «Le paysage, construction mentale » La Géographie. Objet, méthodes, débats, 3e édition. Paris, Arrmand Colin, collection U, 2016
Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards, un « grand champ d’expériences sensorielles » [Ferrier, 2013, p.6]. Il combine toujours une somme d’objets géographiques, un sujet observateur et la médiation qui les relie. Il résulte « du jeu croisé de forces objectives et d’appréhensions subjectives » [Claval, 2011, p.217]. […] Il est une relation et n’existe que s’il est regardé. Au paysage-objet répond le paysage-image et « des constituants très idéels comme l’intuition sensible, l’affect et les représentations sociales s’entrelacent pour donner naissance au paysage vécu » [Di Méo, Buléon, 2005, p. 124]. […] Tout paysage est un miroir de la société, comme de nous-mêmes. D’une part, il révèle les structures et le fonctionnement d’une portion d’espace, son étude permettant aux géographes d’approcher « les façons de voir le monde, de le déconstruire et de le reconstruire » [Donadieu, 2012, Avant-propos]. D’autre part, il renvoie aux catégories mentales, aux perceptions et aux sensibilités de l’observateur, y compris à ses rêves si l’on considère que, « avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique » [Bachelard, 1942, p.6]. […] À des époques différentes, selon les tendances socioculturelles dominantes, le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire, « nul ! » ou « super ! » comme disent les touristes aujourd’hui. « [Si] un paysage est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi », disait C. Baudelaire. La montagne ou le paysage maritime, après des siècles d’indifférence, voire de répulsion, sont devenus subitement « sublimes » avec les Romantiques tandis que, depuis peu, « c’est beau, une ville, la nuit » (R. Bohringer) et les panoramas illuminés des grandes cités dominés du sommet des buildings, gagnent inexorablement des étoiles dans les guides de voyage […]. Il faut dire que, comme les paysages et les territoires, la majorité des objets, phénomènes et concepts pris en compte par la géographie font intervenir de l’organique et de l’organisationnel, du matériel et du spirituel, de l’historique et du prospectif, du local et du global, de l’individuel et du sociétal.
Comme nous le pressentons, toute perception étant subjective, l’extraordinaire ne prend son sens qu’à travers la perception que nous en avons. Sans même nous en rendre compte, nous appliquons des filtres —personnels, physiologiques, psychologiques, sociaux, culturels…—, des interprétations, des symbolisations qui s’interposent entre la réalité et notre perceptionde cette réalité : ce qui paraît banal pour l’un sera jugé remarquable par l’autre.
L’extraordinaire est donc davantage un singulier qu’un universel : c’est ce que chacun de nous perçoit subjectivement. Contrairement à l’universel, il n’y a pas d’extraordinaire en tout lieu et en tout temps ; ni d’extraordinaire en soi. L’extraordinaire relève davantage de la conscience et de la perception subjectives d’un événement, d’un lieu, d’un moment. Ce qui est extraordinaire, c’est la manière dont le regard que nous portons sur le réel transforme notre conscience du réel pour le rendre extraordinaire.
Par exemple, dans la photographie ci-dessous, quoi de plus contingent [contingent = banal, accessoire] en apparence que cette scène saisie par André Kertész*, en conformité avec une réalité qui pourrait apparaître à première vue très prosaïque [ordinaire, bassement matérielle] : du balcon d’un appartement, le photographe capte, à travers la cloison de séparation en verre dépoli, la silhouette d’un homme —peut-être un voisin— qui semble absorbé dans ses pensées ou la contemplation de l’Atlantique : __________ * Sur André Kertész, lisez les pages 55-56 de l’ouvrage d’Evelyne Rogniat, André Kertész : le photographe à l’œuvre (Presses Universitaires de Lyon/Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997).
André Kertész, « Martinique », 1972
Mais le photographe saisit de telle sorte le réel que son regard y débusque l’extraordinaire : « une silhouette évanescente et pensive qui semble être un reflet de lui-même » |source|. Comme nous le comprenons en effet à travers la photographie de Kertész, l’œuvre ne prétend pas intrinsèquement nous évader du quotidien. Et pourtant, elle est la matérialisation objective d’une représentation subjective qui rompt l’écoulement de la vie courante et fictionnalise le réel ordinaire. C’est-à-dire qu’elle est à la fois appréhension objective du réel (il n’y a aucun trucage) et sa restitution subjective par la prise de distance qu’elle induit avec le réel.
La photographie comme « signe »
« avec la Photographie, ma certitude est immédiate : personne au monde ne peut me détromper. La Photographie devient alors pour moi un medium bizarre, une nouvelle forme d’hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps : une hallucination tempérée, en quelque sorte, modeste, partagée (d’un côté “ce n’est pas là”, de l’autre “mais ça a bien été là”) : image folle, frottée au réel ».
Roland Barthes La Chambre claire. Note sur la photographie Paris, Éditions du Seuil / Gallimard / Cahiers du cinéma, 1980, pages 176-177
En d’autres termes, la scène est bien réelle, mais le réel se trouve d’un coup plongé dans l’extra-ordinaire par le regard et la sensibilité interprétative du photographe, qui fait pourtant du réel son véritable objet : il y a donc une véritable subversion de l’illusion mimétique ! Comme le montre très bien Henri Bergson (La Pensée et le mouvant, 1938) :
« À quoi vise l’art ? Sinon à montrer, dans la nature même et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps mais qui demeuraient invisibles telle l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera ».
_ Parcours de lecture :
Palomar d’Italo Calvino
Cette question de la représentation du réel est au centre de l’œuvre d’Italo Calvino : Palomar*, qui est mentionnée dans les indications bibliographiques des I.O. L’ouvrage présente à ce titre d’intéressantes pistes : le personnage de ce curieux récit, Palomar (sorte de double de l’auteur) aspire à « une détermination exacte des objets et de soi dans le fini ». Il cherche à voir clair en prétendant observer le monde objectivement.
* Italo Calvino, Palomar, Paris, Éditions du Seuil, 1985 (traduit de l’Italien par Jean-Paul Manganaro). →Les références de pages renvoient à la présente édition.
Dès le début du livre, Calvino caractérise ainsi le personnage de Palomar : « il veut éviter les sensations indéterminées et se propose pour chacun de ses actes un objet limité et précis » [Palomar, page 11] à travers une série d’expériences concernant le regard, et qui prétendent faire le lien entre perception visuelle et représentation verbale. Le premier récit du livre intitulé « Lecture d’une vague » se présente comme une fragmentation du banal : comment regarder une vague, et une seule, en la distinguant des autres ?
« Monsieur Palomar se tient debout et regarde une vague […] se lever au loin, grandir, s’approcher, changer de forme et de couleur, s’enrouler sur elle-même, se rompre, s’évanouir, refluer. Il pourrait dès lors être convaincu d’avoir mené à terme l’opération qu’il s’était proposée et s’en aller. Mais il est très difficile d’isoler une vague, de la séparer de la vague qui la suit immédiatement, qui semble la pousser, qui parfois la rejoint et l’emporte ; tout comme de la séparer de la vague qui la précède et qui semble la traîner derrière elle vers le rivage, quitte peut-être à se retourner ensuite contre elle comme pour l’arrêter. […].
En somme, on ne peut observer une vague sans tenir compte des éléments complexes qui concourent à sa formation et de ceux non moins complexes auxquels elle donne naissance. Ceux-ci varient continuellement, c’est pourquoi une vague est toujours différente d’une autre vague […]. Puisque ce que monsieur Palomar veut faire en ce moment c’est simplement voir une vague, c’est-à-dire saisir toutes ses composantes simultanées sans en négliger aucune, son regard s’arrêtera un instant sur le mouvement de l’eau qui bat le rivage jusqu’à ce qu’il puisse enregistrer des aspects qu’il n’avait d’abord pas saisis […].
La bosse de la vague, en s’avançant, se lève plus en un point qu’en un autre, et c’est à partir de là qu’elle commence à se border de blanc. Si cela arrive à une certaine distance du rivage, l’écume a le temps de s’ enrouler sur elle-même, de disparaître à nouveau comme engloutie, et au même instant de recommencer à tout envahir, mais cette fois elle ressurgit par en dessous, comme un tapis blanc qui remonte le rivage pour accueillir l’arrivée de la vague. Cependant, lorsqu’on s’attend à ce que la vague roule sur le tapis, on s’aperçoit qu’il n’y a plus de vague mais seulement le tapis, et il disparaît rapidement lui aussi, en devenant un miroitement de sable mouillé qui vite se retire, comme repoussé par l’étalement du sable sec qui avance sa limite opaque ondulée.
Il faut, en même temps, considérer les échancrures du front, là où la vague se divise en deux ailes, l’une tendant vers le rivage de droite à gauche et l’autre de gauche à droite; et le point de départ ou d’arrivée où elles divergent ou convergent, c’est cette pointe en négatif, qui suit l’avancée des ailes, mais qui est toujours retenue en arrière et soumise à l’alternance de leur superposition, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par une autre lame encore plus forte qui dissout le nœud en le brisant.
La plage, se modelant sur le dessin des vagues, enfonce dans l’eau des pointes à peine esquissées qui se prolongent en bancs de sable submergés, tels que les courants en forment et en défont à chaque marée. Monsieur Palomar a choisi comme point d’observation une de ces langues de sable basses, parce que les vagues les battent en biais d’un côté et de l’autre, et parce que, franchissant la surface à moitié submergée, elles se rencontrent avec celles qui arrivent de l’autre côté. Pour comprendre la manière dont une vague est faite, il faut donc tenir compte de ces poussées en des directions opposées qui, dans une certaine mesure, se contrebalancent et dans une certaine mesure se cumulent, et produisent un brisement général de toutes les poussées et contre-poussées dans l’habituel débordement d’écume.
Monsieur Palomar cherche à présent à limiter son champ d’observation ; s’il considère un carré d’à peu près dix mètres de rivage sur dix mètres de mer, il peut dresser un inventaire de tous les mouvements de vagues qui s’y répètent avec une fréquence variée dans un intervalle de temps donné. La difficulté est de fixer les limites de ce carré, car, s’il considère par exemple comme le côté le plus distant de lui la ligne relevée d’une vague qui avance, cette ligne, s’approchant de lui et s’élevant, cache à ses yeux tout ce qui se trouve derrière; et voilà que l’espace examiné, alors, se renverse en même temps qu’il s’aplatit.
Monsieur Palomar, de toute manière, ne se décourage pas: il croit à chaque instant qu’il a réussi à voir tout ce qu’il pouvait voir de son point d’observation, mais à la fin surgit toujours quelque chose dont il n’a pas tenu compte. […]
Monsieur Palomar s’éloigne le long de la plage, les nerfs aussi tendus qu’à son arrivée et encore plus incertain de tout. »
Palomar, « Palomar sur la plage », (« Lecture d’une vague »), p. 11-15
Comme il a été très bien dit*, « Palomar poursuit son but en élaborant une stratégie du regard : pour mieux cerner la scène, il la découpe en une séquence d’images fixes qu’il interroge systématiquement. Regarder la vague équivaut ainsi à en ralentir le regard, à en agrandir les détails, la restituant au foisonnement de ses formes qui en fait quelque chose d’unique. Palomar regarde ainsi le monde du dehors, comme un savant dans son laboratoire, et d’un œil étranger, comme s’il le voyait pour la première fois. Ce faisant, il s’esquive, comme le dirait Francis Ponge, de « l’infime manège où depuis des siècles tournent les paroles, l’esprit, la réalité de l’homme ». » __________ * Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, Paris Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2007, page 313.
Il peut être intéressant à ce titre de mettre en relation le texte d’Italo Calvino avec la très célèbre chronophotographie d’Étienne-Jules Marey (1830-1904), « La vague », qui date de 1891. « Physiologiste, médecin, biomécanicien, et inventeur en 1882 de la chronophotographie, base technique de la cinématographie » |source|, Marey avait réussi à enregistrer les différentes phases du mouvement d’une vague sur une plaque photographique :
Comme dans le texte d’Italo Calvino, l’inlassable ressac des vagues sur la digue est prétexte à une perception singulière du monde privilégiant le choix du sujet, le travail sur le point de vue, le cadrage, la manière de rendre compte du réel, etc. L’appareil photographique est ici plus un découvreur du réel qu’un simple enregistreur : s’il cherche à rendre compte objectivement d’un idéal —saisir le réel en le décomposant—, il amène aussi à percevoir différemment le réel.
Ainsi, derrière cette quête résolument scientifique d’investigation de la réalité, quête à dominante rationnelle —monsieur Palomar « cherche à contrôler le plus possible ses sensations » nous dit Calvino [Palomar, page 12]—, se cache une énigme philosophique : la fuite hors de la « terreur du banal »pour reprendre une expression de Paul Valéry, c’est-à-dire la volonté d’art comme interpellation du réel. Comme le rappelle à juste titre Sergio Cappello, en élaborant une nouvelle « stratégie du regard » capable d’interroger le présent, Palomar rappelle par certains aspects ces propos de Georges Pérec dans L’Infraordinaire :
« Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ? Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue […]. Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.
Georges Pérec, L’Infraordinaire, Paris Le Seuil 1989, pages 11-12
L’observation objective de monsieur Palomar ne peut qu’apparaître illusoire d’un point de vue strictement objectif —l’art en effet nous éloigne du référentiel, du contextuel—, mais elle est au centre du programme poétique de Calvino. Ce que cherche Palomar, et qui lui échappe toujours, est une chose rare et précieuse : elle est révélée dans le chapitre « Le monde regarde le monde». Palomar cherche « […] une de ces heureuses coïncidences dans lesquelles le monde veut regarder et être regardé en même temps »*. S’en suit une sorte de quête de connaissance —au demeurant toujours insatisfaite— qui consiste à se projeter dans les choses pour y trouver du sens, comme en témoigne ce passage de la fin du livre : __________ * Antonio Costa, « Palomar : intermédialité et archéologie de la vision », page 177. Cinémas : revue d’études cinématographiques / Cinémas: Journal of Film Studies, vol. 10, n°2-3, 2000, p. 169-184. |http://id.erudit.org/iderudit/024821ar|
« À la suite d’une série de mésaventures intellectuelles qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar a décidé que son activité principale serait de regarder les choses du dehors. […] Monsieur Palomar a décidé que, dorénavant, il redoublera d’attention : d’abord, en ne laissant pas échapper ces appels qui lui viennent des choses ; ensuite, en attribuant à cette opération d’observation l’importance qu’elle mérite.
Un premier moment de crise survient à cet instant : monsieur Palomar, sûr que dorénavant le monde lui dévoilera une richesse infinie de choses à regarder, cherche à fixer tout ce qui lui tombe sous les yeux : il n’en tire aucun plaisir, et s’arrête. À cette phase succède une seconde, dans laquelle il est convaincu que ce qu’il doit regarder ce sont seulement certaines choses et non pas d’autres, et qu’il faut qu’il aille à leur recherche ; pour ce faire, il doit chaque fois affronter des problèmes de choix, d’exclusion, des hiérarchies de préférence ; il s’aperçoit vite qu’il est en train de tout gâcher, comme toujours dès qu’il met en jeu son propre moi et tous les problèmes qu’il a avec.
Mais comment faire pour regarder quelque chose en mettant de côté le moi ? À qui appartiennent les yeux qui regardent ? On pense d’habitude que le moi, c’est quelqu’un qui se penche à la terrasse de ses propres yeux comme on se met au bord d’une fenêtre et regarde le monde qui s’étend dans toute son ampleur là devant lui. Donc : il y a une fenêtre ouverte sur le monde. Au-delà, il y a le monde. Et en deçà ?
Toujours le monde : que voulez-vous qu’il y ait d’autre ? Par un petit effort de concentration, Palomar réussit à déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et à le mettre bien en vue à la fenêtre même. Mais alors, que reste-t-il au-dehors de celle-ci ? Le monde encore, qui en cette occasion s’est donc dédoublé en un monde qui regarde et un monde qui est regardé. Et lui, que l’on nomme aussi “ moi ”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ?
Palomar, « Les Méditations de Palomar »
(« Le monde regarde le monde »), p. 111-112
Ce passage nous montre de façon quelque peu désabusée l’impossibilité d’une observation objective « du modulé, du changeant, du composite : c’est-à-dire de l’indéfinissable »*. « En fait, si M. Palomar s’obstine à regarder les choses différemment, c’est pour « apercevoir la vraie substance du monde en dehors des habitudes sensorielles et mentales ». Les plus petits détails deviennent sublimes, poétiques […]. Des actions anodines, comme arracher l’herbe lui permettent de se lancer dans des réflexions exceptionnelles sur l’univers »**. __________ * Massimo Mila, « Palomar dei suoni. La musicalità nell’ultimo Calvino », La Stampa, 31 janvier 1984. Cité par Luana Minato, La Poétique de l’écoute dans l’œuvre d’Italo Calvino, Thèse de doctorat, Université de Paris III, 2009, page 174. ** Isabelle Clochard, in : BTS Français, Je me souviens, L’extraordinaire, Le programme complet en fiches, coordination : Hélène Bieber, Ellipses 2016, page 365.
Ce « pouvoir de révélation » qui « fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles » (Instructions officielles) réinterprète le monde réel pour mieux entrer dans le réel, c’est-à-dire, comme le dit Italo Calvino dans Leçons américaines, pour « considérer le monde avec une autre optique, une autre logique, d’autres moyens de connaissance et de contrôle ». On comprend alors que cette quête de sens ne se réduit pas aux choses que le regard embrasse, mais amène à déchiffrer ce qui est caché à l’œil nu.
Dans une interview*, Italo Calvino soulignait « vouloir trouver des équivalents [au réel] dans d’autres univers de l’expérimentation ». Ces autres univers supposent en fait une transmutation du réel : en cherchant l’exactitude (« déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et […] le mettre bien en vue à la fenêtre même »), Palomar transpose la réalité, et l’interprète de façon tout à fait extra-ordinaire. Dans un monde où l’absence de contemplation caractérise la modernité, Palomar cherche à interpréter le réel pour y trouver du sens. __________
* Italo Calvino, cité par Sarah Amrani, Analyse des formes et des fonctions du comique dans le discours narratif calvinien, Paris, Université Sorbonne Nouvelle-Paris-III, 2004. _
Cette « zone extraordinaire et indéfinissable »
Italo Calvino considérait l’imagination créatrice de l’écrivain comme une « zone extraordinaire et indéfinissable », permettant de combiner le réel au rêve et à l’imaginaire. De fait, on ne rentre dans l’art qu’en se soustrayant à ce qui nous entoure. À travers notre perception des choses extérieures, transparaît donc toujours une émotion intérieure, un état d’âme. __________ Italo Calvino, « Philosophie et littérature », La Machine Littérature. Cité par Marion Renauld, L’Homme possible, Master LAC, option « Littérature, Arts et Perspectives Comparatistes », Nancy, Université Nancy 2 (année universitaire 2007/2008), page 213.
Un autre passage du récit d’Italo Calvino, particulièrement savoureux au demeurant, met en scène Palomar dans une fromagerie à Paris. Notez comment, en voulant transposer son expérience du monde référentiel, Palomar dénature en fait la réalité objective et rationnelle, au profit d’une nouvelle réalité plus apte à réinterpréter le monde :
La fromagerie se présente à monsieur Palomar comme une encyclopédie à un autodidacte ; il pourrait mémoriser tous les noms, tenter une classification selon les formes —savon, cylindre, coupole, balle—, selon la consistance —sec, fondant, crémeux, veiné, compact—, selon les matériaux étrangers mêlés à la croûte ou à la pâte —raisins secs, poivre, noix, sésame, herbes, moisissures. Mais cela ne l’approcherait pas de la vraie connaissance, qui réside dans l’expérience des saveurs, faite elle-même de mémoire et d’imagination ensemble ; seule base sur laquelle il pourrait établir une échelle de goûts, de préférences, de curiosités ou d’exclusions.
Derrière chaque fromage, il y a un pâturage d’un vert différent, sous un ciel différent : des prairies salées par les dépôts des marées normandes ; des prairies aromatisées avec les vents ensoleillés de Provence ; il y a différents troupeaux avec des écuries différentes et leurs transhumances; il y a des procédés secrets qui se transmettent de siècle en siècle. Cette échoppe est un musée : Mr Palomar, en le visitant, s’y sent comme au Louvre. Derrière chaque objet se cache la présence d’une civilisation qui lui a donné forme.
Palomar, « Un musée de fromages », p. 76
L’observation du réel relève donc d’une représentation du réel, c’est-à-dire d’une construction mentale, ainsi que le rappelle Daniel Andler : « l’art est une manifestation extraordinaire et séparée », un bouleversements des repères. Ces « métamorphoses du regard » auxquelles nous convie Calvino mettent à l’épreuve le réel même, puisqu’elles rompent avec l’habitude et s’écartent du cours ordinaire des choses. À travers les rêveries de Palomar, ses songes mis en scène, le réel perd son unité constitutive grâce au pouvoir de l’imagination.
De fait, « pour Calvino, la littérature doit préserver cette faculté extraordinaire de l’homme, à savoir, l’évocation d’images « in abstentia » : c’est « l’aptitude à penser par images », amenant « une vision nette les yeux fermés ». […] cette « zone extraordinaire et indéfinissable » apparaît comme étant la faculté propre à l’écrivain ; l’intellect se soumet alors aux circonvolutions libres de cet appareillage mental. […] le récit s’unit au rêve et à la philosophie, ou plus précisément, à « l’imagination qui, libérée du contrôle de la raison, du souci de la vraisemblance, entre dans des paysages inaccessibles à la réflexion rationnelle (Milan Kundera) ». __________
* Marion Renauld, L’Homme possible, op. cit. pages 212-213. –
L’extraordinaire, ou « ce qui trouble dans le commun, dans le banal »
La marque de ce point de vue subjectif est tout à fait sensible dans un célèbre passage de l’Éducation sentimentale, roman de formation consacré aux apprentissages d’un antihéros : Frédéric Moreau. Dans cette célèbre scène d’ouverture, le jeune homme se promène oisif sur le pont du bateau qui doit l’amener à Nogent-sur-Seine, sa ville natale, quand tout à coup son regard est littéralement captivé par l’ « apparition » de madame Arnoux, sorte d’icône profane qui fait de l’image de la femme aimée une idole…
Le texte de Flaubert multiplie ainsi les verbes de perception : le lexique de l’apparition situe la scène à travers le prisme du regard de Frédéric. « C’est pour lui que l’entrée en scène devient une « apparition », c’est-à-dire l’entrée d’un personnage dans son champ visuel. C’est donc ce que voit Frédéric que voit le narrateur, et le lecteur avec lui »*. Comme il a été très bien montré, Frédéric « pratique la contemplation moderne » qui se rattache « à ce qui trouble dans le commun, dans le banal […] »**. __________ * Bertrand Darbeau, Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, coll. « Connaissance d’une œuvre » Paris Bréal 2000, page 56. ** Jacques Neefs, « Ce fut comme une apparition… : Épiphanies, de Flaubert à Joyce ». Dans : Rue Descartes, n° 10 (Juin 1994), page 113. Cité par Gesine Hindemith, « L’iconicité, une stratégie textuelle dans l’Éducation sentimentale ». Dans : Voir, croire, savoir − Les épistémologies de la création chez Gustave Flaubert(collectif), Berlin De Gruyter 2015 page 49.
« Ce fut comme une apparition »
Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869
Ce fut comme une apparition :
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu.
Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d’observer une chaloupe sur la rivière.
Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites.
Une négresse*, coiffée d’un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L’enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s’éveiller. Elle la prit sur ses genoux. « Mademoiselle n’était pas sage, quoiqu’elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l’aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. » Et Frédéric se réjouissait d’entendre ces choses, comme s’il eût fait une découverte, une acquisition.
Il la supposait d’origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse* avec elle ?
Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s’en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l’eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit : − « Je vous remercie, monsieur. » Leurs yeux se rencontrèrent. − « Ma femme, es-tu prête ? » cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l’escalier.
Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869 Chapitre 1 (première partie) Pistes de lecture analytique sur le texte de Flaubert (à lire afin de mieux problématiser le passage).
* femme noire. Le terme (encore courant au XIXe siècle) n’a pas de connotation péjorative ici.
C
ette scène d’apparition semble ralentir le temps, voire l’immobiliser : l’aura qu’émet madame Arnoux pour Frédéric constitue vraiment un moment extraordinaire. Comme dans la photographie de Kertész ou Palomar de Calvino, la dimension visuelle est essentielle : il n’y a pas d’objectivité référentielle. C’est en effet la subjectivité de la perception qui produit l’extraordinaire. Et c’est donc d’après la perception de celui qui regarde que se construit l’extraordinaire : au réel se superpose l’expression d’une perception subjective du réel.
De fait, le texte d’Italo Calvino (malgré la prétention de son personnage) est tout saufune expérience réelle : il est au contraire une illusion d’optique, une crise du réel, qui peut nous faire penser à la crise de l’objet des Surréalistes.Les auteurs que nous avons analysés dans ce cours ne montrent pas la réalité, mais le procès en bonne et due forme de la réalité : sa reconstruction par le biais de la subjectivité grâce à l’expérience esthétique ou artistique, autrement dit grâce au principe de la subjectivité intérieure de celui qui regarde.
Nous comprenons que si l’extraordinaire en art a tant besoin du réel, c’est pour s’en affranchir aussitôt : l’obsession figurative apparaît ainsi comme la volonté de l’artiste de donner une forme visible non au réel représenté, mais à l’œuvre en elle-même qui montre le réel, ou tout au moins l’idée du réel : ce n’est pas l’océan vu du balcon d’un appartement ni même une silhouette derrière la cloison vitrée qui nous intéressaient dans la photo de Kertész mais au contraire la prise de distance avec le réel, avec l’illusion mimétique. Et c’est cette prise de distance, cet écart, qui relève d’un extraordinaire pouvoir d’illusion.
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Contre le réel, tout contre…
Comme nous l’avons vu à travers Palomar ou l’Éducation sentimentale, les auteurs renversent la perspective du réel en posant l’acte d’écrire en tant que phantasia, acte de métamorphose du réel, faculté d’imagination. L’extraordinaire est contre, mais aussi tout contre le réel. Et ce n’est pas un hasard si Sergio Cappello interprétait Palomar « comme un roman d’apprentissage »* : nous assistons en effet à « l’éducation sentimentale » de Palomar. Partir du réel et dépasser le réel pour apprendre à trouver du sens là où il y a un non-sens, n’est-ce pas en fin de compte la clé de l’histoire ? Donner un sens à la vie : voilà l’extraordinaire. __________ * Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, op. cit.page 313.
« Hallucine-toi du réel » disait aussi Aragon… Ce qui ne veut pas dire se laisser dépasser par le réel ; mais redessiner le réel, créer un réel distancié, métamorphosé sous l’emprise de l’imaginaire. Autrement dit, l’extraordinaire est bien une façon de redonner consistance au réel en nous faisant parvenir à une réalité autre, extra-ordinaire, transcendante. Produire du réel n’est donc pas reproduire le réel, mais bien le réinventer sous la forme d’une altérité extra-ordinaire : ainsi devient-il réalité à son tour, en recréant de nouvelles figures de la réalité qui viendront l’enrichir toujours davantage…
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Illustration choisie pour la jaquette par les Éditions du Seuil : L’arbarestrille, 1853 d’après les premières œuvres de Jacques Devaulx − BN, Paris
ans le premier volume de leur magnifique Géographie universelle intitulé « Mondes nouveaux » (1990), Roger Brunet et Olivier Dollfus affirment : « La description du paysage, surtout si elle est réussie, nous apprend bien plus sur son auteur que sur le paysage même. Elle dit un état d’âme plus qu’un état du lieu. En ce sens le paysage est miroir, et renvoie à celui qui le regarde ou qui l’invente ».
Ces propos sont riches d’enseignement : y a-t-il un réel pur ? Peut-il même y avoir une objectivité de la perception ? Un point de vue neutre, une sorte de regard extérieur et anonyme prétendant dépersonnaliser l’observation du réel ? Jean-Jacques Bavoux dans le texte ci-dessous affirme : « Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards. […] le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire ».
Le paysage, construction mentale
Jean-Jacques Bavoux, «Le paysage, construction mentale » La Géographie. Objet, méthodes, débats, 3e édition. Paris, Arrmand Colin, collection U, 2016
Le paysage est […] non seulement un donné objectif, mais simultanément une représentation subjective chargée de valeurs, interprétée et esthétisée par nos regards, un « grand champ d’expériences sensorielles » [Ferrier, 2013, p.6]. Il combine toujours une somme d’objets géographiques, un sujet observateur et la médiation qui les relie. Il résulte « du jeu croisé de forces objectives et d’appréhensions subjectives » [Claval, 2011, p.217]. […] Il est une relation et n’existe que s’il est regardé. Au paysage-objet répond le paysage-image et « des constituants très idéels comme l’intuition sensible, l’affect et les représentations sociales s’entrelacent pour donner naissance au paysage vécu » [Di Méo, Buléon, 2005, p. 124]. […]
Tout paysage est un miroir de la société, comme de nous-mêmes. D’une part, il révèle les structures et le fonctionnement d’une portion d’espace, son étude permettant aux géographes d’approcher « les façons de voir le monde, de le déconstruire et de le reconstruire » [Donadieu, 2012, Avant-propos]. D’autre part, il renvoie aux catégories mentales, aux perceptions et aux sensibilités de l’observateur, y compris à ses rêves si l’on considère que, « avant d’être un spectacle conscient, tout paysage est une expérience onirique » [Bachelard, 1942, p.6]. […]
À des époques différentes, selon les tendances socioculturelles dominantes, le même paysage peut être harmonieux ou laid, banal ou extraordinaire, « nul ! » ou « super ! » comme disent les touristes aujourd’hui. « [Si] un paysage est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi », disait C. Baudelaire. La montagne ou le paysage maritime, après des siècles d’indifférence, voire de répulsion, sont devenus subitement « sublimes » avec les Romantiques tandis que, depuis peu, « c’est beau, une ville, la nuit » (R. Bohringer) et les panoramas illuminés des grandes cités dominés du sommet des buildings, gagnent inexorablement des étoiles dans les guides de voyage […].
Il faut dire que, comme les paysages et les territoires, la majorité des objets, phénomènes et concepts pris en compte par la géographie font intervenir de l’organique et de l’organisationnel, du matériel et du spirituel, de l’historique et du prospectif, du local et du global, de l’individuel et du sociétal.
Comme nous le pressentons, toute perception étant subjective, l’extraordinaire ne prend son sens qu’à travers la perception que nous en avons. Sans même nous en rendre compte, nous appliquons des filtres —personnels, physiologiques, psychologiques, sociaux, culturels…—, des interprétations, des symbolisations qui s’interposent entre la réalité et notre perceptionde cette réalité : ce qui paraît banal pour l’un sera jugé remarquable par l’autre.
L’extraordinaire est donc davantage un singulier qu’un universel : c’est ce que chacun de nous perçoit subjectivement. Contrairement à l’universel, il n’y a pas d’extraordinaire en tout lieu et en tout temps ; ni d’extraordinaire en soi. L’extraordinaire relève davantage de la conscience et de la perception subjectives d’un événement, d’un lieu, d’un moment. Ce qui est extraordinaire, c’est la manière dont le regard que nous portons sur le réel transforme notre conscience du réel pour le rendre extraordinaire.
Par exemple, dans la photographie ci-dessous, quoi de plus contingent [contingent = banal, accessoire] en apparence que cette scène saisie par André Kertész*, en conformité avec une réalité qui pourrait apparaître à première vue très prosaïque [ordinaire, bassement matérielle] : du balcon d’un appartement, le photographe capte, à travers la cloison de séparation en verre dépoli, la silhouette d’un homme —peut-être un voisin— qui semble absorbé dans ses pensées ou la contemplation de l’Atlantique : __________ * Sur André Kertész, lisez les pages 55-56 de l’ouvrage d’Evelyne Rogniat, André Kertész : le photographe à l’œuvre (Presses Universitaires de Lyon/Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997).
André Kertész, « Martinique », 1972
Mais le photographe saisit de telle sorte le réel que son regard y débusque l’extraordinaire : « une silhouette évanescente et pensive qui semble être un reflet de lui-même » |source|. Comme nous le comprenons en effet à travers la photographie de Kertész, l’œuvre ne prétend pas intrinsèquement nous évader du quotidien. Et pourtant, elle est la matérialisation objective d’une représentation subjective qui rompt l’écoulement de la vie courante et fictionnalise le réel ordinaire. C’est-à-dire qu’elle est à la fois appréhension objective du réel (il n’y a aucun trucage) et sa restitution subjective par la prise de distance qu’elle induit avec le réel.
La photographie comme « signe »
« avec la Photographie, ma certitude est immédiate : personne au monde ne peut me détromper. La Photographie devient alors pour moi un medium bizarre, une nouvelle forme d’hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps : une hallucination tempérée, en quelque sorte, modeste, partagée (d’un côté “ce n’est pas là”, de l’autre “mais ça a bien été là”) : image folle, frottée au réel ».
Roland Barthes La Chambre claire. Note sur la photographie Paris, Éditions du Seuil / Gallimard / Cahiers du cinéma, 1980, pages 176-177
En d’autres termes, la scène est bien réelle, mais le réel se trouve d’un coup plongé dans l’extra-ordinaire par le regard et la sensibilité interprétative du photographe, qui fait pourtant du réel son véritable objet : il y a donc une véritable subversion de l’illusion mimétique ! Comme le montre très bien Henri Bergson (La Pensée et le mouvant, 1938) :
« À quoi vise l’art ? Sinon à montrer, dans la nature même et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps mais qui demeuraient invisibles telle l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera ».
_ Parcours de lecture :
Palomar d’Italo Calvino
Cette question de la représentation du réel est au centre de l’œuvre d’Italo Calvino : Palomar*, qui est mentionnée dans les indications bibliographiques des I.O. L’ouvrage présente à ce titre d’intéressantes pistes : le personnage de ce curieux récit, Palomar (sorte de double de l’auteur) aspire à « une détermination exacte des objets et de soi dans le fini ». Il cherche à voir clair en prétendant observer le monde objectivement.
* Italo Calvino, Palomar, Paris, Éditions du Seuil, 1985 (traduit de l’Italien par Jean-Paul Manganaro). →Les références de pages renvoient à la présente édition.
Dès le début du livre, Calvino caractérise ainsi le personnage de Palomar : « il veut éviter les sensations indéterminées et se propose pour chacun de ses actes un objet limité et précis » [Palomar, page 11] à travers une série d’expériences concernant le regard, et qui prétendent faire le lien entre perception visuelle et représentation verbale. Le premier récit du livre intitulé « Lecture d’une vague » se présente comme une fragmentation du banal : comment regarder une vague, et une seule, en la distinguant des autres ?
« Monsieur Palomar se tient debout et regarde une vague […] se lever au loin, grandir, s’approcher, changer de forme et de couleur, s’enrouler sur elle-même, se rompre, s’évanouir, refluer. Il pourrait dès lors être convaincu d’avoir mené à terme l’opération qu’il s’était proposée et s’en aller. Mais il est très difficile d’isoler une vague, de la séparer de la vague qui la suit immédiatement, qui semble la pousser, qui parfois la rejoint et l’emporte ; tout comme de la séparer de la vague qui la précède et qui semble la traîner derrière elle vers le rivage, quitte peut-être à se retourner ensuite contre elle comme pour l’arrêter. […].
En somme, on ne peut observer une vague sans tenir compte des éléments complexes qui concourent à sa formation et de ceux non moins complexes auxquels elle donne naissance. Ceux-ci varient continuellement, c’est pourquoi une vague est toujours différente d’une autre vague […]. Puisque ce que monsieur Palomar veut faire en ce moment c’est simplement voir une vague, c’est-à-dire saisir toutes ses composantes simultanées sans en négliger aucune, son regard s’arrêtera un instant sur le mouvement de l’eau qui bat le rivage jusqu’à ce qu’il puisse enregistrer des aspects qu’il n’avait d’abord pas saisis […].
La bosse de la vague, en s’avançant, se lève plus en un point qu’en un autre, et c’est à partir de là qu’elle commence à se border de blanc. Si cela arrive à une certaine distance du rivage, l’écume a le temps de s’ enrouler sur elle-même, de disparaître à nouveau comme engloutie, et au même instant de recommencer à tout envahir, mais cette fois elle ressurgit par en dessous, comme un tapis blanc qui remonte le rivage pour accueillir l’arrivée de la vague. Cependant, lorsqu’on s’attend à ce que la vague roule sur le tapis, on s’aperçoit qu’il n’y a plus de vague mais seulement le tapis, et il disparaît rapidement lui aussi, en devenant un miroitement de sable mouillé qui vite se retire, comme repoussé par l’étalement du sable sec qui avance sa limite opaque ondulée.
Il faut, en même temps, considérer les échancrures du front, là où la vague se divise en deux ailes, l’une tendant vers le rivage de droite à gauche et l’autre de gauche à droite; et le point de départ ou d’arrivée où elles divergent ou convergent, c’est cette pointe en négatif, qui suit l’avancée des ailes, mais qui est toujours retenue en arrière et soumise à l’alternance de leur superposition, jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par une autre lame encore plus forte qui dissout le nœud en le brisant.
La plage, se modelant sur le dessin des vagues, enfonce dans l’eau des pointes à peine esquissées qui se prolongent en bancs de sable submergés, tels que les courants en forment et en défont à chaque marée. Monsieur Palomar a choisi comme point d’observation une de ces langues de sable basses, parce que les vagues les battent en biais d’un côté et de l’autre, et parce que, franchissant la surface à moitié submergée, elles se rencontrent avec celles qui arrivent de l’autre côté. Pour comprendre la manière dont une vague est faite, il faut donc tenir compte de ces poussées en des directions opposées qui, dans une certaine mesure, se contrebalancent et dans une certaine mesure se cumulent, et produisent un brisement général de toutes les poussées et contre-poussées dans l’habituel débordement d’écume.
Monsieur Palomar cherche à présent à limiter son champ d’observation ; s’il considère un carré d’à peu près dix mètres de rivage sur dix mètres de mer, il peut dresser un inventaire de tous les mouvements de vagues qui s’y répètent avec une fréquence variée dans un intervalle de temps donné. La difficulté est de fixer les limites de ce carré, car, s’il considère par exemple comme le côté le plus distant de lui la ligne relevée d’une vague qui avance, cette ligne, s’approchant de lui et s’élevant, cache à ses yeux tout ce qui se trouve derrière; et voilà que l’espace examiné, alors, se renverse en même temps qu’il s’aplatit.
Monsieur Palomar, de toute manière, ne se décourage pas: il croit à chaque instant qu’il a réussi à voir tout ce qu’il pouvait voir de son point d’observation, mais à la fin surgit toujours quelque chose dont il n’a pas tenu compte. […]
Monsieur Palomar s’éloigne le long de la plage, les nerfs aussi tendus qu’à son arrivée et encore plus incertain de tout. »
Palomar, « Palomar sur la plage », (« Lecture d’une vague »), p. 11-15
Comme il a été très bien dit*, « Palomar poursuit son but en élaborant une stratégie du regard : pour mieux cerner la scène, il la découpe en une séquence d’images fixes qu’il interroge systématiquement. Regarder la vague équivaut ainsi à en ralentir le regard, à en agrandir les détails, la restituant au foisonnement de ses formes qui en fait quelque chose d’unique. Palomar regarde ainsi le monde du dehors, comme un savant dans son laboratoire, et d’un œil étranger, comme s’il le voyait pour la première fois. Ce faisant, il s’esquive, comme le dirait Francis Ponge, de « l’infime manège où depuis des siècles tournent les paroles, l’esprit, la réalité de l’homme ». » __________ * Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, Paris Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2007, page 313.
Il peut être intéressant à ce titre de mettre en relation le texte d’Italo Calvino avec la très célèbre chronophotographie d’Étienne-Jules Marey (1830-1904), « La vague », qui date de 1891. « Physiologiste, médecin, biomécanicien, et inventeur en 1882 de la chronophotographie, base technique de la cinématographie » |source|, Marey avait réussi à enregistrer les différentes phases du mouvement d’une vague sur une plaque photographique :
Comme dans le texte d’Italo Calvino, l’inlassable ressac des vagues sur la digue est prétexte à une perception singulière du monde privilégiant le choix du sujet, le travail sur le point de vue, le cadrage, la manière de rendre compte du réel, etc. L’appareil photographique est ici plus un découvreur du réel qu’un simple enregistreur : s’il cherche à rendre compte objectivement d’un idéal —saisir le réel en le décomposant—, il amène aussi à percevoir différemment le réel.
Ainsi, derrière cette quête résolument scientifique d’investigation de la réalité, quête à dominante rationnelle —monsieur Palomar « cherche à contrôler le plus possible ses sensations » nous dit Calvino [Palomar, page 12]—, se cache une énigme philosophique : la fuite hors de la « terreur du banal »pour reprendre une expression de Paul Valéry, c’est-à-dire la volonté d’art comme interpellation du réel. Comme le rappelle à juste titre Sergio Cappello, en élaborant une nouvelle « stratégie du regard » capable d’interroger le présent, Palomar rappelle par certains aspects ces propos de Georges Pérec dans L’Infraordinaire :
« Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ? Comment parler de ces « choses communes », comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue […]. Interroger ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine. Retrouver quelque chose de l’étonnement que pouvaient éprouver Jules Verne ou ses lecteurs en face d’un appareil capable de reproduire et de transporter les sons. Car il a existé, cet étonnement, et des milliers d’autres, et ce sont eux qui nous ont modelés.
Georges Pérec, L’Infraordinaire, Paris Le Seuil 1989, pages 11-12
L’observation objective de monsieur Palomar ne peut qu’apparaître illusoire d’un point de vue strictement objectif —l’art en effet nous éloigne du référentiel, du contextuel—, mais elle est au centre du programme poétique de Calvino. Ce que cherche Palomar, et qui lui échappe toujours, est une chose rare et précieuse : elle est révélée dans le chapitre « Le monde regarde le monde». Palomar cherche « […] une de ces heureuses coïncidences dans lesquelles le monde veut regarder et être regardé en même temps »*. S’en suit une sorte de quête de connaissance —au demeurant toujours insatisfaite— qui consiste à se projeter dans les choses pour y trouver du sens, comme en témoigne ce passage de la fin du livre : __________ * Antonio Costa, « Palomar : intermédialité et archéologie de la vision », page 177. Cinémas : revue d’études cinématographiques / Cinémas: Journal of Film Studies, vol. 10, n°2-3, 2000, p. 169-184. |http://id.erudit.org/iderudit/024821ar|
« À la suite d’une série de mésaventures intellectuelles qui ne méritent pas d’être rappelées, monsieur Palomar a décidé que son activité principale serait de regarder les choses du dehors. […] Monsieur Palomar a décidé que, dorénavant, il redoublera d’attention : d’abord, en ne laissant pas échapper ces appels qui lui viennent des choses ; ensuite, en attribuant à cette opération d’observation l’importance qu’elle mérite.
Un premier moment de crise survient à cet instant : monsieur Palomar, sûr que dorénavant le monde lui dévoilera une richesse infinie de choses à regarder, cherche à fixer tout ce qui lui tombe sous les yeux : il n’en tire aucun plaisir, et s’arrête. À cette phase succède une seconde, dans laquelle il est convaincu que ce qu’il doit regarder ce sont seulement certaines choses et non pas d’autres, et qu’il faut qu’il aille à leur recherche ; pour ce faire, il doit chaque fois affronter des problèmes de choix, d’exclusion, des hiérarchies de préférence ; il s’aperçoit vite qu’il est en train de tout gâcher, comme toujours dès qu’il met en jeu son propre moi et tous les problèmes qu’il a avec.
Mais comment faire pour regarder quelque chose en mettant de côté le moi ? À qui appartiennent les yeux qui regardent ? On pense d’habitude que le moi, c’est quelqu’un qui se penche à la terrasse de ses propres yeux comme on se met au bord d’une fenêtre et regarde le monde qui s’étend dans toute son ampleur là devant lui. Donc : il y a une fenêtre ouverte sur le monde. Au-delà, il y a le monde. Et en deçà ?
Toujours le monde : que voulez-vous qu’il y ait d’autre ? Par un petit effort de concentration, Palomar réussit à déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et à le mettre bien en vue à la fenêtre même. Mais alors, que reste-t-il au-dehors de celle-ci ? Le monde encore, qui en cette occasion s’est donc dédoublé en un monde qui regarde et un monde qui est regardé. Et lui, que l’on nomme aussi “ moi ”, c’est-à-dire monsieur Palomar ? N’est-il pas lui aussi un morceau de monde en train de regarder un autre morceau de monde ?
Palomar, « Les Méditations de Palomar »
(« Le monde regarde le monde »), p. 111-112
Ce passage nous montre de façon quelque peu désabusée l’impossibilité d’une observation objective « du modulé, du changeant, du composite : c’est-à-dire de l’indéfinissable »*. « En fait, si M. Palomar s’obstine à regarder les choses différemment, c’est pour « apercevoir la vraie substance du monde en dehors des habitudes sensorielles et mentales ». Les plus petits détails deviennent sublimes, poétiques […]. Des actions anodines, comme arracher l’herbe lui permettent de se lancer dans des réflexions exceptionnelles sur l’univers »**. __________ * Massimo Mila, « Palomar dei suoni. La musicalità nell’ultimo Calvino », La Stampa, 31 janvier 1984. Cité par Luana Minato, La Poétique de l’écoute dans l’œuvre d’Italo Calvino, Thèse de doctorat, Université de Paris III, 2009, page 174. ** Isabelle Clochard, in : BTS Français, Je me souviens, L’extraordinaire, Le programme complet en fiches, coordination : Hélène Bieber, Ellipses 2016, page 365.
Ce « pouvoir de révélation » qui « fait surgir des réalités hors du commun aussi bien que des sensations nouvelles » (Instructions officielles) réinterprète le monde réel pour mieux entrer dans le réel, c’est-à-dire, comme le dit Italo Calvino dans Leçons américaines, pour « considérer le monde avec une autre optique, une autre logique, d’autres moyens de connaissance et de contrôle ». On comprend alors que cette quête de sens ne se réduit pas aux choses que le regard embrasse, mais amène à déchiffrer ce qui est caché à l’œil nu.
Dans une interview*, Italo Calvino soulignait « vouloir trouver des équivalents [au réel] dans d’autres univers de l’expérimentation ». Ces autres univers supposent en fait une transmutation du réel : en cherchant l’exactitude (« déplacer le monde tel qu’il se trouvait là devant et […] le mettre bien en vue à la fenêtre même »), Palomar transpose la réalité, et l’interprète de façon tout à fait extra-ordinaire. Dans un monde où l’absence de contemplation caractérise la modernité, Palomar cherche à interpréter le réel pour y trouver du sens. __________
* Italo Calvino, cité par Sarah Amrani, Analyse des formes et des fonctions du comique dans le discours narratif calvinien, Paris, Université Sorbonne Nouvelle-Paris-III, 2004. _
Cette « zone extraordinaire et indéfinissable »
Italo Calvino considérait l’imagination créatrice de l’écrivain comme une « zone extraordinaire et indéfinissable », permettant de combiner le réel au rêve et à l’imaginaire. De fait, on ne rentre dans l’art qu’en se soustrayant à ce qui nous entoure. À travers notre perception des choses extérieures, transparaît donc toujours une émotion intérieure, un état d’âme. __________ Italo Calvino, « Philosophie et littérature », La Machine Littérature. Cité par Marion Renauld, L’Homme possible, Master LAC, option « Littérature, Arts et Perspectives Comparatistes », Nancy, Université Nancy 2 (année universitaire 2007/2008), page 213.
Un autre passage du récit d’Italo Calvino, particulièrement savoureux au demeurant, met en scène Palomar dans une fromagerie à Paris. Notez comment, en voulant transposer son expérience du monde référentiel, Palomar dénature en fait la réalité objective et rationnelle, au profit d’une nouvelle réalité plus apte à réinterpréter le monde :
La fromagerie se présente à monsieur Palomar comme une encyclopédie à un autodidacte ; il pourrait mémoriser tous les noms, tenter une classification selon les formes —savon, cylindre, coupole, balle—, selon la consistance —sec, fondant, crémeux, veiné, compact—, selon les matériaux étrangers mêlés à la croûte ou à la pâte —raisins secs, poivre, noix, sésame, herbes, moisissures. Mais cela ne l’approcherait pas de la vraie connaissance, qui réside dans l’expérience des saveurs, faite elle-même de mémoire et d’imagination ensemble ; seule base sur laquelle il pourrait établir une échelle de goûts, de préférences, de curiosités ou d’exclusions.
Derrière chaque fromage, il y a un pâturage d’un vert différent, sous un ciel différent : des prairies salées par les dépôts des marées normandes ; des prairies aromatisées avec les vents ensoleillés de Provence ; il y a différents troupeaux avec des écuries différentes et leurs transhumances; il y a des procédés secrets qui se transmettent de siècle en siècle. Cette échoppe est un musée : Mr Palomar, en le visitant, s’y sent comme au Louvre. Derrière chaque objet se cache la présence d’une civilisation qui lui a donné forme.
Palomar, « Un musée de fromages », p. 76
L’observation du réel relève donc d’une représentation du réel, c’est-à-dire d’une construction mentale, ainsi que le rappelle Daniel Andler : « l’art est une manifestation extraordinaire et séparée », un bouleversements des repères. Ces « métamorphoses du regard » auxquelles nous convie Calvino mettent à l’épreuve le réel même, puisqu’elles rompent avec l’habitude et s’écartent du cours ordinaire des choses. À travers les rêveries de Palomar, ses songes mis en scène, le réel perd son unité constitutive grâce au pouvoir de l’imagination.
De fait, « pour Calvino, la littérature doit préserver cette faculté extraordinaire de l’homme, à savoir, l’évocation d’images « in abstentia » : c’est « l’aptitude à penser par images », amenant « une vision nette les yeux fermés ». […] cette « zone extraordinaire et indéfinissable » apparaît comme étant la faculté propre à l’écrivain ; l’intellect se soumet alors aux circonvolutions libres de cet appareillage mental. […] le récit s’unit au rêve et à la philosophie, ou plus précisément, à « l’imagination qui, libérée du contrôle de la raison, du souci de la vraisemblance, entre dans des paysages inaccessibles à la réflexion rationnelle (Milan Kundera) ». __________
* Marion Renauld, L’Homme possible, op. cit. pages 212-213. –
L’extraordinaire, ou « ce qui trouble dans le commun, dans le banal »
La marque de ce point de vue subjectif est tout à fait sensible dans un célèbre passage de l’Éducation sentimentale, roman de formation consacré aux apprentissages d’un antihéros : Frédéric Moreau. Dans cette célèbre scène d’ouverture, le jeune homme se promène oisif sur le pont du bateau qui doit l’amener à Nogent-sur-Seine, sa ville natale, quand tout à coup son regard est littéralement captivé par l’ « apparition » de madame Arnoux, sorte d’icône profane qui fait de l’image de la femme aimée une idole…
Le texte de Flaubert multiplie ainsi les verbes de perception : le lexique de l’apparition situe la scène à travers le prisme du regard de Frédéric. « C’est pour lui que l’entrée en scène devient une « apparition », c’est-à-dire l’entrée d’un personnage dans son champ visuel. C’est donc ce que voit Frédéric que voit le narrateur, et le lecteur avec lui »*. Comme il a été très bien montré, Frédéric « pratique la contemplation moderne » qui se rattache « à ce qui trouble dans le commun, dans le banal […] »**. __________ * Bertrand Darbeau, Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, coll. « Connaissance d’une œuvre » Paris Bréal 2000, page 56. ** Jacques Neefs, « Ce fut comme une apparition… : Épiphanies, de Flaubert à Joyce ». Dans : Rue Descartes, n° 10 (Juin 1994), page 113. Cité par Gesine Hindemith, « L’iconicité, une stratégie textuelle dans l’Éducation sentimentale ». Dans : Voir, croire, savoir − Les épistémologies de la création chez Gustave Flaubert(collectif), Berlin De Gruyter 2015 page 49.
« Ce fut comme une apparition »
Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869
Ce fut comme une apparition :
Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu.
Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d’observer une chaloupe sur la rivière.
Jamais il n’avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites.
Une négresse*, coiffée d’un foulard, se présenta, en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L’enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s’éveiller. Elle la prit sur ses genoux. « Mademoiselle n’était pas sage, quoiqu’elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l’aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. » Et Frédéric se réjouissait d’entendre ces choses, comme s’il eût fait une découverte, une acquisition.
Il la supposait d’origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse* avec elle ?
Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s’en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l’eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit : − « Je vous remercie, monsieur. » Leurs yeux se rencontrèrent. − « Ma femme, es-tu prête ? » cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l’escalier.
Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869 Chapitre 1 (première partie) Pistes de lecture analytique sur le texte de Flaubert (à lire afin de mieux problématiser le passage).
* femme noire. Le terme (encore courant au XIXe siècle) n’a pas de connotation péjorative ici.
C
ette scène d’apparition semble ralentir le temps, voire l’immobiliser : l’aura qu’émet madame Arnoux pour Frédéric constitue vraiment un moment extraordinaire. Comme dans la photographie de Kertész ou Palomar de Calvino, la dimension visuelle est essentielle : il n’y a pas d’objectivité référentielle. C’est en effet la subjectivité de la perception qui produit l’extraordinaire. Et c’est donc d’après la perception de celui qui regarde que se construit l’extraordinaire : au réel se superpose l’expression d’une perception subjective du réel.
De fait, le texte d’Italo Calvino (malgré la prétention de son personnage) est tout saufune expérience réelle : il est au contraire une illusion d’optique, une crise du réel, qui peut nous faire penser à la crise de l’objet des Surréalistes.Les auteurs que nous avons analysés dans ce cours ne montrent pas la réalité, mais le procès en bonne et due forme de la réalité : sa reconstruction par le biais de la subjectivité grâce à l’expérience esthétique ou artistique, autrement dit grâce au principe de la subjectivité intérieure de celui qui regarde.
Nous comprenons que si l’extraordinaire en art a tant besoin du réel, c’est pour s’en affranchir aussitôt : l’obsession figurative apparaît ainsi comme la volonté de l’artiste de donner une forme visible non au réel représenté, mais à l’œuvre en elle-même qui montre le réel, ou tout au moins l’idée du réel : ce n’est pas l’océan vu du balcon d’un appartement ni même une silhouette derrière la cloison vitrée qui nous intéressaient dans la photo de Kertész mais au contraire la prise de distance avec le réel, avec l’illusion mimétique. Et c’est cette prise de distance, cet écart, qui relève d’un extraordinaire pouvoir d’illusion.
–
Contre le réel, tout contre…
Comme nous l’avons vu à travers Palomar ou l’Éducation sentimentale, les auteurs renversent la perspective du réel en posant l’acte d’écrire en tant que phantasia, acte de métamorphose du réel, faculté d’imagination. L’extraordinaire est contre, mais aussi tout contre le réel. Et ce n’est pas un hasard si Sergio Cappello interprétait Palomar « comme un roman d’apprentissage »* : nous assistons en effet à « l’éducation sentimentale » de Palomar. Partir du réel et dépasser le réel pour apprendre à trouver du sens là où il y a un non-sens, n’est-ce pas en fin de compte la clé de l’histoire ? Donner un sens à la vie : voilà l’extraordinaire. __________ * Sergio Cappello, Les Années parisiennes d’Italo Calvino, 1964-1980 : sous le signe de Raymond Queneau, op. cit.page 313.
« Hallucine-toi du réel » disait aussi Aragon… Ce qui ne veut pas dire se laisser dépasser par le réel ; mais redessiner le réel, créer un réel distancié, métamorphosé sous l’emprise de l’imaginaire. Autrement dit, l’extraordinaire est bien une façon de redonner consistance au réel en nous faisant parvenir à une réalité autre, extra-ordinaire, transcendante. Produire du réel n’est donc pas reproduire le réel, mais bien le réinventer sous la forme d’une altérité extra-ordinaire : ainsi devient-il réalité à son tour, en recréant de nouvelles figures de la réalité qui viendront l’enrichir toujours davantage…
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Illustration choisie pour la jaquette par les Éditions du Seuil : L’arbarestrille, 1853 d’après les premières œuvres de Jacques Devaulx − BN, Paris
♦ Pour consulter les documents du corpus,cliquez ici.
[Introduction]
En opposition avec la réalité quotidienne qui nous confronte aux exigences rationalistes de la société réelle et des contraintes sociales, l’extraordinaire marque une brèche dans le cours banal des événements. Le corpus mis à notre disposition témoigne à ce titre d’un profond questionnement existentiel : en détachant l’homme du temps de la quotidienneté, le recours au merveilleux grâce au romanesque, à l’imagination créatrice, au souci d’aventures, n’ouvre-t-il pas à la dimension transcendante de l’âme humaine ?
Telle est en effet la problématique suggérée par les quatre documents que nous allons synthétiser. Après avoir montré dans une première partie que l’extraordinaire est ancré dans la réalité qui lui fournit son point de départ et son dynamisme, nous verrons qu’il amène à un imaginaire du voyage et une poétique du lieu basés sur l’idéalisation du réel et la recherche de l’inconnu. Pour terminer, nous mettrons en évidence un aspect fondamental du corpus : l’extraordinaire comme quête identitaire et initiatique. –
[I L’alliance intime entre le récit merveilleux et son inscription dans la réalité]
Une des principales questions que soulève notre dossier est celle du rapport de l’extraordinaire avec le réel : n’est-ce pas la réalité qui donne son sens au merveilleux ? C’est ainsi que l’auteur du Lys dans la vallée (1836), Honoré de Balzac choisit d’inscrire son roman dans la réalité familière de sa « chère vallée » de l’Indre en Touraine. De même, Le Grand Meaulnes (1913) a pour cadre la Sologne, la région natale d’Alain-Fournier. L’extraordinaire élabore ainsi des configurations imaginaires qui permettent de s’affranchir de la réalité tout en la représentant. Cet ancrage référentiel est également sensible dans la photographie de Sally Mann, « Deep South » (1998), qui nous plonge dans un paysage forestier du sud des États-Unis, précisément la Virginie où elle a grandi. Enfin, les quelques strophes extraites du célèbre poème d’Arthur Rimbaud « Le bateau ivre », publié en 1871 alors qu’il n’avait que dix-sept ans, ont pour point de départ des souvenirs de navigations enfantines sur la Meuse.
Mais si l’extraordinaire se nourrit à ce point de souvenirs autobiographiques, c’est peut-être parce que le monde de l’enfance est souvent à l’opposé de la réalité sociale des adultes. En témoigne l’absence de référents sociaux dans les documents. Chez Rimbaud par exemple, le voyage du bateau vers la mer s’apparente à une véritable transgression des codes moraux de la société bourgeoise, symbolisée ironiquement par les « haleurs » ou « l’œil niais des falots ». De même, nulle trace de vie sociale chez Balzac ou Alain-Fournier : c’est au contraire la poétique du lieu qui domine. En romantique, Balzac idéalise la vallée de l’Indre qu’il compare à une « magnifique coupe d’émeraude » : cette évocation suggestive confère au lieu une dimension à la fois mystique et sensuelle. Enfin, « le domaine mystérieux » évoqué dans Le Grand Meaulnes, n’est-il pas une allégorie des premières amours qu’on éprouve à l’adolescence ?
Par son pouvoir de métamorphose du réel, l’extraordinaire entraîne ainsi une véritable rupture spatio-temporelle : qui songerait, à la lecture du passage, que Le Grand Meaulnes a été rédigé un an avant la Première Guerre mondiale ? Ou que la photographie de Sally Mann date de 1998 ? Privilégiant le noir et blanc et les procédés anciens qui ont fait la gloire de l’argentique au XIXème siècle, elle semble presque hors du temps, mystérieuse, irréelle, à l’image des descriptions romanesques ou du poème rimbaldien. Ce ne sont pas des paysages réels qui sont représentés mais plutôt la vision subjective de l’observateur : le regard de la photographe, des romanciers ou du poète n’est donc porté par le réel que dans la mesure où il peut le transfigurer rétrospectivement. Le poème de Rimbaud est à ce titre exemplaire : ainsi, le contact avec la mer débouche sur un naufrage fantasmé, véritable euphorie marine qui prélude à l’expérience hallucinatoire du « voyant ». –
[II L’extraordinaire ou la quête de l’inconnu]
Comme nous le comprenons, si l’extraordinaire fascine tant, c’est qu’il permet non seulement de s’évader du quotidien, mais plus fondamentalement d’accéder à un autre univers dans lequel la logique est mise à mal. Les « illuminations » de Rimbaud, tantôt belles et exaltantes, tantôt dangereuses et terrifiantes, finissent par effacer tous les repères : faites de désordre, de discontinuité et d’écroulements, elles montrent combien la fascination pour l’inconnu porte l’auteur vers les mondes inexplorés de l’esprit, qui sont comme un réenchantement du réel. L’extraordinaire nous confronte ainsi à un système doté en apparence de pertinence et de repères référentiels mais qui perd peu à peu l’individu en détruisant ses certitudes matérialistes : l’extraordinaire prend ainsi la forme d’un véritable voyage initiatique chez Rimbaud où l’ivresse poétique s’apparente à une connaissance visionnaire et une aventure spirituelle.
De même, dans Le Grand Meaulnes, l’extraordinaire suggère un monde fantasmagorique, véritable emportement dans une « fête étrange », fantasme de liberté et d’évasion du héros au cœur d’un espace-temps incertain où la réalité se dérobe sans cesse. Ces remarques s’appliquent également très bien au « Bateau ivre » où la perte de tout repère spatial semble définir les conditions de la vraie poésie : descendre en soi-même pour mieux se connaître. Quant à la photographie de Sally Mann, elle nous plonge dans les profondeurs d’une nuit onirique où toutes les réalités se brouillent, les pistes s’effacent. À l’image du héros d’Alain-Fournier qui s’égare dans la mystérieuse demeure enchantée et finit par sombrer dans le sommeil, la photographe américaine instaure une atmosphère subjective et fictionnelle, transgressive et poétique, qui nous transporte dans un temps éloigné et imaginaire, qui est comme un décor de conte de fée.
Il faut ici noter combien l’univers de l’extraordinaire, comme contestation de la rationalité, est proche aussi du danger : dans les trois textes, le voyage vers l’inconnu est la source de toutes les tentations. La photographie suggère implicitement cette peur des ténèbres, peur de l’inconnu, que l’on peut interpréter comme une fascination pour le monde interdit de la nuit : le mystérieux halo de lumière qui apparaît au fond de la clairière n’est-il pas une invitation à transgresser le réel et à se perdre dans la féerie des arbres gigantesques de la forêt ? Cette perte des repères est aussi sensible chez Balzac où l’amour-passion est indissolublement lié à l’attrait pour un amour interdit comme en témoigne l’allusion aux « mouvements de serpent » de la vallée de l’Indre, dont les méandres saisissent le narrateur d’un « étonnement voluptueux ». L’extraordinaire invite ainsi à une expérience intime, bouleversante, des sens et des formes, de l’espace et du temps. –
[III l’extraordinaire comme quête identitaire et initiatique]
Cette expérience transformatrice est essentielle dans la mesure où elle débouche sur une quête identitaire. En premier lieu, l’extraordinaire concourt à une nouvelle perception des choses amenant à une meilleure connaissance de soi : dans le roman d’Alain-Fournier, l’égarement d’Augustin dans le domaine mystérieux où les enfants sont rois, prend une valeur initiatique en lui ouvrant la porte d’un domaine qui est également celui des secrets d’enfance. Comment ne pas évoquer ici « Le bateau ivre » ? : « Et j’ai vu quelques fois ce que l’homme a cru voir » nous dit Rimbaud dans ce vers fameux qui résume à lui seul la quête d’une poésie idéale qui ne cessera de hanter l’auteur. N’est-ce pas également cette femme idéale au point de ne pas exister, « flétrie si l’on y touche » dont parle avec volupté Balzac par la voix du narrateur ? De même, la forêt enchantée de Sally Mann s’apparente davantage à une forêt de Brocéliande qu’à un paysage réel des États-Unis.
Telle est la magie de l’extraordinaire : permettre par le truchement de l’imagination créatrice, le réenchantement du monde. L’extraordinaire offre ainsi la possibilité de réinventer le réel en lui donnant un nouveau sens. Figures médiatrices d’introspection, la Touraine balzacienne, le sud profond de Sally Mann, la Sologne ou les « bleuités » de Rimbaud aident au recueillement et au ressourcement. C’est ainsi que dans LeGrand Meaulnes ou Le Lys dans la vallée, le récit d’aventure se transforme en une véritable quête poétique de l’Amour. Chez Balzac, le regard rétrospectif du narrateur sur son propre passé devient même fondamental pour comprendre le sens de la vie, selon les codes du roman d’apprentissage. De même l’aventure rimbaldienne est surtout celle d’un adolescent en quête de lui-même : poème du naufrage désiré, « Le Bateau ivre » se présente à bien des égards comme un questionnement existentiel et introspectif.
Plaisir régressif du merveilleux chez Alain-Fournier, quête primitiviste chez Balzac, recouvrement identitaire et cognitif chez Rimbaud… L’extraordinaire se constitue comme le symbole même de la recherche du bonheur : quête impossible s’il en est. Comme nous le notions, la mystérieuse clairière photographiée par Sally Mann ne saurait se confondre avec une cartographie du réel : elle est bien davantage une invitation à s’égarer dans la pénombre de l’inconscient. De même, les extraits de romans ne peuvent s’apparenter à des descriptions réalistes car ils font la part trop belle à la fiction. Le réel visé par les artistes dépasse donc les relevés et les inventaires des faits pour nous entraîner vers un univers autonome de significations, en rapport avec l’imagination de l’auteur, la perception du lecteur, et la recherche d’un autre réel, bien souvent fantasmé, qui est tout autant une interrogation qu’une ineffable réponse. –
[Conclusion]
L’étude de ce corpus a permis de montrer combien l’irruption de l’extraordinaire crée des conditions d’exception qui relèvent du surgissement événementiel, de l’inattendu, de l’imagination, de la fantaisie, de l’étrangeté voire du surnaturel : en bouleversant les normes et en renversant l’ordre des choses, l’extraordinaire, sans doute parce qu’il est le lieu où se joue le mystère même de l’être, est aussi comme une épiphanie de la vie, c’est-à-dire une prise de conscience qui se donne pour objet d’interroger, de manière imaginaire et onirique, le réel, afin d’y trouver un sens caché, profondément spirituel et symbolique.
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Prochain cours (à partir du mardi 10 janvier) : _3. L’extraordinaire à l’épreuve du réel _A/ La perception de l’extraordinaire : entre regard objectif et construction mentale
Niveau de difficulté de ce cours : moyen à difficile★★★★★
2-D/ Le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire : excès, démesure et transgression
NB : nous n’abordons pas ici les fêtes familiales ni même les fêtes commémoratives qui relèvent d’un autre aspect.
John Bignell, « Battersea fun fair », 1957 –
« C’était au moment de la fête annuelle à Fillols, un petit village à quelques kilomètres de Vernet. Chaque année s’y déroule une fête authentique qui restitue les coutumes ancestrales de la région, une fête qui ressemble à ces vrais moments d’humanité où le paraître n’existe plus et l’ivresse du moment est telle que l’on retrouve le centre même de sa propre vie. Cette sensation est ultime parce que le vertige de la fête s’amplifie, vous pourriez presque matérialiser toutes les cellules de votre corps, qui vous rappelle le prix magnifique de votre vie et soudain… le bal se termine. Vous vous retrouvez chez vous, seul dans votre lit, heureux, le ventre noué de bonheur ! Vous touchez le cœur de la vie, la raison même de votre existence. »
« M. Wagner […] nous informe […] que la fête « n’est point élément de construction, mais ferment de destruction ». La fête, c’est l’incendie ; la fête, c’est le bûcher ; la fête, c’est cette orgie dont parle Georges Bataille : « La fête n’est pas signe de bonne santé, mais expression d’un malaise et c’est cette fête rupture, cette fête violence, cette fête malaise, cette fête incendie ou bûcher, fête qui est à la fois fête de la Mort et fête de l’Éros destinée à réactiver inlassablement les réalités honteuses ».
Michel Voyelle, « Sociologie et Idéologie des fêtes » In : Jean Ehrard, Paul Viallaneix (dir.), Les Fêtes de la révolution − Colloque de Clermont-Ferrand (juin 1974). Paris, Société des études robespierristes, page 476.
–
« Le
rôle de l’imaginaire dans la vie quotidienne souligne comment l’expérience vécue, le labyrinthe des relations affectives, le mouvement tumultueux des passions se concrétisent dans une scénographie collective, à la fois banale et tragique, dans laquelle la mythologie (les héros, les martyrs, les victimes sacrificielles, les idoles du sport ou de la chanson, les faits divers extraordinaires ou les superstitions domestiques) habite les formes sociales. […] D’après Maffesoli, c’est en brisant cette linéarité du temps que le mythe et les diverses modulations du fantastique introduisent dans le vécu collectif une dynamique fondée sur l’imaginal* |imaginal : voir note 1| »¹.
Ces remarques nous paraissent parfaitement s’appliquer au phénomène de la fête :
En se détachant du temps de la quotidienneté qui nous confronte aux exigences rationalistes de la société réelle et des contraintes sociales, la fête est par essence extra-ordinaire : elle ouvre à la dimension transcendante de l’âme humaine.
Comme élan vital fondé sur la nécessité de sortir d’une condition de l’être enchaîné à son existence, elle possède une fonction éthique essentielle qui trouve son origine dans la dimension fabulatrice et libératrice de l’imagination.
Chaos nécessaire et souvent subversif qui vient rompre la monotonie de la vie quotidienne, elle permet, par son pouvoir enchanteur, de s’émouvoir, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire d’être soulevé, de s’élever, de naître.
Ainsi, l’essence même de la fête, c’est la transgression.
– La fête comme transgression temporelle
Par opposition au temps entendu comme continuum, comme écoulement, comme continuité historique, la fête est une pensée de l’instant ; elle introduit une tension, un désir, une durée chaotique qui relève de l’excessif, du désordre. « Du fait qu’[elle] agrandit et amplifie les événements, [elle] bouleverse les repères habituels du temps et forge un imaginaire original et puissant qui est comme un réenchantement, une idéalisation du réel » |source|. Elle engage ainsi notre rapport au temps puisqu’elle est l’expression d’un temps qui se défait, et qui n’est plus directement ordonné à la pensée de la continuité historique. De fait, toute la question de la fête n’est pas celle de la linéarité mais de l’intensité.
Jules Chéret, « Fêtes de Nice », 1906 (affiche)→
Même sans contact physique, nous nous sentons portés par un joyeux désordre, une communion participative comme le suggère bien l’affiche très Belle Époque de Jules Chéret : la foule, la cohue, le bruit, la démesure, les cris : on dépense, on s’amuse, on brûle… Les gens laissent éclater leur joie, libèrent leur énergie vitale, se payent le luxe d’être quelque part un peu dissidents… Cette dimension collective de l’effervescence festive a souvent été mise en évidence depuis les travaux célèbres d’Émile Durkheim dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912). Il en ressort que la fête est une transgression de l’isolement : en permettant aux individus de s’éprouver collectivement comme groupe, elle est une source d’émulation dont a besoin le corps social pour exister.
Un renversement du temps…
« Pendant le déroulement de la fête, le temps se renverse et se renouvelle, meurt et revit, la fête est un temps de métamorphose du temps. »
Jean-Jacques Wunenburger, La Fête, le jeu et le sacré, Éditions universitaires, 1977, page 75
Elle construit ainsi l’affirmation d’un discours identitaire collectif bousculant la temporalité ordinaire et amenant à rechercher en permanence de l’inédit, de l’extraordinaire. La fête est en effet une interruption du cours normal de la vie, un oubli des règles ordinaires.
Comme le relève très justement Louis Molet, elle « transcende le quotidien, ouvre les participants aux changements et rend le groupe capable d’actions collectives inattendues. L’état de groupe n’est que coalescence, mais tel un creuset ardent, il diminue considérablement ou abolit temporairement les sentiments individuels et rend possible de nouvelles structurations et de nouvelles configurations sociales »².
Par opposition au temps ordinaire qui est fait de précision et d’organisation, temps insaisissable qui ne peut être identifié (le temps comme continuité historique), la fête s’inscrit dans le présent de l’énonciation. Elle « transcende l’ordre de la société immanente »³ et instaure ainsi une rupture de continuité. Son temps est le temps du changement : temps fragmentaire, qui se défait et qui n’est plus ordonné à la pensée de la continuité historique. « Dans l’étonnement, nous sommes en arrêt » (Heidegger) : ainsi, nous mettons momentanément fin au continuum qui constitue notre quotidien, et nous retrouvons des sensations aléatoires et des variables d’affects relevant de l’imprédictibilité, de la surprise, du risque et du hasard.
Comme le dit très bien Jean Cazeneuve, « Faire la fête, c’est, d’une manière ou d’une autre, n’être plus tout à fait soi-même, laisser la spontanéité jaillir en levant les habituelles barrières que la convenance impose. Au masque social que l’individu porte quotidiennement sans s’en rendre compte se substitue celui d’un personnage mythique, grotesque si possible. Tout ce qui peut contribuer à affaiblir le contrôle de soi-même est fortement recommandé. Les beuveries sont souvent un élément important de la célébration, aussi bien dans la fête des Indiens Papagos en l’honneur de la liqueur de saguaro que dans la fête des vendanges à Neufchâtel et dans beaucoup de variétés du carnaval contemporain. Les bruits, les chants, les effets de foule, l’agitation, la danse, tout contribue, en même temps que l’étrangeté des décors et des costumes, à créer l’indispensable dépaysement »⁴.
Pinocchio des studios Disney (1940), d’après le conte de Carlo Collodi, Les Aventures de Pinocchio (1881).
Loin de tous les repères ordonnant la temporalité ordinaire, la fête introduit dans la durée, de l’instantané, de l’excessif : elle se situe presque dans le temps du conte, le « Il était une fois ». Loin d’être hors du temps, nous sommes au contraire plongés dans le temps : mais un temps qui se contracte aux dimensions de l’instant et de la jouissance immédiate de sensations. La fête ressortit ainsi selon une expression célèbre de Roger Caillois au « sacré de transgression » : « Elle manifesterait la sacralité des normes de la vie sociale courante par leur violation rituelle. Elle serait nécessairement désordre, renversement des interdits et des barrières sociales, fusion dans une immense fraternité par opposition à la vie sociale commune qui classe et qui sépare »⁵. _
Satisfaire ses passions : la fête, moment d’excès
La fête apparaît à cet égard comme « la marque d’un irrépressible vouloir-vivre, une accentuation hédoniste du présent, en rupture avec l’idéal prométhéen, référent emblématique de la modernité. Le mystère dionysiaque, évoquant la dépense orgiastique et le jeu, le mélange instinctuel et la volupté, les extases désobéissant à l’impératif du rendement et à l’ordre sexuel né des « désirs coupables » de l’économie, est le ciment sociétal de cette architecture baroque de la vie ordinaire »⁶.
Fête et transgression
« La fête détruit ou abolit, pour tout le temps qu’elle dure, les représentations, les codes, les règles par lesquels les sociétés se défendent contre l’agression naturelle. Elle contemple avec stupeur et joie l’accouplement du dieu et de l’homme, du « ça » et du « surmoi » dans une exaltation où tous les signes admis sont falsifiés, bouleversés, détruits. Elle est au sens propre le carnaval. »
Jean Duvignaud, Fêtes et civilisations Actes Sud, 1991.
S’en suit une sorte de boulimie quantitative, une dissémination du social qui a pourtant besoin du social pour exister, une destitution de la Res Publica, − la chose publique à partir de laquelle s’organise le pouvoir rationnel − pour un narcissisme collectif selon une idéologie du regroupement hédoniste. Par rapport au temps ordinaire, la fête est donc une épiphanie de l’extraordinaire, un égarement, un étourdissement s’accompagnant souvent d’une recherche hallucinatoire de sensations qui relèvent de l’interdit.
Freud mentionne à ce titre un aspect essentiel en comparant la fête à « un excès autorisé, ou plutôt prescrit, la violation solennelle d’un interdit. Ce n’est pas parce que les hommes sont d’humeur joyeuse du fait d’une quelconque prescription qu’ils commettent ces excès, mais c’est parce que l’excès est inhérent à l’essence de la fête ; l’atmosphère de fête est engendrée par le libre accès à ce qui est ordinairement interdit »⁷.
Déclarée d’intérêt touristique en 2002, la fête de la Tomatina se tient le dernier mercredi du mois d’août à Buñol (province de Valence) en Espagne.
Manipulé par les bruits et la musique, façonné d’avance selon des lois et des règles largement ritualisées, le participant s’esclaffe, s’encanaille et se laisse aller au désordre, à cette « part maudite » de la fête, pour reprendre le titre d’un essai fameux de Georges Bataille (1949) : pire, « il sombre dans l’alcool, le sexe, la dope, rescapé de l’apesanteur cherchant le poids de son être dans les dissipations ultra-terrestres, l’ivresse, les secousses de la chair, les dérives de l’imaginaire, l’errance… la vie en un mot, avec sa fraction irréductible de chaos »⁸.
Une rupture avec le quotidien…
« La fête rompt avec le quotidien sans nécessairement l’inverser ni tourner au désordre ou à la dérision, sauf carnavals et fêtes des fous, qui agissent comme régénérateurs du corps social par le rire, le burlesque, la turbulence dionysiaque ». Claude Rivière, Dictionnaire de Sociologie Article « Fête », Le Robert/Seuil
Comme le dit encore Georges Marbeck, « l’orgie, l’orgiaque, cette exaltation de tous les sens, n’est-ce pas l’émergence de ce pouvoir absolu de résistance qui est en chacun de nous, résistance à l’arbitraire des conditions, des rôles, des injonctions, des choix programmés, des égos en prêt-à-porter, des identités gonflables qui définissent notre assujettissement aux contingences du temps et du monde. Résistance du potentiel de l’être au circonstanciel du sujet. Résistance de l’infini du vivant au fini de l’existence […] »⁹.Ainsi que nous le comprenons à travers ces propos de Georges Marbeck, la fête est une « transgression autorisée » qui nous permet de « perdre la tête », de « faire les fous » : on joue à se faire peur, à mourir « pour de faux », on exulte à perdre sa vie « juste pour rire », sa bonne réputation, son amour propre, son honneur : on « fait ripaille », la boue et la terre côtoient les lumières et le ciel dans la sueur, la consommation ostentatoire et l’étourdissement, parfois aussi dans la violence, la frénésie orgiaque, l’exaltation incontrôlée : on a le droit de salir et de se salir, de gaspiller, de dilapider, de jouer à la guerre et de détruire.
Quand la jouissance de la vie se conjugue avec l’expérience de la mort et celle de la « résurrection » : Projet X de Nima Nourizadeh (2012), ou l’organisation d’une fête mémorable par un trio de jeunes gens…
Dangereuse et salvatrice à la fois, la fête tisse des liens indissolubles entre l’Éros et la mort, le jeu et l’érotisme : en témoigne l’attrait croissant pour l’extraordinaire à partir du XIXe siècle. Le début du roman de Raymond Queneau Pierrot mon ami (1942), qui se passe dans une fête foraine de Paris, l’Uni-Park, est à ce titre très caractéristique : Prouillot, le patron du « Palace de la Rigolade », promet à la foule un spectacle particulièrement osé, fait d’exhibitionnisme, de voyeurisme, de sensationnel et de révélation inédite de « détails » extraordinaires :
– Alors, Mesdemoiselles, cria Paradis, vous ne vous offrez pas un tour de rigolade ?
– Approchez, Mesdemoiselles, hurla Petit-Pouce, approchez.
Elles firent un crochet et repassèrent devant le Palace, au plus près.
– Alors, Mesdemoiselles, hurla Petit-Pouce, ça ne vous dit rien notre cabane ? Ah ! C’est qu’on se marre là-dedans.
– Oh ! Je connais, dit l’une.
– Et puis, il n’y a pas un chat, dit l’autre.
– Justement, s’écria Paradis, on attend plus que les vôtres.
– Vous ne vous êtes pas fait mal ? demandèrent-elles, parce que pour trouver ça tout seul, faut faire un effort, c’est des fois dangereux.
– Ah ! bien, elles t’arrangent, dit Petit-Pouce.
Ils se mirent à rire, tous les cinq, tous autant qu’ils étaient. En voyant et en entendant ça, des passants commencèrent à s’intéresser au Palace de la Rigolade. Mme. Tortose, sentant venir la récolte, posa son tricot et prépara les billets. Avec les deux petites comme appât, les philosophes allaient s’amener, c’était sur, et les miteux s’enverraient tous les trinqueballements pour pouvoir s’asseoir et regarder ensuite les autres. Une queue se forma, composée de grouillots, de commis et de potaches prêts à lâcher vingt ronds pour voir de la cuisse.
[…]
Tout ronflait maintenant et beuglait dans l’Uni-Park, et la foule, mâle et femelle, se distribuait en tentacules épais vers chacune des attractions offertes […]. En face du Palace de la Rigolade planaient des avions liés à une haute tour par des fils d’acier, et devant le Palace même, grande était l’animation. […] Ceux qui voulaient subir les brimades mécaniques payaient vingt sous, tandis que les philosophes en déboursaient le triple, impatients qu’ils sont de se sentir prêts à voir. […]. déjà vibraient les rires, déjà les impatiences.
Les premiers clients des deux sexes apparurent au sommet d’un escalier roulant, éblouis par un phare, ahuris d’être ainsi livrés sans précautions, les hommes à la malignité du public, les femmes à sa salacité.
Spéculaire et spectaculaire : la fête comme perte de soi et mise en scène de soi
Comme nous le voyons très bien, il y a tout un déterminisme de transgression qui transparaît nettement dans la scène décrite, très significative d’une esthétique de la rupture sociale, de l’écart du « droit chemin », de la discontinuité morale : la fête relève d’une phénoménologie de la chair qui trahit la vie dans ce qu’elle a d’instinctuel, c’est-à-dire en déviation du rationnel : elle apparaît comme une forme désorganisatrice, le commencement du chaos. C’est bien ici l’émotionnel qui domine, comme pour échapper à l’ennui et au sentiment tragique de l’existence.
Par ses effets de trompe-l’œil, la fête, c’est fondamentalement l’imaginaire, la fantaisie, le spectaculaire en représentation. Elle propose à l’individu ordinaire sa transposition fictive et fantasmée dans un autre temps et un autre espace qui placent les participants en dehors de leur cadre référentiel habituel pour les plonger dans un espace et un temps extraordinaires où la réalité se dérobe sans cesse. Comme mise en scène de soi, la fête permet ainsi à l’individu d’être lui-même son propre spectacle :
Les philosophes pouvaient déjà utiliser là leurs capacités visuelles au maximum de leur rendement, exigeant chacun du fonctionnement de ce sens netteté, rapidité, perspicacité, photograficité. Mais ce n’était encore rien, pas même autant que ne présage de pluie le vol bas des hirondelles. Il faut comprendre en effet qu’un tel spectacle, réduit au minimum, se peut présenter au cours de la vie quotidienne la plus banale, chute dans le métro, glissade hors d’un autobus, culbute sur un parquet trop bien ciré. Il n’y avait là quasi rien encore de la spécificité émotive que les philosophes venaient chercher pour le prix de trois francs au Palace de la Rigolade. Cependant les avanies poursuivaient de leurs malices calculées les démarches des amateurs : escaliers aux marches s’aplatissant à l’horizontale, planches se redressant à angle droit ou s’incurvant en cuvette, tapis roulant en sens alternés, planchers aux lames agitées d’un tremblement brownien. Et d’autres. Puis venait un couloir où diverses astuces combinées rendaient toute avance impossible. Pierrot était chargé de sortir les gens de cette impasse. Pour les hommes, il suffisait d’un coup de main, mais quand s’approchait une femme effrayée par ce passage difficile, on la saisissait par les poignées, on la tirait, on l’attirait et finalement on la collait sur une bouche d’air qui lui gonflait les jupes, premier régal pour les philosophes si l’envol découvrait suffisamment de cuisse. Ce prélude rapide était complété par la sortie du tonneau, après un vague labyrinthe imposé aux patients. La première vision prépare d’ailleurs l’apothéose ; dans une attente convulsive, les philosophes repèrent les morceaux de choix et les guignent avec des œils élargis et des pupilles flamboyantes.
Le regard (« Les philosophes pouvaient déjà utiliser là leurs capacités visuelles au maximum de leur rendement, exigeant chacun du fonctionnement de ce sens netteté, rapidité, perspicacité… ») devient dans le texte une sorte de métonymie du désir ancrant le récit autour d’une forte vision scopique transformant la réalité perçue jusqu’à la chute finale : « quand s’approchait une femme effrayée par ce passage difficile, on la saisissait par les poignées, on la tirait, on l’attirait et finalement on la collait sur une bouche d’air ».
Le vocabulaire employé, notamment à la fin de l’extrait (« apothéose, attente convulsive, œils élargis, pupilles flamboyantes ») traduit l’idée que l’extraordinaire c’est avant tout l’émotion contre la raison, comme pour échapper au « labyrinthe imposé aux patients », véritable labyrinthe icarien qui exprime ce qu’est la fête : le risque de se perdre. Par ses mirages, ses confusions, la fête c’est aussi le simulacre, la décadence de la conscience, le désarroi et le dérisoire de la condition humaine : derrière la façade du « Palace de la Rigolade » réside le mal de vivre, véritable mal carcéral qui rend les participants prisonniers du manège.
Mais si la fête en tant qu’expérience-limite, aliène en quelque sorte l’identité du sujet, les passions qu’elle met en jeu sont paradoxalement apaisantes, d’effet cathartique. Comme mise à zéro des identités sociales individuelles, la fête débouche sur des excès et un défoulement collectif enracinés dans l’univers mythique des origines. La fête, c’est la transgression par « hybris », par « démesure » des limites de la condition humaine. Elle ressemble ainsi à un défoulement collectif contre le temps et la finitude.
Elle a cette fonction cathartique qui nous permet d’exorciser nos fantasmes, nos pulsions. En tant qu’euphorie communautaire, purgation jubilatoire, défoulement libérateur, la fête a un effet cathartique de libération et d’apaisement : le désordre maintient l’ordre des choses. Il y a donc bien une fonction cathartique, sur le plan collectif, de ces ritualisations de la violence que sont les fêtes. Penser l’écart permet ainsi de mieux appréhender la norme ; faire sortir l’excès pour faire ressortir la raison.
L’exemple de la fête techno : « une démesure nécessaire »
« Dans l’extase des raves »
Rappelons cette banalité de base, qui n’en est pas moins lourde de conséquences, l’individu rationnel et maître de lui est le fondement de toute la culture moderne et de ses diverses théorisations. Or, ainsi que le montre la multiplication des affoulements* postmodernes, c’est bien un tel sujet « plein », sûr de lui, qui tend à s’estomper. En effet, dans le « creux » que représentent tous ces rassemblements, ce qui prévaut est la communion, l’engloutissement, la néantisation du sujet. C’est cela la leçon essentielle que nous donnent les divers phénomènes techno: déraciner l’ego.
En ces moments paroxystiques, seul existe le désir du « groupe en fusion ». Faire, penser, sentir comme l’autre. Sans vouloir jouer du paradoxe, on peut rapprocher cette pulsion vers l’autre des diverses extases qui ont marqué toutes les religions. Pour celles-ci, il faut créer le vide total et se nicher dans ce vide pour accéder, au-delà du petit soi individuel, à une entité plus globale : celle de la communauté, celle de l’union cosmique au tout naturel.
* Affoulement : agrégation d’individus dans une foule immense à l’occasion de cérémonies festives ou commémoratives très médiatisées (NDLR).
Une démesure
sage est nécessaire…
Entretien avec Michel Maffesoli
Autant la figure emblématique de la modernité − du XIXe siècle − était celle de la figure prométhéenne : un homme, productif, reproductif, rationnel, etc. […]. Autant pour la postmodernité, c’est la revanche de Dionysos, le retour par un processus éthique de Dionysos, qui devient la figure emblématique. Qu’est-ce que ce détour nous permet de comprendre ? Le fait que ce soit porté à son paroxysme par des pratiques juvéniles ne signifie pas moins qu’il y a contamination à l’ensemble des diverses générations […]. La contamination des valeurs modernes s’est faite à partir du bourgeois rationnel ; la contamination des valeurs contemporaines postmodernes va se faire à partir de l’adolescent, le semper adulescent, celui qui est toujours en devenir, le puer aeternus… Ma deuxième remarque est qu’il y a dans ces pratiques juvéniles quelque chose d’hystérisant et je tiens à rappeler qu’étymologiquement l’hystérie, c’est le ventre, l’utérus, c’est quelque chose qui rejoue bien cette figure de l’androgyne qui est proche d’une féminisation du monde et plus généralement comme expression d’une entièreté de l’être […]. La musique techno, c’est exactement cela : quelque chose qui fait que l’individu, en tant que tel, n’a plus sa raison d’être, mais où la personne prend sens dans un espace global.
Les manifestations techno sont des lieux de démesure, d’excès, d’ubris. Toute société a-t-elle besoin de désordre ?
Je le pense fondamentalement. […] Nombreux sont les auteurs qui ont montré qu’il ne peut y avoir d’ordre sans désordre. Pour ma part, depuis longtemps, une bonne partie de ce que j’écris repose sur cette idée, ce que j’appelle l’homéopathisation du mal, ou le fait qu’il est possible de donner expression à l’excès, de manière que cet excès ne prenne pas d’effet pervers et aboutisse à son contraire. La techno est à cet égard un bon exemple : il y a là une expression − qui n’est pas nouvelle, qui n’est pas originale − de cette structure anthropologique que l’excès, le désordre sont nécessaires. On rencontre de nombreux exemples : celui de Dionysos […] qui montre que la cité de Thèbes meurt d’ennui car tout y est bien géré, et que l’introduction de Dieu est une manière rituelle d’intégrer du désordre et de réanimer la cité. Carl Jung montre bien, dans son ouvrage sur le « fripon divin », cette nécessité du fripon […]. On peut appliquer cette analyse aux grands rassemblements techno où on trouve les mêmes formes d’excès de divers ordres […]. Pour Durkheim, « c’est dans ces excès-là que la communauté conforte le sentiment qu’elle a d’elle-même […]. C’est dans l’anomie […], dans ce qui est hors la loi, dans cette effervescence qu’il y a quelque chose qui permet à la communauté de se conforter ».
Entretien avec Michel Maffesoli
Propos recueillis par Béatrice Mabilon-Bonfils in : Béatrice Mabilon-Bonfils (dir.), La Fête techno – Tout seul et tous ensemble,
Paris, Autrement, « Mutations », 2004. Page 62 et suivantes.
Hybris et Nemesis : le carnaval comme pensée divergente
« Avec sa licence débridée, son élection d’un « roi pour rire », son déchaînement dionysiaque, le Carnaval libère les participants de la vérité et de l’ordre établis » |source|.
Carnaval et renversement des valeurs…
« Le carnaval −figure centrale du renversement− est […] le lieu privilégié du retournement temporaire afin que chacun soit magiquement convaincu de la juste place qu’il occupe dans la société : le roi devient mendiant, le fou devient sage, la femme devient homme et réciproquement, le vieillard, coiffé d’un bonnet de jeunes enfants, promené dans une poussette, suce une tétine, la religieuse est une prostituée, cette dernière devient une sainte ».
Fondé sur la parodie, la folie, la bizarrerie, le décalage incongru, il devient source d’enseignement, ainsi que l’avait bien montré en 1970 le célèbre critique russe Mikhaïl Bakhtine* pour qui « la Fête est […] un élément fondamental de la réalité humaine, qu’il serait faux de vouloir réduire à sa fonction biologique ou sociale de répit nécessaire après le travail. La Fête ne prend tout son sens que par l’introduction d’un contenu philosophique, et met en cause la finalité même de l’existence. […] Alors que la fête ecclésiastique n’a plus avec le temps que des rapports formels, reléguant dans un passé lointain les transformations qu’elle célèbre mais consacrant une perception figée du temps, le Carnaval a pour véritable héros le temps qui coule : c’est la fête du renouveau, d’un monde en perpétuel devenir » |source|.
* Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance, Paris Gallimard 1970 pour la traduction française.
Pour Bakhtine, la dimension contestataire du carnaval est essentielle : en redonnant à la fête sa dimension transgressive, en bouleversant les normes et en renversant l’ordre des choses, il « dénonce, en s’en riant, toutes les formes de pouvoir que comporte la vie sociale »|source|. Il possède ainsi une force idéologique essentielle qui sert à régénérer périodiquement la société. Si l’on y joue à se faire peur à travers une violence essentiellement symbolique et donc canalisée, il trahit en contrepoint du rire une profonde négativité qui montre « qu’en profondeur s’articulent des phénomènes plus complexes et plus ambigus, qui produisent au final un spectacle qui tient plus […] de l’affrontement que de la communion » 10.
Ces remarques à propos du carnaval guyanais peuvent être rapprochées du mouvement culturel Voukoum. Profondément enraciné dans la tradition populaire guadeloupéenne, le Voukoum est présenté ainsi par ses défenseurs :
« VOUKOUM, en tant que Mouvement, est un désordre dans l’ordre culturel établi par les instances politiques, administratives et culturelles. C’est un désordre organisé, pas une anarchie, pour la mise en place d’un NOUVEL ORDRE CULTUREL prenant sa source dans nos racines fondales natales ancestrales (Traditions, Coutumes, Moeurs et Habitudes, etc…).
C’est aussi la reconnaissance de la vraie valeur de la CULTURE DES GENS DE LA RUE, des VYE NEG (mauvais nègres) et en fait la valorisation des aspects populaires du PATRIMOINE CULTUREL GWADLOUPEYEN. »
Comme nous le voyons, en se rapportant à une symbolique liée à l’histoire de l’esclavage, le carnaval est ici bien plus qu’une simple fête du désordre ou une revanche symbolique des minorités : il assume fondamentalement une fonction politique divergente dénonçant les ravages de la pensée unique et mettant directement en cause les légitimations traditionnelles du colonialisme.
C’est ici le système national lui-même érigé en idéologie, c’est-à-dire sa légitimation des relations de domination et d’inégalité nécessaires au fonctionnement de l’État, qui est dénoncé. Relevant d’une logique hors-norme, la fête consiste à faire émerger une conscience identitaire périphérique qui ne peut être qu’hétérodoxe par rapport à l’idéologie dominante et à la culture bien-pensante.
Ainsi, tout ce qui est socialement et moralement réprouvé devient règle et norme par le biais de mécanismes tels que le renversement des hiérarchies et des valeurs imposées par le système en place. En offrant ainsi à un groupe donné la possibilité d’avoir accès à son histoire et à son identité, la fête permet de produire un discours extra-ordinaire, c’est-à-dire au sens propre : hors de l’ordre du discours dominant.
–
CONCLUSION
S
urprise, jubilation, joie, effroi, terreur… De par le trouble émotionnel qu’elle fait naître et qui modifie notre perception du monde, la fête met à mal toute une tradition rationaliste : à travers son caractère libératoire qui réinvestit les figures du désordre comme l’événement imprévu, l’accident, la violence ou la guerre, elle est donc en rupture avec l’ordinaire, le banal, le quotidien.
En outre, bien au-delà de sa fonction récréative et ludique, la fête influence en profondeur la société : elle apparaît même à travers l’exemple du carnaval, comme la mise en question d’un ordre institutionnel et social ; mise en question qui marque de son empreinte la contestation du conformisme moral et politique. Elle introduit ainsi une rupture avec les normes culturelles dominantes.
1. Patrick Legros, Frédéric Monneyron, Jean-Bruno Renard, Patrick Tacussel, Sociologie de l’imaginaire, Paris, Armand Colin « Coll. U » 2006, page 77. |Retour| Imaginal : pour Henry Corbin* qui a créé le terme, la notion d’imaginal dépasse la simple imagination. Il s’agit d’une imagination créatrice ouvrant sur la dimension transcendante de l’âme humaine. Fortement influencé par la tradition philosophique et la mystique musulmanes, Corbin montre que l’imagination créatrice, en constituant la faculté centrale de l’âme « nous donne accès à une région et réalité de l’être qui sans elle nous reste fermée et interdite » : c’est ce qu’il appelle le monde de l’imaginal.
* Henry Corbin, Corps spirituel et Terre céleste : de l’Iran mazdéen à l’Iran shî‘ite, Paris, Buchet/Chastel, 1979 |Retour|
2. Louis Molet, « L’année sacrale, la fête et les rythmes du temps », Histoire des mœurs, Paris, Gallimard coll. « La Pléiade », tome 1, 1990. |Retour|
3.Jean-Jacques Wunenburger, La Fête, le jeu et le sacré, Éditions universitaires, 1977, page 11 |Retour|
4. Jean Cazeneuve, La Vie dans la société moderne, Paris Gallimard 1982 |Retour|
6. Patrick Legros, Frédéric Monneyron, Jean-Bruno Renard, Patrick Tacussel, Sociologie de l’imaginaire, op. cit. page 78. |Retour|
7. Sigmund Freud, Totem et tabou. Traduit de l’Allemand par Dominique Tassel. Présentation et notes par Clotilde Leguil. Paris, Éditions Points, 2010. Pour visionner l’extrait dans Googles-livres, cliquez ici. |Retour|
8. Georges Marbeck, L’Orgie − Le plein pouvoir des sens, Paris Éditions HDiffusion, 2014, page 11. |Retour|
10. Rémi Astruc, « La face sombre du carnaval guyanais », in : Biringanine Ndagano (dir.), Penser le carnaval : variations, discours et représentations, Paris, Éditions Karthala 2010, pages 160-161. |Retour|
Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★★★★
Autoexercice 1 → À partir de votre propre expérience, vous chercherez à étayer ces propos du support de cours : « En se détachant du temps de la quotidienneté qui nous confronte aux exigences rationalistes de la société réelle et des contraintes sociales, la fête est par essence extra-ordinaire ». _
Autoexercice 2 La fête est souvent perçue comme une évasion du quotidien permettant de prendre des libertés, parfois excessives, pour trouver l’enchantement, le merveilleux.
→ Dans quelle mesure s’évader du quotidien vous paraît-il répondre à une nécessité ?
→ Que signifie vraiment pour vous « faire la fête » ?
→ La prise de risque est-elle une composante obligée de la fête ? N’est-elle pas davantage un simulacre, une fuite de nous-même ? _
Autoexercice 3 → On reproche parfois aux sociétés occidentales contemporaines dominées par le consumérisme à outrance d’avoir « banalisé la fête » jusqu’au point d’en nier l’essence et la raison d’être… Qu’en pensez-vous ? –
Autoexercice 4 → Michel Maffesoli (voyez plus haut) rappelle ces propos de Durkheim : « c’est dans [l’excès] que la communauté conforte le sentiment qu’elle a d’elle-même […]. C’est dans l’anomie […], dans ce qui est hors la loi, dans cette effervescence qu’il y a quelque chose qui permet à la communauté de se conforter ». Expliquez. –
Autoexercice 5 Tourné en 1923, le film de Jean Epstein, Cœur fidèle, présente plusieurs séquences d’une fête foraine, notamment dans la première partie du film puis dans l’épilogue. → Regardez d’abord la première séquence : Marie est contrainte de partir à la fête avec « Petit Paul », un mauvais garçon brutal qu’elle n’aime pas. Comment la façon de filmer la fête participe-t-elle à la dramatisation de la scène ?
→ Après avoir visionné l’épilogue (Marie est avec Jean, dont elle est éprise), commentez ces propos de Jean Epstein : « Ce manège, cette fête foraine ne peuvent-ils être l’image de la vie et si, à la fin du drame, vous voyez Jean et Marie revenir à la fête bruyante, cet épisode n’a pour moi qu’un sens, celui d’un retour à la vie. » (Jean Epstein, Écrits sur le cinéma, I, « présentation de Cœur fidèle », Éditions Seghers, 1974, p. 125. Source : Wikipedia). → Montrez combien la fête, si elle est une parenthèse dans le quotidien, permet également de réinvestir le réel et de lui donner sens.
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Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, cet article est protégé par copyright. Ils est mis à disposition des internautes selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 2.0 France. La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le nom de l’auteur ainsi que la référence complète de l’article cité (URL de la page).
Les élèves de Seconde 13 sont fiers de vous présenter l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…
Voici la sixième et dernière livraison de textes de la saison 8
d’« Un automne en Poésie ».
Pour ce millésime 2016, plus de cinquante poèmes ont été publiés, souvent de très grande qualité. Bravo aux élèves de Seconde 13 pour leur participation enthousiaste. Vous pouvez retrouver tous les textes de la saison 8 en cliquant sur les liens suivants : Première livraison ; Deuxième livraison ; Troisième livraison ; Quatrième livraison ; Cinquième livraison
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Un oiseau a chanté
par Vincent P. et Alexandre G. Classe de Seconde 13
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Un oiseau a chanté. Le monde tremble ;
Il exécute la valse fantôme de la guerre.
Quand l’odeur de la mort
Rencontre le rythme des heures,
Le chant des balles brise la vie de tout amour
Par un silence que l’on ne pourrait taire.
Un oiseau a chanté. Mon cœur meurt à chaque instant
Je regarde ce ciel bleu parmi tant de tristesse
Et devant la mélancolie du monde,
Je ne peux résister à l’appel de l’au-delà.
La souffrance en apparence silencieuse
Suscite une explosion de cris et de douleur.
Toutes ces âmes condamnées
Ce monde en ruine dégradé par la haine,
Sous le regard d’un soleil mourant
On n’attend plus que le jugement.
Le soir tombe sur mes sentiments,
Le regard vide de la guerre me remplit de larmes.
Les ténèbres se referment sur mon cœur meurtri.
Un oiseau a chanté dans le jour qui s’achève ;
Il est plus facile de faire la guerre que la paix.
Le bonheur est une idée fausse
Mais c’est la mort
Qui est dénuée de sens. _________
« Le regard vide de la guerre me remplit de larmes… »
Le chat est un mammifère carnivore dont il existe des espèces enchaînées −ainsi le chat gris d’amour, retenu par le fouet mécanique−, et une espèce libre qui voyage d’astre en astre vers les roses de la vie.
Ses pensées nuagent à travers la montagne brisée des souvenirs d’enfance.
Lorsque la lune bleue pleure l’être aimé, le vent chargé des senteurs de l’amour diffuse l’attachement englobant du chat gris près de la cheminée. Alors la tristesse et la mémoire de deux personnes s’unissent dans le soir, et le vent ne souffle plus ; et les larmes ne coulent plus ; et la nuit se faufile doucement entre les volets.
Tel un poison dans l’eau, les écailles du fouet détruisent et altèrent les fonctions vitales de cet être animé, dépourvu de haine.
Le chat s’en est allé dans la nuit. Le fouet vulgaire ayant d’autres chats à fouetter, laissa sur sa langue un goût de liberté…
→ Découvrez d’autres poèmes de Camille :
« Pendant que des anges » ; « À la Une » (en collaboration avec Aurore P.).
« Le chat s’en est allé dans la nuit.
Le fouet vulgaire ayant d’autres chats à fouetter, laissa sur sa langue un goût de liberté... »
Le point de départ de ce texte a été mon engagement pour la cause animale, notamment les violences qu’on inflige aux animaux, comme le suggèrent les allusions aux fouet. Mais très vite, la lecture de quelques poésies du Parti pris des choses de Francis Ponge m’a donné envie de rédiger un poème en prose dans lequel je pourrais jouer avec le référentiel. En m’appuyant sur cet animal du quotidien qu’est le chat, j’ai ainsi pu faire une sorte d’éloge de l’ordinaire et restituer à ma manière la présence du réel.
Un peu comme si la « grande » poésie s’effaçait pour s’inscrire dans le quotidien et l’éloge de la merveilleuse banalité : un chat près de la cheminée, la nuit qui passe entre les volets. Mais le chat dans le texte est également chargé de connotations fortes. À la manière de l’albatros baudelairien, il est une allégorie du poète fuyant la société (« le fouet vulgaire ») en quête d’idéal et de liberté : ainsi, « ses pensées ‘nuagent’ à travers la montagne brisée des souvenirs d’enfance » : voyage poétique « vers les roses de la vie »…
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Maman
par Syrilia Z. Classe de Seconde 13
Partie trop tôt, trop vite Sans même une once d’espoir avant la fuite. Où est-il à cette heure Ce qu’on appelle Bonheur ? Même la lumière de la nuit n’éteint plus mes pleurs.
Ses joues de pureté caressent encore ma main ; Et mes lèvres, son front. Mes doigts cascadent le long de ses cheveux. Je le respire encore, son parfum ; Mélange de fleurs et d’Orient.
Son corps est présent Mais son âme elle, nage dans le vent
À travers ciel. La nuit s’endort à présent, Le jour ouvre les yeux : bonjour Maman !
« Son corps est présent Mais son âme elle, nage dans le vent À travers ciel. »
Illustration : Louis Janmot (1814–1892), Le Poème de l’âme, « Le Vol de l’âme » (détail). Lyon, Musée des Beaux-Arts
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Dernière pensée
par Camille B. Classe de Seconde 13
Le silence coupe court
À ces rumeurs insatiables.
Dans ta tête le martèlement :
Les rires, les moqueries. Tu deviens
Le vide. Les pensées bleues
Se fanent. Le miroir
Reflète le « je » imparfait
Vilenie des enfants
Ne sont que des coquilles vides sans vie
Il ne fait pas si froid
Plus qu’un pas…
Le printemps déploie ses ailes
La neige se métamorphose en pluie
Et laisse revivre la Terre.
J’attends l’été en regardant
Le cerisier éclore d’un rose tendre.
Viendront les saveurs
Des fruits sucrés et juteux,
L’Opéra des abeilles autour des fleurs.
Et je mangerai ces cerises
En attendant la mort des feuilles.
Siège maintenant l’automne.
Saison de repliement pour la nature
Et d’éclosion pour moi.
La forêt se déchlorophyle et s’épuise à faire des rêves,
Je marche sous la douceur automnale,
Et je regarde le cerisier se démunir de son feuillage.
Voici venir l’hiver.
Une vague de silence engloutit la Sphère.
On s’enferme, la faune hiberne
Je songe à tout ce cycle qui s’achève.
Et je regarde mon cerisier qui, bientôt,
S’épanouira en bourgeons…
« Et je mangerai ces cerises
En attendant la mort des feuilles… »
Dans un silence de tombe
Inerte. Gît le soldat.
Au loin, tombent les bombes
Sillonnent le ciel
Telles des anges noirs.
Hideuse passion envolant
Les âmes. La grande faucheuse
Berce dans ses bras
Les souffrances
Du soldat.
Oh Carnage ! Oh destruction !
Torpeur invisible. Voici le champ
Sanglant des soldats sans tombe
Vie entourée de barbelés
Terre calcinée.
La guerre rayonne
De son malheur noir
Et au milieu des cris silencieux
Dans un silence de tombe
Inerte. Gît le soldat.
« Oh Carnage ! Oh destruction !
Torpeur invisible. Voici le champ
Sanglant des soldats sans tombe… »
Marcel Gromaire, « La Guerre« , 1925
(Musée d’art moderne de la Ville de Paris)
Une fraction de seconde
par Vincent P. Classe de Seconde 13
Quand la nuit se lève, Je me plonge dans la voie lactée De la lumière comme s’il en pleuvait !
Cette pluie si légère et inaudible.
Je vois les larmes de la nuit Tomber goutte à goutte, couleur de diamant Inspiration magique pour le poète. Quand l’une de ces étoiles tombe Elle entraîne avec elle un déluge de feu Pareil à la plume du grand Phénix Gouttes étincelantes ; Poudre magique. Soudain l’étoile repart dans le noir Étoile filante, étoile fuyante Étoile de diamant éphémère
Mais brillante cependant, Faible lumière parmi ce monde obscur.
« Je vois les larmes de la nuit Tomber goutte à goutte, couleur de diamant Inspiration magique pour le poète... »
Vincent Van Gogh, « La nuit étoilée sur le Rhône » (huile sur toile), 1888.
Paris, Musée d’Orsay
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Vérité inavouée
par Marie D. Classe de Seconde 13
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Vérité inavouée : nombreux sont-ils à décrire la liberté Comme une course démesurée et esseulée Solitude qui fait de son cœur ce vagabond errant qu’il est, Indépendant mais dépendant de cette liberté.
Elle veut sortir jusqu’à pas d’heure pour la consumer Ne pas rentrer pour enfin avoir l’impression d’exister Un jour elle a fini par ne plus y croire, Commencé à jurer sur tous ceux qui ressemblaient à l’espoir noir
Est-ce votre problème si elle arrête de respirer ? Si elle se lanterne dans ses songes passés ? Pour se laisser assassiner par le temps ?
Elle veut être aussi belle qu’une poubelle, Déraisonner sur les quais du métro Pour se dire que le monde n’est peut être pas si beau…
« Solitude qui fait de son cœur ce vagabond airant qu’il est… »
Edvard Munch (1863-1944), « Le Cri » (« Skrik », 1893, détail). Oslo, Nasjonalgalleriet
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ELLE
par Emily D.-N. Classe de Seconde 13
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ELLE, une histoire aux multiples couleurs,
Dont on ne comprend pas toujours le sens.
On peut la voir en rose ou en noir,
La vie ne tient qu’à un hier
Sur cette immense planète parmi des milliards
D’étoiles, je ne suis que poussière
Alors qu’Elle, est l’Univers !
La vie ne tient qu’à un murmure
Si son fil est de soie,
Tout s’écroule pour moi,
Mais si son fil est de fer
La vie ne tient qu’à un sourire
Pourquoi, pour certains,
ELLE est si cruelle ?
Et pour d’autres si belle
Je ne veux qu’ELLE
Toute noire ou rose. Je prends donc mes couleurs,
Mes rêves et mon pinceau,
Afin de peindre un joli tableau arc-en-ciel
Qu’on appelle la Vie…
« Si son fil est de soie,
Tout s’écroule pour moi… »
Parti l’été puisque je connais
Un arbre qui est dénudé
Car pendant l’automne Les feuilles sont tombées
Pluie de feuilles jaunes, larmes de feuilles rouges
Les feuilles orangées annoncent la fin de l’année
Les champignons se baladent
Dans la forêt tropicale
J’allume la cheminée
Pour passer une meilleure soirée
Le vent se repose parmi le soir
Puis l’hiver arrive à petits pas.
« Pluie de feuilles jaunes, larmes de feuilles rouges
Les feuilles orangées annoncent la fin de l’année… »
par par Élina V. et Gabrielle V. Classe de Seconde 13
Tombent, tombent, les heures orangées
Le temps m’échappe comme les plumes de l’arbre
Le vent souffle emportant mes pensées lointaines.
Même le soleil s’est noyé dans l’oubli
Quand pourrais-je revoir la vertitude de l’été ?
La froideur de la nuit s’écrase sur le monde
Ma chute se prolonge et le soleil me fuit
Je me terre dans mes pensées ne sachant que faire
Volent, volent, écureuils de l’automne
Le sol craque sous mes pas Le temps s’arrête, la bleuitude du soir se réveille Je m’endors, et le chêne apparaît.
« La froideur de la nuit s’écrase sur le monde Ma chute se prolonge et le soleil me fuit… »
Nikifororvitch Vorobiev Maxim, « La Tempête- le chêne foudroyé » (huile sur toile, c.1842)
Moscou, Galerie Tretiakov
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Nuit de Venise
par Sylvain H. Classe de Seconde 13
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Des âmes diaphanes
Errent dans la pénombre
du fleuve profane.
Et sur la rive, pour seul vestige,
Des palais en ruine
Et leur lointain prestige.
Fantômes oniriques
Dans leur royaume éphémère,
Des gémissements cadavériques.
Sous le masque, l’épine du désespoir
Plongea dans le pourpre si noir
Le cœur d’amour vénéneux,
Du prince vénitien des malheureux _________
« Dans leur royaume éphémère,
Des gémissements cadavériques.
Sous le masque, l’épine du désespoir… »
De ligne en ligne
J’apprends les caractères
Comme j’apprends à me connaître.
Les syllabes se mélangent dans mon être
Et ainsi forment
Des sons au sens étrange
Que puis-je apprendre de tous ces mots ?
Que puis-je apprendre de tous mes maux ?
C’est dans le silence tourmenté
Que le Verbe m’apporte la paix
J’apprends la seule vérité :
« Tout n’est qu’un ».
C’est au sommet des montagnes enneigées
D’orage et de vent vêtu
Que mon cœur s’adonne à une danse infidèle
Le monde est un tableau brisé
Et j’en suis un fragment. _________
« Le monde est un tableau brisé Et j’en suis un fragment… »
Illustration ; fragment de statue brisée (Égypte, c. 1353-1336 av. J.-C.).
New York, The Metropolitan Museum of Art
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La numérisation de la sixième livraison de textes est terminée.
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
Les élèves de Seconde 13 sont fiers de vous présenter l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…
Voici la cinquième livraison de textes. Très bientôt, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 19 décembre (dernière livraison).
Prochaine livraison : lundi 19 décembre 2016
Lettres d’évasion
par Manon D. Classe de Seconde 13
Bel alphabet :
Un ensemble de différences
Ressemblant à une machine classique
Une musique,
Un océan de passion.
Bel alphabet,
Les lettres s’expriment
En révolte sentimentale ;
Elles me font voyager et rêver,
Imaginer une couverture de mots,
Une folie des générations.
Bel alphabet
Qui permets la renaissance
Et je tombe en toi
Comme dans une idée nouvelle
Et j’écris, je m’envole, et j’aime
Ces lettres d’évasion :
Une palette colorée de solutions
Illustration : Georges Lacombe, «La forêt au sol rouge », 1891 Quimper, Musée des Beaux-Arts
Le point de vue de l’auteure…
En écrivant ce poème, je me suis inspiré de l’automne, étant donné que je vis près de la forêt. Quand bien même est-ce un peu banal de le rappeler, je trouve que l’amour et la tristesse s’accordent bien ensemble : l’automne n’est-il pas la saison de la mélancolie ? Mon poème est à l’image de l’automne : mélancolique et triste : les feuilles qui tombent sous la pluie sont comme des larmes qui coulent… De plus, la mélancolie est un sentiment intense et profond, un sentiment dont nous avons tous fait l’expérience.
J’ai tout d’abord écrit ce qui me passait par le cœur, un peu comme quand on se promène en forêt : je m’égarais dans les chemins des souvenirs tristes et de mes sentiments… Par la suite, j’ai enrichi le vocabulaire et tenté de mettre un peu d’ordre dans les vers… J’ai ainsi essayé d’organiser mes strophes en quatrains et de travailler les rimes : elles apportent selon moi un sentiment d’apaisement, comme le refrain d’une complainte un peu monotone, caressée par la brise parfumée, les feuilles qui tombent à terre et l’air du temps…
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Un autre regard…
par Louise D. Classe de Seconde 13
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Le soir, __Grande, couverte d’ un voile lumineux, ____Elle s’approchait de ma conscience _____Me remplissait d’amertume, _______De tristesse, de sueurs, glaçant __________Mon insouciance et mon esprit. Je restais là des heures… __Attendre l’envol de mes pensées ____Fines et légères comme des papillons, _______Vers d’autres cieux que la tristesse, Je restais là des heures. __La solitude m’attachait ____Assise à cette table, ______Laissant courir mes doigts ________De page en page, __________Où là même tout pouvait s’écrire, ____________Ne pas s’écrire, _______________Ne pas se dire, _________________Se dessiner, s’effacer… Je restais là des heures. __Quelques mots éphèmèrent cet instant, _____Juste pour un soir, ________Une nouvelle page, ___________Un autre regard.
« … Laissant courir mes doigts De page en page, Où là même tout pouvait s’écrire… »
Les nuages effilochés arborent le portrait de l’humanité :
Histoire tragique embrassée de comédie.
J’arracherai les feuilles du livre tari, des chapitres ennemis
Je métamorphoserai les vieilles traditions
En arguments de jeunesse !
Hier, demain, aujourd’hui : où vais-je dans la vie ?
Les ventricules de mon cœur s’ouvrent sous ma peau,
Laissant échapper ma douleur dans un cri d’aube et de vent.
À qui appartient l’être qui m’anime ?
J’ai depuis longtemps abandonné les rêves où rien ne mène.
Les perles filantes de mon esprit distinguent les cultures d’ailleurs
Où la fonction des étoiles et de définir mon équilibre.
Les habitants de mon âme et la richesse de mes yeux
Implorent l’amour.
Ô lune sentimentale, éclaire la plume de mes voyages !
« Ô lune sentimentale, éclaire la plume de mes voyages ! »
Moi seule vois ton vrai visage, Argentine
Tes océans et tes rochers sauvages.
Ta douce tempête blanche et bleue de lumière
Éclaire la pauvreté et la misère.
Oh ! Argentine ! Belle et dicible fleur
Cristalline. De mes sentiments de malheur
Tu recrées un nouveau bonheur :
Patagonie, pampa à jamais dans mon cœur
Je voudrais voir les grands lacs et les forêts
La cordillère des Andes et l’éternité
Le point le plus haut du monde et l’Amérique latine
Ô terres vagabondes ! Ô toi, magnifique Argentine !
« Ô terres vagabondes ! Ô toi, magnifique Argentine ! »
La numérisation de la cinquième livraison de textes est terminée. Dernière mise en ligne de textes : lundi 19 décembre 2016…
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
Les élèves de Seconde 13 sont fiers de vous présenter l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…
Voici la quatrième livraison de textes. Très bientôt, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 19 décembre 2016 (dernière livraison).
Prochaine livraison : samedi 17 décembre 2016
La nuit succombe
par Roxane C. Classe de Seconde 13
Nymphe désarticulée Bercée par la reine des ombres, Elle court, parcourt cette roche D’une souplesse exagérée.
Elle m’apostrophe et me voici devant elle Son souffle m’essouffle, Ses gestes m’interpellent. Enivrée par ses mouvements,
Mon poids s’allège, Mes membres se font voiles Les corps s’accordent, Son cœur bat la mesure des heures
Les astres nous contemplent. Elle se détourne, drapée dans sa fierté Disparaît au coin d’une ombre Me laisse désemparée,
La nuit succombe.
« Nymphe désarticulée Bercée par la reine des ombres, Elle court, parcourt cette roche... »
Illustration : photomontage réalisé par Roxane
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Voici venir l’hiver bleu…
par Louise D., Rémi M., Joanna D. Classe de Seconde 13
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Braqué sur l’été, l’œil de l’automne
S’apprête à attaquer
Les fleurs et les feuilles
De sa couronne orangée :
Voici venir l’hiver bleu
Qui s’installe doucement
Dans le jour fané
La neige est belle à son retour
Couvrant la vie d’un linceul gris
La lune est belle dans les cieux
Transformant les ombres en rêve heureux
Le renouveau de l’année est arrivé
Noël, Noël peut s’éveiller :
Un nouveau jour qui ressemblait au soir !
« Voici venir l’hiver bleu
Qui s’installe doucement
Dans le jour fané… »
Illustration : Claude Manet, « Soleil d’hiver à Lavacourt », 1879-1880
Le Havre, Musée d’art moderne André Malraux
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Amer et doux sortilège
par Léa T. Classe de Seconde 13
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Enfants du monde
Écoutez l’hiver bleu
Sous les étoiles blanches
La Dame de l’hiver
Protége la terre
De son manteau de velours :
Amer et doux sortilège de satin
Froideur des cœurs éphémères.
Le rideau blafard se lève alors
Laissant présager la venue
Du souffle de renaissance.
Le printemps maladif
Fleurit mes pensées
Me transporte vers un lointain passé
D’oiseaux en fleurs
Qui tiédissaient mon cœur…
« … vers un lointain passé
D’oiseaux en fleurs
Qui tiédissaient mon cœur… »
Douce nuit, sombres pensées
Une larme de sang rosée dans la main droite
Une cigarette à moitié éteinte dans l’autre
Jeunesse oubliée
Jeunesse envolée
Tes mots me coupent comme le vent froid
De ce vendredi matin
Et cette fumée qui s’échappe en rêves
Que je ne réaliserai jamais
J’ai des hauts le cœur
Je te regarde d’un air songeur
Si je le pouvais je te demanderais de m’offrir
Un bouquet de tes sourires
Tes yeux rieurs sont pleins d’une belle joie de vivre
Cette joie rose
J’en suis jalouse. Explique-moi
Explique moi comment tu fais
Pour voir le monde aussi beau
Je ne vois que du noir privé d’espoir
Tu te lèves, tes pas résonnent dans la nuit
Ton regard est perçant
Bleu océan
Tes doigts entrelacent les miens
Je sens ton souffle chaud
Le mien est froid, dénué de vie
Je creuse mon fossé de sentiments
J’ai décidé Je ferme les yeux et je danse
« J’ai décidé
Je ferme les yeux
et je danse… »
Illustration : photomontage réalisé par Manon.
Douloureuse expression
par Marie D. Classe de Seconde 13
Ô poèmes oubliés aux mots doux envolés,
Pardon de vous offenser Tel un boomerang me reviennent les jours passés Pour ensuite venir tout gâcher. Les seuls vrais mots pour moi sont des fous ; Fous d’envie de parler qui ne disent jamais de banalités Quand ils éclatent et qu’on peut voir En leur centre une lueur bleue. Et le monde est ébloui
Comme devant un soleil d’encre. Le silence berce mes mots Mots glaciaux, mots cruciaux. Combat éternel qui m’apporte la paix.
Bienvenue dans mon Paradoxe.
« Quand ils éclatent et qu’on peut voir En leur centre une lueur bleue… »
La numérisation de la quatrième livraison de textes est terminée. Cinquième mise en ligne de textes : samedi 17 décembre 2016…
Netiquette: comme pour l’ensemble des textes publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif, les poèmes des étudiant(e)s sont protégés par copyright. Ils sont mis à disposition des internautes selon les termes de la licence Creative Commons Paternité (Pas d’utilisation privée ou commerciale, pas de modification). La diffusion publique est autorisée sous réserve de mentionner le prénom de l’auteur, l’initiale de son nom, la classe, l’établissement ainsi que la référence complète du poème cité (URL de la page).
Les élèves de Seconde 13 sont fiers de vous présenter l’édition 2016-2017 d’Un automne en poésie. La thématique retenue cette année invitera à réfléchir au rapport intime qui existe entre le réel et la manière dont la poésie parvient à transcender la réalité pour faire naître du banal et de l’ordinaire ce qui n’est pas, et qui pourtant est : la poésie, c’est le jeu de la métamorphose et du voyage des mots : voyage extraordinaire, voyage lointain vers des mondes où l’écriture donne sens à la Vie…
Voici la troisième livraison de textes. Très bientôt, de nouveaux textes seront publiés dans l’Espace Pédagogique Contributif
jusqu’au 19 décembre 2016 (dernière livraison).
Prochaine livraison : mercredi 14 décembre 2016
Le rêve des nuages
par Margarita N. Classe de Seconde 13
Saison de jouvence
Et pourtant temps éternel
Le chant de la pluie À peine posée forme la rosée,
Surgit un éclat de couleur…
Et en réveille mille autres.
Soupçon de lumière
tu m’amènes, nuage,
À l’Histoire de mes rêves.
Ma pensée vient d’ailleurs :
Le charme d’une fleur, la campagne à l’aube. Oiseaux printaniers,
Arbre de mon cœur , Doux parfums fleuris enivrants,
Je vous demande le chemin du jardin perdu Ici je ne m’appartiens plus,
Ramenez-moi au souvenir
De la liberté des sourires…
« Ramenez-moi au souvenir
De la liberté des sourires... »
Illustration choisie par Margarita : Raphaël, « Madonna Sistina » (détail des putti accoudés)
Dresde (Allemagne), Gemäldegalerie Alte Meister
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Le point de vue de l’auteure…
Le monde dans lequel nous vivons est bien différent de la vision que nous en avions enfants… Ce printemps de l’enfance, je l’évoque au vers 1 quand je parle d’une « saison de jouvence ». Le printemps est à l’image de ces chérubins de Raphaël : le détail de la célèbre « Madone sixtine » du peintre italien me ramène à l’évocation de ce « chemin du jardin perdu » de l’enfance au vers 15.
Ces putti n’évoquent-ils pas aussi l’idée d’être dans les nuages ? Avec leur air de rêver, ils sont comme une invitation à l’imaginaire ; d’où le choix du titre de mon poème : « Le rêve des nuages »… Enfin, je voudrais évoquer les derniers vers : « Ramenez-moi au souvenir / De la liberté des sourires… ». Ces mots sur lesquels s’achèvent ma poésie peuvent se lire comme un désir de retourner au paradis perdu de l’enfance.
Margarita
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À tout jamais anéanties…
par Yani B. Classe de Seconde 13
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Ni la dune, ni la brise
Ni la couleur blanche et grise
D’un étang plein de souvenirs
D’ombre fuyante
Désormais, l’amitié et ma vie
À tout jamais anéanties
D’ombre fuyante, d’ombre pâlie
Comme un soleil
Obscurci
« D’ombre fuyante, d’ombre pâlie Comme un soleil Obscurci… »
Illustration : BR
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Bête féroce
par Manon D. Classe de Seconde 13
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Les paumes de la terreur illuminent le soleil,
Les mensonges d’espoir vaguent d’être en être,
Les crimes d’un rien parlent face à la vérité.
Seul contre la chaleur immortelle,
Mon regard perfore l’imprudence.
Et des milliers de couleurs pendent dans l’univers.
Le soir regrette les multi-miracles,
L’affiche de désespoir libère la bête féroce.
Le train mortel nuit aux histoires,
La chance appelle à la catastrophe,
Les belles choses disparaissent en mer
Alors que mes sentiments font barrage
À la lueur des étoiles rouges et bleues.
Je suis morte dans mes pensées.
« À la lueur des étoiles rouges et bleues.
Je suis morte dans mes pensées… »
J’ai souhaité à travers ce poème exprimer mes sentiments : j’ai donc fait part de mon ressenti du moment, pas forcément très joyeux au moment où j’écrivais… C’est donc un peu comme si mes sentiments avaient parlé à la place de mon cerveau. C’est pour cela que je n’ai pas vraiment suivi de démarche artistique préconçue. J’ai souhaité en revanche privilégier le travail sur les oppositions de sens : ainsi de nombreux vers comportent une expression positive et négative de manière à mettre en valeur les oxymores ou les antithèses. Par exemple : « les mensonges d’espoir » ou même « les paumes de la terreur illuminent le soleil ». L’important était en effet de montrer qu’une chose belle peut devenir laide ou inversement. J’ai enfin choisi de respecter une structure sujet/verbe/complément dans la plupart des vers car j’ai l’impression de ressentir davantage les choses et de mieux les exprimer en écrivant ainsi.
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Souvenir faussé de l’homme
par Yoann V. Classe de Seconde 13
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Quand la fleur de l’âme s’éteint
Il ne reste plus grand chose du cœur
Elle s’imprègne de la vie d’une rose,
Pétale déteint
De cette couleur immortelle
Qui n’a pu prendre ses ailes.
Ne pas oublier
Comment est fait notre passé
Passé qu’on enferme dans un coin
Où la raison ne voit plus que des points
Des points impénétrables
Pour rendre le monde durable.
Ouvrir les portes du soir
Comme on pousse une porte
Libérer cette chaleur
Que j’appellerai souvenir
Souvenir détérioré pour un homme
Qui marchait sur le vent avec trop de fierté…
« Ouvrir les portes du soir
Comme on pousse une porte… »
Illustration : BR d’après Magritte
L’artiste encré
par Jules B. Classe de Seconde 13
Ô goutte ! Ô goutte encrée ! Toi qui prends ta source Dans le jaunâtre pur du Yangzi Ô goutte ! Ô sage goutte ! Calme pratiquante du tai chi, Puissante combattante du kung-fu
Stratège comme le xiangqi
Écoule-toi donc tout le long
De sa majesté
De la Grande Muraille Seulement quelques milliers de kilomètres Pour réellement devenir héros¹ Ce n’est bien là-bas que Magnifiquement tu le deviendras
Dégouline prestement jusqu’à la Cité interdite Pour pénétrer l’inaccessibilité des palais² Et braver l »interdit d’interdire² La censure doit se censurer²
N’oublie pas de te faufiler Jusqu’au Palais d’Été Même et hiver et sans geler Pour y trouver un souffle de chaleur Et pour alimenter la liberté du cœur².
Mais quitte enfin ce costume de bouddha Déshabille-toi de cette vicieuse naineté En passant au Temple du Ciel Par la rue des étoiles en fuite Dans l’innocence nuageuse.
C’est à travers l’éventail de poésie Que l’artiste encré de Chine Achève sa calligraphie.
1. En Chine, les personnes qui ne se sont jamais rendues à la Grande Muraille.
2. Allusions au manque de liberté du peule chinois. Bien que la Chine soit une république, la population est grandement contrôlée, et un certain nombre de libertés sont restreintes en raison de la censure.
Lang Shining_ »Pin, faucon et champignon d’immortalité », 郎世宁嵩献英芝图轴, Giuseppe Castiglione (Lang Shining), Dynastie Qing, période Yongzheng (1723-1735)
« C’est à travers l’éventail de poésie Que l’artiste encré de Chine Achève sa calligraphie… »
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Le chapitre de mon cœur
par Adisson S. Classe de Seconde 13
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Que faut-il comprendre en tournant les pages du soir ?
Dans ce vide enseveli de pleurs
Mon âme-miroir
Mon cœur en froideur…
Sentiment perpétuel
Je ne vois la lumière en moi
Je reste sans voix
Submergée par cette obscurité sempiternelle.
Que faut-il comprendre en tournant les pages du soir ?
Ce chapitre abstrait de mon âme
D’où la loi d’écouter son cœur est primordiale
Le soir a ouvert ses yeux
J’entends le rossignol
La berceuse du vent
Je navigue en mer inconnue
Que faut-il comprendre en tournant les pages du soir ?
Sous les étoiles étincelantes
Je lis ce chapitre
Je veux tant m’abandonner dans ce rivage nu
Ai-je bien réussi à comprendre ?
La vie est parée de mille couleurs
Mais je sombre dans la pendule du temps
Je fuis parmi le temps inexorable et bleu
Ai-je compris ?
Je ne connais la félicité
Je ne connais les contes de fées
Je ne connais l’oubli
Les fleurs primevèrent le bel âge
Le printemps
Une mémoire, à tout jamais
Illustrations : Katsushika Hokusai (1760-1849), « La Grande Vague de Kanagawa » (ukiyo-e, 1831) Katsushika Hokusai (1760-1849), « Hibiscus et moineau » (ukiyo-e, c. 1830)
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La Romance du Temps
par Joanna D Classe de Seconde 13
Consolez-moi,
Adorez-moi,
La romance est partie
S’en est allée dans la nuit
Emportant les rires
Attristez-moi,
Adorez-moi,
Écrire, lire, les outils de la liberté
Horizon bleuté
Au-delà des cieux
Soignez mes blessures
Faites-moi pleurer
Faites-moi penser
À ces mots embrasés :
Danser pour suspendre le temps
« Faites-moi penser
À ces mots embrasés :
Danser pour suspendre le temps… »
La numérisation de la troisième livraison de textes est terminée. Quatrième mise en ligne de textes : mercredi 14 décembre 2016…
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Prochain cours (à partir du dimanche 11 décembre) : _2D/ Tournis, balançoires, montagnes russes : le vertige de la fête ou l’abolition du temps ordinaire
Niveau de difficulté de ce cours : facile à difficile★★★★★
2–C/ Voyages dans le quotidien : le « merveilleux d’altérité »
Bagdad Café, réalisé en 1987 par Percy Adlon –
« L’extraordinaire se trouve
sur le chemin des gens ordinaires. »
Paulo Coelho (1947, Rio de Janeiro− ), Le Pèlerin de Compostelle, 1996 (O Diário de um Mago, 1987)
_
Si
Pierre Mikaïloff, Carole Brianchon (dir. Gilles Verlant), Le Dictionnaire des années 80, Paris Larousse 2011, page 44
vous ne connaissez pas Bagdad Café, arrangez-vous pour visionner ce merveilleux long métrage réalisé en 1987 par Percy Adlon, et immortalisé par la célébrissime chanson « Calling you », composée par Bob Telson et interprétée par Jevetta Steele.
Les paroles, dans leur simplicité même et leur apparente spontanéité, évoquent l’atmosphère si pittoresque du film : la quotidienneté, la vie ordinaire et triviale avec ses lieux communs familiers et ses images profondément codées :
A desert road from Vegas to nowhere, Some place better than where you’ve been. A coffee machine that needs some fixing In a little cafe just around the bend.
I am calling you. Can’t you hear me? I am calling you.
Une route désertique de Vegas à nulle part,
Un lieu mieux que ceux où tu es allée.
Une machine à café qui a besoin d’être réparée
Dans un petit motel juste au tournant du virage.
Je t’appelle.
Ne m’entends-tu pas ?
Je t’appelle.
Bagdad Café, c’est en effet l’extraordinaire histoire de destins ordinaires : il y a d’abord tout un imaginaire du lieu dont l’esthétique est dominée par la route 66 et son iconographie particulière. Après avoir symbolisé la renaissance de l’Amérique, la « mother road » est ici l’envers du « rêve américain »¹ : motel délabré, station-service au milieu de nulle part, chaleur et lumière aveuglante du désert avec ses vents de sable, son ciel immense. Et bien sûr tout un bestiaire de personnages en errance, prisonniers de leur long périple sur cette route.
Parmi eux, Jasmin Münchgstettner, bavaroise plantureuse en loden et chapeau à plumes, débarquée de force dans ce cafémotel miteux en plein désert de Mojave à la suite d’une dispute avec son mari ; Brenda la patronne autoritaire, maîtresse femme voulant tout régenter, toujours épuisée, excédée et passablement désespérée, qui se démène tant bien que mal entre son bon à rien de mari et ses deux enfants déjantés (un fan de Bach et une ado fantasque) ; et toute une série « de personnages étranges, réduits aux contraintes de la vie quotidienne et à la lassitude » (voyez l’encart ci-dessus) : les routiers de passage, « un serveur amérindien lymphatique, un ancien peintre décorateur d’Hollywood, une tatoueuse misanthrope, un campeur lanceur de boomerang » |Wikipedia|.
← L’affiche du film
À un premier niveau de lecture, l’histoire raconte la renaissance du motel grâce à Jasmin, personnage incongru et véritable « ovni folklorique »². Brenda dira d’ailleurs d’elle : « Pourquoi est-ce qu’elle est si bizarre ? Avec cet air de vouloir toujours s’incruster ici […] ». À la fois prestidigitatrice et fée du logis, c’est en effet Jasmin qui va faire que chaque moment d’une existence pourtant vouée à la finitude et à l’ennui, se charge d’une profonde densité affective, émotionnelle et artistique qui reconstruit l’histoire non plus selon un schéma déterministe, mais aventureusement : sa venue constitue ainsi un événement qui « rompt le fil continu du temps et donne à l’instant une intensité qui suscite des émotions fortes : joie, surprise, émerveillement… » (Instructions Officielles).
À un niveau plus symbolique, le film renvoie à une interrogation fondamentale sur l’altérité, c’est-à-dire sur la conscience de la différence de l’autre, et sa légitimité à être autre. Percy Adlon propose ainsi une réflexion sur notre capacité à penser la différence, conçue comme un phénomène de distanciation culturelle apte à susciter l’extraordinaire. Découvrir l’autre, c’est faire l’expérience d’une différence ontologique : c’est dans l’autre que nous nous pensons nous-même…
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L’extraordinaire ou la redécouverte du quotidien
Le questionnement sur l’autre passe donc par le mélange des cultures, c’est-à-dire l’expérience d’une altérité protéiforme et complexe qui s’inscrit en corrélation avec la redécouverte du quotidien : c’est dans le quotidien que nous découvrons ce qu’on pourrait appeler le « merveilleux d’altérité »: celui qui, inscrit dans la contingence et l’être-au-monde, est apte à révéler « l’extraordinaire du quotidien ». Si le film Bagdad Café est si attachant, c’est qu’il fait évoluer des personnages un peu « paumés », non seulement égarés, déracinés dans une Amérique immortalisée par Edward Hopper, mais placés au seuil d’une existence nouvelle à laquelle rien ne les avait préparés.
Et cette existence nouvelle les confronte à eux-mêmes. Le fait que Jasmin pratique l’art de la magie −donc du merveilleux− dans le film, est hautement symbolique : par ses tours de prestidigitation, par son excentricité, son attitude décalée, sa manière d’être hors norme, l’héroïne constitue « un scandale au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un écart à travers lequel le surnaturel émerge dans le quotidien, et ouvre potentiellement la porte à un monde et à un savoir nouveaux : la merveille, le prodige […] »³.
Mais ici, le surnaturel est tangible, immanent, à la mesure de l’homme. La force de Jasmin, c’est de restituer l’ordinaire de façon extraordinaire, en amenant un peu d’humanité et en étant au plus près de la condition humaine : son merveilleux n’est donc pas un domaine à part, distinct du quotidien et du réel. Bien au contraire, le banal, le futile, l’anodin prennent paradoxalement une valeur transcendante car ils sont riches d’un monde à explorer, dans lequel l’insignifiant devient signifiant.
Le quotidien et l’ordinaire
« le quotidien, ce n’est pas exactement la même chose que l’ordinaire, c’est-à-dire un ensemble systématique de pratiques soumises à des régularités figées : le quotidien est en effet exposé en permanence au risque de l’irrégularité, qui, sans transition, le fait basculer dans l’extraordinaire. De là une permanente co-présence de l’accoutumé et de l’insolite, source de surprise et de tension, qui fait la trame du quotidien, où certitude et incertitude, concentration et dispersion, sont inextricablement mêlées. »
Aussi convient-il de réfléchir à l’essence même du quotidien : il est trop facile en effet et quelque peu réducteur de faire de la quotidienneté l’opposé de l’extraordinaire. Dans son essai La Découverte du quotidien (Allia 2005), le philosophe Bruce Bégoutmontre au contraire combien, à la différence de l’ordinaire qui nous contraint, « le quotidien n’est pas une réalité que l’on subit mais qui s’invente, se construit[…]. Cette opération effectuée dans le temps et l’espace est désignée commequotidianisation. Néologisme subtil traduisant la dimension opérationnelle du sujet »⁴.
Comme le dit Bruce Bégout, « Nous nommons quotidianisation ce processus d’aménagement matériel du monde incertain en un milieu de vie fréquentable, ce travail de dépassement de la misère originelle de notre condition par la création de formes de vie familières » (page 313). Ainsi, de ce constat de l’indétermination du monde, de son caractère problématique et instable (ce que Bégout appelle « l’inquiétante problématicité du monde »), découle une prise de conscience de la richesse du réel, qui ne doit pas s’appréhender en termes d’habitude, de répétition, d’appauvrissement, mais s’inventer et se réinventer à chaque instant, de façon empirique, dynamique et prospective. La quotidianisation est ainsi la prise en compte de la « nécessité existentielle de la persévérance de l’être» (Bruce Bégout).
La quotidianisation
« Ce qui inquiète notre rapport au monde, c’est avant tout son étrangeté. L’hypothèse d’une « inquiétude originelle » permet alors d’envisager la quotidianisation comme un processus réactif, rassurant et sécurisant. La quotidianisation substitue à l’étrangeté du monde un environnement défini et hospitalier, fait de repères et de règles. Elle produit une construction primaire de la réalité, sur laquelle pourront s’élaborer diverses constructions culturelles et sociales. Le quotidien nous rend le monde acceptable en occultant l’inquiétude originelle que nous pouvons nourrir à son endroit. »
Laurent Perreau, Fabrice Colonna, Céline Spector, « Notes de lecture » à propos de l’ouvrage de Bruce Bégout, La Découverte du quotidien. Philosophie, 3/2009 (n° 102), p. 91-96
À ce titre, il semble souhaitable de rappeler les Instructions Officielles : « Comment rendre compte du banal ? Comment construire un jugement sur ce dont on finit par oublier le sens et la saveur ? Comment rendre justice à ce que l’usage et l’usure ont voué à la discrétion ? ». Au fond, Jasmin n’accomplit rien de « sensationnel » : elle fait le ménage, nettoie la citerne, range le bureau du motel, met des fleurs dans les vases et fait rire les enfants…Mais ce faisant, elle réinvente le quotidien, elle brise la logique discursive des préjugés pour faire surgir de l’ordinaire cours des choses un peu de rêve, d’inattendu et de possible, c’est-à-dire tout « ce dont on finit par oublier le sens et la saveur »(I.O.).
Sa magie accouche de la quotidienneté, et c’est précisément parce qu’elle emprunte les chemins de la banalité qu’elle confère à l’extraordinaire son sens le plus fort : ce qui est en dehors de l’habitude desséchante et appauvrissante, ce qui fait écart par rapport au conventionnalisme, aux stéréotypes et aux préjugés ; ce qui, par opposition à l’uniformité environnante et aux routes sclérosantes de l’homme, apparaît comme ce qui fait sens.
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« Mille manières de braconner »
« Le quotidien s’invente avec mille manières de braconner »… Ces propos célèbres de Michel de Certeau (L’Invention du quotidien, 1980) montrent combien il appartient à l’individu de faire preuve d’originalité et de créativité : les différences nous unissent, et n’épuisent pas la curiosité et l’appétit de savoir. « Braconner », c’est savoir s’émanciper de la tyrannie de l’ordinaire. Comme le dit encore Michel de Certeau, « le quotidien est parsemé de merveilles, écume aussi éblouissante […] que celles des écrivains ou des artistes. »
Le road movie prend ici tout son sens : il est un peu un conte de fées pour adulte, ou plutôt un conte de faits. Faits banals, faits du quotidien réenchantés par le questionnement sur l’autre. Comme nous le voyons, l’extraordinaire dont il est question ici ne peut être déduit que de l’expérience et de l’intelligence humaines : son numineux se nourrit de vivant et de mécanique ; ses mirabilia placent l’homme dans l’infra-ordinaire pour mieux rendre compte de l’extraordinaire.
Edward Hopper (1882-1967), « Four Lane Road», 1956 (huile sur toile, collection privée)
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« Re-penser l’ordinaire »
Si cette dynamique interculturelle qui est à l’œuvre dans Bagdad Café s’inscrit donc si bien dans le champ de l’extraordinaire, c’est parce qu’elle nous oblige à réfléchir au sens de la vie, et à « re-penser l’ordinaire » pour reprendre le titre d’un article de Bernard Troude et Frédéric Lebas⁵. Comme le disent les auteurs, « nous ne devons pas considérer la prétendue vacuité de l’ordinaire comme dépourvue de toute signification, au contraire, en enveloppant et pétrissant la réalité, c’est de l’ordinaire qu’exsude le sens véritable des choses» |source|.
Il n’est que de songer aux récits de voyage de la Renaissance qui valorisaient les curiosités suscitées par les grandes découvertes, ou même à ce célèbre extrait des Essais dans lequel Montaigne interroge la notion d’altérité :
Michel de Montaigne ou l’expérience du voyage comme rapport à l’altérité
« J’ai
la complexion du corps libre, et le goût commun autant qu’homme du monde. La diversité des façons d’une nation à l’autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid, tout m’est un […]. Quand j’ai été ailleurs qu’en France, et que, pour me faire courtoisie, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d’étrangers. J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. […] Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu.
Ce que je dis de ceux-là me ramentoit, en chose semblable, ce que j’ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu’aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l’autre monde, avec dédain ou pitié. Ôtez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai, qu’un honnête homme c’est un homme mêlé. »
Michel de Montaigne, Les Essais, 1595 Livre III, chapitre IX
Le « merveilleux d’altérité », c’est justement cette exaltation de l’humanisme, de l’amitié et de la simplicité par delà les différences ethniques, sociales ou culturelles : c’est savoir s’émerveiller d’ « assiettes d’étain, de bois, de terre, bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid » ; c’est refuser l’étanchéité des cultures en se confrontant à l’autre pour mieux s’accepter et se comprendre soi-même, c’est s’ouvrir au foisonnement de la vie, à l’atypique, à l’inattendu du quotidien.
Parce qu’il abonde de contradictions, d’exubérances, qu’il est fait de tradition et d’insolite, le quotidien est ainsi un hymne au métissage. À la stricte rationalité identitaire, il privilégie le mélange des cultures ; à la globalisation, il préfère le territoire changeant de l’homme… Comme l’a dit si bien l’écrivain antillais Édouard Glissant, « Nous avons besoin de frontières, non plus pour nous arrêter, mais pour exercer ce libre passage du même à l’autre, pour souligner la merveille de l’ici-là ».
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De Bagdad Café à Borderlands…
Ce « merveilleux d’altérité », nous pouvons le retrouver dans un très beau texte de l’écrivaine Gloria Anzaldúa (Raymondville, Texas, 1942 – Santa Cruz, Californie 2004). Ayant grandi près de la frontière américano-mexicaine au sud du Texas, dans la basse vallée du Rio Grande, Anzaldúa a fait partie des pionnières de la culture Chicana et Latina-états-unienne qui revendique « une politique de l’identité hybride et métisse »⁶. Tel est précisément l’objet de Borderlands, La Frontera: The New Mestiza.
Publié en 1987, cet ouvrage qui est lui même hybride (à la fois essai anthropologique et sociologique, témoignage autobiographique, récit de vie et fiction poétique) permet à l’auteure de développer une réflexion originale et profondément novatrice sur l’identité multiple et interculturelle du Borderlands, cette zone frontière entre le Mexique et les Etats-Unis :
To Live in the Borderlands Vivre à la Frontière
To live in the borderlands means you Vivre à la frontière ça veut dire are neither hispana india negra españolaque tu n’es ni latina, indienne, black, espagnole ni gabacha*, eres mestiza, mulata, half-breedni blanche*, tu es métisse, mulâtre, sang-mêlée caught in the crossfire between camps prise dans le feu croisé des camps ennemis while carrying all five races on your back tandis que tu portes les cinq races sur ton dos not knowing which side to turn to, run from; ne sachant de quel côté te tourner, ni où aller ; To live in the Borderlands means knowing that the india in you, betrayed for 500 years, Vivre à la frontière ça veut dire assumer que l’indienne qui est en toi, trahie pendant 500 ans, is no longer speaking to you, ne te parle plus, the mexicanas call you rajetas, that denying the Anglo inside you ça veut dire que les mexicanas te traitent de renégate, et que nier l’Anglo qui est en toi is as bad as having denied the Indian or Black; est aussi néfaste que d’avoir nié l’Indienne ou la Noire ; Cuando vives en la frontera Quand tu vis à la frontière people walk through you, the wind steals your voice, les gens marchent dans tes pas, le vent vole ta voix, you’re a burra, buey, scapegoat,tu es une bourrique, un bœuf, un bouc émissaire forerunner of a new race, mais annonciatrice d’une nouvelle race, half and half —both woman and man, neither—a new gender; moitié-moitié —autant une femme qu’un homme et aucun des deux— d’un nouveau genre ; To live in the Borderlands means to Vivre à la Frontière, ça veut dire put chile in the borscht, mettre du chili dans le bortsch, eat whole wheat tortillas, manger des tortillas au blé complet** speak Tex-Mex with a Brooklyn accent;parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn ; be stopped by la migra at the border checkpoints; être arrêtée par les patrouilles de la migra***aux points de contrôle ; Living in the Borderlands means you fight hard to Vivre à la Frontière, ça veut dire qu’il te faut batailler ferme resist the gold elixir beckoning from the bottle, pour résister à l’attrait de l’élixir d’or qui coule à flot, the pull of the gun barrel, à l’appel du pistolet, the rope crushing the hollow of your throat; à la corde qui noue le creux de ta gorge ; In the Borderlands À la Frontière you are the battleground c’est toi le champ de bataille where enemies are kin to each other; sur lequel les ennemis pactisent entre eux ; you are at home, a stranger, même chez toi, tu es une étrangère, the border disputes have been settled les conflits frontaliers ont été réglés the volley of shots have scattered the truce mais la détonation des tirs a réduit à néant la trêve you are wounded, lost in action tu es blessée, abandonnée à toi-même, dead, fighting back;morte, résistante ; To live in the Borderlands means Vivre à la Frontière ça veut dire the mill with the razor white teeth wants to shred off que le laminoir aux dents blanches acérées veut déchiqueter your olive-red skin, crush out the kernel, your heart ta peau rouge-olivâtre, broyer le noyau, écraser ton cœur pound you pinch you roll you out te pilonner te compresser t’étaler smelling like white bread but dead; jusqu’à ce que tu sentes le pain blanc à en crever ; To survive the Borderlands Pour survivre à la Frontière you must live sin fronteras il te faut vivre sin fronteras [sans frontières] be a crossroads. être un croisement de chemins.
Gloria E. Anzaldúa Borderlands, La Frontera: The New Mestiza San Francisco Spinsters/Aunt Lute, 1987, page 194
Traduction française : Bruno Rigolt
* gabacho/a : à l’origine, ce terme péjoratif désignait en argot espagnol les étrangers, essentiellement français. Au Mexique, le terme fait référence aux non-latinos (les Anglo-saxons). Ici, le terme désigne dans le vocable des Chicanos et dans les communautés hispaniques les Américains blancs. ** tortillas au blé complet : dans la cuisine mexicaine, cette galette est préparée traditionnellement à base de maïs. *** la Migra : ce terme, dérivé de l’Espagnol migración, désigne familièrement les patrouilles chargées de traquer les immigrants illégaux sur toute la frontière entre le Mexique et les États-Unis.
T
out semble très tristement banal dans ce texte : la vie ordinaire dans le Borderlands avec ses inlassables scènes quotidiennes de misère, de trafics et de violence qui se répètent inlassablement… Et pourtant rien n’est simple. Comme aime à le dire le philosophe américain Stanley Cavell, « ce qui va de soi ne va jamais de soi » : extraordinaire le Spanglish, ce permanent va-et-vient entre l’Américain et l’Espagnol qui est comme un processus dialogique ; extraordinaire de pouvoir « mettre du chili dans le bortsch, manger des tortillas au blé complet, parler Tex-Mex avec l’accent de Brooklyn » ; extraordinaire cette conscience extrême d’une marginalité constitutive qui se transforme en ouverture à l’autre, en « croisement de chemins ».
Loin de déboucher sur une culture mono-identitaire hégémonique et globalisante, source de tous les communautarismes, le merveilleux d’altérité est riche au contraire d’une pensée transfrontalière qui joue un rôle de premier plan dans la construction des identités sociales et la problématique de l’interculturel, c’est-à-dire notre manière d’appréhender l’autre. Pour « susciter l’extraordinaire », il faut sortir de l’ordinaire des idées reçues et des représentations. Il faut savoir s’ouvrir à l’autre. Pour apprendre de l’autre ; pour connaître de l’autre ; pour comprendre de l’autre. C’est la prise en compte de l’existence de l’autre dans son altérité et sa différence, qui confèrent une puissance extraordinaire de transformation de l’ordinaire.
Cette affirmation d’une subjectivité hybride et métissée a été bien exprimée par Anzaldúa : « Ma réalité spirituelle, je l’appelle métissage spirituel, aussi je pense que ma philosophie est comme un métissage philosophique où je prends de toutes les cultures […] »⁷.Comme elle le dit dans un autre passage de Borderlands, « la métisse doit sans cesse glisser […] de la pensée convergente, du raisonnement analytique […] vers une pensée divergente caractérisée par un refus des objectifs et des modèles établis […] »⁸.Ce « refus des objectifs et des modèles établis » nous invite à interroger notre perception du réel autant que notre conception de la marginalité et de la normalité (cf. 1ASociologie de l’extraordinaire et2BExtraordinaire, monstruosité et métamorphose) :
Sans même nous en rendre compte, nous appliquons des filtres −personnels, psychologiques, sociaux, culturels…−, des interprétations, des symbolisations qui s’interposent entre la réalité et notre perceptionde cette réalité : ce qui paraît banal pour l’un sera jugé remarquable, extraordinaire par l’autre. À travers notre perception des choses extérieures, transparaît toujours un jugement, une émotion intérieure, une subjectivité. Voici pourquoi réfléchir à l’extraordinaire, c’est fondamentalement dépasser les passions sclérosantes de clôture de l’ego sur lui-même pour aller vers l’étrangeté de l’autre, pour oser l’autre en cessant de le considérer comme une menace. Et c’est cette relation à l’autre qui définit le mieux notre humanité.
–
CONCLUSION
L’
extraordinaire est donc davantage un singulier qu’un universel : de l’homme mêlé de Montaigne à Bagdad Café, il oblige non seulement à un travail de réinterprétation des figures de l’identité culturelle, mais aussi à une réflexion critique sur les processus qui sous-tendent nos perceptions, beaucoup plus subjectives et fictionnelles qu’objectives. De fait, il ne faudrait pas réduire la réflexion sur l’extraordinaire à un simple surgissement de l’événementiel dans ce qui est courant, au risque d’en appauvrir le sens.
La question de l’extraordinaire n’est autre que celle, infiniment complexe, de notre rapport à l’être et au monde. Ainsi, l’extraordinaire se définit-il toujours par une dialectique de la norme et de l’écart, du même et de l’autre, de l’universel et du particulier : il est ce qui nous confronte à autrui en tant qu’être différent, et donc à nous-même. Comme nous l’avons vu depuis le début de cette série de cours, il donne à voir la norme dont il est pourtant, autant la transgression, que la mise en scène…
1. On ne peut que songer aux Raisins de la colère de John Steinbeck, magnifique roman qui décrit le terrible exode de centaines de milliers de « Okies », ces paysans de l’Oklahoma ruinés lors de la grande crise de 1929 par l’agriculture mécanisée et la loi du profit, et qui traversent la route 66 dans l’espoir d’une vie meilleure en Californie. Mais cette ruée vers l’or se révélera illusoire : à leur arrivée, les familles ne trouveront que misère et dénuement. |Retour|
2. Frédéric Strauss, Télérama, critique du 25/07/2015. |Retour|
3. Joël Thomas, « Mirabilia : tropismes de l’imaginaire antique » in : ‘Mirabilia’. Conceptions et représentations de l’imaginaire dans le monde antique, Actes du colloque international, Lausanne, 20-22 mars 2003, dir. Philippe Mudry, éd. Peter Lang, page 2. |Retour|
6. Ochy Curiel, « Critique postcoloniale et pratiques politiques du féminisme antiraciste », in : Christine Verschuur (dirigé par), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femme (Cahiers Genre et développement, n°7 2010, The Graduate Institute Genève), L’Harmattan 2010 page 222. |Retour|
7. « My spiritual reality I call spiritual mestizaje, so I think my philosophy is like philosophical mestizaje where I take from all different cultures — for instance, from the cultures of Latin America, the people of color and also the Europeans » (in : Karin Rosa Ikas, Conversations with ten chicana writers, University of Nevada Press, 2002 page 15). |Retour|
Travaux dirigés niveau de difficulté : facile à moyen ★★★★★
Autoexercice 1 → En faisant appel à votre propre expérience, vous évoquerez une anecdote, une lecture, un souvenir de film… qui vous paraîtrait bien illustrer « l’extraordinaire de l’ordinaire ». _
Autoexercice 2 → Faites une recherche sur l’auteur à succès Philippe Delerm, et plus particulièrement sur ses Enregistrements pirates (2003), recueil de courts textes (évocations de scènes de rue, bribes de phrases happées au passage dans des lieux publics…) cherchant à faire ressortir la saveur et les émotions de la vie quotidienne. → On a attribué à cette « littérature du banal » le qualificatif de « minimalisme positif ». Expliquez pourquoi. → À votre tour, essayez de saisir dans la rue, au lycée… quelques brèves du quotidien et rédigez un court texte dans lequel vous montrerez que ce « minimalisme positif », en donnant une intensité nouvelle à l’instant présent et aux sensations, est apte à poétiser l’ordinaire. _
Autoexercice 3 Le romancier brésilien Paulo Coelho (1947, Rio de Janeiro− ) a écrit dans son premier roman, Le Pèlerin de Compostelle (O Diário de um Mago, 1987) traduit en Français en 1996 : « L’extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires ». → Après les avoir expliqués, étayez ces propos à l’aide de quelques exemples du présent support de cours et en faisant appel à votre culture générale.
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